Le Danube ottoman

« Contrafactur, wie der Türck Wien belagert, Anno 1529 » (titre original), plan du siège de Vienne en 1529 par les armées ottomanes, dessin d’Albert von Camesina (1806-1881) d’après Hans Guldenmund(t) et Ehrard Schön, collection du Wien Museum 

   « Le [bas] Danube (sous contrôle bulgare depuis la fondation du Deuxième Royaume bulgare en 1187) était d’importance militaire, stratégique et économique pour les Ottomans. Ils y accédèrent par le nord en conquérant le royaume bulgare de Târnovo (1393) et la principauté bulgare de Vidin (1396). Le fleuve devint ainsi une frontière naturelle entre l’Empire ottoman et les principautés roumaines de Valachie et de Moldavie. Conscients de son importance stratégique, à l’image des Romains et de leur célèbre Limes, les Ottomans créèrent dès les premières conquêtes une ligne de défense formée de lieux fortifiés le long de la rive méridionale (droite) du Danube. Les forts de la rive droite (comme Silistra, Nicopolis et Vidin) servirent de bases militaires pour de nouvelles campagnes au nord et au nord-ouest et de remparts contre les attaques venant de la rive opposée. Les premières provinces ottomanes danubiennes méridionales apparaissent à la fin du XIVe siècle : les sancak [sous-division administrative de l’Empire ottoman] de Silistra,

Carte ottomane du Danube, (Celabi ?)

Nikopol (Nicopolis) et Vidin rattachées au beylerbeyilik [province de l’Empire ottoman] de Roumélie [ensemble des territoires ottomans dans les Balkans]. Vers 1419-1420 d’autres importantes places fortes du Danube inférieur (Giurgiu/Yergögi, Turnu/Holovnik sur la rive septentrionale) devinrent ottomanes. La flotte ottomane (danubienne) occupa brièvement le centre commercial moldave de Chilia (Kilia) sur la rive gauche du bras septentrionale dans le delta du Danube. À la même époque, la forteresse de Cetatea Alba (Akkerman) sur la mer Noire à l’embouchure du Dniestr est attaquée par les Ottomans. Ils conquièrent le port génois de Caffa en Crimée (1455), puis les ports portiques d’Azov (1473), Copa et Anapa (1479). En 1484, la conquête de Kilia et Akkerman leur assure le contrôle définitif du delta danubien. C’était autant de pas vers la transformation de la mer Noire en lac ottoman. Les prises de Belgrade (1521), Mohács (1526), Buda (1540-1541), Brǎila (1538-1540) et Esztergom (1543) font des Ottomans les seuls maîtres du Danube d’Esztergom à la mer Noire. La forteresse de Tighina (Bender) sur le Dniestr (annexée en 1538) renforçe la voie fluviale du Danube par la voie militaire terrestre des Tatars.

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Esztergom en 1543 sur une miniature turque

   En même temps le Danube se transforme en une ligne naturelle le long de laquelle se succèdent d’ouest en est une grande partie des provinces européennes ottomanes : Esztergom, Budin, Srem, Smederovo (Semendire), Mohacs, Vidin, Nikopol, Silistra et les pays tributaires de la Valachie, Transylvanie et Moldavie, sur les deux rives.
La voie fluviale du Danube était d’intérêt commercial, économique et militaire pour les Ottomans. Les ports de Chilia, Brăila, Silistra, Nikopol, Vidin, Smederovo, Golubac, Belgrade et Buda étaient parmi les plus fréquentés. Le Danube – sur lequel débouchaient de nombreuses voies terrestres – reliait l’Europe centrale aux Balkans, aux territoires au-delà de la mer Noire et la Méditerranée. La perception des revenus des échelles, qui allaient à l’État ottoman fut confié au defierdalik du Danube (Tuna defierdaliḡi, créé en 1583, supprimé en 1627-1628).

Semlin (Zemun), 1608

   Les îles du fleuve devinrent probablement ottomanes parallèlement à la conquête des territoires riverains. La documentation ottomane les cite à partir du XVIe siècle. Les animaux ne pouvaient y passer qu’en hiver. Inexploitables durant les longues périodes d’inondation, on pouvait en été y pratiquer labour, culture potagère et viticulture. Leur exploitation étant ainsi liée aux conditions climatiques, elles n’étaient pas systématiquement exploitées et furent longtemps non fiscalisées. L’installation de populations sur les îles visait le renforcement de la sécurité du trafic fluvial, non un profit économique.

