Les Grecs, les Perses et les Macédoniens sur le delta du Danube

« Alors que l’Antiquité aborde la seconde moitié du VIIe siècle avant notre ère, les Grecs originaires de Milet, la fameuse cité maritime du littoral asiatique de la mer Égée, dirigent leurs navires vers les bouches de l’Istros [Danube] et fondent Istria, au sud, dans le voisinage du cinquième bras.

Spiridon Ion Cepleanu — Travail personnel, according with H.E.Stier (dir.), « Westermann Grosser Atlas zur Weltgeschichte », 1985, ISBN 3-14-100919-8, p. 39 Colonisation grecque antique en Mer Noire

Bientôt se créeront d’autres colonies côtières, ainsi Tomis [ou Tomes], la future Constanţa, et puis, sur le fleuve même, au moment où il se divise, un port [Aegyssos] qui, vingt siècles plus tard, s’appellera Tulcea.

Istria, photo droits réservés

Principale source de richesses de ces cités — outre l’artisanat — le commerce, qui véhicule les premiers éléments de la civilisation méditerranéenne dans cette aire « carpato-istro-pontique », qu’habite la grande famille des Thraces. Le vin et l’huile grecque, les magnifiques vases peints de Milet et de Chios, de Rhodes et de Samos, de Corinthe et d’Athènes, les armes et les objets de parure en or finement ciselé sont échangés contre le grain et le miel, l’or et les esclaves, et aussi le poisson de l’Istros généreux, qui sera frappé sur les premières drachmes… Mais, puisque tel est le destin du Fleuve depuis que les hommes ont abordé sur ses rives, la région du delta connaîtra des heures moins pacifiques. Étendant son empire, le roi des Perses, Darius Ier [vers 522-vers 486 av. J.-C.], y poursuivra les Scythes, redoutables cavaliers et guerriers de souche iranienne, et traversera l’Istros, en 514 av. J.-C., sur un pont flottant fait de roseau. Deux siècles plus tard, en 335 av. J.-C., Alexandre le Grand [356-323 av. J.-C.] accomplit, fidèle à sa légende, un nouvel exploit militaire. Il réussit, de nuit, un débarquement éclair sur une île du fleuve où s’étaient repliées les Triballes, tribu thrace. Ses adversaires désemparés se réfugièrent dans une ville proche qu’Alexandre mit à sac.1

Alexandre le Grand sur son cheval Bucéphale, détail de la mosaïque romaine de Pompéi représentant la bataille d’Issos, musée national archéologique de Naples.

À l’active flotte des Grecs commerçants qui ne s’égare jamais dans le labyrinthe deltaïque et remonte la route ouverte de l’Istros et de certains de ses affluents, vont succéder, au fil de l’histoire, les trirèmes à trois rangées de rames superposées des Romains, les élégantes nefs byzantines, les caravelles génoises aux voiles triangulaires, les grandes galères à deux ponts de la sérénissime république de Venise, les orgueilleux vaisseaux de la Sublime Porte, les légers caïques cosaques, à voile ou à rames, pareils à des croissants de lune posés sur l’eau. Illustres ancêtres des remorqueurs et des péniches, des pousseurs, des barges et des chalands, des navires de haute mer et des tankers… De l’Istros au Danube, vingt-cinq siècles de navigation ! »
Bernard Pierre, Le Roman du Danube, « Delta blond et mer Noire », Plon, 1987

1 Auparavant, En 339 av. J.-C. Philippe II de Macédoine (vers 382-336 av. J.-C.) et père d’Alexandre le Grand, a remporté, à proximité du Danube, une victoire décisive sur les Scythes qui scelle le déclin de royaume des Scythes.
Quant à son fils, il profite de sa présence sur le Danube pour vaincre également les Gètes et rencontrer, selon l’historien et géographe grec Strabon (vers 60-vers 20 av. J.-C.), une ambassade celte :

 « Quand Alexandre eut vaincu les Gètes et rasé leur ville, sur le Danube, il lui vint des ambassades de tous côtés et entre autres des Gaulois, qui sont (dit-il) de « grands hommes ». Alexandre leur demande ce qu’ils craignaient le plus au monde, en s’attendant à ce que ces gens disent qu’ils ne craignaient rien plus que lui : mais il fut détrompé car il avait affaire à des gens qui ne s’estimaient pas moins que lui ; ils lui dirent que la chose de ce monde qu’ils craignaient le plus était que le ciel ne tombât sur eux, ce qui signifiait qu’ils ne craignaient rien. »
Strabon, 
Commentaires historiques

Carte de l’Europe avec le fleuve Ister selon Strabon

Argamum, forteresse et cité grecque du delta du Danube

Hécatée de Milet (vers 546-vers 480 av. J.-C.), historien, géographe grec (ionien), surnommé le « logographe » et Procope de Césarée (vers 500-565 ap. J.-C.), historien de l’Empire byzantin, mentionnent Arganum dans leurs oeuvres.

