Une petite bibliographie danubienne en langue française…

Vouloir faire une bibliographie danubienne exhaustive représente un travail considérable. Le sujet est vaste, transversal, multilingue et s’enrichit en permanence de nouvelles publications (livres, revues, articles…) dans les domaines les plus variés, scientifiques, techniques, culturels, historiques politiques, géopolitiques, environnementaux…
Voici une sélection de seize livres en français ouverte à d’autres suggestions.

ANDERSEN, Hans-Christian (1805-1975)
Le Bazar d’un poète (première édition en 1842), traduction de Michel Forget et préface de Régis Boyer, Éditions José Corti, Paris, 2013
Pour les savoureuses pages dans lesquelles le célèbre écrivain et conteur danois raconte ses aventures sur le Danube.

Hans Christian Andersen (1805-1975)

BURLAUD, Pierre
Danube-Rapshodie, Images, mythes et représentations d’un fleuve européen, collection Partage du savoir, Éditions Grasset et Fasquelle/Le Monde de l’Éducation, Paris, 2001
Un livre référence passionnant sur le Danube, ses mythes et ses cultures littéraires et autres, écrit par un germaniste averti.

COUSTEAU, Jacques-Yves (1910-1997) et collectif : Causse, Christine, Koulbanis, Grégoire, Piantanida, Thierry, Platt, Véronique
Les secrets du Danube, Enquête sur le dernier grand fleuve sauvage d’Europe, Éditions Hachette Jeunesse et The Cousteau Society, Paris, 1993
Le livre date déjà mais les enjeux environnementaux demeurent et les questions du célèbre commandant Cousteau sont toujours aussi pertinentes.

ESTERHÁZY, Péter (1950-2016)
L’oeillade de la contesse Hahn-Hahn – en descendant le Danube –, collection Arcades, Éditions Gallimard, Paris 1991
En reprenant un voyage interrompu trente ans plus tôt, le narrateur accomplit la descente du Danube dans l’intention d’y consacrer un livre. Une exploration de l’espace et du temps à la fois drôle et grave. Une écriture inimitable !

Peter Esterházy (1950-2016)

GHEORGHIU, Virgil (1916-1922)
Les Amazones du Danube, Librarie Plon, Paris, 1978
Écrivain et prêtre orthodoxe roumain, V. Gheorghiu est aussi l’auteur de La vingt-cinquième heure.

GRAF, Marion (responsable de la publication), Un Danube poétique, Revue de belles-lettres, 2016 / 2, Lausanne
Un beau recueil de poésie contemporaine sur le thème du Danube. Remarquablement traduit.

GRAFF, Martin (1944)
Le réveil du Danube, géopolitique vagabonde de l’Europe, Éditions La Nuée Bleue/DNA, Strasbourg, 1998

ISTRATI, Panaït (1884-1935)
Les chardons du Baragan, Nerrantsoula, Tsatsa-Minka…, Éditions Phébus, Paris 2006, (édition établie et présentée par Linda Lé).
L’un des plus grands écrivains de tous les temps, fabuleux conteur, né au bord du fleuve à Brăila en Roumanie et surnommé le « Gorki des Balkans ».

Panaït Istrati (1884-1935), le Gorki des Balkans (Romain Rolland)

LEIGH FERMOR, Patrick (1915-2011)
Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople (1933-1935)
Première édition française complète de la trilogie composée des 3 livres de « Paddy » Leigh Fermor, Le temps des offrandes, Entre fleuve et forêt, La route interrompue dans une magnifique traduction de Guillaume Villeneuve. La route interrompue n’avait pas encore été traduite ni publiée en français jusque là.
Récit de voyage, journal de marche d’un étudiant itinérant et érudit, sujet de sa majesté qui quitte son pays un jour de décembre 1933 avec l’idée de traverser l’Europe à pied, depuis la Corne de Hollande jusqu’au Bosphore. Poursuivant son chemin, dormant à la belle étoile ou dans des châteaux au gré de ses rencontres et de ses recommandations, « Paddy » nous entraine à la découverte du Danube et d’une Mitteleuropa quelques années avant qu’elle ne sombre, et pour longtemps, dans les ténèbres.

