Galatz (Galaţi) et le Danube en 1868 vus par le baron d’Avril, diplomate français et délégué à la C.E.D.

I. GALATZ [1868]
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   « Galatz est tout entier sur la gauche du Danube. La ville basse s’étend le long du fleuve à une petite élévation. Ce premier plateau se termine brusquement à l’est par un léger escarpement au bas duquel il y a quelques rues et des magasins, puis le grand lac Bratish2, à  une  très petite  distance. Au  couchant, une nouvelle élévation de sol, longue et régulière, aboutit à un grand plateau. J’imagine que le lac Bratish venait autrefois jusque-là, d’autant que, sur sa rive orientale, on aperçoit la même ligne élevée. Au couchant le premier plateau commence tout près du Danube. Aussitôt gravie cette petite montée, on entre dans les deux rues commerçantes, Strada mare [Grande rue] et Strada Braşovenilor, c’est-à-dire [la rue] des marchands de Cronstadt3. Les maisons sont en pierres. Ce sont des rez-de-chaussée à apparence de comptoirs fortifiés, avec un étage au-dessus. Beaucoup de boutiques sont fermées le samedi, et les autres le dimanche. Les voies aristocratiques et consulaires sont la rue Michail Bravul4 et la Strada domnesca5, toutes les deux sur le premier plateau et à peu près parallèles au lac Bratish. La Strada domnesca est plus droite et plus large. L’autre a directement la vue du lac et du fleuve, qui est splendide, surtout au clair d’une lune éblouissante et froide. Sortant le soir de l’une de ces maisons, j’ai cru que la cour était couverte de neige. Il y a de très jolies maisons avec de larges cours, des jardins. Quelques masures s’y entremêlent. Ce n’est pas plus mal ; à quoi bon parquer les misérables dans un quartier séparé ?

Strada Domneascǎ au début du XXe siècle, photo collection Bibliothèque V. A. Urechia, Galaţi 

Dans ces deux rues habitent les délégués à la Commission Européenne du Danube6 et les consuls7. Plus le pays est petit, plus le mât du consul est haut et l’uniforme éblouissant. Les États qui n’entretiennent pas de consuls-fonctionnaires, ont des agents plus riches, parce qu’ils choisissent des négociants, chrétiens ou israélites. Le malheureux fonctionnaire, rétribué avec parcimonie sur un budget mesquin, ne peut rivaliser. En suivant la rue de Michel-le-Brave du sud au nord, vous laissez à gauche la maison où réside la reine du Bas-Danube, la Commission Européenne. Nous en reparlerons.

Le siège de la Commission Européenne du Danube, photo collection Bibliothèque V. A. Urechia, Galaţi

Plus loin, à droite, est l’hôtel hospitalier de M. Rodocanachi8, un Grec.Voici la maison du prince Couza9, où sa mère a demeuré jusqu’à sa mort ; elle est occupée aujourd’hui par le consul anglais. À une double rampe aboutit la rue de Cérès, qui vient du bas du port. Plus loin est un jardin public dont les arbres sont encore tout petits10. En continuant, on sortirait dans la campagne. Du jardin public et de toutes les maisons situées du même côté, on jouit de la vue, sur le lac Bratish, la basse ville, le cours sinueux du Danube, et au delà sur les montagnes de la Dobrudja11, pittoresques, alors couvertes de neige.

La maison du prince A. I. Couza (1820-1873) aménagée en musée, photo Danube-culture, © droits réservés

Du jardin public, rentrons en ville par la Strada Domnească, entre deux rangées de jolies maisons espacées par des jardins et des cours. Si vous regardez à droite, vous voyez la ligne élevée qui borne la ville de côté de l’ouest. À la hauteur de la rue du Vautour12, il y a précisément sur la hauteur une grande église blanche aux toits de couleur. La rue 1 est droite et large.Vous arrivez au sommet, d’où la vụe sur le lac et sur le fleuve est encore plus belle. L’église, vue de près, n’a plus rien de remarquable.