Colonies et comptoirs grecs et romains en Scythie mineure, © Bogdan

Grecque puis romaine et byzantine, la cité est abandonnée au VIIème siècle ap. J.-C. lors de la conquête bulgare.

Les dépôts alluvionnaires du Danube ont peu à peu séparé le golfe d’Halmyris de la mer Noire et ont transformé celui-ci en un liman (lac) aux eaux saumâtres, le lac Razim, un lac autrefois particulièrement poissonneux.

Bibliographie

MĂNUCU-ADAMEŞ,Adameş TEANU, M., « Orgame », in Grammenos, D.V. – Petropoulos, E.K. (edit.), Ancient Greek Colonies in the Black Sea 1, Publications of the Archaeological Institute of Northern Greece 4, Thessaloniki 2003, pp. 341-388, including all previous bibliography

LUNGU, V., « Nécropoles Grecques du Pont Gauche : Istros, Orgamé, Tomis, Callatis », in Grammenos, D.V. – Petropoulos, E.K. (edit.), Ancient Greek Colonies in the Black Sea 2.1, BAR International Series 1675, Oxford 2007, pp. 337-382

LUNGU, V., « Nécropoles Grecques du Pont Gauche : Istros, Orgamé, Tomis, Callatis », in Grammenos, D.V. – Petropoulos, E.K. (edit.), Ancient Greek Colonies in the Black Sea 2.1, BAR International Series 1675, Oxford 2007, pp. 337-382, particularly pp. 346-348

Jason, les Argonautes et le Danube

Constantin Volanikis (1837-1907) : le périple des Argonautes

« Jadis dans la région où se trouve actuellement Belgrade, le Danube bifurquait en deux bras riches en eau, dont l’un d’entre eux rejoignait la mer Noire et l’autre (actuellement la Sava) allait se jeter dans la mer Adriatique »
La Commission du Danube et la navigation danubienne, Commission du Danube, Budapest, 2004

Pélias, roi usurpateur d’Iolcos en Thessalie, une ville grecque de la mer Égée, au sud du mont Olympe, avait ordonné à son neveu Jason de s’emparer de la Toison d’or en espérant ainsi ne jamais le revoir. La Toison d’or, une dépouille précieuse d’un bélier divin était gardé par un dragon sur les terres du roi de Colchide, pays situé entre le Caucase et le Pont-Euxin (mer Noire). Jason fit construire un navire, l’Argo (L’intrépide), pour aller la conquérir. Il s’en empara avec l’aide de Médée, magicienne et fille du roi de Colchide qui était tombée éperdument amoureuse du héros grec et qui s’enfuit avec lui à bord de l’Argo poursuivi par la flotte ennemie. Devant l’impossibilité de franchir le détroit du Bosphore pour rejoindre la Méditerranée puis la mer Égée, Jason se dirigea vers les bouches d’un fleuve immense indiqué sur une ancienne carte égyptienne : l’Istros

Selon plusieurs récits dont celui du poète Appolonios de Rhodes (env. 295-env. 215 avant J.-C.) intitulé l’Argonautica ou Les Argonautiques, poème composé au IIIe siècle avant Jésus-Christ, Jason et ses compagnons d’aventure auraient pendant leur voyage de retour pénétré dans le delta de l’Istros (le Danube), remonté le fleuve jusqu’au confluent de la Drava (rive droite) puis navigué sur celle-ci vers l’amont, rejoint par voie de terre le Pô (l’Éridan ?) qu’ils auraient également remonté avant d’atteindre le Rhône sur lequel ils seraient descendu jusqu’en Méditerranée. L’Argo longera encore l’Italie et ira s’échouer quelques temps sur les bancs de sable des Syrtes au large de la Libye. Les Argonautes feront enfin étape sur l’île de Circée et rencontreront des monstres de l’Odyssée avant de rentrer à Iolchos.
Jason n’était toutefois pas au bout de ses épreuves en arrivant en Thessalie. Il découvrira alors que son père et roi légitime, Éson, frère de Pélias, avait été mis à mort par celui-ci. Sa compagne, la reine et magicienne Médée, tante de Circée, l’aidera à venger la mort de son père.
Le héros de la Toison d’or mourra, selon la légende, assommé par un morceau de l’Argo, qui avait été offert à un temple.

