L’église Saint-Jean-Baptiste im Mauerthale (Wachau, Basse-Autriche)

   L’église est mentionnée pour la première fois en 1240 en relation avec un don de l’archevêque Eberhard von Salzbourg (1200-1246) au monastère Saint-Pierre de cette même ville. Avec les villages d’Hofarnsdorf, de Bacharnsdorf et de Mitterarnsdorf, la paroisse de Saint-Jean-Baptiste im Mauerthale forma le domaine d’Arnsdorf propriété de l’archidiocèse de Salzbourg de 860 à 1806. 

Sankt Johann im Mauerthale, pointe sèche coloriée de W. Mossman d’après William Henry Bartlett (1809-1854), en face le village de Schwallenbach

   Si un tout premier édifice religieux a été bâti dès le IXe siècle en partie sur les ruines d’une tour de guet romaine, l’église actuelle date en grande partie de la première moitié du XVe siècle.

Reste d’un mur d’une tour de guet romaine sur laquelle a été bâtie l’église saint-Jean-Baptiste, photo © Danube-culture, droits réservés

   La tour de l’église est à la base quadrangulaire avec un clocher octogonal  surmonté à son sommet d’un coq transpercé d’une flèche qui évoque une des légendes populaires du Mur du diable (Teufelsmauer) situé sur l’autre rive du Danube.

Le coq transpercé d’une flèche veille toujours sur l’église saint Jean-Baptiste im Mauerthale, photo © Danube-culture, droits réservés

   L’intérieur se compose d’une nef avec un toit plat avec sur les côtés de belles fresques murales du début du Gothique, datées d’entre le deuxième quart du XIIIe et le XVe siècle.

photo © Danube-culture, droits réservés

   La chaire en style baroque tardif est accessible de l’extérieur. Le maître-autel également baroque dans un  chœur de style gothique est d’une excellente facture.

Le maître-autel baroque et le choeur gothique, photo © Danube-culture, droits réservés

   Le tombeau présumé de Saint-Aubin (Sankt Albinus) se trouvait jusqu’en 1862 dans une niche murale dans le fonds gauche de l’église. Une statue le représente en pèlerin du début du XVIe siècle.

Saint Albin dans sa niche au fonds de l’église, photo © Danube-culture

   La fresque sur le mur extérieur du côté du Danube montrant Saint-Christophe, protecteur des voyageurs a pu être en partie conservée.

Saint-Christophe, photo © Danube-culture, droits réservés

   Juste derrière l’église se trouve un puits couvert de l’époque Baroque. Les lieux ont été, en particulier pour cette  raison et pour le culte de Saint-Albin dont l’église abritait autrefois la tombe présumée, une importante destination de pèlerinage de la fin du Moyen-Âge jusqu’au Baroque. Les innombrables et souvent superstitieux pèlerins venaient y boire l’eau bénite et prometteuse de guérison miraculeuse et les bateliers y pratiquaient aussi différentes offrandes avec des fers-à-cheval. Un autre lieu de pèlerinage, Maria Langegg, situé sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, entre l’abbaye de Göttweig et l’abbaye de Melk, voisine avec la modeste église de Saint-Jean-Baptiste im Mauerthale.  

Le puit couvert à l’arrière de l’église, photo © Danube-culture, droits réservés

L’église de Saint-Jean-Baptiste im Mauerthale se trouve désormais sur la commune de Rossatz-Arndorf.

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour avril 2022

Sources :
Die Wachau, Niederösterreichische Kulturwege, NÖ Landesarchiv und NÖ Institut für Landeskunde, St. Pölten
Von Aggstein bis Göttweig, Dunkelsteinerwald, Niederösterreichische Kulturwege, NÖ Landesarchiv und NÖ Institut für Landeskunde, St. Pölten
www.kirchen-am-fluss.at

Austria-forum.at
www.gedaechtnisdeslandes.at

Le clocher octogonal de style gothique tardif, photo © Danube-culture, droits réservés

Mautern la romaine et ses 2000 ans d’histoire

L’église paroissiale Saint Stéphane de Mautern depuis la rive gauche du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

   Détruite par des tributs germaniques qui passent le fleuve sans difficulté durant les guerres marcomanes, la ville est reprise par les armées de l’empereur Marc-Aurèle dont les légions sont originaires de toutes les parties de l’empire. Saint-Séverin (410-482)1, évangélisateur de la province romaine du Norique qui aime à séjourner sur les bords du Danube entre Carnuntum et Passau, s’y installe. Se dévouant au réconfort des populations traumatisées par les invasions, il y fonde un premier monastère (450). Ses reliques seront transférées après l’évacuation de cette province par Rome, dans une église du village de Frattamaggiore près de Naples. Les ruines du camp romain sont réinvesties par la population à la fin du VIIe siècle et les remparts reconstruits.

Les remparts de l’époque romaine enserrent encore une partie de la ville, photo © Danube-culture, droits réservés

Mautern (douane, péage) est mentionné pour la première fois dans les « Annales de Fulda »2 en 899 sous le nom de « Civitas Mutarensis », dans la Chanson des Nibelungen3 et dans le Code des douanes de Rafelstetten (903-906) comme poste frontière, de douane et de justice. S’y tiennent également des foires. L’abbaye de Göttweig toute proche, est fondée en 1083. Après avoir été la propriété de l’abbaye de Kremsmünster, Mautern appartient à partir du Xe siècle aux puissants évêques de Passau. Leurs possessions considérables s’étendent loin vers l’est.

Sur la façade d’une maison, la marque de l’appartenance de la ville aux évêques de Passau

Ils la fortifieront une nouvelle fois au XIIIe siècle et la déteindront jusqu’en 1734, date à laquelle elle est vendue au comte Schönborn. Entretemps, le juge de Mautern a obtenu en 1277  la « Juridiction du sang » qui lui permet de prononcer des châtiments corporels ou de mort sur les coupables. Celle-ci sera transférée par la suite à Krems/Stein sur la rive gauche. Au XVIe siècle, la plupart des habitants de Mautern adopte la doctrine luthérienne mais la Contre-Réforme obligent ceux qui sont restés fidèles à cette doctrine de quitter la ville.
Les armées suédoises occupent Krems/Stein (1645-1646) mais la destruction du pont et une défense acharnée les empêchent de prendre Mautern. Par sa situation au bord du fleuve et son pont, Mautern voit défiler les armées russes poursuivies par les troupes napoléoniennes sur la route de Vienne (1805).
La Wachau est classée au patrimoine mondial au titre des paysages en 2000.

L’église paroissiale Saint Stéphane
Il s’agit à l’origine probablement d’un bâtiment roman datant du XIe siècle. Les parties gothiques de l’église à trois nefs construite vers 1400 ne sont plus que partiellement reconnaissables sous les éléments baroques dominants dus à l’architecte Carlo Antonio Carlone.

Le clocher baroque de l’église paroissiale saint Stéphane baroquisée dans les années 1695/1696, photo © droits réservés

Les 14 tableaux du Chemin de croix de Saint-Martin sont l’oeuvre du peintre Johann Schmidt (1718-1801), dit Kremser Schmidt (vers 1770). Le tableau de l’autel a été réalisé par Andreas Rudroff, un de ses élèves. Près de l’entrée se trouve la pierre tombale de Johann Schmidt, sculpteur et père du peintre.

Photo © Danube-culture, droits réservés

Le château et la chapelle Saint-André
L’édifice à quatre ailes qui se tient tout proche du fleuve, édifié et agrandi entre le XVe et le XVIIIe siècle, sert de siège seigneurial aux évêques de Passau à partir de 972. C’est ici que vivaient les administrateurs des biens fonciers et détenteurs du pouvoir temporel nommés par l’évêque. En 1734, la famille Schönborn acquiert le château et le revend en 1913 à la ville de Mautern après qu’un incendie ait dévasté le monument historique en 1907. Le château ne se visite pas.

Le portail Renaissance du Janaburg
Le portail Renaissance du Janaburg. Le « Janaburg » (ou « Janahof ») désigne un ensemble de bâtiments que fit construire à l’extérieur des remparts en 1576 Sebaldus Janer, un protestant qui s’était distingué lors des guerres contre les Ottomans ce qui lui valut en récompense le titre de « chevalier de Janaburg ». L’entrée se fait par un imposant portail de la fin de la Renaissance en forme d’arc de triomphe. Les bâtiments abritent désormais des appartements privés.

Janaburg Mautern

Photo droits réservés

Le pont de Mautern
Après avoir été autorisée à construire un pont en bois (à péage) dès 1463, Mautern est occupée par les armées du Royaume de Hongrie en 1481.

L’ancien pont en bois avec péage de Mautern construit dans les années 1463, deuxième pont sur le Danube autrichien après celui de Vienne, plusieurs fois détruit au cours de l’Histoire.