Port de Galaţi au début du XXe siècle, photo collection Bibliothèque V. A. Urechia, Galaţi

Appuyez toujours à gauche, descendant peu à peu la pente que vous avez gravie, vous parviendrez à l’endroit où la ville rejoint le Danube par le petit plateau. Descendez encore et vous voilà dans la rue du port, d’abord entre deux rangs de maisons, mais bientôt vous n’avez plus des maisons qu’à gauche et le fleuve à droite. La rue du Port a des magasins bien appropriés, et le « shipchandler »13 inévitable. On voit surtout des figures grecques, et l’on entend parler le grec. Bientôt s’élève une nouvelle construction à droite, entre vous et le fleuve ; c’est la bourse, qui appartient aux négociants. Au centre, une grande salle où l’on fait des affaires ; à l’entour de petites chambres, où l’on perd au jeu ce que l’on a gagné aux affaires.

La bourse de Galaţi au début du XXe siècle, photo collection Bibliothèque V.A. Urechia, Galaţi

Le côté pittoresque de la population ne laisse rien à désirer. Voici un vieux mendiant à tout crin, maigre et fier, il croque une pomme, assis par terre. À côté de lui, est venu pour lui tenir compagnie, s’asseoir  sur  le  même  siège d’Adam, une  jeune femme du peuple, pas mendiante du tout. Elle fait la conversation avec le vieux, en fumant une cigarette.

Voici deux dames dans un fiacre ; elles s’arrêtent. Elles ne sont ni jolies ni laides, ni vieilles ni jeunes, ni communes ni distinguées ; ce sont des dames entre le zist et le zest14 ; elles regardent gravement un numéro de la Mode illustrée que leur montre un juif « croitor »15 de dame (tailleur pour dames).

À l’odeur, je m’aperçois que je suis dans le quartier juif16. Les hommes sont affreux et sales. La préoccupation du lucre leur donne une physionomie presque repoussante. Les femmes sont généralement propres, sans coquetterie. Leur physionomie, qui est plutôt distinguée, respire le calme de la vie de famille, très honorée chez les Israélites : elles ne sont pas belles toutes, tant s’en faut ; mais elles ont le prestige d’une certaine « respectability ». Chrétienne ou juive, voici une autre femme qui est franchement vieille et franchement laide : montée sur une échelle, elle badigeonne tranquillement une maison en jaune criard…

II. LE DANUBE

   Après la bourse, le fleuve  reparaît  sur  un long  espace vide où l’on aurait dû planter des arbres. Au quai sont les bâtiments de guerre. Chacune des sept puissances signataires du traité de Paris17 peut en entretenir deux, en tout quatorze. Peu à peu le nombre a diminué. La plupart des pavillons ont disparu. La France, l’Autriche, l’Angleterre, la Russie restent seules. Encore l’hiver la Russie et l’Angleterre s’en vont-elles. La France seule a les deux bâtiments réglementaires18. C’est le bon endroit pour contempler le fleuve. Il est gelé avec une très mince couche de neige. On le passe à pied ou en chariot.
C’est étrange et triste.

L’hiver a été exceptionnellement froid et long. Aujourd’hui 23 février 1868, 14° au-dessous de zéro. Sur les bords, la glace a environ 1 mètre d’épaisseur. Vers le milieu , il n’y a plus qu’un pied, probablement parce que le courant est plus rapide. On remarque aussi vers le milieu que le dessous s’amollit. C’est sans doute parce que le haut Danube et les affluents apportent des courants plus chauds. Le Danube est très-haut et une inondation prévue. La municipalité a averti les gens d’en bas de prendre leurs précautions, attendu que l’autorité ne leur portera aucun secours.On croyait que les hautes eaux feraient éclater la couche solide, mais pas du tout. La couche a été soulevée et l’eau a regelé sur les bords. Quand la débâcle commence par en bas, la glace s’écoule paisiblement. Quand elle commence par en haut, il descend des glaçons énormes qui s’accumulent les uns sur les autres et peuvent briser les bâtiments ou les soulever et les jeter sur la rive. Les navires de guerre ont garni leurs proues de petites estacades. Ils sont solidement amarrés par de fortes chaînes et assujettis à de grosses poutres.

