La légende du « mur du diable » et la rose d’Aggsbach (Wachau)

Le mur du Diable

Les restes du Mur du diable, photo © Danube-culture, droits réservés

Le Mur du Diable
   C’était il y a longtemps, dans le temps où le diable exerçait un métier fort difficile où, pour gagner une âme, une seule âme qui bien souvent encore lui échappait, il prodiguait les trésors de ses grottes souterraines et opérait des prodiges. À présent, il n’a pas besoin de courir le monde, la bourse à la main, comme un racoleur. Il se repose de ses premières fatigues, comme un courtier qui a su se faire une bonne clientèle. Les âmes n’attendent pas qu’il vienne les chercher, elles vont d’elles-mêmes à lui et se font peu marchander.

Donc, en ces jours de splendides contrats diaboliques, il y avait en Wachau, aux châteaux-forts de Spitz et d’Aggstein, deux chevaliers épris à la fois de la même jeune fille. Celui d’Aggstein était le préféré de la demoiselle. Mais la timide jeune fille, n’osant se prononcer ouvertement entre deux puissants rivaux, déclara, pour prévenir une fatale collision, qu’elle épouserait celui qui remporterait le prix à un tournoi de Vienne. En même temps, elle priait ardemment le ciel de favoriser celui qu’elle aimait, et le ciel exauça ses prières.

Château de Spitz Bartlett

Ancienne forteresse Hinterhaus de Spitz/Donau, siège de la dynastie des Kuenringer et des Maissauer, gravure de W. H. Bartlett

Le sire d’Aggstein revenait de la capitale de l’Autriche, heureux de sa victoire, heureux surtout d’avoir conquis par sa couronne d’athlète son triomphe de fiancé. Pendant qu’il rêvait joyeusement à son mariage, son pauvre rival errait le soir sur les bords du Danube, dans l’humiliation de sa défaite et le désespoir de son amour.

Forteresse d’Aggstein, photo © Danube-culture, droits réservés

— Pourquoi cet air sinistre ? lui dit un petit homme d’une figure étrange qui tout à coup apparut devant lui. Il semblerait, à vous voir, que vous méditez quelque horrible projet.
— Oui, répondit le chevalier, je projette de me précipiter dans cette onde pour y ensevelir ma honte et ma douleur.
— Misérable idée ! reprit avec un sourire sardonique le Méphistophélès du Danube, je puis vous en donner une meilleure : je connais la cause de votre sombre résolution. En ce moment, votre rival navigue gaiement sur les flots au-devant de la riante petite tête d’enfant qu’on appelle « la rose d’Aggsbach ».
Que me donnerez-vous si, par l’effet de ma puissance, dont il est inutile de vous révéler le secret, je l’arrête ici même à son passage et vous ramène à celle que vous aimez ?
— Tout, s’écria le chevalier éperdu.
— Votre âme ?
— Mon âme, que j’allais vouer au démon du suicide.
— Très bien, c’est convenu. Cette nuit mon oeuvre, et demain votre mariage. Aussitôt le diable (car c’était le diable) se met à l’oeuvre et, de son bras magique, entasse pierre sur pierre, monticules sur monticules pour étendre sur le fleuve une barrière contre laquelle viendraient se briser toutes les chaloupes. Déjà il avait accompli une grande partie de son oeuvre maudite, il allait l’achever quand soudain le coq d’Aggsbach chanta.

Aggsbach

L’infernal pontonnier lui lança une flèche dans la tête. Mais au même instant le jour parut, et la lumière du  jour mettait fin à ses maléfices. La digue resta inachevée et le bateau du chevalier d’Aggstein put franchir l’obstacle sans encombre.

Le chevalier de Spitz se retira dans un couvent pour y expier, en de rudes pénitences jusqu’à la fin de ses jours, sa criminelle erreur, et, en mémoire de ce merveilleux événement, les habitants d’Aggsbach1 posèrent au faite de leur clocher un coq dont la tête est traversée par une flèche.

Note :
1 C’est en fait sur le clocher de l’église toute proche de Sankt Johann im Mauerthale que se trouve précisément le coq dont le corps est traversé d’une flèche.

Sankt Johann in Mauerthale (Saint-Jean-Baptiste) au bord du Danube, ancien haut-lieu de pèlerinage 

La forteresse d’Aggstein en Wachau : un haut-lieu des légendes danubiennes

Construite, dans sa partie la plus ancienne, à la fin du XIe et au début du XIIe siècle par Manegold III von Acchispach, elle tombe ensuite dans les mains de la dynastie des Kuenring von Aggsbach-Gansbach jusqu’à leur extinction au XIVe siècle.