   Ce pont sera brulé en 1805 par les troupes russes, reconstruit, de nouveau démoli en 1809, remis sur pied et encore une fois détruit en 1866 lors de la guerre austro-prussienne. Un nouvel ouvrage en fer est érigé en 1895. Il sera dynamité par les armées allemandes à la fin de la guerre et remis en place par les troupes soviétiques en 1945 avec l’aide de prisonniers de guerre.

Le pont (PK 2003, 53)  reliant Mautern à Krems-Stein dans son état actuel, photo © Danube-culture, droits réservés

Autres monuments 
Schloss Baumgarten (1756)
Église paroissiale Saint-Jean-Baptiste de Hundsheim : sa construction remonte au début du Moyen-Âge. Elle devient l’objet d’un pèlerinage à partir du XIVe siècle. Son retable (1758) a pour auteur le peintre Martin Johann Schmidt.
Chapelle Sainte-Marguerite : bâtie en partie sur des vestiges romains, la chapelle est mentionnée pour la première fois dans l’acte de fondation de l’abbaye de Göttweig (1083). Elle abrite de précieuses fresques du XIIe siècle. Une inscription endommagée sur le mur frontal de l’abside fait état de reliques des saints Jean, Paul, Cécile, Agathe et Marguerite. Désacralisée par les réformes de Joseph II, la chapelle Sainte-Marguerite sert ensuite d’étable, de dépôt, de caserne de pompiers et de musée. Elle abrite désormais l’exposition « Civitas Mutarensis »,consacrée à Mautern au Moyen-Âge et au début des temps modernes.
Ancienne route romaine de Mauternbach
Nikolaihof : La cour de lecture du couvent des chanoines de Saint-Nicolas près de Passau, ancien siège central de l’administration du domaine du couvent, est aujourd’hui un domaine viticole (biodynamique) et un hôtel/restaurant réputé. Ce groupe de bâtiments historiques est également construit sur des vestiges de fortifications romaines. De nombreuses parties de bâtiments datent du Moyen-Âge, dont la chapelle Agapit (fin XVe siècle siècle). Elle se trouve probablement à l’emplacement de la chapelle d’origine dédiée à Saint-Agapit, dans laquelle un synode ecclésiastique s’est tenu en 985. La tour de la chapelle a été baroquisée vers 1720.

Les superbes gothiques caves du domaine Nikolaihof, photo droits réservés

www.nikolaihof.at

Notes :
1 Patron des vignerons et des tisserands, saint patron du diocèse de Linz
2 Les Annales de Fulda, appelées aussi Annales Vedastines (Annales Fuldenses), sont des chroniques médiévales rédigées notamment à Mayence. Couvrant une très longue période de la fin du Haut Moyen Âge (714-901), elles sont la principale source d’information concernant la Germanie, c’est-à-dire le Royaume franc oriental.
3 C’est à Mautern (« Mutaren » ) que Krimhild fait, lors de son voyage fatal, ses adieux à l’évèque Pilgrim.

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, avril 2022 

www.mautern-donau.at/tourismus

Musée Romain de Mautern :
Römermuseum Mautern-Favianis-St.Severin
Schlossgasse 12
3512 Mautern
Musées romains sur le Danube autrichien :

www.donau-limes.at

Pour le vin et la gastronomie, Mautern recèle deux trésors :
www.nikolaihof.at/weingut
www.landhaus-bacher.at

Un coq mais aussi des poules se promènent sur le toit d’une maison des XVe/XVIe siècles aux façades décorées de sgraffites (XVIe), photo © Danube-culture, droits réservés

Le château de Schönbühel (Wachau)

Le château avec sa tour caractéristique tels qu’on les aperçoit aujourd’hui à la sortie de Melk, date du début du XIXe siècle. Au sommet de deux rochers d’une quarantaine de mètres de haut qui plongent directement dans le lit du Danube et qui sont appelés familièrement la vache et le veau, ce monument historique a été remanié à plusieurs reprises.
Comme dans de nombreux endroits stratégiques de la vallée du Danube, il est vraisemblable que les Romains avaient déjà bâti à cet endroit une forteresse ou du moins une tour de guet afin de surveiller le fleuve, le Danube faisant alors à la fois office de frontière et d’artère commerciale. Un premier château-fort médiéval est construit à la fin du XIe-début du XIIe siècle par deux frères, Marchwardus et Friedrich von Schoenbuchele, vassaux de l’évêché de Passau, sur l’emplacement de la tour de guet
. Dans l’enceinte même de ce château-fort se trouve une école et une église dans laquelle les messes et les cérémonies auront lieu jusqu’en 1667.

Le château de Schönbühel, gravure de Georg Matthäus Vischer (1628-1696) extraite de son recueil « Topographia Archiducatus Austriae Inferioris Modernae », 1672

Lorsque leur descendant, Ulrich von Schoenbuchele, meurt au début du XIVe siècle, la dynastie des Schoenbuchele s’éteint. Le château devient alors la propriété de Konrad (IV) von Eisenbeutel dit l’ancien puis en 1323 de l’évêché de Passau1 qui l’administre mais est contraint de le vendre en 1396 à Gundakar von Starhemberg, dernier seigneur féodal de Gallneukirchen vraisemblablement pour des raisons financières. Gundakar von Starhemberg et son frère Kaspar vont soutenir le mouvement de la Réforme au XVIe et feront de Schönbühel un centre du protestantisme. Après s’être converti au catholicisme en 1639, Konrad Balthasar von Starhemberg (1612 -1687) fait édifier à proximitié du château, entre 1666 et 1674, le monastère de l’ordre des Servites sur des ruines surnommées par les habitants du voisinage « le château du diable ». Son fils, le comte Ernst Rüdiger von Starhemberg (1638-1701), gouverneur militaire de Vienne, a marqué l’histoire de l’Autriche par son courage exceptionnel et sa défense héroïque de la capitale autrichienne assiégée pour la deuxième fois de son histoire par les armées ottomanes de Kara Mustafa (1683).

Le comte Ernst Rüdiger von Starhemberg (1638-1701)

Pendant plus de quatre siècles, la seigneurie de Schönbühel demeure la propriété de la famille Starhemberg. Cette famille possédait également dans la Wachau la forteresse d’Aggstein ainsi que les droits de péage pour la navigation sur le fleuve y dont abusèrent sans scrupule certains occupants précédents des lieux comme Hadmar III von Kuenring ou encore Jörg Scheck vom Wald.

Le château de  Schönbühel, peinture de Jakob-Placidus Altmutter (1680-1820), vers 1817

Franz Graf von Beroldingen (1791-1864), membre d’une vieille famille de la noblesse d’origine suisse, acquiert le château de Schönbühel en 1819 et le fait reconstruire sur les anciennes fondations de la forteresse initiale (1819/1821) dont quelques vestiges sont encore visibles dans le clocher de la chapelle du château. Schönbühel est ensuite revendu en 1929 au comte Oswald Seilern und Aspang (1900–1967) dont la famille est expulsée par les armées soviétiques lors de l’occupation de l’Autriche  à la fin de la deuxième guerre mondiale. Le château est ensuite restitué aux Seilern-Aspang qui en sont toujours propriétaires.

Photo © Danube-culture, droits réservés

Une communauté juive vécut du Moyen-Âge jusqu’en 1671 dans le petit village au pied du château et dont le nom est mentionné dans un document officiel de l’année 1538. La synagogue se trouvait sur le site de la maison actuellement n° 147. Le cimetière juif du Kettental, au nord-est du village, n’a pu être localisé avec précision. Entre juin 1944 et avril 1945, des membres de la communauté juive hongrois ont été réquisitionnés par l’administration du domaine de Schönbühel et travaillaient à diverses taches (gestion et forêts).

Notes :
1Selon certaines sources la seigneurie et son château deviennent la possession de l’abbaye voisine de Melk.

Danube-culture, © droits réservés mars 2022

Sources : 
www.schoenbuehel.at
www.gedaechtnisdeslandes.at
www.museumnoe.at
Barbara Staudinger, « Gantze Dörffer voll Juden », Juden in Niederösterreich 1496-1670, Mandelbaum Verlag, Wien 2005

Portail d’entrée, photo © Danube-culture, droits réservés

L’abbaye bénédictine de Göttweig (Basse-Autriche) surnommée le « Monte Cassino » autrichien

   « Les monastères de l’Autriche doivent, en général, leur origine à Charlemagne ; presque tous ils revendiquent l’honneur d’avoir été fondés par lui. Celui de Göttweig, néanmoins, où nous venons de nous arrêter, est attribué à Altmann, évêque de Passau qui mourut en 1091, vingt ans après l’avoir fondé. Ce couvent, quoiqu’il date de 750 ans, n’est pas encore achevé ; les travaux en ont été fréquemment interrompus ; il est à craindre, au reste, qu’il ne soit jamais terminé. Vingt-deux églises paroissiales, quatre villes, un nombre infini de villages et de hameaux étaient jadis soumis à la juridiction du monastère, et lui, ne reconnaissait que celle du pape, qui, seul, avait le droit de le visiter. Le Saint Père usa rarement de ce privilège. Les Turcs, au grand déplaisir des bons Augustins2, dont il est la propriété, s’en firent trop souvent ouvrir les caves et les trésors.

