Le canal de Marchfeld : du Danube à la Morava (March)

 Sa vocation est également de stabiliser et d’améliorer les conditions hydrologiques des eaux souterraines et de celles de surface avec l’aide de stations d’épuration.

Source Société du canal de Marchfeld

   Cet ouvrage, alimenté par les eaux du Danube et long de 19 km, part de Langenzersdorf, sur la rive gauche, en amont du bras du nouveau Danube et de l’île du Danube (Donauinsel), traverse une région frontalière1 qui fut d’une haute importance stratégique par le passé et le lieu de batailles historiques2. Cette région se situe en aval de Vienne, au nord-est de la capitale, sur la rive gauche. Ses terres alluvionnaires sont propices à l’agriculture. Le Marchfeld souffrait toutefois d’un important déficit en eau en raison d’une faible pluviosité et d’un dense réseau de captage d’eaux souterraines (nappes phréatiques) dont le niveau, de ce fait et en raison des conséquences de la régulation du fleuve, baissait régulièrement. Les travaux de construction ont commencé en 1984 nécessitant la réalisation de 45 ponts. Le canal est entré en service en 1992. 

Un oasis de verdure aux portes de Vienne, photo © Danube-culture, droits réservés

   Ce canal est le premier premier tronçon d’un réseau d’environ 100 km qui irrigue cette région et qui comprend, outre le canal de Marchfeld, la rivière Rußbach (71 km), alimentée par ce même canal et confluant avec le Danube en face de Hainburg, le canal d’Obersiebenbrunner (6 km) reliant le Rußbach et le Stempfelbach (32 km), un affluent de la March (Morava) et sous-affluent du Danube.

Photo © Danube-culture, droits réservés

   Cette voie d’eau est désormais également une zone de loisirs et de découverte de l’environnement grâce aux pistes cyclables aménagées le long de son cours mais la baignade y est interdite. La navigation des embarcations dépourvues de moteur y est par contre autorisée.

La piste cyclable du canal de Marchfeld mène du Danube jusqu’au pont-passerelle de la liberté au-dessus de la March (Morava) à la frontière slovaque et à Bratislava (source Société du canal de Marchfeld)

Notes :
1 Ce qui explique que les ouvrages qui le franchissent soient équipés d’un dispositif militaire.
2 Bataille de Dürnkrut et Jedenspeigen (1278) entre le roi Ottokar II Přemysl de Bohême (vers 1230-1278)  et l’empereur Rodolphe de  Habsbourg (1218-1291) qui vit la mort du premier et la victoire du second.
En 1809 eut lieu à Aspern-Essling et dans les environs, sur l’ île de la Lobau, une bataille entre les troupes napoléoniennes et autrichiennes. La victoire échut cette fois aux armées autrichiennes commandées par l’archiduc Charles de Habsbourg (1771-1847) après un affrontement qui fait de nombreuses victimes parmi lesquelles le dévoué maréchal de Lannes (1769-1809), « le plus brave de tous les hommes » selon Napoléon.

www.marchfeldkanal.at (en allemand)
Eric Baude, © Danube-culture, mai 2021, droits réservés

Linz, capitale de la Haute-Autriche, ville des métamorphoses

   « Les façades décorées, peintes en marron foncé, en vert, en violet, en blanc cassé et bleu s’y dressaient de toutes parts. Des médaillons en relief les ornaient et des volutes de stuc et de pierre les animaient. Des oriels1 sur le pan s’avançaient au premier étage et des échauguettes arrondissaient les angles, les uns et les autres s’élevant jusqu’au toit où ils rétrécissaient puis retrouvaient leur taille première pour s’achever en exubérantes coupoles ou en globes ; des pots à feu2, des pinacles, des obélisques escortaient ces bulbes décoratifs sur la ligne d’horizon de la ville. Au niveau du sol, des colonnes torsadées commémoratives se dressaient sur les dalles des places, couronnées de disques rayonnant des piques d’or, sortes d’ostensoirs post-tridentins suspendus dans l’air. La sévère forteresse exceptée, campée sur son rocher, la cité était toute vouée au plaisir et à la splendeur. On respirait en tout lieu, la beauté, l’espace et la grandeur. »
Patrick Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople, « Le Danube, ô saisons, ô châteaux », Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016, traduction de Guillaume Villeneuve

Notes :
1 Fenêtre en encorbellement faisant saillie sur un mur de façade
2 Les pots à feu en zinc ou cuivre sont des ornements de toiture composés d’un vase décoratif surmonté dans la plupart des cas par une flamme. Le vase peut être de différentes formes : vase poire, vase effilé, vase en forme de coupe ou vasque. Ces ornements de toiture ont en général une taille supérieure à un mètre. 

Linz transformée ou la ville-métamorphose

   Hier, et encore aujourd’hui, grande et dynamique cité commerciale et industrielle, Linz a  trouvé un judicieux compromis qui lui permet de conjuguer harmonieusement des objectifs parfois contradictoires (développement industriel, protection du patrimoine et de l’environnement) et d’accueillir des touristes de plus en plus nombreux.

Sans doute cette politique dynamique et consensuelle, alliée à des ambitions culturelles légitimes ont-t-elles aussi permis à Linz d’être élue dès 2009 « Capitale européenne de la culture ». Mais Linz ne s’est pas arrêtée à 2009. L’Opéra-théâtre, réalisé par l’architecte britannique Terry Pawson, connu pour son goût du minimalisme, et inauguré en avril 2013, en est une des preuves les plus convaincantes.

La capitale de la Haute-Autriche, déjà bien desservie par des infrastructures routières est désormais en train, grâce aux récents aménagements ferroviaires dans la plaine de Tulln, à 1h 30 de Vienne.

Grande ville culturelle contemporaine danubienne, membre du Réseau des villes créatives de l’UNESCO, elle se situe de plus à la croisée des magnifiques paysages danubiens de la Strudengau et de la Nibelungengau.

Linz a toujours su entretenir tout au long de son histoire, des liens étroits avec le fleuve, la construction navale et la navigation sur le Danube. Linz fut reliée à Vienne par le « Maria-Anna » un bateau à vapeur de la D.D.S.G.  dès 1837. Son port est l’un des plus modernes et des plus actifs du Haut-Danube et le plus important d’Autriche en terme de trafic de marchandises. C’est toutefois l’invention du chemin de fer qui entraîna l’impressionnant développement industriel de cette cité. La première ligne d’Autriche, inaugurée dès 1832, reliait la cité à sa soeur slave de Bohême du Sud, České Budějovice (Budweis) par un chemin de fer dont les wagons étaient tirés par des chevaux.

Le Maria-Anna, un des premiers vapeurs de la D.D.S.G. assurent les liaisons régulières entre Vienne et Linz dès 1837

Pour avoir aujourd’hui un panorama général de la ville il faut se rendre sur la rive gauche, au sommet du Pöstlingerberg (rive gauche). De cet endroit on jouit de la plus belle vue sur Linz, sur son patrimoine architectural et la vallée du Danube en aval avec son impressionnante zone industrielle (rive droite).

La colline du Pöstlingerberg (539 m) est aussi un lieu de pèlerinage, photo © Danube-culture droits réservés

Un train à crémaillère (Pöstlingerbahn) permet d’y accéder facilement depuis la place principale (Hauptlatz).

Le « Pöstlingerbahn » photo © Danube-culture, droits réservés

Un peu d’histoire…

   Linz doit tout d’abord étymologiquement son nom à « son fleuve », à son changement de direction et à la langue celte. Le mot celte « Lentos » (courbé) a donné son nom à la citadelle romaine de Lentia établie à un carrefour stratégique permettant de contrôler à la fois d’importants territoires danubiens et la Route du sel. Même si elle ne fut que brièvement ville impériale sous le règne de Frédéric III de Habsbourg (1415-1493), la cité n’en continua pas moins à prospérer.

la Place principale en 1821, sources : Robert Batty,Rudolf Lehr – Landeschronik Oberösterreich, Wien, Verlag Christian Brandstätter, 2008 

De nombreux lieux et monuments comme la Place principale au centre ville, le château Renaissance, de style maniériste qui abrite désormais le Musée régional de Haute-Autriche, l’ancienne cathédrale Saint-Ignace, les églises gothiques et baroques, l’impressionnante nouvelle cathédrale (1924), l’usine de tabac (1929-1935) et d’autres édifices témoignent de la vitalité de la ville à travers l’histoire.

La nouvelle cathédrale néo-gothique dédiée à l’Immaculée Conception, fut construite entre 1862 et 1924. Sa flèche mesure 134 m de haut, photo © Danube-culture, droits réservés

La guerre civile de 1934 et la sombre période du national-socialisme ont aussi laissé leur empreinte dans la ville tel le pont des Nibelungen. Adolf Hitler, né en Haute-Autriche à Braunau/Inn passa son adolescence dans les environs de Linz et envisagea de concrétiser dans cette cité ses rêves paranoïaques.

Projet architectural du régime nazi pour les bords du Danube à Linz

Linz devint alors la cible privilégiée des mesures nazies de planification urbaine et économique mais heureusement, seul le pont des Nibelungen vit le jour. En 1945, ce pont séparant la rive droite occupée par les forces américaines et la rive gauche du Danube, tenue par l’armée russe, faisait dire aux habitants, non dépourvus d’humour, que « c’est le pont le plus long du monde de l’après guerre. Il commence à Washington et finit en Sibérie ! »

La Place principale et sa colonne protectrice de la Sainte Trinité érigée en 1723 contre les épidémies de peste et autres calamités, photo © Danube-culture, droits réservés

Au milieu de la place principale trône la haute et blanche colonne de la Sainte-Trinité (1723), flanquée d’un Jupiter et d’un Neptune. Elle rappelle les miracles qui ont permis aux habitants d’échapper au feu, à la peste et aux envahisseurs ottomans. Cette belle place aux dimensions impressionnantes a longtemps servi de champ de foire et de marché. Joseph Fouché (1759-1820) a habité avec sa femme et sa fille  au n° 27, pendant son exil en Autriche (1816-1820). Ministre de la police du Directoire à l’Empire, ayant voté la condamnation à mort de Louis XVI, il avait du quitter la France en 1816. Exilé d’abord à Prague, Fouché demandera au prince de Metternich la permission de s’installer à Linz. Il mourra peu de temps après avoir été autorisé à déménager à Trieste en 1820. Au n° 34 de la même place logeait le compositeur Ludwig van Beethoven (1770-1827) lors de ses visites à son frère, pharmacien de son état. Le musicien y composa sa huitième symphonie. Un peu plus loin dans une ruelle longeant l’Hôtel-de-ville (Rathausgasse), se trouve la maison qui abrita le célèbre astronome, mathématicien et théologien allemand Johannes Kepler (1571-1630). Mozart y séjourne en 1783 et compose, à l’âge de 27 ans, une symphonie dite « de Linz » en ut majeur n°36, KV 425.

Johannes Kepler (1571-1630)

L’ancienne cathédrale, autrefois église des Jésuites, conserve intact l’orgue aménagé par le musicien et compositeur Anton Bruckner (1824-1896) et sur lequel il joua de 1856 à 1868.

