Charles de Gaulle prisonnier « intermittent » sur le Haut Danube à Ingolstadt (Bavière) lors de la Première Guerre mondiale

Ingolstadt et le Danube au début du XXe siècle, collection privée

« Dans la mémoire collective allemande et française, 1916 est l’année de l’ « enfer » de Verdun. La plus grande bataille de la guerre 1914-1918 pour les Allemands et les Français : 240.000 morts d’un côté, 260.000 de l’autre. Elle débute le 21 février par une formidable offensive allemande sur la rive droite de la Meuse. Un ouragan de fer et de feu s’abat aussitôt sur les défenses de Verdun.
Le 1er mars 1916, le 33e régiment d’infanterie du 1er corps d’armée auquel le capitaine de Gaulle appartient, est envoyé en première ligne devant Douaumont, village du département de la Meuse qui fut détruit pendant le conflit et jamais reconstruit. À la tête de la 10e compagnie,  il est chargé de la défense de la partie gauche du village. Cette compagnie ne compte plus que trente-sept hommes quand se déclenche une première attaque. Elle y fait front et repousse les assaillants. D’autres reviennent à la charge. Nouveau bombardement. Les rescapés de la 10e compagnie sont complètement isolés. Progressant tantôt par bonds, tantôt en rampant, ils sont bientôt submergés. L’ennemi est partout. De Gaulle roule dans un trou d’obus occupé par quelques Allemands. L’un d’eux lui porte un coup de baïonnette. La lame pénètre « au tiers supérieur de la cuisse gauche pour ressortir au tiers moyen de l’autre côté ». Sa troisième blessure depuis le début de la guerre. Il tombe aussitôt évanoui.
Côté français, il est porté disparu. Son colonel le tient pour mort. La citation accompagnant sa proposition pour la Légion d’honneur est rédigée par Pétain : « Le capitaine de Gaulle, commandant de compagnie, réputé pour sa haute valeur intellectuelle et morale, alors que son bataillon subissait un effroyable bombardement, était décimé et que les Allemands atteignaient sa compagnie de tous côtés, a enlevé ses hommes dans un assaut furieux et un corps à corps farouche, seule solution qu’il jugeait compatible avec son sentiment de l’honneur militaire. Est tombé dans la mêlée. Officier hors de pair à tous égard ».

Le capitaine de Gaulle en 1915

Lorsqu’il revient à lui, de Gaulle, bien vivant, se trouve « au milieu de jeunes troupiers hagards de la garde prussienne ». Il est désormais prisonnier de guerre. D’abord envoyé à l’hôpital de Mayence pour y être soigné,  il est transféré ensuite à Osnabrück en Westphalie où, dès son arrivée, il imagine descendre le Danube en barque. Les Allemands ont vent du projet. Le 14 juin 1916, ils l’expédient au camp de transit de Neisse en Silésie. Puis, deux jours plus tard, à Sczuszyn en Lituanie. Là, de Gaulle tente à nouveau de s’échapper, mais le trou qu’il a commencé de percer dans le mur de sa chambrée est découvert. Ce qui lui vaut d’être expédié, le 9 octobre 1916, au fort IX d’Ingolstadt en Bavière, où les Allemands avaient imaginé de rassembler dans le même camp toutes les fortes têtes dont l’idée fixe était de leur fausser compagnie !
Ainsi, les officiers français les plus récalcitrants pouvaient-ils mettre en commun leurs expériences. Bref, créer ce que les Allemands eux-mêmes appelleront une « Académie d’évasion ». De Gaulle, comme on va pouvoir en juger, se distinguera particulièrement dans cette entreprise…

Malade imaginaire à l’hôpital d’Ingolstadt
Les défenses naturelles de la forteresse d’Ingolstadt, renforcées par une garde et un régime exceptionnellement sévères, interdisaient toute tentative d’évasion. En revanche, une annexe de l’hôpital militaire de la garnison, située dans la ville même d’Ingolstadt, à huit kilomètres de là, était affectée aux prisonniers de guerre. Pour surveillée qu’elle fût, elle semblait cependant offrir de plus grandes chances de s’évader. De Gaulle résolut donc de s’y faire envoyer.
Il avait reçu de sa mère un colis de vivres dans lequel avait été glissé un flacon d’acide picrique, officiellement destiné à soigner des engelures. Il en avale sans hésiter le contenu, pourtant fortement toxique ! L’effet recherché est quasi immédiat. Le lendemain, 17 octobre 1916, il présente tous les symptômes de la jaunisse. On l’expédie à l’annexe de l’hôpital.
Mais comment s’échapper ? De Gaulle procède discrètement à un examen minutieux des lieux. Il remarque vite que si l’annexe réservée aux prisonniers est sévèrement gardée, l’hôpital ne l’est pas. Et qu’il y a de nombreuses allées et venues de civils rendant visite aux blessés qui y sont soignés. Il constate également que des prisonniers accompagnés par des infirmiers allemands sont régulièrement conduits de l’annexe à l’hôpital pour y recevoir des soins. Les sentinelles, accoutumées à ce va-et-vient, n’y prêtent plus guère attention.
Voilà la faille ! De Gaulle a désormais son plan : se faire conduire à l’hôpital par un camarade déguisé en infirmier, troquer ensuite leurs tenues militaires pour des effets civils, et sortir de l’hôpital en se mêlant aux visiteurs.
Il faut un complice. Ce sera le capitaine Émile Dupret, animé, dira-t-il plus tard, « des mêmes intentions que moi ». Il faut aussi un uniforme allemand…

Corruption et chantage   
Deux infirmiers allemands étaient chargés des prisonniers. La fin justifiant les moyens, de Gaulle décide de corrompre le plus accessible des deux. Il commence par lui acheter toute sorte d’objets interdits aux prisonniers : alcool, timbres-poste, etc. L’homme se laissant amadouer, de Gaulle lui arrache, toujours moyennant finances, une carte de la région. L’infirmier est désormais à sa merci. Après la corruption, le chantage ! De Gaulle somme en effet le malheureux, sous peine d’être aussitôt dénoncé, et donc d’être traduit à coup sûr en Conseil de guerre, de lui acheter en ville une casquette militaire et de… lui céder son pantalon !   Voilà pour l’uniforme allemand. Mais une fois dans l’enceinte de l’hôpital, il faut pouvoir se transformer en civils…
De Gaulle, toujours à l’affût du moindre indice, avait observé qu’un soldat français, électricien de son état, allait chaque jour de l’annexe à l’hôpital où il travaillait. Interrogé, le soldat lui apprend que les Allemands ont mis à sa disposition, dans la cour de l’hôpital, une cabane qui lui sert d’atelier et dont il est le seul à avoir la clef. Providentiel !
De Gaulle a tôt fait de s’assurer de sa complicité. Au risque des plus sévères sanctions, le courageux soldat va transporter dans l’atelier, pièce par pièce, les effets civils et les vivres que les deux candidats à l’évasion se procurent auprès de leurs compagnons de captivité mis dans la confidence.

