Adrien von Riedel (1746-1809) et l’Atlas hydrographique des fleuves et rivières de Bavière

STROM ATLAS

von

Baiern.

vom

Oberster von Riedl.

DONAU STROM,

INN, ISAR, LECH, LOISACH, AMMER FLUSS

Hydrographische Karte in 4 Blättern

Profil Plane,

vom

Adrien von Riedel

1806

MÜNCHEN

in der Lentnerischen Buchhandlung

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ATLAS

des Fleuves et Rivières

de la

Bavière

Par

le Colonel de Riedl

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à Munic[h]

chez LENTNER, Librairie, 1806 [Première livraison]

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Seiner Majestät

MAXIMILIAN JOSEPH

Könige von Baiern

gewidmet

vom

Obersten von Riedel

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Notes de l’imprimeur Zängl

Les soins particuliers qu’exige la beauté des planches, ou de la gravure à la perfection de laquelle on s’est fait un devoir spécial de parvenir pour l’édition de l’atlas des rivières de Bavière, particulièrement à l’égard de quelques cartes, est cause que les cartes de cet ouvrage ne pourront se suivre dans l’ordre que l’on aurait désiré tenir dans leur livraison. On observera donc préalablement à cette fin, que les livraisons ne seront point reliées, jusque’à ce que l’ouvrage ne paraisse dans son entier ; On indiquera à la fin de quelle manière l’atlas doit être relié.

Presque tout l’ouvrage est achevé excepté la gravure à laquelle sont employés les artistes les plus habiles, et il sera déposé pour la sureté des personnes qui ont favorisé cette entreprise chez le sieur Lentner libraire à Munich.

On donnera à la seconde livraison de la grande carte mathématique hydrographique, qui est déjà rédigée deux gravures, et dans la cinquième et dernière des plans des profils, des diamètres, et le niveau de des rivières principales suivront dans la cinquième et dernière livraison.

On a tellement soigné pour l’exactitude des livraisons de cette édition, qu’aucun retard ne peut avoir lieu en quel cas que ce soit. Les noms de Messieurs les abonnés de la seconde livraison y seront imprimés.

La première livraison contient :

  1. Le titre ou frontispice
  2. L’épitre dédicatoire à sa Majesté Maximilien Joseph, Roi de Bavière
  3. La rivière d’Isar depuis les frontières du Tyrol, jusqu’à Toelz en trois sections
  4. Le Wurmsee, ou lac de Staremberg, près de Staremberg avec son profil, et canevas trigonométrique.
  5. Le Walchensee, et le Kochelsee avec leurs profils.
  6. Le Tegernsee, et le Schliersee.
  7. Deux dessins de ponts suspendus et cintrés, dont l’un a été bâti l’an 1790, sur la Mangfall près de Weiarn. tous les plans des fleuves et des lacs

L’échelle a été généralement prise égale et conforme pour tous les plans des fleuves et des lacs

6 feuilles pour le Danube
3 feuilles pour la carte hydrographique de la Bavière
1 feuille en trois parties pour l’Inn
2 feuilles pour l’Isar
2 feuilles pour la Loisach
1 feuille pour l’Ammer
1 feuille pour l’Ammersee
1 feuille pour le Chiemsee
1 feuille pour le Tegernsee et le Schliersee
1 feuille pour le Walchensee
1 feuille pour le Wurmsee
3 feuilles pour des plans et coupes de ponts
1 gravure du monument à Post Saul sur le Danube
1 gravure du monument aux deux lions de Bad Abbach, dessins de Bollinger et gravure de Laminit

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A. von Riedel (1746-1809)

Le Danube par Adrien Franz Xaver Florian von Riedel :

Le Danube nommé Ister par les Romains Danubius, Isther, est un des principaux fleuves de l’Europe. On est presque généralement d’accord, qu’il prend sa source auprès d’Eschingen en Sorabe, et c’est aussi pourquoi ce lieu porte le nom de Donauesching[en].
Ce fleuve parcourt  à ce que l’on prétend l’espace de 400 lieues d’Allemagne depuis sa source jusque’à son embouchure dans la mer noire.  Il se jette plus de 60 rivières dans ce grand fleuve, qui dirige son cours de l’occident à l’orient.

Il prend au Nord, en Bavière seul, la Wertniz [Wörnitz] au-dessus de Donauwörth, la Usel [Ussel] au-dessus de Neuburg, la Schuttach [Schutter] près d’Ingolstadt, l’Augraben [Mailinger Bach] entre Ingolstadt et Vohbourg, l’Altmühl près de Kelheim, la Laber et la Nab [Naab] entre Abbach et Ratisbonne, le Regen auprès de Stadtamhof, la Sulz [Sulzach ?] au-dessous de Donaustauf, la Wiesent [Wieseth] au-dessus de Wörth, la Knisach [Kinsach] au-dessus de Straubing, la Mennach [Menach] près de Bogen, la Schwarzach [il existe deux rivières de ce nom qui se jette dans le Danube] près de Niederschwarzach, la Gaisach [Gailach] au dessus de Passau, et l’Ilz près de Passau, outre nombre d’autres rivières moins considérables et plusieurs ruisseaux.

Il prend au midi [rive droite]  la Schmutter au-dessous de Donauwörth, le Lech auprès de Lechsgemund, la Ach [Friedberger Ach] près de Niederschönfeld, la Ach [Aich] au-dessus d’Ingolstadt, la Par [Paar] entre Ingolstadt et Vohbourg, l’Ilm [aujourd’hui sous-affluent via l’Abens] près de Vohbourg, l’Abens au-dessous de Neustadt [son confluent a été modifié et déplacé au nord en 1935/1926] , la Pfäter [Pfatter, se jette dans le Vieux Danube] près de Pfäter [Pfatter], la « Grosse » et « Kleine » Laber [la Kleine Laber se jette dans la Grosse Laber] au-dessus de Straubing, l’Isar au-dessous de Deggendorf, la Vils auprès de Vilshofen, le Lautenbach [Laufenbach] et le Steinbach [Sandbach ou Setzenbach] au-dessus de Passau, l’Inn près de Passau, outre plusieurs autres petites rivières et nombre de ruisseaux.

Le but que je me suis proposé en donnant un atlas des fleuves et rivières, ne me permet pas de donner une description détaillée de ce fleuve, mais purement de me border à l’espace qu’il parcourt en Bavière. Je ne ferai donc que développer mes expériences et les observations que j’ai eu l’occasion de faire pendant le temps de mon administration. J’exposerai les causes des inondations, et j’indiquerai les moyens de les prévenir, ou tout au moins de les rendre moins nuisibles.

Trois rivières se réunissent au Danube près de Donauwörth dans un district d’assez peu d’étendue, à savoir la Wernitz [Wörnitz] qui vient d’Ötting[en], la Zusam de Wertingen, et au-dessus de Donauwörth la Schmutter de Minster [?].

Quand il vient à y avoir des pluie de longue durée, ou quand en hiver, il arrive que dans les grands froids, les petites rivières viennent à geler, il en résulte nécessairement dans le premier cas des inondations, dans le second cas, les glaces s’amoncèlent  près de Donauwörth, et pour lors les suites en sont encore plus destructives, parce que le pont du Danube est beaucoup trop étroit, et que le fleuve se jette avec violence sur la gauche, où les terres sont très hautes. C’est pourquoi que dans de tels cas les terres du côté droit qui sont beaucoup plus basses sont couvertes d’eau ou de glaces, surtout parce que les glaçons ne peuvent aussi promptement sous le pont, vu son trop peu de largeur.

Il serait donc certainement très à propos de ne point regretter quelques frais, et de creuser un canal du côté droit du fleuve, de 100 pieds de largeur, et de 1000 à 1200 pieds de longueur au moins, si non pour prévenir entièrement les inondations, tout au moins les rendre moins destructives, et par là faciliter les débâcles.

Le pied de la montagne de Schellenberg qui aboutit jusqu’au Danube auprès de Donauwörth, repousse le fleuve au-dessus de Schöfstal, qui est aussi sur une éminence, vers le village de Ginterkingen. la hauteur montagneuse près de Graisbach, presse également le fleuve vers les terres basses de la droite, à côté desquelles il continue son cours jusque’à Marxheim, où le Lech, rivière navigable pour les radeaux, et qui vient des montagnes méridionales, se jette presque en rectangle dans le Danube.

S’il arrive que les eaux du Danube soient parvenues à une hauteur assez considérable, et que le Lech, qui a lui-même une pente fort rapide, grossissant en même temps par les torrents qui s’y jettent, vienne, pour ainsi dire se précipiter dans le Danube ; il faut immanquablement, qu’il en résulte de grandes inondations, vu qu’une eau arrête l’autre dans son cours et la repousse. Il serait donc à souhaiter que l’on pensa sérieusement à donner au Lech une embouchure oblique ; il serait de plus très à propos d’élever une digue, afin que le Danube ne puisse plus regonfler le Lech. Et il est hors de doute, que si cette digue était élevée analogiquement au but que l’on devrait se propose, on pourrait s’en promettre des suites très avantageuses.

Le Danube continue son cours depuis l’embouchure du Lech jusqu’à Neubourg en faisant nombre de grands détours, où il forme aussi beaucoup de bruyères. les montagnes voisines, le rétrécissement du fleuve, et même le pont de Neubourg donnent lieu à ces détours ou courbures.

Il y a plus de 30 ans que le Danube s’ouvrit un passage à gauche au-dessus de Neubourg, près du soi-disant Fasanschutt ; il est certain que s’il n’eut été alors reconduit dans son lit précédent parc de grands ouvrages en fascines, le pont de Neubourg eut immanquablement été mis à sec. Le Danube traverse ensuite un pays plat depuis Neubourg jusqu’à Ingolstadt, son cours est divisé en plusieurs bras, et serpente tantôt à gauche, tantôt à droite.

Ne serait-il pas à souhaiter que cette quantité de bras du Danube fussent tous conduits dans un même lit d’une largeur proportionnée ? Combien de journaux de terre n’y gagnerait-on pas ? Mais il faudrait aussi continuellement veiller avec soin que le fleuve ne sortit point du lit qui lui aurait été assigné.

On veut prétendre que le Danube prenait anciennement son cours dans les environs de Weichering, par le soit disant Somenbrücke sur la route de Munich à Ingolstadt, jusqu’à Märching. On voit même encore aujourd’hui  les traces de relit, et l’ancien nom de vieux Danube, ou Sandarach [Sandrach] semble le confirmer. Il a maintenant son cours à environ une lieue plus loin sur la gauche.

Dans la neuvième décade du siècle dernier, le Danube prit son cours vers le ci-dessus mentionné ancien Danube. Il fit une irruption au-dessus d’Ingolstadt, se dirigeant vers cette ville, il menaça aussi d’en faire de même au-dessous, et de laisser le pont à sec.

Ces dangers étaient trop impérieux pour que l’on ne pensa sérieusement à y porter incessamment remède, si l’on ne voulait pas voir le fleuve changer de cours, ce qui ne pouvait avoir lieu sans causer les plus grands inconvénients, et sans des dommages irréparables. La direction des bâtiments hydrauliques d’alors proposa un projet qui fut accepté, après avoir été murement examiné. De sorte que l’on dirigea le cours du Danube à deux lieues de longueur dans des canaux en droite ligne, et on lui assigna de cette manière un cours direct jusqu’au pont de Ingolstadt. Le succès couronna cette entreprise, et le Danube a gardé actuellement le cours qui lui fut alors donné, et par là on gagna, ou conserva plusieurs mille journaux de terre.

Le soi-disant Donaumoos [marais du Danube] contigu et au-dessus d’Ingolstadt, sur la droite à ce fleuve, raison qui lui a aussi fait donner ce nom. On dit dans ces environs, que dans les temps les plus reculés le ]Danube traversait ce marais. Mais il est enclavé par une chaine de montagnes en forme de chaudière, sur la longueur de six lieues depuis Neuburg jusqu’à Pötmes, et depuis là en passant par Langenmoosen, Berg in Gai, Arnbach et Pobenhausen jusqu’à Reichertshofen près de la route de Munich à Ingolstadt ; il n’est donc nullement vraisemblable que le fleuve ait jamais pris un cours aussi opposé. Ce qui est fait mention plus haut à l’égard des environs depuis Weichering, jusqu’à Märching paraît beaucoup plus naturel , vu que le Danube aurait eu son cours dans le le lit de la Sandarach [Sandrach]  d’aujourd’hui.

Si l’on considère attentivement la situation des lieux, on verra facilement, que si ce fleuve n’a pas entièrement donné naissance au marais, il a tout au moins beaucoup contribuer à l’entretenir. La Ach, qui vient de Pötmes traverse le marais, il s’y écoule aussi beaucoup de petits ruisseaux, qui viennent des montagnes circonvoisines, il sort même de terre dans cette vallée plusieurs sources, de sorte que le Danube regonflait cette masse d’eau, et quand les siennes se grossissaient, il rejetait sa trop grande quantité dans cette basse contrée, ainsi ces eaux ne pouvant plus s’écouler, elles y restaient dormantes, et transformèrent peu à peu ces environs en marais. Tous les canaux, qui ont été creusés pour le dessécher se rendent dans le Danube.

Ce fleuve fait depuis Ingolstadt plusieurs détours du côté du midi, le plus grand de tous, est celui de Möring, où la Paar se jette dans le Danube. Il continue alors son cours le long du pied des montagnes sur la gauche ; il y a sur la droite une plaine, qui s’étend depuis Pötmes jusqu’au delà de Neustadt, dans laquelle l’Ilm [cette rivière se jette désormais dans l’Abens et non plus dans le Danube ] se rend dans le Danube, au-dessus, et l’Avens au-dessous de Neustadt, et il forme beaucoup de bruyères et d’îles.