Anton Bruckner, portrait d’Hermann Kaulbach (1846-1909), huile sur toile, vers 1885

D’autres personnalités telles le peintre Alfred Kubin (1877-1959), le graphiste Herbert Bayer (1900-1985, typographe et affichiste du Bauhaus, le ténor Richard Tauber (1891-1948), le philosophe Ludwig Wittgenstein (1889-1951), le mathématicien et physicien Christian Doppler (1803-1853) se rattachent également à l’histoire de la ville. On ne peut pas non plus parler de Linz sans évidemment citer le nom de l’écrivain, peintre et pédagogue de l’époque Biedermeier Adalbert Stifter (1805-1868), fondateur en 1855 de la Landesgalerie, aujourd’hui le Lentos Kunstmuseum de Linz (Musée d’art moderne et contemporain de Haute-Autriche lui aussi au bord du fleuve).

Adalbert Stifter (1805-1868), écrivain, peintre, pédagogue, inspecteur des écoles primaires de Haute-Autriche

Ces dernières années d’importants projets d’aménagement urbain, culturels et architecturaux ont vu le jour. Difficiles de les citer tous tant ils sont nombreux : le nouveau quartier de la gare (Bahnhofviertel) avec l’Opéra-théâtre (Musiktheater), inauguré en avril 2013, des immeubles à l’architecture innovante, le magnifique Musée d’art moderne (Lentos Kunstmuseum Linz), le passionnant Musée du futur (Ars Electronica Center), l’espace de découverte de l’acier (Voestalpine Stahlwert), la solarCity, le Parc du Danube et ses sculptures contemporaines grand format, de nouveaux ponts… Linz est une cité qui ne cesse d’innover !

À Linz, on adore construire des ponts sur le Danube ! Photo © Danube-culture, droits réservés

 À ne pas manquer…

Culture
Lentos, Kunstmuseum Linz
Musée d’art moderne et contemporain sur le bord du fleuve. À voir pour ses collections et son architecture réussie, l’illumination nocturne de ses façades.
www.lentos.at

Vue de Linz (et du Danube) en 1955 par le peintre « expressionniste » Oskar Kokoschka (1886-1980), collection du Musée Lentos de Linz. Oskar Kokoschka, né à Pöchlarn, sur les bords du Danube, non seulement peintre mais graveur, décorateur, écrivain, auteur dramatique, est un des artistes les plus complets de sa génération. « Je suis le seul véritable expressionniste : le mot expressionnisme est un mot commode qui veut tout dire de nos jours. Je ne suis pas expressionniste parce que l’expressionnisme est un des mouvements de la peinture moderne. Je n’ai pris part à aucun mouvement. Je suis expressionniste parce que je ne sais pas faire autre chose qu’exprimer la vie … »  

Ars Electronica Center – Bio Lab
Le « Musée de l’avenir » se trouve sur la rive gauche du Danube dans le quartier d’Urfahr. Espace interactif et ludique de découverte dans les domaines des nouvelles technologies et des arts numériques, l’AEC organise un festival chaque année au mois de septembre et de nombreuses autres manifestations.
www.aec.at

Les reflets colorés de la façade éclairée d’Ars Electronica Center se mirent dans le fleuve, photo © Danube-culture, droits réservés

Brucknerhaus
www.brucknerhaus.at
Salle de concert sur la rive droite du fleuve, « port d’attache » du Brucknerorchester Linz
www.bruckner-orchester.at

La Brucknerhaus sur les bords du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

Musiktheater Linz
Le « Musiktheater » de Linz est l’une des salles les plus modernes d’Europe. Elle bénéficie d’une acoustique exceptionnelle.
www.landestheater-linz.at

Posthof – Culture
Centre culturel à la programmation contemporaine, ancienne annexe de la poste dans le quartier du port.
www.posthof.at

Schlossmuzeum Linz
Le château de Linz, construit au XIIsiècle (l’aile sud a été restaurée, agrandie et inaugurée en 2009) abrite un musée universel : histoire naturelle, culturelle, artistique et technologique de la Haute-Autriche. Des collections d’art régional magnifique ! Vue exceptionnelle sur la ville et le fleuve et la rive gauche depuis les terrasses.
www.schlossmuseum.at

Le Schloßmuseum possède une magnifique collection d’art populaire de la Haute-Autriche, photo © Danube-culture, droits réservés

Mariendom (nouvelle cathédrale)
Le plus grand bâtiment religieux d’Autriche, achevé en 1924
www.mariendom.at

Tabakfabrik Linz
Un beau témoignage de l’histoire de l’architecture industrielle européenne moderne.
www.tabakfabrik-linz.at

Botanischer Garten (jardin botanique)
Les serres abritent notamment une impressionnante collection de cactus et d’orchidées.
www.linz.at/botanischergarten

Francisco Carolinum Linz, Maison de la photo et des arts contemporains
www.ooelkg.at

Institut Adalbert Stifter
www.stifterhaus.at

La maison de l’écrivain et peintre Adalbert Stifter

Voestalpine Stahlwelt
Site dédié aux nouvelles technologies de production de l’acier
www.voestalpine.com/stahlwelt

 Pour les enfants et les adultes 

Linz est aussi une ville très agréable pour séjourner en famille.

Ars Electronica Center – Bio Lab (voir ci-dessus)
Le Drachenexpress (l’express des dragons)
www.grottenbahn.at

Du côté du Danube

   Il est tout à fait possible de prévoir une excursion en bateau sur le Danube. Linz est le port d’attache de l’élégant Schönbrunn, un des plus anciens bateaux à vapeur conservés dans son état d’origine en Europe.
ÖGEG Dampfschiff Schönbrunn : www.oegeg.at

Le Schönbrunn, dont le port d’attache est Linz, dernier bateau à vapeur d’une flotte de 300 navires qui, autrefois parcouraient le Danube sous le drapeau de la D.D.S.G. Construit en 1912 dans le chantier naval d’Obuda/Hongrie, il assure un service régulier entre Vienne et Passau jusqu’en 1985. Mis hors service en 1988, il est ancré à Budapest et transformé en casino flottant. En 1994, le Schönbrunn qui n’est plus en état de fonctionnement échoue à Engelhartszell et sert de bateau d’exposition à la Oberösterreichische Landesausstellung (Exposition Nationale de la Haute-Autriche). Il est alors mis au rebut. La République autrichienne le cède en toute dernière minute à l’association de passionnés Ö.G.E.G. qui l’a remis en état et le fait naviguer régulièrement pour diverses croisières. (sources : www.kaeser.fr

De nombreux autres bateaux descendent et remontent le Danube depuis Passau en amont ou Vienne, Budapest et au-delà et font bien évidemment escale à Linz.

Croisières Würm+Köck
www.donauschiffahrt.at

Croisières MS Helene
www.donauschifffahrt.at

Donautouristik
MS Kaiserin Elisabeth
www.donaureisen.at

Hébergement/gastronomie

Hôtel restaurant Pöstlingberg-Schlössl
Vue magnifique sur la ville depuis le Pöstlingberg et cuisine d’excellent niveau
www.poestlingbergschloessl.at

Hôtel Harry’s Home Linz
Hôtel contemporain
www.harrys-home.com/linz

Hôtel Wolfinger
Atmosphère désuète et accueil chaleureux
www.hotelwolfinger.at

Hôtel-restaurant Prielmayer’s
www.prielmayerhof.at

Restaurant Essig’s
Le meilleur restaurant de Linz actuellement : belle atmosphère, service attentif et carte de vins remarquable
www.essigs.at

À noter également la présence de très bons restaurants de cuisine indienne et grecque :
Royal Bombay Palace : www.bombaypalace.at
Zum kleinen Griechen : www.zumkleinengriechen.at

À proximité…

   Après avoir pris le temps de visiter Linz et d’en découvrir quelques-uns de ses trésors, on remontera la rive droite du fleuve jusqu’à l’abbaye cistercienne de Wilhering. On mettra une nouvelle fois ses pas dans ceux du compositeur et organiste romantique autrichien Anton Bruckner en visitant la non moins impressionnante abbaye de Saint-Florian, fondé au XIsiècle par les chanoines de Saint-Augustin, réaménagée aux XVIIe et XVIIIe siècles, autre chef d’oeuvre du Baroque de la vallée du Danube autrichien.

L’abbaye et la basilique augustinienne de Saint-Florian, photo © Danube-culture, droit réservés

Les grandes abbayes autrichiennes de Wilhering, Saint-Florian, Melk, Göttweig et Klosterneuburg sont toutes situées sur la rive droite du Danube.
Au nord de Linz, la région bucolique du Mühlviertel est une chaleureuse invitation aux randonnées et aux promenades en forêt.

Mémorial de Mauthausen (rive gauche)
Dans ce camp de concentration construit par les Nazis, périrent pendant la seconde guerre mondiale plus de 100 000 victimes.
www.mauthausen-memorial.org

Porte d’entrée du camp de concentration de Mauthausen, photo © Danube-culture, droits réservés

Maison d’Oskar Kokoschka (Kokoschkahaus), Pöchlarn (en aval de Linz, rive droite)
http://www.oskarkokoschka.at

Photo Mussklprozz, droits réservés

 Danube-culture © droits réservés, mis à jour avril 2021

Délégués permanents de la France auprès de la Commission Européenne du Danube de 1856 à 1940

Délégués permanents de la France auprès de la Commission Européenne du Danube de 1856 à 1940 :

1856-1867 : Édouard Engelhardt (1828-1916)
1867-1876 : Louis Marie Adolphe d’Avril (1822-1904)
1877-1877 : François Louis Herbette (1843-1921)
1880 :          Camille Barrère (1851-1940)
1883-1884 : André Lavertujon (1827-1914)
1885-1890 : Frédéric Guéau, marquis de Reverseaux de Rouvray (1845-1916)
1891-1893 : Georges Cogordan d’Aubigny (1849-1904)
1894-1895 : Joseph Adam Sienkiewicz (1836-1898)
1896-1901 : Constant-Jules Paillard-Ducléré (1844-1905)
1902-1905 : Marcellin Pellet (1849-1942)
1906 :           Pierre de Margerie (1861-1942)
1906 :           Gabriel Pierre Deville (1854-1940)
1909-1910 : André Soulange-Bodin (1855-1937)
1911-1915  : Jean Guillemin (1862-?)
1919-1921 : Édouard Léon Louis Legrand (1892-1970)
1922-1924 : Richard William Martin (1865-1947)
1925-1926 : François Charles-Roux (1879-1961)
1927-1928 : Léopold Victor de Lacroix (1878-1948)
1929-1932 : François Georges Osmin Laporte (1875-1932)
1932-1934 : Marcel Justin Rey (1878-1951)
1934-1938 : Jean-Xavier du Sault (1890-1977)
Janvier 1938-octobre 1939 : Paul Morand (1888-1976)
1939-1940 : Roger-Marie-Bernard Monmayou (1905-1987)

Sources :
Commission du Danube
 Revue roumaine d’histoire 40-41, p 205, Academia Republicii Socialiste România, Bucarest, 2004

Mis à jour avril 2021

Hans Christian Andersen (II) : « Sur le Danube » en 1841 de Cernavoda à Vienne » 