Mine patibulaire
Le départ est fixé au dimanche 29 octobre 1916, parce que le dimanche, les allées et venues sont particulièrement nombreuses à l’hôpital. À la nuit tombante, Dupret revêt la casquette et le pantalon allemands et passe une grande blouse d’infirmier. De Gaulle conserve sa tenue réglementaire. Ils franchissent le poste de garde de l’annexe sans éveiller l’attention des sentinelles et pénètrent dans l’enceinte de l’hôpital. Là, munis de la clef du soldat électricien, ils se glissent dans l’atelier. Bientôt habillés en civils, ils se mêlent aux visiteurs et sortent de l’hôpital le plus paisiblement du monde. Les voilà en ville, libres !
Leur projet était de gagner à pied l’enclave suisse de Schaffhouse située à 300 kilomètres, en prenant la précaution de ne marcher que la nuit, demeurant le jour cachés dans les bois. Hélas, il pleut sans discontinuer. Le 5 novembre, vers 21h30, ils atteignent Pfaffenhofen, grosse bourgade à une trentaine de kilomètres d’Ulm, ayant parcouru les deux tiers de leur route. Mais c’était un dimanche. Les rues qui auraient dû être désertes sont pleines de monde : « En arrivant sur la place centrale, nous nous trouvâmes au milieu de la jeunesse du bourg qui polissonnait dans la rue. Une semaine de vie sauvage nous avait donné une mine patibulaire qui fut aussitôt remarquée. La foule nous poursuivit, bientôt rejointe par le garde-champêtre à bicyclette et par des gendarmes en permission. Arrêtés, nous fûmes conduits au violon municipal où l’on n’eut pas de peine à découvrir notre identité. » Quelques jours plus tard, ils sont jetés dans les oubliettes du fort d’Ingolstadt.
Pour s’être évadés, de Gaulle et Dupret écopent en effet de soixante jours d’arrêts de rigueur : « fenêtres closes par volets métalliques, pas de lumière, régime alimentaire spécial, rien pour lire, ni pour écrire, une demi-heure de promenade par jour dans une cour de cent mètres carrés . »
Ce que de Gaulle ignore en revanche, et que révèlent les archives allemandes récemment découvertes, c’est que son évasion a été à l’origine d’un grave différend entre les médecins de l’hôpital et les autorités du fort, chacun se renvoyant la responsabilité de la fuite des prisonniers, et s’accusant mutuellement de n’avoir pu empêcher qu’ils se procurent des habits civils. La discorde chez l’ennemi avant l’heure, en quelque sorte !

La forteresse d’Ingolstadt, cliché aérien datant de la Première Guerre Mondiale, sources fortkarl.festungingolstadt.de/befestigungne/polygonale/fotoix.php

Vous avez dit « sagesse » ?
Le fort d’Ingolstadt n’était vraiment pas propice à l’évasion. de Gaulle se résigne donc à ne rien tenter pendant quelque temps dans l’espoir d’être transféré dans un camp moins sévère. « Stage de sagesse », dira-t-il plus tard. Sage, de Gaulle ? En apparence, peut-être, puisque cela fait partie du plan. Mais chaque matin, il dépouille les journaux allemands, cherche dans les bulletins quotidiens de victoire de l’ennemi les traces à peine perceptibles de la discorde – encore ! étudiant les défauts de la cuirasse germanique. Puis il rédige des notes de synthèse, véritables bulletins d’informations qu’il affiche à la porte de sa chambrée !

Chambre avec vue  
Le 20 juillet 1917, de Gaulle obtient enfin gain de cause : il est transféré à la forteresse de Rosenberg près de Kronach en Franconie. Cette nouvelle prison est un ancien château fort perché au sommet d’un piton très escarpé. Les conditions de détention y sont bien meilleures qu’à Ingolstadt : une des ailes du château est affectée au logement des officiers captifs. de Gaulle y dispose d’une vraie chambre, munie d’une fenêtre… donnant directement sur les deux remparts d’enceinte. Point de vue idéal sur le chemin de la liberté !
De Gaulle n’a pas les yeux dans sa poche. Il dresse sans difficulté un état des lieux détaillé : l’aile du château est flanquée d’une tour. Devant, s’étend un large fossé, puis un rempart intérieur percé d’un passage voûté, fermé d’une porte ouvrant sur un second fossé bordé d’un rempart extérieur, au-delà duquel la paroi rocheuse domine la vallée d’une quarantaine de mètres. Une ligne de sentinelles était installée en permanence sur le rempart intérieur, pendant que des patrouilles parcouraient par intervalles le rempart extérieur… Sauf quand il pleuvait, car alors les sentinelles se mettaient à l’abri dans leur guérite perdant ainsi de vue la plus grande partie de leur secteur de surveillance !

Escalades et descentes à pic
Pour s’échapper, il faut donc accéder au premier fossé et, pour cela, desceller une pierre de la tour d’angle. Puis, crocheter la porte du passage voûté. Il faut aussi une échelle pour grimper sur le second rempart et une corde pour descendre le long de la paroi à pic. Impossible d’agir seul.
De Gaulle tient un petit conseil de guerre avec quatre camarades décidés, comme lui, à tenter l’exploit. Il s’agit du capitaine de Montéty et des lieutenants Tristani, Angot et Prévot.
Le 15 octobre 1917, une pluie diluvienne s’abat sur Rosenberg. C’est l’occasion tant attendue ! À 22 heures, profitant d’un moment où l’orage redouble de violence, les cinq complices renversent la pierre descellée de la muraille et traversent furtivement le premier fossé l’un derrière l’autre. Tristani crochète sans peine la porte du passage voûté. Ils s’y engouffrent. Là, bien à couvert, ils assemblent bout à bout les éléments de l’échelle fabriqués à l’aide de planches destinées, disaient-ils, à la confection d’une armoire. Ils traversent le deuxième fossé et la dressent contre le rempart extérieur. Parvenus au sommet du rempart, ils gagnent la crête de l’à-pic. Tout se passe donc comme prévu, mais la corde, tressée de draps de lit découpés, est trop courte !
Ils repèrent alors un autre endroit où la paroi est interrompue par une étroite plate-forme. Mais la descente ne peut se faire qu’en deux temps et à la condition que l’un des candidats au départ se dévoue pour renvoyer la corde à ses compagnons. Montéty, dernier arrivé à Rosenberg, se sacrifie (il demeurera caché deux jours dans un buisson sur la plate-forme avant de s’échapper à son tour…). Ils ne sont plus que quatre, mais libres dans la campagne. Se cachant le jour, ils vont marcher dix nuits en direction de Schaffhouse avant d’être repris dans un pigeonnier où ils s’étaient réfugiés pour passer la journée. de Gaulle est ramené à Rosenberg.

Lunettes et fausses moustaches
Craignant d’être réexpédié à Ingolstadt, de Gaulle décide, dès son retour à Rosenberg, de faire une nouvelle tentative. Tristani est également partant. Mais, n’ayant cette fois, ni le temps ni les moyens de préparer une seconde sortie par escalades, il leur faut quitter le fort par la porte…
Ils avaient remarqué que logeaient dans une aile du château, des ménages civils allemands employés à l’entretien du fort. Ces civils circulaient normalement dans la cour intérieure, entrant et sortant par la voûte. La sentinelle allemande qui allait et venait sous les fenêtres des prisonniers tournait le dos aux fenêtres à chaque « aller » durant une trentaine de secondes. Il s’agissait tout simplement d’en profiter. De Gaulle raconte : « Si nous parvenions, Tristani et moi, habillés en civils, à descendre dans la cour intérieure pendant que la sentinelle nous tournait le dos, nous pourrions gagner la porte voûtée, comme si nous sortions paisiblement de l’aile habitée par les ménages d’employés. Il convenait de procéder à la nuit tombante avant que la voûte fût fermée. »
Le 30 octobre 1917, habillés en civils avec lunettes et moustaches postiches, les deux complices, après être descendus à l’aide d’une corde d’une fenêtre dont un barreau a été scié, se retrouvent dans la cour, dans le dos de la sentinelle, tandis qu’un camarade remonte la corde et remet le barreau en place. Cette fois, ils veulent utiliser le chemin de fer en direction d’Aix-la-Chapelle pour franchir la frontière hollandaise. De Rosenberg, ils se dirigent donc vers la gare de Lichtenfels, distante de vingt cinq kilomètres. A peine installé dans le train, ils sont arrêtés par des gendarmes allemands et débarqués sans ménagement du compartiment.