LEROY, Annick (1953)
Danube-Hölderlin, Collection Dyptique, Éditions Diptyque, Bruxelles, 2002
Avec des essais de Holger Schmid : « Hölderlin ; la parole et l’esprit du fleuve » et de Luc Richir « Psychose et création »
Annick Leroy est également la réalisatrice du film documentaire « Vers la mer ».

MAGRIS, Claudio (1939)
Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988
Le livre le plus érudit sur le Danube, magnifique biographie du fleuve et apologie inspirée sur la civilisation multiculturelle danubienne. 

Claudio Magris

MORAND, Paul (1888-1976)
Entre RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, Paris, 2011
Paul Morand consacre une place non négligeable au Danube dans ses écrits sur l’Europe centrale. Le style élégant, séduisant, enveloppe un propos souvent léger, amusant voire superficiel, ressemblant parfois à une sorte de chronique géographico-historico-mondaine du Danube et des villes et des paysages qu’il traverse.

Paul Morand (1888-1976)

PIERRE, Bernard (1920-1997)
Le Roman du Danube, Éditions Plon, Paris, 1987
Historien, géographe, économiste, explorateur alpin, Bernard Pierre est un spécialiste des grands fleuves. Il nous fait descendre le Danube en explorant ses berges et nous raconte de manière très vivante, parfois anecdotique, l’histoire du fleuve et celle des hommes.

STASIUK, Andrzej (1960)
Sur la route de Babadag, Christian Bourgeois Éditeurs, Paris, 2004
Andrzej Stasiuk voyage et décrit à merveille l’atmosphère du quotidien chaotique et multiethnique des Balkans et celle du delta. 

TISSERAND, Fabienne, Le Danube de la source à la mer Noire, La Renaissance du livre, Paris, 2003

VERNE, Jules (1828-1905)
Le Pilote du Danube, collection 10/18, Union Générale Éditions, Paris, 1979
Fort de sa victoire dans un concours de pêche organisé par la ligue danubienne, Ilia Brusch, maître pêcheur magyar (en fait révolutionnaire bulgare originaire de Ruse) se lance dans un pari insensé : descendre seul le Danube avec son bateau sans autres ressources que celle de sa pêche ! Le voyage fluvial est le sujet de nombreuses aventures imprévues. Un hommage de Jules Verne au Danube et aux peuples de ses rives.

Illustration de George Roux (1853-1929) pour le Pilote du Danube (1908)

Danube-culture, janvier 2020

Une petite bibliothèque danubienne éclectique en langue française

ALLAERT, Lodewijk (1980)
Rivages de l’est, En kayak du Danube au Bosphore, collection SILLAGES, Éditions TRANSBORÉAL, Paris, 2012
Depuis Budapest, un voyage en kayak à deux sur le Danube et la mer Noire raconté dans un style très vivant.
« Suivre le cours du Danube devenait une évidence, une injonction. Pour repartir, il me fallait emprunter cette veine battante qui fend la paresse du sol et coule vers l’Orient. »

ALLART, Camille (1832-1864) 
Entre mer Noire et Danube (Dobroudja, 1855), avec une introduction et des notes de Bernard Lory, postface d’Ivan Roussev, Éditions Non lieu, Paris 2013
Réimpression de l’ouvrage de Camille Allart intitulé Souvenirs d’Orient. La Bulgarie orientale, publié en 1864.
Camille Allart, jeune médecin accompagnant l’armée française en Bulgarie lors de la guerre de Crimée, livre ici une chronique détaillée de ses observations sur la Dobroudja et de son contexte historique, géographique, climatique, environnemental, économique et anthropologique.