Plan ottoman du siège de Vienne en 1683

   Les Ottomans attachèrent une grande importance militaire au Danube défendu par trois capitaineries fluviales à Buda, Smederovo et Hirsova, chacune commandée par un kapudan [amiral] portant le titre mirliva-yt Tuna [capitaine du Danube]. Il n’y avait pas un commandement central du Danube. Les capitaineries étaient sous le contrôle des beylerbey (gouverneurs) régionaux. La sécurité du tronçon entre les Portes-de-Fer et la mer Noire était confiée aux voïvodes de Valachie et Moldavie. La flotte du Danube évoluait en fonction des besoins militaires : 80-100 bâtiments lors de l’expédition de Varna ; après 1699, elle compta 55 bâtiments et 10 navires de transport. En outre, la plupart des places fortes (Vidin, Nikopol, Silistra, Smederovo, Ruse) avaient des flottilles pour le transport et contre les incursions d’ennemis ou de brigands.

Antoine du Chaffat (170?-1740) : plan de la forteresse de Baba Vida (Widdin), gravé à Augsburg vers 1740

En 1853, on cite 15 bâtiments pour celle de Vidin et 25 pour celle de Rusçuk (Ruse). Silistra avait perdu la sienne après 1828-1829. Des chantiers navals et des arsenaux existaient dans les principales échelles [ports fluviaux] : Vidin, Ruse, Nikopol, Silistra.

Sistova (Svishtov) à l’époque ottomane, gravure d’Adolph Kunike (1777-1838), vers 1825

   À partir de 1686, l’Empire Ottoman commence à perdre ses territoires danubien et le contrôle du fleuve. Buda fut la première place reconquise par les armées du Saint Empire Romain germanique. Désormais le Danube fut la principale ligne de défense contre les offensives russes aux XVIIIe et XIXe siècles.

Ada-Kaleh

Le Traité de Berlin (1878) fit perdre aux Ottomans toutes leurs possessions danubiennes, à l’exception d’Ada-Kaleh, oubliée (?) par les signataires et que l’Empire ottoman conservera jusqu’au traité de Lausanne (1923) avant qu’elle ne soit intégrée à la Roumanie et disparaisse dans les flots du lac de retenue de la centrale hydroélectrique de Djerdap.

Ayşe Kayapınar, « Danube », in François Georgeon, Nicolas Vatin, Gilles Veinstein (sous la direction de) Dictionnaire de l’empire Ottoman – XVe-XXe siècle, Fayard, Paris, 2015, pp. 329-330.

Autres sources :
Ayşe Kayapınar, « Les îles ottomanes du Danube au début du XVIe siècle, Autres îles ottomanes », in Nicolas Vatin, Gilles Veinstein (sous la direction de), Insularités ottomanes, Institut Français d’Études Anatoliennes, Maisonneuve et Larose, Paris,     

Le Danube ottoman : Ada-Kaleh (I)

« Les femmes de l’île chantent des chansons traditionnelles. Elles essaient de chanter dans des tonalités plus élevées en faisant vibrer leurs voix cristallines […]. Les pêcheurs fredonnent des airs de récitatifs qu’ils terminent par des fins de phrases aiguës. […]. Puis le soir vient et Ada-kaleh s’élève doucement à travers la phosphorescence de l’eau. »
Tout comme l’ancienne et proche cité roumaine d’Orşova et les îles Poreci, érigée à l’emplacement de la colonie romaine de Tierna et qui marquait la fin de la voie trajane, prouesse technique et humaine taillée dans les rochers le long du fleuve par les armées romaines, la minuscule mais singulière île danubienne d’Ada-Kaleh (1,7 km de long sur 500 m de large) fut recouverte en 1970 par les eaux d’un lac artificiel, conséquence de la construction du premier des deux imposants barrages/centrales hydroélectriques roumano-serbe des Portes-de-Fer, Djerdap I.

