L’église saint-François d’Assise de Leopoldstadt (Vienne)

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Saint-François d’Assise est aujourd’hui la seule église de Vienne directement au bord du fleuve. Ce monument, dédié au jubilé du 50ème anniversaire du règne de l’empereur François-Joseph Ier (1830-1916), doit sa réalisation à un comité fondé en 1898 qui décida du lancement d’une souscription publique pour la construction d’une grande église sur la rive droite du Danube.
Le projet de construction de l’architecte Victor Lunz (1840-1903) s’est inspiré de la basilique romane St Martin Majeure de Cologne (XIIe siècle), sur la rive gauche du Rhin.

Saint-Martin Majeure de Cologne

   Après la mort de Victor Lunz, lui succède August Kirstein (1956-1939), architecte d’origine allemande à qui l’on doit également le Musée romain de Carnuntum. L’édifice en brique devait servir à l’origine de paroisse de garnison d’où sa taille impressionnante. Les trois tours massives, d’une hauteur de 73 m, recouvertes de tuiles rouges, se voient de très loin. Les toitures en bois des trois entrées principales prévues à l’origine pour les cérémonies d’inauguration sont toujours en place.

Saint-François d’Assise, Vienne, photo droits réservés

   L’empereur, entouré de plusieurs personnalités religieuses et politiques et d’une foule de plus de 100.000 personnes assiste à la pose de la première pierre en 1900 tout comme à son inauguration provisoire le 2 novembre 1913. Le monument sera achevé après la Première Guerre mondiale. Son apparence restera pratiquement inchangée jusqu’à aujourd’hui.

Mosaïques de la chapelle sainte-Élisabeth, photo, C.Stadler/Bwag 

La chapelle commémorative (1907), dédiée à l’impératrice Élisabeth d’Autriche (1854-1898) qui a été érigée sur le transept gauche de l’église dans un style néo-roman, est, avec son autel Sécession et un décor en mosaïques, l’un des monuments viennois Art nouveau les plus caractéristiques de ce courant artistique. Sa construction, initiée par l’archiduchesse Marie-Thérèse de Bragance (1855-1944) après l’assassinat de Sissi à Genève en septembre 1898, fut financée par des dons à la Croix-Rouge, dont l’impératrice avait été la première protectrice. Les murs de la chapelle, consacrée en 1908, sont recouverts de marbre. En face de l’entrée, au-dessus de laquelle se trouve, à l’intérieur de l’aigle bicéphale sur la porte grillagée, le blason de la Croix-Rouge, on découvre l’impressionnant tableau en mosaïque de sainte-Élisabeth de Thuringe du à l’artiste viennois Carl Ederer (1875-1951). Au-dessus de celui-ci, huit anges de style Art nouveau portant des couronnes de laurier entrainent le regard du visiteur vers le sommet de la coupole.

Chapelle sainte-Elisabeth, saint-François d’Assise, Vienne, photo droits réservés

Une inscription gravée sur une pierre de la place du Mexique indique un fait peu connu : le Mexique fut le seul pays en 1938, à l’exception de l’Union soviétique, à protester officiellement devant la Société des Nations contre l’annexion de l’Autriche par le Reich national-socialiste allemand.

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C’est en mémoire de cet événement que la ville de Vienne a donné à l’emplacement en 1956 le nom de « Place du Mexique ». Comme la place possède depuis longtemps plusieurs embarcadères sur le fleuve, ses environs ont toujours été réputés pour abriter du trafic de marché noir en tous genres.

Eric Baude, Danube-culture, © droits réservés, mis à jour janvier 2023

Saint-François d’Assise et le Danube pris par les glaces, hiver 1929

Regensburg (Ratisbonne) au confluent de trois rivières avec le Danube

Almanach pour ceux qui voyagent dans les environs de Ratisbonne (1809).
« Ville attenante à Stadt-am-Hof, située sur la rive droite du Danube, capitale du cercle bavarois de la Regen (Regenkreis) et le siège de la régence, ci-devant ville libre et impériale. La partie de la ville de Ratisbonne et presque toute celle qu’on nomme Stadt-am-Hof, devint la proie des flammes, lors de l’assaut, qui eut lieu le 23 Avril 1809
. C’est aujourd’hui la plus jolie partie de la ville (la superbe rue nommée Maxjosephstrasse).

21 à 22000 habitants. Vieux et célèbre pont sur la Danube. Belle cathédrale d’un style gothique, où se trouve le monument de Dalberg. La ci-devant abbaye de Saint-Emmeran, aujourd’hui la résidence du Prince de Taxis où se trouvent ses riches collections. Observatoire, jardin botanique. L’église de Saint-Emmeran, où l’on voit de charmants tableaux, plusieurs autres églises, le collège des Jésuites, le couvent des Écossais, les chapitres, dits Ober et Niedermunster.

La jolie place, dite Neupfarreplatz, c’est incontestablement la première de Ratisbonne, avec des promenades. La jolie maison, dite Unterhaltungshaus, où l’on trouve salle de spectacle, redoute, harmonie (une société bien aimable) et un restaurant. Lycée, gymnase, bibliothèque urbaine (formée par trois autres). Société botanique et ses collections.

La Diète de l’Empire Germanique a siégé dans cette ville, depuis 1662 jusqu’en 1806, époque de sa dissolution. Voyez le local où s’assemblait la Diète générale, ainsi que l’hôtel-de-ville, maintenant le local de la police et du Loto, l’on y trouve aussi une collection d’anciens tableaux. Moulins et machines hydrauliques sur les bords du Danube. Commerce de productions naturelles et d’expédition. Peu d’industrie, mais construction de bateaux, blanchisseries de cire, peinture sur porcelaine. Divertissements : spectacles, bals, concerts, assemblées. Promenades : l’Allée de Taxis (qui n’est rien d’autre qu’un véritable parc) ; Oberwoerdt et Niederwoerdt, les tilleuls, le pont, les parties sur l’eau, la métairie d’Einhausen, le bain de Winzer etc.

Le monument à Johannes Kepler, photo droits réservés

Le monument de Kepler. Ici mourut en 1817, dans la maison Neuenstein, Charles de Dalberg, Prince Primat, ci-devant Grand-Duc de Francfort. Les collections du Comte de Thurn et de Meyer. Établissement de Robinson pour sourds et muets, fondé en 1816. Écoles pour les savants. Dans les environs, la Chartreuse Brul, et Priefling, prélature des Bénédictins.
Charles, Aux 3 Clefs, Auberge à la Couronne d’or, Aux 3 Casques, À l’Agneau Blanc, Au Coq Rouge, À l’Ours Noir, À l’Ours d’or.
Il part toutes les semaines un bateau pour Vienne.
La ville porte à l’époque romaine, sous le règne de l’empereur Marc-Aurèle, le nom de Castra Regina. On la retrouve aussi sous le toponyme celte de Radaspona, mentionné dans la vie de Saint Emmeran d’Arbeo de Freising (avant 723-784) vers 772 ap. J.-C. et dont la transcription latine médiévale Ratisbona a donné Ratisbonne en français, l’élément celte « bona » signifiant village, fondation. D’autres noms, liés à des périodes de son histoire lui ont été attribués dans la littérature : Tiburnia, Tiburtina, Quadrata, Quatarnis, Hyatospolis, Ymbrispolis, Germainsheim, Metropolis…
Le monastère de Saint Emmeran de Ratisbonne abrite la pierre tombale de ce martyre chrétien du moyen-âge, originaire de Poitiers et qui s’était installé à Ratisbonne. Confesseur à la cour des Agilolfingiens, il fut tué lors d’un guet-apens en 652 à Eching (Bavière)

Statue de Don Juan d’Autriche (1545 àu 1547-1578), né à Ratisbonne fils naturel de Charles Quint et Barbara Blomberg (1527-1597), vainqueur de la bataille navale de Lépante en 1571. « Valeureux comme Scipion, héroïque comme Pompée, fortuné comme Auguste, un nouveau Moïse, un nouveau Gédéon, Samson et David, mais sans leurs défauts » (Grégoire XII). Photo Danube-culture © droits réservés

Quelques dates de l’histoire de la ville :

Vers 90 ap. J.-C. : édification d’un premier camp fortifié romain
179 ap. J.-C. : construction du camp de légionnaires de Castra Regina à l’époque du règne de Marc-Aurèle (120-180)
Milieu du VIe siècle : arrivée des Bajuwaren (Bavarois) et de la dynastie des ducs agilolfingiens sur les territoires des anciennes provinces romaines de Rhétie et de Norique
Les évêques Emmeran et Ehrard christianisent la Bavière dans la deuxième moitié du VIIe siècle
652 : mort d’Emmeran
739 : fondation des évêchés de Ratisbonne, Passau, Salzbourg et Freising
788 : le duc de Bavière Tassilon III (vers 742-ap. 794) est emprisonné par Charlemagne, condamné à mort, gracié et doit rentrer dans les ordres
794 : annexion du duché de Bavière au royaume des Francs
Xe siècle : première extension de la ville
1135-1146 : construction du Pont de pierre sur le Danube (Steinerne Brücke)

Le pont de pierre de Regensburg /Ratisbonne (Steinbrücke) dans la Topographia Germaniae (1642-1654) de Matthäus Merian l’ancien (1593-1650), gravure sur cuivre 

1245 : Ratisbonne devient une cité libre du Saint-Empire romain germanique sous le règne de Frédéric II (1194-1250) et le demeurera jusqu’en 1803
1274 : début de la construction de la cathédrale gothique Saint-Pierre et de l’ancien Hôtel de ville
1486-1492 : Ratisbonne, ayant perdu son statut commercial privilégié se débat dans de graves difficultés financières. Elle doit renoncer à son statut de ville libre du Saint-Empire romain germanique et se soumet volontairement au duc Albert IV de Bavière (1447-1508) qui, à son tour, est contraint de restituer la ville en 1492 à l’empereur Frédéric III (1415-1493)

Regensburg Ratisbonne, gravure de Georg Braun (1542-1622) et Franz Hogenberg (1535-1590), entre 1572 et 1618

1519 : la population juive est accusée de l’état catastrophique des finances de la ville. Elle est expulsée et le ghetto est détruit. Suite à un miracle le pèlerinage de la Belle Madone commence. Il prend fin brutalement peu de temps après en raison d’une épidémie de la peste.
1532 : la Constitutio Criminalis Carolina, code de procédure pénale de l’empereur Charles-Quint est adoptée par la Diète.
1538 : mort du peintre Albrecht Altdorfer (1480-1538), le plus illustre  des représentants de l’École du Danube.

La belle Madone de Ratisbonne, peinte par Albrecht Altdorfer (École du Danube) et inspirée d’une icône byzantine du XIIIe, conservée dans la Vieille-Chapelle de Ratisbonne, 1519-1520, collection du musée diocésain de Ratisbonne

1542 : Ratisbonne devient une cité de la Réforme. Toutefois elle continue d’abriter l’évêché catholique.
1594 : la Diète du Saint Empire romain germanique siège uniquement à Ratisbonne.
1630 : mort du grand mathématicien, astronome et astrologue Johannes Kepler (1571-1630) dans sa maison de Ratisbonne, loin de sa famille et dans un grand dénuement. Sa tombe sera détruite par les armées suédoises lors de la Guerre de Trente Ans. Avant de mourir, il eut le temps d’écrire sous forme de distique élégiaque l’épitaphe en vers qu’il souhaitait pour sa pierre tombale : « Mensus eram caelos. Nunc terrae metior umbras. Mens coelestis erat. Corporis umbra jacet. » (« Je mesurais les cieux. Je mesure maintenant les ombres de la Terre. L’esprit était céleste. Ici gît l’ombre du corps. »)

Johannes Kepler (1571-1630)

1663-1806 : Ratisbonne est le siège de la Diète permanente du Saint-Empire romain germanique.
1803-1806 : dernière séance de la diète du Saint Empire romain germanique fondé en 962 par Otton Ier (972-973) et règne du prince-primat Carl Theodor von Dalberg (1744-1817), archevêque et prince-électeur de Mayence et évêque de Ratisbonne.
1809 : bataille de Ratisbonne : les troupes napoléoniennes prennent la ville occupée par les armées autrichiennes. La ville est annexée au nouveau royaume de Bavière créé par Napoléon en 1809 et perd peu à peu de son importance.

Bataille de Ratisbonne, avril 1809

1838 : chef-lieu du district du Haut-Palatinat
1859 : raccordement au réseau ferroviaire
1863 : inauguration du Monument de la Libération (Befreiungshalle) à Kelheim
1910 : construction du port
1938 : au cours de la nuit de cristal, la synagogue est incendiée, les magasins appartenant à des Juifs pillés. De nombreux membres de cette communauté sont arrêtés et déportés. Bombardements de la ville par les Alliés.
1945 : l’armée américaine prend possession de la ville en avril.
1967 : fondation de l’université
1979 : commémoration des 1800 ans de la fondation de Castra Regina
1989 : commémoration des 1250 ans de l’évêché de Ratisbonne
1992 : inauguration du canal Rhin-Main-Danube après 32 ans de travaux
1995 : 750e anniversaire du statut de ville libre d’Empire
2005 : le cardinal Joseph Ratzinger, professeur à l’université de Ratisbonne est intronisé pape sous le nom de Benoit XVI.
2006 : Ratisbonne est classée au patrimoine mondial de l’Unesco.

