Bratislava la slovaque

Bratislava (km 1869), capitale de la Slovaquie, situé à une soixantaine de km de Vienne est une ville attachante et accueillante, la première capitale slave du Danube. Elle portait le nom de Pressburg (Pozsony en hongrois) dans l’empire autrichien puis austro-hongrois. De  1563 à 1830, la cathédrale gothique Saint Martin abrita le couronnement de onze monarques hongrois et huit épouses royales dont Marie-Thérèse et son fils  Joseph Ier de Habsbourg.

Centre industriel, capitale culturelle, plus nonchalante que sa grande soeur viennoise, elle revendique malgré tout à juste titre le statut de grand port danubien. Depuis qu’elle a retrouvé son statut de capitale avec l’indépendance de la Slovaquie, Bratislava s’est métamorphosée.

« Bratislava. dans la vieille pharmacie  » À l’écrevisse rouge « , rue Michalská, une fresque sur le plafond de l’entrée, représente le dieu du temps. Les potions et les mixtures qui l’entourent, dans ce hall, comme un défi tranquille, ainsi que le livre savant grand ouvert devant lui promettent d’exorciser son pouvoir et de contenir ses assauts. Cette boutique du XVIIIème siècle — aujourd’hui transformée en musée de la pharmacie — ressemble à un défilé militaire ordonné et symétrique, c’est l’exposition d’un discret mais tenace art de la guerre contre Chronos. Les vases bleu cobalt, vert émeraude ou bleu ciel, décorés de motifs floraux et de versets bibliques, bien alignés sur les étagères, ressemblent à ces rangées de petits soldats de plomb dans les maquettes reproduisant les dispositions de batailles célèbres ; les teintures, les baumes, les eaux de mélisse, les drogues allopathiques, les dépuratifs, les émétiques sont à leur place, prêts à intervenir au gré des exigences stratégiques et des assauts de l’ennemi. Jusqu’aux étiquettes, avec leurs abréviations, qui évoquent des sigles militaires : Syr., Tinct., Extr., Bals., Fol;, Pulv., Rad.

L’art de l’apothicaire se propose de vaincre les ravages du temps, de restaurer le visage et le corps comme on restaure la façade d’un édifice. Dans ce petit musée on se sent bien, on y est au calme et au frais, par cet été torride, autant que dans une église ou sous la tonnelle d’une auberge ; on y jouit d’une intimité bourgeoise nette et discrète tandis que le regard se porte sur les alembics d’un laboratoire d’alchimie, le buste de Paracelse qui rappelle son activité à Bratislava, les pots d’aconit et de cinnamome, des documents sur la pharmacopée de la Renaissance et de l’illuminisme, une statue de bois de sainte Elisabeth, protectrice des apothicaires baroques…

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Palais primatial

Bratislava, capitale de la Slovaquie est un des coeurs de cette Mitteleuropa faite de l’apport successif de siècles toujours présents, de déchirements et de conflits jamais réglés, de blessures jamais cicatrisées et de contradictions jamais résolues. La mémoire, qui est à sa manière un art médical, conserve tout cela sous verre, les plaies ouvertes autant que les passions qui les ont occasionnées.

Dans la Mitteleuropa on ignore l’art d’oublier, de verser les évènements aux actes puis aux archives ; ce manuel de pharmacie en quatre langues et cet adjectif « posoniensis » me rappellent qu’au collège, avec quelques camarades, nous discutions sur les préférences de chacun pour l’un ou l’autre des noms de cette ville : Bratislava, le nom slovaque, Presbourg, l’allemand, ou bien Poszony, le hongrois, dérivé de Posonium, l’ancien avant-poste romain sur le Danube. Du charme de ces trois noms émanait la suggestion d’une hstoire composite et cosmopolite, et dans la prédilection pour l’un ou l’autre d’entre eux, s’exprimaient sur le mode enfantin, des attitudes de base en présence de l’Esprit du monde : célébration spontanée des grandes et puissantes civilisations qui, telle la civilisation germanique, forgent la grande histoire, admiration romantique pour la geste des peuples révoltés, chevaleresques et aventureux comme les Magyars, o bien sympathie à l’égard de ce qui est mineur ou sacré, des petits peuples qui, comme les Slovaques, restent longtemps un substrat patient et invisible, une terre humble et féconde qui attend pendant des siècles le moment de sa germination.

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Bratislava sur un plan de 1438-1455

A Bratislava, ville autrefois célèbre pour ses habiles artisans et ses collectionneurs d’objets d’horlogerie — lesquels, de nos jours, ont été réunis dans le musée de la rue Židovská (Juiverie) —, on ressent, l’impérieuse présence d’époques riches en conflits. Cette capitale d’un des plus anciens peuples slaves a été, pendant deux siècles, celle du royaume de Hongrie, lorsque ce pays, après la bataille de Mohács en 1526, a été presque entièrement occupé par les Turcs ; c’est à Bratislava que les Habsbourg venaient ceindre la couronne de saint Étienne, et que la jeune Marie-Thérèse vint, après la mort de son père, l’empereur Charles VI, demander l’aide de la vieille noblesse hongroise, avec son fils Joseph nouveau-né dans les bras. Dans la ville de cette époque, ne comptait que l’élément dominant hongrois et, à la rigueur, la composante austro-allemande ; au substrat paysan slovaque on ne reconnaissait aucune dignité ni importance.

Avant 1918, les Viennois considéraient Bratislava presque comme un aimable faubourg, qu’on pouvait atteindre en moins d’une heure pour goûter ses petits vins blancs, dont la tradition fleurissait déjà au temps du royaume slave de la Grande Moravie, au IXème siècle, et sur lesquels veille saint Urbain, patron des vignerons. En se promenant dans la ville, parmi d’enchanteresses places baroques et des recoins à l’abandon, on a l’impression que l’Histoire, au passage, a abandonné ça et là une foule de choses, encore pleines de vie et qui refleurissent. Ladislav Novoměský , le plus grand poète slovaque de notre siècle, parle dans une de ses oeuvres, d’une année oubliée au café comme un vieux parapluie. Mais les choses refont surface, et les parapluies de notre vie, abandonnées çà et là, nous finissons un jour ou l’autre par les retrouver entre nos mains. »

Claudio Magris, Danube, « Á l’écrevisse rouge », pp. 303-306, voir également bibliographie littéraire.

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L’hôtel Spirit, sur les hauteurs de la ville

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