Cette île en forme de croissant au milieu du grand fleuve, formée par les sédiments d’un affluent de la rive gauche roumaine, la rivière Cerna, fut submergée par la volonté des dictateurs roumains Gheorghe Gheorghiu-Dej (1901-1965) et Nicolae Ceauşescu ( 1918-1989) qui ne voyaient dans cette île « exotique » qu’un désuet et encombrant souvenir de la longue domination ottomane sur les principautés danubiennes de Moldavie et de Valachie. L’histoire de cette île remonte jusqu’à l’antiquité et à la mythologie grecque. Elle portait avant l’arrivée des turcs sur l’île au XIVe siècle encore, semble-t-il, son nom grec d’origine, Erythia. Hérodote la mentionne sous le nom de Cyraunis. Les chevaliers teutoniques la baptisèrent Saan. L’île répondit aussi aux noms de Ducepratum, l’île ville Ata / Ada, l’Ile forteresse, Ada-Kale, Ada-i-Kebir, l’île d’Orsova, la Nouvelle Orsova, Karolina, Neu Orsova… Les Serbes la mentionnent sous le nom d’Oršovostrvo, les Hongrois la nomment Uj-Orsova sziget et les Roumains continuent à l’appeler de son nom turc Ada-Kaleh (l’île fortifiée).

La vieille Orsova, la Nouvelle Orsova et les récifs en aval, dessin du XVIIIe siècle

Certains archéologues supposent que l’empereur Trajan lors de la guerre daco-romaine de 101-102, aurait traverser le Danube avec ses légions juste à l’endroit où se trouvait l’île, après avoir fait construire un pont de bateaux qui s’appuyait sur celle-ci. L’existence d’un canal de navigation pourrait confirmer qu’Ada-Kaleh, de par sa position stratégique pour la défense de l’accès au canal, devait être déjà peuplée durant les Ier et IIe siècles après J.-C.1
Pour l’archéologue serbe Vladimir Kondic, la forteresse romaine de Ducepratum ou Ducis pratum, utilisée du IVe au VIe siècle, aurait été construite sur l’île-même.2
   « Une légende populaire de la région des Portes-de-Fer raconte qu’Hercule a séparé des rochers au lieu dit « Babakaï » ouvrant de ce fait les gorges du fleuve qui s’écoule vers la mer Noire. Les Valaques croient à un être surnaturel qu’ils appellent Dzuna, terme ressemblant beaucoup au mot Danube. Dzuna habite dans les profondeurs des eaux, sort de l’eau pour se laisser porter par le vent quand il souffle et on entend alors la musique de flûtes. Vue de la falaise, l’île d’Ada-Kaleh ressemblait énormément par sa forme à un dragon dont la tête plongeait dans les profondeurs de Danube. Et selon de nombreuses croyances populaires de la région des Portes-de-Fer, on croit que la carpe, à partir d’un certain âge acquiert des ailes et sort de l’eau pour se transformer en dragon, d’où probablement la légende d’un combat mystique entre le héros populaire serbe Baba Novak et un terrible dragon de la région des Portes-de-Fer. Baba Novak coupa la tête du dragon qui dégringola de la colline et laissa des traces de sang  formant la rivière Cerna sur  la rive gauche confluant avec le grand fleuve près de l’île Saan-Ada Kale. L’origine du mot Saan renvoie au mot sang en latin et roumain, d’où une légende racontant que  l’île aurait été créée soit à partir de la tête en sang du dragon, soit à partir de gouttes de ce sang versé à l’endroit où la rivière Cerna se jette dans le Danube. »5
L’île est mentionnée sur une carte autrichienne de 1716 sous le nom de Carolaina.6

Plan de l’île d’Orsova, Nicolas de Sparr : Atlas du Cours du Danube avec les plans, vues et perspectives des villes, châteaux et abbayes qui se trouvent le long du cours de ce fleuve depuis Ulm jusqu’à Widdin dessiné sur les lieux, fait en MDCCLI.TM (1751), collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche de Vienne

Les avantages de l’emplacement stratégique de l’île permettant de contrôler la navigation sur le fleuve à un endroit où la largeur de celui-ci est restreinte en raison du relief traversé, sont remarqués par les armées de l’empire des Habsbourg qui, après avoir repoussé les Turcs au XVIIsiècle, la dote d’un solide dispositif de fortifications afin de se prémunir contre de nouvelles menaces ottomanes, transformant peu à peu l’île à chacune de leurs occupations, en une sorte de  « Gibraltar » de l’occident en Europe orientale. Mais en 1739, suite au Traité de Belgrade entre l’Autriche et l’Empire ottoman, négocié avec l’aide de la France, l’île est rendue à la Sublime Porte ainsi que la Serbie et Belgrade. Elle sera difficilement reconquise par l’Empire autrichien en 1790 lors d’une nouvelle guerre austro-turque et demeurera par la suite ottomane jusqu’en 1918.