REGENSBURG, (PK 2379), Land de Bavière  

   « Le Danube, qui sous le Pont de Pierre s’écoule, grand et sombre dans le soir, et strié par les crêtes de ses flots, semble évoquer l’expérience de tout ce qui manque, écoulement d’une eau qui s’en est allée ou va s’en aller mais qui n’est jamais là… »   « Même le Volksbuch, le livre populaire du docteur Faust, chante les louanges de Ratisbonne et de son pont de pierre, merveilles des siècles et du monde. Les chroniqueurs font mention de sa magnificence de ville épiscopale et impériale, Maximilien 1er, l’empereur-chevalier, voyait en elle, en 1517, « la plus florissante, jadis, parmi les villes riches et célèbres de notre nation allemande ». Éloges et regrets entourent cette splendide ville romane et gothique aux cents tours, dont les ruelles et les places concentrent dans chaque ornement de pierre les couches d’une histoire pluriséculaire. Les louanges, les panagéryques à la ville remplissent des bibliothèques ; l’apologie se rapporte toujours cependant aux fastes d’autrefois, d’une époque révolue – einst, jadis, dit déjà l’empereur Maximilien. Les églises, les tours, les maisons de maître, les figures sculptées disent la majesté du passé, une gloire que l’on peut se rappeler mais non pas posséder , qui a toujours existé et qui jamais n’existe…
« Il existe à Ratisbonne des amoureux de leur cité-État, qui vénèrent les souvenirs que recèlent chaque portail et chaque chapiteau. Ces savants, remuants et sereins comme tous les érudits locaux —  à ceci près que, parmi leurs reliques, ils ne tombent pas sur des curiosité de musée, mais bel et bien sur de grandes pages d’Histoire, sur Frédéric Barberousse traversant le pont de pierre —, trouvent et rencontrent, dans le passé, d’autres savants attentifs à se faire les gardiens des siècles enfuis. En 665 pages très serrées, Karl Bauer reconstitue et répare, pierre après pierre, le plan de la ville, l’histoire et la raison d’être de chaque maison et de chaque monument, les ombres dont des centaines et des centaines d’années ont peuplé les ruelles, les arcades, les portes et les coins des splendides petites places. En s’arrêtant, dans ce livre qui date de 1980, sur la maison sise au numéro 19 de la Kreuzgasse, il nous fait le portrait de Christian Gottlieb Gumpelzhaimer [1766-1841], l’historiographe de Ratisbonne, mort en ces murs en 1841, ce passionné du passé de la ville, qui dans le premier tome de son Histoire, légendes et merveilles de Ratisbonne, ouvrage paru entre 1830 et 1838, dit tout son amour pour les richesses ancestrales de la ville ou il a vu le jour… »

Christian Gottlieb Gumpelzhaimer (1766-1841), historiographe de Ratisbonne et amoureux de sa ville

   « À Ratisbonne, il y avait une tradition très vivante : celle de l’âne des Rameaux, avec la procession qui promenait à travers la ville une statue du Christ sur un âne de bois, en souvenir de son entrée triomphale à Jerusalem avant la semaine de la Passion. »
Claudio Magris, « Ratisbonne » et « L’Âne des Rameaux », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Office de tourisme de Ratisbonne : www.tourismus.regensburg.de
Guide de la ville : BÖCKER, Heidemarie, Ratisbonne, Guide de la ville, Patrimoine de l’Unesco, Verlag Friedrich Pustet, Regensburg, 2009

À proximité de la vieille ville, le Musée de la navigation de Ratisbonne, photo Danube-culture © droits réservés

Le cimetière danubien des Anonymes au port d’Albern (Vienne)

Chapelle du cimetière des Anonymes, photo © Danube-culture, droits réservés

« Même les chambres de l’Hôtel du Cimetière des Anonymes évoquent une halte agréable au voyageur, des chambrettes accueillantes. L’hôtel appartient aujourd’hui à Léopoldine Piwonka1 ; le Sturm, ce petit vin nouveau2 [vin blanc], est vif et pétillant, la Stube3, a toute la discrétion de l’accueil en Autriche. C’est au cimetière des Anonymes qu’on enterre les cadavres repêchés dans le Danube ; il n’y en a pas beaucoup, on leur apporte des fleurs fraîches, et quelques-uns d’entre eux, en dépit de l’appellation du cimetière, ont un nom. Ici la mort est élémentaire, essentielle, presque fraternelle dans l’anonymat qui nous confond tous, pécheurs et fils d’Ève que nous sommes…
Claudio Magris, « Comme d’habitude Monsieur », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

   Il faut prendre le bus 76 A depuis la station de métro d’Enkplatz (U3) et, après avoir descendu une pente invisible mais réelle (Albern est le plus bas des quartiers de Vienne), s’arrêter au terminus pour le rejoindre à pied dans la poussière. C’est là, au bord du fleuve et d’un bassin morose, aux portes de cet improbable environnement portuaire, aux lisières des prairies alluviales inondables de la rive droite, d’un môle bétonné et, un peu en aval, d’une « Kolonie » comme on la nomme dans le dialecte local, de cabanes de pêcheurs perchées sur leur plots, à l’ombre de quelques grands peupliers miraculeusement épargnés, qu’on découvre ce minuscule cimetière aux tombes herbues, aux croix argentées et noires fatiguées sur lesquelles veillent une petite chapelle ronde construite par les ouvriers qui édifièrent au début dans les années trente du XXe siècle des digues de protection contre les inondations. 

Albern, le Danube et le Cimetière des noyés ou des anonymes (Friedhof für Ertrunkene), Spezialkarte von Österreich 1 : 75 000, Druck und Verlag : Kartographisches, früher Militärgeographisches Institut in Wien, Gradkartenblatt Zone 13 Colonne XV Section a4 (später 4757/1d). Schwechat, Kaiserebersdorf, Mannswörth, Donau bei der Lobau, 1873

Les corps des noyés et des suicidés dans le Danube venaient autrefois s’échouer dans la zone du port actuel, charriés par courant et le mouvement d’un tourbillon à proximité.
Le premier cimetière des anonymes des noyés et des suicidés est maintenant recouvert par la nature. De 1840 à 1900, 478 inconnus y ont été enterrés. La première inhumation fut celle d’une femme. Au cours des décennies suivantes, le cimetière est inondé à plusieurs reprises par le Danube. Seule une croix commémorative demeure. Un nouvel emplacement de sépulture est aménagé en 1900 de l’autre côté de la digue, à l’initiative du maire du quartier de Simmering, Albin Hirsch. 104 personnes y sont enterrés de 1900 à 1935 dont seuls 43 ont été identifiées ultérieurement. Depuis la construction du port actuel en 1939, le fleuve ne ramènent plus ses noyés ou ses suicidés sur les berges de Freudenau.
La plupart des personnes inhumées sont des suicidés ou des noyés par accident parmi lesquels plusieurs marins étrangers et un homme dont la plaque mentionne : « Noyé par la main d’un tiers ».

Cimetière des anonymes Vienne, photo © Danube-culture, droits réservés

« Et plus le Danube s’écoule, plus il y a d’histoires autour du cimetière des Anonymes et de cette cérémonie d’offrande au fleuve, plus il semble qu’il faille ne pas l’oublier. En ce sens, même le « plus triste » cimetière de Vienne apporte quelque chose de profondément réconfortant »
Joseph Fuchs

   Les modestes tombes ne sont généralement ornées que d’une croix en fer forgé ; quelques-unes portent des plaques nominatives. De l’atmosphère de ce cimetière, le plus silencieux de tous les cimetières de Vienne, émane à la fois une immense tristesse et en même temps une grande paix, surtout à la Toussaint, quand il est littéralement inondé d’un océan de fleurs et que, vers le soir, des couronnes florales éclairées avec des bougies sont déposées sur le Danube et dérivent lentement vers l’aval. Aujourd’hui, ce cimetière des sans-noms est sous la tutelle de la société portuaire et de la municipalité de Vienne. Le dernier fossoyeur, Joseph Fuchs, un homme âgé d’un dévouement infini et qui s’occupait du cimetière comme de sa propre famille, a rejoint ceux dont il prenait soin.

Joseph Fuchs (1906-1996) 

Avant de mourrir il eut encore la grande frayeur d’apprendre qu’en raison d’un projet de construction de la maison du port, on envisageait de déplacer ce petit lieu de repos dédié aux anonymes. Mais le plus petit et le plus silencieux des cimetières de la capitale viennoise a heureusement conservé sa place au bord du Danube dans le quartier industriel du « marais de la joie » (Freudenau) avec sa cérémonie des morts au mois de novembre de chaque année.

Plaque commémorative à la mémoire de Josef Fuchs, photo © Danube-culture, droits réservés

À l’entrée de la chapelle de la Résurrection, érigée en 1933 en souvenir de l’élévation de la digue de protection contre les inondations, on trouve le poème suivant :

Si vous cherchez le repos et la paix
Vous, les cœurs tourmentés.
Loin du monde qui vous cherche maintenant,
Ici, il n’y a pas de douleur.
La pierre tombale vous manque,
Aucune croix ne vous appelle par votre nom,
Vous reposerez ici dans la main de Dieu.
Dans sa paix. Amen.
Et si nous nous retrouvons un jour,
Profitez du repos,
L’unique appel de la résurrection,
Ne vous oubliera pas.

   Chaque année, depuis 1918, la louable Société des pécheurs d’Albern organise au mois de novembre avec l’aide des pompiers bénévoles de Mannsworth et la famille Fuchs, « gardienne des lieux depuis plusieurs générations », une cérémonie religieuse à leur intention avec messe, dépôt de gerbe, fleurissement du cimetière, bénédiction et mise à l’eau d’un cercueil en offrande au Danube et dédié à tous les noyé(e)s. Une messe a également lieu chaque premier dimanche du mois dans la chapelle. Cette coutume remonte à un siècle, dix ans après la création du cimetière. Elle a lieu chaque année le premier dimanche après la Toussaint et réunit l’Association des pêcheurs d’Albern, les pompiers bénévoles, la société musicale de Mannswörth et un nombreux public viennois et des environs. Après les messages traditionnels, un cercueil décoré de fleurs et de nombreuses bougies, portant également une maquette de pierre tombale avec l’inscription « Aux victimes du Danube » en langues allemande, tchèque (slovaque) et hongroise, béni par le prêtre et porté par quelques-uns des membres de l’Association des pêcheurs est emmené avec un accompagnement de musique au bord du fleuve, juste en aval du port d’Albern puis transféré sur le bateau des pompiers bénévoles au son de la chanson « J’ai un camarade ». Le bateau rejoint le milieu du fleuve où le cercueil, mis à l’eau par les pompiers, est solennellement salué par des coups de fusil. Au retour vers le cimetière et pendant que le radeau sur lequel le cercueil repose, dérive vers l’aval, chacune des personnes présentes reçoit des fleurs offertes par le cercle des jardiniers de Kaiserebersdorf qu’elle dépose, après quelques derniers mots fraternels du prêtre, de la présidente de la Société des pêcheurs de Mannswörth et une brève ode funèbre de l’harmonie, sur la tombe de son choix tout en allumant des cierges.
Merci à la famille Fuchs dont plusieurs générations ont pris soin des noyé(e)s et ont entretenu ce lieu avec beaucoup de dévouement.

   « Quatre jours après ces événements dramatiques qui, de par leurs conséquences immédiates et leurs effets indirects, allaient changer bien des caractères et le destin de certaines vies, quatre jours plus tard un étrange cortège funèbre remontait le Danube. Étrange le lieu d’où celui-ci était parti, une auberge isolée au bord du fleuve, étrange l’endroit vers lequel il se dirigeait. C’était vers ce cimetière auquel on avait donné le nom effrayant de « Cimetière des sans nom ».
   Dans ce cimetière, comme son nom l’indique, avaient été enterrés des inconnus qu’il avait été impossible d’identifier, des morts emmenés par le Danube, des cadavres gonflés d’eau qui avaient été traînés par le courant pendant des jours, des semaines ou des mois, repliés, ballotés, déformés, métamorphosés, portés par le fleuve avec miséricorde ou au contraire impitoyablement noyés dans les profondeurs, innocents et coupables, bénis ou maudits, misérables, dépravés. Pour tous, le ruissellement éternel du fleuve était déjà la révélation de l’autre monde, la grande unité de sa musique qui ne laisse percevoir que les échos de l’au-delà, l’enfer ou le paradis du Danube qui ruisselait déjà vers eux. »

Adelbert Muhr (1896-1977), « La procession fluviale », in Le fils du fleuve, un roman danubien, 1945

   Nous sommes tout près de Schwechacht sur la petite commune du grand aéroport de Vienne peut-être en passe de s’agrandir encore. La tour de contrôle émerge et toise avec arrogance les forêts alluviales et les bateaux de croisières porté par le courant d’un Danube enfin libre, fuyant la capitale autrichienne et ses quais bétonnés et monotones, longeant les dernières collines et vignobles autrichiens, Petronell-Carnuntum, Hainburg, le Braunsberg et son oppidum celtique et, sur l’autre rive, le verrou de Thèbes (Devín), au confluent de la Morava (March) vers celle qui fut, pendant deux siècles la capitale du royaume de Hongrie, Bratislava.