   Ce récit de voyage est un bazar poétique immense foisonnant d’impressions multiples d’un long périple accompli avec toutes sortes de moyens de locomotion qui le mène depuis la capitale danoise à travers l’Allemagne, le Tyrol, l’Italie (Rome, Naples, la Sicile), Malte, les Cyclades, Smyrne, Athènes, Le Pirée, Syros, le détroit des Dardanelles, « l’Hellespont des anciens » et la mer de Marmara pour arriver à Constantinople.
Après son séjour dans la capitale ottomane où il est arrivé à bord d’un bateau militaire français, le Ramsès2 sur lequel il croit mourrir en raison d’une tempête, vient le moment du départ et d’un voyage de retour lui offrant l’occasion d’entreprendre, après il est vrai beaucoup d’hésitations dues aux informations sur les guerres et les révoltes qui secouent les pays des Balkans sous domination ottomane, son itinéraire danubien :
« Tous les dix jours un bateau part de Constantinople, traverse la mer Noire jusqu’au Danube pour atteindre finalement Vienne, mais étant donné les circonstances présentes, on pouvait craindre qu’à force de reporter ce voyage on finisse par ne plus pouvoir l’entreprendre du tout et je me demandais si je n’allais pas être contraint de rentrer en passant par la Grèce et l’Italie. Dans l’hôtel où je résidais, il y avait deux Français et un Anglais. Nous avions convenu de prendre ensemble le bateau pour Vienne, mais ils abandonnèrent complètement cette idée et choisirent de rentrer chez eux en passant par l’Italie ; ils considéraient que faire le voyage par le Danube, en ce moment, était une entreprise complètement folle ; d’ailleurs « les autorités », comme ils disaient, les avaient confirmés dans leur certitude que les émeutiers Bulgares n’auraient guère de respect pour le drapeau autrichien et que, même si nous n’étions pas assassinés, nous aurions à faire face tout de même à de nombreux désagréments.
Je confesse que je passai une nuit très agitée et très pénible sans pouvoir me déterminer. Si je décidais de partir en bateau, il fallait que j’embarque le lendemain soir ; d’être ainsi partagé entre la peur des innombrables dangers qui, aux dires de tous, se préparaient, et mon désir brûlant de voir quelque chose de nouveau et d’intéressant, me rendait complètement fébrile… »4

Le vapeur « Stamboul » de la D.D.S.G.

   Avant de partir, il reçoit la nouvelle inquiétante que le Stamboul, vapeur autrichien et fleuron de la LLoyd Austria, construit à Trieste en 1838, vient de faire naufrage dans la mer Noire. C’est sur le Ferdinand Ier de la compagnie impériale royale de navigation à vapeur sur le Danube (D.D.S.G.) qu’Andersen inaugure son périple de retour : « C’était le vapeur Ferdinand Ier qui devait m’emporter sur le Pont Euxin ; le navire était bien aménagé et le confort était bon… »5 L’écrivain remontera ensuite le fleuve jusqu’à Vienne sur trois différents bateaux de la même compagnie : L’Argo de Czerna-Woda à Orşova, ville frontière de l’Empire ottoman avec l’Empire autrichien où il sera, comme les autres passagers, mis dix jours en quarantaine. Le trajet d’Orşova à Drencova se fait à terre en raison des difficultés de navigation dans ce passage du défilé des Portes-de-Fer, à cheval ou en voiture sur la rive gauche.

Le vapeur Galathea (1838-1898), collection du Musée hongrois des sciences, des technologies et des transports, Budapest

   Puis le Galathea emmène les passagers de de Drencova à Pest et enfin le Maria-Anna de Pest à Vienne. Dans deux notes de chapitres ultérieurs6 l’écrivain voyageur donne des détails sur le voyage par bateau de ou vers Constantinople : « Tous les quinze jours on peut, grâce aux vapeurs autrichiens se rendre de Constantinople à Vienne en passant par la mer Noire et le Danube. Deux itinéraires sont possibles. L’un passe après la mer Noire, par Donau-Mundingen pour atteindre Galatz7 où l’on est retenu une semaine en quarantaine ; de là on navigue [sur le Danube]  en suivant la côte de la Valachie8 — mais celle-ci est tout à fait plate et les villes y sont rares — jusqu’à Orsova où une autre quarantaine plus courte, nous attend.

Orşova la vieille (peintre non identifié)

   L’autre itinéraire et celui que je choisis, est de loin plus intéressant. On ne passe pas par Donau-Mundingen [les embouchures du Danube ou les bras du delta]  mais on débarque à Constantza9 d’où l’on gagne par voie de terre le Danube, à Czerna-Woda en un jour de voyage. On s’épargne ainsi trois jours de navigation entre Mundingen et Czerna-Woda au cours desquels il n’y a rien à voir que des étendues de marais, des joncs et des roseaux. Ce trajet présente en outre l’avantage que le bateau longe la rive gauche du fleuve, là où la côte est la plus variée ; on débarque ainsi dans une foule de villes bulgares plus grandes et l’on peut se promener dans les forêts naturelles de Bulgarie. et Czerna-Woda. À Orsova, on est mis en quarantaine pour dix jours puis le voyage se poursuit en direction de Pest puis de Vienne. »10

La douane entre l’Empire Ottoman et l’Empire Autrichien à Orşova la vieille, gravure d’A. F. Kunike (1777-1838), 1824

En ce qui concerne la durée et le coût « le voyage de Constantinople à Vienne — quarantaine déduite — dure en tout 21 jours11 et est extrêmement fatiguant ; il en coûte, en première classe 100 florins, en seconde classe 75 et 50 pour voyager sur le pont (un florin vaut, comme on sait, 5 marks et 8 schillings). De Vienne à Constantinople, dans le sens du courant, le voyage ne prend que 11 jours. Le coût est par conséquent plus élevé [sic !], soit 125 florins en première classe, 85 en seconde classe et 56 sur le pont. »12
En lisant la description de Constanţa on ne peut s’empêcher de rapprocher son récit de celui des « Tristes » du poète romain Ovide13 se lamentant sur son exil loin de Rome dans ces terres à l’extrémité de l’Empire romain : « À proximité de la ville subsistaient des vestiges non négligeables du mur de Trajan qui devait s’étendre de la mer Noire jusqu’au Danube ; si loin que portait le regard, on ne voyait que la mer Noire ou une immense steppe, pas une maison, pas la moindre fumée d’un feu de berger, pas de troupeau de bétail, aucune trace de vie nulle part ; partout, rien qu’un champ vert à l’infini… » Les voyageurs qui ont débarqué à Constanţa, après une nuit dans une auberge de la D.D.S.G., traversent la grande plaine monotone en direction de Czerna-Voda (Cernavoda), port sur le Danube d’où il   embarquent à destination de Vienne sur le vapeur Argo de la D.D.S.G. : « Le Danube avait débordé, inondant la prairie. l’eau clapotait sous les sabots des sabots. Le drapeau autrichien flottait sur le navire Argo qui nous faisait signe d’approcher comme si nous étions là chez nous. À l’intérieur, il y a une salle avec des miroirs, des livres, des cartes de géographie et des divans à ressorts, la table était mise on y avait posé des plats fumants ainsi que des fruits et du vin. À bord, tout était pour le mieux ! La remontée du Danube commence sous les bons auspices d’un vieux capitaine dalmatien Marco Dobroslavich. : « Il était trois heures de l’après-midi lorsque commença notre voyage sur le Danube. L’équipage, à bord, était italien. Le capitaine, Marco Dobroslavich, un Dalmatien, un vieux bonhomme, excellent, plein d’humour nous devint rapidement très cher à tous. Il rudoyait ses matelots qui pourtant, au fond d’eux-mêmes, l’aimaient bien ; ils avaient l’air de s’amuser sincèrement lorsqu’il s’en prenait à eux car il avait toujours en même temps un trait d’esprit qui faisait avaler la volée de bois vert. Au cours des trois jours et des trois nuits que nous avons passé à bord avant d’atteindre la frontière militaire, nul se montra plus efficace de meilleur humeur que notre capitaine. Au milieu de la nuit, lorsque la navigation était possible, on l’entendait crier de sa voix impérieuse, toujours sur le même ton, toujours prêt pour une bourrade et une bonne blague, et à table, au déjeuner, c’était un hôte jovial et débonnaire. Il était vraiment la perle de tous les capitaines du Danube à qui nous avons eu affaire. Les autres, au contraire, se montrèrent de moins en moins aimables et nous nous sentîmes de moins en moins à l’aise, ce qui eut pour effet naturel de resserrer les liens entre passagers de différentes nations. Cependant, au fur et à mesure qu’on se rapprochait de Pest et de Vienne, le nombre de gens à bord augmentait de façon telle que plus personne ne s’intéressait aux autres. Chez notre père Marco, en revanche, nous nous trouvions aussi bien que dans une pension de famille… »

Eric Baude, © Danube-culture, mars 2021, droits réservés

Notes :
1 Georg Nygaard, H.C. Andersen og København, Foreningen « Fremtiden », Copenhague, 1938, p. 173, cité par Michel Forget dans H. C. Andersen, Le bazar d’un poète,  « Présentation », domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, note en page 15
2 Andersen a d’abord embarqué sur le vapeur français l’Eurotas au Pirée puis change de bateau à Syros.
3 Andersen semble être resté à Constantinople jusqu’au mois de mai.
4 « Visite et départ » H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, p. 282
5 Idem, p. 285
6 De « Czerna-Woda à Rustzuk », H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, note p. 307
7 Les embouchures du Danube, en fait le bras de Sulina. La D.D.S.G. a inauguré le trajet de Vienne à Sulina en 1834. Galatz (Galaţi), port danubien et capitale de la Moldavie du sud.
9 En fait il s’agît de la rive droite et non pas de la rive gauche sur laquelle se trouve les villes bulgares.
10 Andersen semble confondre la Dobrodgée avec la Valachie.
11 soit 31 jours avec la quarantaine !
12 « De Czerna-Woda à Rustzuk, Au fil du Danube, de Pest à Vienne », in  H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, note p. 356.
13 Le poète romain Ovide est relégué en exil sur une île de la Scythie mineure à Tomis (vraisemblablement Constanţa) par l’empereur Auguste à l’automne de l’an 8 après J.-C.. Il aurait été condamné en raison de l’un de ses poèmes et d’une pratique de divination. Ovide mourra en 17 ou 18. 

Sources :
 H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, traduction et présentation Michel Forget,  domaine romantique, José Corti, Paris, 2013
H. C. Andersen, « Retour au théâtre et voyage en Orient », Le conte de ma vie, traduit du danois par Cécile Lund, Paris, Éditions des Belles Lettres, 2019, pp. 128-133 

Le docteur Faust, le diable et le Danube

   Frédéric III de Habsbourg (1415-1493), empereur du Saint Empire Romain Germanique de 1452 jusqu’à sa mort, père du futur Maximilien Ier (1459-1519) et de la devise en latin A.E.I.O.U. (« Austriae est imperare orbi universo », « Il appartient à l’Autriche régner sur tout l’univers »), avait établi sa cour au château de Linz de 1489 à 14931.