ANDERSEN, Hans-Christian (1805-1975)

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Hans-Christian Andersen par Constantin Hansen (1836)

Le Bazar d’un poète (première édition parue en 1842), Éditions Joseph Corti, Paris, 2013
Où le célèbre écrivain et conteur danois raconte avec truculence ses voyages dont celui sur le Danube et dans l’Empire ottoman.

ARNOTHY, Christine (1930-2015)
J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir suivi de Il n’est pas si facile de vivre, Éditions Fayard, Paris, 1955, 1957, réédition Le Livre de Poche, 2010
Un poignant et douloureux journal de guerre (1944-1945) de l’écrivaine d’origine hongroise adolescente pendant le siège de Budapest et la fuite avec ses parents de la Hongrie vers l’Autriche occupée.

AUSONE, Magnus Ausonius (vers 310-394 après Jésus-Christ)
Poète de l’antiquité romaine, né à Bordeaux, Ausone chante le Danube, chante Bissula, jeune Suève captive, qu’il avait reçue pour sa part de butin de guerre, et qui fit les délices de son maître.

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Le poète Ausone (vers 310-394 après J.-C.)

Bissula

Bissula trans gelidum stirpe et lare prosata Rhenum,
conscia nascentis Bissula Danubii,
capta manu, sed missa manu, dominatur in eius
deliciis, cuius bellica praeda fuit.
matre carens, nutricis egens, nescivit herai
imperium domini quae regit ipsa domum
fortunae ac patriae quae nulla opprobria sensit,
illico inexperto libera servitio …

Bissula est née, elle a sa famille et son pays au-delà des bords glacés du Rhin,
Bissula connaît la source du Danube,
La main la prit, mais la main l’affranchit, et elle règne sur le bonheur
de celui dont elle fut la proie par les armes.
Séparée de sa mère, privée de sa nourrice, elle n’a point connu l’autorité d’une maîtresse,
Elle n’a point senti l’opprobre de sa destinée et de sa patrie :
elle a eu sa liberté sur l’heure,
avant de subir l’esclavage.
(Traduction : E.-F. Corpet)

BACHMANN, Ingeborg (1926-1973)
Malina, Éditions du Seuil, Paris, 1973
Ingeborg Bachmann, écrivain, poétesse, philosophe, née comme Robert Musil à Klagenfurt en Carinthie, fût également la compagne du poète Paul Celan de 1947 à 1960. Proche des idées d’Heidegger et de Wittgenstein, amie de Thomas Bernhard, elle écrivit Malina son unique roman publié de son vivant et participa à tous les combats féministes et pacifistes de son temps.
L’œuvre d’Ingeborg Bachmann est parfois un pamphlet, souvent un chemin vers l’universel.
« Mais nous voulons parler des frontières/dussent-elles traverser chaque mot. »

BAILLET, Florence (1970)
Ödön von Horváth, collection voix allemandes, Éditions Belin, Paris 2008
Une biographie de l’écrivain de langue allemande à la nationalité hongroise et aux origines  « Mitteleuropéennes » magyares, croates, allemandes et tchèques, grand témoin du métissage culturel de l’Europe centrale. Il combattit farouchement toute sa vie toute forme de nationalisme tout en posant un regard acéré et ironique sur son temps et les évènements historiques de son époque comme la montée du nazisme qui le fit s’exiler. Un des auteurs majeurs d’Europe centrale dans les domaines du théâtre, des chroniques, des contes et des romans, auteur de scénario de films et de pièces radiophoniques. L’ironie du sort a voulu que l’écrivain meurt soudainement,  âgé à peine de 37 ans à Paris, sur les Champs-Elysées, près du théâtre Marigny, la tête fracassée par la chute d’une branche d’un marronnier lors d’un orage. Horváth envisageait alors de partir aux États-Unis et d’écrire des scénarios de films pour Hollywood. Il venait de commencer à écrire un roman intitulé Adieu l’Europe.