« Tout le cimetière est très fréquenté par les fantômes ! »
Wilhelm Gabler, fondateur de l’association viennoise des chasseurs de fantômes

C’est jour de grand vent. Au-dessus de celui-ci le manège quotidien des avions est bruyant et incessant. Le bruit vient curieusement du ciel désormais au-dessus de ces lieux de repos sauf quand les silos voisins s’agitent le balai des gros camions voilent la lumière en agitant l’épaisse couche de poussière de la chaussée qui ne mène nulle part ailleurs qu’au petit cimetière des Anonymes et à la colonie de cabanes de pêcheurs. Même ici la voie ferrée est une impasse.
Ce lieu discret  contrastant avec le Zentralfriedhof où reposent tant d’hommes célèbres et moins célèbres, avec ses lourdes et pompeuses chapelles, son entrée grandiose et sa Konditorei bien fréquentée (on ne saurait déroger à Vienne aux bonnes habitudes même les jours d’enterrement), ressemble à un dernier sanctuaire des humbles à la lisière du monde. Signe des temps, l’auberge voisine, où l’on pouvait trouver une chambre proprette ou se désaltérer sur sa terrasse à l’ombre des arbres, a fermé il y a quelques années puis a été démolie. D’elle et de son souvenir, il ne reste plus qu’un vague parking et des dalles de ciment délabrées.
Cet endroit n’est pas sans rappeler l’atmosphère de lieux de mémoire profanés tels certains vieux cimetières juifs d’Europe centrale que le régime communiste avait consciencieusement enseveli dans les contreforts d’infrastructures routières. Il évoque aussi le souvenir de paysages engloutis comme l’île turque d’Adah Kaleh, recouverte en 1970 par les eaux de la retenue du barrage roumano-serbe de Djerdap dans les Portes-de-Fer.

friedhof-der-namenlosen.at
https://youtu.be/SQUUHmz8lDo

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés,  mis à jour janvier 2023

Notes :
Léopoldine Piwonka est décédée le 8 mars 2016, à l’âge de 88 ans et l’auberge a été fermée puis ensuite rasée.
2 jus de raisin fermenté
3 auberge

Hugo Fischer von See (1831-1890) : un plan topographique en relief de Vienne, de ses environs et du Danube, 1869

   Hugo Fischer von See : plan topographique en relief de Vienne, de ses environs et du Danube avec des courbes de niveau représentées sous forme de gradins horizontaux en carton superposés de 5 en 5 brasses et en tenant compte de la régulation du Danube et des projets de chemins de fer et hippomobiles d’après les meilleures sources, 1869, échelle 1:28 800

Relief travaillé d’après la feuille 65 de la carte administrative de Basse-Autriche.
Dimension du plan en relief : 52 cm sur 52 cm

Les reliefs topographiques sont apparus en Autriche dans le contexte du deuxième relevé militaire du pays et des efforts, surtout de la part des militaires ayant une formation technique, pour intégrer la troisième dimension – l’altitude des lieux au-dessus du niveau de la mer – dans la cartographie.
Plus de 120 modèles de ces plans topographiques de ce type ont été présentés au public à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1873 à Vienne, dans le cadre d’une exposition complémentaire.

Hugo Fischer von See, sources Bibliothèque Nationale d’Autriche à Vienne

Sur la base du feuillet 65 de la carte administrative de Basse-Autriche, Hugo Fischer von See  a découpé des segments de carton dont les contours étaient définis par des lignes d’altitudes topographiques égales (isohypses). Il a collé ces segments les uns sur les autres en fonction des conditions réelles du terrain, créant ainsi un modèle de terrain tridimensionnel avec des marches. Les surfaces visibles d’en haut entre les bords des segments de carton collés les uns sur les autres représentaient de cette manière des couches d’altitude cartographiques. En outre, il a collé sur ces surfaces visibles d’en haut des différents segments de carton l’extrait correspondant de la « carte administrative », de sorte qu’en observant le relief verticalement, on peut voir l’image cartographique du feuillet 65 presque sans aucune distorsion.

Sources :
Jan Mokre, La carte en relief de Vienne et de ses environs par Hugo Fischer von See, blog de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne, 22 septembre 2021

Albrecht Altdorfer (1480-1538), peintre emblématique de l’École du Danube : La bataille d’Alexandre le Grand

    Sur la cartouche au milieu des nuages se trouve l’inscription latine : « ALEXANDER M[AGNVS] DARIVM VLT[IMVM] SVPERAT CAESIS IN ACIE PERSAR[VM] PEDIT[VM] C[ENTVM] M[ILIBVS] EQUIT[VM], VERO X M[ILIBVS] INTERFECTIS. MATRE QVOQVE CONIVGE, LIBERIS DARII REG[IS] CVM M[ILLE] HAVD AMPLIVS EQVITIB[VS] FVGA DILAPSI, CAPTIS. »
Soit en français : « Alexandre le Grand vainc le dernier Darius, après que 100 000 fantassins soient tombés et 10 000 cavaliers aient été tués dans les rangs des Perses, et fait prisonniers la mère, l’épouse et les enfants du roi Darius ainsi que 1 000 cavaliers en déroute ».

Altdorfer a écrit au bas de son tableau, sur le bord inférieur :
« 1529 ALBRECHT ALTORFER ZU REGENSPVRG FECIT. »
« 1529, fait par Albrecht Altdorfer à Ratisbonne ».

   Au-dessus de la gigantesque bataille le soleil se couche, de l’autre côté, une lune orientale descendante symbolisée par un croissant est brouillée par des nuages, au-dessous un arrière-plan de reliefs paysages alpins au bleu profond presque méditerranéen touche les nuages, une ville de Tarse2 aux allures gothico-bavaroise et un Nil (à droite) ayant d’étonnantes ressemblances avec le Danube.

« Un éblouissement. Du plus loin qu’on l’aperçoit, l’œuvre aspire le regard. Non l’œuvre dans sa totalité, mais sa partie haute : le ciel, l’inscription flottant dans l’air, dans son cadre qui semble soutenue comme par des ailes par deux draperies rouge et rose, et, plus que tout, le soleil, le soleil comme un œil aux paupières de nuages et de montagnes bleues. Il se couche sur la vallée de l’Issos, alors qu’Alexandre met en déroute l’armée du roi perse Darius III et fait prisonnière la famille de ce dernier. »

Philippe Dagen, critique d’art, Le Monde, 25 août 2020

Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538) 

On peut sans hésitation considérer Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538), artiste de la Renaissance allemande original et précurseur encore trop méconnu et parfois présenté comme un disciple d’Albrecht Dürer (1471-1528), comme le peintre emblématique d’un mouvement pictural spécifique du XVIe siècle dénommé par la suite « École du Danube », au sein duquel les paysages sauvages, ces « paysages du monde », mis en scène et aux perspectives et à la profondeur infinies, semblables à ceux de la vallée du Haut-Danube et des Alpes occupent à la fois une place autonomes prépondérante dans de nombreuses oeuvres. Altdorfer s’émancipe des canons de la représentation du paysage jusque là en vigueur.
Né en Bavière, probablement à proximité de Ratisbonne (Regensburg), Altdorfer s’installe à Ratisbonne et en devient citoyen en 1505. Il entreprend un voyage sur le Danube en 1515 après avoir gravé plusieurs oeuvres pour l’Empereur du Saint Empire romain germanique Maximilien de Habsbourg (1459-1519).

Sarmingstein sur le Danube, encre sur papier, 1511. Altdorfer rend compte avec ces rochers qui se dressent jusqu’au ciel de l’étroitesse du défilé de la Strudengau. Au milieu du fleuve deux  embarcations qui semblent perdues dans le paysage. 

Du voyage sur le Danube ont été conservés plusieurs dessins et petits tableaux de paysage qui préfigurent la place du paysage et de la nature dans les oeuvres ultérieures du peintre, sans doute impressionné par l’environnement danubien encore intact de la Haute-Autriche. En 1518, il est chargé de peindre le Retable de Saint-Florian pour l’abbaye du même nom, retable malheureusement aujourd’hui dispersé dans plusieurs endroits.

Le retable de Saint-Florian, l’arrestation de Saint-Florian, 1518/1520

Devenu un notable de sa ville, il va siéger ultérieurement au Grand Conseil tout en poursuivant ses activités officielles de peintre, de graveur et de dessinateur. Altdorfer dessine en 1519 les plans d’une église dont la construction est prévue sur les ruines de deux synagogues détruites et semble avoir joué un rôle important dans l’expulsion des Juifs de la cité à cette époque de guerre civile. Peut-on parler alors d’un peintre « humaniste » ? Nommé architecte de la ville en 1526, il contribue à l’aménagement de sa ville et de ses remparts mais en 1528, refuse de prendre la charge de bourgmestre pour ne plus se consacrer qu’à son travail artistique. Il commence cette même année ce qui deviendra son plus célèbre tableau « La bataille d’Alexandre », commande du duc Guillaume IV de Bavière (1493-1550), tableau qui se trouve aujourd’hui à l’Alte Pinacothek de Munich.4 Il meurt en 1538. De l’ensemble de son oeuvres ont été conservés une cinquantaine de tableaux et 250 gravures.
« Dans ses paysages, Altdorfer transpose la réalité sur un plan poétique et lyrique, qui semble inspirer un sentiment plus vif d’union avec la nature. Ce n’est pas un hasard si, dans l’une de ses premières peintures, Altdorfer choisit le thème, à peu près inconnu dans le Nord à l’époque, de la Famille du satyre, qui à la suite des « hommes sauvages » du Moyen Âge, symbolise les forces obscures de la nature et de l’instinct. Dans le petit panneau du Saint Georges de 1510, où la lumière ne pénètre que parcimonieusement, comme tamisée par l’épais feuillage, on peine quelque peu à trouver le saint à cheval et plus encore son monstrueux adversaire qui semble faire partie intégrante de cette forêt proliférante. Ses tableaux religieux se distinguent par des recherches d’éclairage créant une atmosphère surnaturelle.

Le retable de Saint-Florian avec en arrière-plan la petite cité d’Enns, les paysages alpins où l’Enns prend sa source, huile sur bois, 1518/1520 

Dans le grand Retable de Saint-Florian (Haute-Autriche), terminé en 1518/1520, Altdorfer s’y révèle un esprit tourmenté, visionnaire, créateur d’atmosphères violemment contrastées, où la nature tout entière amplifie le drame de la Passion qui s’y joue, lui donnant sa dimension de drame cosmique. Dans des couleurs éclatantes, les personnages se détachent cette fois sur des paysages ou des architectures puissamment éclairées, à divers moments du jour ou de la nuit. L’historien d’art Otto Benesch a fait remarquer que les peintures d’Altdorfer datant de cette période sont parmi les premières à représenter un univers convexe, héliocentrique, dans lequel la Terre n’est plus le centre du monde ; l’art dévoile ainsi, par ses moyens propres, la révolution scientifique à laquelle Copernic travaillait au même moment. »

Albrecht Altdorfer, paysage danubien près de Ratisbonne

On lira également au sujet d’Albrecht Altdorfer le chapitre consacré à l’ « École du Danube » par Patrick Leigh Fermor dans son livre Dans la nuit et le vent, Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue (préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve), publié aux éditions Nevicata, 2016.

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, mis à jour janvier 2023

Notes :
1 Guillaume IV de Bavière reste célèbre pour avoir  promulgué dans son duché, le 23 avril 1516, le décret de pureté de la bière qui régit encore aujourd’hui la composition de la bière dans les pays germaniques.