On pourrait ici acquérir plusieurs arpents de terre si l’on donnait au fleuve un cours fixe et déterminé ; mais l’état n’a encore rien entrepris à cet égard. On s’est occupé jusqu’à actuellement que de pouvoir à la sûreté de la navigation, et on a laisse aux propriétaires le soin de veiller à la sureté des terres voisines du fleuve, de sorte qu’on n’a fait que très peu de choses  pour la direction du fleuve. Les propriétaires ne font aussi que peu de cas des petites irruptions, mais si elles viennent un jour à être de quelqu’importance, ils seront hors d’état d’y remédier. De manière que les irruptions augmentent insensiblement, et le dommage devient irréparable. Il serait très à souhaiter que l’on pensa sérieusement à fixer précisément les bornes des fleuves et des rivières, et que l’on prescrivit de quelle manière on pourrait, en contribuant de concert, prévenir les dévastations qu’ils occasionnent, et gagner et conserver une infinités d’arpents de terre qu’ils enlèvent à l’agriculture.

Il y avait du temps des Romains une route au-dessous de Neustadt qui conduisait au-delà du Danube. Cette route venait probablement d’Abensberg, et passait par Eining, où il y avait sans doute un pont sur le fleuve. Il y a des éminences et des montagnes depuis Neustadt jusqu’à Kelheim, où le fleuve est resserré des deux côtés, et se presse par une pente de rocher perpendiculaire l’espacé d’une lieu entière.

Weltenbourg est situé d’abord au commencement de cette pente de rocher. On trouve au-dessus de Weltenbourg sur les montagnes des traces d’anciennes redoutes des Romains qui se prolongent jusqu’à l’Altmühl. Ce fleuve qui prend son cours au nord, vient se jeter dans le Danube en passant presque continuellement entre de hautes montagnes. On découvrit il y a environ cinquante ans, à une lieur au-dessus de Kelheim sur la chaine de montagnes à la gauche de cette rivière une ouverture, ou caverne fort singulière, qu’il mériterait à tout égard d’être soigneusement visitée et examinée dans la suite. L’entrée aussi bien que l’intérieur de l’intérieur  de cette grande caverne sont gravés dans le plan. L’entrée en est très pénible et très difficile ; on y entend de loin le bruit de plusieurs eaux qui se précipitent. Cette caverne forme une file de corridors ou allées fort singulières. On n’a pas encore jusqu’à présent visité avec assez d’attention cette caverne extraordinaire. Il faut observer de ne point y descendre sans lumière, et cela même avec de grandes précautions.

La ville de Kelheim est située au nord de l’embouchure de l’Altmühl dans le Danube. Ce fleuve continue son cours depuis Kelheim entre des montagnes presque en ligne direct jusque’à Abbach. Il y avait autrefois sur la droite des terres près de Postal et d’Abbach des rochers escarpés, entre le pied desquels et le fleuve, passe la grande route de Ratisbonne. L’espace de cette route était non seulement très étroit mais même très dangereux tant en hiver qu’en été. Si les eaux étaient grandes, ou s’il arrivait des débâcles, le Danube débordait, et fermait fort souvent la communication de cette route, et de grosses masses de pierre agglomérée menaçaient de s’écrouler et d’écraser le voyageur effrayé.

L’Electeur Charles Théodore auquel on représenta toute l’imminence du danger, donne l’ordre de faire sauter les rocher, d’élargir et d’élever la route. On fit donc sauter au moyen de plusieurs mines des pièces de rocher de la hauteur de plus de 100 pieds, et de la largeur de 12 à 20 ; la route fut rehaussée de 17 pieds plus haut que n’est la moyenne hauteur de l’eau du Danube, l’on y employa les débris des rochers que l’on avait fait sauter, et elle fut élargie et pourvue de parois. Cet ouvrage fut terminé dans l’espace de deux ans et répondit entièrement à l’attend que l’on s’en était promise. L’Electeur Charles Théodore qui connaissait parfaitement la situation des lieux, et les dangers précédents, s’y rendit lui-même, et témoigna son entière satisfaction sur la réussite de l’exécution de ces travaux. Le Comte de Töring Jettenbach fit aussi ériger deux monuments en mémoire de cette entreprise d’utilité publique, l’un auprès d’Abbach, l’autre auprès de Postal.

Le Danube fait de grands détours depuis Abbach, jusque’à Ratisbonne à travers les montagnes situées de droite et de gauche. La Nam se jette dans le Danube au-dessus de Ratisbonne près de Prüfering, et la Regen près de Stadtamhof. Ces mêmes détours, et la lenteur du cours du fleuve, qui est encore arrêté par la chute de ces deux torrent, sont la cause des inondations fréquentes dans les basses contrées auprès d’Abbach, auxquelles on ne peut remédier qu’en bâtissant dans les lieux les plus bas de fortes digues convenables à la situation des dits lieux.

Le Danube se divise en deux bras capitaux au-dessus de rationne près d’un lieu nommé Wörhrloh, et forme une grande île. On fait usage de ces deux bras ; l’un sert à la navigation pour descendre et remonter le fleuve, et on a construit plusieurs moulins sur l’autre. Il y a depuis longtemps des conventions particulières de faites entre la Bavière et Ratisbonne à l’égard des bâtiments hydrotechniques et de leurs situations. Ces bâtiments ne sont à la vérité pas entièrement bâtis d’après des principes mathématiques et techniques mais la situation gênée entre Ratisbonne et Stadtamhof ne permet aussi pas d’y bâtir autrement, malgré que la Bavière possède et exerce de temps immémorial la souveraineté, et tous les droits qui y sont attachés tout le long du Danube, tel qu’il est cité dans le droit public du Baron de Kretmair.

Le pont de pierre entre Ratisbonne et Stadtamhof gène singulièrement le cours du fleuve dans toute sa largeur normale, par ses ouvrages avancés aux arches. Cela fait que, lorsque les eaux du Danube sont hautes, ou qu’il y a des débâcles, les champs et les près aux environs de Stadtamhof, et celle ville elle-même sont inondés, et que les eaux se jettent avec violence dans le Regen qui passe auprès de Stadtamhof. S’il arrive que dans le même temps la Regen vienne aussi à grandir, pour lors le mal est encore pire et de plus longue durée. C’est pourquoi il serait fort à souhaiter que l’on examina soigneusement, s’il ne serait pas possible de prévenir en quelque façon ces inondations désastreuses en élevant plusieurs digues dans les basses terres au-dessous de Stadtamhof, et du côté de la  Regen.

Le Danube fait depuis Ratisbonne jusque’à Straubing plusieurs grands détours : le rivage à droite est plat, mais au contraire d-celui de la gauche est montagneux, il y a néanmoins des endroits, où les montagnes en sont éloignées d’une demie, d’une et même de plusieurs lieues. la quantité de détours et la faible pente du Danube gène le cours du fleuve, et lui ôte la rapidité nécessaire. Il se divises derechef en deux bras principaux auprès de Straubing. On a bâti près de Sossau une digue, nommée la digue de Sossau, afin de procurer à l’eau la profondeur nécessaire pour la navigation  : lorsque les eaux sont basses, elles arrêtent le cors du fleuve vers la ville, mais quand elles sont hautes, le superflu passe par-dessus la digue, et va se jeter dans le bras extérieur, nommé le vieux Danube. La ville de Straubing soigne l’entretien de cette digue.

Le pont qui est près de la ville est vraiment beaucoup trop étroit, et contribue infiniment à augmenter les inondations, surtout lorsqu’il y a des débâcles.

Il y a quelques années que le fleuve se jeta avec beaucoup de violence vers le vieux Straubing, (faubourg de la dite ville ) où se trouve le cimetière de la ville, nommé St; Pierre. Comme la situation du lieu ne permettait point de laisser prendre ce cours du fleuve, on y bâtit une digue pour le détourner, et lui donner sa direction vers Bogenberg.

Le Danube continue son cours depuis Bogenberg jusque vers la ville de Deggendorf, en faisant un grand détour. Il y a près de cette ville un pont fort long et très léger sur le Danube, mais il faut l’enlever presque tous les hivers dans le temps des débâcles. L’Isar vient se jeter presque en rectangle dans le Danube à une demi lieu au-dessous de Deggendorf. De sorte que quand les débâcles et les grandes eaux surviennent en même temps dans le Danube, et dans l’isard, toutes les terres basses sont inondées. On a déjà en parlant de l’Isar indiqué les moyens de prévenir tous ces malheureux évènements.

Il y a déjà longtemps que l’on avait forme le projet de creuser des canaux, de construire des digues, et de diriger l’Isar en ligne oblique dans le Danube ; mais les trop grands frais et les secours que l’on exigea pour des travaux si importants détruisirent tous les projets ; les propriétaires des terres, qui auraient du faire quelques sacrifices à la patrie, surent toujours mettre des obstacles insurmontables à toutes les entreprises. Il en est aussi de même auprès de Niederalteich et de Winzet où le Danube fait de très grands détours. Deux profils feraient ici un très bon effet, et diminueraient les fréquentes inondations, qui sont extrêmement nuisibles, tant à cause de la basses situations des terres, que du prompt écoulement des eaux et des glaces du Danube, auquel les deux détours susdits mettent beaucoup d’obstacles.

Le confluent de l’Isar avec le Danube en aval de Deggendorf, détail

Les inquiétudes que l’on pourrait concevoir, que les glaces ne vinssent se jeter avec encore plus de force sur les lieux circonvoisins, si le Danube venait à être dirigé en ligne directe, doivent s’évanouir, si l’on observe que les glaces ne peuvent plus se réunir, et s’accumuler en aussi grande quantité, ni avec autant de viloence qu’actuellement, si l’on donne une ligne directe au Danube.

Le fleuve se presse de droite et de gauche entre des montagnes auprès du bourg de Pleintig pour se rendre à Passau. Il y a ici de grosses masses de rochers qui rendent la navigation très dangereuse, surtout lorsque les eaux sont grandes, et qu’elles cachent ces masses. Il n’y a positivement que l’adresse, et la vigilance des maîtres bateliers et maîtres de radeaux qui puissent garantir d’évènements fâcheux. Si jamais l’un de ces points essentiels venait à n’être point observé, il e résulterait les plus tristes accidents. Cette circonstance et les dommages irréparables que ces masses occasionnent surtout en haut du fleuve dans le temps des débâcles, seraient des raisons suffisantes pour qu’on les fit sauter. La Vils se jette près de Vilshofen dans le Danube.

L’Ilz qui vient de la forêt tombe à gauche dans le Danube d’abord au-dessous de Passau, et à droite, l’Inn qui vient des montagnes. De sorte que Passau est un lieu fort remarquable, en ce que presque toutes les rivières et tous les ruisseaux tant de la Sorabe, que de la Bavière et du haut Palatinat s’y réunissent.

Que l’on se représente la quantité d’eau qui se rassemble ici, tant de la forêt, que des montagnes après de grandes pluies ; que l’on observe le peu de largeur, et e peu de profondeur du Danube au-dessous de Passau ; que l’on considère la lenteur du cours de ce fleuve, et son peu de pente, qui n’est portée par plusieurs connaisseurs, qu’à 500 pieds jusque’à Baude en Hongrie : pour lors il sera facile de se convaincre à n’en plus douter, que toutes ces circonstances ont, et doivent immanquablement avoir par en haut une grande influence sur toutes les rivières qui viennent se jeter dans le Danube, et cela d’autant plus, que le fleuve est effectivement trop étroit et trop peu profond auprès de Passau, de manière que la quantité d’eau ne peut jamais s’écouler assez promptement.

Partant de ce point de vie, il est indispensablement nécessaire, si jamais l’on veut réussir à diminuer les inondations en Bavière, de se faire une loi inévitable, de faire examiner le nivellement avec l’exactitude la plus scrupuleuses par les hommes les plus experts, de même que la situation des lieux en détail et dans son entier ; il faudrait de plus réfléchir sur les circonstances, même sur celles de la moindre conséquence, consulter les habitants des différentes contrées, leur demander leur opinions, s’informer de leurs observations, et pour lors on se verrait immanquablement en état de projeter les vrais moyens par lesquels on pourrait prévenir avec succès toutes ces dévastations. Tant que cela n’aura pas lieu on ne parviendra jamais à empêcher les inondations, et toutes les dépenses, et toutes les peines que l’on se donnera à cet égard seront toujours inutiles et sans succès.

Mais la carte des niveaux fixera quels calculs doivent se faire d’avance  ; et c’est aussi pour cette raison qu’on ajoutera à cet ouvrage la carte hydrographique, dans laquelle toutes les rivières sont portées d’après leur véritable levée, d’où l’on pourra tirer des lumières, et faire des réflexions sur toutes les circonstances.

Il est bien vrai que les montagnes capitales devraient tout au moins être portées dans cette carte hydrographique, mais le projet que l’on a formé de représenter clairement toutes les rivières, n’a point permis de marquer les montagnes, parce qu’il aurait été impossible de pouvoir représenter les eaux dans toute la clarté nécessaire, et tel que l’on se l’est proposé. Il y a encore de plus à observer que le Danube prend son cours d’occident en orient. Le sol de presque toutes les rives de ce fleuve est fertile, si l’on en excepte les montagnes, et même celles-c pas entièrement.

La pesanteur de l’eau du Danube fait qu’un bateau peut porter à peu près jusque’à 1000 quintaux. On navigue aussi sur le Danube avec des radeaux. Aussitôt que les conducteurs des radeaux sur l’Isar ont passé le pont près de Pläting, ils lient leurs radeaux deux à deux, l’un à côté de l’autre, et trois en arrière. On nomme train (Fluden) tous ces radeaux liés les uns aux autres avec lesquels on navigue ordinairement sur le Danube. On remonte et descend le fleuve avec les bateaux.

L’état n’entretient aucun bâtiment sur le Danube depuis Donauwörth, jusqu’à Passau, excepté ceux qui sont près d’Ingolstadt, et le pont de Neubourg. Les communautés qui habitent sur les rives du fleuve entretiennent tous les ponts et bâtiments.