Photo © Danube-culture, droits réservés

 Au reste, ce monastère a perdu beaucoup de ses apanages, de ses revenus et de sa puissance. Les moins sont hospitaliers, bien appris, et les étrangers, comme les habitants des environs, y sont toujours reçus avec courtoisie. Dans la belle saison, le beau tableau que, de là, présente le Danube, et dont le pinceau le mieux inspiré ne peut rendre que faiblement les traits, attire au couvent de Göttweig une foule de pèlerins de tout sexe, de tout âge, de toutes conditions, qui y affluent des campagnes voisines à plus de dix lieues à la ronde. Nous nous en sommes éloignés pleins d’enthousiasme et d’admiration; comme le doivent être des voyageurs amoureux des nobles ouvrages de l’art, des sites où la nature déploie ses plus merveilleux atours ; pleins de reconnaissance pour l’accueil bienveillant et fraternel qu’on nous y a fait.
Un jour, il y a de cela quarante ans de cela, Napoléon trouvait dans le réfectoire des Göttweig un déjeuner confortable servi avec des soins, une prévenance dont il parut enchanté. Bien que sa présence en ce lieu, en compagnie de ses illustres généraux, ne plût que médiocrement aux timides cénobites, il fut traité avec non moins de magnificence que de respect ; toutefois, les grands sabres, les épées, les habits chamarrées d’or et de broderies, tout cela flamboyait trop aux yeux des pacifiques chanoines et leur causait d’importuns éblouissements… »
William Beattie (1793-1875) , Le Danube illustré, pour faire suite à Constantinople ancienne et moderne, au voyage en Syrie etc, Vues d’après nature dessinées par [William Henry] Bartlett [1809-1854], gravées, ,  par plusieurs artistes anglais, Édition française revue et corrigée par H-L. Séverac, H. Mandeville, Libraire-Éditeurs, 42 rue Vivienne, à Paris, [1849]

« Derrière Mautern sur une montagne couverte de bois, haute de 220 mètres se trouve le couvent des Bénédictins de Göttweih, que l’on aperçoit déjà du bateau derrière Dürrenstein (Dürnstein). Remarquables dans ce couvent sont : l’église avec son portail, le choeur, le superbe escalier à fresque, la chambre de l’empereur et la bibliothèque avec 40 000 volumes, des monnaies, des estampes et une collection d’histoire naturelle. Le couvent fut fondé en 1072 par l’évêque Altmann de Passau et donné aux Bénédictins en 1093 qui le possèdent encore aujourd’hui ; à cause de sa grande richesse l’abbaye reçut le surnom  : « À la monnaie sonnante » (Zum klingenden Pfennig). »
Alexandre François Heksch (1836-1885), Guide illustré sur le Danube de Ratisbonne à Souline et indicateur de Constantinople, avec 50 illustrations en taille de bois et 5 cartes, Vienne. Pest. Leipsic., A Hartleben, Éditeur, 1883

L’abbaye bénédictine de Göttweig depuis les rives du Danube à la hauteur de Krems, photo © Danube-culture, droits réservés

Transmis à l’ordre des Bénédictins en 10943, Göttweig voit également la fondation d’un monastère de nonnes (vers 1100) qui s’installent par la suite dans les  nouveaux couvents de Garsten (1107) et de Seitenstetten (1116). L’abbaye devient rapidement un centre religieux et scientifique. Un moine y rédige la « Vita Altmanni Episcopi Pataviensis » au XIIe siècle.

L’évêque Altmann de Passau, photo droits réservés

Les annales de Göttweig dans lesquelles on trouve des informations sur les  immenses possessions dispersées du monastère sont parmi les plus documentées d’Autriche. L’abbaye connaît une période sombre au XVIe siècle lors des guerres et des destructions liées aux invasions ottomanes qui la mène au bord des ruines. Elle retrouve sa prospérité et ses activités religieuses et scientifiques à partir du XVIIe siècle et est reconnue comme l’un des principaux centres de la Contre-réforme. Un incendie détruit une grande partie des bâtiments en 1718. Aussi l’abbé Gottfried von Bessel (1714-1749) décide t-il de la rebâtir et en confie la reconstruction à l’un des plus prestigieux architectes du Baroque et ingénieur militaire, Johann Lukas von Hildebrant (1668-1745), auteur du palais Schwarzenberg (1697) et des deux palais du Belvédère (1714-1722) du prince Eugène de Savoie à Vienne. L’architecte imagine un projet grandiose qui ne sera que partiellement achevé. La décoration intérieure est confiée aux peintres réputés Martin Johann Schmidt (1718-1801), né dans le petit village de Grafenwörh près de Krems et Paul Troger (1698-1782) dont on retrouve aussi les peintures inspirées dans les abbayes de Melk, d’Altenburg, de Zwettl et de Seitenstetten. Göttweig possède une impressionnante collection d’oeuvres d’art (peintures, tapisseries des Gobelins, parures, objets liturgiques, manuscrits armes à feu…) ainsi qu’un remarquable cabinet d’estampes.

Photo © Danube-culture, droits réservés

L’église abbatiale de Sainte-Marie de l’Assomption occupe une position centrale privilégiée. Sa nef de style baroque primitif (1635-1642), son chœur gothique (1402-1431) et sa façade baroque à deux tours (1722-1765) forment un ensemble exceptionnel. Le grand escalier surplombé une par une fresque de Paul Troger (1739) ainsi que les chambres impériales, en particulier la salle Altmanni, ses peintures baroques et ses vedutas de J.S. Hötzendorfer, illustrent le soin et le goût avec lesquels l’abbaye a été décorée.

L’escalier impérial et la fresque de Paul Troger, photo wikipedia, Uoaei1

Tout faillit pourtant disparaître au XXe siècle pendant la triste période du national-socialisme. Les exploitations agricoles et forestières du monastère furent confisquées, les moines expulsés, les trésors culturels dispersés et les bâtiments dévastés. Les moines ne revinrent à l’abbaye qu’en 1945 et la restaurèrent au prix d’un travail considérable.
31 paroisses dépendent aujourd’hui encore de l’abbaye de Göttweig.

La légende des apôtres en or protecteurs de Göttweig !
   Les moines bénédictins de l’abbaye de Göttweig ont toujours eu la vie belle ! Ils ne souffrirent d’aucune maladie, d’aucune peur ni d’aucun malheur, enfin presque…  Sous la terre, dans une grotte secrète de leur colline, se trouvent des statues des apôtres recouvertes d’or et dont la barbe étrangement ne cesse de pousser. parmi les moines seuls les trois dignitaires supérieurs du monastère, l’abbé, le prieur et l’intendant, connaissent l’endroit précis où se cache cette grotte. Ils y descendent en secret une fois par an pour raser les barbes dorées. Les douze statues dorées des apôtres étaient au complet à l’origine mais aujourd’hui il n’en reste plus que onze car un jour qu’ils étaient dans une misère absolue, les moines de Göttweig furent obligés malgré eux de vendre une des statues. La légende ne dit pas laquelle !
Thomas Hoffmann, Clemens Hoffmann, Wachau, Wunderbares, Sagenhaftes, Unbekanntes, Kral Verlag, Berndorf, 2013, p. 126

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mars 2022
stiftgoettweig.at

Notes :
1L’une des figures les plus remarquables de l’épiscopat allemand de son époque et l’un des évêques les plus importants de Passau. Il est est enterré à Göttweig dans la crypte de l’abbatiale. Un moine de ce monastère écrivit sa Vita vers 1140 ; elle fut remaniée en 1192-94 par un abbé de passage, Rupert.
des Bénédictins et non pas des Augustins comme l’écrit William Beatie
3 Le premier abbé, Hartmann, provient du monastère de Sankt Blasien en Forêt-Noire.

La chapelle Erentrude (XIIIe siècle), photo © Danube-culture, droits réservés

L’ abbaye bénédictine de Melk, « le plus beau sanctuaire danubien » !