2 Ville de la Turquie asiatique occidentale (province de Mersin) au bord du fleuve Tarsus, haut-lieu de l’Antiquité et du stoïcisme, située autrefois dans la province romaine de Cilicie, ville natale de Saint-Paul.
3 Paul-Louis Rossi, dans son livre « Vies d’Albrecht Altdorfer », peintre mystérieux du Danube, raconte que le tableau de La bataille d’Alexandre  aurait été retrouvé par l’écrivain, philosophe, critique d’art et poète allemand Friedrich von Schlegel (1772-1829) en 1803 lors de son séjour à Paris dans une salle de bain du château de Saint-Cloud. Schlegel en donne cette description :
« Nulle part on ne voit de sang, de choses repoussantes, de bras ou de jambes désarticulées ; au tout premier plan seulement, en y regardant de près, on voit sous les pieds des cavaliers qui se lancent les uns cotre les autres, sous les sabots, de leurs chevaux de batailles, plusieurs rangs de cadavres serrés les uns contre les autres comme un tissu. »
« Voilà ce qui, au yeux du peintre devait figurer les conflits futurs et la genèse des grandes guerres européennes. Alors que cette masse énorme d’hommes d’armes et de cavaliers se transforme en une mêlée gigantesque de soldats et de chevaux, d’oriflammes et de chars, un phénomène inattendu se produit qui dépasse encore l’enchevêtrement des hommes et des bêtes qui s’empare des éléments et brasse le ciel et la terre les nuages et l’eau, la mer, les montagnes et les fleuves en un véritable tourbillon cosmique, tel qu’il ne s’en produira plus dans la peinture. Comme si les feux de l’esthétique pouvait encore encore une fois confondre les combattants et les plonger dans ce chaos pour les mêler fraternellement un dernier instant… »
Paul-Louis Rossi, La bataille d’Alexandre, in Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard, Montrouge, 2009
Sources :
Albrecht Altdorfer, Die Gemälde, Tafelbilder, Miniaturen, Wandbilder, Bilhauerarbeiten, Werkstatt und Umkreis, Gesamausgabe von Franz Winzinger, R. Piper & Co. Verlag, München, 1975
Butor, Michel, Le Musée imaginaire de Michel Butor, Flammarion, Paris, 2015

Leigh Fermor, Patrick, Dans la nuit et le vent, Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue, préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, Bruxelles, 2016
Rossi, Paul-Louis, Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard, Montrouge, 2009
Apparence, Histoire de l’Art et Actualité culturelle, www.apparences.net

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, novembre 2020

La bataille d’Alexandre, détail

Sulina et la Commission Européenne du Danube

Sulina dans l’histoire européenne…

   L’histoire de Sulina et de la Dobroudja est liée à la présence dans l’Antiquité des tributs gètes et daces puis des comptoirs grecs, des empires romains ( province de Mésie), byzantin, bulgare, des nombreuses péripéties de l’histoire des principautés valaques et moldaves, du despotat de Dobroudja, des Empires turcs et russes et de la création du royaume de Roumanie ainsi que de ses querelles territoriales avec la Bulgarie. Si ces différents roumano-bulgares ont été heureusement résolus depuis, il reste encore par contre à démêler un certain nombre de litiges territoriaux entre l’Ukraine et la Roumanie qui se partagent un delta du Danube à la géographie en évolution permanente, les rives de cette partie européenne de la mer Noire et des eaux territoriales.
Sulina se situe aujourd’hui aux frontières orientales de l’Union Européenne.


Le nom de Selinas ou Solina, à l’entrée du bras du fleuve du même nom est déjà mentionné dans le long poème épique «L’Alexiade» d’Anna Commène (1083-1148), princesse et historienne byzantine. Dans le second Empire Bulgare au XIIIe siècle, le village est un petit port fréquenté par des marins et des commerçants génois qui passera sous le contrôle du Despotat de Dobrodgée, lui-même placé sous la protection de la Valachie en 1359. Sulina devient ottomane et à nouveau valaque en 1390 jusqu’en 1421 puis  possession de la principauté de Moldavie. Un document de juillet 1469 mentionne que « la flotte de la Grande Porte était à Soline », avant l’attaque de Chilia et de Cetatea Alba. Conquise avec la Dobrogée par les Ottomans en 1484 elle prend le nom le nom de «Selimya». Elle reste turque (ottomane) jusqu’au Traité d’Andrinople (1829) qui l’annexe à l’Empire russe. Le delta du Danube appartiendra à celui-ci de 1829 à 1856. La Convention austro-russe conclue à Saint-Pétersbourg (1840) est le premier document écrit de droit international qui désigne Sulina comme port fluvial et maritime. Cette convention jette les bases de la libre navigation sur le Danube. Malgré ses promesses, la Russie n’effectue aucun travaux d’entretien pour facilité la navigation fluviale sur le Bas-Danube et dans le delta afin de ne pas nuire à son propre port d’Odessa, situé à proximité sur la mer Noire. Sulina redeviendra une dernière fois turque après la Guerre de Crimée et le Traité de Paris (1856) du fait du retour des principautés de Valachie et de Moldavie dans l’Empire ottoman qui gardent toutefois  leurs propres administrations, le sultan ne faisant que percevoir un impôt sans possibilité d’ingérence dans les affaires intérieures.

Le nombre de navires de commerce anglais de haute mer qui entrent dans le Danube par le bras de Sulina est passé entretemps de 7 en 1843 à 128 en 1849, prélude à l’intensification du trafic qui transitera par ce bras après les aménagements conséquents de la Commission Européenne du Danube quelques années plus tard.
La population de Sulina se monte au milieu du XIXe siècle alors à environ 1000/1200 habitants qui vivent modestement  y compris les Lipovènes, pour la plupart de la pêche, de différents trafics et profitent également des nombreux naufrages de bateaux à proximité. Le seul aménagement existant est le phare construit par les Turcs en 1802. Les terres marécageuses qui entourent le village ne sont pas propices au développement du village.    Le traité de Paris engendre la création la Commission européenne du Danube (C.E.D.). Cette commission est composée de représentants de Grande-Bretagne, de France, d’Autriche, de la Prusse puis d’Allemagne, de Sardaigne puis d’Italie, de Russie et de Turquie et a pour mission d’élaborer un règlement de navigation, de le faire respecter et d’assurer l’entretien du chenal de navigation. Le Danube devient un lien important entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est. Parallèlement le chemin de fer se développe. Les voies convergent vers les ports du Bas-Danube comme ceux de Brăila et Galaţi où accostent de nombreux cargos internationaux. Sulina obtient le statut avantageux de port franc.

M.-Bergue, Sulina, port turc sur un bras du Danube à son embouchure, 1877

Quelques années après la création de la création de la C.E.D., la ville s’est développée le long d’une rue, de façon assez anarchique. On commence à voir apparaître quelques rues transversales. Les seuls aménagements effectués sont les deux digues destinées à éviter l’ensablement naturel du Delta et assurer l’accès des gros bateaux. La digue Sud a commencé à modifier l’aspect de l’embouchure. Les quais n’existent pas encore. La ville est avant tout une infrastructure dédiée au commerce. Le développement se fait sans aucun lien avec le territoire environnant (marécages), ni avec le reste du pays. C’est aussi à cette époque que se développe, en parallèle d’une expansion économique considérable due aux travaux d’aménagement de ce bras du Danube, à l’installation de la C.E.D. sur le Bas-Danube avec son siège à Galaţi, à la construction d’infrastructures (ateliers, hôpital…) et à la présence d’une partie de son personnel technique à Sulina, le concept d’Europe unie qui se manifeste par un esprit de tolérance et de coexistence pacifique multiethnique.

Selon un recensement de la fin du XIXe siècle le port et la ville sot alors peuplés de 4889 habitants parmi lesquels on compte 2056 Grecs, 803 Roumains, 546 Russes, 444 Arméniens, 268 Turcs, 211 Austro-Hongrois, 173 Juifs, 117 Albanais, 49 Allemands, 45 Italiens, 35 Bulgares, 24 Anglais, 22 Tartares, 22 Monténégrins, 21 Serbes, 17 Polonais, 11 Français, 7 Lipovènes, 6 Danois, 5 Gagaouzes, 4 Indiens et 3 Égyptiens ! Ont été également recensés sur la ville 1200 maisons, 154 magasins, 3 moulins, 70 petites entreprises, une usine et un réservoir pour la distribution d’eau dans la ville dont la construction a été financée par la reine des Pays-Bas venue elle-même en visite à Sulina, une centrale électrique, une ligne téléphonique de Tulcea à Galaţi, une route moderne sur une longueur de 5 miles, deux hôpitaux et un théâtre de 300 places.

L’hôpital de Sulina construit par la C.E.D., photo Danube-culture © droits réservés

Le nombre d’habitants variera entre les deux guerres de 7.000 à 15.000, variation due aux emplois liés aux productions annuelles de céréales qui étaient stockées au port de Sulina et chargées sur des cargos pour l’exportation, en majorité pour l’Angleterre. Ces activités commerciales engendrent l’arrivée d’une main d’oeuvre hétérogène de toute l’Europe y compris de Malte.

Le système éducatif éducatif est assuré par 2 écoles grecques, 2 roumaines, une école allemande, une école juive, plusieurs autres écoles confessionnelles, un gymnase et une école professionnelle pour filles ainsi qu’une école navale britannique. Les monuments religieux sont au nombre de 10 : 4 églises orthodoxes (dont 2 roumaines, une russe et une arménienne), un temple juif, une église anglicane, une église catholique, une église protestante et 2 mosquées.

9 bureaux ou représentations consulaires ont été ouverts : un consulat autrichien, les vice-consulats anglais, allemand, italien, danois, néerlandais, grec, russe et turc. La Belgique dispose d’une agence consulaire. Les représentants consulaires fondent un club diplomatique.

   D’importantes compagnies européennes de navigation ont ouvert des bureaux  et des agences : la Lloyd Austria Society (Autriche), la Deutsche Levante Linie (Allemagne), la Compagnie grecque Égée, la Johnston Line (Angleterre), la compagnie Florio et Rubatino (Italie), la Westcott Line (Belgique), les Messageries Maritimes (France), le Service Maritime Roumain… Les documents officiels sont rédigés en français et en anglais, la langue habituelle de communication étant le grec. Une imprimerie locale édite au fil du temps des journaux comme la «Gazeta Sulinei»,le «Curierul Sulinei»,le «Delta Sulinei» et les «Analele Sulinei»…


Les activités économiques déclinent avec la Première Guerre Mondiale et reprennent à la fin du conflit, la Roumanie ayant obtenue la Transylvanie et la Bessarabie. Les empires autrichiens et ottomans ont disparu.  Après quelques années favorables Sulina connaît une sombre période avec la perte de son statut de port franc en 1939 et avec la dissolution de la C.E.D. voulue par l’Allemagne. Les représentations consulaires ferment. Devenue objectif stratégique la ville est bombardée par les Alliés le 25 août 1944, bombardements qui conduisent à la destruction de plus de 60 % des bâtiments.

Cimetière multi-confessionnel de Sulina, photo Danube-culture © droits réservés

Une nouvelle Commission du Danube est créée à Belgrade en août 1948. Cette institution succède à la Commission Européenne du Danube instaurée par le Traité de Paris de 1856 et à la Commission Internationale du Danube. Le Danube est toutefois coupé en deux blocs comme le continent européen. De plus la construction pharaonique du canal entre Cernavodă et Constanţa imposée par les dirigeants communistes et qui ne sera achevé qu’en 1989, permettra aux navires de rejoindre directement la mer Noire par Constanţa en évitant Sulina et le delta du Danube.

Le palais de la Commission Européenne du Danube, occupé aujourd’hui par l’Administration Fluviale Roumaine du Bas-Danube, photo Danube-culture, © droits réservés

Le même régime communiste roumain d’après guerre tentera également d’effacer les souvenirs de la longue présence (83 ans) de la Commission Européenne du Danube dans la ville. Le patrimoine historique de la C.E.D. est heureusement aujourd’hui en voie de rénovation grâce à des fonds européens.

Maison du marin et écrivain Jean Bart, photo Danube-culture © droits réservés

   Le recensement de 2002 établissait le nombre d’habitants à à 4628 habitants soit un déclin de 20% de la population au cours des 12 dernières années, déclin du au marasme de la vie socio-économique de l’ancien port-franc, au manque de dynamisme politique local malgré une fréquentation touristique en hausse.

Sources :
voci autentico româneşti
https://www.voci.ro/

Les Souabes du Danube : l’histoire d’une migration compliquée et douloureuse

Fresque d’une « boite du Danube » (Ulmer Schachtel) sur l’ancienne mairie d’Ulm (Bade-Wurtemberg)

   La grande majorité d’entre eux viennent de Haute-Souabe (au sud-ouest de l’Allemagne sur les Land de Wurtemberg et d’une partie de la Bavière, région de la rive droite du Haut-Danube située entre le Jura souabe, le lac de Constance et le Lech, un affluent de la rive droite du Danube), du nord du lac de Constance, du Haut-Danube (sud de la Forêt-Noire) de la principauté de Fürstenberg à laquelle se joignent des habitants de la Hesse, de la Bavière, de Franconie et de Lorraine, alors possession des Habsbourg. Ces derniers furent en trop petit nombre pour ne pas être assimilés rapidement aux Souabes ce qui leur vaudra bien des ennuis à la fin de la Deuxième Guerre mondiale… Ces candidats-colons sont recrutés par les autorités du Saint-Empire romain germanique et du royaume de Hongrie pour repeupler, restaurer l’agriculture et la vie économique des territoires des confins après leur reconquête sur l’Empire ottoman.

 

Implantations et « colonies » des Souabes du Danube entre Preßburg (Bratislava) et Belgrade en particulier en « Turquie Souabe » (Hongrie du sud), Slavonie, Vojvodine, Batschka, Syrmie, Banat. Les noms des villes sont mentionnés en allemand (Fünfkirchen = Pecs, Neusatz = Novi Sad, Temeschwar = Timişoara, Esseg = Osijek, Waitzen = Vács, Raab = Györ…)

Ces colons et leurs descendants conservèrent et conservent encore pour la plupart leur langue maternelle et leur religion, développant des communautés fortement allemandes tout en entretenant des relations étroites avec les autres populations locales.
Les Souabes du Danube sont considérés comme le groupe le plus récent de l’ethnie allemande européenne. Ce groupe se compose d’Allemands de Hongrie, de Souabes de Satu Mare, d’Allemands de Croatie, de Bačka (Batschka), de Souabes du Banat, d’Allemands de Vojvodine, de Serbie, de Croatie, notamment ceux de la région d’Osijek (Slavonie).
Les Allemands des Carpates et les Saxons de Transylvanie ne sont pas considérés comme des Souabes du Danube.