Néanmoins l’état a toujours contribué à grands frais et de tout son pouvoir à la construction des bâtiments nécessaires à la sureté de la navigation, et à la conservation des terres dans les cas où il dépendait du bien public. Il s’est aussi chargé depuis peu par bienfaisance de l’entretien du pont de Passau, afin de ménager des revenus et des fonds destinés au soulagement de l’humanité souffrante. (L’hôpital entretenait autrefois ce pont).

L’État doit entretenir tout le long du Danube les chemins destinés à remonter le fleuve au moyen des chevaux. (Ces chemins ou passages se nomment ordinairement en langue allemande, Schiffrit ou Ziehewege, et en Bavière Treppelwege). Ce qu’il y avait ci-devant de singulier sur le Danube, était les trains de bateaux chargés de sel (Salzzüge). Le sel qui venait de Hallein dans l’état de Salzbourg, et qui par certains contrats était cédé à la Bavière, se chargeait sur la Salzach et sur l’Inn, et était transporté jusqu’à St. Nicolas près de Passau, d’où on le charriait par [voie de] terre jusqu’au Danube, il y était alors chargé sur des bateaux, et conduit en remontant le Danube jusqu’à Donauwörth. Il y avait dans ces environs des paysans précisément destinés à remonter le fleuve avec les bateaux par le moyen des chevaux, et qui pour un salaire fixé, et quelques autres avantages entretenaient les chevaux de train nécessaires. En quelqu’endroit que la nuit vint à surprendre un tel train de sel, on passait la nuit en rase campagne. Les gens préposés à ces transports, et nommés en Bavière Salzpodeln s’entretenaient eux et leurs chevaux à leurs propres frais. Ces gens nommaient « fil » (Faden) le gros câble avec lequel tous les bateaux étaient attachés, et liés les uns aux autres, et auquel on attelait souvent 12 à 15 chevaux et même encore d’avantage. Il fallait toujours qu’un d’entre eux allât à cheval dans l’eau devant le train pour sonder la profondeur ; cette fonction exigeait beaucoup de précaution, et cet homme était continuellement en danger de perdre la vie, et c’est aussi pourquoi on nommait ce « Vorreiter » le nommait l’homme perdu (der verlorene Mann).

Des bateaux chargés ont ordinairement besoin, quand l’eau a une hauteur suffisante de cinq heures depuis Donauwörth jusqu’à Neubourg, six de Neubourg à Ingolstadt, douze d’Ingolstadt à Ratisbonne, huit de Ratisbonne à Straubing, dix de Straubing à Vilshofen et trois de Straubing à Passau ; le total depuis Donauwörth jusqu’à Passau se monte à quarante-quatre heures. La longueur du Danube depuis Donauwörth jusqu’à Passau, tel qu’il prend son cours par  des détours immenses, se monte à 1072000 pieds de Bavière. Si l’on tire une ligne directe depuis Donauwörth jusque’à Passau, Il y aura pour lors 666000 pieds de Bavière. Il a 7 pieds de profondeur auprès de Donauwörth, 9 auprès de Neubourg, 12 auprès d’Ingolstadt, 11 auprès de Ratisbonne, 10 auprès de Straubing, 6 auprès de Deggendorf, 10 aurprès de Vilshofen, et 17 auprès de Passau. Ce fleuve a 511 pieds de pente depuis Donauwörth à Passau. Il ne faut donc point s’étonner d’après cela, et d’apps les grands détours que fait le Danube, si la rapidité des autres rivières est peut-être quatre fois plus forte, que la sienne.

La manière accoutumée de bâtir sur le Danube, et celle qu’on y a observé jusqu’ici, consistait en de soi-disants politages en pieux joints les uns aux autres par des bois de traverse, ajustés en tenaille, puis garnis de fascines, et chargés de grosses pierres de carrière. Cette manière de bâtir est solide et durable, ce qui doit avoir lieu sur le Danube à cause des débâcles. Il y a de semblables pilotages à Neubourg, Ingolstadt, Ratisbonne, Straubing et Passau. Ces ouvrages sont de très longue durée et très solides, s’ils sont bien entretenus, et produisent même de très bons effets ; mais si l’on néglige les soins requis à leur entretien, ils deviennent très coûteux, tel que tout autre bâtiment qui est négligé. Les bâtiments en fascines, surchargés de grosses pierres, ce qu’il faut observer à cause des débâcles sont aussi fort avantageux, et font de fort bons effets, particulièrement en ce qu’il y a près du Danube assez de saules, et de bois de fascines et de pierre de carrière. Les bâtiments en fascines, construits auprès des terres sont d’autant plus avantageux, surtout avant que le dommage ne soit considérable, que le Danube charrie beaucoup de parties terreuses, qui s’attachant peu à peu aux bois des saules favorisent leur végétation et les entretiennent dans toute leur vigueur, ce qui ne peut arriver aux rivières, qui viennent des montagnes, et qui ont de fortes pentes.

Les bâtiments en pilotage sont préférables dans les lieux où le Danube est resserré, comme auprès de Städlen, parce qu’ils doivent y être extrêmement solide à cause des débâcles, car les bâtiments en fascines les mieux construits, y ont presque toujours été détruits. Il y a des ponts sur le Danube à Donauwörth, Neubourg, Ingolstadt, Mähring, Vobourg, Neustadt, Kelheim, Ratisbonne, Donaustauf, Straubing, Deggendorf, Vilshofen et Passau.  

Danube-culture, © droits réservés, décembre 2023

Kelheim et le confluent de l’Altmühl avec le Danube, détail de la feuille n°III

Le Natternberg

    Modeste par sa hauteur (383 mètres), elle est peuplée par les hommes dès l’âge de pierre et couronnée d’une forteresse imposante au Moyen-Âge dont il ne reste plus qu’une petite partie des bâtiments initiaux et des remparts.
D’après une légende le Natternberg dont la roche est d’origine volcanique (gneiss) serait un morceau du Vésuve apporté par Méphisto fortement irrité par la piété des habitants de la petite ville danubienne voisine de Deggendorf. Son intention était de laisser choir dans le Danube ce morceau de volcan pour provoquer une inondation et les noyer définitivement. Pourquoi un morceau de volcan si éloigné, la légende ne le dit pas. Toujours est-il qu’il revenait avec son énorme morceau de rocher et se préparait à le lâcher dans le Danube à hauteur de Deggendorf quand la cloche de l’abbaye bénédictine voisine de Metten sur l’autre rive, une des plus anciennes abbayes de Bavière fondée en 766, se mit à sonner l’angélus. Le diable effrayé par le son de la cloche laissa choir promptement son énorme morceau de Vésuve sur la plaine au lieu de le lancer dans le Danube et s’enfuit.
   On cultiva la vigne sur le versant sud du Natternberg depuis le Moyen-âge jusqu’en 1963. Le vin qu’on y produisait était appelé « Natternberger Teufelskralle » (La griffe du diable) et était de qualité médiocre. Il avait la réputation d’être particulièrement acide ce qui lui valut aussi d’acquérir le surnom de « Natternberger Essig-Riesling » (Riesling vinaigré du Natternberg) !
La colline du Natternberg a failli être « coiffée » en 2009 d’une imposante statue du Christ de 55 mètres de haut réalisée par le sculpteur Ludwig Valentin Angerer (L. V. Angerer der Ältere, 1938) mais une majorité de la population s’opposa au projet lors d’un referendum.

L’ancienne forteresse au sommet du Natternberg, au premier plan Deggendorf et en arrière-plan le Danube, photo Stadt Deggendorf, droits réservés

À propos du château-fort :
   Le château-fort est mentionné pour la première fois en 1145. Il appartient à un certain Hartwig, ministériel des comtes de Bogen. Les ducs de Bavière en héritent en 1242 lorsque cette dynastie s’éteint. Le duc Henri III de Basse-Bavière dit « le Natternberger » grandit dans la forteresse sous la tutelle du futur empereur du Saint Empire romain germanique Louis de Bavière. À partir de 1331, il possède un duché partiellement indépendant dont le centre est Deggendorf, mais il s’implique dans des querelles judiciaires permanentes avec ses cousins de Basse-Bavière. Henri III meurt en 1333 et le duché est à nouveau dissous. Le château-fort est vendue à Peter Ecker von Eck, ancien capitaine de l’empereur Louis de Bavière. En conflit avec les Wittelsbach sa propriété est assiégée avec succès en 1337. À partir de cette époque, Natternberg perd de de son importance. Elle est en grande partie détruite pendant la guerre de Trente Ans et la guerre de Succession d’Autriche. En 1802, la famille des Preysing von Moos en prennent possession. La forteresse passe ensuite dans les mains de nombreux autres propriétaires tout en demeurant habitée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il ne reste de l’imposante forteresse initiale que quelques vestiges qui ont été rénovés à la fin des années 90.

Pour découvrir le Danube bavarois entre Regensburg (Ratisbonne) et Passau
https://www.donaupanoramaweg.de

De Bogen à Deggendorf (rive droite), sources www.panoramaweg.de

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour novembre 2023  © Danube-culture, droits réservés

Ratisbonne (Regensburg)

Le pont de pierre (le plus ancien pont encore en activité sur le Danube), la cathédrale saint-Pierre et le Danube, trois magnifiques symboles de Ratisbonne 

« Ville attenante à Stadt-am-Hof (Stadtamhof), située sur la rive droite du Danube, capitale du cercle bavarois de la Regen (Regenkreis) et le siège de la régence, ci-devant ville libre et impériale. La partie de la ville de Ratisbonne et presque toute celle qu’on nomme Stadt-am-Hof, devint la proie des flammes, lors de l’assaut, qui eut lieu le 23 Avril 1809. C’est aujourd’hui la plus jolie partie de la ville (la superbe rue nommée Maxjosephstrasse).

Stadt-am-hof (Regensburg), gravure de Michael Wening Bavière (1645-1718),  vers 1700

21 à 22000 habitants. Vieux et célèbre pont sur la Danube. Belle cathédrale d’un style gothique, où se trouve le monument de Dalberg. La ci-devant abbaye de saint-Emmeran, aujourd’hui la résidence du Prince de Taxis où se trouvent ses riches collections. Observatoire, jardin botanique. L’église de saint-Emmeran, où l’on voit de charmants tableaux, plusieurs autres églises, le collège des Jésuites, le couvent des Écossais, les chapitres, dits Ober et Niedermunster.
La jolie place, dite Neupfarreplatz, c’est incontestablement la première de Ratisbonne, avec des promenades. La jolie maison, dite Unterhaltungshaus, où l’on trouve salle de spectacle, redoute, harmonie (une société bien aimable) et un restaurant. Lycée, gymnase, bibliothèque urbaine (formée par trois autres). Société botanique et ses collections.
La Diète de l’Empire Germanique a siégé dans cette ville, depuis 1662 jusqu’en 1806, époque de sa dissolution. Voyez le local où s’assemblait la Diète générale, ainsi que l’hôtel-de-ville, maintenant le local de la police et du Loto, l’on y trouve aussi une collection d’anciens tableaux. Moulins et machines hydrauliques sur les bords du Danube. Commerce de productions naturelles et d’expédition. Peu d’industrie, mais construction de bateaux, blanchisseries de cire, peinture sur porcelaine. Divertissements : spectacles, bals, concerts, assemblées. Promenades : l’Allée de Taxis (qui n’est rien d’autre qu’un véritable parc) ; Oberwoerdt et Niederwoerdt, les tilleuls, le pont, les parties sur l’eau, la métairie d’Einhausen, le bain de Winzer etc.

Le monument à Johannes Kepler, photo droits réservés

Le monument de Kepler. Ici mourut en 1817, dans la maison Neuenstein, Charles de Dalberg, Prince Primat, ci-devant Grand-Duc de Francfort. Les collections du Comte de Thurn et de Meyer. Établissement de Robinson pour sourds et muets, fondé en 1816. Écoles pour les savants. Dans les environs, la Chartreuse Brul, et Priefling, prélature des Bénédictins.
Hotels et auberges : Charles, Aux 3 Clefs, Auberge à la Couronne d’or, Aux 3 Casques, À l’Agneau Blanc, Au Coq Rouge, À l’Ours Noir, À l’Ours d’or.
Il part toutes les semaines un bateau pour Vienne.
Almanach pour ceux qui voyagent dans les environs de Ratisbonne (1809)

Ratisbonne
La ville porte à l’époque romaine, sous le règne de l’empereur Marc-Aurèle, le nom de Castra Regina. On la retrouve aussi sous le toponyme celte de Radaspona, mentionné dans la vie de Saint Emmeran d’Arbeo de Freising (avant 723-784) vers 772 ap. J.-C. et dont la transcription latine médiévale Ratisbona a donné Ratisbonne en français, l’élément celte « bona » signifiant village, fondation. D’autres noms, liés à des périodes de son histoire lui ont été attribués dans la littérature : Tiburnia, Tiburtina, Quadrata, Quatarnis, Hyatospolis, Ymbrispolis, Germainsheim, Metropolis…
Le monastère de Saint Emmeran de Ratisbonne abrite la pierre tombale de ce martyre chrétien du moyen-âge, originaire de Poitiers et qui s’était installé à Ratisbonne. Confesseur à la cour des Agilolfingiens, il fut tué lors d’un guet-apens en 652 à Eching (Bavière)

Statue de Don Juan d’Autriche (1545 àu 1547-1578), né à Ratisbonne fils naturel de Charles Quint et Barbara Blomberg (1527-1597), vainqueur de la bataille navale de Lépante en 1571. « Valeureux comme Scipion, héroïque comme Pompée, fortuné comme Auguste, un nouveau Moïse, un nouveau Gédéon, Samson et David, mais sans leurs défauts » (Grégoire XII). Photo Danube-culture © droits réservés

Ratisbonne qui s’enorgueillit d’avoir accueilli Saint Emmeran, Charlemagne (vers 742-814), un adepte de la natation dans le Danube), les croisades, Frédéric Barberousse (1122-1190), Charles Quint (1500-1558), son fils illégitime Don Juan d’Autriche qui y est né, le peintre Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538), maître de l’École dite « du Danube », Johannes Kepler (1571-1630), brillant mais infortuné astronome, les empereurs Napoléon Ier, Guillaume Ier de Hohenzollern (1797-1888), François-Joseph de Habsbourg (1830-1916) et les princes de Thurn und Taxis (ils y sont établis depuis 1748), plus récemment le cardinal Joseph Ratzinger devenu pape sous le nom de Benoît XVI (2005), eut les honneurs de la diète impériale du Saint Empire Romain Germanique de 1663 à 1806. La ville subit aussi des épidémies de peste, les affres des croisades, les désastres de la guerre de Trente ans, la mise à l’index de sa communauté juive et d’autres conflits.

