L’abbaye de Klosterneuburg (Basse-Autriche) et la légende de sa fondation

Vue de Klosterneuburg et du Danube depuis la colline du Kalhenberg, gravure sur cuivre de Peter Schenck l’Ancien (1660-1711), 1702

  Une communauté de chanoines séculiers s’installe tout d’abord au sein de la nouvelle forteresse et résidence des Babenberg construite par le margrave Léopold III dit le Pieux (1073-1136) au sommet de la colline du Leopoldsberg, un lieu déjà habité depuis l’Antiquité et sur lesquels les Romains avaient vraisemblablement édifié un de leurs nombreux forts destinés à protéger la frontière de l’empire (Limes). Il semblerait que le début de la construction de l’abbaye de Neuburg date de 1114 mais il est possible, si l’on en croit certains documents, que celle-ci soit plus ancienne. Léopold III qui a du renoncer entretemps pour des raisons politiques et religieuses à son projet d’établir un siège épiscopal dote généreusement le couvent initialement occupé par des chanoines séculiers et qui est transformé en 1133 en une abbaye augustinienne. Le bienheureux Hartmann (1090-1164), connu pour ses réformes, futur évêque de Brixen, en devient premier prévôt. Après que le margrave Léopold eut remis le monastère au siège apostolique, le pape Innocent II le prend sous sa protection pontificale en 1137. Le prévôt Hartmann fonde à côté du monastère seigneurial, un couvent pour les chanoinesses augustines dont l’église est dédiée à sainte Marie-Madeleine. Le financement de la fondation du couvent aurait été assuré par la fortune de la margrave Agnès, considérée comme la fondatrice du couvent.

Abbaye de Klosterneuburg, photo droits réservés

L’abbaye est alors étroitement liée au cercle réformateur de Salzbourg et devient un soutien pour la réforme de l’Église passant sous l’influence de l’éminent théologien Gerhoch von Reichersberg (1092?-1169?) qui défend une théologie orientée vers la Bible et les Pères de l’Eglise et se montre critique envers la scolastique naissante. Cette théologie biblique apparait dans la décoration de la chaire de Nicolas de Verdun (vers 1130-vers 1205), transformée par la suite en autel de Verdun.
Un des trésors de l’abbaye, un chandelier à sept branches provenant de Vérone, acheté par Léopold III pour la collégiale est encore plus ancien. Les éléments de l’abbaye de Klosterneuburg qui remontent à l’époque de Léopold III de Babenberg se retrouvent dans l’église collégiale baroquisée ultérieurement, dans le palais dans la cour Léopold (Leopoldihof) lui aussi baroquisé par l’architecte italien Donation Felice d’Allio (1671-1760) ainsi que des parties du cloître médiéval. Les reliques de Léopold III, dans la chapelle qui lui est consacrée sont présentées chaque année lors de la fête de saint-Léopold, le 15 novembre. Afin de familiariser la population avec l’histoire de la famille du margrave après sa canonisation (1485), l’abbaye de Klosterneuburg a commandé au peintre originaire d’Ulm Hans Part (1480/88-1526/29) le tableau généalogique de la dynastie des Babenberg. Ce tableau, peint entre 1489 et 1492, ainsi que d’innombrables autres trésors religieux sont conservés dans le musée de l’abbaye.

 Henri II, Jasomirgott, détail de l’arbre généalogique des Babenberg peint par Hans Part ; la scène se passe sur le Danube, photo domaine public

L’importance exceptionnelle de cette abbaye est confirmée par sa prodigieuse transformation au XVIIIe siècle. Conformément au modèle espagnol de l’Escorial, l’empereur Charles VI de Habsbourg (1711-1740), soucieux d’en faire l’équivalent mais qui décède avant que les travaux, d’un coût colossal supportés par l’abbaye, ne s’achèvent, avait le projet grandiose de réaliser une somptueuse résidence seigneuriale monastique. Bien que les travaux aient été initialement à Donato Felice d’Allio, c’est l’architecte de la cour Johann Fischer von Erlach (1656-1723) qui est à l’origine de la surélévation du bâtiment existant du monastère, de la nouvelle architecture des façades et de la présence des coupoles monumentales ornées des couronnes de la maison des Habsbourg. L’architecture de la collégiale subit lors de travaux de restauration, de nouvelles transformations néogothiques au XIXe siècle selon le credo de l’époque.
L’abbaye augustinienne de Klosterneuburg qui traversa depuis sa fondation sans trop de dommages les aléas de l’histoire à l’exception des guerres napoléoniennes pendant laquelle elle est occupée à deux reprises et en partie pillée (y compris sa cave !) et dont une partie des objets en or et en argent seront fondus pour soutenir les finances en ruine de l’Autriche à l’issue des conflits, est demeurée, tout comme les abbayes danubiennes de Saint-Florian, de Melk et de Göttweig, un lieu culturel dynamique et un centre spirituel influent. Elle possède son propre vignoble et produit des vins de qualité.

