Contes de la région danubienne du Strudengau (Haute-Autriche)

La chasse sauvage (Die Sage von der wilden Jagd)

Les forêts obscures ont toujours été source de peur pour les populations locales et sont à l’origine de nombreux contes.

Il était une fois un paysan qui arrivait d’Achleiten dans une auberge d’Aumühle. Le temps passa très vite en bonne compagnie et le paysan fut surpris par la tombée de la nuit. Il se munit d’une lanterne pour rentrer chez lui. Tandis que son chemin le menait à travers une forêt très sombre, il entendit soudain un cliquetis de chaîne parmi des hurlements de loups, des sifflement de serpents, des aboiement de chiens et des cris perçants de chouettes. Ces voix s’élevaient et se mélangeaient en un horrible tumulte. Un immense effroi traversa tout le corps de l’homme : il ne pouvait s’agir que de la chasse sauvage. Il se jeta aussitôt au sol, cacha sa tête dans ses mains et commença à prier.

Le paysan ne se souvint pas combien de temps il était resté ainsi. Lorsqu’il se redressa avec hésitation, il remarqua que le cauchemar nocturne avait disparu et qu’il n’y avait plus aucun bruit.

Quand il rentra chez lui, personne ne voulut croire à cette histoire étrange mais le paysan ne cessa, durant tout le reste de sa vie, d’évoquer cette épouvantable aventure.

Le chevalier pillard du château de Säbnich (Der Raubritter auf der Burg Säbnich)

Au moment où régnait encore la loi du plus fort sur nos provinces vivait au château de Säbnich un chevalier pillard redouté. Avec l’aide de ses valets, il verrouillait le Danube au moyen de chaînes et pillait sans scrupule les navires marchands qui remontaient le fleuve, prenant en otage de riches commerçants et demandant une forte rançon en échange. Lassé de ces agressions et alors qu’il venait de nouveau de piller des bateaux de pèlerins, un noble seigneur des environs s’avança avec une importante armée et assiégea son château. Les vivres ne tardèrent pas à manquer et la faim s’installa derrière les remparts.Le château fut pris d’assaut. Peu après, avant fait fait prisonnier, le chevalier pillard banda les yeux de son cheval et s’élança avec lui dans le précipice. Son château fut incendié. La vallée du Danube redevint sûre pour la navigation.

Au cours de la guerre de Trente ans (1618 – 1648), le château fut détruit par les Suédois. Il est depuis en ruine et il ne reste plus aujourd’hui de la forteresse de  Säbnich  que quelques décombres et cette histoire.

La jeune fille du Danube (Die Sage von der Donauweibl)

La « Donauweibl » apparaît comme une aimable et belle jeune fille avec de longs et magnifiques cheveux, la tête et les vêtements ornés de fleurs. Elle est tantôt bonne, tantôt perfide. Parfois, elle prévient les mariniers et les pêcheurs  en cas de tempête et de gros temps sur le fleuve. En cas de crue, elle indique aux navires la bonne direction. Elle se dresse sur le «  Gransel » (Kranzel) ou à la proue du navire et peut dissiper la brume sur le fleuve. Son merveilleux chant, dont personne ne comprend le sens, saisit les hommes d’admiration. Ils en oublient parfois leur gouvernail, font naufrage et se noient.

L’ermite de l’île de Wörth (Der Einsiedler auf der Insel Wörth)

Un joli conte est associé à la grande et belle croix de l’île de Wörth, visible de loin et bien connue autrefois des passagers des bateaux à vapeur.