Dans une de ses pièces les plus célèbres Légendes de la forêt viennoise (1931), Horváth pousse à l’extrême la « dramaturgie de façade ». S’il met en scène « une Vienne de carte postale, citant à l’envie le stéréotype du beau Danube bleu ou les valses de Strauss au point que cela finit par sonner faux, c’est pour en dévoiler les failles, qui se révèlent au grand jour à travers un leitmotiv de la mort sous-jacent« Et le Danube de servir de toile de fonds à cet exercice de démasquation de l’hypocrisie et de la lâcheté du monde petit-bourgeois viennois, amateur de kitsch et de nationalisme, étrange antichambre plus ou moins inconsciente de l’idéologie nazie. » Les valses de Strauss, qui symbolisent la gaité et l’insouciance, ainsi que le rayonnement de Vienne dans la deuxième moitié du XIXème siècle, relèvent désormais d’un âge d’or idéalisé en entre en collision avec les comportements triviaux des petits-bourgeois horváthiens : Le Beau Danube bleu est joué par l’orchestre du bar « Maxim » pour servir de toile de fonds au numéro de « trois filles à moitié nues, les jambes prises dans une queue de poisson » qui sont supposées figurer les « sirènes du Danube. » La valse est réduite à l’état d’ornement dans un tableau de mauvais goût : à l’esthétique se substitue le pornographique. »

« Vous m’interrogez sur mon pays d’origine [ Heimat ], je réponds : je suis né à Fiume, j’ai grandi à Belgrade, Budapest, Presbourg (Bratislava), Vienne et Munich et j’ai un passeport hongrois mais un « pays d’origine » ? Je ne sais pas ce que c’est. Je suis un mélange typique de l’ancienne Autriche-Hongrie : magyar, croate, allemand et tchèque, mon nom est magyar, ma langue maternelle est l’allemand. »

Le nom de Horváth signifie Le croate en langue hongroise.
« Le concept de « patrie », falsifié par les nationalistes, m’est étranger. »
Voir également à HORVÁTH, Ödön von dans bibliographie

BEATTIE, William (1793-1876)
Le Danube illustré, Tome I, « De l’embouchure jusqu’aux Faubourgs de Vienne », vues d’après Nature dessinées par W. H. Bartlett et gravées par plusieurs artistes anglais. Édition française

Le Danube illustré, 2 tomes reliés en un seul volume, 102 pp., 64 gravures hors-texte, édition originale française revue par H. L. Sazerac, Paris, E. Mandeville, Libraire-Éditeur, 1849 (?)
Voir également biographie de W. H. Bartlett au chapitre « Peintres et graveurs du Danube. »

William Beattie, physicien et poète écossais

BAUJARD, Jacques 
Panaït Istrati, L’amitié vagabonde, Éditions Transboréal, Paris, 2015
Un essai autobiographique inspiré qui se lit comme un roman. Mais il est vrai que la vie de l’écrivain de Brăila et chantre du Danube est en soi un roman tragique.

BERNHARD, Thomas (1931-1989)
Perturbation, Éditions Gallimard, Paris, 1989
Dans Perturbation Thomas Bernhard décrit cette maladie psychologique qui agit comme une lèpre sur l’Autriche : le passé collectif non assumé, le repliement sur son milieu et sa mesquinerie. Ce ne sont pas les Autrichiens qui on fait l’Holocauste mais les Allemands qui ont fait cela, nous nous sommes les enfants de Mozart, du Prater et des opérettes. Mais les Autrichiens sont aussi les enfants d’Hitler et d’autres, purs autrichiens. La montée du nazisme et de l’austrofascisme, jusqu’à l’Anschluss sont une des clefs de l’inconscient autrichien. Avoir eu la chance d’avoir un père ayant presque toujours vécu à Vienne permet de saisir encore aujourd’hui à la fois cette modernité dans les arts et les journaux, et cette tentation immense du fascisme. La première chose que firent les Allemands en entrant en 1938 à Vienne fut d’aller brûler entièrement la maison de Gustav Mahler, mort depuis 26 ans à l’époque. Rien de plus urgent que mettre en flammes les flammes de l’esprit !