Le château de Linz depuis la rive gauche du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

   Centre du Saint Empire Romain Germanique, celle-ci fut fréquentée, à l’image de celle de Rodolphe II de Habsbourg (1552-1612) qui avait préféré s’établir à Prague sur les bords de la Vltava, par de nombreux artistes et savants parmi lesquels des alchimistes et des astrologues réputés. La légende voudrait que le savant originaire du Bade-Wurtemberg Johannes Georg Faust (vers 1480-1540/1541), se désignant lui-même comme « sourcier des Nécromantes, Astronome et Astrologue, Magicien au second degré, Chiromante, Aéromante, Pyromante, Hydromante au second degré, connu aussi sous le nom de Georg Faustus, philosophe des philosophes, Hémitheos [demi-dieu] de Heidelberg », inspirateur de « The Tragical History of Doctor Faustus » (1589) du poète et dramaturge anglais  Christopher Marlowe (1564-1593) ainsi que du « Faust » (1808-1832) de Johann Wolfgang Goethe (1749-1832), ait fréquenté en personne la cour de l’empereur Frédéric III ce qui paraît dans les faits peu vraisemblable. À moins que ce ne soit celle de son fils Maximilien Ier.

Johannes Georg Faust (vers 1480-1540/1541)

   La légende raconte que, traversant la contrée en allant vers Linz et trouvant les rives du Danube à sa convenance à la hauteur de Landshaag (rive gauche), il requit et obtint l’aide de Méphistopheles pour y construire un château dont il souhaitait faire l’une de ses résidences. Le château qui lui doit son nom est déjà mentionné dans un document datant de 1500 sous le nom de « Fauststöckl ». Par la suite, il abrite le siège du percepteur du péage sur le Danube d’Aschach appartenant aux comtes de Schaunberg qui l’avait reçu de l’empereur Frédéric Barberousse. Un vestige du mur sur lequel était fixé une des extrémités de la lourde chaine qui entravait la navigation sur le fleuve a été conservé. La famille des comtes Schaunburg s’éteignit en 1559 et le comté passa aux mains des puissants Starhemberg qui furent notamment propriétaires du château de Schönbühel puis d’autres familles de la noblesse autrichienne. Les bâtiments furent aménagés et servirent de sanatorium entre 1925 et 1938 puis réquisitionné par le Front du Travail Allemand, un organisme sous la tutelle des Nazis jusqu’en 1945. En 1966, après d’importants travaux de rénovation et d’agrandissement il est transformé en hôtel restaurant.

Aschach en 1854, gravure colorée d’Adolph Kunike d’après Jakob Alt

Il paraîtrait même qu’un pont qui traversait le Danube et conduisait à Aschach depuis la rive gauche serait né d’un caprice du même savant et alchimiste allemand avec l’aide du diable. Des habitants plus hardis que les autres les auraient surpris en pleine nuit en train de jouer aux quilles au beau milieu du fleuve. Le pont disparut aussi mystérieusement qu’il était apparu !

Notes : 
1 Le château de Linz (rive droite) a été construit au Moyen-Âge sur l’emplacement même d’un site celtique et de la forteresse qui protégeait la cité romaine de Lentia. Frédéric III de Habsbourg le fait aménager pour y installer sa résidence impériale. Rodolphe II de Habsbourg ordonne sa démolition et confie au début du XVIIe siècle l’édification d’un nouveau château à l’architecte impérial flamand Anton de Moys (1604-1614).  Le château servira tour à tour de résidence du gouverneur, d’hôpital militaire (guerres napoléoniennes), de pénitencier, de caserne. Rénové   après la deuxième guerre mondiale, agrandi en 2006,  il abrite désormais les collections du Musée de Haute-Autriche. 

 

Brǎila

Brǎila la séduisante valaque, ville au passé prestigieux

« En ce temps, le port n’avait point de quai, et on pouvait avancer de dix et vingt pas, jusqu’à ce que l’eau vous arrivât à la poitrine. Pour entrer dans une barque, il fallait traverser de petites passerelles en bois ; les voiliers, ancrés au loin, frottaient leurs coques contre des pontons qui contenaient un bout du grand pont fait de billots et de planches. Une fourmilière de chargeurs turcs, arméniens et roumains, le sac au dos, allait et venait en courant sur ces ponts qui pliaient sous le poids. »
Panaït Istrati, Kyra Kiralyna (Les récits d’Adrien Zograffi)

plan urbanistique de Brăila réalisé par C. S. Budeanu (1892)

Brǎila, en Valachie roumaine, est une ville et un port danubiens de la rive gauche (Km 170)  qui se situe en amont de Tulcea (rive droite) et de Galaţi (rive gauche). Elle porta différents noms à travers l’histoire : Bailago, Baradigo, Berail, Brailano, Braylam, Breill, Brigala, Brilago, Brilague, Brilagum, Drinago, Ueberyl, Proilavum, Ibrail, Brăilof… Lieu de batailles acharnées dès le Moyen-Âge, Brǎila était surnommée autrefois la ville des restaurants et des belles filles. Elle fut aussi, au début du vingtième siècle, la capitale européenne des Tsiganes.

Place des pécheurs

La place des pécheurs autrefois

C’est le lieu de naissance, dans un bas quartier pauvre des bords du fleuve, de l’écrivain et conteur Panaït Istrati (1884-1935) qui fait dans certains de ses romans (Codine, Kyra Kirilyna, Nerantsoula…) des descriptions colorées et émouvantes de sa ville natale, de son port, de ses activités et de ses populations multiethniques.

Le Mémorial Panaït Istrati, photo © Danube-culture, droits réservés

La grande actrice roumaine d’origine grecque comme bien des habitants du delta du Danube, directrice de théâtre et contemporaine de Panaït Istrati, Maria Filotti (1883-1956), est également née à Brǎila. Le théâtre municipal porte son nom.

Le Théâtre municipal Maria Filotti, photo © Danube-culture, droits réservés

Centre commercial fondé en 1368, elle est conquise avec la Valachie par  Süleyman le Magnifique en 1542 et occupée militairement. La principauté est alors soumise à un tribut conséquent et à d’autres impôts comme celui de fournir à Constantinople des poissons du Danube, du blé, du miel….

Brǎila demeure une place forte ottomane pendant près de trois siècles, de 1544 à 1828, subit l’occupation des troupes du tsar russe Nicolas Ier puis est  rattachée avec Turnu et Giurgiu, suite au Traité d’Andrinople (1829), à la principauté de Valachie qui, tout en devenant territoire ottoman autonome, reste occupée par les troupes russes jusqu’en 1834.

   Le Traité d’Andrinople, nettement favorable à la Russie, renforce considérablement et pour longtemps la position de ce pays dans le delta du Danube. La forteresse ottomane est détruite. La navigation sur le Danube devient libre. Alexandru Dimitrie Ghica (1795-1862 ?) devient prince de Valachie et règne de 1834 à 1842 puis, comme Caïmacan (dignitaire de l’Empire ottoman), de 1856 à 1858. L’union de la Valachie et de la Moldavie est réalisée en 1859 sous l’autorité d’Alexandru Ion Cuza (1820-1873), soutenu activement par Napoléon III.

Détail architectural, photo Musée Carol Ier, droits réservés

Avec sa voisine portuaire moldave et concurrente Galaţi, Brǎila a obtenu le statut avantageux de port franc ce qui prélude à un important développement des activités économiques de la Valachie et de la Moldavie. Ce sera « l’âge d’or économique » de la cité. Le monopole du commerce des marchands et négociants turcs dans le delta avait toutefois déjà été rompu en 1784 avec des concessions du point de vue des libertés commerciales concédées aux étrangers. En 1838, le Royaume-Uni, en plein essor industriel et croissance économique mais devant faire face à un déclin de son agriculture et à une demande croissante en céréales, cherche à contrer la présence russe dans la région et signe avec L’Empire ottoman le Traité de Ponsonby.

Vue ancienne du port de Brǎila (photo collection Musée Carol Ier, droits réservés

Le port de Brǎila est relié à la mer Noire et accessible aux cargos de petit tonnage grâce aux travaux entrepris dans la deuxième moitié du XIXe et au début du XXe siècle par la Commission Européenne du Danube et à la chenalisation du bras de Sulina. La cité est alors le théâtre de nombreuses activités et d’échanges commerciaux. De somptueuses villas sont érigées dans le centre ville et ses environs par de riches habitants.

L’ancienne gare maritime, photo © danube-culture, droits réservés

La principale activité économique locale, au côté de la pêche, reste longtemps centrée sur la transformation des roseaux du delta en papier et en matériau de construction ainsi que sur d’autres industries annexes. Le port et les chantiers navals ont été également, dans le passé et jusqu’à récemment, de gros pourvoyeurs d’emplois. La prise de conscience d’un patrimoine environnemental danubien d’exception a permis la création  d’un parc naturel « Balta Mică a Brăilei », actif dans le domaine de la protection de la biodiversité et de la pédagogie.

Les chantiers navals de Brǎila, photo © Danube-culture, droits réservés

Brǎila, grâce à la rénovation, financée en partie par l’Union Européenne, de son centre historique et de son riche patrimoine architectural (églises, anciennes villas et hôtels particuliers d’industriels, banquiers, armateurs et riches commerçants), à ses infrastructures éducatives et culturelles (université, musées) commence à bénéficier du développement du tourisme dans cette région proche du delta. Un pont sur le Danube devrait relier bientôt la ville à la rive droite.

Le Musée Carol Ier, photo © Danube-culture, droits réservés

De nombreuses autres personnalités artistiques et musicales sont nées à Brǎila parmi lesquelles la cantatrice préférée du compositeur Giacomo Puccini (1858-1924) Haricléa Darclée (1860-1939) qui débuta à Paris en 1888 et fut la première Tosca (Puccini) et Wally (Catalani) de l’histoire de l’opéra. La ville lui rend hommage depuis 1995 avec un concours de chant international portant son nom.

La maison natale restaurée de Petru Stefanescu Goanga (1902-1973) dont la façade est partiellement (provisoirement ?) cachée par un panneau d’information ! Photo © Danube-culture, droits réservés

Le compositeur George Cavadia (1858-1926), d’origine macédonienne, a été durant son séjour un grand promoteur de la vie musicale de Brǎila et le fondateur de l’école de musique devenue par la suite conservatoire, de la société musicale Lyra et de l’orchestre philharmonique qui porte aujourd’hui son nom. Il peut être également considéré comme le mentor d’Haricléa Darclée à ses débuts. George Cavadia a été récemment fait citoyen d’honneur de Brǎila.

Portait de George Cavadia (1858-1926) par Jozef Kózmata (Sources Bibliothèque Nationale Roumaine)

Le chanteur d’opéra (baryton) Petre Stefanescu Goanga (1902-1973) dont la maison natale a été restaurée et transformée en centre culturel et le compositeur Iannis Xenakis (1922-2001) sont  également nés à Brǎila tout comme le contrebassiste, pianiste et compositeur Johnny Rǎducanu (1931-2011).

Maison natale de I. Xenakis dans le vieux Brăila, photo © Danube-culture, droits réservés

 

L’historien des sciences et psychologue social Serge Moscovici (1925-2013) est également né et a passé une partie de son enfance à Brăila.