Carte d’après le voyage des Argonautes par le géographe et cartographe flamand Abraham Ortelius (1527-1598)

Mais qui étaient les Argonautes ?
Plusieurs hypothèses s’affrontent. Les Argonautes auraient été, si l’on en croit Appolonios de Rhodes, une cinquantaine parmi lesquels, Argus, le constructeur du bateau, Atalante, seule femme à bord du bateau avec Médée, Castor et Pollux, Héracles, Idmon et Mopsos, devins légendaires, Lyncée, Méléagre, Nauplius, Oilée, Orphée le joueur de lyre, Pélée, père d’Achille et mari de Thétis, nymphe marine, Périclymène, un fils de Poséidon, Télamon, père d’Ajax, Typhis, timonier du navire, Zéthée et Calaïs, fils ailés de Borée, le vent du Nord et qui combattirent les Harpies au large de la Bérycie. Médée, fille d’Éétes, roi de Colchide se joindra à eux après avoir aidé Jason à s’emparer de la Toison d’or.

Un long et périlleux voyage sur les mers, les terres et les fleuves

Appolonios de Rhodes : L’Argonautica ou Les Argonautiques

Le poète Appolonios de Rhodes est né à Alexandrie aux environs de 295 avant J.-C. À la suite de la première publication de L’Argonautica (Appolonius est alors âgé de 18 ans), son maître, Callimaque de Cyrène (vers 305-vers 240 av. J.-C.) l’accuse de l’avoir plagié et obtient son exil. Appolonios choisit Rhodes où il remaniera et republiera son récit en quatre chant (250-240 av. J.-C.). Il pourra retourner à Alexandrie et deviendra précepteur du futur pharaon Ptolémée III, Évergète Ier dit « le bienfaiteur » (vers 283-vers 221 av. J.-C.) puis directeur de la prestigieuse bibliothèque d’Alexandrie. Il meurt aux environs de 215 avant J.-C.

Sources :
PIERRE, Pierre, « Delta blond et mer Noire », Le Roman du Danube, Plon, 1987
SÉNAC, R. , « Le retour des Argonautes d’après les Argonautiques d’Appolonius de Rhodes », Bulletin de l’Association Guillaume Budé : Lettres d’Humanité n° 24, décembre 1965, pp. 447-476
http://persee.fr/doc/bude_1247-6862_1965_num_24_4_4226

Pour en savoir plus sur Jason et la Toison d’or :  www.mythologica.fr/grec/argonaute.html

Jason, les Argonautes et le dragon de Ljubljana

   Selon une autre légende Jason et ses Argonautes auraient remonté la Sava puis la rivière Ljubljanica jusqu’à sa source. Ils démontèrent alors le bateau pour le transporter jusqu’à la mer Adriatique située plus à l’ouest et retourner chez eux. Entre les municipalités actuelles de Vrhnika et de Ljubljana, les Argonautes trouvèrent un grand lac entouré d’un marais. C’est là que Jason terrassa un monstre. Ce monstre était le dragon de Ljubljana qui apparaît sur le blason et le drapeau de la ville. Plusieurs dragons ailés ornent le pont des dragons (Zmajski Most) ; construit entre 1900 et 1901, ce pont est l’œuvre de J. Zaninovic. Le dragon (ou le Lindwurm, créature mi-serpent mi-dragon) est aussi un symbole pour la ville autrichienne proche de Klagenfurt qui fut pendant des siècles le grand centre spirituel slovène. Du fait de cette proximité, la légende du dragon de Ljubljana et celle du Lindwurm de Klagenfurt furent souvent comparées ou reliées ; et les légendes ont été traitées de façons similaires dans les deux cités d’un point de vue héraldique: les blasons représentent tous deux des dragons de couleur verte, placés sur un fond rouge et associés à un bâtiment.
Sources :
Wikipedia

Eric Baude pour Danube-culture, révisé et complété le 22 janvier 2020

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