Le grand espace où sont les bâtiments de guerre est un quai construit par le commerce, qui n’en profite guère19. Vient ensuite un corps de garde, puis les établissements de la compagnie Russe, de la compagnie Danubienne20, du Lloyd austro-hongrois et des Messageries françaises21.

Adolphe Lévesque, baron d’Avril, De Paris à l’île des serpents à travers la Roumanie, la Hongrie et les bouches du Danube par Cyrille, auteur du voyage sentimental dans les pays slaves, Paris, Ernest Leroux Éditeurs, 1876

Notes :
1 Il publie, parfois sous le pseudonyme de Cyrille, plusieurs ouvrages relatifs à l’Orient, donne une traduction nouvelle de la Chanson de Roland et collabore également à la Revue d’Orient, à la Revue des Deux Mondes…
Adolphe Lévesque se marie 1857, à Paris, avec Marie Odobesco, née en Roumanie. Six enfants naissent de cette union. Le fils aîné, Louis, embrassera également la carrière de diplomate.
Adolphe Lévesque donne au Département (Ministère des Affaires Étrangères) sa bibliothèque, dont la plupart des ouvrages sont consacrés à l’Europe orientale et au Moyen-Orient. Cette bibliothèque contient plus de 1 850 titres regroupant non seulement des ouvrages, des mélanges mais également un grand nombre de dossiers de presse reliés. Ces ouvrages sont inscrits à l’inventaire en juillet 1925 et mai 1938. 
Sources : Ministère des Affaires Étrangères.
L’extrait cité dans cet article date de 1868.
2 Le lac Brateş, lac lagunaire peu profond de 2400 hectares, autrefois beaucoup plus étendu et très poissonneux, est situé dans la zone de confluence du Prut avec le Danube.
3 Braşov (Kronstadt en allemand ou Brassó en hongrois), grande ville multiculturelle de Transyvanie, centre industriel et touristique
4 Mihai Viteazul, Michel Ier le Brave (1558-1601), prince de Valachie, Moldavie et Transylvanie (1558-1601), s’est en particulier distingué en affrontant les armées de l’Empire Ottoman et en les repoussant au-delà du Danube. Héros national roumain.
5 La rue Domnească est une des principales rues de Galaţi.
6 La Commission Européenne du Danube est une commission internationale qui a été fondée en   vertu de l’article 16 Traité de Paris du 30 mars 1856, organisé à l’initiative de Napoléon III, pour s’occuper initialement de l’amélioration et de la gestion de la navigation aux embouchures du Danube, initialement d’Isaccea à la mer Noire ainsi qu’aux parties maritimes avoisinantes celles-ci, territoire alors dans l’empire ottoman. La Roumanie, fondée en 1878 sera admise à faire partie de la C.E.D. à partir de cette année là. Les pays membre de la C.E.D. représentés par des délégués sont l’Autriche, la France, La Grande-Bretagne, la Prusse, la Russie, la Sardaigne et la Turquie. Le secrétaire général de la C.E.D. siège à Galaţi, des services administratifs et techniques à Sulina, Issacea et Tulcea.
7 Les pays qui  possèdent un consulat à Galaţi ou un représentant consulaire à cette époque sont le Royaume-Uni, l’Autriche, la Belgique, le Danemark, l’Espagne (?), la France, la Grèce, la Hollande, l’Italie, la Prusse, la Russie, la Suède-Norvège, l’ empire ottoman et les USA. Certains des délégués de la C.E.D. font également fonction de consuls.
8 Vraisemblablement Theodoros Rodocanachis (1797-1882), membre d’une famille de grands commerçants grecs.
9 Le prince Alexandru Ioan Cuza (1820-1873), grande personnalité de la renaissance culturelle roumaine, prince de Moldavie, de Valachie puis de Roumanie (1862-1866), francophone, soutenu par Napoléon III, réformateur, il est renversé par une coalition contre nature en 1866 et doit finir sa vie en exil. Il meurt à Heidelberg âgé de 53 ans.