Eric Baude, © Danube-culture, juin 2018, mis à jour avril 2021 droits réservés

Sources :
Ioan Munteanu : Stradele Brăilei, Ed. Ex Libris Brăila, 2005
Musée Carol Ier de Brǎila (y compris Mémorial Panaït Istrati) :  www.muzeulbrailei.ro

Musée Carol Ier , photo collection Musée Carol Ier, droits réservés

https://brailaveche.wordpress.com

Festival de jazz Johnny Rǎducanu de Brǎila
www.johnnyraducanu.ro

Association des amis de Panaït Istrati (France) :
www.panait-istrati.com

Jardin municipal, photo © Danube-culture, droits réservés

L’art de boire le thé à Brǎila selon Panaït Istrati

   « Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de ne rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter » pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimballent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour dr rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermosiphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée. »

Panaït Istrati, Mikhaïl (La jeunesse d’Adrien Zograffi)

Sources : Maison (mémorial) Panaït Istrati, Musée Carol Ier, Brǎila, droits réservés 

Charles Auguste Hartley (1825-1915), « The father of the Danube »

Le bras de Sulina et la mer Noire en 1861, vue du ciel, dessin de Charles Augustus Hartley alors ingénieur en chef de la Commission européenne du Danube pour les travaux d’amélioration de la navigation dans le delta

hartley1

Après avoir servi au sein d’une unité spécialisée anglo-turque pendant la guerre de Crimée (1853-1856), qui oppose la Russie à l’Empire ottoman allié à l’Angleterre, au royaume de Piémont-Sardaigne et à la France, Charles-Auguste Hartley devient, suite au Traité de Paris (1856), ingénieur en chef de la Commission Européenne du Danube et supervise l’aménagement du delta pour en faciliter l’accès à la navigation. C’est la raison pour laquelle on lui attribue le surnom  de « Father of the Danube ».

Sulina, construction de digueIl est anobli en 1862 par la reine Victoria et sera nommé « Knight Commander of the order of St Michael and St George » en 1884.

Inauguration du nv port de Sulina

Inauguration du nouveau canal et du nouveau port de Sulina

Sir Charles Augustus Hartley collabora également à l’aménagement du delta du Mississippi ainsi qu’à la construction du Canal de Suez. Il fut membre Fellow de la Royal Geographical Society et membre de l’Institute of Civil Engineers.

Le château de Schönbühel (Wachau)

Le château avec sa tour caractéristique tels qu’on les aperçoit aujourd’hui à la sortie de Melk, date du début du XIXe siècle. Au sommet de deux rochers d’une quarantaine de mètres de haut qui plongent directement dans le lit du Danube et qui sont appelés familièrement la vache et le veau, ce monument historique a été remanié à plusieurs reprises.
Comme dans de nombreux endroits stratégiques de la vallée du Danube, il est vraisemblable que les Romains avaient déjà bâti à cet endroit une forteresse ou du moins une tour de guet afin de surveiller le fleuve, le Danube faisant alors à la fois office de frontière et d’artère commerciale. Un premier château-fort médiéval est construit à la fin du XIe-début du XIIe siècle par deux frères, Marchwardus et Friedrich von Schoenbuchele, vassaux de l’évêché de Passau, sur l’emplacement de la tour de guet
. Dans l’enceinte même de ce château-fort se trouve une école et une église dans laquelle les messes et les cérémonies auront lieu jusqu’en 1667.

Le château de Schönbühel, gravure de Georg Matthäus Vischer (1628-1696) extraite de son recueil « Topographia Archiducatus Austriae Inferioris Modernae », 1672

Lorsque leur descendant, Ulrich von Schoenbuchele, meurt au début du XIVe siècle, la dynastie des Schoenbuchele s’éteint. Le château devient alors la propriété de Konrad (IV) von Eisenbeutel dit l’ancien puis en 1323 de l’évêché de Passau1 qui l’administre mais est contraint de le vendre en 1396 à Gundakar von Starhemberg, dernier seigneur féodal de Gallneukirchen vraisemblablement pour des raisons financières. Gundakar von Starhemberg et son frère Kaspar vont soutenir le mouvement de la Réforme au XVIe et feront de Schönbühel un centre du protestantisme. Après s’être converti au catholicisme en 1639, Konrad Balthasar von Starhemberg (1612 -1687) fait édifier à proximitié du château, entre 1666 et 1674, le monastère de l’ordre des Servites sur des ruines surnommées par les habitants du voisinage « le château du diable ». Son fils, le comte Ernst Rüdiger von Starhemberg (1638-1701), gouverneur militaire de Vienne, a marqué l’histoire de l’Autriche par son courage exceptionnel et sa défense héroïque de la capitale autrichienne assiégée pour la deuxième fois de son histoire par les armées ottomanes de Kara Mustafa (1683).

Le comte Ernst Rüdiger von Starhemberg (1638-1701)

Pendant plus de quatre siècles, la seigneurie de Schönbühel demeure la propriété de la famille Starhemberg. Cette famille possédait également dans la Wachau la forteresse d’Aggstein ainsi que les droits de péage pour la navigation sur le fleuve y dont abusèrent sans scrupule certains occupants précédents des lieux comme Hadmar III von Kuenring ou encore Jörg Scheck vom Wald.

Le château de  Schönbühel, peinture de Jakob-Placidus Altmutter (1680-1820), vers 1817

Franz Graf von Beroldingen (1791-1864), membre d’une vieille famille de la noblesse d’origine suisse, acquiert le château de Schönbühel en 1819 et le fait reconstruire sur les anciennes fondations de la forteresse initiale (1819/1821) dont quelques vestiges sont encore visibles dans le clocher de la chapelle du château. Schönbühel est ensuite revendu en 1929 au comte Oswald Seilern und Aspang (1900–1967) dont la famille est expulsée par les armées soviétiques lors de l’occupation de l’Autriche  à la fin de la deuxième guerre mondiale. Le château est ensuite restitué aux Seilern-Aspang qui en sont toujours propriétaires.

Une communauté juive vécut du Moyen-Âge jusqu’en 1671 dans le petit village au pied du château et dont le nom est mentionné dans un document officiel de l’année 1538. La synagogue se trouvait sur le site de la maison actuellement n° 147. Le cimetière juif du Kettental, au nord-est du village, n’a pu être localisé avec précision. Entre juin 1944 et avril 1945, des membres de la communauté juive hongrois ont été réquisitionnés par l’administration du domaine de Schönbühel et travaillaient à diverses taches (gestion et forêts).

Notes :
1Selon certaines sources la seigneurie et son château deviennent la possession de l’abbaye voisine de Melk.

Danube-culture, © droits réservés mars 2021

Sources : 
www.schoenbuehel.at
www.gedaechtnisdeslandes.at
www.museumnoe.at
Barbara Staudinger, « Gantze Dörffer voll Juden », Juden in Niederösterreich 1496-1670, Mandelbaum Verlag, Wien 2005

Les tribulations du musicologue anglais Charles Burney sur l’Isar et le Haut-Danube en 1772 (I)

En radeau sur l’Isar et le Haut-Danube ou les tribulations fluviales de Charles Burney de Munich à Vienne en 1772

« J’allais de Munich à Vienne, en descendant les deux rivières l’Iser1 et le Danube ; et comme il y avait peu à recueillir sur la musique pendant ce voyage, et comme il n’existe d’ailleurs aucun itinéraire que je connaisse, qui ait décrit le cours de ces deux rivières, ou la manière dont on y voyage d’une place à une autre, je ne fais aucune difficulté de rapporter dans mon petit memorandum de musique, les remarques et les observations que je trouve consignées à leur égard dans mon journal. »

Charles Burney (1726-1814), organiste, compositeur, musicologue, historien de la musique 

« L’Iser, sur lequel est située la ville de Munich, et qui va se jeter dans le Danube à 100 milles environ plus bas2, est trop étendu et trop divisé dans ses différents canaux, pour être suffisamment profond, et permettre à une barque, ou à toute autre espèce de bateau de passage, d’y flotter. Le courant de cette rivière est même trop rapide pour pouvoir être remontée. Mais, comme la Bavière est un pays abondant en bois, particulièrement en bois de sapin, on en fait des radeaux, on en compose des trains qu’on lie ensemble, et qu’on confie ainsi au courant de l’eau.3

L’auberge munichoise des « flotteurs » (parfois appelés radeleurs) « À l’arbre vert », au bord de l’Isar, vers 1767

Ces machines, font pour l’ordinaire 70 à 80 milles par jour. On construit sur ces radeaux une cabane pour les passagers qui l’habitent en commun. Mais s’il en est quelqu’un qui préfère d’avoir un cabinet à part, on le lui arrange moyennant quatre florins. Je pris ce dernier parti, non seulement pour éviter la mauvaise compagnie et la chaleur, mais pour avoir la commodité d’écrire et de digérer à mon aise, mes pensées et mes observations ; car j’étais fort en arrière sur mon Journal Musical.

Canaletto (Bernardo Bellotto 1722-1780), vue de Munich et de la tour du pont depuis les rives de l’Isar, vers 1761, Collection du Residenz Museum, Munich

Je quittai Munich à deux heures après-midi, La chaleur était si forte qu’il n’y avait aucun moyen de la tempérer. Le ciel était clair, et le soleil brulant qui réfléchissait de dessus l’eau, avait rendu mon cabinet de sapin aussi insupportable que le plein air. Il était d’ailleurs construit de planches de bois vert, qui exsudait tellement la térébenthine, que l’odeur en aurait surpassé celle de tous les aromates de l’Arabie.

Comme je ne connaissais point du tout le pays, à travers lequel j’allais passer, ni le genre de commodités qu’il pourrait me fournir, je m’étais pourvu à l’avance de tout ce que ma prévoyance m’avait suggéré comme moyen de fournitures et de provisions. Elles consistaient en un matelas, une couverture, des draps : quelque pièce froide à manger, avec du pain et une bouteille de vin. Pour l’eau nous en avions en quantité, et sous la main ; mais je me trouvai bientôt en pénurie de bien d’autres choses ; et si je devais jamais recommencer ce voyage, ce qui, j’espère, ne m’arrivera pas, l’expérience m’aurait appris à rendre mon cabinet une résidence tolérable au moins pour huit ou dix jours.

Quand on sort de Munich par eau, la ville offre un aspect charmant ; mais le pays par lequel nous passions, nous paraissait misérable, n’offrant à la vue que des saules, de la sauge, du sable et du gravier. La rivière était si basse en certains endroits que j’avais peur de voir notre train bientôt s’arrêter. À six heures du soir, nous arrivâmes à Freising3, le siège et souveraineté d’un Prince Évêque. Son palais est placé sur une colline à une petite distance de la ville, qui est elle-même assise sur une autre colline. Elle présente ainsi un bel aspect du côté de l’eau. Je ne voulus point aller à terre pour n’avoir pas à payer pour un mauvais repas ou un mauvais souper dont j’étais déjà muni dans mon cabinet. Mon domestique cependant suivit la compagnie qui était de plus de 50 personnes, pour aller prendre un peu de pain frais, mais que la ville entière ne put pas lui fournir.

Johann Baptist Deyrer (1738-1789), Freising vu du pont sur l’Isar, huile sur toile, 1772, Musée diocésain de Freising. Au premier un « Ordinari-Floß » probablement semblable à celui sur lequel Charles Burney a voyagé.

Il n’avait pas plu dans cette partie de l’Allemagne depuis 6 semaines, et quand nous arrivâmes à Freising, je vis s’élever du côté du couchant, un petit nuage noir qui en moins d’une demi-heure, produisit un ouragan mêlé de tonnerre, de pluie et de vent le plus violent que je me souvienne d’avoir jamais vu. Je craignais vraiment à chaque instant que la foudre ne mît le feu à ma cabane. L’orage continua toute la nuit avec une fureur prodigieuse, ce qui empêcha mon valet de revenir à bord, en sorte que je restais seul sur l’eau, unique habitant du train, qui était amarré avec une hansière4 à un pont de bois.