Après l’effondrement de l’Empire austro-hongrois à la suite de la Première Guerre mondiale, les territoires de peuplement des Souabes du Danube sont divisés en trois parties par les puissances alliées. Une première partie demeure en Hongrie, la deuxième partie est attribuée à la Roumanie et la troisième à la Yougoslavie. Dans cette atmosphère de nationalisme ethnique exacerbé, les minorités souabes danubiennes doivent lutter pour obtenir l’égalité juridique en tant que citoyens de ces pays et pour préserver leurs traditions culturelles. Dans les années 30, l’Allemagne nazie fait, non sans un certain succès, la promotion des idées nationales-socialistes auprès des Souabes du Danube et estime qu’il est de son devoir de protéger cette population de langue allemande justifiant ainsi son expansion en Europe centrale et orientale.
Les communautés souabes du Danube sont confrontées à des défis complexes pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les puissances de l’Axe, dont l’Allemagne, décident d’envahir les pays où ils vivent. Bien que les Souabes du Danube aient été initialement favorisés par les armées allemandes, certains seront malgré tout contraints de se déplacer. L’Allemagne enrôle également de force de nombreux hommes de ces communautés vers la fin du conflit. Des atrocités ont lieu pendant et après la guerre de part et d’autre, en raison de certaines compromissions avec les occupants, de la brutalité des nazis et de la réaction des partisans yougoslaves.

La fuite pathétique de Souabes du Danube de Roumanie avant l’arrivée des armées soviétiques pendant l’été 1944 , photo © Bundesarchiv, Bild 1011-144-2311-19 Foto: Bauer / Sommer 1944

Des dizaines de milliers de Souabes du Danube s’enfuiront vers l’ouest avant l’arrivée des troupes soviétiques. Après la guerre, les Souabes du Danube qui ont choisi de rester sur leur terre sont privés de tous leurs droits et leurs biens saisis. Un grand nombre d’entre eux sont déportés dans des camps de travail en Union soviétique. La Hongrie expulse de son côté la moitié de ses Allemands de souche. En Yougoslavie, les descendants de colons allemands sont rendus collectivement responsables des actions de l’Allemagne nazie et considérés comme des criminels de guerre. De nombreux Souabes du Danube yougoslaves sont également exécutés. On enferme les survivants dans des camps de travail et d’internement. Après la fermeture de ces camps, la majorité des survivants quittent la Yougoslavie et cherchent refuge en Allemagne, en Autriche, dans d’autres régions d’Europe,  aux États-Unis, en Argentine ou en Australie.
Les petites  communautés souabes danubiennes essaient aujourd’hui de maintenir tant bien que mal et malgré le vieillissement de leur population leur langue et leurs coutumes en organisant de nombreuses manifestations culturelles.
De plus, en raison de la diminution de la population des Souabes du Danube dans les Balkans, le mot Švabo désigne désormais les communautés de la diaspora ex-yougoslave qui vivent et travaillent en tant que salariés ou résidents permanents dans les pays germanophones européens ou dans des pays connus pour leur faible taux de chômage et leurs emplois bien rémunérés. Il est également employé dans un contexte négatif au sein de l’ex-Yougoslavie, comme un équivalent approximatif de la connotation anglaise de « gosse de riche », reflétant la richesse sans précédent qui peut être acquise par une seule famille de « Gastarbeiter » à l’étranger tandis que leurs parents restés « au pays » continuent à vivre dans des conditions modestes.
En 1950, les Souabes du Danube représentaient une population d’environ 1. 500 000 personnes. Elle n’était plus que de 350 000 en 1990.

Une politique volontariste de repeuplement et de valorisation économique
   À la fin du XVIIe siècle, les armées impériales catholiques placées sous le commandement du Prince Eugène de Savoie (1663-1736) et de ses généraux commencent à reconquérir une grande partie du royaume de Hongrie jusqu’alors occupée par l’Empire ottoman et dont le recul géographique et le déclin n’en sont alors qu’à leur début. Les Habsbourg, empereurs du Saint-Empire romain germanique et rois de Hongrie, sont confrontés de par leurs (re)conquêtes territoriales à la nécessité de repeupler ces régions en grande partie dévastées et ont pour devoir de protéger celles-ci de nouvelles invasions venant de l’est de l’Europe ou d’au-delà. Ces missions exigent de faire appel à de la main d’oeuvre en capacité d’accomplir ces travaux avec l’aide du peu d’habitants restés dans ces confins géographiques. Fidèles à leurs convictions mercantiles, les autorités prennent des initiatives pour y accroitre rapidement la population et obtenir de meilleurs résultats commerciaux, industriels et agricoles. Il leur semble évident que le succès le plus rapide pour réaliser leurs objectifs est de recruter des colons au sein du Saint-Empire romain germanique, en particulier des colons possédant de bonnes connaissances spécialisées. La plupart des colons alors recrutés, dont on estime le nombre entre 100 000 et 400 000, viennent de Haute-Souabe, du Wurtemberg, de Bade, de Suisse, d’Alsace, de Lorraine ainsi que des électorats du Palatinat et de Trèves. Ultérieurement, ceux-ci seront désignés sous le terme générique de « Souabes du Danube ». Ces colons rejoignent d’abord la ville d’Ulm par leurs propres moyens et vont descendre le Danube en bateau (Ulmer Schachtel ou boites d’Ulm) vers leur « Terre promise ». Ulm a joué un rôle extrêmement important en tant que principal port d’embarquement sur le fleuve devenant au XVIIIe siècle la principale plaque tournante des flux de population qui émigrent vers le sud-est de l’Europe. Ce sont tout d’abord des émigrants isolés qui partent puis, à partir de 1712, des convois entiers de bateaux dans des expéditions organisées soit par des propriétaires privés hongrois, soit par les autorités impériales. Cette même année, le comte hongrois Alexandre Károlyi (1668-1743) encourage des colons souabes à venir s’installer sur sa propriété nouvellement acquise à Sathmar (Satu Mare, aujourd’hui en Transylvanie roumaine).

Alexander Karolyi (1668-1743)

L’information se répand rapidement dans toute la Haute-Souabe, une région où les habitants et les paysans ont particulièrement souffert des derniers conflits et des ravages de la Guerre de Succession d’Espagne (1701-1713). Aussi, au printemps 1712, plein d’espoir, des milliers d’entre eux convergent avec leur famille vers la capitale du Bade-Wurtemberg et s’embarquent à destination de la Hongrie, comme des chroniques de l’époque le mentionnent.
Malheureusement, cette tentative d’installation à Sathmar (Satu Mare) échoue, en grande partie parce que, et ce malgré tous les efforts déployés sur place, les émigrants arrivent en trop grand nombre. Dès l’automne, des centaines de colons souabes, bloqués et malades, se voient obligés de revenir d’où ils sont partis. La ville d’Ulm aménage immédiatement et à ses frais face à ce reflux un grand hôpital aux limites de la ville pour les accueillir et les soigner rapidement afin d’éviter la propagation d’épidémies.

Ulmer Schachtel en chemin d’Ulm à Plintenburg (Visegrád), fresque à Visegrád, Hongrie

Les motifs qui poussent la population à émigrer vers le sud-est de l’Europe sont multiples : guerres successives, catastrophes naturelles, famines, épidémies, impôts et taxes trop élevés, politique administrative rigide ou droits de succession oppressants. Dans le cas de certains colons, les faibles possibilités d’avancement social font partie des raisons de leur départ, associées parfois à des raisons personnelles tels que de l’endettement, des conflits conjugaux, des grossesses prématurées ou avant le mariage, ou encore le refus d’autorisation de se marier. Les perspectives de posséder leur propre ferme et leurs propres terres, d’être exempté provisoirement d’impôts, de recevoir des subventions pendant la période de colonisation et d’être exempté du service militaire sont très attrayantes. Une soif d’aventure ou de se refaire une réputation honnête joue encore un rôle pour un petit nombre d’entre eux. Les volontaires provenaient de différentes catégories sociales telles que des paysans et des artisans, des journaliers, des domestiques, des valets, des compagnons maçons et leurs apprentis, des pasteurs, des enseignants, toutes sortes de spécialistes comme des personnes sans aucune compétence particulière, des célibataires, des familles avec des enfants petits, grands ou adultes, des femmes enceintes, des veuves, des gens riches ainsi que des soldats. Si le premier train de bateaux d’émigrants pour Sathmar se solde par un échec, l’empereur Charles VI et les propriétaires hongrois s’accordent sur le fait qu’il faut malgré tout accueillir un nombre supplémentaire de colons sur ces nouveaux territoires et mieux les répartir. En 1723, le processus de colonisation est inséré au sein de la politique officielle de l’État par le parlement hongrois qui siège encore à Presbourg (Bratislava). Cette même philosophie politique est mise en place par les Habsbourg et se perpétuera jusqu’au début du XIXe siècle.
L’empereur Charles VI (1711-1740) de Habsbourg cherche à entrer en contact avec l’assemblée impériale souabe pour ses plans de colonisation et promet de n’accepter que les familles qui se présenteraient aux commissaires au recrutement avec des papiers attestant leur libération complète de leur ancien statut de domestiques. Sous l’autorité du gouverneur lorrain Claude Florimond, Comte de Mercy (1666-1734), ce sont 3 000 à 4 000 familles qui s’installent dans plus de 60 lieux du Banat habsbourgeois en 1726. À la même période, le comte installe des émigrants à la même période dans ses propres domaines en « Turquie », dans la région autour de Fünfkirchen (Pécs). La colonisation dans le Banat est ensuite suspendue et ne reprend qu’en 1734. Mais une nouvelle guerre contre les Ottomans (1737-1739) et l’épidémie de peste de 1738 paralysent les efforts de recrutement. Sous l’impératrice Marie-Thérèse (1740-1780), pendant la guerre de Succession d’Autriche et la guerre de Sept Ans (1756-1763), la politique impériale d’implantation, interrompue à plusieurs reprises, n’est remise en œuvre que par la suite sous la devise de « Ubi populus, ibi obulus » (« Là où il y a des sujets, il y a des impôts »). Un brevet de colonisation initié par Marie-Thérèse pour la Hongrie, la Transylvanie et le Banat de Timisoara, délivré en 1763, attire plus de 9 000 familles. L’afflux de migrants de l’empire atteint son apogée dans les années 1769-1771, lorsque l’inflation générale et les mauvaises récoltes augmentent les souffrances de la population du sud-ouest. Marie-Thérèse cherche principalement des familles riches de confession catholique. Sa phrase à ce sujet est légendaire : « Les protestants sont de mauvaises personnes ; mieux n’en vaut aucun qu’un peuple aussi dangereux ! ». Cependant, malgré cette revendication, des propriétaires hongrois acceptent des émigrants protestants. Les colons étaient initialement recherchés par des recruteurs dits paysans. Après 1763, le système de recrutement se structure et des commissariats fixes sont créés à Francfort /Main, Coblence/Rhin et Rottenburg/Neckar, où  les intéressés au départ doivent s’inscrire. Dans l’ensemble, les Habsbourg accordent peu d’importance à la publicité bruyante pour recruter des colons du fait qu’ils étaient alors constitutionnellement en terrain dangereux, car en 1768, l’émigration vers des régions n’appartenant pas à l’empire (comme la Hongrie !) était interdite. Après la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763, d’autres dirigeants européens du sud de l’Allemagne ont également courtisé les colons souabes, en particulier la tsarine Catherine II de Russie (1762-1796) et le roi Frédéric II de Prusse (1740-1786), suivant ainsi la tradition de leurs prédécesseurs. Tous deux garantissaient la liberté de religion aux émigrés, ce qui rendait leur pays intéressant pour les protestants désireux d’émigrer et qui n’étaient pas les bienvenus en Hongrie. Les émigrants n’étaient pas non plus expressément tenus d’avoir un minimum de richesse. L’Amérique du Nord, vers laquelle des milliers de personnes ont émigré chaque année, fut une concurrence permanente au XVIIIe siècle.
L’édit de tolérance de Joseph II (1780-1790) de 1781, qui permet aux non-catholiques de pratiquer librement leur religion dans l’Empire, ainsi que des conditions d’installation plus favorable déclenchent une vague de colons protestants. Outre plus de 10 ans d’exonération fiscale, les émigrés se voient entre autres offrir une maison, des terres agricoles, une paire de bœufs, deux chevaux, une vache et des outils. Au total, Joseph II a envoyé environ 45 000 personnes en Hongrie entre 1784 et 1787. Parmi eux se trouvaient environ 800 à 1 000 citoyens d’Ulm qui voulaient quitter leur patrie principalement pour des raisons économiques. Les fermiers, les domestiques, les journaliers et les tisserands constituaient le groupe le plus important d’émigrants, ainsi que les tailleurs, les cordonniers, les charpentiers, les bergers, les forgerons, les conducteurs de chariots, les tricoteurs de bas, les meuniers, les maçons. Les quartiers de Geislingen du Filstal fournissaient la majorité des émigrants, le reste étant également réparti sur le territoire de  l’Alb. Peu de gens ont émigré de la ville elle-même.