Anton Bruckner à Klosterneuburg 
Le prévôt Josef Kluger (1865-1937) qui fut membre des chanoines augustins de Klosterneuburg tout comme du directoire de la Wiener Konzerthaus et qui participa activement à la vie musicale de la Vienne, fut un ami proche jusqu’à la mort du compositeur Anton Bruckner (1824-1896). Celui-ci a été accueilli à l’abbaye à de nombreuses reprises lors des fêtes religieuses de 1869 à 1894 et aimait à y jouer sur les orgues qui lui rappelaient peut-être celles de Saint-Florian. Il y compose vers 1886 son Ave Regina coelorum (WAB 8).

La légende de la fondation de l’abbaye
Cette légende apparaît pour la première fois au XIVe siècle.
Le margrave Léopold se tenait avec sa jeune épouse Agnès huit jours après la cérémonie de leur mariage en 1124, sur la terrasse du château que le souverain avait fait construire au sommet de la colline viennoise qui porte aujourd’hui son nom (Leopoldsberg) et où il avait fait transférer sa résidence de Melk.

Miniature de Léopold III d’Autriche, dit le Pieux, collection de l’abbaye de Klosterneuburg

Les deux jeunes fiancés devisait familièrement quand soudain un coup de vent violent arracha le voile de la tête de la jeune margravine et l’emporta au loin dans les airs. Agnès qui tenait à ce voile comme à la prunelle de ses yeux se désola de sa disparition. Aussi Léopold en personne et de nombreux serviteurs partirent immédiatement à sa recherche mais il leur fut impossible de le retrouver. Huit ans s’écoulèrent et la perte du voile fut oublié. Un jour que Léopold chassait dans une forêt des bords du Danube en amont de Vienne, ses chiens se mirent en arrêt devant un épais fourré. Lorsque celui-ci fut percé, on trouva une petite clairière près de laquelle poussait un sureau. Le précieux voile perdu par Agnès était accroché à l’une des ses branches, encore intact. Léopold, profondément pieux, vit dans ce miracle un message du divin. Se souvenant du voeux qu’il avait fait auparavant de fonder une abbaye, il choisit comme emplacement pour sa construction l’endroit où le voile avait été retrouvé, à proximité du Danube et au pied de la colline du Leopoldsberg.

Anton Hlavacek (1842-1926), vue sur Klosterneuburg, huile sur toile, 1873, collection de l’abbaye de Klosterneuburg

www.stift-klosteurneuburg.at

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour novembre 2022

Le retable de Nicolas de Verdun de l’abbaye de Klosterneuburg (Basse-Autriche)

   La réalisation ce chef d’oeuvre qui se trouve désormais dans la chapelle de saint Léopold, demanda une dizaine d’années. Achevé en 1181, l’autel sert à l’origine d’oeuvre décorative de la balustrade de la chaire de l’église abbatiale.

Anton Ziegler (1793-1869), abbaye de Klosterneuburg, lithographie, 1848, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Après l’incendie de 1330 (?) qui ravage l’église et provoque l’écoulement de la tour-lanterne éclairant la croisée du transept, l’œuvre, sauvée in-extremis par les moines qui l’aspergent, faute d’eau disponible, avec du vin blanc de leur propre vignoble (!), est restaurée en 1329 et transformée en un retable à volets tel qu’on peut le voir aujourd’hui.Tout d’abord exposé dans le maître autel de la nouvelle église baroquisée, le retable qui n’est plus au goût esthétique du jour, est relégué en 1714 dans une resserre de l’abbaye ce qui lui permettra d’échapper miraculeusement aux déprédations des troupes napoléoniennes en 1805 et 1809.

Photo domaine public

   Le retable comprend un total de 51 panneaux émaillés, disposés sur trois niveaux horizontaux illustrant les épisodes de l’Histoire sainte et la concordance de l’Ancien et du Nouveau Testament. D’un point de vue technique, l’œuvre est également un chef-d’œuvre exceptionnel. L’émail sur cuivre champlevé, extraordinairement résistant en raison de son point de fusion élevé, a survécu intact pendant plus de huit siècles et brille encore d’un éclat inaltéré.

L’importance artistique de l’autel est encore plus grande. Il s’agit de la première œuvre du haut Moyen-âge qui s’inspire délibérément du style antique classique pour atteindre une nouvelle proximité avec la nature. Nicolas de Verdun, dont ce retable est l’œuvre la plus ancienne qui nous soit parvenue, fait ainsi figure de précurseur du style gothique.
Nicolas de Verdun est également l’auteur de la châsse de Notre-Dame de Tournai (1205), et probablement de la châsse des Rois Mages de Cologne.

Klosterneuburg

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