On avait pratiqué dans les planches de mon cabinet deux trous carrés, un de chaque côté pour donner du jour. Des deux morceaux qui servaient de fenêtre, un était perdu, de manière que j’étais obligé d’attacher avec des épingles un mouchoir contre le trou, pour empêcher le vent et la pluie d’entrer ; mais je réussis très mal ; il plut dans ma cabane par cent endroits différents. L’eau dégoutait à travers les joints, et me tombait tantôt sur la figure et tantôt sur les jambes, et sans discontinuer. Ceci joint aux violents éclairs et aux éclats de tonnerre, m’empêcha de dormir, et heureusement, peut-être ; car j’aurais infailliblement attrapé quelque rhume en dormant dans l’humidité.

On m’avait dit que le peuple Bavarois était arriéré au moins de trois siècles sur le reste de l’Europe en philosophie et en connaissances utiles. Rien n’a pu encore les guérir de la folie de faire jouer les cloches toutes les fois qu’il tonne, ou les persuader de mettre des conducteurs sur leurs bâtiments publics, quoique la foudre soit ici si dangereuse, que l’année dernière il n’y eut pas moins de 13 églises détruites par elle dans l’Électorat de Bavière. La réflexion que me faisaient faire ces événements, n’avait pas sur moi l’effet de l’opium. Les cloches furent en mouvement toute la nuit, et servirent à me rappeler la crainte des habitants et le danger réel où je me trouvais. Je me mis sur mon matelas, aussi loin que je pus de mon épée, de mes pistolets, de ma chaine de montre et de toute chose qui aurait pu servir de conducteur à la foudre.

Jusque là je n’avais pas été fort épouvanté par les éclairs, mais à présent je désirais d’avoir un des lits de M. Franklin5 suspendu par des cordons de soie dans la milieu d’une grand’chambre. Je restai ainsi jusqu’au matin sans fermer l’oeil. À son retour, mon domestique me dit que l’auberge n’était qu’une misérable baraque dans laquelle il pleuvait de partout dans les chambres ; qu’on n’y avait pas trouvé d’autres provisions pour cinquante personnes, que du pain noir et de la bière qu’on avait fait bouillir avec deux ou trois oeufs.

À six heures on se mit en mouvement pour partir, malgré la pluie. Le vent continuait de souffler avec fureur. Bientôt malgré une chaleur étouffante, l’air devint si piquant et si froid que je ne pouvais pas m’en garantir avec tout ce que j’avais sur le corps ; car, quoique j’eusse pris de plus que mon vêtement ordinaire, une paire de souliers, des bas de laine, une camisole de flanelle, une robe de chambre et un bonnet de nuit que j’avais heureusement avec moi, j’étais encore transi de froid.

Nous voguâmes pendant quatre heures à travers un pays horrible, autant que je pouvais le voir, car le temps était si mauvais que souvent il m’était impossible de voir les objets éloignés. À dix heures, nous aperçûmes quelques arbres de pin qui animèrent un peu la vue et rien d’autre de chaque côté. À droite c’était une rive haute et escarpée couverte de pins ; et à gauche des bois qui s’avançaient jusque sur les bords de l’eau, et d’autres bois qui se perdaient dans le lointain. À onze heures le train s’arrêta à Landshut6, où les passagères dinèrent. Je restais dans ma cabane où je mangeais mon morceau froid. S’il n’y avait point eu de pluie, je m’y serais trouvé assez bien ; mais dans l’état des choses, j’étais si mal en tout, que je ne pouvais tenir mon journal, tant le temps avait abattu mes esprits et refroidi mes doigts. Cependant, dans l’après-dîner, je fis un effort, je transcrivis plusieurs choses de dessus mes tablettes qui étaient pleines. À six heures, le train [de radeaux] s’arrêta à Dingelfing7. À la nuit, je me procurais une chandelle qui était un luxe qu’on m’avait refusé le soir de la veille de l’orage. La pluie, l’éternelle pluie et le vent faisaient de tout cela un spectacle qui n’était rien moins que plaisant.

Le cours de l’Isar avant sa régulation à la hauteur de Dingolfing, carte d’Adrian von Riedls, 1802, collection Archives centrales de la Bavière, Munich

La matinée suivante fut assez belle mais froide ; les passagers prirent terre à Landau environ à dix heures, et nous entrâmes à une heure dans le Danube et qui ne me parut pas d’abord aussi large que je me l’étais imaginé. Toutefois, à mesure que nous descendions, il s’élargissait ; nous nous arrêtâmes vers les deux heures à un misérable village, dans lequel cependant il y a un beau couvent. Bientôt le vent devint si violent que je pensais qu’à chaque minute il renverserait ma cabane, et qu’il m’emporterait. A trois heures il fut décidé qu’on s’arrêterait pour passer ici la nuit, parce qu’il n’était pas sûr de se mettre en marche avec le vent. Mais comme tout l’annonce, et qu’on appelle ce pays-ci le pays des vents, il fallait avoir de la patience et souffrir de me voir arrêté dans une place où je n’avais rien à faire. Mes provisions cependant diminuaient et se rancissaient sans avoir le moyen de m’en procurer d’autres. J’avais tant souffert la nuit d’auparavant, que je me mis tout-de-suite à chercher sérieusement comment je ferais pour me tenir chaudement. La couverture que m’avait achetée à Munich mon fripon ou mon fou de valet, et que je n’avais pas vue assez tôt pour la changer, était une pièce de rencontre si sale et si déchirée, et qui avait si bien l’air de nourrir toute sorte de vermine, et peut-être, de maladies, que jusqu’ici je n’avais pas eu le courage de la toucher ; mais le froid et la faim sont bien faits pour dompter des esprits et  des estomacs orgueilleux. Je mis ma couverture sur mon drap, et me trouvai fort bien de sa chaleur.

À trois heures du matin on appela les passagers, et bientôt après le train partit. C’était à présent une grande et lourde machine d’un quart de mille de long, chargée de planches de sapins, de barriques de vin et de meubles de toute espèce. Le soleil se leva fort clair ; mais à 6 heures, nous eûmes un fort vent d’est, qui nous donnait en face, avec un si grand brouillard, que l’on ne pouvait plus distinguer aucun objet sur les bords du fleuve.

Lorsque je me déterminais à passer ainsi la nuit et le jour pendant une semaine entière sur l’eau, j’avais négligé de mettre dans mon marché que le temps serait chaud ; et actuellement il était si froid que je pouvais à peine tenir ma plume, quoique nous fussions au 27 d’août. J’ai observé souvent que lorsque le corps souffre du froid, l’esprit est aussi glacé ; et ce fut ici si bien le cas, que je n’eus ni coeur, ni idée pour travailler à mon journal de  musique.

Vilshofen au début du XVIIIe siècle avec son pont de bois, gravure de Michael Welling (1645-1718)

À huit heures, nous nous arrêtâmes à Vilshofen8, agréable situation. Il y a un pont de bois de seize arches, sur le Danube. Les hauteurs du côté opposé à la ville sont couvertes de bois superbes. Le brouillard était dissipé, et le soleil brillait sur les environs avec beaucoup d’éclat. On eut à souffrir ici une légère visite des officiers de la douane. Comme c’est la dernière ville de la Bavière on coupa les plombs apposés sur ma malle. Les employés me prévinrent assez durement, sur le sévère examen que j’aurais à subir en entrant en Autriche. Mais j’avais peu de chose à perdre, excepté mon temps, et qui me devenait tous les jours trop précieux, pour partager patiemment avec ces espèces de voleurs inquisitoriaux.
À neuf heures et demi, nous partîmes pour Passau avec un très beau temps qui revivifia nos esprits et me donna à moi en particulier, la faculté d’écrire. Le Danube ici est plein de rochers, les uns à fleur d’eau, d’autres sous l’eau, ce qui occasionne un grand bruit, que forme la rapidité du courant, qui frappe dessous ou contre eux.

Nous rencontrâmes le matin une quantité de bateaux chargés de sel, qui de Salzbourg et de Passau, remontaient contre le courant, traînés le long de la rivière, par plus de quarante chevaux, et un homme sur chaque. La dépense qu’occasionne ce transport est şi grande, qu’elle renchérit le prix de cette denrée à-peu-près de 400 pour 100. Nous ne paraissions pas aller si vite à présent que sur l’Iser, qui a de fréquentes chutes ; et quelquefois le train plongeait și avant dans l’eau, qu’il y en avait jusqu’à trois ou quatre pieds dans mon cabinet.

Passau

Passau, vue depuis le sud, dessin de Friedrich Bernhard Werner, gravure sur cuivre de Martin Engelbrecht, vers 1740, collection Staatliche Bibliothek Passau

C’est la plus hardie, et en même temps la plus charmante situation que j’aie jamais vue. La ville est bâtie sur la pente et sur le sommet d’une montagne escarpée, à la droite du Danube ; de l’autre côté, il y a une autre montagne, qui répond à celle sur laquelle la ville est assise, mais il y a peu de maisons.

Passau, vue sur l’Inn dont le dessin suggère un courant soutenu, le pont de bois et l’église des Jésuites, dessin Friedrich Bernhard Werner, gravure sur cuivre de Martin Engelbrecht, vers 1740, sur la rivière deux types d’embarcation ; une « Zille » et deux radeaux, collection Staatliche Bibliothek Passau.

Passau est une grande ville impériale. On voit dans la cathédrale, qui est un bâtiment moderne, très beau, d’ordre corinthien, un orgue magnifique pour la vue…
À l’extrémité de la ville on trouve le confluent de trois rivières ; l’Inn à main droite, l’Iltz9 à gauche, et le Danube dans le milieu.

 Passau (Innstadt, Neuestadt, Ilzstadt et la forteresse d’Oberhaus) et le confluent de l’Inn et de l’Ilz avec le Danube. Sont représentées également sur cette gravure quatre batteries des troupes bavaroises qui assiégèrent la ville en 1703,  gravure sur cuivre colorée, Gabriel Bodehner, 1704, Staatliche Bibliothek Passau

Après cette jonction, le Danube devient de plus en plus rapide. Les rives des deux côtés, pendant un trajet considérable sous Passau, en descendant, sont escarpées de montagnes et de rochers aussi élevés, que ceux qu’on voit à Bristol ; mais ceux-ci sont couverts de beaux arbres de pin et de bois, et paraissent ainsi moins terribles, quoique tout aussi hauts. Ces rocs nous dérobèrent le soleil dès trois heures après-midi. À quatre milles à peu près, au dessous de Passau, on a l’Autriche sur la gauche et la Bavière à droite ; nous allâmes ainsi jusqu’à la ville d’Ingelhartzeil10 ; après quoi, nous fûmes tout à fait en Autriche… »

Charles Burney, DE L’ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE En Allemagne, dans les Pays-Bas et les provinces Unies, ou JOURNAL de Voyages fait dans ces différents Pays avec l’intention d’y recueillir des matériaux pour servir à une histoire générale de la Musique, par Ch. Burney, Professeur de Musique, Tome II, Gênes, J. Grossi, Imprimeur, 1801.