Quelques dates de l’histoire de la ville :

Vers 90 ap. J.-C. : édification d’un premier camp fortifié romain
179 ap. J.-C. : construction du camp de légionnaires de Castra Regina à l’époque du règne de Marc-Aurèle (120-180)
Milieu du VIe siècle : arrivée des Bajuwaren (Bavarois) et de la dynastie des ducs agilolfingiens sur les territoires des anciennes provinces romaines de Rhétie et de Norique. Les évêques Emmeran et Ehrard christianisent la Bavière dans la deuxième moitié du VIIe siècle.
652 : mort d’Emmeran
739 : fondation des évêchés de Ratisbonne, Passau, Salzbourg et Freising
788 : le duc de Bavière Tassilon III (vers 742-ap. 794) est emprisonné par Charlemagne, condamné à mort, gracié et doit rentrer dans les ordres
794 : annexion du duché de Bavière au royaume des Francs
Xe siècle : première extension de la ville
1135-1146 : construction du Pont de pierre sur le Danube (Steinerne Brücke)

Le pont de pierre de Ratisbonne (Steinbrücke),  Topographia Germaniae (1642-1654) de Matthäus Merian l’ancien (1593-1650), gravure sur cuivre 

1245 : Ratisbonne devient une cité libre du Saint-Empire Romain germanique sous le règne de Frédéric II (1194-1250) et le demeurera jusqu’en 1803
1274 : début de la construction de la cathédrale gothique saint-Pierre et de l’ancien Hôtel-de-ville
1486-1492 : Ratisbonne, ayant perdu son statut commercial privilégié se débat dans de graves difficultés financières. Elle doit renoncer à son statut de ville libre du Saint-Empire Romain germanique et se soumet volontairement au duc Albert IV de Bavière (1447-1508) qui, à son tour, est contraint de restituer la ville en 1492 à l’empereur Frédéric III (1415-1493)

Regensburg Ratisbonne, gravure de Georg Braun (1542-1622) et Franz Hogenberg (1535-1590), entre 1572 et 1618

1519 : la population juive est accusée de l’état catastrophique des finances de la ville. Elle est expulsée et le ghetto est détruit. Suite à un miracle le pèlerinage de la Belle Madone commence. Il prend fin brutalement peu de temps après en raison d’une épidémie de la peste.
1532 : la Constitutio Criminalis Carolina, code de procédure pénale de l’empereur Charles-Quint est adoptée par la Diète.
1538 : mort du peintre Albrecht Altdorfer (1480-1538), le plus illustre  des représentants de l’École du Danube.

La belle Madone de Ratisbonne, Albrecht Altdorfer

1542 : Ratisbonne devient une cité de la Réforme. Toutefois elle continue d’abriter l’évêché catholique.
1594 : la Diète du Saint Empire Romain germanique siège uniquement à Ratisbonne.
1630 : mort du grand mathématicien, astronome et astrologue Johannes Kepler (1571-1630) dans sa maison de Ratisbonne, loin de sa famille et dans un grand dénuement. Sa tombe sera détruite par les armées suédoises lors de la Guerre de Trente Ans. Avant de mourir, il eut le temps d’écrire sous forme de distique élégiaque l’épitaphe en vers qu’il souhaitait pour sa pierre tombale : « Mensus eram caelos. Nunc terrae metior umbras. Mens coelestis erat. Corporis umbra jacet. » (« Je mesurais les cieux. Je mesure maintenant les ombres de la Terre. L’esprit était céleste. Ici gît l’ombre du corps. »)

Johannes Kepler (1571-1630)

1663-1806 : Ratisbonne est le siège de la Diète permanente du Saint-Empire Romain germanique.
1803-1806 : dernière séance de la diète du Saint Empire Romain germanique fondé en 962 par Otton Ier (972-973) et règne du prince-primat Carl Theodor von Dalberg (1744-1817), archevêque et prince-électeur de Mayence et évêque de Ratisbonne.
1809 : bataille de Ratisbonne : les troupes napoléoniennes prennent la ville occupée par les armées autrichiennes. La ville est annexée au nouveau royaume de Bavière créé par Napoléon en 1809 et perd peu à peu de son importance.

Bataille de Ratisbonne, avril 1809

1838 : chef-lieu du district du Haut-Palatinat
1859 : raccordement au réseau ferroviaire
1863 : inauguration du Monument de la Libération (Befreiungshalle) à Kelheim
1910 : construction du port
1938 : au cours de la nuit de cristal, la synagogue est incendiée, les magasins appartenant à des Juifs pillés. De nombreux membres de cette communauté sont arrêtés et déportés. Bombardements de la ville par les Alliés.
1945 : l’armée américaine prend possession de la ville en avril.
1967 : fondation de l’université
1979 : commémoration des 1800 ans de la fondation de Castra Regina
1989 : commémoration des 1250 ans de l’évêché de Ratisbonne
1992 : inauguration du canal Rhin-Main-Danube après 32 ans de travaux
1995 : 750e anniversaire du statut de ville libre d’Empire
2005 : le cardinal Joseph Ratzinger, professeur à l’université de Ratisbonne est intronisé pape sous le nom de Benoit XVI.
2006 : Ratisbonne est classée au patrimoine mondial de l’Unesco.

Ratisbonne
   « Le Danube, qui sous le Pont de Pierre s’écoule, grand et sombre dans le soir, et strié par les crêtes de ses flots, semble évoquer l’expérience de tout ce qui manque, écoulement d’une eau qui s’en est allée ou va s’en aller mais qui n’est jamais là… »   « Même le Volksbuch, le livre populaire du docteur Faust, chante les louanges de Ratisbonne et de son pont de pierre, merveilles des siècles et du monde. Les chroniqueurs font mention de sa magnificence de ville épiscopale et impériale, Maximilien 1er, l’empereur-chevalier, voyait en elle, en 1517, « la plus florissante, jadis, parmi les villes riches et célèbres de notre nation allemande ». Éloges et regrets entourent cette splendide ville romane et gothique aux cents tours, dont les ruelles et les places concentrent dans chaque ornement de pierre les couches d’une histoire pluriséculaire. Les louanges, les panagéryques à la ville remplissent des bibliothèques ; l’apologie se rapporte toujours cependant aux fastes d’autrefois, d’une époque révolue – einst, jadis, dit déjà l’empereur Maximilien. Les églises, les tours, les maisons de maître, les figures sculptées disent la majesté du passé, une gloire que l’on peut se rappeler mais non pas posséder , qui a toujours existé et qui jamais n’existe…
« Il existe à Ratisbonne des amoureux de leur cité-État, qui vénèrent les souvenirs que recèlent chaque portail et chaque chapiteau. Ces savants, remuants et sereins comme tous les érudits locaux —  à ceci près que, parmi leurs reliques, ils ne tombent pas sur des curiosité de musée, mais bel et bien sur de grandes pages d’Histoire, sur Frédéric Barberousse traversant le pont de pierre —, trouvent et rencontrent, dans le passé, d’autres savants attentifs à se faire les gardiens des siècles enfuis. En 665 pages très serrées, Karl Bauer reconstitue et répare, pierre après pierre, le plan de la ville, l’histoire et la raison d’être de chaque maison et de chaque monument, les ombres dont des centaines et des centaines d’années ont peuplé les ruelles, les arcades, les portes et les coins des splendides petites places. En s’arrêtant, dans ce livre qui date de 1980, sur la maison sise au numéro 19 de la Kreuzgasse, il nous fait le portrait de Christian Gottlieb Gumpelzhaimer [1766-1841], l’historiographe de Ratisbonne, mort en ces murs en 1841, ce passionné du passé de la ville, qui dans le premier tome de son Histoire, légendes et merveilles de Ratisbonne, ouvrage paru entre 1830 et 1838, dit tout son amour pour les richesses ancestrales de la ville ou il a vu le jour… »

Christian Gottlieb Gumpelzhaimer (1766-1841), historiographe de Ratisbonne et amoureux de sa ville

   « À Ratisbonne, il y avait une tradition très vivante : celle de l’âne des Rameaux, avec la procession qui promenait à travers la ville une statue du Christ sur un âne de bois, en souvenir de son entrée triomphale à Jerusalem avant la semaine de la Passion. »
Claudio Magris, »Ratisbonne » et « L’Âne des Rameaux », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Souvenir du passage de Napoléon et de ses armées, ici en 1809, photo droits réservés

Château et ancien monastère de saint-Emmeran
   Les origines du monastère remontent au VIIIe siècle et se situent sur l’emplacement d’un site funéraire paléochrétien. Une communauté de moines s’établit sur la tombe de saint-Emmeram, évêque de Poitiers, missionnaire et martyr franc assassiné en 652 et y développe une vie monastique florissante, des activités scientifiques, spirituelles et culturelles de haut niveau jusqu’à la sécularisation de 1803. Après la sécularisation et la suppression du monastère, le vaste complexe de bâtiments avec sa basilique mineure, remaniée dans le style baroque par les frères Cosmas Damian et Egid Quirin Asam, est donnée, en compensation de la perte de leur ancien palais de Francfort/Main, à la famille des princes de Thurn und Taxis qui occupe déjà une partie des bâtiments.

Basilique mineure du monastère de saint-Emmeram de Ratisbonne, photo droits réservés

Les travaux considérables de construction et de rénovation des XIXe et XXe siècles transforment l’ancien monastère en un château princier confortable, tout en préservant en partie son ancien caractère religieux. Entourant plusieurs cours intérieures, le château se compose d’un cloître de style gothique primitif et flamboyant (XIIe-XIVe) d’une remarquable homogénéité. Le « nouveau couvent », situé sur le côté est de la grande cour et construit aux XVIe et XVIIe siècles, abrite aujourd’hui les salles d’apparat de la famille princière. L’aile sud, qui ferme le château avec une impressionnante façade néo-Renaissance, date de la fin du XIXe siècle.
L’ancien monastère de saint-Emmeram est toujours le siège de la famille princière et de  son administration. C’est principalement grâce à l’engagement personnel et financier de la famille des Thurn und Taxis que les bâtiments ont été  bien conservés et entretenus. Les espaces muséaux du cloître, du château, de la salle du trésor et des écuries sont très fréquentés. Le projet incongru de 2007 d’une transformation d’une partie de l’ancien monastère en un hôtel de luxe a été contesté par une opposition d’habitants soutenus par des historiens et a été abandonné.

Le Musée de la navigation sur le Danube
Ratisbonne compte de nombreux monuments historiques et musées mais parmi ces musées, il en est un des plus originaux et rares sur le fleuve (il en existe seulement trois autres en Autriche, au château de Grein (Haute-Autriche, rive gauche), à Spitz/Donau (Basse-Autriche, rive gauche) et à Vienne-Freudenau (rive droite) : le Musée de la navigation sur le Danube. Cette structure est hébergée à bord de deux bateaux historiques restaurés par le Cercle des travailleurs de Ratisbonne : le Ruthof/Erseksanad, un bateau à vapeur à aubes, construit en 1922/23 et le Freudenau, un remorqueur avec un moteur diesel construit en 1942.
De nombreuses pièces d’origine sont accessibles aux visiteurs à bord des deux bateaux en parfait état et qui font l’objet de démonstrations occasionnelles. Le Freudenau a été conservé dans l’état où il se trouvait jusqu’à la fin de son service actif. Différents documents donnent un bon aperçu de l’histoire de la navigation sur le Danube germanophone.

DONAUS-SCHIFFFAHRTS-MUSEUM

Thundorfer Straße / Marc-Aurel-Ufer
93047 Regensburg
www.donau-schiffahrtsmuseum-regensburg.de

À proximité de la vieille ville, le Musée de la navigation de Ratisbonne, photo Danube-culture © droits réservés

Office de tourisme de Ratisbonne : www.tourismus.regensburg.de
Guide de la ville : BÖCKER, Heidemarie, Ratisbonne, Guide de la ville, Patrimoine de l’Unesco, Verlag Friedrich Pustet, Regensburg, 2009

Mis à jour novembre 2023 pour Danube-culture, © droits réservés

Le canal Ludwig

On retiendra de ces réalisations ou utopies aux fortunes diverses celles du canal Ludwig (1836-1845, 178 km), de la tranchée Mindorf (1939-1942), du projet nazi abandonné du canal Danube-Oder-Elbe (320 km dont seuls les premiers kilomètres ont été réalisés par des prisonniers de guerre et des déportés), du canal Rhin-Main-Danube commencé en 1960 et terminé en 1992 après bien des péripéties (171 km) ou encore du canal Danube-mer Noire (95,6 km) creusé sous le régime communiste (1947-1987) avec l’aide de prisonniers et de détenus politiques qui furent nombreux à y perdre la vie.
Un lourd tribut a été payé par l’environnement et les hommes dans l’histoire de ces canaux, tribut qui pose évidemment la question de la nécessité de ce type de réalisations.