Ulm et le Danube au XVIIIe siècle

Quiconque souhaitant quitter Ulm ou le territoire doit d’abord introduire une demande auprès des autorités compétentes : pour la population urbaine, il s’agit de la mairie, pour les sujets de la campagne le bureau de l’administration. Si le colon s’était acquitté de toutes ses dettes et des frais (émigration et taxe additionnelle, « taxe de mariage » pour les célibataires, rachat du servage pour les domestiques, délivrance de passeports, certificat de naissance, actes de baptême…), le permis d’émigration lui était délivré. La majorité des émigrants d’Ulm se sont installés dans la Batschka (Бачка) entre le Danube et la Tisza, en particulier dans des villes protestantes dont la plupart sont maintenant en Voïvodine serbe. Même après la mort de Joseph II en 1790, la colonisation s’est poursuivie sous Léopold II (1790-1792) et François II (1792-1835) dans une proportion toutefois considérablement réduite.

Une reconstitution d’une « boite d’Ulm » (Ulmer Schachtel), à la hauteur de Ratisbonne, photo © Danube-culture, droits réservés

Les émigrants furent une source de revenus importante pour les bateliers d’Ulm qui transportaient des marchandises et des passagers sur le Danube avec des radeaux depuis le Moyen Âge puis à partir de 1570, également avec des « Zille », bateaux traditionnels danubiens. Le voyage vers Vienne durait en moyenne 8 à 10 jours. Seuls quelques bateaux partis d’Ulm continuaient jusqu’en Hongrie. Les frais de voyage pour les adultes et les enfants vers Vienne s’élevaient à la somme modeste d’environ 1 florin 30 kreuzers. Les embarcations ne descendaient le fleuve que pendant le jour. À la tombée de la nuit, le bateau accostait et s’amarrait à la rive et les passagers restaient soit à bord soit descendaient à terre ou, s’ils pouvaient se le permettre, dinaient et passaient la nuit dans une auberge. Certains de ces coches d’eau ou autres embarcations encore plus rudimentaires accueillirent jusqu’à 300 émigrants pour leur voyage au cours des principaux mois de migration (avril à juin). Arrivées à destination, les embarcations qui prirent ultérieurement le nom d »Ulmer Schachteln » (boites d’Ulm), étaient vendues ou démontées pour servir de bois de construction ou de chauffage. Les bateliers rentraient à Ulm par voie terrestre.

Sources :
Danube Swabian Central Museum Ulm
Schillerstrasse 1, 89077 Ulm, Allemagne
info@dzm-museum.de
www.dzm-museum.de
https://donauschwaben-souabes-danube-france.blogspot.com

Plaque commémorative dédiée aux colons souabes sur les quais du Danube à Ulm, photo © Danube-culture, droits réservés

Bacs danubiens : une traversée fluviale, éphémère et souvent poétique

   « Ne traversez jamais les fleuves au cours éternel, avant d’avoir prononcé une prière, les yeux fixés sur leurs magnifiques courants, avant d’avoir trempé vos mains dans l’onde agréable et limpide. Celui qui franchit un fleuve sans purifier ses mains du mal dont elles sont souillées attire sur lui la colère des dieux, qui lui envoient par la suite de terribles châtiments. »
Hésiode (VIIIe-VIIe siècle avant J.-C.), Théogonie, Les travaux et les jours II

Quand les bacs racontent autrement « Le fleuve »…

Ces traversées fluviales ne durent que le temps d’être un instant au midi du fleuve, à son point d’équilibre. Elles sont aussi précieuses parce que les bacs qui relient les univers de la rive gauche à ceux de la rive droite et réciproquement disparaissent peu à peu, le génie civil des constructeurs de pont ayant définitivement pris le pas sur le génie poétique et les esprits des eaux. Ponts, passerelles, digues, barrages, écluses, îles noyées, quais et rives goudronnés et bitumés, murs de béton anti-inondation (alors que le fleuve connaît de plus en plus de périodes de basses-eaux…) et autres « aménagements » tiennent désormais par la main de l’homme le fleuve en otage, freinent son envie de faire parfois « route buissonnière » et assourdissent ou affaiblissent sa présence au coeur du paysage. Le fleuve semble à l’image des animaux sauvages d’un zoo, la plupart du temps prisonnier d’un espace de plus en plus restreint.

Bac de Visegrad à Nagymaros 01 2023

Réel ou fantôme ? Le bac de Visegrád à Nagymaros par temps de brouillard © droits réservés

Certains bacs font pourtant partie du paysage, ont une longue histoire ponctuée d’évènements parfois tragiques, parfois comiques. Ils appartiennent à une mémoire vivante et animé du patrimoine collectif et individuel.
Le bac relie, en suspendant quelque peu le temps, d’abord les habitants d’une rive à ceux de l’autre bord mais aussi le fleuve à ses riverains. En principe à heure fixe, en service tout au long de l’année ou saisonnier, il peut aussi s’improviser en cas de nécessité dans un arrangement entre passeurs et passagers à toute heure du jour et de la nuit.
Prendre le bac c’est choisir une autre forme de navigation au rythme du fleuve et de ses paysages, singulière, transversale, indispensable, synonyme d’une certaine lenteur, d’attente, de légère inquiétude, de dérive contrariée vers l’aval par un câble comme pour les bacs à fil, d’encombrements de voitures, de marchandises à certaines heures et de manoeuvres improbables ponctuées par des ordres sonores venus de l’équipage pour y monter ou pour en descendre, mais aussi de liens, de rencontres, de séparations ou de retrouvailles et de multiples échanges. Marchandises et animaux sont  aussi invités régulièrement à faire partie du « voyage ».

Passage du canal du Danube à Vienne par le bac en 1961, photo d’archives

Puis la nécessité de la présence d’un pont voire d’un tunnel peut surgir brusquement dans l’imagination de responsables politiques en mal d’aménagement ou de corridors panneuropéens. On « aménage » pour cela, les rives sans les ménager. Un immense chantier surgit sur la terre et sur l’eau. Pendant la construction du pont, le bac voisin est déjà un condamné en sursis. Les habitants du voisinage s’étonnent, commentent en surveillant d’un oeil soit admiratif soit dubitatif l’avancée des travaux, les piles qui surgissent peu à peu au milieu du fleuve, les étapes de la construction. Puis vient le temps de l’inauguration : un moment fêté comme il se doit en présence de nombreux officiels, d’ingénieurs, parfois venus d’ailleurs. Après une dernière traversée peut-être teintée d’une légère mélancolie, le ferry et son équipage est mis d’office « hors service » et va rejoindre la nombreuse flotte danubienne réformée, immobilisée, démodée qui rouille pour l’éternité un peu plus loin, un peu partout. Il semblerait que, dans ce grand jeu de génie civil audacieux, petits et moyens bacs aient aujourd’hui une espérance de vie supérieure à ceux des grands axes de circulation. Mais pour combien de temps ?
Suite à la construction du pont entre Calafat (Roumanie) et Vidin (Bulgarie), le vénérable ferry local a pris sa retraite le 14 juin 2013. Le pont est bien sûr à péage. Comme hier on paie pour se rendre « ailleurs », pour prendre un éphémère petit large. La traversée du fleuve n’est plus une parenthèse dans le voyage. Du pont la vue est bien sûr extraordinaire, elle serait encore plus belle si l’on pouvait s’y arrêter mais aucun espace n’est prévu pour ceux qui aiment s’attarder à s’émerveiller. Les piétons sont rares, presque incongrus. On dirait que le pont s’adresse à une autre population plus lointaine, celle qui voyage pour le transport, les affaires et quelquefois les loisirs prêts à la consommation. Le pont attire les camions comme un aimant, le bac les incommodait par sa lenteur, son étroitesse, sa vétusté et ses nombreuses manoeuvres. D’autres bacs s’apprêtent à disparaître dans les années (mois) qui viennent sur le Bas-Danube, donnant au paysage du fleuve ce visage aux traits durs façonné par la main de l’homme.  La mise en service du nouveau pont de Brăila va-t-elle sonner le glas des bacs qui relie la ville à la rive droite ? Quelques bacs irréductibles poursuivent ça et là quand même leur mission accueillant piétons, cyclistes et amoureux égarés du fleuve. C’est parfois une foule colorée que le bac transfère sur l’autre rive. Celle-ci sait bien qu’on ne traverse jamais le Danube impunément et que l’instant de la traversée par le pont n’a plus la saveur ni la même légère incertitude que celle du bac.
Avant que dernier bac sur le fleuve n’ait disparu du paysage fluvial, le Danube ne sera déjà plus le Danube…

Bac = en allemand Fähre ou Seilfähre ou Gierseilfähre ou encore Rollfähre (bac relié aux deux rives par un câble comme souvent en Autriche), kompa en slovaque, rév en hongrois, skela en serbe et bac ou ferry en roumain. 

Bacs danubiens (sous réserve de modifications)

Le bac entre Heining et Hienheim, photo droits réservés

-Eining (Neustadt-an-der-Donau, Bavière)↔︎Hienheim, en service depuis 1270, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, en saison du 15 avril au 31 octobre, premier bac sur le Danube depuis ses sources en Forêt-Noire.

Entre l’abbaye de Weltenburg (rive droite) et Stausacker-Kelheim, photo droits réservés

-Weltenburg (rive droite, Bavière)↔︎Stausacker (Kelheim, Bavière), en service depuis 1442, en saison du 26 mars au 9 octobre accessible aux voitures, cyclistes et piétons.

Le Bac Vilshofen-Sandbach, en aval de Vilshofen, photo droits réservés

-Vilshofen, (rive droite, Bavière)↔︎Sandbach (Bavière), en saison du 1er avril au 30 octobre, accessible aux voitures, cyclistes et piétons.

Documentaire de l’ARD de 1962 sur les bacs en Allemagne (en allemand)
https://www.br.de/mediathek/video/alpha-retro-donaufaehren-1962-av:5f0b6646d1e38f001485cb7f

Le bac transfrontalier entre Obernzell (Bavière, Allemagne) et Kasten (Haute-Autriche), photo © Danube-culture, droits réservés 

-Obernzell (rive droite, Bavière)↔︎Kasten (Haute-Autriche), en service du 16 mai au 18 septembre, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, en saison de mai à fin septembre.
-Engelhartszell (rive gauche, Haute-Autriche)↔︎Uferhaüsl (Haute-Autriche), accessibles aux cyclistes et piétons, en saison du 15 avril au 15 octobre.

Le bac entre Schlögen et Au, photo © Danube-culture, droits réservés

-Schlögen (Haibach  ob der Donau, rive droite, Haute-Autriche)↔︎Au (Haute-Autriche), pour piétons et cyclistes, en saison, en lien avec l’hôtel Donauschlinge (www.donauschlinge.at), à la hauteur du magnifique méandre de Schlögen.
-Inzell↔︎Au (Hofkirchen, rive gauche)↔︎Grafenau (Niederkappel, rive gauche, Haute-Autriche), « Donaubus » pour piétons et cyclistes, en saison de mai à fin septembre, www.donaubus.at

Le bac Obermühl-Kobling, photo © Danube-culture, droits réservés

-Obermühl (rive gauche, Haute-Autriche)↔︎Kobling (Haute-Autriche), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, en saison d’avril à fin octobre. www.donauterrasseamlimes.at
-Untermühl (rive gauche, Haute-Autriche)↔︎Kaiserau (Haute-Autriche), accessible aux piétons et cyclistes, en saison du 1er mai au 30 septembre.

Le bac Ottensheim-Wilhering à l’automne, photo © Danube-culture, droits réservés

-Ottensheim (rive gauche, Haute-Autriche)↔︎Wilhering Haute-Autriche, accessible aux voitures, motos piétons et cyclistes, fonctionne toute l’année, en service depuis 1871.

-Linz Urfahr (rive gauche)↔︎ Ottensheim, accessible aux cyclistes et piétons, en saison de mai à septembre.
Le bac (Donaubus) relie Linz Urfahr à Ottensheim toutes deux situées sur la rive gauche.
https://donaubus.at/donaubus-ottensheim-linz 

Le bac entre Mauthausen et Enns, photo droits réservés

-Mauthausen (rive gauche, Haute-Autriche)↔︎Enns, pour piétons et cyclistes, en saison de mai à fin septembre.

Poste de commande du bac entre Spitz/Donau et Arnsdorf en Wachau, photo © Danube-culture, droits réservés

-Grein (rive gauche Strudengau, Haute-Autriche)↔︎Wiesen Haute-Autriche, pour cyclistes et piétons, en saison de juin à fin septembre.

Entre Grein (rive gauche), « perle de la Strudengau » et Wiesen, photo © Danube-culture, droits réservés

-Spitz/Donau (rive gauche, Wachau, Basse-Autriche)↔︎Arnsdorf (Basse-Autriche), en service depuis 1928, accessible aux voitures, motos cyclistes et piétons de janvier à fin octobre.