« Cochon » !
Un des gendarmes, le sergent Heinrich Meyer, veut alors faire monter de Gaulle dans un wagon de troisième classe réservé aux prisonniers. de Gaulle refuse énergiquement: il est officier; il n’est donc pas question de voyager en troisième classe ! Il se fâche au point que des civils allemands s’attroupent attirés par ses éclats de voix. Le gendarme le pousse de force dans le compartiment. de Gaulle l’apostrophe : « Ne me touchez pas avec vos mains sales. » D’après Meyer, il l’aurait également traité de « cochon ». Le gendarme ayant réagi en lui faisant savoir qu’il comprenait le caractère injurieux du propos, de Gaulle aurait rétorqué que c’était sûrement le seul mot de français qu’il puisse comprendre !
Il n’en faut pas plus à Meyer pour porter plainte. Condamné pour outrage. Les actes de la procédure devant le Conseil de guerre d’Ingolstadt (où de Gaulle avait évidemment été réexpédié) ont pu être consulté dans les archives militaires allemandes.
Interrogé une première fois par l’officier de justice militaire le 3 janvier 1918, il a déclaré que le gendarme les a poussé avec violence, Tristan et lui, dans un compartiment de troisième classe sans répondre à ses protestations et à sa demande de voyager dans un wagon de deuxième classe. Il reconnaît avoir crié « Ne me touchez pas avec vos mains sales ! ». Il précise que s’il a bien prononcé le mot « cochon » lors d’une conversation en français avec Tristani – « il [le gendarme) pense pouvoir embarquer les officiers français comme des cochons « –, il ne s’adressait pas à Meyer. Il ajoute que les autres voyageurs ne se sont pas attroupés en raison de son comportement mais simplement poussés parla curiosité de voir des officiers français évadés.
L’audience devant le Conseil de guerre de la Kommandantur du camp d’Ingolstadt a lieu le 18 avril 1918. Invité à décliner son identité, il déclare : « de Gaulle, Charles, né le 22 novembre 1890 à Lille, catholique, célibataire, capitaine d’active au 33e régiment d’infanterie, actuellement prisonnier de guerre à Ingolstadt. »

Ingolstadt en 1916, collection privée

Après lecture de l’acte d’accusation, il confirme avoir prononcé les phrases citées par Meyer. S’il s’est exprimé ainsi c’est parce que le comportement du gendarme n’a pas été correct et que… ses mains étaient réellement sales ! Son intention n’était pas de l’offenser mais de lui faire comprendre qu’il n’avait pas le droit de traiter ainsi un officier français. La sentence tombe immédiatement : l’accusé est condamné, pour outrage, à une peine de prison de quatorze jours !
Dans le récit qu’il donnera dix ans plus tard de l’incident en gare de Lichtenfels, de Gaulle écrira: « Je fus traduit devant le Conseil de guerre d’Ingolstadt et condamné à trois semaines de prison pour « outrage à un supérieur », car arrêté par les gendarmes en gare de Lichtenfels et bousculé par eux, je les avais rappelés au sentiment des distances… »
Les Allemands imaginèrent de lui faire accomplir sa peine à la prison de Passau (Bavière) où étaient habituellement détenus des condamnés de droit commun. De Gaulle n’entendit pas – à nouveau ! – que fût traité ainsi un officier français. Devant sa menace de faire la grève de la faim, il est, trois jours après son arrivée, conduit à la forteresse de Magdebourg où il achève sa détention en même temps que d’autres officiers français condamnés…

Faux départ
Le 18 mai 1918, le fort d’Ingolstadt est fermé. De Gaulle est transféré à la forteresse de Wülzburg près de Weissenburg (Bavière). Il prépare aussitôt une nouvelle évasion avec la complicité d’un autre prisonnier, le lieutenant Meyer. Mais, écrit de Gaulle, « l’ennemi avait pris pour notre garde des dispositions telles qu’on ne pouvait guère penser à sortir autrement que par la porte ».
Dès lors, il a l’idée de se faire escorter hors du camp, par un militaire allemand en uniforme, comme s’il était muté ailleurs. C’est bien sûr Meyer qui joue le rôle du garde. Il vole un uniforme dans l’atelier du tailleur du camp. Il faut aussi se procurer des vêtements civils. Pour ces derniers, de Gaulle correspondait depuis quelques temps avec sa famille au moyen de courriers truqués dont il avait remis le code à un officier français rapatrié pour raison de santé. La famille avait aussitôt accepté de jouer le jeu. Ainsi, bouton par bouton, pièce par pièce, il avait fini par réunir les effets nécessaires. Et le 10 juin 1918, accompagné de Meyer revêtu de l’uniforme allemand, le détenu de Gaulle portant une valise (qui contient bien sûr les habits civils), gagne la cour, franchit une grille puis la grande porte voûtée du fort. Pour faire encore plus vrai, l’aumônier français du camp, l’abbé Michel (encore lui !), l’avait accompagné jusqu’à la grille pour lui faire ses adieux comme s’il partait pour un autre camp.
Ils dépassent le pont-levis salués par la sentinelle qui le garde et les voilà dans la campagne. Pénétrant dans le premier taillis, ils revêtent leurs habits civils. Pour gagner Aix-la-Chapelle en train, ils se dirigent vers Nuremberg. Mais ils sont arrêtés fortuitement deux jours plus tard par un poste de gendarmerie installé sur une route où on leur réclame leurs papiers. Le lendemain, ils sont de retour au camp de Wülzburg.