Ada Kaleh (Neu Orsova) sur la carte de Pasetti

Elle fut étonnement (volontairement ?) un des « oublis » des négociations du Congrès de Berlin (1878). Occupée de force par les armées austro-hongroises au moment de la Première guerre mondiale, Ada-Kaleh devient officiellement un territoire roumain suite au Traité de Lausanne (1923). Les autorités du royaume de Roumanie laissent la jouissance de l’île à la population turque insulaire tout en lui donnant un statut fiscal avantageux, statut qui encourage la contrebande de diverses marchandises.

Elles la dotent en même temps de nouvelles infrastructures, construisent une école officiant en roumain et en turc, une église orthodoxe, une mosquée, une mairie, un bureau de poste, une bibliothèque, un cinéma, des fabriques de cigarettes, de loukoums, de nougats, des ateliers de couture et y installent même une station de radio !

Intérieur de la mosquée

La réputation grandissante de l’île lui permet d’attirer alors de nombreux visiteurs au nombre desquels le roi Carol II de Roumanie, des dignitaires du régime communiste et des curistes de la station thermale proche de Băile Herculane (Herkulesbad, les Bains d’Hercule). On raconte aussi que des tunnels auraient été creusés et remis en service par des trafiquants de marchandises sous le fleuve depuis l’île vers la rive droite yougoslave6. Les habitants y vivent de la fabrication de tapis, de la transformation du tabac, de la fabrication du sucre oriental rakat, d’autres produits non imposés, du tourisme et profitent sans doute aussi de diverses contrebandes.

Boite de lokoums « La favorite du sultan » d’Ada-Kaleh

Il ne reste qu’un peu moins d’un demi-siècle avant sa disparition définitive, rayée de la carte par la dictature communiste. Mais qui sait si Ada-Kaleh dont le minaret de la mosquée réapparaît parfois en période de basses-eaux du Danube, comme pour rappeler sa présence silencieuse sous les eaux assagies par la construction du barrage, ne redeviendra pas un jour ce qu’elle fut autrefois ?

Ada-Kaleh, photo Rudolf Koller, 1931, collection Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Informés du projet mégalomane les habitants turcs commencent à déserter « l’île sublime » bien avant le début des travaux du barrage. Certains choisissent de repartir en Turquie, d’autres s’installent dans la région de la Dobroudja, à Constanţa qui a conservé un quartier  turc ou à Bucarest, attendant vainement la réalisation de la promesse du gouvernement roumain d’être rapatriés avec le patrimoine d’Ada-Kaleh sur l’île toute proche en aval de Şimian (PK 927). Mais le projet de second barrage en aval, près de Gogoşu, (PK 877) qui commence dès 1973 et dont le lac de retenu aurait du à son tour noyé cette terre d’accueil, décourage les habitants de s’y installer. Il reste encore aujourd’hui sur cette petite île abandonnée, au milieu d’une végétation abondante, des ruines de ce nouveau paradis turc perdu. Des villages voisins serbes et roumains des bords du fleuve, Berchorova, Eșelnița, Jupalnic, Dubova, Tufari, Opradena, l’ancienne Orşova, d’autres îles des environs d’Ada Kaleh, des sites archéologiques remarquables, subissent le même sort.

L’île de Şimian (PK 927) avec ses quelques vestiges mais sans le charme de sa soeur Ada-Kaleh, photo © Danube-culture, droits réservés

Quelques monuments et maisons furent malgré tout reconstruits sur l’île de Simian mais l’architecture et l’ambiance insulaire ottomane unique des petits cafés, des ruelles pittoresques, de la mosquée à la décoration élégante, des bazars turcs d’Ada-Kaleh, de ses ruelles pittoresques et de ses jardins parfumés, disparurent dans les flots de la nouvelle retenue.