-Weißenkirchen (rive gauche, Wachau, Basse-Autriche)↔︎St Lorenz, accessible aux voitures motos, cyclistes et piétons, du 26 mars au 2 novembre.

Le bac entre Dürnstein et Rossatz, photo © Danube-culture, droits réservés

-Dürnstein (rive gauche, Wachau, Basse-Autriche)↔︎Rossatz pour piétons et cyclistes, en saison de début avril à fin octobre.

Entre Korneuburg et Klosterneuburg aux environs de Vienne, photo © Danube-culture, droits réservés

-Korneuburg (rive gauche, Basse-Autriche)↔︎Klosterneuburg, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons de fin mai au 2 novembre.

Le bac entre Orth et Haslau, photo © Danube-culture, droits réservés

-Vienne, île du Danube, Copabeach (Nouveau Danube)
Depuis le 1er juillet 2022, la navette électrique Égrette de Copa Cruise est en service sur le Nouveau Danube viennois entre CopaBeach (Donauinsel) avec sa plage de sable (anciennement Copacagrana) et Jedleseer Brücke. Liaison assurée jusqu’à fin septembre 2022 et accessible seulement aux piétons.
https://www.wien.gv.at/…/donauinsel/faehre-copacruise.html

-Orth (rive droite, Basse-Autriche)↔︎Haslau, en saison, accessible aux cyclistes et piétons et cyclistes de début avril à fin octobre, à la hauteur du Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes.

Le bac de Kyselica à Vojka nad Dunajom sur le canal de Gabčikovo, photo droits réservés

-Kyselica (rive droite du canal de Gabčikovo, Slovaquie)↔︎Vojka nad Dunajom, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année. Un projet de tunnel sous le Danube entre ces deux localités slovaques est à l’étude depuis quelques années.
-Vének  (Hongrie)↔︎Gönyü (Hongrie), accessible aux cyclistes et piétons en saison, sur le bras du Danube-Mosoni à proximité de Györ.

Le bac Entre Szob et Pilismarot, premier bac du coude du Danube (Hongrie) depuis l’amont, photo droits réservés

-Neszmély (rive gauche, Hongrie)-Dunaradvány (Slovaquie), un nouveau bac récemment mis en circulation, en saison
-Szob (rive gauche, Hongrie)↔︎Pilismárot (Hongrie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, en saison d’avril à octobre.
Zebegény (rive gauche Hongrie)↔︎Pilismarót (Hongrie), en saison, accessible aux vélos et piétons.

Franz Jaschke (1775-1842), vue du bac et des ruines de Visegrád en 1821

-Nagymaros (rive gauche, Hongrie)↔︎Visegrád (Hongrie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
-Vác (rive gauche, Hongrie)↔︎Tahitótfalu (île de Szentendre), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.

Le bac de Vác à Tahitótfalu circule tous les jours et toute l’année, photo © Danube-culture, droits réservés

-Surány↔︎Felsőgöd (Hongrie), accessible aux cyclistes et piétons, en saison.
-Szigetmonostor↔︎Alsógöd (Hongrie), accessible aux cyclistes et piétons, en saison.
-Horány↔︎Dunakeszi (Hongrie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
Bras de Szentendre

Sur le bras de Szentendre, photo © Danube-culture, droits réservés

-Kisoroszi ↔︎ Visegrád-Dunabogdany (bras de Szentendre, Hongrie), accessible aux cyclistes et piétons, en saison.
-Leányfalu↔︎Pócsmegyer (bras de Szentendre, Hongrie), accessible aux cyclistes et piétons, en saison.
-Szigetmonostor↔︎Szentendre-Határcsárda
(bras de Szentendre, Hongrie), accessible aux cyclistes et piétons, en saison.
-Budakalász↔︎Lupasziget, (bras de Szentendre, Hongrie), accessible aux cyclistes et piétons, en saison.  

Le bac entre Tököl et Százhalombatta, photo Shaba King © Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license

-Tököl (Hongrie)↔︎Százhalombatta, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
-Szigetújfalu (Hongrie)↔︎Ercsi, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
-Lórév↔︎Adony, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.

Conversation sur le bac entre Paks et Géderlak, photo © Danube-culture, droits réservés

-Géderlak (rive gauche, Hongrie)↔︎Paks, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
-Kalocsa↔︎Gerjen, accessible aux voitures, motos, cyclistes piétons, fonctionne toute l’année.
-Fajsz↔︎Faddombori, accessible aux cyclistes et piétons, en saison.

Le bac de Dunasekczö, photo Danube-culture © droits réservés

-Dunaszekcső↔︎Dunafalva (Hongrie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.

Le bac entre Mohács et Ujmohács, photo © Danube-culture, droits réservés

-Mohács (rive droite, Hongrie)↔︎Ujmohács, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
Bras de Ráckeve
-Soroksár↔︎Molnár Szigezt au sud de Budapest), ligne 14 du réseau fluvial de la capitale hongroise, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
-Ráckeve↔︎Angyalsziget, accessible aux cyclistes et piétons, en saison.
-Ráckeve↔︎Kerekzátonysziget, accessible aux cyclistes et piétons, en saison.
-Dömsöd↔︎Szigetbecse, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.

Sur le bras de Ráckevé en aval de Budapest, photo © Danube-culture, droits réservés

Il existe encore en Hongrie de nombreux autres bacs sur les affluents du Danube, comme la Tisza, le Szamos, le Bodrog ainsi qu’un bac sur le lac Balaton.

Le bac entre Begeč et  Banoštor (Serbie), photo droits réservés

-Begeč (rive gauche, Vojvodine, Serbie)↔︎Banoštor, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, en saison.

Le bac entre Futog et Beočin (Serbie), photo droits réservés

-Futog (rive gauche, Serbie)↔︎Beočin, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.

Le bac entre Ram et Banatska Palenka, photo © Danube-culture, droits réservés

-Stará Palanka (Banatska Palanka, rive gauche, Serbie)↔︎Ram, une superbe traversée du Danube, accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
-Calafat (rive gauche, Roumanie)↔︎Vidin (Bulgarie). Ce bac a été supprimé depuis la construction du pont routier et ferroviaire inauguré en 2013.
-Bechet (rive gauche, Roumanie)↔︎Oreahovo (Bulgarie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne tous les jours et toute l’année. Le service a déjà été suspendu pendant plusieurs jours en juillet en raison du bas niveau des eaux du fleuve.

Le bac entre Turnu Magurele et Nikopol, photo droits réservés

-Turnu Magurele (rive gauche, Roumanie↔︎Nikopol (Bulgarie, compagnie Eurobac (depuis 2004), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
-Zimnicea (rive gauche, Roumanie)↔︎Svishtov (Bulgarie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.

Le ferry de  Silistra à Călăraşi, photo © Danube-culture, droits réservés

-Călăraşi Chiciu (rive gauche, Roumanie)↔︎Ostrov (Silistra – Bulgarie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
Brăila (rive gauche, Roumanie)↔︎Insula Mare a Brǎilei (Roumanie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.

Le bac de Brăila à Smârdan (Roumanie), photo © Danube-culture, droits réservés

-Brǎila (rive gauche, Roumanie)↔︎Smârdan (Roumanie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.

Passage du Danube avec le bac à Galaţi, photo © Danube-culture, droits réservés

Galaţi (rive gauche, Roumanie)↔︎I.C. Brǎţianu (Roumanie), accessible aux camions, voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.

Le bac entre Tulcea et Tudor Vladimirescu, photo droits réservés

Tulcea (rive droite, Roumanie)↔︎Tudor Vladimirescu (Roumanie), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année.
-Ilganii de Jos (rive gauche, bras de Sfântu Gheorghe, Roumanie)↔︎Nufǎru, accessible accessible aux voitures, motos, cyclistes piétons, fonctionne toute l’année. 
-Issacea (rive droite, Roumanie)↔︎Orlivka (Ukraine), accessible aux voitures, motos, cyclistes et piétons, fonctionne toute l’année de nuit comme de jour. Il n’existe pas d’autre possibilité de traverser le Danube entre la Roumanie et l’Ukraine. 

Le bac roumano-ukrainien entre Issacea (Roumanie) et Orlivka (Ukraine), dernier bac avant la mer Noire, photo droits réservés

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour septembre 2022, droits réservés

Zebegény (PK 1704) village de peintres du « coude du Danube »

   Des sources historiques permettent de penser qu’il existait déjà un couvent bénédictin à Zebegény en 1251. Un document juridique du 26 septembre 1295 désigne ce monastère comme le « Monasterium de Zebegény ». Il est abandonné en 1453. Le tout premier site catholique était probablement la grotte au pied du mont du Calvaire, où la tradition veut qu’un ermite ait vécu et créé le relief de l’Assomption de Marie sur la paroi intérieure de la grotte.

La grotte du mont du Calvaire, photo droits réservés

   La population du petit village qui avait commencé à se développer au Moyen Âge, est presque entièrement décimée lors des conquêtes ottomanes de la première moitié du XVIe siècle. « Des années 1520 et surtout 1540 jusqu’aux décennies 1680 et 1690,  les provinces hongroises sont les territoires plus occidentaux tenus par les Ottomans en Europe »1. Zebegény et ses environs ne seront libérés des Turcs que vers 1685 après le siège désastreux de Vienne pour les armées de la Sublime Porte. Des  colons Allemands, des Hongrois et des Slaves (Slovaques) ne tardent pas à repeupler les lieux dans la première moitié des années 1700. Les colons allemands sont catholiques et originaires de la région de Mayence (Rhénanie-Palatinat). Ils s’installent dans les années 1735 et donnent au village le nom de Sebegin. Selon l’étymologie populaire, ils se seraient exprimés en découvrant le cours et les méandres du Danube à cette hauteur « Die See beginnt ! » (La mer commence !) qui serait déformé en Zebegény. Des documents du XIXe siècle font d’ailleurs référence à Zebegény en tant que colonie germano-slovaco-hongroise.
Les travaux de la ligne de chemin de fer Budapest-Pozsony (Bratislava) débutent dès 1846. Le tronçon entre Vác (Waitzen) et Párkány (Šturovo, aujourd’hui en Slovaquie) est ouvert au trafic en 1851. La ligne ferroviaire Budapest-Vác est ensuite prolongée jusqu’à Bratislava et connait une rapide  développent très rapidement. Le viaduc ferroviaire à sept arches, le deuxième plus grand viaduc de ce type en Hongrie, est construit à cette période tout comme la gare dans le style architectural de la monarchie austro-hongroise.

Viaduc de Zebegenyi

Viaduc ferroviaire de Zebegény, photo B. Kekesi, droits réservés

Le cimetière du village, situé à l’origine à proximité de la gare doit être transféré en raison de la construction de la ligne de chemin de fer au pied de la colline du Calvaire. Sa situation, sa topographie et sa disposition originales en font l’un des plus beaux cimetières de Hongrie. Une chapelle de style à la fois oriental et néoclassique est érigée en 1853 sur cette colline. Neuf stations avec sur chacune d’entre elles une petite niche contenant une image de Jésus sur le chemin de croix viennent s’y ajouter. Une autre chapelle dédiée à Saint-Jean Népomucène plus ancienne (début du XIXe siècle) a auparavant été édifiée sur le côté nord-ouest du mont du calvaire.
La « ferme des enfants Ferencz József » fait partie des monuments patrimoniaux les plus remarquables de Zebegény. Cette « ferme à tabac » était l’une des attractions  populaires de la grandiose l’exposition du millénaire de la nation hongroise à Budapest en 1896.
Le village est presque entièrement détruit en 1899 suite à de fortes précipitations et d’une accumulation de l’eau dans un fossé.

Église Sainte-Marie-des-Neige de Zebegény, photo Danube-culture © droits réservés

L’église Notre-Dame-des-Neiges de Zebegény  a été construite entre 1906 et 1910, d’après les plans des jeunes architectes hongrois, Károly Kós (1883-1977), Dénes Györgyi (1886-1961) et Béla Jánszky (1884-1945). Le style architectural Art Nouveau hongrois du bâtiment, caractéristique du début du XXe siècle se remarque non seulement à l’extérieur, mais aussi dans la décoration intérieure achevée en 1914. Les fresques ont été conçues par Aladár Körösfői-Kriesch (1863-1920), élève de Bertalan Székely (1835-1910) et fondateur l’école de peinture de Gödöllő. Elles ont été réalisées par ses élèves avec l’aide de György Leszkovszky (1891-1968).

Intérieur de Notre-Dame-des-Neiges de Zebegény, photo droits réservés

La statue de Sainte-Élisabeth de la Maison d’Árpád, à côté de l’église, est l’œuvre de Géza Maróti (1875-1941), sculpteur, architecte et comte héréditaire de Zebegény qui fut une figure originale assez méconnue mais importante parmi les artistes de l’Art nouveau hongrois. Elle se trouvait auparavant dans le jardin de la villa Maróti. Lorsque la villa Maróti fut confisquée par le régime communiste au milieu du XXe siècle, la statue fut sauvée de la destruction par la paroisse de Zebegény et installée à son emplacement actuel.