BÉRANGER, Jean (1934)
Histoire de l’empire des Habsbourg, 1273-1918, Éditions Fayard, Paris, 1990

BIBÓ, István (1911-1979)
Misère des petits États d’Europe de l’Est, Éditions Albin Michel, 1993 (première édition chez l’Harmattan, Paris, 1986)
Un recueil d’essais essentiel pour comprendre l’histoire de l’Europe centrale et orientale.
« Parler de la mort de la nation ou de son « anéantissement » passe pour une phrase creuse aux yeux d’un Occidental, car s’il peut concevoir l’extermination, l’assujettissement ou l’assimilation lente, « l’ anéantissement » politique survenant du jour au lendemain n’est pour lui qu’une métaphore grandiloquente. Alors que pour les nations d’Europe de l’Est, c’est une réalité tangible. »

BILICI, Faruk (1948)
« Le Danube, les Ottomans et le Seyahatnâme d’Evliyâ Çelebi », Cahiers balkaniques, 41 | -1, Publications Langues 0′, Paris, 2012
Consacré comme son titre l’indique, à la longue présence ottomane sur le Bas-Danube

BULATOVIĆ, Miodrag (1930-1991)
Arrêtes-toi Danube, nouvelles, Éditions du Seuil, Paris, 1969
Romancier, nouvelliste et dramaturge serbo – monténégrin à l’écriture rabelaisienne et au ton à la fois subversif et lyrique, comique et tragique.

BURLAUD, Pierre
Danube-Rapshodie, Images, mythes et représentations d’un fleuve européen, collection Partage du savoir, Éditions Grasset et Fasquelle/Le Monde de l’Éducation, Paris, 2001
Un livre référence passionnant sur le Danube et ses cultures littéraires, écrit par un germaniste averti et sensible aux mosaïques danubiennes. Peut-être le meilleur ouvrage en français avec celui de Claudio Magris. « L’exploration » se fait, comme dans Danube de Claudio Magris, au fil de la descente du fleuve.

BURNEY, Charles (1726-1814)
Voyage musical dans l’Europe des Lumières, Harmoniques, Éditions Flammarion, Paris, 1992
Pour sa description de voyage sur le Danube.

CAROZZA, Laurent, BEM, Cǎtǎlin, MICU, Christian
Société et environnement dans la zone du Bas Danube durant le cinquième millénaire avant notre ère, Éditions universitaires « Alexandru Ioan Cuza », Iaşi, 2011.
Ce volume, élaboré dans le cadre des projets Chronos et Mission archéologique du Delta du Danube este résultat d’une collaboration scientifique et interdisciplinaire franco-roumaine.

CANETTI, Elias (1905-1994)
Histoire d’une vie, Le flambeau dans l’oreille, Albin Michel, Paris, 1980
Masse et Puissance
, Éditions Gallimard, Paris, 1966
La langue sauvée – Histoire d’une jeunesse 1905-1921, Éditions Albin Michel, Paris, 2005
Prix Nobel de littérature en 1981, Elias Canetti né dans la cité cosmopolite danubienne de Ruse en Bulgarie. Au début de ce livre l’écrivain raconte son enfance dans sa ville natale et son contexte familial.