Le bazar d’Ada-Kaleh en 1912

« Je me souviens encore de l’odeur du tableau Ada-Kaleh quand je sautais de mon lit. L’île verte avec son minaret jaune pâle […] et la femme turque peinte au premier plan lévitait sur les profondeurs vert Nil du Danube […] Ma chambre était pleine jusqu’au plafond de cette odeur d’huile de lin et quand j’ouvrais la fenêtre, je le voyais littérairement se déverser et couler en cascades le long des cinq étages de façade rugueuse de notre immeuble en préfabriqué… »
Mircea. Cărtărescu, « Ada-Kaleh, Ada-Kaleh », Fata de la marginea vieţii, povestiri alese, Humanitas, Bucarest, 2014

Notes : 
1 Srdjan Adamovicz, « Ada Kaleh histoire et légende d’une Atlantide danubienne »
https://doi.org/10.4000/cher.13140
2 idem

3 idem
4 idem
5 Cartarescu Mircea « Ada Kaleh, Ada Kaleh (Vallée du Danube/Roumanie) », dans Last andLost, Atlas d’une Europe fantôme, sous la direction de Katharina Raabe et Monika Sznajderman. Traduit du roumain par Laure Hinckel, Éditions Noir sur Blanc 2007, p. 155-173, cité par Srdjan Adamovicz, dans « Ada Kaleh histoire et légende d’une Atlantide danubienne », opus citatum.
6 Tunnels sous le Danube : un secret non résolu
L’infatigable voyageur M.T. Romano raconte que, dans l’entre-deux-guerres, on pouvait encore voir des traces des tunnels depuis les rives du Danube du côté serbe. Il affirmait que, selon les habitants, une autre galerie communiquait avec la rive roumaine et concluait que de tels travaux avaient dû soulever de nombreuses difficultés. Les murs de la forteresse, d’une épaisseur maximale de 25 mètres, avaient résisté, en 1737, pendant 69 jours, aux deux sièges turcs. En 1810, les drapeaux russes sont hissés brièvement sur l’île par le bataillon dirigé par Tudor Vladimirescu.

Eric Baude  pour Danube-culture, mis à jour avril 2024, © droits réservés

Au revoir Adah-Kaleh, photo de 1964

Adah-Kaleh, 1964

Sources :
ADAMOVICZ, Srdjan, « Ada Kaleh histoire et légende d’une Atlantide danubienne »
https://doi.org/10.4000/cher.13140
LORY, Bernard, « Ada Kale », Balkanologie, VI-1/2, décembre 2002, p. 19-22. URL : http://balkanologie.revues.org/437
MARCU, P. « Aspects de la famille musulmane dans l’île d’Ada-Kaleh », Revue des Études Sud-Est Européennes, vol. VI, n°4, 1968, pp. 649-669
NORRIS, Harry T., Islam in the Balkan, religion and society between Europe and the Arab world, Columbia (S.C.) University of South Carolina Press, Columbia, 1993

ŢUŢUI, Marian, Ada-Kaleh sau Orientul scufundat (Ada Kaleh ou l’Orient englouti), Noi Media Print, Bucureşti, 2010
VERBEGHT, Pierre, Danube, description, Antwerpen, 2010
https://en.wikipedia.org › wiki › Ada_Kaleh
Ada Kaleh, an Ottoman Atlantis on the Danube
Ada-Kaleh: the Balkan Island Where People Once Lived with no State or Masters, Petar Georgiev Mandzhukov’s memoir Harbingers of Storm (Sofia: FAB, 2013)
Ada Kaleh: the lost island of the Danube – photogallery

Au revoir les enfants, au revoir Adah-Kaleh…

 Documentaires :
The Turkish Enclave of Ada Kaleh, documentaire de Franck Hofman, Paul Tutsek et Ingrid Schramme pour la Deutsche Welle (en langue anglaise)
https://youtu.be/pNOLbkE4524
Le dernier printemps d’Adah Kaleh (1968) et Adah Kaleh, le Sérail disparu (en roumain)
npdjerdap.org

 

Patrick Leigh Fermor : « quelques réflexions à la table d’un café, entre le Kazan et les Portes-de-Fer »

D’impressionnants et nombreux bateaux de croisière franchissent désormais cette succession de défilés assagis grâce au lac de retenu de la centrale hydro-électrique qui remonte loin, très loin et dont l’influence se fait sentir jusqu’à 150 km en amont. Ces défilés furent aussi, avant de devenir territoires roumains (rive gauche) et serbes (rive droite). pendant plusieurs siècles, des lieux d’affrontements entre l’Empire ottoman et le Saint Empire romain germanique dont faisaient partie le royaume de Hongrie et l’archiduché d’Autriche.