 

Le canal Ludwig de Kelheim à Bamberg construit de 1836 à 1845, le canal Rhin-Main-Danube achevé en 1992 et les différentes tentatives non achevées entre 1688 et 1959), sources www.rmd.wasserstrassen.de

La Fossa Carolina
   « Lorsque l’empereur Charlemagne projetait son mariage avec l’impératrice Irène de Constantinople, il imagina pouvoir établir une communication directe entre Constantinople et le Rhin, en reliant ce fleuve avec le Danube. Le canal de jonction devait être tiré de Weissenburg, entre l’Altmühl et la Rednitz, et suivre le fond de la dépression qu’on a signalée en parlant du premier de ces deux cours d’eau. Il semblerait que ce projet reçut un commencement d’exécution, ce dont témoignerait la Fossa Carolina se trouvant près du village de [Treuchtlingen et du quartier de] Graben sur une carte de Bavière gravée à Munich. Cette entreprise gigantesque qui exigeait sans doute plus de connaissances qu’on n’en possédait à cette époque, ne fut cependant abandonnée, dit-on, que parce que le mariage, qui devait réunir, sur une seule tête, les deux empires d’Orient et d’Occident, ne fut pas conclu. »   De Castres, Essai de reconnaissance militaire sur le Danube, « Deuxième Partie, Description du second bassin partiel ou de la portion du bassin total du Danube, qui s’étend entre le confluent de l’Inn à Passau, et celui de l’Ypoli au dessous de Gran en Hongrie. », note p. 82, Paris (?) 1826

La « Fossa Carolina »

    La première tentative de liaison Rhin-Main-Danube remonte à 793 avec l’empereur Charlemagne qui fait creuser (en partie ?) un canal entre la rivière Altmühl, affluent du Danube et la Rezat, sous-affluent du Main, ouvrage qui prend le nom de Fossa Carolina.
6000 hommes sont mobilisés pour les travaux. Il subsiste encore un doute aujourd’hui sur l’achèvement et le fonctionnement intégral de la Fossa Carolina. D’après certains historiens celui-ci n’aboutit pas pour différentes raisons, intempéries, impératifs militaires, abandon du projet.Ce canal présentait-il un intérêt stratégique et commercial ? Là aussi la réponse divise les spécialistes.
L’idée de construire un canal entre les deux fleuves s’estompe ensuite jusqu’en 1656 où elle réapparait mais le moment est alors peu propice économiquement à sa réalisation. C’est seulement en 1830 que le roi Louis Ier de Bavière relance le projet et en confie l’étude et la réalisation à l’ingénieur Heinrich Joseph Alois, Chevalier von Pechmann (1774-1861). Les travaux commencent en 1836 et dès 1843, le roi peut inaugurer la partie Bamberg – Nuremberg puis, deux ans plus tard, la totalité du canal à petit gabarit est ouverte à la circulation, de Kelheim à Bamberg via Nuremberg soit 178 km en tout.
Le canal Ludwig ou « Canal du roi Louis », un des projets du roi Louis Ier de Bavière (1786-1868), à qui l’on doit aussi le « Walhalla« , ce temple néo-grec danubien consacré aux héros allemands qui trône pompeusement au-dessus du fleuve à Donaustauf (rive gauche, 10 km en aval de Ratisbonne) est le prédécesseur du canal à grand gabarit Rhin-Main-Danube inauguré en octobre 1992.1
   Prouesse technique pour son époque avec ses 101 écluses  mais trop étroit, gouffre financier au niveau de son entretien et concurrencé par le chemin de fer, le canal Ludwig, endommagé pendant la seconde guerre mondiale ferme définitivement ses écluses en 1945 (1950 selon certaines sources) soit un siècle après son inauguration. Quelques tronçons sont encore maintenus en activité par le Land de Bavière au titre du patrimoine et des activités touristiques. Une piste cyclable le longe sur une partie de son cours. Un monument en hommage à la construction du canal a été édifié à Erlangen.

Marchandises transportées (en tonnes) sur le canal Ludwig et résultat d’exploitation en florins bavarois (Gulden) entre 1843 et 1912

Le Canal Ludwig

Le canal Ludwig en 1846, détail d’une carte murale de la Moyenne-Franconie de Georg August Stephan Dewald, 1846, Musée historique allemand de Berlin

« Le canal Louis a cent soixante-quatorze kilomètres (vingt-trois milles et demi) de Bamberg sur le Mein à Kelheim sur le Danube, en amont de Ratisbonne ; largeur, au sommet, quinze mètres cinq centimètres. À partir du point de partage, il y a soixante-neuf écluses pour descendre à Bamberg par une pente de quatre-vingt-dix-sept mètres, vingt-cinq pour racheter jusqu’au Danube une pente de quatre-vingt mètres. À la fin d’octobre 1854, les dépenses s’élevaient à seize millions de florins ; quatre mille bateaux ou train y passèrent dans le courant de cette année, portant un peu plus de deux millions et demi de quintaux. La recette brute fut de cent quarante-huit mille huit cent quarante-huit florins, le revenu net de quarante-neuf mille six cent douze francs. C’est donc pour le moment une détestable affaire. »
Victor Duruy (1811-1894), « À Ratisbonne, Une ville au clair de lune. — Ratisbonne est une nécessité géographique. — Le canal Louis. — La navigation du Danube », « De Paris à Vienne » in  Causeries de voyage, De Paris à Bucarest, pp. 335-?, Paris, Librairie de Louis Hachette et Cie, 1864, note p. 342 

 

Loi sur la construction d’un canal de communication entre le Rhin et le Danube, 1834

Port de Kelheim sur le canal Ludwig, photo © Danube-culture, droits réservés

Pont canal au dessus de la rivière Schwarzach, sous-affluent du Danube, photo droits réservés

L’Alma-Viktoria (1933), ancienne embarcation du canal pour le transport de marchandises diverses, aujourd’hui reconvertie en barque pour les touristes, photo Derzno, droits réservés

Eric Baude, mise à jour novembre 2023, © Danube-culture, droits réservés

Notes :
1Le canal Main-Danube, totalisant 171 kilomètres, a été ouvert à la circulation le 25 septembre 1992. Il commence à Kelheim an der Donau, puis traverse la vallée de l’Altmühl et la chaîne de montagnes basses du Jura franconien. Dans cette zone, c’est la voie navigable la plus haute d’Europe (406 mètres d’altitude). Il se prolonge plus loin jusqu’à Nuremberg, puis passe dans la Rednitz près de Forchheim afin d’établir la connexion avec le Main à 7 kilomètres au-dessous de Bamberg. 16 écluses permettent le franchissement du relief. Son financement a coûté 2, 3 milliards d’euros dont 20% environ ont été consacrés à la protection de l’environnement.  Sources : www.rmd.wasserstrassen.de

Le monument consacré à la construction du canal Ludwig à Erlangen : « Le Danube et le Rhin reliés pour la navigation, une oeuvre tentée par Charlemagne, à nouveau entreprise et réalisée par le roi Louis Ier de Bavière, 1846″, photo droits réservés

Stadtamhof (Regensburg)

   L’ancienne petite ville bavaroise de Stadtamhof a été rattachée à la ville de Ratisbonne le 1er avril 1924, mais est restée le siège du district de Stadtamhof jusqu’en octobre 1929. Le reste du territoire de l’ancien district de Stadtamhof, sans la petite ville de Stadtamhof, fut ensuite rattaché au district de Ratisbonne.

Plan de Regensburg avec le Pont de pierre et la commune de Stadtamhof sur la rive gauche du fleuve, au confluent de la regen avec le Danube en 1869

Dans le prolongement du pont de pierre, la rue principale du quartier de Stadtamhof, utilisée occasionnellement comme place de marché, s’étend vers le nord et se termine par une porte à pylône sur la rue « Am Protzenweiher »,  nommée ainsi d’après l’ancien secteur inondable du Danube. Ce secteur est occupé depuis 1978 par le canal européen de Ratisbonne, infrastructure inclu dans la réalisation du canal Rhin-Main-Danube. Depuis l’achèvement du canal européen dont la construction a duré de 1972 à 1978, Stadtamhof, désormais séparé du quartier de Steinweg, constitue en quelque sorte une île, parfois désignée comme telle. Les habitants de Ratisbonne ne comptent toutefois pas celui-ci parmi les îles du Danube.

   Le territoire de Stadtamhof s’étend du point kilométrique 2381,22 au PK 2379,24. L’île d’Oberer Wöhrd se trouve au sud de Stadtamhof et en aval du Pont de pierre, celle d’Unterer Wöhrd. Ces deux parties ne sont séparées de Stadtamhof que par le bras nord du Danube, large de 50 mètres. Le canal de l’Europe et le bras nord du Danube rejoignent la Regen à l’extrémité est de l’île de Stadtamhof et forment une grande étendue herbue se terminant en pointe vers l’est, appelée autrefois « Mangwiesen (prairie de Mang) » en référence au monastère voisin de Sankt Mang, et dénommée aujourd’hui « Grieser Spitz (pointe de Gries) ». Ce nom provient de la ruelle qui s’y termine et qui s’appelle « Am Gries », ce qui signifie « Sur la rive plate et sablonneuse ». Cette dénomination englobe également le lotissement périphérique de Stadtamhof.

Sur l’histoire de Ratisbonne (Regensburg)
www.regensburger-tagesbuch.de

Un canal entre le Danube et le lac de Constance

Gare du port de Friedrichshafen, vers 1900

   Le gouvernement du royaume du Wurtemberg fait réaliser en 1839 une première étude comparant la rentabilité d’un canal et du chemin de fer entre Ulm et Friedrichshafen sur le lac de Constance, étude qu’il présente en 1839 au parlement mais celui-ci lui préfère la construction d’une voie ferrée. Un peu plus d’un d’un siècle plus tard, en 1942, une autre étude démontra qu’un canal de Haute-Souabe, région située au sud de la région du Moyen Neckar et qui s’étend jusqu’aux rives du lac de Constance, accessible à des bateaux de 1200 tonnes, pourrait devenir un maillon important du réseau européen de voies navigables mais uniquement sous certaines conditions, c’est-à-dire que, sur la base du traité d’État de 1921 concernant la voie navigable Main-Danube, le parcours du Haut-Danube entre Ulm et Kelheim soit équipé d’écluses, qu’un canal complémentaire Neckar-Danube soit réalisé, que les ouvrages sur le Haut-Rhin, entre le lac de Constance (Stein am Rhein) et Bâle, soient construits conformément au traité d’État de 1929 et que la liaison par voie navigable entre le Haut-Rhin, l’Aar, le lac Léman et le Rhône soit également réalisée ultérieurement.
Ce projet prévoyait la construction d’un canal de navigation de 106 km qui partait du Danube en aval d’Ulm à une altitude de 464 m, passait à Laupheim et Biberach après avoir croisé la ligne de chemin de fer Ulm – Munich, s’élevait de 87 m jusqu’à une hauteur de crête de 550 m ainsi que la construction d’un tunnel accessible à un seul bateau à la fois d’un kilomètre de long près d’Aulendorf (Bade-Wurtemberg). De là, la descente s’effectuait sur un tracé à l’ouest de Ravensburg et Friedrichshafen jusqu’au lac de Constance par l’intermédiaire de trois écluses d’une hauteur de 10 m, de quatre ascenseurs (hauteurs de 22 – 32 m) et d’un élévateur avec un plan incliné (hauteur = 104 m), dispositif complété de trois centrales électriques. Le projet resta en suspens jusqu’à la fin 1969. Le Ministère fédéral allemand des transports prit alors la décision de l’abandonner estimant que celui-ci n’était plus réalisable du fait de son impact sur les zones habitées traversées par le futur canal.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, août 2023

Charles de Gaulle prisonnier à Ingolstadt (Bavière)

Ingolstadt et le Danube au début du XXe siècle, collection privée

   « Dans la mémoire collective allemande et française, 1916 est l’année de l’ « enfer » de Verdun. La plus grande bataille de la guerre 1914-1918 pour les Allemands et les Français : 240.000 morts d’un côté, 260.000 de l’autre. Elle débute le 21 février par une formidable offensive allemande sur la rive droite de la Meuse. Un ouragan de fer et de feu s’abat aussitôt sur les défenses de Verdun.
Le 1er mars 1916, le 33e régiment d’infanterie du 1er corps d’armée auquel le capitaine de Gaulle appartient, est envoyé en première ligne devant Douaumont, village du département de la Meuse qui fut détruit pendant le conflit et jamais reconstruit. À la tête de la 10e compagnie,  il est chargé de la défense de la partie gauche du village. Cette compagnie ne compte plus que trente-sept hommes quand se déclenche une première attaque. Elle y fait front et repousse les assaillants. D’autres reviennent à la charge. Nouveau bombardement. Les rescapés de la 10e compagnie sont complètement isolés. Progressant tantôt par bonds, tantôt en rampant, ils sont bientôt submergés. L’ennemi est partout. De Gaulle roule dans un trou d’obus occupé par quelques Allemands. L’un d’eux lui porte un coup de baïonnette. La lame pénètre « au tiers supérieur de la cuisse gauche pour ressortir au tiers moyen de l’autre côté ». Sa troisième blessure depuis le début de la guerre. Il tombe aussitôt évanoui.
Côté français, il est porté disparu. Son colonel le tient pour mort. La citation accompagnant sa proposition pour la Légion d’honneur est rédigée par Pétain : « Le capitaine de Gaulle, commandant de compagnie, réputé pour sa haute valeur intellectuelle et morale, alors que son bataillon subissait un effroyable bombardement, était décimé et que les Allemands atteignaient sa compagnie de tous côtés, a enlevé ses hommes dans un assaut furieux et un corps à corps farouche, seule solution qu’il jugeait compatible avec son sentiment de l’honneur militaire. Est tombé dans la mêlée. Officier hors de pair à tous égard ».