Elias Canetti

CARTARESCU, Mircea (1956)
Orbitor, Éditions Denoël, Paris 1989
Romancier, essayiste, poète, Mircea Cărtărescu est né en Roumanie en 1956. Il partage sa vie entre Bucarest et Berlin où il enseigne la littérature à l’université. Depuis ses débuts littéraires en 1980 avec Faruri, vitrine, fotografii (Cartea Românească)/Phares, vitrines, photographies, l’oeuvre de Mircea Cărtărescu compte une quinzaine de titres – poèmes, récits, romans, essais qui l’imposent comme une des voix majeures de la littérature roumaine contemporaine. Traduit en de nombreuses langues (allemand, anglais, bulgare, espagnol, français, hollandais, hongrois, hébreu, norvégien, polonais, portugais, suédois…), il est devenu l’une des figures incontournables de la littérature mondiale d’aujourd’hui.

ÇELEBI, Evliyâ, ÇELEBI (1611-1682)
Seyahatnâme, Kâtib (1609-1657), récits de voyage
Voir bibliographie en langue française à BILICI, Faruk

CÉLINE, Louis-Ferdinand (1894-1961)
D’un château l’autre, Paris, 1957
L’écrivain sulfureux et collaborateur s’enfuie après la guerre en Allemagne pour échapper à l’épuration et séjourne sur les bords du Danube à Sigmaringen.
Cette fuite de Céline et de quelques-uns de ses proches est décrite en détails dans ses livres D’un château l’autre et Nord et Rigodon.

« Nous là dans les mansardes, caves, les sous d’escaliers, bien crevant la faim, je vous assure pas d’Opérette !… un plateau de condamnés à mort !… 1142 !… je savais exactement le nombre… »

« Je vous reparlerai de ce pittoresque séjour! pas seulement ville d’eau et tourisme… formidablement historique !… Haut-Lieu !… mordez Château !… stuc, bricolage, déginganderie tous les styles, tourelles, cheminées, gargouilles… pas à croire !… super-Hollywood !… toutes les époques, depuis la fonte des neiges, l’étranglement du Danube, la mort du dragon, la vidoire de Saint Fidelis, jusqu’à Guillaume Il et Goering. »

« nous autres, tous là, Bichelonne avait la plus grosse tête, pas seulement qu’il était champion de Polytechnique et des Mines… Histoire ! Géotechnie !… pardon !… un vrai cybernétique tout seul ! s’il a fallu qu’il nous explique le quoi du pour ! les biscornuteries du Château! toutes ! qu’il penchait plutôt sud que nord?… si il savait ? pourquoi les cheminées, créneaux, pont-levis, vermoulus, inclinaient eux plutôt ouest?… foutu berceau Hohenzollern ! pardi ! juché qu’il était sur son roc ! … traviole ! biscornu de partout !… dehors !… dedans ! … toutes ses chambres, dédales, labyrinthes, tout! tout prêt à basculer à l’eau depuis quatorze siècles !… quand vous irez vous saurez !… repaire berceau du plus fort élevage de fieffés rapaces loups d’Europe ! la rigolade de ce Haut-Lieu! et qu’il vacillait je vous le dis sous les escadres qu’arrêtaient pas, des mille et mille « forteresses », pour Dresde, Munich, Augsburg… de jour, de nuit… que tous les petits vitraux pétaient, sautaient au fleuve !… vous verrez !… »

CHAPPÉ, Jean-Marie Chappé
L’encyclopédie du Banat, voir chapitre « PEUPLES DU DANUBE » sur ce cite.
Jean-Marie Chappé est le spécialiste de l’histoire des Lorrains qui s’installèrent sur le Danube au XVIIIsiècle.
Sources : www.banaterra.eu

CHOMETTE, Guy-Pierre, Sautereau Frédéric
Lisières d’Europe, De la mer Égée à la mer de Barents, voyage en frontières orientales, Éditions AutrementFrontières, Paris, 2004

CIORAN, Emil (1911-1995)  
« Cioran célèbre le bassin du Danube en ce qu’il amalgame des peuples bien vivants mais obscurs, ignorant de l’Histoire, c’est-à-dire de cette division en périodes définies en fonction d’une idéologie qui est une invention de l’historiographie occidentale, giron et sève de civilisation non encore dévitalisée, à ses yeux par le rationalisme ou le progrès. »
In Claudio Magris, Danube