Danube Donaustauf
   « Melk, le plus beau sanctuaire danubien, où résidèrent ces Babenberg, premiers dynastes autrichiens de l’an mille avant les Habsbourg… Melk sur son roc, à l’entrée du défilé de la Wachau, avec sa terrasse insolente sur le fleuve, sa cour des Prélats, sa salle des Marbres, sa bibliothèque bénédictine, aussi belle que celle de la Hofburg. »
Paul Morand

l’abbaye bénédictine de Melk, gravure Georg Matthias Vischer extraite de l’album « Topographia Archiducatus Austriae » , 1672

   Ici, sur ces hauteurs au pied desquelles le Danube régulé s’est en principe apaisé sauf lors d’inondations exceptionnelles qui ont encore récemment meurtri la jolie petite ville voisine de Melk, l’énergie et la foi du jeune abbé Berthold Ditmayr (1670-1739) conjuguées au génie et à l’inspiration des architectes Jakob Prandtauer (1660-1726) et Franz Muggenast (1680-1741), des peintres Paul Troger (1698-1762), Michael Rottmayer (1654-1730), Johann Josef Bergl (1719-1789), élève de Paul Troger et des artisans talentueux qui les entouraient ont engendré un miracle à la fois d’élégance et de puissance architecturale.

L’abbé Berthold Ditmayr, (1670-1739), grand rénovateur de l’abbaye bénédictine de Melk

   L’agencement, la forme et la couleur des bâtiments au sommet de la colline qui réalisent la métamorphose architecturale des éléments naturels environnants, la coupole octogonale et les deux clochers jumeaux de l’abbatiale, la grande cour à l’atmosphère solennelle et les cours secondaires, les terrasses, les pavillons latéraux, le couloir impérial, les jardins, l’orangerie, le paysage et les reliefs ondoyants des alentours, le jeu des lumières aux différentes heures du jour et des saisons, tout concoure à une extraordinaire mise en scène qui n’a évidemment rien du hasard et dont la grandeur tout autant qu’une certaine retenue s’avèrent fascinantes et paraissent avoir été volontairement soumises à l’ordre et à la raison. Comme un écho à l’architecture extérieure, la fresque allégorique de Paul Troger, dans la salle de marbre au plafond en trompe-l’oeil, aux hautes et larges fenêtres séparées par des pilastres en stuc imitant le marbre, ne met-elle pas en scène la Raison guidant l’humanité vers la lumière de la civilisation et de la culture ?

La fresque allégorique en trompe l’oeil parfait de Paul Troger dans la salle de marbre, photo droits réservés

   Le plafond à la thématique religieuse de l’extraordinaire et conséquente bibliothèque a été également réalisé par ce même peintre. Cette bibliothèque comprend 1800 manuscrits dont le plus ancien, de la main de Bède le vénérable, date du début du IXe siècle.

Fragment de la « Chanson des Nibelungen » conservé dans la bibliothèque de l’abbaye, photo droits réservés

D’importantes copies des commentaires de Saint-Jérôme, des commentaires de la Règle de Saint-Benoît, des copies de l’Écriture sainte, des collections de recueils de formules et des textes juridiques remontent à la première apogée de la vie monastique de l’abbaye (1140-1250). Une grande partie des anciens documents historiques ont toutefois été détruits au cours du grand incendie de 1297, un évènement auquel fait référence l’écrivain italien Umberto Eco dans son livre « Au nom de la Rose ».

La bibliothèque de l’abbaye, photo droits réservés

Les deux tiers des manuscrits datent de la période ultérieure de réforme des monastères au XVe siècle, période au cours de laquelle l’abbaye de Melk est considérée comme un modèle et attire des étudiants et des professeurs de l’université de Vienne. La majorité des textes rédigés et copiés à cette époque sont des livres de piété et des sermonnaires. Les lieux abritent encore 750 incunables, 1700 oeuvres du XVIe siècle, 4500 volumes du XVIIe et 18 000 livres du XVIIIe siècle. La collection de la bibliothèque de l’abbaye bénédictine de Melk se monte en totalité à plus de 100 000 livres.
La collection de la bibliothèque compte également de superbes globes terrestres illustrant l’inextinguible soif de connaissance et de curiosité universelle des bénédictins que les 29 moines de l’abbaye de Melk d’aujourd’hui comme ceux des autres abbayes bénédictines perpétuent.

L’escalier de la bibliothèque, photo droits réservés

La musique à l’abbaye de Melk
La vie musicale prend son essor à partir du XVIIe siècle. De nombreuses œuvres de musique sacrée sacrée et profane y compris des arrangements d’opéra, des quatuors à cordes… ont été interprétées dans le cadre de la liturgie (messes, oratorios…) ou à différentes occasions, concerts ou évènements de l’abbaye. La plupart des partitions de ces oeuvres ont été conservées sur place. Elles constituent le fond des archives musicales du monastère. Des moines s’adonnèrent à la composition et ont entretenu des contacts étroits avec la vie musicale viennoise de la période classique et de la période Biedermeier. Le père Robert Kimmerling (1737–1799) a été l’élève de Joseph Haydn, l’abbé, musicographe, compositeur et pianiste Maximilian Stadler (1748–1833), prieur à Melk entre 1784 et 1786, abbé du monastère de Lilienfeld puis de Kremsmünster, ami de Mozart dont il s’occupe de la succession, de Haydn, de Beethoven et de Schubert. Il fut encore  un invité de marque recherché dans divers cercles musicaux de la capitale autrichienne. La collection des archives musicales de l’abbaye bénédictine de Melk compte environ 10 000 partions, dont près 4 000 manuscrits et plus de 50 instruments.
Illustrant la place de la musique au sein de la vie de l’abbaye, les bâtiments n’abritent pas moins de cinq orgues : le grand orgue de l’église abbatiale, l’orgue de la sacristie d’été, l’orgue de la salle Koloman, l’orgue de la chapelle bénédictine et le petit orgue positif, datant de la première moitié du XVIIIe siècle, à l’origine destiné à la chapelle de Sainte-Marie de l’assomption et désormais installé dans l’église abbatiale où il est joué à l’occasion des Vêpres dominicales.

Le grand orgue de l’église abbatiale, photo Henry Kellner, droits réservés

   « Pour voir cette abbaye, il faut fermer les yeux et te laisser frissonner. Remonte jusqu’au lieu dans le temps où elle est semence dans l’esprit d’un seul, de quelques seuls…
C’est un lieu de vertige.
   À force de traiter les oeuvres d’art comme de la matière et non comme des visions hissées jusqu’à la visibilité, on perd la trace de l’essentiel : le lieu où la vision a germé, a surgi, s’est déployée. C’est à ce lieu qu’il faut s’attarder. C’est celui de notre humanité co-créatrice, la grande pépinière de l’aujourd’hui. Pénétrer jusque dans le coeur de l’homme (des hommes) où germe l’idée créatrice sous la nécessaire poussée du Vivant. Assise, les yeux fermés, à vingt ans, dans l’abbaye de Melk, j’ai touché ce secret. »
Christiane Singer, N’oublie pas les chevaux écumants du passé, Albin Michel, Paris, 2005
Eric Baude, Danube-culture, © droits réservés, février 2021 

Dans les ors et les reflets du musée de l’abbaye, photo © Danube-culture, droits réservés

Sources/ bibliographie :
Jaccottet, Philippe, « En descendant le Danube », in Autriche, L’Atlas des voyages, Éditions Rencontre, Lausanne, 1966
Morand, Paul,  » Le Danube », Entre Rhin et Danube, Transboréal, Paris, 2011
Schmeller-Kitt, Adelheid, Klöster in Österreich,  Wolfgang Weidlich Verlag, Frankfurt/Main, 1983
Singer, Christiane, N’oublie pas les chevaux écumants du passé, Albin Michel, Paris, 2005 
Die Wachau, Niederösterreichische Kulturwege, NÖ Landesarchiv und NÖ Institut für Landeskunde, Sankt Pölten
Stifte und Klöster, Niederösterreichische Kulturwege, NÖ Landesarchiv und NÖ Institut für Landeskunde, Sankt Pölten
www.stiftmelk.at

Un projet de centrale hydroélectrique à la hauteur de l’île de Wörth (Strudengau) en 1924

Légende :
1) Râteau de protection de la centrale hydroélectrique 2) Fosse supérieure 3) Double chambre d’écluses 4) Écluses 5) Chenal vers l’amont 6) Chenal vers l’aval 7) fosse inférieure 8) Canal de la navigation 9) Île de Wörth 10) Struden 11) Ruisseau du  Giessenbach 12) Hößgang  

La centrale hydroélectrique de Struden, un projet des entreprises Universale, Mayreder, Krauss et SSW (1924)
   Le Danube sera barré à l’extrémité amont de l’île de Wörth, près de Struden, par un barrage à sept ouvertures de 28 m de large chacune et d’environ 1,6 m de hauteur. Le débit d’exploitation de 1520m3/seconde s’écoulera par un ouvrage d’entrée disposé perpendiculairement au barrage. Un canal amont amènera l’eau vers la centrale électrique, située à l’extrémité inférieure du bras de Hößgang. La centrale hydroélectrique sera complétée par une une double écluse avec des chambres d’un gabarit de 22 m, accessibles par l’amont et l’aval. Il est prévu un déversoir de crue sur le bras nord du Danube. La centrale électrique sera équipée de dix turbines d’une puissance maximale de 120.000 cv. La puissance moyenne de production annuelle prévue sera de 550 millions de kwh. L’emplacement de la retenue (cote 228,60) a été choisi pour être environ 3 m plus haut que les autres projets de centrales sur le Danube dans le défilé de la Strudengau.