Dans un panier de linge sale
Dès juillet 1918, de Gaulle s’évade encore une fois. Nous tenons d’un de ses compagnons de captivité, Fernand Plessy, le récit détaillé de cette rocambolesque évasion : « de Gaulle optait pour la ruse et comptait sur la fertilité de son imagination pour lui fournir un moyen de sortir par la porte… Son plan était simple. Chaque semaine, une corvée de soldats français, escortés par deux sentinelles, descendait le panier à linge de Wülzburg à la blanchisserie de Weissenburg. Ce panier était assez vaste pour contenir de Gaulle et ses longues jambes. Il était cadenassé et seuls le fourrier et la blanchisseuse en possédaient chacun la clef. Mais truquer les charnières était un jeu pour les professionnels de l’évasion. Le point délicat était de sortir du panier sans être vu. De Gaulle se renseigne auprès des hommes de corvée. Le répit dont il disposerait lui parut suffisant. Avec de l’oreille et un peu de chance, il devait réussir. Dans la matinée du 3 juin [1918], tout se passe comme prévu. Après avoir cadenassé le panier, le fourrier partit chercher les sentinelles d’accompagnement. Son absence pouvait durer de cinq à dix minutes. Dès qu’il eût disparu, le capitaine de Gaulle, accompagné de deux spécialistes du « canari » (on appelait ainsi ceux qui fabriquaient le matériel nécessaire aux évasions) entra dans le local où les deux hommes de corvée attendaient auprès du panier. En deux coups de pointe, les « canaris » chassèrent de leur logement les axes des charnières. Le panier, ainsi ouvert, fut prestement vidé de son contenu que les hommes de corvée reportèrent à la buanderie. Pendant ce temps, de Gaulle s’installait de son mieux dans le panier. Les « canaris » refermèrent le couvercle et remplacèrent les axes des charnières par un câble souple en acier, peint aux couleurs de l’osier. Ils passèrent les extrémités de ce câble à travers le panier de manière que, à l’intérieur, de Gaulle put les saisir et les réunir dans sa main. Puis, ils s’éclipsèrent. Quand les hommes de corvée revinrent avec la charrette, les Allemands arrivaient déjà.
Le chargement et le transport à Weissenburg s’effectuèrent sans incident. Déposés sans ménagements (sur la recommandation expresse de de Gaulle à ses porteurs. Il ne voulait pas que des précautions inhabituelles puissent attirer l’attention des sentinelles), dans le couloir de la blanchisserie, de Gaulle attendit le moment propice. Quand tout fut redevenu silencieux, il tira sur l’extrémité du câble pour dégager les charnières. Il souleva le couvercle sans difficulté et put sortir du panier sans être vu. Il prit aussitôt la route de Nuremberg où il comptait prendre le train.
Son intention était en effet de prendre un train de nuit pour Aix-la-Chapelle, toujours moins contrôlé que les convois de jour. Hélas, saisi d’une violente grippe intestinale, il se décide à prendre le premier train sans attendre la nuit. Il voyage debout dans le couloir, un bandeau sur la bouche comme s’il souffrait d’une fluxion, « pour éviter les bavardages des voisins », jusqu’au moment où deux policiers pénètrent dans le wagon. L’un se tient à une issue pendant que l’autre demande à chacun ses papiers. C’est ainsi que le fugitif est, une fois encore, repris et ramené à Wülzburg.
Fait assurément unique dans l’Histoire, le 30 mars 1995, le Conseil municipal de Weissenburg décidait à l’unanimité de donner à une rue voisine du chemin emprunté par le fugitif dans son panier à linge sale, le nom de… Charles-de-Gaulle Strasse !
Chacune de ses évasions de Wülzburg vaut bien sûr à de Gaulle une punition de soixante jours d’arrêt de rigueur, que cette fois, il ne fera pas, l’Armistice étant signé avant l’exécution de sa peine. La nouvelle tant attendue de l’Armistice ne fut pas longue à atteindre Wülzburg. Le soir même, de Gaulle avait disparu… »
Si de Gaulle est décoré de la médaille des évadés en 1927, il ne laissera que peu d’écrits sur sa captivité dans ses oeuvres. Il confiera toutefois à Etienne Répessé qui a été également prisonnier au Fort IX d’Ingolstadt, l’édition de son premier ouvrage, La Discorde chez l’ennemi (Berger-Levrault). Deux autres ouvrages seront également publiés aux Éditions Berger-Levrault par Étienne Répessé, Le Fil de l’épée (1932) etVers l’armée de métier (1934).1

Alain Lebougre, « Les cinq évasions du capitaine de Gaulle »,  revue Espoir n°123, 2000
https://horizon14-18.eu/wa_files/Evasions_20-_20de_20gaulle.pdf

Notes :
1 Evelyne Gaime, Hypothèses, Prisonniers de guerre, Recherches sur la captivité des soldats français de la Seconde Guerre mondiale et sur le phénomène de la captivité de guerre, « De Gaulle et la captivité de guerre, Épisode I »
https://pgf.hypotheses.org

La colline du Natternberg, un morceau du Vésuve selon une légende bavaroise.

    Modeste par sa hauteur (383 mètres), elle est peuplée par les hommes dès l’âge de pierre et couronnée d’une forteresse imposante au Moyen-Âge dont il ne reste plus qu’une petite partie des bâtiments initiaux et des remparts.
D’après une légende le Natternberg dont la roche est d’origine volcanique (gneiss) serait un morceau du Vésuve apporté par Méphisto fortement irrité par la piété des habitants de la petite ville danubienne voisine de Deggendorf. Son intention était de laisser choir dans le Danube ce morceau de volcan pour provoquer une inondation et les noyer définitivement. Pourquoi un morceau de volcan si éloigné, la légende ne le dit pas. Toujours est-il qu’il revenait avec son énorme morceau de rocher et se préparait à le lâcher dans le Danube à hauteur de Deggendorf quand la cloche de l’abbaye bénédictine voisine de Metten sur l’autre rive, une des plus anciennes abbayes de Bavière fondée en 766, se mit à sonner l’angélus. Le diable effrayé par le son de la cloche laissa choir promptement son énorme morceau de Vésuve sur la plaine au lieu de le lancer dans le Danube et s’enfuit.
   On cultiva la vigne sur le versant sud du Natternberg depuis le Moyen-âge jusqu’en 1963. Le vin qu’on y produisait était appelé « Natternberger Teufelskralle » (la griffe du diable) et était de qualité médiocre. Il avait la réputation d’être particulièrement acide ce qui lui valut aussi d’acquérir le surnom de « Natternberger Essig-Riesling » (Riesling vinaigré de Natternberg) !
La colline du Natternberg a failli être « coiffée » en 2009 d’une imposante statue du Christ de 55 mètres de haut réalisée par le sculpteur Ludwig Valentin Angerer (Angerer der Ältere, 1938) mais une majorité de la population s’opposa au projet lors d’un referendum.
À propos du château-fort :
   Le château-fort est mentionné pour la première fois en 1145. Il appartient à un certain Hartwig, ministériel des comtes de Bogen. Les ducs de Bavière en héritent en 1242 lorsque cette dynastie s’éteint. Le duc Henri III de Basse-Bavière dit « le Natternberger » grandit dans la forteresse sous la tutelle du futur empereur du Saint Empire romain germanique Louis de Bavière. À partir de 1331, il possède un duché partiellement indépendant dont le centre est Deggendorf, mais il s’implique dans des querelles judiciaires permanentes avec ses cousins de Basse-Bavière. Henri III meurt en 1333 et le duché est à nouveau dissous. Le château-fort est vendue à Peter Ecker von Eck, ancien capitaine de l’empereur Louis de Bavière. En conflit avec les Wittelsbach sa propriété est assiégée avec succès en 1337. À partir de cette époque, Natternberg perd de de son importance. Elle est en grande partie détruite pendant la guerre de Trente Ans et la guerre de Succession d’Autriche. En 1802, la famille des Preysing von Moos en prennent possession. La forteresse passe ensuite dans les mains de nombreux autres propriétaires tout en demeurant habitée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il ne reste de l’imposante forteresse initiale que quelques vestiges qui ont été rénovés à la fin des années 90.
Eric Baude, décembre 2021  © Danube-culture, droits réservés

Albrecht Altdorfer (1480-1538) : La bataille d’Alexandre le Grand contre les armées perses de Darius III à Issos en 333 avant J.-C.

    Sur la cartouche au milieu des nuages se trouve l’inscription latine : « ALEXANDER M[AGNVS] DARIVM VLT[IMVM] SVPERAT CAESIS IN ACIE PERSAR[VM] PEDIT[VM] C[ENTVM] M[ILIBVS] EQUIT[VM], VERO X M[ILIBVS] INTERFECTIS. MATRE QVOQVE CONIVGE, LIBERIS DARII REG[IS] CVM M[ILLE] HAVD AMPLIVS EQVITIB[VS] FVGA DILAPSI, CAPTIS. »
Soit en français : « Alexandre le Grand vainc le dernier Darius, après que 100 000 fantassins soient tombés et 10 000 cavaliers aient été tués dans les rangs des Perses, et fait prisonniers la mère, l’épouse et les enfants du roi Darius ainsi que 1 000 cavaliers en déroute ».