Le capitaine de Gaulle en 1915

Lorsqu’il revient à lui, de Gaulle, bien vivant, se trouve « au milieu de jeunes troupiers hagards de la garde prussienne ». Il est désormais prisonnier de guerre. D’abord envoyé à l’hôpital de Mayence pour y être soigné,  il est transféré ensuite à Osnabrück en Westphalie où, dès son arrivée, il imagine descendre le Danube en barque. Les Allemands ont vent du projet. Le 14 juin 1916, ils l’expédient au camp de transit de Neisse en Silésie. Puis, deux jours plus tard, à Sczuszyn en Lituanie. Là, de Gaulle tente à nouveau de s’échapper, mais le trou qu’il a commencé de percer dans le mur de sa chambrée est découvert. Ce qui lui vaut d’être expédié, le 9 octobre 1916, au fort IX d’Ingolstadt en Bavière, où les Allemands avaient imaginé de rassembler dans le même camp toutes les fortes têtes dont l’idée fixe était de leur fausser compagnie !
Ainsi, les officiers français les plus récalcitrants pouvaient-ils mettre en commun leurs expériences et créer ce que les Allemands eux-mêmes appelleront une « Académie d’évasion ». De Gaulle, comme on va pouvoir en juger, se distinguera particulièrement dans cette entreprise…

Malade imaginaire à l’hôpital d’Ingolstadt
Les défenses naturelles de la forteresse d’Ingolstadt, renforcées par une garde et un régime exceptionnellement sévères, interdisaient toute tentative d’évasion. En revanche, une annexe de l’hôpital militaire de la garnison, située dans la ville même d’Ingolstadt, à huit kilomètres de là, était affectée aux prisonniers de guerre. Pour surveillée qu’elle fût, elle semblait cependant offrir de plus grandes chances de s’évader. De Gaulle résolut donc de s’y faire envoyer.
Il avait reçu de sa mère un colis de vivres dans lequel avait été glissé un flacon d’acide picrique, officiellement destiné à soigner des engelures. Il en avale sans hésiter le contenu, pourtant fortement toxique ! L’effet recherché est quasi immédiat. Le lendemain, 17 octobre 1916, il présente tous les symptômes de la jaunisse. On l’expédie à l’annexe de l’hôpital.
Mais comment s’échapper ? De Gaulle procède discrètement à un examen minutieux des lieux. Il remarque vite que si l’annexe réservée aux prisonniers est sévèrement gardée, l’hôpital ne l’est pas. Et qu’il y a de nombreuses allées et venues de civils rendant visite aux blessés qui y sont soignés. Il constate également que des prisonniers accompagnés par des infirmiers allemands sont régulièrement conduits de l’annexe à l’hôpital pour y recevoir des soins. Les sentinelles, accoutumées à ce va-et-vient, n’y prêtent plus guère attention.
Voilà la faille ! De Gaulle a désormais son plan : se faire conduire à l’hôpital par un camarade déguisé en infirmier, troquer ensuite leurs tenues militaires pour des effets civils, et sortir de l’hôpital en se mêlant aux visiteurs.
Il faut un complice. Ce sera le capitaine Émile Dupret, animé, dira-t-il plus tard, « des mêmes intentions que moi ». Il faut aussi un uniforme allemand…

Corruption et chantage   
Deux infirmiers allemands étaient chargés des prisonniers. La fin justifiant les moyens, de Gaulle décide de corrompre le plus accessible des deux. Il commence par lui acheter toute sorte d’objets interdits aux prisonniers : alcool, timbres-poste, etc. L’homme se laissant amadouer, de Gaulle lui arrache, toujours moyennant finances, une carte de la région. L’infirmier est désormais à sa merci. Après la corruption, le chantage ! De Gaulle somme en effet le malheureux, sous peine d’être aussitôt dénoncé, et donc d’être traduit à coup sûr en Conseil de guerre, de lui acheter en ville une casquette militaire et de… lui céder son pantalon ! Voilà pour l’uniforme allemand. Mais une fois dans l’enceinte de l’hôpital, il faut pouvoir se transformer en civils…
De Gaulle, toujours à l’affût du moindre indice, avait observé qu’un soldat français, électricien de son état, allait chaque jour de l’annexe à l’hôpital où il travaillait. Interrogé, le soldat lui apprend que les Allemands ont mis à sa disposition, dans la cour de l’hôpital, une cabane qui lui sert d’atelier et dont il est le seul à avoir la clef. Providentiel !
Il a tôt fait de s’assurer de sa complicité. Au risque des plus sévères sanctions, le courageux soldat va transporter dans l’atelier, pièce par pièce, les effets civils et les vivres que les deux candidats à l’évasion se procurent auprès de leurs compagnons de captivité mis dans la confidence.

Mine patibulaire
Le départ est fixé au dimanche 29 octobre 1916, parce que le dimanche, les allées et venues sont particulièrement nombreuses à l’hôpital. À la nuit tombante, Dupret revêt la casquette et le pantalon allemands et passe une grande blouse d’infirmier. De Gaulle conserve sa tenue réglementaire. Ils franchissent le poste de garde de l’annexe sans éveiller l’attention des sentinelles et pénètrent dans l’enceinte de l’hôpital. Là, munis de la clef du soldat électricien, ils se glissent dans l’atelier. Bientôt habillés en civils, ils se mêlent aux visiteurs et sortent de l’hôpital le plus paisiblement du monde. Les voilà en ville, libres !
Leur projet était de gagner à pied l’enclave suisse de Schaffhouse située à 300 kilomètres, en prenant la précaution de ne marcher que la nuit, demeurant le jour cachés dans les bois. Hélas, il pleut sans discontinuer. Le 5 novembre, vers 21h30, ils atteignent Pfaffenhofen, grosse bourgade à une trentaine de kilomètres d’Ulm, ayant parcouru les deux tiers de leur route. Mais c’était un dimanche. Les rues qui auraient dû être désertes sont pleines de monde : « En arrivant sur la place centrale, nous nous trouvâmes au milieu de la jeunesse du bourg qui polissonnait dans la rue. Une semaine de vie sauvage nous avait donné une mine patibulaire qui fut aussitôt remarquée. La foule nous poursuivit, bientôt rejointe par le garde-champêtre à bicyclette et par des gendarmes en permission. Arrêtés, nous fûmes conduits au violon municipal où l’on n’eut pas de peine à découvrir notre identité. » Quelques jours plus tard, ils sont jetés dans les oubliettes du fort d’Ingolstadt.
Pour s’être évadés, de Gaulle et Dupret écopent en effet de soixante jours d’arrêts de rigueur : « fenêtres closes par volets métalliques, pas de lumière, régime alimentaire spécial, rien pour lire, ni pour écrire, une demi-heure de promenade par jour dans une cour de cent mètres carrés . »
Ce que de Gaulle ignore en revanche, et que révèlent les archives allemandes récemment découvertes, c’est que son évasion a été à l’origine d’un grave différend entre les médecins de l’hôpital et les autorités du fort, chacun se renvoyant la responsabilité de la fuite des prisonniers, et s’accusant mutuellement de n’avoir pu empêcher qu’ils se procurent des habits civils. La discorde chez l’ennemi avant l’heure, en quelque sorte !

La forteresse d’Ingolstadt, cliché aérien datant de la Première Guerre Mondiale, sources fortkarl.festungingolstadt.de/befestigungne/polygonale/fotoix.php

Vous avez dit « sagesse » ?
Le fort d’Ingolstadt n’était vraiment pas propice à l’évasion. de Gaulle se résigne donc à ne rien tenter pendant quelque temps dans l’espoir d’être transféré dans un camp moins sévère. « Stage de sagesse », dira-t-il plus tard. Sage, de Gaulle ? En apparence, peut-être, puisque cela fait partie du plan. Mais chaque matin, il dépouille les journaux allemands, cherche dans les bulletins quotidiens de victoire de l’ennemi les traces à peine perceptibles de la discorde – encore ! étudiant les défauts de la cuirasse germanique. Puis il rédige des notes de synthèse, véritables bulletins d’informations qu’il affiche à la porte de sa chambrée !

Chambre avec vue  
Le 20 juillet 1917, de Gaulle obtient enfin gain de cause : il est transféré à la forteresse de Rosenberg près de Kronach en Franconie. Cette nouvelle prison est un ancien château fort perché au sommet d’un piton très escarpé. Les conditions de détention y sont bien meilleures qu’à Ingolstadt : une des ailes du château est affectée au logement des officiers captifs. de Gaulle y dispose d’une vraie chambre, munie d’une fenêtre… donnant directement sur les deux remparts d’enceinte. Point de vue idéal sur le chemin de la liberté !
De Gaulle n’a pas les yeux dans sa poche. Il dresse sans difficulté un état des lieux détaillé : l’aile du château est flanquée d’une tour. Devant, s’étend un large fossé, puis un rempart intérieur percé d’un passage voûté, fermé d’une porte ouvrant sur un second fossé bordé d’un rempart extérieur, au-delà duquel la paroi rocheuse domine la vallée d’une quarantaine de mètres. Une ligne de sentinelles était installée en permanence sur le rempart intérieur, pendant que des patrouilles parcouraient par intervalles le rempart extérieur… Sauf quand il pleuvait, car alors les sentinelles se mettaient à l’abri dans leur guérite perdant ainsi de vue la plus grande partie de leur secteur de surveillance !

Escalades et descentes à pic
Pour s’échapper, il faut donc accéder au premier fossé et, pour cela, desceller une pierre de la tour d’angle. Puis, crocheter la porte du passage voûté. Il faut aussi une échelle pour grimper sur le second rempart et une corde pour descendre le long de la paroi à pic. Impossible d’agir seul.
De Gaulle tient un petit conseil de guerre avec quatre camarades décidés, comme lui, à tenter l’exploit. Il s’agit du capitaine de Montéty et des lieutenants Tristani, Angot et Prévot.
Le 15 octobre 1917, une pluie diluvienne s’abat sur Rosenberg. C’est l’occasion tant attendue ! À 22 heures, profitant d’un moment où l’orage redouble de violence, les cinq complices renversent la pierre descellée de la muraille et traversent furtivement le premier fossé l’un derrière l’autre. Tristani crochète sans peine la porte du passage voûté. Ils s’y engouffrent. Là, bien à couvert, ils assemblent bout à bout les éléments de l’échelle fabriqués à l’aide de planches destinées, disaient-ils, à la confection d’une armoire. Ils traversent le deuxième fossé et la dressent contre le rempart extérieur. Parvenus au sommet du rempart, ils gagnent la crête de l’à-pic. Tout se passe donc comme prévu, mais la corde, tressée de draps de lit découpés, est trop courte !
Ils repèrent alors un autre endroit où la paroi est interrompue par une étroite plate-forme. Mais la descente ne peut se faire qu’en deux temps et à la condition que l’un des candidats au départ se dévoue pour renvoyer la corde à ses compagnons. Montéty, dernier arrivé à Rosenberg, se sacrifie (il demeurera caché deux jours dans un buisson sur la plate-forme avant de s’échapper à son tour…). Ils ne sont plus que quatre, mais libres dans la campagne. Se cachant le jour, ils vont marcher dix nuits en direction de Schaffhouse avant d’être repris dans un pigeonnier où ils s’étaient réfugiés pour passer la journée. de Gaulle est ramené à Rosenberg.

Lunettes et fausses moustaches
Craignant d’être réexpédié à Ingolstadt, de Gaulle décide, dès son retour à Rosenberg, de faire une nouvelle tentative. Tristani est également partant. Mais, n’ayant cette fois, ni le temps ni les moyens de préparer une seconde sortie par escalades, il leur faut quitter le fort par la porte…
Ils avaient remarqué que logeaient dans une aile du château, des ménages civils allemands employés à l’entretien du fort. Ces civils circulaient normalement dans la cour intérieure, entrant et sortant par la voûte. La sentinelle allemande qui allait et venait sous les fenêtres des prisonniers tournait le dos aux fenêtres à chaque « aller » durant une trentaine de secondes. Il s’agissait tout simplement d’en profiter. De Gaulle raconte : « Si nous parvenions, Tristani et moi, habillés en civils, à descendre dans la cour intérieure pendant que la sentinelle nous tournait le dos, nous pourrions gagner la porte voûtée, comme si nous sortions paisiblement de l’aile habitée par les ménages d’employés. Il convenait de procéder à la nuit tombante avant que la voûte fût fermée. »
Le 30 octobre 1917, habillés en civils avec lunettes et moustaches postiches, les deux complices, après être descendus à l’aide d’une corde d’une fenêtre dont un barreau a été scié, se retrouvent dans la cour, dans le dos de la sentinelle, tandis qu’un camarade remonte la corde et remet le barreau en place. Cette fois, ils veulent utiliser le chemin de fer en direction d’Aix-la-Chapelle pour franchir la frontière hollandaise. De Rosenberg, ils se dirigent donc vers la gare de Lichtenfels, distante de vingt cinq kilomètres. A peine installé dans le train, ils sont arrêtés par des gendarmes allemands et débarqués sans ménagement du compartiment.