Le Danube en Strudengau à la hauteur de l’île de Wörth et des ruines du château-fort de Werfenstein : un si beau paysage ! Collection particulière.

« Le Danube, qui a été utilisé pour de nombreux symboles dans l’histoire, est depuis longtemps devenu un symbole de la nature détruite – en Autriche, cependant, c’est aussi un symbole des premiers succès du mouvement de protection de l’environnement. L’abandon des projets de construction des centrales de Zwentendorf et de Hainburg marquent des tournants dans l’histoire de la seconde république autrichienne. Ils représentent des événements politiques qui ont ébranlé les certitudes sociales et interrompu l’existant. Les deux lieux de mémoire sont sur le Danube ; leur assimilation narrative est en grande partie achevée. Les mythes qui les entourent peuvent être complétés par un récit des centrales hydroélectriques qui ont été construites sur le Danube ; ils apparaissent ici comme les deux faces d’une même médailles. »
Otrun Veichtlbauer, « Donau-Strom, über die Herrschaft der Ingenieur », in C. Reder und  E. Klein, Graue Donau, Schwarze Meer, Éditions Transfer Springer, Wien- New York, 2008
https://www.academia.edu/1609680/Donau_Strom_Über_die_Herrschaft_der_Ingenieure

Entre tourbillons et remous de la Strudengau avant la construction du barrage d’Ybbs-Persenbeug

La plus ancienne mention des « Strudel » tourbillons de la Strudengau sous le nom de  »Paige » remonte à 926. Celle-ci est liée à la noyade de l’évêque Dracholf de Freising alors qu’il descendait le fleuve lors d’une expédition contre les Magyars qui avaient envahi la Bavière.
Le mot « Paige » ou « Beuge » (coude) qu’on retrouve dans Persenbeug village de la rive gauche du Danube à l’entrée du « Böse Beuge » (méchant méandre), rappelle qu’aux dangers des tourbillons et des remous s’ajoutait celui des brusques changements de direction du fleuve.

Persenbeug sur la rive gauche et le « böse Beuge » vers 1905, collection particulière

   C’est la raison pour laquelle jusqu’à la construction du barrage d’Ybbs-Persenbeug, les embarcations et les radeaux (Flösser) devaient faire appel à un pilote local pour les passages des tourbillons (« Strudel ») et des remous (« Wirbel ») de la Strudengau, pilote qui était débarqué dès les obstacles franchis en aval au village de Sankt Nikola (rive gauche). Les pilotes de Grein, de Struden ou de Sankt Nikola conduisaient d’abord l’embarcation vers le  »Kellereck », un mur rocheux vertical sur la rive gauche, en aval de la croix de l’île de Wörth, donnant ainsi l’impression de vouloir qu’elle se fracasse contre celui-ci.

Adolphe Kunike (1777-1838), Sankt Nikola an der Donau, gravure d’après une peinture de Jakob Alt extraite de l’Album « Donau Ansichten » ,vers 1826, collection particulière

   Le courant tumultueux le long de la rive gauche permettait en fait de dévier l’embarcation de l’obstacle au dernier instant.Tous les bateliers et radeliers présents à bord devaient alors pousser immédiatement de toutes leurs forces, à l’aide de leurs rames et de leurs perches, l’embarcation vers le bord droit afin qu’elle ne heurte pas un peu plus loin la rive gauche en aval de la forteresse de Werfenstein. À peine les embarcations avaient-elles dépassé celle-ci qu’un nouvel exercice périlleux attendait les équipages. Il leur fallait cette fois promptement ramer vers la rive opposée pour ne pas s’échouer sur le sable du côté droit, au-dessus du rocher de Hausstein.

L’îlot et la forteresse de Hausstein avec les tourbillons

Pour les convois fluviaux la manoeuvre était encore plus compliquée. Après avoir passé le mur rocheux du « Kellereck », le bateau de tête devait virer brusquement à droite afin d’éviter que les autres embarcations du train de bateaux ne heurtent la rive gauche. Lors de ce brutal virement de bord, il arrivait que, sur les quatre cordes en chanvre reliant les bateaux du convoi les uns aux autres, une ou deux seulement, tendues au maximum, doivent tout d’un coup supporter toute la tension des efforts de traction. Aussi n’était-il pas rare dans ces circonstances que ces cordes trop sollicitées se rompent. Les bateaux libérés de leurs liens devenaient ingouvernables malgré les bateliers à bord. Ils se mettaient à dériver au gré des courants, prenant l’eau en se cognant contre des obstacles rocheux jusqu’au moment où les hommes parvenaient à les faire échouer sur la rive droite. Il  arrivait également qu’un grave accident soit provoqué dans le passage des tourbillons par la rupture d’un gouvernail. Le signal d’alarme du bateau, un puissant sifflet à vapeur, retentissait alors en permanence, avertissant du danger toutes les embarcations qui s’approchaient. Cela incitait également les riverains à sortir de chez eux pour assister à ce spectacle et à venir en aide aux bateliers en cas de besoin.

Joseph Walcher- Nachrichten von den bis auf das Jahr 1791 an dem Donau-Strudel zur Sicherheit der Schiffahrt fortgesetzten Arbeiten nebst Anhang von der physikalischen Beschaffenheit des Donau-Wirbels. Wien, Kurzbeck 1791, Anhang

Au printemps 1147, à l’occasion du départ de la deuxième croisade (1147-1149) des centaines de bateaux transportant des croisés quittent Ratisbonne dont le pont de pierre vient d’être construit (vers 1135-1146) et sur lequel le roi de France Louis VII (1120-1180) et ses armées traversent le Danube. Les croisés descendent le fleuve en direction de la Terre sainte. Mais ni le roi Conrad III de Hohenstaufen (vers 1093-1152) ni Louis VII ne prennent le risque d’affronter les tourbillons avec leurs armées et préfèrent utiliser la voie terrestre de la rive gauche, d’Ardagger jusque’à Ybbs.1
Un autre convoi fluvial prestigieux traversa la Strudengau. Après la mort subite de son mari, François Ier de  Habsbourg-Lorraine (1708-1765), Marie-Thérèse (1717-1780) et son fils Joseph II (1741-1790), futur empereur, accompagnés de leur cour descendirent l’Inn et le Danube vers Vienne avec une flotte de 22 bateaux.
Le nom du lieu-dit  »Freithof » ou « Friedhof » (cimetière) sur la rive septentrionale rappelle encore aujourd’hui la dangerosité des tourbillons. Le lieu les voisinait. Il s’agissait d’une grande anse au milieu de laquelle les restes des bateaux et les noyés venaient souvent s’échouer. Son ensablement a été provoqué par la construction d’une digue en pierres provenant du dynamitage du rocher du « Hausstein ».
En général les pilotes assuraient un passage des tourbillons sans encombre mais les passagers étaient anxieux à leur approche et lorsque l’équipage se signait avant de les franchir, plus un seul des voyageurs ou des pèlerins n’osaient prononcer un seul mot. Les bateliers s’amusaient quelquefois à exagérer la dangerosité du passage. Cela leur permettait d’obtenir un généreux pourboire en aval. Plus la peur des passagers avait été forte, plus le pourboire était généreux ! C’est à cette peur que nous devons  la chanson « Als wir jüngst in Regensburg »(Lorsque nous étions jeunes à Ratisbonne !) qui date du XVIIIe siècle.2 Le duc Charles Alexandre avait envoyé aux sous-officiers méritants de son armée qui s’étaient installés dans le Banat après en avoir chassé les Turcs (1718), un groupe de jeunes femmes de Souabe et de Bavière destinées à devenir leur épouse. Le texte de la chanson décrit la joie malicieuse des bateliers racontant aux jeunes femmes que seule une vierge pure et innocente pouvait franchir aisément les tourbillons. L’unique jeune fille qui choisit de rester dans le bateau pendant que toutes les autres avaient mis pied à terre est emportée dans les flots par un ondin.
Les tourbillons étaient d’autant plus dangereux que le niveau du fleuve était bas.