Altdorfer a écrit au bas de son tableau, sur le bord inférieur :
« 1529 ALBRECHT ALTORFER ZU REGENSPVRG FECIT. »
« 1529, fait par Albrecht Altdorfer à Ratisbonne ».

   Au-dessus de la gigantesque bataille le soleil se couche, de l’autre côté, une lune orientale descendante symbolisée par un croissant est brouillée par des nuages, au-dessous un arrière-plan de reliefs paysages alpins au bleu profond presque méditerranéen touche les nuages, une ville de Tarse3 aux allures gothico-bavaroise et un Nil (à droite) ayant d’étonnantes ressemblances avec le Danube.

« Un éblouissement. Du plus loin qu’on l’aperçoit, l’œuvre aspire le regard. Non l’œuvre dans sa totalité, mais sa partie haute : le ciel, l’inscription flottant dans l’air, dans son cadre qui semble soutenue comme par des ailes par deux draperies rouge et rose, et, plus que tout, le soleil, le soleil comme un œil aux paupières de nuages et de montagnes bleues. Il se couche sur la vallée de l’Issos, alors qu’Alexandre met en déroute l’armée du roi perse Darius III et fait prisonnière la famille de ce dernier. »

Philippe Dagen, critique d’art, Le Monde, 25 août 2020

Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538) 

   On lira également au sujet d’Albrecht Altdorfer avec jubilation le chapitre consacré à l’ « École du Danube » par Patrick Leigh Fermor dans son livre Dans la nuit et le vent, Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue (préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, 2016).

Pour l’anecdote, Napoléon découvrant ce tableau à Munich, l’emporta avec lui et le fit accroché au mur de l’une des pièces (bureau ou salle de bains ?) de son château de Saint-Cloud dont il avait fait sa seconde résidence après Les Tuileries. Il fut restitué à la Bavière en 1815.

Paul-Louis Rossi, dans son livre « Vies d’Albrecht Altdorfer », peintre mystérieux du Danube, raconte que ce tableau aurait été retrouvé par l’écrivain, philosophe, critique d’art et poète allemand Friedrich von Schlegel (1772-1829) en 1803 lors de son séjour à Paris dans une salle de bain du château de Saint-Cloud. Schlegel en donne cette description :
« Nulle part on ne voit de sang, de choses repoussantes, de bras ou de jambes désarticulées ; au tout premier plan seulement, en y regardant de près, on voit sous les pieds des cavaliers qui se lancent les uns cotre les autres, sous les sabots, de leurs chevaux de batailles, plusieurs rangs de cadavres serrés les uns contre les autres comme un tissu. »
« Voilà ce qui, au yeux du peintre devait figurer les conflits futurs et la genèse des grandes guerres européennes. Alors que cette masse énorme d’hommes d’armes et de cavaliers se transforme en une mêlée gigantesque de soldats et de chevaux, d’oriflammes et de chars, un phénomène inattendu se produit qui dépasse encore l’enchevêtrement des hommes et des bêtes qui s’empare des éléments et brasse le ciel et la terre les nuages et l’eau, la mer, les montagnes et les fleuves en un véritable tourbillon cosmique, tel qu’il ne s’en produira plus dans la peinture. Comme si les feux de l’esthétique pouvait encore encore une fois confondre les combattants et les plonger dans ce chaos pour les mêler fraternellement un dernier instant. » (Paul Rossi, La bataille d’Alexandre, in Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard, Montrouge, 2009).

Notes :
1 Guillaume IV de Bavière reste célèbre pour avoir  promulgué dans son duché, le 23 avril 1516, le décret de pureté de la bière  qui régit encore aujourd’hui la composition de la bière dans les pays germaniques.

2 Regensburg 

3 Ville de la Turquie asiatique occidentale (province de Mersin) au bord du fleuve Tarsus, haut-lieu de l’Antiquité et du stoïcisme, située autrefois dans la province romaine de Cilicie, ville natale de Saint-Paul.

Sources :
Butor, Michel, Le Musée imaginaire de Michel Butor, Flammarion, Paris, 2015
Leigh Fermor, Patrick, Dans la nuit et le vent, Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue, préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, Bruxelles, 2016
Rossi, Paul-Louis, Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard, Montrouge, 2009
Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, novembre 2020

La bataille d’Alexandre, détail

Passau

« Passau, a environ 15 000 habitants, est située au confluent du Danube, de l’Inn et de l’Ilz, a un aspect très pittoresque et est une très ancienne ville. Elle se compose de la ville proprement dite : Altstadt et Neumarkt, Innstadt et Ilzstadt, Anger et St. Nicolas. La ville fut fondée en l’an 100 avant Jésus-Christ, sous le le nom de Bojodurum. L’Innstadt a été bâtie aujourd’hui à sa place ; 26 ans après Jésus-Christ les légions romaines avançantes trouvèrent cette ville déjà fortement développée et l’agrandirent pour en faire un point stratégique important. Par la paix de Preßbourg du 20 décembre 1805, l’évêché de Passau est rattaché à la Bavière. La cité se développa depuis harmonieusement. Passau est le siège du tribunal et des administrations suivantes : Intendance des bâtiments, cour d’appel, tribunal d’arrondissement, justice municipale et tribunal suprême, administration de district, charge de finances, administrations des eaux et forêts, administration de la poste, station télégraphique, grand bureau de douane, municipalité, police et banque succursale… »
Alexandre François Heksch, Guide illustré sur le Danube de Ratisbonne à Souline, A. Hartleben, Éditeur, Vienne, Pest, Leipsic, 1883

Passau en 1858 par le peintre hollandais Kasparus Karsen (1810-1896)

Une histoire singulière
   Cité libre et dynamique du Saint-Empire romain germanique, tournée très tôt vers le fleuve, sa navigation et son commerce, sur la route du sel et des croisades, centre de forge réputé à la Renaissance, elle fût érigée en évêché dès 739. Ses évêques acquièrent le statut de princes d’Empire en 1217 et règnent pendant trois siècles, jusqu’à la création d’évêchés en Autriche et en Hongrie, sur un immense territoire danubien qui s’étend jusqu’à Vienne. Au XVIIe Passau est en grande partie détruite par des incendies (1662 et 1680). Les évêques font appel à des architectes italiens pour la reconstruire. On raconte qu’en 1703, les troupes bavaroises assiègent la ville épiscopale. Les trois compagnies locales de soldats sont peu motivées pour se battre contre leurs voisins et refusent le combat sous prétexte d’une fièvre subite. Mais le général en chef des troupes bavaroises d’alors, frustré et sans doute en recherche d’une quelconque action glorieuse, se plaignit de n’avoir rencontré aucune résistance ! La cité demeure la résidence du prince-évêque jusqu’au début du XIXe siècle puis elle est annexée par l’Électorat de Bavière, futur royaume, à la période de la sécularisation (1803-1805). Napoléon y séjourne en 1809 sur le chemin de Vienne et considère Passau comme la plus belle cité allemande.

Sur la façade de l’Hôtel de ville, les niveaux atteints par les différentes inondations, photo © Danube-culture, droits réservés

De la mise en scène baroque de son architecture, des perspectives toutes en rondeur et en courbes flatteuses de sa cathédrale Saint-Étienne, de l’ambiance quasi insulaire de son coeur historique qui pointe en direction du confluent comme la proue d’un navire, de l’omniprésence de l’eau, émanent incontestablement, comme pour sa soeur Ratisbonne, une atmosphère unique rappelant l’effervescence culturelle de la civilisation de l’Europe méridionale et la contribution de quelques-uns de ses éminents artistes à l’épanouissement de Passau.