10 Le Jardin public de Galaţi (Grădina Publică) qui donne sur la strada Domnească et la strada Vasile Alecsandri été inauguré en 1846.
11 La Dobrudja ou Dobrogea
12 La strada vultur est perpendiculaire à la strada Domnească
13 Marchand d’accastillage
14 Cette expression française qui remonte à la première moitié du XVIIIe siècle, a d’abord été appliquée dès 1718 aux noms de choses et bien plus tard vers 1835 aux personnes. Le zeste ou zest à l’origine, c’est-à-dire avant le XVIIe siècle se définissait comme étant l’écorce superficielle de l’orange et au sens figuré un objet de peu de valeur. Quant au zist, ce serait l’enveloppe blanche au-dessous du zeste ce qui donnerait à notre expression le sens de l’indécision, une chose incertaine car la limite entre le zest et le zist est relativement incertaine. Ici l’expression est utilisée dans le sens d’un âge incertain ou entre deux âges. (Sources…)
15 Tailleur en langue roumaine
16 On est vraiment surpris par les propos antisémites d’Adolphe Lévesque, baron d’Avril, diplomate français et délégué à la C.E.D.
Important carrefour commercial depuis le XVIIe siècle, la ville fut le théâtre d’actes de violence  et de vandalisme en 1868 après que fut lancée à l’encontre de certains habitants appartenant à la communauté juive de la ville, une accusation de meurtre rituel. Cette  communauté qui s’était implantée à la fin du XVIe siècle dans la ville, participait activement à sa vie économique. Outre 1868, la communauté juive a été persécutée sous divers prétextes et à de nombreuses reprises (1796, 1812,1842, 1846, 1859, 1867, 1893, 1940-1945). De 14 500 habitants en 1894, la communauté juive passa à 450 habitants en 1969.
L’imposante synagogue dite « des artisans » est l’unique rescapée des vingt-neuf synagogues que comptait la ville dans les années 1930. Construite en 1875, elle fut inaugurée à nouveau en 2014. Bien que l’émigration ait provoqué une quasi-disparition de cette communauté, il reste aujourd’hui, en dehors de cette synagogue, un restaurant cacher et un cimetière juif.
Sources : jguideeurope.org
17 Le « Traité de Paris » met fin à la guerre de Crimée (1853-1856). Il proclame l’intégrité de l’empire ottoman,  instaure la neutralité de la mer Noire et institue la première commission européenne du Danube. Les pays signataires sont l’Empire d’Autriche, la France, le Royaume de Piémont-Sardaigne, le Royaume-Uni, la Prusse, la Russie et l’Empire ottoman.

18 Cette station a été, depuis la guerre de 1870, réunie à celle de Constantinople (note de l’auteur).
19 Cet espace a été plus tard rendu au commerce (note de l’auteur).
20 La compagnie impérial et royal de navigation à vapeur sur le Danube autrement dit la D.D.S.G., compagnie autrichienne de navigation fluviale et maritime.
21 La compagnie des Messageries Maritimes fondée à Marseille desservira Constantinople et la mer Noire (Odessa…) dès 1855. Ses bateaux feront escale également à Sulina, Tulcea, Galaţi et Brăila.  Cette compagnie assurait également le transport du courrier auprès des bureaux de poste français de Galaţi, Brǎila, ouverts en 1857 et fermés en janvier 1875 et ceux de Sulina et Tulcea, ouverts en novembre 1857 et fermés en avril 1879.
Sources : messageries-maritimes.org 
https://semeuse25cbleu.net/usages-hors-de-france/bureaux-de-poste-francais-a-letranger

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