L’histoire se déroule en 1540 : un comte du Tyrol voulait faire un beau voyage vers la ville de Vienne avec son épouse. Ils montèrent sur un bateau avec de nombreux passagers, descendirent l’Inn puis le Danube et s’approchèrent des redoutables tourbillons du Strudengau. Dès la ville de Grein, on avait prévenu le capitaine du navire qu’il fallait embarquer un pilote pour traverser les tourbillons sans encombre, mais le fier commandant du bateau refusa la proposition, prétextant que c’était inutile et qu’il avait déjà traversé bien des endroits difficiles. On entendit bientôt le mugissement de l’eau agitée et de l’écume blanche commença à recouvrir le pont du bateau. Le commandant regardait avec dédain la surface de l’eau. Il ne pouvait naturellement pas voir les différents récifs qui se cachaient insidieusement sous les vagues. Suite à un choc et à un craquement brutal, de l’eau pénétra à travers les planches fendues. Le navire se mit à à tourner sur lui-même, la proue pencha et, en quelques minutes, comme attirée par des forces souterraines entraînant de nombreuses personnes effrayées vers le fond du navire ! Juste après, on vit un homme sortir la tête du tumulte des flots et, à grand-peine, tenter et parvenir à secourir un passager inconscient en le ramenant sur la plage de l’île de Wörth toute proche.

IIe de Wörth Bartlett  Bv

Ile de Wörth en Strudengau, gravure de Bartlett

Le passager sauvé de la noyade était le comte du Tyrol et le sauveteur son valet. Lorsque le comte reprit connaissance et qu’il ne vit ni son épouse, ni l’équipage ni les autres voyageurs, ni le bateau, il comprit qu’il s’était noyé et abasourdi par l’immense douleur d’avoir perdu sa chère épouse, il décida de ne plus quitter ces lieux. Il désirait y vivre et y mourir comme un ermite. Le comte vécut en effet pendant 12 années avec son valet sur l’île. Ce dernier  apporta son aide à un paysan qui s’était installé sur l’île. Le comte avait quant à lui élu domicile dans les ruines du château de Wörth et, lorsqu’un bateau descendait le Danube en provenance de Grein, il montait sur la tour et, par des gestes et des appels éloquents, avertissait l’équipage de la présence des dangers du courant et leur indiquait précisément où passer en toute sécurité. C’est ainsi que l’« ermite de l’île de Wörth » devint une personnalité bien connue de tous les marins qui n’hésitaient pas à remercier de ses services le pauvre homme en lui offrant de nombreuses provisions.

La comtesse que le pauvre comte pensait noyée pendant le naufrage, était en fait restée en vie grâce au merveilleux effet de la providence. Évanouie seulement, ses poumons avaient été vidés de leur eau à Sarmingstein. Des gens bienveillants s’occupèrent de son corps inanimé. En la regardant de plus près, ils remarquèrent toutefois que la comtesse respirait encore et ils parvinrent par miracle à la réanimer. Elle fut amenée à l’hôpital de Saint-Nicolas où elle reprit des forces grâce à des soins attentionnés, de sorte qu’elle put reprendre son voyage. Mais elle ne se rendit pas chez son frère à Vienne. Après avoir remercié et largement récompensé ses sauveurs, elle rentra prudemment au Tyrol où elle vécut retirée dans le deuil de son mari qu’elle pensait noyé.

La nouvelle qu’un ermite s’était installé sur l’île de Wörth  à proximité des redoutables  tourbillons de la Strudengau, si dangereux pour la navigation, ermite qui avait failli lui-même mourir à cet endroit de nombreuses années auparavant, était parvenue par l’intermédiaire des bateliers qui naviguaient sur l’Inn dans le Tyrol, aux oreilles de la comtesse. Elle se demanda alors si l’ermite n’avait pas par hasard des informations sur ce terrible naufrage d’il y avait a 12 années. Elle  lui envoya son valet qui, longtemps après, revint avec l’étrange message selon lequel l’ermite serait bien le comte qui était porté pour mort depuis longtemps ! La comtesse se rendit alors rapidement sur l’île de Wörth. Le comte et son épouse tombèrent en larmes dans les bras l’un de l’autre et  retournèrent alors dans leurs propriétés du Tyrol. En souvenir du sauvetage de ce naufrage, ils firent ériger sur l’île de Wörth cette belle croix en pierre que l’on peut encore voir aujourd’hui.