« Cochon » !
Un des gendarmes, le sergent Heinrich Meyer, veut alors faire monter de Gaulle dans un wagon de troisième classe réservé aux prisonniers. de Gaulle refuse énergiquement: il est officier; il n’est donc pas question de voyager en troisième classe ! Il se fâche au point que des civils allemands s’attroupent attirés par ses éclats de voix. Le gendarme le pousse de force dans le compartiment. de Gaulle l’apostrophe : « Ne me touchez pas avec vos mains sales. » D’après Meyer, il l’aurait également traité de « cochon ». Le gendarme ayant réagi en lui faisant savoir qu’il comprenait le caractère injurieux du propos, de Gaulle aurait rétorqué que c’était sûrement le seul mot de français qu’il puisse comprendre !
Il n’en faut pas plus à Meyer pour porter plainte. Condamné pour outrage. Les actes de la procédure devant le Conseil de guerre d’Ingolstadt (où de Gaulle avait évidemment été réexpédié) ont pu être consulté dans les archives militaires allemandes.
Interrogé une première fois par l’officier de justice militaire le 3 janvier 1918, il a déclaré que le gendarme les a poussé avec violence, Tristan et lui, dans un compartiment de troisième classe sans répondre à ses protestations et à sa demande de voyager dans un wagon de deuxième classe. Il reconnaît avoir crié « Ne me touchez pas avec vos mains sales ! ». Il précise que s’il a bien prononcé le mot « cochon » lors d’une conversation en français avec Tristani – « il [le gendarme) pense pouvoir embarquer les officiers français comme des cochons « –, il ne s’adressait pas à Meyer. Il ajoute que les autres voyageurs ne se sont pas attroupés en raison de son comportement mais simplement poussés parla curiosité de voir des officiers français évadés.
L’audience devant le Conseil de guerre de la Kommandantur du camp d’Ingolstadt a lieu le 18 avril 1918. Invité à décliner son identité, il déclare : « de Gaulle, Charles, né le 22 novembre 1890 à Lille, catholique, célibataire, capitaine d’active au 33e régiment d’infanterie, actuellement prisonnier de guerre à Ingolstadt. »

Ingolstadt en 1916, collection privée

Après lecture de l’acte d’accusation, il confirme avoir prononcé les phrases citées par Meyer. S’il s’est exprimé ainsi c’est parce que le comportement du gendarme n’a pas été correct et que… ses mains étaient réellement sales ! Son intention n’était pas de l’offenser mais de lui faire comprendre qu’il n’avait pas le droit de traiter ainsi un officier français. La sentence tombe immédiatement : l’accusé est condamné, pour outrage, à une peine de prison de quatorze jours !
Dans le récit qu’il donnera dix ans plus tard de l’incident en gare de Lichtenfels, de Gaulle écrira: « Je fus traduit devant le Conseil de guerre d’Ingolstadt et condamné à trois semaines de prison pour « outrage à un supérieur », car arrêté par les gendarmes en gare de Lichtenfels et bousculé par eux, je les avais rappelés au sentiment des distances… »
Les Allemands imaginèrent de lui faire accomplir sa peine à la prison de Passau (Bavière) où étaient habituellement détenus des condamnés de droit commun. De Gaulle n’entendit pas – à nouveau ! – que fût traité ainsi un officier français. Devant sa menace de faire la grève de la faim, il est, trois jours après son arrivée, conduit à la forteresse de Magdebourg où il achève sa détention en même temps que d’autres officiers français condamnés…

Faux départ
Le 18 mai 1918, le fort d’Ingolstadt est fermé. De Gaulle est transféré à la forteresse de Wülzburg près de Weissenburg (Bavière). Il prépare aussitôt une nouvelle évasion avec la complicité d’un autre prisonnier, le lieutenant Meyer. Mais, écrit de Gaulle, « l’ennemi avait pris pour notre garde des dispositions telles qu’on ne pouvait guère penser à sortir autrement que par la porte ».
Dès lors, il a l’idée de se faire escorter hors du camp, par un militaire allemand en uniforme, comme s’il était muté ailleurs. C’est bien sûr Meyer qui joue le rôle du garde. Il vole un uniforme dans l’atelier du tailleur du camp. Il faut aussi se procurer des vêtements civils. Pour ces derniers, de Gaulle correspondait depuis quelques temps avec sa famille au moyen de courriers truqués dont il avait remis le code à un officier français rapatrié pour raison de santé. La famille avait aussitôt accepté de jouer le jeu. Ainsi, bouton par bouton, pièce par pièce, il avait fini par réunir les effets nécessaires. Et le 10 juin 1918, accompagné de Meyer revêtu de l’uniforme allemand, le détenu de Gaulle portant une valise (qui contient bien sûr les habits civils), gagne la cour, franchit une grille puis la grande porte voûtée du fort. Pour faire encore plus vrai, l’aumônier français du camp, l’abbé Michel (encore lui !), l’avait accompagné jusqu’à la grille pour lui faire ses adieux comme s’il partait pour un autre camp.
Ils dépassent le pont-levis salués par la sentinelle qui le garde et les voilà dans la campagne. Pénétrant dans le premier taillis, ils revêtent leurs habits civils. Pour gagner Aix-la-Chapelle en train, ils se dirigent vers Nuremberg. Mais ils sont arrêtés fortuitement deux jours plus tard par un poste de gendarmerie installé sur une route où on leur réclame leurs papiers. Le lendemain, ils sont de retour au camp de Wülzburg.

Dans un panier de linge sale
Dès juillet 1918, de Gaulle s’évade encore une fois. Nous tenons d’un de ses compagnons de captivité, Fernand Plessy, le récit détaillé de cette rocambolesque évasion : « de Gaulle optait pour la ruse et comptait sur la fertilité de son imagination pour lui fournir un moyen de sortir par la porte… Son plan était simple. Chaque semaine, une corvée de soldats français, escortés par deux sentinelles, descendait le panier à linge de Wülzburg à la blanchisserie de Weissenburg. Ce panier était assez vaste pour contenir de Gaulle et ses longues jambes. Il était cadenassé et seuls le fourrier et la blanchisseuse en possédaient chacun la clef. Mais truquer les charnières était un jeu pour les professionnels de l’évasion. Le point délicat était de sortir du panier sans être vu. De Gaulle se renseigne auprès des hommes de corvée. Le répit dont il disposerait lui parut suffisant. Avec de l’oreille et un peu de chance, il devait réussir. Dans la matinée du 3 juin [1918], tout se passe comme prévu. Après avoir cadenassé le panier, le fourrier partit chercher les sentinelles d’accompagnement. Son absence pouvait durer de cinq à dix minutes. Dès qu’il eût disparu, le capitaine de Gaulle, accompagné de deux spécialistes du « canari » (on appelait ainsi ceux qui fabriquaient le matériel nécessaire aux évasions) entra dans le local où les deux hommes de corvée attendaient auprès du panier. En deux coups de pointe, les « canaris » chassèrent de leur logement les axes des charnières. Le panier, ainsi ouvert, fut prestement vidé de son contenu que les hommes de corvée reportèrent à la buanderie. Pendant ce temps, de Gaulle s’installait de son mieux dans le panier. Les « canaris » refermèrent le couvercle et remplacèrent les axes des charnières par un câble souple en acier, peint aux couleurs de l’osier. Ils passèrent les extrémités de ce câble à travers le panier de manière que, à l’intérieur, de Gaulle put les saisir et les réunir dans sa main. Puis, ils s’éclipsèrent. Quand les hommes de corvée revinrent avec la charrette, les Allemands arrivaient déjà.
Le chargement et le transport à Weissenburg s’effectuèrent sans incident. Déposés sans ménagements (sur la recommandation expresse de de Gaulle à ses porteurs. Il ne voulait pas que des précautions inhabituelles puissent attirer l’attention des sentinelles), dans le couloir de la blanchisserie, de Gaulle attendit le moment propice. Quand tout fut redevenu silencieux, il tira sur l’extrémité du câble pour dégager les charnières. Il souleva le couvercle sans difficulté et put sortir du panier sans être vu. Il prit aussitôt la route de Nuremberg où il comptait prendre le train.
Son intention était en effet de prendre un train de nuit pour Aix-la-Chapelle, toujours moins contrôlé que les convois de jour. Hélas, saisi d’une violente grippe intestinale, il se décide à prendre le premier train sans attendre la nuit. Il voyage debout dans le couloir, un bandeau sur la bouche comme s’il souffrait d’une fluxion, « pour éviter les bavardages des voisins », jusqu’au moment où deux policiers pénètrent dans le wagon. L’un se tient à une issue pendant que l’autre demande à chacun ses papiers. C’est ainsi que le fugitif est, une fois encore, repris et ramené à Wülzburg.
Fait assurément unique dans l’Histoire, le 30 mars 1995, le Conseil municipal de Weissenburg décidait à l’unanimité de donner à une rue voisine du chemin emprunté par le fugitif dans son panier à linge sale, le nom de… Charles-de-Gaulle Strasse !
Chacune de ses évasions de Wülzburg vaut bien sûr à de Gaulle une punition de soixante jours d’arrêt de rigueur, que cette fois, il ne fera pas, l’Armistice étant signé avant l’exécution de sa peine. La nouvelle tant attendue de l’Armistice ne fut pas longue à atteindre Wülzburg. Le soir même, de Gaulle avait disparu… »
Si de Gaulle est décoré de la médaille des évadés en 1927, il ne laissera que peu d’écrits sur sa captivité dans ses oeuvres. Il confiera toutefois à Etienne Répessé qui a été également prisonnier au Fort IX d’Ingolstadt, l’édition de son premier ouvrage, La Discorde chez l’ennemi (Berger-Levrault). Deux autres ouvrages seront également publiés aux Éditions Berger-Levrault par Étienne Répessé, Le Fil de l’épée (1932) etVers l’armée de métier (1934).1

Alain Lebougre, « Les cinq évasions du capitaine de Gaulle »,  revue Espoir n°123, 2000
https://horizon14-18.eu/wa_files/Evasions_20-_20de_20gaulle.pdf

Notes :
1 Evelyne Gaime, Hypothèses, Prisonniers de guerre, Recherches sur la captivité des soldats français de la Seconde Guerre mondiale et sur le phénomène de la captivité de guerre, « De Gaulle et la captivité de guerre, Épisode I »
https://pgf.hypotheses.org

Franz Weismann (1856-1938), photographe bavarois du Haut-Danube

De son mariage avec Anna Maria Yberle en 1892 naîtront trois filles ; Emmy (Emilie), Marianne et Sophie. Franz Weismann semble avoir été très fier d’elle car elles apparaissent sur d’innombrables motifs de ses travaux photographiques et de peintures.
Sur le plan professionnel, il est promu inspecteur central. Trois ans avant de prendre sa retraite (1926), le ministre autrichien du commerce et des transports lui décerne le titre de « Kommerzialrat » (Conseiller commercial), une distinction très rare à l’époque pour  des étrangers.
Outre sa profession, il se passionne pour la photographie et la peinture, domaine dans lequel il cherche encore à se perfectionner à l’âge de 64 ans, en suivant l’école artistique du soir de Passau. Son motif préféré était naturellement sa ville d’adoption. Il l’a souvent représentée sur des plaques photographiques, des tableaux et des aquarelles. En matière de peinture, Franz Weismann bénéficie des conseils de son ami, le célèbre peintre d’histoire né à Passau, Ferdinand Wagner (1847-1927) dont certaines des fresques décorent l’Hôtel de ville et de son gendre, « peintre en bâtiment », marié à sa fille aînée Emmy.
La plupart de ses œuvres appartiennent à des collections privés ce qui laisse supposer que sa peinture connaissait un grand  succès. Seule une petite partie de son travail est conservé au musée de la forteresse d’ Oberhaus de Passau. L’une d’entre elles, non signée, a longtemps été la figure de proue et l’attraction du public de l’établissement car un expert l’avait identifiée comme un tableau de du peintre et poète romantique bavarois Carl Spitzweg (1808-1885). Il est revenu à l’une de ses filles de dissiper l’erreur et, au grand regret de la direction du musée, d’attribuer ce tableau à F. Weismann. C’est en tant que tel qu’il est désormais exposé à Linz.

Les quelques 1000 négatifs sur plaques de verre (9 x 12 cm) ont été conservés dans sa famille puis acquis par Michael Geins de Passau. Celui-ci qui peut être considéré comme le « redécouvreur » de l’oeuvre de Franz Weismann, a numérisé les négatifs en grand format et les a restauré avec abnégation afin de montrer les clichés de Weismann sous forme de digiprints lors d’expositions rendant ainsi un grand service à l’histoire de la photographie.
Ses travaux se distinguent par leur très grande qualité. Les motifs des photos prises aux alentours de 1900 sont très variés. Outre des représentations de bâtiments, de paysages et de vues de villes, on trouve également des photos de famille, notamment de ses filles et de ses amis.
De nombreuses photos ont évidemment pour sujet la navigation sur le Danube et plus généralement la vie quotidienne des bords du fleuve mais aussi d’autres cours d’eau. Sa fonction de directeur au sein de la D.D.S.G. lui permettait de diriger tous ses bateaux avec des signaux de pavillon dans la position qui assurait une représentation la plus efficace possible. De la même manière, il regroupait des groupes de personnes, voire même des enfants jouant au bord de l’eau, qui devaient prendre la pose la plus naturelle possible.
Les motifs de Passau, disponibles en petits tirages, sont également très recherchés par les collectionneurs de cartes postales.
Une des rues de la rive gauche du Danube à Passau porte son nom.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour mai 2023

Albrecht Altdorfer (1480-1538), peintre emblématique de l’École du Danube : La bataille d’Alexandre le Grand

    Sur la cartouche au milieu des nuages se trouve l’inscription latine : « ALEXANDER M[AGNVS] DARIVM VLT[IMVM] SVPERAT CAESIS IN ACIE PERSAR[VM] PEDIT[VM] C[ENTVM] M[ILIBVS] EQUIT[VM], VERO X M[ILIBVS] INTERFECTIS. MATRE QVOQVE CONIVGE, LIBERIS DARII REG[IS] CVM M[ILLE] HAVD AMPLIVS EQVITIB[VS] FVGA DILAPSI, CAPTIS. »
Soit en français : « Alexandre le Grand vainc le dernier Darius, après que 100 000 fantassins soient tombés et 10 000 cavaliers aient été tués dans les rangs des Perses, et fait prisonniers la mère, l’épouse et les enfants du roi Darius ainsi que 1 000 cavaliers en déroute ».

Altdorfer a écrit au bas de son tableau, sur le bord inférieur :
« 1529 ALBRECHT ALTORFER ZU REGENSPVRG FECIT. »
« 1529, fait par Albrecht Altdorfer à Ratisbonne ».