Sainte-Élisabeth de la Maison d’Árpád, photo droits réservés

Le village de vacances de Völgy utca (rue de la vallée), construit dans les années 1930, a été doté en 1944 d’une petite chapelle à l’architecture dépouillée, adaptée à son environnement tout en reflétant à la fois la tradition et les caractéristiques de l’époque. L’auvent été ajouté en 1994 par l’architecte hongrois Ferenc Salamin (1958) et construit par les habitants dans le cadre d’un projet social. Zebegény lui doit également le nouvel aménagement de la place de l’église (1993-2006).

La chapelle Sainte-Marguerite de Völgy utca à Zebegény, photo Danube-culture © droits réservés

Le peintre, dessinateur et graveur post-impressionniste István Szőnyi (1898-1968) s’établit à Zebegény en 1924 dans une ancienne ferme appartenant initialement à sa belle famille et y demeurera jusqu’à sa mort en 1960. Son oeuvre prolifique rendant hommage aux superbes paysages du « coude Danube » illustrant le profond attachement du peintre à son environnement, à ses atmosphère poétiques, à ses perspectives, à la palette infinie de ses ombres et de ses lumières tout comme le furent les impressionnistes avec la Seine aux environs de Paris.

István Szőnyi (1898-1968)

Une autre figure marquante de la peinture hongroise du XXe siècle, Róbert Berény (1887-1953), ancien élève de l’Académie Julian à Paris, influencé par Cézanne et le fauvisme, pionnier du cubisme et de l’expressionisme hongrois s’installe à Zebegény dix ans plus tard (1934).

Róbert Berény (1887-1953)

   C’est également dans la première moitié des années 1930 que les habitants décident d’ériger un mémorial aux accords de Trianon et à la gloire du drapeau hongrois, accords qui amputèrent la Hongrie, du côté des vaincus de la Première Guerre mondiale d’une grande partie de son territoire. Confié à l’architecte, peintre et sculpteur Géza Maróti (1875-1941) qui possédait une maison à Zebegény, ce monument et son parc sont dédiés non seulement au drapeau hongrois mais aussi aux héros locaux morts pendant la Première Guerre mondiale. Quatre piliers de pierre entourent le mât du drapeau sur une terrasse ceint d’un mur octogonal. Le projet initial prévoyait de placer une double croix gigantesque au sommet des quatre piliers. Ces derniers n’ont toutefois pas été achevés.

Le mémorial des accords de Trianon, monument au drapeau hongrois au sommet du mont du Calvaire, photo droits réservés

En décembre 1944, trois monitors (bateaux de guerre fluviaux) jettent l’ancre à proximité du village qu’il bombarde avec les  environs. Zebegény sera libéré par des troupes soviétiques.
Zebegény abrite, outre un certain nombres de monuments historiques, de villas de style Art Nouveau, de maisons anciennes, de caveaux de vignerons, une académie d’été des Beaux-Arts et un environnement naturel agréable et reposant avec sa plage, le belvédère Kós Károly et ses villas cossues en plus ou moins bon état, une plage avec des loisirs nautiques, de nombreux autres sites d’intérêt culturels et touristiques :

Plage de Zebegény, photo Danube-culture, © droits réservés

Le château de Dőry
L’église catholique romaine dédiée à la Vierge Marie-des-Neiges
Les chapelles et les stations du mont du Calvaire
Le sanctuaire et la grotte au pied du mont du Calvaire
La chapelle Sainte-Marguerite de Völgy utca
Le Musée du peintre post-impressionniste István Szőnyi

Musée du peintre István Szőnyi à Zebegény

La villa Maróti au-dessus du Danube (villa privée)
Le musée de l’histoire de la navigation avec les objets et les documents du capitaine Vince Farkas (musée privé).
Le parc du drapeau national et le mémorial des héros au sommet du mont du Calvaire
Le parc du Millenium
Le belvédère Kós Károly
Il existe de nombreuses possibilités d’hébergement dans le village.

Notes :
1 Chaline Olivier, Vajda Marie-Françoise, « La Hongrie ottomane XVIe-XVIIe siècles. Introduction », Histoire, économie & société, 2015/3 (34e année), p. 5-18. DOI : 10.3917/hes.153.0005. URL : https://www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2015-3-page-5.htm

L’or du Danube

Un ducat EX AURO DANUBII, MDCCLXXX , émis pendant le règne du Prince Électeur Charles-Théodore de Bavière ( (1724-1799) 

L’or du Danube

   Les Celtes auraient déjà pratiquer ce genre d’activité sur le Danube. Les hommes ont par la suite continuer à chercher et extraire, en quantité infime, de la poussière d’or des alluvions du Danube à certains endroits de son cours, en Basse-Autriche aux alentours d’Aschach, de Mauthausen et du confluent de l’Enns avec le Danube, près de Gottsdorf, Klein-Pöchlarn, Dürnstein (rive gauche), dans les bras des prairies alluviales en aval de Zwentendorf, Tulln, Langenlebarn-Königstetten (rive droite). Ce lieu où le Danube se ramifie en de nombreux bras entrecoupés d’îles, de bancs de sable, d’affleurements de rochers, semble avoir été particulièrement apprécié des chercheurs d’or : dans la première moitié du XVIIIe siècle, des orpailleurs bavarois y auraient travaillé suivis, un siècle plus tard, par des chercheurs d’or originaires de Croatie. Des activités d’orpaillage ont eu lieu également à Korneuburg, dans la région de Klosterneuburg-Langenzersdorf, à Mannswörth près de Schwechat en aval de Vienne (rive droite), dans les environs de Bratislava et jusque sur le Danube hongrois. Des affluents de la rive gauche comme la Krems en Wachau ou la Kamp dans la région du Waldviertel, ont également été prospectés. La localité haute-autrichienne de Goldwörth sur le Danube, en amont de Linz (rive gauche) ou celle de Goldgeben en Basse-Autriche, dans le district de Korneuburg, rappellent par leur nom que s’y sont pratiquées des activités d’orpaillage.

Lettre de patente de 1576 édictée par l’Empereur Maximilien II de Hasbourg (1527-1576) autorisant un certain Leopold Schernpeundtner à chercher de l’or dans le Danube

   Il existe de nombreux documents dans les archives de la Chambre de la cour impériale autrichienne et d’autres résidences seigneuriales témoignant d’activités et de règlements concernant l’orpaillage sur le Danube et ses affluents comme par exemple la lettre de patente datant de 1576 et édictée par l’Empereur Maximilien II de Hasbourg (1527-1576) autorisant un certain Leopold Schernpeundtner à chercher de l’or dans le Danube sur le cour du fleuve en aval du confluent de l’Enns. Cette lettre de patente stipule également que cette démarche doit être encouragée par « toutes les autorités religieuses, prélats, comtes, magistrats, bourgmestres, conseillers, intendants, municipalités mais avec l’obligation pour l’orpailleur de le céder au bureau du Vizedom et uniquement à celui-ci selon le pourcentage du poids d’un Thaler  hongrois équivalent à 80 Kreutzer. »

   Une coupe d’un calice pour la messe, réalisé par l’orfèvre Michel Gotthard Unterhueber en 1736 et appartenant au trésor du cloître de Klosterneuburg, aux environs de Vienne, est un des plus beaux symbole de cette activité d’extraction du métal précieux dans les sédiments du Danube. L’or à partir duquel a été réalisé ce calice a été lavé sur les bords de la rive gauche du Danube aux environs du village de Langenzersdorf. Seule la coupe a été préservée. Le pied d’origine également en or fluvial, malheureusement fondu en 1810 pour contribuer au renflouement des finances de l’Empire autrichien, malmenées par les guerres contre les armées napoléoniennes, a été remplacé par un nouveau pied en métal doré à la fin du XIXe siècle.

Vue de l’abbaye de Klosterneuburg, Artaria, fin XVIIIe, collection ÖNB

   Dans les années 1870 des Tsiganes extrayaient encore professionnellement de l’or du Danube en face de Klosterneuburg, puis de façon expérimentale à la hauteur de Bad Deutsch-Altenburg (1936), sur le Danube hongrois (1937/1938), lors de la construction de la centrale hydroélectrique d’Ybbs-Persenbeug dans les années cinquante ou encore aux environs de Linz.
   Le journal « Kronen Zeitung » du 18 juillet 1830 consacre un article à « la fièvre de l’or en Hongrie : une contrée au bord du Danube recélant de l’or — les Autrichiens lavent aussi de l’or — rendement minimum ». L’article conclut toutefois, après avoir précisé que c’est aux environs du village d’Aszvany, au sud du comté de Raab (Győr) que du métal précieux aurait été trouvé dans les bras du fleuve, qu’à la suite de cette découverte, de nombreux Autrichiens du Burgenland et de Styrie s’y sont précipités, orpaillant de l’aube au coucher mais que l’évènement n’a pas d’intérêt en raison des quantités dérisoires obtenus après des tonnes de sable filtrés.

Orpaillage sur le Danube

Sur le Haut-Danube allemand, des orpailleurs étaient actifs en amont de Passau dès le IXe siècle. À partir de 1769, depuis Kelheim jusqu’à la frontière avec la principauté épiscopale de Passau (1217-1803) , le lit du fleuve est divisé en cinq concessions pour l’orpaillage.
   La méthode d’extraction de l’or dans les fleuves et les rivières n’a que très peu changé au cours des siècles. Elle reposait d’une manière générale sur la densité élevée du matériau, sur son poids spécifique. Les particules d’or se déposent dans la partie inférieure du support en cas de mouvement de l’eau. En conséquence l’or ne devait pas être recherché dans des bancs de graviers grossiers ni dans le limon superficiel provenant des suspensions fluviales mais au contraire dans les couches sableuses qui traversent les graviers ou dans des endroits où les couches sableuses s’accumulaient à cause du courant. Ce travail incitait à de longs efforts, beaucoup de patience et de la chance pour trouver du « savon d’or ». Suite à diverses opérations de filtrage, il restait dans une cuvette ou un baquet une sorte de concentré sableux d’une couleur gris violette contenant grenat, quartz, zirconium, béryl, minerais d’oxyde de fer (magnétite et ilménite) et de petites particules d’or en quantité infime et d’une taille d’environ 0,1 mm en moyenne. L’or était séparé de ce mélange au moyen de mercure sous la forme d’amalgame, lequel était finalement chauffé pour obtenir un or pur.
Le Danube et ses affluents, l’Isar et l’Inn n’ont livré toutefois que de toutes petites quantités de ce métal précieux et on mesure la peine engendrée par l’extraction de l’or fluvial quand on sait que chaque tonne de matériau initial ne pouvait procurer qu’environ 0,5 à 1 gramme d’or ! Un résultat qui se situait bien en dessous d’un seuil de rentabilité minimum y compris avec l’aide d’outils mécanisés.

   À propos d’or on se souviendra également d’un triste épisode contemporain, celui d’une catastrophe écologique pour la flore et la faune du Danube et d’un de ses affluents et sous-affluents liée à l’exploitation de l’or sur le territoire de son bassin. Le 30 janvier 2000 des pluies violentes ont provoquèrent la rupture de la digue en mauvais état du bassin de décantation de la mine d’or Aurul à Baia Mare, dans le nord-ouest de la Roumanie. 100.000 m3 environ d’eau cyanurée se sont déversés dans la petite rivière Szamos, affluent de la belle Tisza qui se jette dans le Danube à quelques dizaines de kilomètres au nord de Belgrade. Malgré l’évidence et l’ampleur de la catastrophe environnementale, accentuée par l’incapacité à réagir du gouvernement roumain de l’époque, le groupe australien Esmeralda Exploration, propriétaire de la mine, nia toute responsabilité dans cette pollution au cyanure.

Eric Baude pour Danube-culture, 6 janvier 2023, droits réservés

Sources :
FREH, Wilhem, « Oberösterreich Flußgold », in: OÖHbl 4., 1950, S. 17-32
HUTER, Franz, « Eine Donaugold-Wäscherei bei Melk », in: Das Waldviertel 15, 1966, S. 128-130
MAYRHOFER, Robert J., « Goldwäscherei in Niederösterreich », in: Jahrbuch für Landeskunde von Niederösterreich NF. 30 (1949-1952), S. 26. – Der Hl. Leopold, Ausst.-Kat. (Klosterneuburg 1985), Nr. 556.
MELION, Grete, « Gold aus der Donau », in: Korneuburger Kultur-nachrichten, 1969, Heft I, S. 26-32
SEIBEZEDER, Franz, « Aus der Donau Gold waschen », in: Das Waldvietel 34, 1985, S. 154-155
SCHNEEWEIS, « Gold und Perlen aus der Donau », in Die Donau, Facetten eines europäischen Stromes, Katalog zur oberösterreichischen Landesausstellung 1994 in Engelhartszell. Herausgegeben vom Kulturreferat der Oberösterreichischen Landesregierung, Linz: Landesverlag, 1994 ,448. 8°. Objekt-Nr.: I 1.13, S. 327.

Ducat « Ex AURO ISAREA » avec le prince-électeur de Bavière Maximilien III Joseph  (1727-1777) de profil, 1762, photo droits réservés

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