COLLECTIF
Belgrade, guide touristique, Petit Futé, 10ème édition, Nouvelles Éditions de l’Université, Paris, 2013

COLLECTIF
La Commission du Danube et la navigation danubienne, ouvrage publié à l’occasion du 150ème anniversaire de la Commission Européenne du Danube et du 50ème anniversaire du siège de la Commission du Danube à Budapest, Commission du Danube, Budapest, 2004

COLLECTIF
Le DANUBE, Sa mission économique et civilisatrice dans l’Europe centrale et orientale, édité avec le concours officiel de la Commission Internationale du Danube et des gouvernements de tous les États riverains, Wirtschaftszeitungs-Verlagsgesellschaft M.B.H., Vienne, 1933

COUSTEAU, Jacques -Yves (1911-1997)  et collectif  (Causse, Christine, Koulbanis, Grégoire, Piantanida, Thierry, Platt, Véronique)
Les secrets du Danube, Enquête sur le dernier grand fleuve sauvage d’Europe, Éditions Hachette Jeunesse et The Cousteau Society, Paris, 1993
Le célèbre commandant Cousteau et son équipe observent, enquêtent et filment le Danube pendant deux années. Une analyse sans concession des interventions de l’homme pour canaliser le fleuve et construire des barrages. Prémonitoire !

« à croire que l’homme ne peut supporter le fleuve tel qu’il est, avec ses excès, ses frasques, sa fantaisie. Il n’a de cesse de l’endiguer pour modérer les effets des crues; de le canaliser pour le rendre navigable ; de le barrer pour produire de l’électricité. Les animaux […] sont incapables de s’adapter à un tel bouleversement. Pour l’homme aussi c’est souvent un désastre… »

Cousteau rappelle également brièvement le triste épisode du barrage slovaque de Gabčikovo, de l’esturgeon dont la route a été barrée par le gigantesque barrage roumano-serbe de Djerdap dans les Portes-de-Fer, barrage qui empêche ce poisson de remonter en Hongrie pour se reproduire. Que dire des nombreuses usines qui continuent à déverser leurs déchets toxiques directement dans le fleuve, de l’agriculture intensive gourmande en intrants, des centrales nucléaires hongroises, bulgares et roumaines sur les rives du grand fleuve dont on peut s’interroger et s’inquiéter de la fiabilité et la sécurité, sur les rejets radioactifs et de toutes sorte dans le Danube, comme une ultime blessure de l’homme et de ses inventions démoniaques à la nature sauvage du fleuve et à la nature tout court, un homme malheureusement toujours enclin à laisser sa lourde empreinte partout où il se trouve, du grand canal inutile entre le Rhin et le Danube, du gaspillage d’énergie, de la pollution au cyanure déjà (presque) oubliée de la mine aurifère de Baia Mare (Roumanie) en 2000 et d’autres plus récentes, du paysage parfois (souvent) défiguré par des constructions privées récentes et autres villas de nouveaux riches arrogants et amnésiques, de marinas artificielles grotesques et incongrues, du biotope allègrement massacré sur la rive roumaine dans la plus totale impunité voire avec la complicité des autorités corrompues en amont et en aval des Portes-de-Fer.

CYRILLE, alias Louis Marie Adolphe d’Avril (1822-1904)
De Paris à l’île des Serpents, à travers la Roumanie, la Hongrie et les bouches du Danube, Paris, E. Leroux, 1876.

DEKOBRA, Maurice (1885-1973)
Un soir sur le Danube, le roman d’un traître, Éditions Taillandier, Paris, 1957

DÉRY, Tibor (1894-1977)
Niki, L’histoire d’un chien, traduit du hongrois par Ladislas Gara [Imre Lazslo], Les éditions Circé, Belval, 2011
Tibor Déry, romancier hongrois, né et mort à Budapest, est « le grand peintre de la condition humaine de notre temps. » (György Lukács). L’histoire de la petite chienne fox-terrier Niki et du couple qui sont ses maîtres adoptifs, commence au printemps 1948, année qui scella le sort de la Hongrie pour une longue et sombre période.