Notes :
1 L’Isar, rivière longue de 292 km prend sa source dans les Alpes du Tyrol autrichien , traverse la Bavière et sa capitale Munich puis conflue avec le Danube sur sa rive droite à cinq kilomètres au sud de Deggendorf (km 2282). Cette rivière qui n’est pas navigable servait en particulier pour le flottage du bois assemblé la plupart du temps en train de radeaux. Mais on transportait aussi sur celle-ci en direction de Vienne et de Budapest divers matériaux locaux nécessaires à la construction et des marchandises du sud de l’Europe qui transitaient par la Bavière (fruits, coton, épices, soie en provenance des marchés vénitiens…) voire des passagers quand l’occasion s’en présentait. Le trajet de jour se faisait en plusieurs étapes. En 1838, il fallait cinq jours pour se rendre en radeau (« Ordinari Floß ») de Munich à Vienne via Passau et Linz. Le service fonctionnait une fois par semaine de la mi-mars à la mi novembre. Concurrencé à la fois par la navigation à vapeur et par le développement du chemin de fer, le dernier « Ordinari Floß » partira de Munich pour Vienne en 1904.   
2 Un mille = 1, 609 km
Le flottage du bois est un mode de transport par des rivières ou des fleuves pour des pièces de bois de tailles variables, à l’état brut ou déjà débitées, assemblées entre elles ou pas. Il prend des formes différentes en fonction des essences d’arbres et du degré de flottabilité du cours d’eau qui borde les massifs forestiers où sont abattus les arbres. Le bassin du Danube fut un des haut-lieux du flottage en Europe du XIIIe au XIXe siècle. Les flotteurs, à l’image des bateliers, étaient organisés la plupart du temps en corporations et les institutions durent élaborer de leur côté des règlements précis concernant ce mode de transport pour éviter des accidents.
4 Freising se trouve à environ 33 km de Munich
5 Ou aussière, cordage d’un diamètre important pour remorquer ou amarrer les bateaux.
6 Benjamin Franklin (1706-1790) venait d’inventer (entre autres…) le paratonnerre. 
7 Ancien duché de Bavière-Landshut. Des environ de Landshut était extrait le sel qui fit la richesse de la ville et dont une partie transitait par l’Isar et le Danube vers l’Europe centrale.
8 Dingolfing, Bavière
9 Vilshofen est au confluent de la Vils avec le Danube. La ville se trouve à 20 km de Passau.
10 Ilz, petite rivière qui conflue avec le Danube à la hauteur de Passau au pied de la forteresse d’Oberhaus.
11 On raconte qu’en 1703, les troupes bavaroises assiégèrent la ville épiscopale. Les trois compagnies locales de soldats, peu motivées pour se battre contre leurs voisins refusèrent le combat sous prétexte d’une fièvre subite. Mais le général en chef des troupes bavaroises d’alors, frustré et sans doute en recherche d’une quelconque action glorieuse, se plaignit de n’avoir rencontré aucune résistance !  

12 Engelhartszell, rive droite du Danube. L’abbaye, qui fut fondée en 1293 par des cisterciens et transférée aux Trappistes en 1925 est le seul cloître de cet ordre sur le territoire autrichien.  

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, février 2021

Les tribulations du musicologue anglais Charles Burney sur l’Isar et le Haut-Danube en 1772 (II) : de Passau à Vienne

Charles Burney, DE L’ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE En Allemagne, dans les Pays-Bas et les provinces Unies, ou JOURNAL de Voyages fait dans ces différents Pays avec l’intention d’y recueillir des matériaux pour servir à une histoire générale de la Musique, par Ch. Burney, Professeur de Musique, Tome II, Gênes, J. Grossi, Imprimeur, 1801.

   Le musicologue anglais Charles Burney, parti de Munich sur un radeau passe en Autriche où règne encore l’impératrice Marie-Thérèse (1717-1780) bien que son fils Joseph II (1741-1790) porte déjà le titre d’empereur et poursuit son voyage en aval sur le Danube. Plus il se rapproche de Vienne, moins il supporte les conditions matérielles précaires qu’il a du accepter au départ de Munich. On le sent très impatient d’arriver dans la capitale autrichienne. Sa mauvaise humeur commence dès Linz où les églises sont fermées et où il ne trouve rien de bon à manger bien que cela soit un jour de marché, un vendredi il est vrai et où il ne voit aucune belle boutique. À l’exception du paysage qu’il a tout le loisir d’étudier en détail pendant ses péripéties fluviales et qu’il finit par trouver à l’évidence monotone, seuls quelques échos féminins de plein-chant en amont de Maria-Tafel et d’hymnes à plusieurs voix entendus à la hauteur de Krems suscitent son admiration. Quand aux Allemands il lui semblent « à dire vrai, si on excepte les habitants des grandes villes de commerce ou de celles où résident des Princes-Souverains, encore très rudes et peu cultivés. »

    « Je trouvais ici la douane, dont on m’avait déjà menacé, et dont je m’approchais qu’avec crainte ; mais on n’ouvrit point ma malle et on se contenta d’examiner mon porte-feuille dont les officiers exigèrent l’ouverture. Ma malle était plombée ; j’avais espéré qu’à la faveur de cette précaution, on me laisserait passer sans autre embarras jusqu’à Vienne, où arrivé, je m’attendais à payer pour toute la route.
Jusqu’ici le Danube court entre deux murs de montagnes élevées. Quelquefois il y est si resserré qu’il paraît plus étroit que la Tamise à Mortlake1. Sa pente est assez considérable, pour qu’on n’aperçoive pas l’eau inférieure, à la distance d’un quart de mille, et le bruit qu’elle fait en se brisant contre les rochers, est quelquefois aussi fort que celui d’une cataracte.
En entrant en Autriche, on éprouve une baisse apparente sur la valeur de la monnaie. Une pièce d’argent, qui valait douze creutzers en Bavière, n’en vaut plus que dix ici. Le florin de soixante creutzers, tombe à cinquante ; un ducat de cinq florins, n’en vaut plus que quatre et douze creutzers ; et un souverain de quinze florins, douze à trente creutzers ; un louis d’or qui en valait onze, ne vaut plus que neuf florins, douze creutzers ; et une couronne, deux florins.

Le Danube à la hauteur d’Obermühl (Haute-Autriche), gravure d’après Jakob Alt (1789-1872) extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein (1801-1860), 1824

Nous fîmes plus de huit lieues2 entre nos deux montagnes, et l’on s’arrêta à une misérable place la nuit, qui ne nous fournit aucune sorte de rafraîchissement, malgré l’espoir que j’avais conçu, de pourvoir moi-même à mes provisions pour les deux jours suivants qui étaient vendredi et samedi, que je savais que les Autrichiens catholiques observaient très strictement comme jours maigres. J’étais parvenu enfin à boucher les fentes de ma cabane avec des éclats de bois et avec du foin. Je mis un bouton à la porte, je m’accommodais avec ma sale couverture, et me fis une paire de mouchettes avec deux copeaux de sapin ; mais l’essentiel manquait ; tout cela n’était que pour garantir l’extérieur, et j’avais besoin de réconforter l’intérieur. Le dernier morceau de mes provisions froides avait été gâté tellement par les mouches, que tout affamé que j’étais, je le jetais cependant dans le Danube. mon pain même, ma dernière ressource, était en miettes, et il ne restait pour toute nourriture, que du Pumpernich3, mais si noir et si aigre qu’il dégoutait également à la vue et au goût.
Vendredi matin, 28 août. La rivière continue de courir entre des pays toujours couverts de bois sauvages et romantiques. Quand on ne fait que les traverser, ils offrent un aspect charmant et gai à un étranger, mais ils ne produisent, à ceux qui les habitent, que du bois à brûler. On ne voit, pendant cinquante mille, pas un champs de blé ou une prairie. Les moutons, les boeufs, les veaux et les cochons, sont des animaux étrangers à ce pays. Je demandais ce qu’il y avait derrière ces montagnes ; on me répondit, de grandes forêts. À Axa4, le pays s’ouvre un peu.

Aschach (rive droite), gravure d’après Jakob Alt, extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein , 1824

Quel immense amas d’eau on trouve ici ! Rivière sur rivière qui se jette dans le Danube, que ces crues rendent en même temps plus profond que large. Mais aussi il y a quelques petites rivières qui se détachent d’elle-mêmes de ce fleuve, et forment des îlots dans le milieu, ou sur les flancs de ce monde aquatique. Avant d’arriver à Lintz, cependant, on retrouve un pays plat, marécageux, qui laisse apercevoir dans le lointain, de hautes montagnes couvertes de bois.

Linz et son pont depuis la rive gauche (Urhahr) gravure d’Adolf Kunike d’après Jakob Alt, 1824

Lintz
L’approche de cette ville par eau, offre une vue très belle. De chaque côté du Danube, il y a une route, au pied de hautes montagnes et de rochers couverts de bois dont la rivière est encore bordée. Le château qui se présente à une certaine distance (Ottensheim), et les maisons et couvents assis sur le sommet de quelqu’une de ces hautes collines, former un beau tableau. Il y a un pont sur le Danube supporté par vingt arches bien larges. La ville est bâtie, partie sur le sommet, et partie sur les revers de hautes montagnes et dans une situation semblable à celle de Passau. Comme il était midi lorsque j’arrivais, les églises étaient fermées ; cependant j’obtins la permission d’entre dans l’Église Cathédrale où je trouvais un grand orgue.
Il y a une certaine apparence de piété que je n’avais pas vu auparavant dans les pays catholiques les plus bigots. Dans le voisinage de chaque ville que j’ai rencontré le long du Danube, il y a de petites chapelles éloignées à 20 ou 30 verges5 de distance les unes des autres. On en trouve quelquefois sur les pentes de ces montagnes et dans des endroits trop étroits pour un homme à pied6 ; et il n’y a pas pas une seule maison dans Lintz qui n’ait sa Vierge ou quelque Saint peint ou sculpté sur la muraille.
Je courus la ville pendant à peu près deux heures. C’était un jour de marché. On n’y vendait que des bagatelles et rien à manger, peut-être parce que c’était vendredi, que du pain, du fromages détestable, de mauvaises pommes, des poires et des prunes ; et en marchandises, que des rubans de fils, des babioles d’enfants, des livres d’Église ordinaires, et des images communes de Vierge ou de Saint. On ne voit pas dans cette ville une belle boutique, quoiqu’il y ait plusieurs belles maisons. On y retrouvent le bord des toits qui s’avancent sur la rue, et les clochers mourant en poire, dans le style bavarois, et qui paraissent être encore de mode ici.