Tourbillons, rochers et navigation à la hauteur de l’île de Wörth, 1777

De nombreux rochers affleuraient dans le passage des tourbillons. Ces rochers étaient appelés « Kachlet ». Il y avait trois passages entre ceux-ci. Celui des « Waldwasser » (les eaux de la forêt) était particulièrement dangereux. Il était possible également d’emprunter le chenal de la « Wildriss » à travers les obstacles mais la force du courant emmenait les bateaux vers les rochers. Les pilotes utilisaient donc de préférence le passage appelé « l’eau du fleuve » ou ‘Strudel Kanal » situé près de la rive gauche de l’île de Wörth. Les bateaux étaient toutefois obligés à passer sur de nombreux rochers affleurant qui avaient été fortement abrasés en surface par les grandes quantités de graviers charriés lors des crues et par les nombreux passages des bateaux et des radeaux. Les fonds des bateaux en bois, contrairement aux embarcations avec une coque en fer qu’on a construit par la suite, étaient très résistants. Il est  probable qu’on devait aussi tenter de réduire la vitesse de navigation en frottant sur les rochers car cela permettait de s’éloigner plus facilement des tourbillons au pied de la forteresse de Werfenstein.

Le passage des Strudel en 1771

Le passage le plus redouté était celui des rochers « Meisenkugel », « Wolfskugel » et « Roß ».
Les bateaux qui naviguaient vers l’aval devaient donc faire étape à Grein. Il fallait décharger autant de marchandises que possible jusqu’à ce que le tirant d’eau du bateau permette la traversée des tourbillons sans trop de difficultés. Les habitants de Grein se chargeaient de cette opération et du transport des marchandises par la route de la rive pour les recharger au-delà des tourbillons. Cette tâche avec le travail des pilotes fit leur fortune et celle de la petite ville. Les enseignes des auberges (À la croix dorée, À la couronne dorée…) témoignent encore aujourd’hui de cette période faste de l’histoire de Grein. Les écuries près de la maison du capitaine, aujourd’hui l’auberge de la poste accueillaient parfois jusqu’à quarante paires de chevaux des équipages de halage.
Le vin était avec le sel et le bois une des principales marchandises transportées par les bateaux et les radeaux. En 1627, à l’époque de la guerre de Trente Ans, plus de 800 dreilings (probablement des tonneaux à trois seaux) sont passés par le péage de Linz.
Pour éviter que les bateaux montant et avalant ne se croisent à la hauteur des tourbillons, il existait dès les temps les plus anciens un système de navigation. Mais c’est à partir du XVIIIe siècle que la navigation s’est organisée. Pour signaler un bateau qui remontait le fleuve avec un équipage et traversait les tourbillons on plantait des drapeaux en aval du « Greiner Schwalles »et en amont de « Saurüssel ». Dès que le bateau remontant arrivait à la hauteur du Rabenstein les drapeaux étaient enlevés. Les équipages qui hélaient les convois avec leurs chevaux et leurs équipements devaient traverser par trois fois le fleuve en Strudengau pour arriver à Grein ce qui représentait une difficulté considérable sans qu’il y ait d’autres possibilités. Le cortège suivait le chemin de halage sur la rive droite d’Ybbs jusqu’à Hausstein, effectuaient une première traversée à travers les tourbillons jusqu’à l’île de Wörth.

Le halage des convois de bateaux dans la Strudengau présentait de nombreuses difficultés et obligeaient les équipages à changer trois fois de rives.

Une deuxième traversée étaient encore nécessaire pour parvenir jusqu’à Grein. Les premières tentatives pour améliorer le passage des tourbillons remontent également au XVIIIe siècle. En 1768, les États de Haute-Autriche ont versé 300 florins au « Lergetporer » du Tyrol pour faire sauter un rocher dans les tourbillons à titre d’essai. Ce n’est qu’avec la création d’une Direction impériale de la navigation, en 1774, que les choses se sont accélérées. En raison des nombreux accidents de bateaux de l’année 1777, la régulation des tourbillons fut ordonnée par un décret gouvernemental du 25 octobre de la même année. Lors de la première visite de la commission, le 30 octobre 1777, un bateau chargé de tonneaux vides se trouvait coincé depuis trois jours sur un rocher au milieu des tourbillons, sur la « Wolfskugel », et un autre bateau chargé de tonneaux pleins sur la « Maißenkugel ». Ces deux rochers furent détruits dès le mois de décembre. On fit sauter ensuite les rochers du « March » et du tricorne. Avec la destruction des rochers on s’aperçut que le niveau de l’eau sur les obstacles restants diminuait. Au fur et à mesure que le niveau de l’eau baissait, de nouveaux rochers plus en profondeur apparaissaient, rochers que l’on ne connaissait pas auparavant. D’énormes quantité de pierre durent être enlevées jusqu’à ce que l’on puisse, au bout de quatre ans, estimé qu’on avait atteint l’objectif provisoire de construire un chenal fiable de quatre pieds de profondeur dans ce passage. C’était suffisant pour la navigation à cette période. Dans de nombreux autres endroits du cours du Danube, il existait des passes d’une profondeur identique. En 1777, le canal peu profond de la rive droite fut également élargi près de l’îlot de Hausstein, de telle sorte qu’en cas de niveau d’eau supérieur, il soit possible d’y faire circuler des bateaux. Il n’était pas toutefois trop possible d’approfondir ce canal car il aurait alors attiré d’importantes quantités d’eau et les bateaux remontant le fleuve  seraient venus s’écraser sur les rochers de l’îlot de Hausstein. Des dessins très précis des tourbillons et des remous ont en partie été publiées dans les rapports de la direction de la navigation de cette époque.

Drague pour le dérochement, gravure du XVIIIe siècle, collection particulière

Les travaux d’amélioration de la navigation en Strudengau se sont poursuivis jusqu’en 1792. Ces travaux n’avaient lieu qu’en hiver au moment où la navigation était interrompue jusqu’en mars en raison du faible niveau d’eau et de la possible formation d’embâcles de glace. Cette navigation fluviale fut longtemps le seul moyen de transport entre Grein et Krems jusqu’à l’ouverture d’une ligne de chemin de fer en octobre 1909. Elle n’était effective qu’à partir du mois de mars et se terminait au mois de novembre. C’est à l’occasion de ces travaux que le mur du « Kellereck » a pu être repoussé de 10 mètres en arrière.
La Direction de la navigation édicta un règlement de navigation selon lequel les voyages vers l’amont devaient être déclarés au bureau de péage du hameau de Struden (rive gauche). Celui-ci envoyait un messager planter des drapeaux à Grein pour prévenir d’un bateau ou convoi remontant.
Les équipages de halage recevaient un salaire en fonction du nombre de chevaux nécessaires.  Impossible de franchir les tourbillons sans leur aide. Les embarcations étaient constamment attirés contre les rochers du « Kachlet » par un fort courant qui les éloignait des rives. Il fallait toujours tendre outre la corde principale, une seconde corde, qui permettait de maintenir les bateaux non loin de la rive. Six chevaux tiraient en principe cette corde. On utilisait également une autre corde en plus de celle-ci. Une seule corde était normalement suffisante pour tirer mais cette seconde corde était destinée à assurer la sécurité des chevaux en cas de problème. Il pouvait arriver que les chevaux, lors d’une d’augmentation brutale de la force du courant, soient tous entraînés dans le fleuve. Un tel danger existait là où il fallait contourner un méandre. En aval du méandre, dans la partie plus calme, la manoeuvre ne posait pas trop de difficulté. Mais dès que la proue d’un bateau avait franchi le méandre et qu’elle était saisie par un puissant courant, les chevaux devaient tirer de toutes leurs forces. C’était le moment le plus délicat. Les haleurs avaient toujours un outil tranchant à portée de main afin de pouvoir sectionner la corde en cas de difficulté et sauver au moins leurs chevaux.
En septembre 1837, le premier bateau à vapeur, le « Maria Anna », traversait les tourbillons à contre-courant en direction de Linz. Comme il s’agissait d’un bateau en bois, il n’y avait rien à craindre en cas d’échouage, d’autant plus que le tirant d’eau du « Maria Anna » n’était que de 0,87 m. Mais sans l’aide d’un « Kranzler » (crémaillère), le bateau n’aurait pas réussi à franchir ces passages, sa force de propulsion n’étant que de 60 CV.