Le conte de la tour du diable (Die Sage vom Teufelsturm)

La tour du diable se dressait sur la façade ouest du château en ruine de Werfel. Une grosse chaîne y était attachée. Elle permettait de fermer le Danube lorsque les marins n’avaient pas payé auparavant. S’ils ne pouvaient pas payer, ils étaient jetés dans le cachot de la tour du diable ou noyés. Même lorsque la tempête déchaînait les flots contre le mur du rivage, on pouvait entendre encore leurs complaintes. Aucun navire ne longeait ce mur noir sans toucher un crucifix pour se protéger contre les mauvais esprits.

Selon le conte, un fantôme, un moine noir ou gris rôdait dans cette tour du diable. Ce moine est également apparu en 1502 devant l’empereur Maximilien Ier au château de Werfenstein où il passait la nuit. Il s’est manifesté deux fois parmi les vassaux mais fut seulement visible de l’empereur, et lui fit signe de le suivre. Après une longue hésitation, l’empereur partit derrière lui. À peine était-il sorti de la salle que le plafond s’écroula. Il fut sauvé tandis que le moine noir avait disparu. En guise de reconnaissance, l’empereur ordonna de dire une messe sacrée à l’église de  Struden.

L’église Notre-Dame de Struden

Comme l’atteste un document de l’ancien tribunal libre de Struden du 16 novembre 1790, l’empereur Maximilien est effectivement le fondateur de l’église Notre-Dame de Struden. Il entendait en effet offrir aux mariniers et aux transporteurs de sel qui remontaient et descendaient le fleuve la possibilité d’écouter une messe à cet endroit les dimanches et les jours fériés. Il d’ailleurs lui-même fait dire une messe en 1502, laquelle devait être répétée tous les ans le jour de son sauvetage, financée par le percepteur impérial et royal des péages et comptabilisée dans les dépenses. Le maître-autel de cette chapelle a été financé par les charpentiers de marine de Struden et différents bienfaiteurs. L’office religieux a été confié à un  prêtre de Saint- Nicolas ou, en cas d’empêchement, à un moine franciscain de Grein les siècles suivants. Durant l’automne, 52 messes sacrées ont été dites dans cette église Notre-Dame conformément aux engagements.

En 1784, sur ordre de l’empereur Joseph II, cette église a été fermée au culte. Le nouveau propriétaire l’a transformée en logements, son actuelle fonction. Le maître-autel avec le tabernacle a rejoint l’église paroissiale de Saint-Nicolas tout comme la statue de la vierge Marie, les vêtements liturgiques, le ciboire, les chandeliers et le linge d’église. Le petit orgue est par contre revenu à l’église de Klam. Les deux cloches ont été transportées à Kreuzen. Cette ancienne église gothique de mariniers se reconnaît aujourd’hui encore par son extrémité polygonale sous forme de tourelles et ses fenêtres maçonnées en ogive.

Devant l’ancienne église se trouve une petite place où se dressait autrefois le symbole de la justice du marché et du tribunal libre, le Pranger, aujourd’hui à tort au château de Werfenstein auquel avoir il n’appartient pas et où il ne s’est jamais trouvé par le passé.

Un bateau de pèlerins sombrait  à hauteur de  Struden lors d’une tempête en faisant route vers la basilique de  Maria Taferl. Une messe fut donnée dans l’église et le prêtre demanda si quelqu’un dans l’assemblée n’avait pas commis une mauvaise action. Une paysanne se souvint alors avoir cousu son tablier le lundi de la Pentecôte. On lui versa de l’eau et la tempête s’arrêta.

Sources : Josef Petschan, Contes et curiosité du Strudengau, 1929

Traduction et adaptation :
Yves Minsart et Eric Baude

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