Sissi (Elisabeth, princesse de Bavière et Impératrice d’Autriche-Hongrie s’arrêta ou visita Passau à plusieurs reprises, lors de son voyage en bateau vers Vienne en 1854, puis en septembre 1862 par le train depuis l’Autriche et en 1878 de manière anonyme sous le nom de C. Woog de Paris. photo © Danube-culture, droits réservés 

Aujourd’hui Passau est une ville d’environ 55 000 habitants, restaurée avec beaucoup de soin et qui séduit de nombreux touristes de toute l’Europe en particulier par le fleuve. Outre son patrimoine historique et architectural, elle possède une université fréquentée par 10 000 étudiants et propose une offre conséquente d’événements culturels tout au long de l’année parmi lesquels « Les semaines européennes » (« Festspiele Europaïsche Wochene »).

Le coeur de Passau entre Inn et Danube, comme la proue d’un navire, photo droits réservés

C’est à Passau que le Danube quitte l’Allemagne sur sa rive droite, après le confluent avec l’Inn pour entrer en Autriche. Le fleuve ne devient autrichien sur ses deux rives qu’à partir du kilomètre 2200. La ville a subi en 2013 les inondations les plus importantes de son histoire depuis le moyen-âge. Certaines sources affirment qu’à Passau c’est le Danube qui se jetterait dans l’Inn au débit plus important mais l’histoire officielle en a décidé autrement. Enfin provisoirement…

« Dans la ville de Passau/Régnait un évêque », dit la XXIe Aventure de la Chanson des Nibelungen. Cet évêque, dans le grand poème médiéval allemand, c’est Pilgrim, présenté comme l’oncle des Burgondes et de Kriemhild mais c’est l’histoire de Passau entière qui s’enveloppe dans une majesté épiscopale, toute en rondeur. Du Ve siècle jusqu’à nos jours, innombrables sont les éloges à la gloire et à la beauté de la « florissante » et « resplendissante » ville aux trois noms bâtie sur trois fleuves, la Venise de la Bavière, « schön und herrlich« , belle et magnifique, dont à une époque le diocèse s’étendit à l’Autriche et à la Hongrie et dont les évêques régnaient sur la Pannonie et sur le patriarcat d’Aquileia1. Passau a été une ville libre du saint empire, et surtout la résidence du prince-archevêque, jusqu’en 1803 ; du haut du coteau, l’Oberhaus — la forteresse épiscopale — tenait sous son regard et ses canons les citoyens et leur municipalité, assurant le maintien d’un ordre ponctué par la dévotion religieuse, l’autoritarisme clérical, la splendeur baroque, de solides études classiques et d’aimables plaisirs des sens…

Bateliers_Linz-Passau (Bartlett)

Bateliers de Passau et Linz, dessin de William Bartlett, 1844

À Passau prévaut la rotondité, la courbe, la sphère — univers clos et achevé comme une balle bien protégée par le chapeau épiscopal qui la coiffe. Elle a une beauté de femme faite, la séduction accueillante et conciliante de ce qui est achevé. Mais la courbe de la coupole se fond dans celle, maternelle, de la rive, elle disparaît dans celle des eaux qui s’échappent et se dissolvent ; le côté insaisissable et léger de l’eau rend aérienne et légère la pompe des palais et des églises, qui apparaît mystérieuse et lointaine, irréelle comme un château dans un ciel crépusculaire.

Vue de Passau depuis Oberhaus, lithographie de Max Kuhn et Fridolin Maillinger, vers 1860, collection Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

À Passau, le voyageur sent que l’écoulement du fleuve est désir de la mer, nostalgie du bonheur marin. Ce sentiment de plénitude vitale, ce cadeau des endorphines et de la tension artérielle ou de quelque acide secrété par un cerveau bienveillant, l’ai-je vraiment éprouvé dans les ruelles et sur les quais de Passau — ou alors est-ce que je crois l’avoir éprouvé seulement parce que, attablé au Café San Marco, je suis en train d’essayer de le décrire ?…

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Les fresques du plafond de la cathédrale de Passau, photo Danube-culture, droits réservés

À propos du débit du Danube et de l’Inn…
   « La masse d’eau que l’Inn apporte est peut-être supérieure à celle du Danube ; elle1 est plus ou moins large2 mais ne vient pas de si loin. Grâce à l’Inn, le Danube emporte à la mer Noire toutes les eaux du Tyrol allemand et de la Suisse que le Rhin, le Rhône, le Tessin et l’Adige ne prennent pas pour la mer du Nord et la Méditerranée… »
Victor Duruy, Causeries de voyage, Première partie, De Paris à Vienne, 1864
Notes :
L’Inn est de genre masculin en allemand contrairement au Danube qui est de genre féminin.
2 Le pont de bois sur l’Inn a 700 pieds allemands (Füsse), celui qui est sur le Danube n’en mesure que 677. Le Füss = 324 millimètres, ce qui donne aux deux ponts 256 et 219 mètres.

   « Passau est au confluent de trois cours d’eau ; la petite Ilz et le grand Inn s’y jettent dans le Danube. Mais pourquoi le fleuve formé de leurs eaux mêlées, et qui s’écoule vers la mer Noire, doit-il s’appeler et être le Danube ? Il y a deux siècles Jacob Scheuchzer dans son Hidrographia Helvetiae, page 301, observait que l’Inn, à Passau, est plus large et plus profond que le Danube, avec un débit plus fort, et même derrière lui, un parcours plus long.

Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733), médecin et naturaliste suisse

Le docteur Metzger et le docteur Preusmann, qui ont mesuré en pieds la largeur et la profondeur des deux cours, lui donnent raison. Donc le Danube est un affluent de l’Inn et Johann Strauss est l’auteur d’une valse intitulée Le bel Inn bleu — L’Inn après tout pourrait revendiquer à plus juste titre cette couleur. Ayant décidé d’écrire un livre sur le Danube, je ne puis évidemment souscrire à cette théorie, de même qu’un professeur de théologie dans une faculté catholique ne peut nier l’existence de Dieu, objet même de sa science. Par bonheur c’est justement la science qui me vient en aide, en l’occurrence la perceptologie, selon laquelle si deux fleuves mêlent leurs eaux on considérera comme fleuve principal celui qui, au confluent, forme un plus grand angle avec la partie qui se trouve en aval. L’oeil perçoit (établit) la continuité et l’unité de ce fleuve, et perçoit l’autre comme son affluent. Faisons donc confiance à la science et évitons, tout au plus, par prudence, d’observer trop longuement le triple confluent à Passau et de passer trop de temps à vérifier l’ampleur dudit angle, parce que l’oeil, à force de fixer longuement un endroit, se trouble et voit double, ce qui envoie à tous les diables la clarté de la perception, et risquerait d’occasionner de vilaines surprises au voyageur du Danube.
Ce qui est certain, c’est que le fleuve va à val, comme celui qui le suit ; peu importe d’établir avec rigueur d’où viennent toutes les eaux qu’il emporte et qui confondent avec les siennes. Aucun arbre généalogique ne garantit à 100% le sang bleu. La foule hétérogène qui se presse sous notre crâne ne peut présenter un inattaquable certificat de naissance, elle ne sait d’où elle vient ni quel est son nom, Inn ou Danube ou autre, mais elle sait où elle va et comment elle finira. »

Claudio Magris, « Dans la ville de Passau » et « Le beau Danube ou le bel Inn bleu », Danube, coll. « L’Arpenteur », Gallimard, Paris 1988

Notes :
1Une des villes les plus importantes de l’Empire romain, fondée en 181 avant J.-C., port maritime, aujourd’hui située dans la province italienne du Frioul. Le patriarcat d’Aquileia, une entité politico-religieuse, a existé de 568 jusqu’à 1751. 