Le Maria Anna, premier bateau à vapeur de la D.D.S.G. à assurer la liaison entre Vienne et Linz

Lorsque les coques des bateaux furent ultérieurement construites en fer et que le tirant d’eau augmenta, on dut se résoudre une nouvelle fois à améliorer le passage des tourbillons. Finalement, la nécessité d’une amélioration définitive des conditions de navigation s’imposa. Il fallait avant tout supprimer l’îlot de Hausstein. Les tourbillons étaient particulièrement dangereux lorsque le niveau d’eau était élevé. Le diamètre de leur cercle était de 15 mètres et la vitesse de rotation augmentait à mesure qu’on s’approchait du centre dont la surface se trouvait environ 1,5 m en dessous de l’é-extérieur. Les travaux de régularisation durèrent de 1853 à 1866. Avec les débris des rochers, on construisit une digue en pierre qui se prolongeait en amont sur la rive droite jusqu’au passage du « Hößgang ». La suppression de l’îlot rocheux perpendiculaire au fleuve entraîna la disparition de l’effet de barrage. Le niveau de l’eau baissa donc dans les tourbillons et de nouveaux dynamitages furent nécessaires pour réapprofondir  une nouvelle fois les chenaux.
Même après 1866, les bateaux à vapeur qui remontaient le fleuve avaient besoin d’une aide pour traverser les tourbillons. Ainsi, en 1871, 150 convois vides et 276 pleins remontèrent vers Grein. Pour les aider, 4718 chevaux, 1996 bœufs et 5150 hommes furent nécessaires. Les bateliers devaient déterminer eux-mêmes la quantité d’aide et de chevaux dont ils avaient besoin. Les demandes étaient adressées au responsable d’une station de signalisation installée à Isperdorf. De là, elles étaient transmises par télégraphe, puis par téléphone, à la station de signalisation de Struden. Ce n’est qu’au cours du XXe siècle que le poste d’Isperdorf fut abandonné.
En raison de l’abaissement du niveau de l’eau dans les tourbillons suite à l’explosion de l’îlot du Hausstein et aux travaux de régulation, le bras de Hößgang s’est de plus en plus ensablé. D’après mes souvenirs, le « Maria Valeria » a été le dernier bateau à pouvoir remonter par ce passage après les inondations de 1899.

Eric Baude pour Danube-culture, d’après le récit du Dr. Alois Topitz (1966), décembre 2021, © droits réservés

Notes :
1 On lira avec intérêt l’ouvrage sur une croisade ultérieure sur le Danube de Joanna Baretto (traduit du moyen français et présenté par), Jean Wavrin (XVe siècle), La croisade sur le Danube, Collection Famagouste, Éditions Anarchis, Toulouse, 2019,
« Als wir jüngst in Regensburg ». (Lorsque nous étions jeunes à Ratisbonne !)

Lorsque nous étions jeunes à Ratisbonne,
nous avons traversé les tourbillons.
Beaucoup de femmes voulaient partir.
Des demoiselles souabes, bavaroises, juchheirasa,

Et une jeune fille de douze ans a traversé le tourbillon avec nous ;
Parce qu’elle était encore pure et innocente,
De son haut château dans la montagne, elle s’était mise en route.
arrivant sur un fier cheval noir

La Noble Mademoiselle Kunigund,
voulait traverser en bateau les tourbillons.
Batelier, mon cher batelier, dis-moi
Est-ce que c’est si dangereux demanda t-elle.

Batelier, dis-le-moi franchement,
Est-ce si  si dangereux qu’on le dit ?
Et le batelier lui répondit :
celle qui a gardé sa couronne de myrtes,

passe de l’autre côté, heureuse et en sécurité ;
Celle qui l’a perdue est destinée à mourrir.
Quand ils arrivèrent au milieu des tourbillons
Un grand ondin arriva à la nage,
Il prit la demoiselle Kunigund,
et l’emmena au fond du tourbillon.

Radeau en Strudengau (1935)

Radeau en Strudengau (1935), collection particulière

Le canal de Marchfeld : du Danube à la Morava (March)

 Sa vocation est également de stabiliser et d’améliorer les conditions hydrologiques des eaux souterraines et de celles de surface avec l’aide de stations d’épuration.

Source Société du canal de Marchfeld

   Cet ouvrage, alimenté par les eaux du Danube et long de 19 km, part de Langenzersdorf, sur la rive gauche, en amont du bras du nouveau Danube et de l’île du Danube (Donauinsel), traverse une région frontalière1 qui fut d’une haute importance stratégique par le passé et le lieu de batailles historiques2. Cette région se situe en aval de Vienne, au nord-est de la capitale, sur la rive gauche. Ses terres alluvionnaires sont propices à l’agriculture. Le Marchfeld souffrait toutefois d’un important déficit en eau en raison d’une faible pluviosité et d’un dense réseau de captage d’eaux souterraines (nappes phréatiques) dont le niveau, de ce fait et en raison des conséquences de la régulation du fleuve, baissait régulièrement. Les travaux de construction ont commencé en 1984 nécessitant la réalisation de 45 ponts. Le canal est entré en service en 1992. 

Un oasis de verdure aux portes de Vienne, photo © Danube-culture, droits réservés

   Ce canal est le premier premier tronçon d’un réseau d’environ 100 km qui irrigue cette région et qui comprend, outre le canal de Marchfeld, la rivière Rußbach (71 km), alimentée par ce même canal et confluant avec le Danube en face de Hainburg, le canal d’Obersiebenbrunner (6 km) reliant le Rußbach et le Stempfelbach (32 km), un affluent de la March (Morava) et sous-affluent du Danube.

Photo © Danube-culture, droits réservés

   Cette voie d’eau est désormais également une zone de loisirs et de découverte de l’environnement grâce aux pistes cyclables aménagées le long de son cours mais la baignade y est interdite. La navigation des embarcations dépourvues de moteur y est par contre autorisée.

La piste cyclable du canal de Marchfeld mène du Danube jusqu’au pont-passerelle de la liberté au-dessus de la March (Morava) à la frontière slovaque et à Bratislava (source Société du canal de Marchfeld)

Notes :
1 Ce qui explique que les ouvrages qui le franchissent soient équipés d’un dispositif militaire.
2 Bataille de Dürnkrut et Jedenspeigen (1278) entre le roi Ottokar II Přemysl de Bohême (vers 1230-1278)  et l’empereur Rodolphe de  Habsbourg (1218-1291) qui vit la mort du premier et la victoire du second.
En 1809 eut lieu à Aspern-Essling et dans les environs, sur l’ île de la Lobau, une bataille entre les troupes napoléoniennes et autrichiennes. La victoire échut cette fois aux armées autrichiennes commandées par l’archiduc Charles de Habsbourg (1771-1847) après un affrontement qui fait de nombreuses victimes parmi lesquelles le dévoué maréchal de Lannes (1769-1809), « le plus brave de tous les hommes » selon Napoléon.

www.marchfeldkanal.at (en allemand)
Eric Baude, © Danube-culture, mai 2021, droits réservés

La « Zille », embarcation traditionnelle emblématique du Haut-Danube

Rappelons en préambule que le Danube est navigable pour le grand gabarit1 sur 2414 km (longueur totale 2888 km). En comparaison le Rhin (1232, 7 km) n’est navigable pour celui-ci que sur 883 km (grands gabarits) et le Rhône (813 km) sur 310 km.

La Zille, qu’on peut trouver traduite en français sous le nom de Zielle, comptait autrefois avec les plates (Plätte), parmi les bateaux les plus populaires sur le Haut-Danube allemand et autrichien. C’est principalement une barque de transport de marchandises ou de passagers, en particulier du sel, abondant dans la région du Salzkammergut. Il existe de nombreuses variétés de Zille. 

De construction en bois, cette embarcation est de conception très rudimentaire mais sa forme est toutefois parfaitement adaptée aux spécificités de navigation sur le fleuve avec un fond plat sans quille, des extrémités relevées et des côtés assemblés à angle vif avec le fond. L’assemblage des pièces du fond et des flancs du bateau est maintenu par la pose de petites équerres en bois les Kipfen. Le joint entre deux planches est traditionnellement étanchéifié par un calfatage de mousse et de lichen qui peut être renforcé en enduisant les coutures de goudron de résine obtenue par distillation lors de la production de charbon de bois.

Zille dans le port de Linz

Zille dans le port de Linz (Haute-Autriche), gravure d’époque

D’une dimension comprise entre 5 et 30 m la Zille est donc à la fois souple et résistante, relativement légère, nécessitant peu de puissance pour se déplacer. Elle glisse admirablement bien sur l’eau. Sa manoeuvre reste toutefois délicate, voire dangereuse du fait de son fond plat, des courants, des caprices du vent et du fleuve qui parait bien assagi aujourd’hui en comparaison de celui d’avant les aménagements pour la navigation. Aussi l’équipage, qui comprend au minimum un Nauferg (patron d’embarcation), un Steurer (pilote), responsable des avirons et des gouvernails de poupe et un ou plusieurs Schiffsmann (marinier) selon la taille de l’embarcation doit-il avoir une longue expérience fluviale, bien  coordonner les manoeuvres tout en surveillant attentivement les récifs et les rochers dans le lit du fleuve afin de les contourner avec habilité dans le sens du courant. Lorsqu’il faut remonter celui-ci, la tâche n’est guère plus facile et l’on doit faire appel à des équipages de chevaux ou même dans certains cas à des haleurs professionnels parfois réquisitionnés (prisonniers) qui tirent les Zilles ou autres embarcations vers l’amont depuis la rive sur des chemins de halage voire aussi parfois, suivant les conditions météo et le relief des rives, dans l’eau !