« Le progrès a aujourd’hui immergé l’ensemble de ce paysage. Un voyageur assis à ma vieille table sur l’embarcadère d’Orşova serait obligé de l’envisager à travers un gros disque de verre monté sur charnière de   cuivre ; ce dernier encadrerait une perspective de boue et de vase. Le spectateur serait en effet chaussé de plomb, coiffé d’un casque de scaphandrier et relié par cent pieds de tubes à oxygène à un bateau ancré dix-huit brasses plus haut. Parcourant un ou deux milles vers l’aval, il se traînerait péniblement jusqu’à l’île détrempée, au milieu des maisons turques noyées ; vers l’amont il trébucherait entre les herbes et les éboulis jonchant la route du comte Széchenyi pour discerner de l’autre côté du gouffre obscur les vestiges de Trajan ; et tout autour, au-dessus et en-dessous, l’abîme sombre baillerait, les rapides où se précipitaient naguère les courants, où les cataractes frémissaient d’une rive à l’autre, où les échos zigzaguaient le long des vertigineuses crevasses, étant engloutis dans le silence du déluge. Alors, peut-être, un rayon hésitant dévoilerait l’épave éventrée d’un village ; puis un autre, et encore un autre, tous avalés par la boue. Il pourrait s’épuiser à arpenter bien des jours ces lugubres parages, car la Roumanie et la Yougoslavie ont bâti l’un des plus gros barrages de béton et l’une des plus grosses usines hydroélectriques du monde entier, en travers des Portes de Fer. Cent trente milles du Danube se sont transformés en une vaste mare, qui a gonflé et totalement défiguré le cours du fleuve. Elle a supprimé les canyons, changé les escarpements vertigineux en douces collines, gravi la belle vallée de la Cerna presque jusqu’aux Bains d’Hercule. Des milliers d’habitants, à Orşova et dans les hameaux du bord de l’eau, ont du être déracinés et transplantés ailleurs. Les insulaires d’Ada Kaleh ont été déplacés sur une autre île en aval, et leur vieille terre a disparu sous la surface comme si elle n’avait jamais existé. Espérons que l’énergie engendrée par le barrage a répandu le bien-être sur l’une et l’autre rive, en éclairant plus brillamment que jamais les villes roumaines et yougoslaves, car, sauf du point de vue économique, les dommages causés sont irréparables. Peut-être, avec le temps et l’amnésie, les gens oublieront-ils l’étendue de leur perte.
D’autres ont fait mal, ou pis ; mais il est patent qu’on n’a jamais vu nulle part aussi complète destruction des souvenirs historiques, de la beauté naturelle et de la vie sauvage. Mes pensées vont à mon ami d’Autriche, cet érudit qui songeait aux milliers de milles encore libres que les poissons pouvaient parcourir depuis la Krim Tartarie jusqu’à la Forêt-Noire, dans les deux sens ; en quels termes, en 1934, avait-il déploré le barrage hydroélectrique prévu à Persenbeug, en Haute-Autriche : « Tout va disparaître ! Ils feront du fleuve le plus capricieux d’Europe un égout municipal. Tous ces poissons de l’Orient ! Ils ne reviendront jamais. Jamais, jamais, jamais !
Ce nouveau lac informe a supprimé tout danger pour la navigation, et le scaphandrier ne trouverait que l’orbite vide de la mosquée : on l’a déplacée pierre par pierre pour la reconstruire sur le nouveau site des Turcs, et je crois qu’on a soumis l’église principale au même traitement. Ces louables efforts pour se faire pardonner une gigantesque spoliation ont ravi à ces eaux hantées leur dernier vestige de mystère. Aucun risque qu’un voyageur imaginatif ou trop romantique croit entendre l’appel à la prière sorti des profondeurs ; il ne connaîtra pas les illusoires vibrations des cloches noyées comme à Ys, autour de la cathédrale engloutie : ou bien dans la légendaire ville de Kitège, près de la moyenne Volga, non loin de Nijni-Novgorod. Poètes et conteurs disent qu’elle disparu dans la terre lors de l’invasion de Batu Khan. Par la suite, elle fut avalé par un lac et certains élus peuvent parfois percevoir le chant des cloches. Mais pas ici : mythes, voix perdues, histoire et ouï-dire ont tous été vaincus, en ne laissant qu’une vallée d’ombres. On a suivi à la lettre le conseil goethéen : « Bewahre Dich von Raüber und Ritter und Gespentergeschichten », et tout s’est enfui… »

Patrick Leigh Fermor,  « La rançon du progrès ou « Quelques réflexions à la table d’un café, entre le Kazan et les Portes de Fer », in Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople (1933-1935), traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016

Danube-culture, mis à jour novembre 2023

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