2Johan Jakob Scheuchzer  (1672-1733), « Von dem Wasser des Schweizerlands », in  Natur = Historie des Schweizerlandes, Zweite Theil, Bei Heidegger, Zürich, 1752, p. 31 ; d’après le récit de deux médecins, le docteur Metzger et le docteur Preussmann. J. J. Scheuchzer affirme dans ce même article sur le Danube qu’il ne veut pas se prononcer sur le lieu exact de la source du fleuve.

Collectivité locale de Passau
www.passau.de
Office de tourisme (page en langue française)
www.tourismus.passau.de

Culture
Festival des semaines européennes (juin-juillet)
www.ew-passau.de
Cathédrale Saint-Étienne (Dom St. Stephan), achevée en 1668. L’orgue est le plus grand instrument de ce type au monde.

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Les orgues de la cathédrale, photo © Danube-culture, droits réservés

Musée du diocèse et trésor de la cathédrale (Domschatz und diöcezanmuzeum)
www.bistum-passau.de
Musée de le forteresse épiscopale (OberhausMuseum) :
www.oberhausmuseum.de
La construction de la forteresse remonte au XIIIe siècle. De la batterie « Linde », on bénéficie d’une vue magnifique sur la ville et sur l’étonnant confluent du fleuve et des deux rivières dont on distingue parfaitement les couleurs respectives avant qu’elle ne se mélangent.
Musée d’art moderne (Museum Moderner Kunst)
www.mmk-passau.de
Musée du verre de Passau (Glasmuseum Passau)
www.glasmuseum.de
Musée romain « Kastell Boiotro » (RömerMuseum Kastell Boiotro) 
www.stadtarcheologie.de

Grande salle de l’hôtel de ville (Großer Rathaussaal)

Hébergement
Hôtel Altstadt-Hotel Passau
www.altstadthotel.de
Confortable, central et à proximité du confluent du Danube, de l’Inn et de l’Ilz

Hôtel Wilder Mann
www.wilder-mann.com

Hôtel de tradition à proximité du Danube dans la vieille ville, chambre de Sissi.

Hôtel Koenig
www.hotel-koenig.de
Près de l’embarcadère et de la piste cyclable

Pension « Weisser Hase »
www.weisser-hase.de
Pension « Zur Goldenen Sonne »
www.pension-goldene-sonne.de

 Croisières

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Donauschiffahrt Wurm & Noé
www.donauschiffahrt.de
   De nombreuses possibilités de croisières simples et à thème avec cette compagnie allemande aux bateaux confortables, très présente sur le Danube tout au long de l’année. En été et certains jours on peut se rendre en bateau de Passau à Vienne. La remontée et l’arrivée sur Passau en bateau, en particulier au coucher du jour ou la nuit, est exceptionnelle.

Danube-culture, droits réservés, mise à jour avril 2022 

Louis XIV et le Danube : la bataille de Höchstädt-Blenheim où une sévère défaite pour les armées du Roi-Soleil

Fragment de la tapisserie de la bataille de Blenheim, œuvre du tisserand flamand Judocus de Vos (1661/1662-1734).  À l’arrière-plan le village de Blenheim et le Danube ; au centre les ruines de deux moulins à aube que Rowe a saisi pour établir une tête de pont sur la rive française du Nebel. Au premier plan un grenadier anglais tenant un drapeau des armées françaises.

La plus importante des batailles de la guerre de Succession d’Espagne, dite bataille de Höchstädt-Blenheim, a lieu sur les bords du Danube bavarois le 13 août 1704. Elle est remportée sur les armées françaises de Louis XIV et leurs alliés bavarois par les troupes de la Grande Alliance (Empire d’Autriche, Angleterre, Provinces-unies et Portugal). Les armées de la Grande Alliance sont alors commandées par des stratèges militaires redoutables, John Churchill (1650-1722), premier duc de Marlborough, et le prince Eugène de Savoie (1663-1734), élevé à la cour de France mais passé au service des Habsbourg à la suite du refus de Louis XIV de le laisser prendre le commandement d’une compagnie de soldats et qui s’est précédemment illustré contre les Ottomans.

John Churchill, 1er duc de Marlborough par le portraitiste Godfrey Kneller (1646-1723)

Cette bataille a lieu à proximité de la petite ville de Höchstädt et du village de Blindheim dont le nom sera déformé en Blenheim par les Français et les Anglais.

Près de 52 000 soldats anglais et autrichiens affrontent environ 60 000 Français et Bavarois, commandés par le maréchal Camille d’Hostun de la Baume (1652-1728), lui aussi militaire expérimenté, et du prince électeur de Bavière Maximilien II Emmanuel (1662-1726).

Bataille de Blenheim, peinte et gravée en 1729 par Jan van Huchtenburg (1646?/1647-1733) 

Afin d’éviter l’invasion de l’Autriche par les Français, Marlborough donne l’ordre d’avancer à ses troupes en direction du Danube dans l’intention de rejoindre les troupes du prince Eugène. Leurs armées s’étant rejointes le 12 août, ils surprennent leur adversaire, mal préparé, en passant à l’attaque dès le lendemain. Les Français ont pris position derrière le Nebel, un affluent du Danube. L’aile droite est centrée sur Blenheim et placée sous le commandement de Camille d’Hostun de la Baume pendant que l’aile gauche, sous les ordres de Ferdinand de Marsin (1656-1706) et du prince électeur de Bavière, se tient sur un terrain vallonné aux abords de la ville de Lützingen. Le dispositif français se compose de deux armées quasi indépendantes, dont la jonction est mal assurée par une cavalerie presque sans soutien.

Portrait du Prince Eugène de Savoie, vers 1700, école flamande ou hollandaise (Jan van Hutchtenburg ?)

Les forces du prince Eugène de Savoie affrontent l’aile gauche du prince électeur de Bavière pendant que Marlborough combat de son côté les troupes du maréchal français à Blenheim. Le prince Eugène engage une violente attaque de flanc, destinée à faire diversion, tandis que lord John Cutts, sous les ordres de Marlborough, lance deux assauts voués à l’échec sur Blenheim. Ces offensives obligent Camille d’Hostun de la Baume à engager plus de réserves que prévu pour défendre Blenheim, dégarnissant davantage encore le centre des armées françaises. Marlborough déclenche alors le principal assaut contre de l’autre côté du Nebel. Les charges de la cavalerie française résistent avec acharnement à l’offensive. Mais celle-ci, renforcée d’unités de cavalerie autrichiennes, s’avère irrésistible. Le centre français est enfoncé, les armées de Ferdinand de Marsin et de Camille d’Hostun de la Baume, coupées l’une de l’autre. Les assaillants obliquent ensuite sur la gauche et repoussent finalement les Français vers le Danube où se noient 3000 cavaliers.

La reddition de Camille d’Hostun de la Baume, maréchal de Tallard le 13 août 1704

À Blenheim, Camille d’Hostun de la Baume est fait prisonnier avec vingt-trois bataillons d’infanterie et quatre régiments de dragons. Seule l’aile gauche de Ferdinand de Marsin et du prince électeur de Bavière a réussi à organiser sa retraite.

Pour 12 000 hommes perdus, la Grande Alliance met hors de combat 18 000 Franco-Bavarois et en capture 13 000.
Camille d’Hostun de la Baume est, à l’issue de la bataille, emmené à Londres où il restera prisonnier jusqu’en 1711.