Les Zille peuvent être munies de voile (navigation sur les lacs) ou de rames en plus des gouvernails de poupe. Elles peuvent être réunies à contre-courant en train de bateaux avec les grandes Plätten (Plates) des villes, typiques de la navigation danubienne. En cas de conflit, ces embarcations de transport de marchandises pouvaient être aussi réquisitionnées et armées (sans canon), dotées de voiles et d’avirons et pourvu d’un équipage de trente à quarante soldats-rameurs solidement équipés pour compléter la flottille impériale autrichienne du Danube. Sur l’affluent alpin de la rive gauche du Danube, die Traun, des forces de police, chargées de protéger l’important commerce du sel, utilisèrent la Zille pour leurs missions de surveillance et de répression des vols et de la contrebande. Cette embarcation servit encore pour la construction de pont de bateaux nécessaire au passage d’un fleuve lors de campagnes militaires comme celles menées contre La Grande Porte (Empire ottoman) au XVIIe siècle ou de bateau de pêche.

La Zille pourrait partager une origine commune avec le futreau ligérien et le Weidling du Haut-Rhin.

Aujourd’hui certaines Zille aménagées font office de petits Fähre (bacs) pour les transports de piétons, randonneurs et  cyclo-randonneurs sur le Danube autrichien comme à Schlögen, Grein, Dürnstein ou encore ailleurs.

Bac Grein-Schwallenburg

Le bac Grein-Schwallenburg (Haute-Autriche), une jolie Zille traditionnelle réaménagée pour le transport des piétons et des cyclo-randonneurs, photo © Danube-culture, droits réservés

Deux charpentiers de marine dont Rudolf Königsdorfer continuent à construire de nos jours ce type de bateau en bois à Niederanna (Haute-Autriche) et il n’est pas rare d’en voir naviguer sur cette partie du fleuve.

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, mis à jour octobre 2019

Notes :
1 Le grand gabarit concerne les voies classées de 4 à 6 pour des unités fluviales de 1 000 tonnes et plus. Le moyen gabarit correspond aux classes 2 et 3 pour des tonnages compris entre 400 et 1 000 tonnes. Enfin, le petit gabarit, dit gabarit «Freycinet», représente les unités comprises entre 250 et 400 tonnes (classe 1). En pratique, le gabarit 0 (de 50 à 250 tonnes) n’est plus utilisé pour le transport.

Sources :
BUFFE, Noël, Les marines du Danube, 1526-1918, Éditions Lavauzelle, Panazol, 2011
MEIßINGER, Otto, Die historische Donauschiffahrt, Holzschiffe und Flöße, Gugler, Melk, 1990 (deuxième édition)
REICHARD, M., Le voyageur en Allemagne et en Suisse…, Manuel à l’usage de tout le monde. Douzième édition, De nouveau rectifiée, corrigée, et complétée par F. A. Herbig., tome premier., A Berlin, Chez Fréd. Aug. Herbig, Libraire. A Paris chez Brockhaus et Avenarius et chez Renouard et Co., 1844.

Chez les Königsdorfer de Niederrana (Haute-Autriche), charpentiers de Zille depuis plusieurs générations. Quand la tradition se régénère.  
www.zille.at
Telefon: +43 7285 508
E-Mail: koenigsdorfer@zille.at

La forteresse d’Aggstein en Wachau : un haut-lieu des légendes danubiennes

Construite, dans sa partie la plus ancienne, à la fin du XIe et au début du XIIe siècle par Manegold III von Acchispach, elle tombe ensuite dans les mains de la dynastie des Kuenring von Aggsbach-Gansbach jusqu’à leur extinction au XIVe siècle.

   Une légende raconte qu’Hadmar III von Kuenring contrôlait et entravait selon son bon vouloir la navigation sur le fleuve à l’aide d’une solide chaîne de fer qu’il faisait tendre en travers du fleuve à l’arrivée des bateaux. Exaspéré par ses pratiques, le duc Friedrich II von Babenberg, duc d’Autriche (1211-1246) décida de s’emparer sans succès de la forteresse. C’est par la ruse qu’il réussit à mettre fin aux exactions d’Hadmar III von Kuenring. Un marchand de Vienne avec un bateau lourdement chargé de marchandises qui cachaient une troupe des soldats puissamment armés dans ses cales, fut arrêté par la chaine dressée en travers du fleuve. Le maître des lieux monta sur l’embarcation et les soldats s’en emparèrent. Ils rentrèrent à Wiener Neustadt avec leur précieux prisonnier. La vengeance du duc Friedrich II von Babenberg fut toutefois clémente puisque Hadmar III von Kuenring recouvra la liberté en échange de la restitution des biens dont il s’était emparé. Repentant, il serait mort en pèlerinage quelques années plus tard non loin de Passau.

Une des chaines qui servaient autrefois à entraver la navigation sur le Danube (collection du Musée de l’armée de Vienne), photo © Danube-culture, droits réservés

En 1429, la forteresse devient la propriété du conseiller ducal Jörg Scheck vom Wald (littéralement « La terreur de la forêt ») qui l’avait reçu des mains du duc Albrecht V de Habsbourg dit « le Sage » (1298-1358), ultérieurement duc d’Autriche sous le nom d’ Albrecht II. Délabrée, la forteresse est reconstruite à la demande de celui-ci. Une période sombre pour la forteresse car son propriétaire, surnommé « le mangeur de fer » (der Einsenfresser) ou le vengeur sanguinaire » (der Blutracher) s’illustre par son comportement particulièrement sanguinaire et malhonnête. Chargé, à partir de 1438, de contrôler la navigation des bateaux sur le Danube d’amont en aval et d’entretenir le chemin de halage pour les embarcations montantes, il ne peut s’empêcher d’abuser de ses fonctions et se met à rançonner tous ceux qui naviguent sur le fleuve et passent devant son château-fort. Georg von Stain (?-1497) s’empare la forteresse d’assaut en 1463. Aussi peu scrupuleux que son prédécesseur, il en est expulsé par Ulrich Freiherr von Graveneck en 1476. Le duc Leopold III de Habsbourg (1351-1386) reprend lui même Aggstein l’année suivante et y installe des locataires afin que les pillages et les pratiques de rançons cessent.

Ruines d’Aggsbach depuis le Danube (1820-1826) par Adolph Friedrich Kunike (1777-1838), collection privée

Aggstein va subir encore les assauts des troupes ottomanes au XVIe siècle qui l’incendient (1529). À nouveau rénovée en 1606 par Anna von Polheim-Parz, veuve du dernier locataire, elle est laissée ensuite à l’abandon jusqu’au XIXe siècle.

Ses ruines alimentent alors de nombreuses légendes. Elle devient ensuite un lieu de promenade et commencera a être restaurée à partir de 1930 par son nouveau propriétaire, la famille Seilern-Aspang.

Burgruine_Aggstein_Wachau

La forteresse médiéval d’Aggstein dominant le Danube, photo Danube-culture, droits réservés

La forteresse avec sa salle des chevaliers sa chapelle, sa taverne, ses tours et ses vastes murailles est accessible par une petite route escarpée depuis le hameau d’Aggstein en contrebas. Elle se visite et fait aujourd’hui l’objet de nombreuses manifestations culturelles et historiques. La vue sur la vallée du Danube en Wachau depuis la forteresse est exceptionnelle.

info@ruineaggstein.at
www.ruineaggstein.at

La légende du  jardinet des roses d’Aggstein

« Château en ruines, perché au sommet d’un rocher conique qui domine Aggsbach. Ce château, une des plus belles ruines féodales du Danube, était au XIIIe siècle, la terreur des voyageurs et des bateliers. Il avait alors pour propriétaire un seigneur-voleur nommé Schreckenwald, qui précipitait ses prisonniers par une trappe de fer dans un gouffre qu’il appelait Rosengartlein, son « petit jardin de roses ». Ce bandit périt sur l’échafaud. Mais il eut pour héritier, ou plutôt pour successeur Hadmar de Khuenringer, qui possédait aussi Dürrenstein [la forteresse de Dürnstein] avec dix autres châteaux-forts et qui fit regretter Schreckenwald. Son frère Leutold le secondait si bien dans tous ses crimes et ils inspiraient une telle terreur, qu’on les avait surnommés les limiers. »

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mise à jour 1er septembre 2020

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