   Une légende raconte qu’Hadmar III von Kuenring contrôlait et entravait selon son bon vouloir la navigation sur le fleuve à l’aide d’une solide chaîne de fer qu’il faisait tendre en travers du fleuve à l’arrivée des bateaux. Exaspéré par ses pratiques, le duc Friedrich II von Babenberg, duc d’Autriche (1211-1246) décida de s’emparer sans succès de la forteresse. C’est par la ruse qu’il réussit à mettre fin aux exactions d’Hadmar III von Kuenring. Un marchand de Vienne avec un bateau lourdement chargé de marchandises qui cachaient une troupe des soldats puissamment armés dans ses cales, fut arrêté par la chaine dressée en travers du fleuve. Le maître des lieux monta sur l’embarcation et les soldats s’en emparèrent. Ils rentrèrent à Wiener Neustadt avec leur précieux prisonnier. La vengeance du duc Friedrich II von Babenberg fut toutefois clémente puisque Hadmar III von Kuenring recouvra la liberté en échange de la restitution des biens dont il s’était emparé. Repentant, il serait mort en pèlerinage quelques années plus tard non loin de Passau.

Une des chaines qui servaient autrefois à entraver la navigation sur le Danube (collection du Musée de l’armée de Vienne), photo © Danube-culture, droits réservés

En 1429, la forteresse devient la propriété du conseiller ducal Jörg Scheck vom Wald (littéralement « La terreur de la forêt ») qui l’avait reçu des mains du duc Albrecht V de Habsbourg dit « le Sage » (1298-1358), ultérieurement duc d’Autriche sous le nom d’ Albrecht II. Délabrée, la forteresse est reconstruite à la demande de celui-ci. Une période sombre pour la forteresse car son propriétaire, surnommé « le mangeur de fer » (der Einsenfresser) ou le vengeur sanguinaire » (der Blutracher) s’illustre par son comportement particulièrement sanguinaire et malhonnête. Chargé, à partir de 1438, de contrôler la navigation des bateaux sur le Danube d’amont en aval et d’entretenir le chemin de halage pour les embarcations montantes, il ne peut s’empêcher d’abuser de ses fonctions et se met à rançonner tous ceux qui naviguent sur le fleuve et passent devant son château-fort. Georg von Stain (?-1497) s’empare la forteresse d’assaut en 1463. Aussi peu scrupuleux que son prédécesseur, il en est expulsé par Ulrich Freiherr von Graveneck en 1476. Le duc Leopold III de Habsbourg (1351-1386) reprend lui même Aggstein l’année suivante et y installe des locataires afin que les pillages et les pratiques de rançons cessent.

Ruines d’Aggsbach depuis le Danube (1820-1826) par Adolph Friedrich Kunike (1777-1838), collection privée

Aggstein va subir encore les assauts des troupes ottomanes au XVIe siècle qui l’incendient (1529). À nouveau rénovée en 1606 par Anna von Polheim-Parz, veuve du dernier locataire, elle est laissée ensuite à l’abandon jusqu’au XIXe siècle.

Ses ruines alimentent alors de nombreuses légendes. Elle devient ensuite un lieu de promenade et commencera a être restaurée à partir de 1930 par son nouveau propriétaire, la famille Seilern-Aspang.

Burgruine_Aggstein_Wachau

La forteresse médiéval d’Aggstein dominant le Danube, photo Danube-culture, droits réservés

La forteresse avec sa salle des chevaliers sa chapelle, sa taverne, ses tours et ses vastes murailles est accessible par une petite route escarpée depuis le hameau d’Aggstein en contrebas. Elle se visite et fait aujourd’hui l’objet de nombreuses manifestations culturelles et historiques. La vue sur la vallée du Danube en Wachau depuis la forteresse est exceptionnelle.

info@ruineaggstein.at
www.ruineaggstein.at

La légende du  jardinet des roses d’Aggstein

« Château en ruines, perché au sommet d’un rocher conique qui domine Aggsbach. Ce château, une des plus belles ruines féodales du Danube, était au XIIIe siècle, la terreur des voyageurs et des bateliers. Il avait alors pour propriétaire un seigneur-voleur nommé Schreckenwald, qui précipitait ses prisonniers par une trappe de fer dans un gouffre qu’il appelait Rosengartlein, son « petit jardin de roses ». Ce bandit périt sur l’échafaud. Mais il eut pour héritier, ou plutôt pour successeur Hadmar de Khuenringer, qui possédait aussi Dürrenstein [la forteresse de Dürnstein] avec dix autres châteaux-forts et qui fit regretter Schreckenwald. Son frère Leutold le secondait si bien dans tous ses crimes et ils inspiraient une telle terreur, qu’on les avait surnommés les limiers. »

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mise à jour 1er septembre 2020

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