La bataille d’Höchstädt-Blenheim est la première grande défaite des armées de Louis XIV en plus de cinquante années  de guerres. Elle soulage Vienne et l’empire autrichien des menaces d’invasion de l’armée franco-bavaroise et préserve l’alliance entre l’Angleterre, l’Autriche et les Provinces-Unies contre la France. La Bavière sort de cette guerre sur une défaite et doit subir une occupation autrichienne.

Monument dédié à la bataille de Höchstädt-Blenheim de Lutzingen, photo domaine pubic

Le canal du roi Louis ou canal Ludwig (Allemagne), première concrétisation de la liaison entre le Rhin et le Danube

Le canal Ludwig ou « Canal du roi Louis », un des projets du roi Louis Ier de Bavière (1786-1868), à qui l’on doit aussi le « Walhalla », ce temple néo-grec danubien consacré aux héros allemands qui trône pompeusement au-dessus du fleuve à Donaustauf (rive gauche, 10 km en aval de Ratisbonne) est le prédécesseur du canal à grand gabarit Rhin-Main-Danube inauguré en octobre 1992.1

Le canal Rhin-Main-Donau achevé en 1992, le canal Ludwig et les précédentes tentatives non achevées, sources www.rmd.wasserstrassen.de

Prouesse technique pour son époque mais trop étroit, gouffre financier au niveau de son entretien,  le canal Ludwig fut de plus endommagé pendant la seconde guerre mondiale et ferma un siècle après l’achèvement de sa construction.

La Fossa Carolina
« Lorsque l’empereur Charlemagne projetait son mariage avec l’impératrice Irène de Constantinople, il imagina pouvoir établir une communication directe entre Constantinople et le Rhin, en reliant ce fleuve avec le Danube. Le canal de jonction devait être tiré de Weissenburg, entre l’Altmühl et la Rednitz, et suivre le fond de la dépression qu’on a signalée en parlant du premier de ces deux cours d’eau. Il semblerait que ce projet reçut un commencement d’exécution, ce dont témoignerait la Fossa Carolina se trouvant près du village de [Treuchtlingen et du quartier de] Graben sur une carte de Bavière gravée à Munich. Cette entreprise gigantesque qui exigeait sans doute plus de connaissances qu’on n’en possédait à cette époque, ne fut cependant abandonnée, dit-on, que parce que le mariage, qui devait réunir, sur une seule tête, les deux empires d’Orient et d’Occident, ne fut pas conclu. »   

De Castres, Essai de reconnaissance militaire sur le Danube, « Deuxième Partie, Description du second bassin partiel ou de la portion du bassin total du Danube, qui s’étend entre le confluent de l’Inn à Passau, et celui de l’Ypoli au dessous de Gran en Hongrie. », note p. 82, Paris (?) 1826

 La première tentative de liaison Rhin-Main-Danube remonte à 793 avec l’empereur Charlemagne qui fait creuser (en partie ?) un canal entre la rivière Altmühl, affluent du Danube et la Rezat, sous-affluent du Main, ouvrage qui prend le nom de Fossa Carolina.

6000 hommes sont mobilisés pour les travaux. Il subsiste encore un doute aujourd’hui sur l’achèvement et le fonctionnement intégral de la Fossa Carolina. D’après certains historiens celui-ci n’aboutit pas pour différentes raisons, intempéries, impératifs militaires, abandon du projet.

Ce canal présentait-il un intérêt stratégique et commercial ? Là aussi la réponse divise les spécialistes.

Le Canal Ludwig
« Le canal Louis a cent soixante-quatorze kilomètres (vingt-trois milles et demi) de Bamberg sur le Mein à Kelheim sur le Danube, en amont de Ratisbonne ; largeur, au sommet, quinze mètres cinq centimètres. À partir du point de partage, il y a soixante-neuf écluses pour descendre à Bamberg par une pente de quatre-vingt-dix-sept mètres, vingt-cinq pour racheter jusqu’au Danube une pente de quatre-vingt mètres. À la fin d’octobre 1854, les dépenses s’élevaient à seize millions de florins ; quatre mille bateaux ou train y passèrent dans le courant de cette année, portant un peu plus de deux millions et demi de quintaux. La recette brute fut de cent quarante-huit mille huit cent quarante-huit florins, le revenu net de quarante-neuf mille six cent douze francs. C’est donc pour le moment une détestable affaire. »

Victor Duruy (1811-1894), « À Ratisbonne, Une ville au clair de lune. — Ratisbonne est une nécessité géographique. — Le canal Louis. — La navigation du Danube », « De Paris à Vienne » in  Causeries de voyage, De Paris à Bucarest, pp. 335-?, Paris, Librairie de Louis Hachette et Cie, 1864, note p. 342 

   

Loi sur la construction d’un canal de communication entre le Rhin et le Danube, 1834

   L’idée de construire un canal s’estompe ensuite jusqu’en 1656 où elle réapparait mais le moment est alors peu propice économiquement à sa réalisation. C’est seulement en 1830 que le roi Louis Ier de Bavière relance le projet et en confie l’étude et la réalisation à l’ingénieur Heinrich Joseph Alois, Chevalier von Pechmann (1774-1861).

Canal Ludwig, port de Kelheim, photo © Danube-culture, droits réservés

Les travaux commencent en 1836 et dès 1843, le roi peut inaugurer la partie Bamberg – Nuremberg puis, deux ans plus tard, la totalité du canal à petit gabarit est ouverte à la circulation, de Kelheim à Bamberg via Nuremberg soit 178 km en tout.

Pont canal au dessus de la rivière Schwarzach, sous-affluent du Danube, photo droits réservés

Prouesse technique tardive rendue vite obsolète par l’arrivée du chemin de fer, inadapté en terme de gabarit pour les bateaux, équipé de 101 écluses, gouffre financier, le canal ne fût loin d’être le succès économique escompté.

L’Alma-Viktoria (1933), ancienne embarcation du canal pour le transport de marchandises diverses, aujourd’hui reconverti en barque pour les touristes, photo Derzno, droits réservés

   Il ferme définitivement ses écluses en 1945 (1950 selon certaines sources) soitun siècle après son inauguration en raison de son gabarit trop restreint, des destructions dues aux bombardements de la deuxième guerre mondiale et à la baisse des transits. Quelques tronçons sont encore maintenus en activité par le Land de Bavière au titre du patrimoine et des activités touristiques. Une piste cyclable le longe sur une partie de son cours. Un monument en hommage à la construction du canal a été édifié à Erlangen.

Eric Baude, mise à jour août 2021, © Danube-culture, droits réservés

Note :
1Le canal Main-Danube, totalisant 171 kilomètres, a été ouvert à la circulation le 25 septembre 1992. Il commence à Kelheim an der Donau, puis traverse la vallée de l’Altmühl et la chaîne de montagnes basses du Jura franconien. Dans cette zone, c’est la voie navigable la plus haute d’Europe (406 mètres d’altitude). Il se prolonge plus loin jusqu’à Nuremberg, puis passe dans la Rednitz près de Forchheim afin d’établir la connexion avec le Main à 7 kilomètres au-dessous de Bamberg. 16 écluses permettent le franchissement du relief. Son financement a coûté 2, 3 milliards d’euros dont 20% environ ont été consacrés à la protection de l’environnement.  Sources : www.rmd.wasserstrassen.de

Le monument consacré à la construction du canal Ludwig à Erlangen : « Le Danube et le Rhin reliés pour la navigation, une oeuvre tentée par Charlemagne, à nouveau entreprise et réalisée par le roi Louis Ier de Bavière, 1846″, photo droits réservés

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