Budapest et le Danube juif

Le pont des Chaînes en 1944, photo sources Fortepan/ Lissák Tivadar

Adam Biro : Deux roses rouges dans le Danube…

   Les croix-fléchées, les nazis hongrois ont pris le pouvoir effectif en octobre quarante-quatre, et à partir de ce moment aucune « maison protégée » (par la Croix-Rouge, les Chevaliers de Malte, la Suède, la Suisse, la Mongolie extérieure, le Botswana, les îles Salomon, tous ils voulaient nous sauver, on se demande comment il se fait que), aucun refuge n’était assez sûr pour les juifs de Budapest. (Ceux de la province étaient déjà déportés). Il était mortellement dangereux pour eux de se montrer dans la rue. Mon oncle Józsi voulait absolument aller chercher « des affaires » qu’il avait laissées dans une cave ou un appartement – je me souviens même du nom de la rue : Nap urca ; la rue du Soleil. Des « affaires » : manteaux d’hiver, pull-overs… Comme il était sourd, ma mère devait l’accompagner, au cas où… Mais ma mère n’tait pas prête ; elle était en train de me nourrir. Józsi était impatient ; aussi impatient de nature que mon père, moi. Il ne voulait – ne pouvait pas attendre ma mère, et mon grand-père a décidé d’aller avec son fils.
Ils ne sont jamais revenus.
De jeunes voyous, des croix-fléchées, les ont arrêtés place de l’Octogon. Un vendeur de journaux qui les connaissait de Nagyvàrad a crié : Ces deux-là, c’est des juifs, je les connais. Ils ont été emmenés dans un immeuble qui appartenait aux croix-fléchées ; ceux-ci n’en voulaient qu’à mon oncle (pourquoi ?) et étaient prêts à relâcher mon grand-père. Il a refusé de laisser seul son fils sourd. Ils ont été torturé (avec un rasoir, je le sais, je n’ai jamais osé le dire à personne parce que je ne voulais pas y penser, je n’osais pas imaginer la scène, même mes parents ne le savaient pas, Auer Anikó me l’a dit, mon grand-père a essuyé le sang sur le dos de son fils avec sa chemise), puis traînés près du Lánchíd [le pont aux Chaînes], le pont suspendu. Là, au bord du Danube, on les a attachés ensemble, et on a tiré sur l’un deux pour que le mort entraîne le vivant au fond de l’eau. Le père a-t-il entraîné le fils ? Ou le contraire ?
Comment peut-on encore croire en Celui qui a permis cela ? Qui l’a ordonné ?
J’ai encore vécu douze ans dans ce pays. Dans cette ville, pas très loin de ce pont. Mes parents plus de cinquante ans. Nous avons serré des mains , dit bonjour à des gens dans le bus, regardé dans des yeux, j’ai laissé poliment passer les personnes plus âgées que moi à la porte de la boulangerie, comme on me l’avait appris. Cinquante-quatre ans plus tard, je tape ce texte sur mon iBook, je me sens misérable, les larmes coulent silencieusement sur mon visage. Je renifle.
Le hasard a voulu qu’un voisin de notre rue ait été dans la même rafle mais lui, il a réussi à se défaire de ses liens et à sortir de l’eau glacée, je ne sais comment et il est venu nous dire tout cela, deux semaines plus tard.
[…]
Ce meurtre a eu lieu le 6 janvier 1945. Budapest devait être libéré par l’armée soviétique le 13 février, toute la Hongrie le 4 avril. La France était libre depuis longtemps. Le 6 janvier de chaque année, mes parents ont jeté deux roses rouges dans le Danube, et ma grand-mère Bíro a refusé jusque’à sa mort de traverser le fleuve. Quand elle était obligée d’emprunter l’un des ponts, pour se rendre de Pest à Buda, notamment à l’hôpital de mon père, elle fermait les yeux pour ne pas voir cette eau. Ce fleuve-là.

Adam Biro, Les ancêtres d’Ulysse, Éditions des P.U.F., Paris 2002, nouvelle édition, La chambre d’écho, Paris 2018, cité également dans Le goût de Budapest, textes choisis et présentés par Carole Vantroys, Mercure de France, Paris, 2005

Budapest et le pont aux Chaînes, 1945, sources photo Fortepan

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