   Au-dessus de la gigantesque bataille le soleil se couche, de l’autre côté, une lune orientale descendante symbolisée par un croissant est brouillée par des nuages, au-dessous un arrière-plan de reliefs paysages alpins au bleu profond presque méditerranéen touche les nuages, une ville de Tarse2 aux allures gothico-bavaroise et un Nil (à droite) ayant d’étonnantes ressemblances avec le Danube.

« Un éblouissement. Du plus loin qu’on l’aperçoit, l’œuvre aspire le regard. Non l’œuvre dans sa totalité, mais sa partie haute : le ciel, l’inscription flottant dans l’air, dans son cadre qui semble soutenue comme par des ailes par deux draperies rouge et rose, et, plus que tout, le soleil, le soleil comme un œil aux paupières de nuages et de montagnes bleues. Il se couche sur la vallée de l’Issos, alors qu’Alexandre met en déroute l’armée du roi perse Darius III et fait prisonnière la famille de ce dernier. »

Philippe Dagen, critique d’art, Le Monde, 25 août 2020

Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538) 

On peut sans hésitation considérer Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538), artiste de la Renaissance allemande original et précurseur encore trop méconnu et parfois présenté comme un disciple d’Albrecht Dürer (1471-1528), comme le peintre emblématique d’un mouvement pictural spécifique du XVIe siècle dénommé par la suite « École du Danube », au sein duquel les paysages sauvages, ces « paysages du monde », mis en scène et aux perspectives et à la profondeur infinies, semblables à ceux de la vallée du Haut-Danube et des Alpes occupent à la fois une place autonomes prépondérante dans de nombreuses oeuvres. Altdorfer s’émancipe des canons de la représentation du paysage jusque là en vigueur.
Né en Bavière, probablement à proximité de Ratisbonne (Regensburg), Altdorfer s’installe à Ratisbonne et en devient citoyen en 1505. Il entreprend un voyage sur le Danube en 1515 après avoir gravé plusieurs oeuvres pour l’Empereur du Saint Empire romain germanique Maximilien de Habsbourg (1459-1519).

Sarmingstein sur le Danube, encre sur papier, 1511. Altdorfer rend compte avec ces rochers qui se dressent jusqu’au ciel de l’étroitesse du défilé de la Strudengau. Au milieu du fleuve deux  embarcations qui semblent perdues dans le paysage. 

Du voyage sur le Danube ont été conservés plusieurs dessins et petits tableaux de paysage qui préfigurent la place du paysage et de la nature dans les oeuvres ultérieures du peintre, sans doute impressionné par l’environnement danubien encore intact de la Haute-Autriche. En 1518, il est chargé de peindre le Retable de Saint-Florian pour l’abbaye du même nom, retable malheureusement aujourd’hui dispersé dans plusieurs endroits.

Le retable de Saint-Florian, l’arrestation de Saint-Florian, 1518/1520

Devenu un notable de sa ville, il va siéger ultérieurement au Grand Conseil tout en poursuivant ses activités officielles de peintre, de graveur et de dessinateur. Altdorfer dessine en 1519 les plans d’une église dont la construction est prévue sur les ruines de deux synagogues détruites et semble avoir joué un rôle important dans l’expulsion des Juifs de la cité à cette époque de guerre civile. Peut-on parler alors d’un peintre « humaniste » ? Nommé architecte de la ville en 1526, il contribue à l’aménagement de sa ville et de ses remparts mais en 1528, refuse de prendre la charge de bourgmestre pour ne plus se consacrer qu’à son travail artistique. Il commence cette même année ce qui deviendra son plus célèbre tableau « La bataille d’Alexandre », commande du duc Guillaume IV de Bavière (1493-1550), tableau qui se trouve aujourd’hui à l’Alte Pinacothek de Munich.4 Il meurt en 1538. De l’ensemble de son oeuvres ont été conservés une cinquantaine de tableaux et 250 gravures.
« Dans ses paysages, Altdorfer transpose la réalité sur un plan poétique et lyrique, qui semble inspirer un sentiment plus vif d’union avec la nature. Ce n’est pas un hasard si, dans l’une de ses premières peintures, Altdorfer choisit le thème, à peu près inconnu dans le Nord à l’époque, de la Famille du satyre, qui à la suite des « hommes sauvages » du Moyen Âge, symbolise les forces obscures de la nature et de l’instinct. Dans le petit panneau du Saint Georges de 1510, où la lumière ne pénètre que parcimonieusement, comme tamisée par l’épais feuillage, on peine quelque peu à trouver le saint à cheval et plus encore son monstrueux adversaire qui semble faire partie intégrante de cette forêt proliférante. Ses tableaux religieux se distinguent par des recherches d’éclairage créant une atmosphère surnaturelle.

Le retable de Saint-Florian avec en arrière-plan la petite cité d’Enns, les paysages alpins où l’Enns prend sa source, huile sur bois, 1518/1520 

Dans le grand Retable de Saint-Florian (Haute-Autriche), terminé en 1518/1520, Altdorfer s’y révèle un esprit tourmenté, visionnaire, créateur d’atmosphères violemment contrastées, où la nature tout entière amplifie le drame de la Passion qui s’y joue, lui donnant sa dimension de drame cosmique. Dans des couleurs éclatantes, les personnages se détachent cette fois sur des paysages ou des architectures puissamment éclairées, à divers moments du jour ou de la nuit. L’historien d’art Otto Benesch a fait remarquer que les peintures d’Altdorfer datant de cette période sont parmi les premières à représenter un univers convexe, héliocentrique, dans lequel la Terre n’est plus le centre du monde ; l’art dévoile ainsi, par ses moyens propres, la révolution scientifique à laquelle Copernic travaillait au même moment. »

Albrecht Altdorfer, paysage danubien près de Ratisbonne

On lira également au sujet d’Albrecht Altdorfer le chapitre consacré à l’ « École du Danube » par Patrick Leigh Fermor dans son livre Dans la nuit et le vent, Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue (préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve), publié aux éditions Nevicata, 2016.

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, mis à jour janvier 2023

Notes :
1 Guillaume IV de Bavière reste célèbre pour avoir  promulgué dans son duché, le 23 avril 1516, le décret de pureté de la bière qui régit encore aujourd’hui la composition de la bière dans les pays germaniques.

2 Ville de la Turquie asiatique occidentale (province de Mersin) au bord du fleuve Tarsus, haut-lieu de l’Antiquité et du stoïcisme, située autrefois dans la province romaine de Cilicie, ville natale de Saint-Paul.
3 Paul-Louis Rossi, dans son livre « Vies d’Albrecht Altdorfer », peintre mystérieux du Danube, raconte que le tableau de La bataille d’Alexandre  aurait été retrouvé par l’écrivain, philosophe, critique d’art et poète allemand Friedrich von Schlegel (1772-1829) en 1803 lors de son séjour à Paris dans une salle de bain du château de Saint-Cloud. Schlegel en donne cette description :
« Nulle part on ne voit de sang, de choses repoussantes, de bras ou de jambes désarticulées ; au tout premier plan seulement, en y regardant de près, on voit sous les pieds des cavaliers qui se lancent les uns cotre les autres, sous les sabots, de leurs chevaux de batailles, plusieurs rangs de cadavres serrés les uns contre les autres comme un tissu. »
« Voilà ce qui, au yeux du peintre devait figurer les conflits futurs et la genèse des grandes guerres européennes. Alors que cette masse énorme d’hommes d’armes et de cavaliers se transforme en une mêlée gigantesque de soldats et de chevaux, d’oriflammes et de chars, un phénomène inattendu se produit qui dépasse encore l’enchevêtrement des hommes et des bêtes qui s’empare des éléments et brasse le ciel et la terre les nuages et l’eau, la mer, les montagnes et les fleuves en un véritable tourbillon cosmique, tel qu’il ne s’en produira plus dans la peinture. Comme si les feux de l’esthétique pouvait encore encore une fois confondre les combattants et les plonger dans ce chaos pour les mêler fraternellement un dernier instant… »
Paul-Louis Rossi, La bataille d’Alexandre, in Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard, Montrouge, 2009
Sources :
Albrecht Altdorfer, Die Gemälde, Tafelbilder, Miniaturen, Wandbilder, Bilhauerarbeiten, Werkstatt und Umkreis, Gesamausgabe von Franz Winzinger, R. Piper & Co. Verlag, München, 1975
Butor, Michel, Le Musée imaginaire de Michel Butor, Flammarion, Paris, 2015

Leigh Fermor, Patrick, Dans la nuit et le vent, Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue, préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, Bruxelles, 2016
Rossi, Paul-Louis, Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard, Montrouge, 2009
Apparence, Histoire de l’Art et Actualité culturelle, www.apparences.net

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, novembre 2020

La bataille d’Alexandre, détail

Louis XIV et le Danube : la bataille de Höchstädt-Blenheim où une sévère défaite pour les armées du Roi-Soleil

Fragment de la tapisserie de la bataille de Blenheim, œuvre du tisserand flamand Judocus de Vos (1661/1662-1734).  À l’arrière-plan le village de Blenheim et le Danube ; au centre les ruines de deux moulins à aube que Rowe a saisi pour établir une tête de pont sur la rive française du Nebel. Au premier plan un grenadier anglais tenant un drapeau des armées françaises.

La plus importante des batailles de la guerre de Succession d’Espagne, dite bataille de Höchstädt-Blenheim, a lieu sur les bords du Danube bavarois le 13 août 1704. Elle est remportée sur les armées françaises de Louis XIV et leurs alliés bavarois par les troupes de la Grande Alliance (Empire d’Autriche, Angleterre, Provinces-unies et Portugal). Les armées de la Grande Alliance sont alors commandées par des stratèges militaires redoutables, John Churchill (1650-1722), premier duc de Marlborough, et le prince Eugène de Savoie (1663-1734), élevé à la cour de France mais passé au service des Habsbourg à la suite du refus de Louis XIV de le laisser prendre le commandement d’une compagnie de soldats et qui s’est précédemment illustré contre les Ottomans.

John Churchill, 1er duc de Marlborough par le portraitiste Godfrey Kneller (1646-1723)

Cette bataille a lieu à proximité de la petite ville de Höchstädt et du village de Blindheim dont le nom sera déformé en Blenheim par les Français et les Anglais.

Près de 52 000 soldats anglais et autrichiens affrontent environ 60 000 Français et Bavarois, commandés par le maréchal Camille d’Hostun de la Baume (1652-1728), lui aussi militaire expérimenté, et du prince électeur de Bavière Maximilien II Emmanuel (1662-1726).

Bataille de Blenheim, peinte et gravée en 1729 par Jan van Huchtenburg (1646?/1647-1733) 

Afin d’éviter l’invasion de l’Autriche par les Français, Marlborough donne l’ordre d’avancer à ses troupes en direction du Danube dans l’intention de rejoindre les troupes du prince Eugène. Leurs armées s’étant rejointes le 12 août, ils surprennent leur adversaire, mal préparé, en passant à l’attaque dès le lendemain. Les Français ont pris position derrière le Nebel, un affluent du Danube. L’aile droite est centrée sur Blenheim et placée sous le commandement de Camille d’Hostun de la Baume pendant que l’aile gauche, sous les ordres de Ferdinand de Marsin (1656-1706) et du prince électeur de Bavière, se tient sur un terrain vallonné aux abords de la ville de Lützingen. Le dispositif français se compose de deux armées quasi indépendantes, dont la jonction est mal assurée par une cavalerie presque sans soutien.

Portrait du Prince Eugène de Savoie, vers 1700, école flamande ou hollandaise (Jan van Hutchtenburg ?)

Les forces du prince Eugène de Savoie affrontent l’aile gauche du prince électeur de Bavière pendant que Marlborough combat de son côté les troupes du maréchal français à Blenheim. Le prince Eugène engage une violente attaque de flanc, destinée à faire diversion, tandis que lord John Cutts, sous les ordres de Marlborough, lance deux assauts voués à l’échec sur Blenheim. Ces offensives obligent Camille d’Hostun de la Baume à engager plus de réserves que prévu pour défendre Blenheim, dégarnissant davantage encore le centre des armées françaises. Marlborough déclenche alors le principal assaut contre de l’autre côté du Nebel. Les charges de la cavalerie française résistent avec acharnement à l’offensive. Mais celle-ci, renforcée d’unités de cavalerie autrichiennes, s’avère irrésistible. Le centre français est enfoncé, les armées de Ferdinand de Marsin et de Camille d’Hostun de la Baume, coupées l’une de l’autre. Les assaillants obliquent ensuite sur la gauche et repoussent finalement les Français vers le Danube où se noient 3000 cavaliers.

La reddition de Camille d’Hostun de la Baume, maréchal de Tallard le 13 août 1704

À Blenheim, Camille d’Hostun de la Baume est fait prisonnier avec vingt-trois bataillons d’infanterie et quatre régiments de dragons. Seule l’aile gauche de Ferdinand de Marsin et du prince électeur de Bavière a réussi à organiser sa retraite.

Pour 12 000 hommes perdus, la Grande Alliance met hors de combat 18 000 Franco-Bavarois et en capture 13 000.
Camille d’Hostun de la Baume est, à l’issue de la bataille, emmené à Londres où il restera prisonnier jusqu’en 1711.

La bataille d’Höchstädt-Blenheim est la première grande défaite des armées de Louis XIV en plus de cinquante années  de guerres. Elle soulage Vienne et l’empire autrichien des menaces d’invasion de l’armée franco-bavaroise et préserve l’alliance entre l’Angleterre, l’Autriche et les Provinces-Unies contre la France. La Bavière sort de cette guerre sur une défaite et doit subir une occupation autrichienne.

Monument dédié à la bataille de Höchstädt-Blenheim de Lutzingen, photo domaine pubic

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