La forteresse de Spielberg, gravure d’Adolf Kunike d’après Jakob Alt, 1824

Spielbourg7 n’est plus que la carcasse d’un vieux château bâti sur une petite ile. C’est là qu’on rencontre la première des deux chutes d’eau du Danube qu’on dit être su dangereuses. Je n’y ai rien remarqué de formidable que le bruit.
Enns est une grande ville en vue sur la rive droite ; nous y arrivâmes à travers un vilain pays, en marchant jusqu’à la nuit. La rivière ici est si large qu’on voit à peine ses bords. Quelquefois elle brise et se divise en des petits courants formés par des îles. Le radeau s’arrêta à une chaumière sur la rive gauche de la rivière, et où les passagers mirent pied à terre et passèrent la nuit. Je restais dans ma cabane, où, je crois, que je fus beaucoup mieux couché qu’aucun d’eux ; mais pour des provisions, nous étions tous sur le même pied, assez mal. Pierre alla à travers les rochers jusqu’à un village voisin pour me procurer une demi douzaine d’oeufs, qu’il m’apporta avec une espèce de triomphe. Mais hélas ! Deux de ces oeufs se trouvèrent vides, et un troisième avait un poulet en dedans ; et comme c’était jour de jeune, je ne pouvais pas en conscience, le manger.
Samedi, nous nous levâmes à cinq heures ; mais nous nous arrêtâmes, après avoir fait trois ou quatre milles, à cause d’un brouillard affreux, qui rendait la navigation dangereuse, à travers tant de rochers, de bas-fonds et îles. Lorsqu’il fut dispersé, nous atteignîmes Strudel8, lieu situé dans un pays plus sauvage qu’aucun de ceux que j’ai vu en passant les Alpes.

Passage des tourbillons (Wirbel) de la Strudengau et l’île de Wörth, gravure d’après Jakob Alt (1789-1872) extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein (1801-1860)

C’est ici qu’est la fameuse cascade, ce gouffre, que les Allemands craignent tant, qu’ils disent que c’est l’habitation du diable. Cependant, ils en avaient tant parlé que tout cela me parût moins terrible que je ne me l’étais imaginé. Le courant de l’eau, sous le pont de Londres, est pire ; seulement la chasse de l’eau n’est pas produite avec autant de bruit. Tout le monde se mit à prier et se signer dévotement ; mais quoique ce soit, surtout dans l’hiver, un passage très dangereux pour un bateau, et que le radeau plongea dans l’eau, sa capacité couvrait cependant une assez grande superficie, pour qu’il n’y eut pas à craindre qu’il enfonçât ou chavirât.

Ybbs (Yps), gravure d’Adolf Kunike d’après Jakob Alt, 1824  

 Nous arrivâmes à Ips9, jolie petite ville, qui a une belle caserne toute neuve. C’est près d’ici justement que le pays s’ouvre et commence à être beau. C’est aussi dans ces environs, qu’on fait le vin d’Autriche, qui est un vin blanc, joli, agréable, mais léger.
À Melk, sur la droite du Danube, il y a un magnifique couvent de Bénédictines10, si spacieux, qu’il semble occuper les deux tiers de la ville ; l’architecture en est belle et moderne. Toute la rive gauche est couverte de vigne. La moisson était entièrement faite dans les environ ; il est vrai, qu’il y a peu d’apparence d’agriculture dans ce pays presque désert. Je crois avoir déjà remarqué, que la quantité de bois et de forêts non exploitées qui se trouvent dans les différentes parties de l’Allemagne, indiquent un peuple encore brut et demi sauvage ; et à dire vrai, si on excepte les habitants des grandes villes de commerce ou de celles où résident des Princes-Souverains, les Allemands semblent encore très rudes et peu cultivés.

Stein, gravure d’après Jakob Alt (1789-1872) extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein (1801-1860)

Le pays devint de plus en plus sauvage jusqu’à Stein11. Les rochers étaient souvent si hauts de chaque côté de la rivière qu’ils nous dérobaient le soleil à deux ou trois heures après-midi. À Stein, il y a un pont de bois de 25 ou 26 arches très larges, qui conduit à Krems où les Jésuites ont un riche Collège très bien situé sur une éminence. Il a plus l’aspect d’un palais royal qu’aucun bâtiment dont nous puissions nous glorifier en Angleterre. Stein est sur la gauche, et Krems sur la droite du Danube en suivant son cours. Ici notre train mit à l’ancre, quoiqu’il ne fut que cinq heures.  Il est vrai qu’il ne s’était pas arrêté de toute la journée, excepté le matin de bonne heure, à cause du brouillard. Nous étions encore à peu près à cinquante milles de Vienne ; et le coquin de Flosmeistre12, le conducteur de rivière, nous assurait à Munich que nous y serions certainement rendu le samedi soir .
À Krems, il y a un grand orgue dans l’église des Jésuites. Là et dans toute la route jusqu’à Vienne, on entend le peuple dans les maisons publiques, et les laboureurs leur travail, se divertir en chantant en deux parties, et quelquefois d’avantage. Près d’Yps il y avait un grand nombre de femmes Bohémiennes que nous appellerions chez nous diseuses de bonne aventure, qui allaient en pèlerinage à Ste Marie Tafel13 qui est une église placée sur le sommet d’une très haute montagne faisant face à la ville d’Yps de l’autre côté du Danube. Personne n’a pu m’expliquer d’où vient qu’on l’appelait ainsi. Il est probable qu’elle a pris cette dénomination de la forme de la montagne sur laquelle est placée et qui ressemble à une table. Ces femmes cependant ne chantaient point en parties comme les Autrichiens, mais en plein chant comme les pèlerins que j’avais entendu en Italie et qui allaient à Assise. La voix se propageait jusqu’à plusieurs milles de distance sur la rivière par l’effet du courant et du vent qui la portaient sur la surface sans aucune interruption.
Tout ce que j’ai recueilli sur la Musique durant cette semaine, qu’à peine mérite t-il que j’en fasse mémoire. Je dois cependant ajouter à ce que j’ai dit sur le penchant pour la Musique que j’ai trouvé chez les Autrichiens, qu’à Stein qui est situé vis-à-vis Krems, j’entendis plusieurs chants et des hymnes exécutés très bien en quatre parties. De dire qui étaient les chanteurs, je n’ai pu le savoir parce que j’étais sur l’eau ; mais ce fut une circonstance heureuse pour moi de me trouver par hasard de manière à entendre une exécution musicale aussi parfaite, qu’elle aurait pu l’être si elle eût été préparé à dessein. C’était une femme qui chantait la partie du dessus ; non seulement la mélodie était exprimée avec simplicité mais l’harmonie portait toutes les illusions des sons enflés et diminués, ce qui produisait sur moi l’effet de chants qui s’approchent ou qui s’éloignent ; et les acteurs semblaient s’entendre si bien entre eux, et ce qu’ils chantaient, ils l’exécutaient parfaitement, que chaque corde avait cette espèce d’égalité dans toute les parties de son échelle qu’on peut donner au même nombre de note qu’on peut sur le renflement d’un orgue. On voyait les soldats dans cette ville et toute la jeunesse qui se promenaient le long de l’eau, aller presque toujours chantant, et jamais en moins de deux parties.
Il n’est pas aisé de rendre raison de cette facilité de chanter en différentes parties, qu’à le peuple d’un pays plus que celui d’un autre. Cela provient-il de ce que dans les pays catholiques romains, on entend plus fréquemment chanter en parties dans les églises ? je n’en sais rien ; mais ce que je sais très bien, c’est tout ce qu’il en coûte en Angleterre, de peines et de soins au maître et à l’écolier pour qu’un jeune élève soit en état d’exécuter avec assurance une deuxième partie dans la mélodie la plus simple qu’on puisse imaginer. Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu les chanteurs de ballades dans les rues de Londres ou dans nos villes de province, essayer de chanter en deux différentes parties.
Dimanche 30 août. Ce jour fut perdu pour moi, n’ayant pu arriver à Vienne avec notre radeau, comme on nous l’avait fait espérer. Un officier qui était à bord, s’entremit avec moi pour nous procurer une voiture de terre mais inutilement. Comme nos approchions de Vienne, le pays nous parût être moins agreste : il y a des vignes sur les revers des collines, et de grandes îles, et en grand nombre, sur le Danube.
Tulln14 est une petite ville fortifiée. Elle a une belle église et un beau couvent, lesquels réunis à une belle douane, constituent tout ce qu’on trouve ordinairement de plus remarquable en Autriche.
À Korneubourg15, il y a une forte citadelle sur le sommet d’une colline extrêmement élevée, qui commande la rivière et la ville.
Nusdorf16 est un village à trois milles de Vienne qui n’a de remarquable qu’une église et la douane. On me mit vraiment hors de moi, quand on me dit, que comme c’était dimanche, le train ne pouvait, pour rien au monde, entrer de suite à Vienne. Il n’était pas plus de cinq heures, et c’était le septième jour de mon séjour dans mon étable, où, à la vérité, j’aurais pu devenir gras si j’avais eu de quoi manger ; mais ce n’était pas le cas. La faim aussi bien que la perte de mon temps, me rendait très impatient de relâcher ; et après avoir perdu heure à tacher de me procurer une voiture de poste, je trouvai un misérable bateau pour me porter, moi et mon domestique jusqu’à Vienne

Charles Burney, DE L’ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE, En Allemagne, dans les Pays-Bas et les provinces Unies, ou JOURNAL de Voyages fait dans ces différents Pays avec l’intention d’y recueillir des matériaux pour servir à une histoire générale de la Musique, par Ch. Burney, Professeur de Musique, Tome II, Gênes, J. Grossi, Imprimeur, 1801.

Notes :
1  District du borough londonien de Richmond upon Thames
2 Une lieue vaut ici probablement 4, 828 032 km
3Pain de seigle rustique.
4 Aschach, Haute-Autriche, village, place de marchés et de foires sur la rive droite, à un peu plus d’une vingtaine de kilomètres de Linz.
5 Une verge = 91, 44 cm soit une enjambée moyenne.
6 Ces chapelles n’ont pas un espace nécessaire pour contenir des hommes et un prêtre ; il n’y en a que ce qu’il en faut pour un crucifix et une image de la Vierge. Notes de l’auteur.
7 Spielberg, forteresse médiévale imposante et cloître du XIIe siècle construits par les évêques de Passau sur une île près de la rive droite à l’origine. Avec la régulation du Danube, les ruines de la forteresse se trouvent désormais sur la commune de Langenstein (rive gauche) à environ 1 km du fleuve.
8
Struden en Strudengau (rive gauche), Haute-Autriche, petit village en aval de Grein où étaient situés autrefois des tourbillons (Strudel) célèbres redoutés qui nécessitaient pour les traverser l’aide d’un pilote local. Il est probable qu’au moment où Burney les traverse, au mois d’août, le Danube soit en période basses-eaux d’où ses réflexions à leur sujet. 
9 Ybbs, rive gauche, Basse-Autriche.
10 En réalité un couvent de moines bénédictins.
11 Krems-Stein, Basse-Autriche, ville de la rive gauche, à la sortie de la Wachau. Le deuxième pont en bois du Danube autrichien après celui de Vienne (1439), construit en 1463 se trouvait à la hauteur de Stein.
12 Floßmeister, conducteur de radeau.
13 Basilique mineure baroque au-dessus du fleuve (rive gauche) et haut-lieu de pèlerinage de Basse-Autriche avec Mariazell. On s’y rendait autrefois également en bateau.
14 Petite ville de Basse-Autriche sur la rive droite aux origines romaines, située à une quarantaine de kilomètres de Vienne.
15 Korneuburg, Basse-Autriche, sur la rive gauche en face de Klosterneuburg. Il s’agit de la forteresse du Bisamberg.
16  Littéralement « Le village des noix ou le village où pousse les noyers », village de vignerons de la rive droite au pied du Kahlenberg, à l’entrée du canal du Danube aujourd’hui intégré à Vienne (XIXe arrondissement).

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mars 2021

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