« C’était un bel octobre ensoleillé ; les effluves d’automne qui montaient de l’eau attiédie purifiaient l’air enfumé de la ville et, parfois, les rousses collines de la rive de Buda saluaient la rive de Pest de leur odeur de feuilles mortes. Lorsque s’allumaient les réverbères, les eaux du Danube se mettaient à bercer leurs reflets couleur de lune, et le souffle de la brise les effilochait en minces lueurs dorées qui, chevauchant des vagues à peine perceptibles, allaient se perdre entre les deux rives… »

« Il faisait chaud. Une petite brise se levait de temps à autre, entrainant l’odeur de l’eau jusque dans le logis, depuis le Danube qui scintillait sous la fenêtre. Entrait encore la chaude odeur de poix des trottoirs fondant au soleil et les vapeurs d’essence des voitures roulant au dehors. Du linge frais lavé séchait sur une corde tendue dans la pièce donnant gaiement la réplique à l’odeur de l’eau et du soleil envoyé par le fleuve… »

DIMITRIU, Petru (1924-2002)
Écrivain, romancier prolifique, académicien roumain né sur les bords du Danube dans le village de pécheurs de Baziaş, au Sud-Ouest de la Roumanie (Banat) où son père y avait un moulin.
P. Dimitriu occupera des fonctions officielles pendant le régime communiste mais quittera son pays clandestinement en 1960.
Le film de Lucian Pintilie Un été inoubliable dont l’histoire se passe au bord du Danube, est inspiré de sa nouvelle « La salade ».

DODERER, von, Heimito, (1896-1966)
Les Démons, D’après la chronique du chef de division Geyrenhoff, tome III, traduit de l’allemand par Robert Rovini, Collection l’Étrangère, Gallimard, Paris, 1992
 Romancier autrichien, ayant commencé des études de droits. Il fût prisonnier pendant la première guerre mondiale en Russie, de 1916 à 1920 puis officier lors de la seconde guerre mondiale.

Heimito von Doderer

DOMINIQUE, Pierre
Les Danubiennes, édité avec des dessins coloriés d’Eddy Legrand, Éditions Bernard Grasset, Paris, 1926

DURAND, Hyppolyte (1833-1917) 
Le Danube allemand et l’Allemagne du Sud, Tours, Ad. Mame et Cie, Imprimeurs-Libraires, 1863
Un voyage du Rhin au Danube au XIXème siècle par un professeur au lycée de Versailles.

ELUÈRE, Christiane (1946)
L’Europe des Celtes, Collection « Découvertes Gallimard », Réunion des musées nationaux, Paris, 1999

ENGELHARDT, Édouard (Philippe, 1828-1916) 
Histoire Du Droit Fluvial Conventionnel : Précédée D’Une Étude Sur Le Regime de La Navigation Intérieure Aux Temps de Rome Et Au Moyen Age, Paris1889

ESTERHÁZY, Péter (1950)
L’oeillade de la contesse Hahn-Hahn – en descendant le Danube –, collection Arcades, Éditions Gallimard, Paris, 1991
« En reprenant un voyage interrompu trente ans plus tôt, le narrateur accomplit la descente du Danube dans l’intention d’y consacrer un livre. »
Une exploration de l’espace et du temps à la fois drôle et grave. Une écriture inimitable.

Peter Esterházy

FEBVRE, Lucien (1878-1956)
Pour une histoire à part entière, Paris, Éditions SEVPEN, 1962

FLEISSER, Marie-Louise (1901-1974)
Le plus beau fleuron du club – où il est question de tabac, de sport, d’amour et de commerce, Éditions Acte Sud, Arles, 1994

FREUD, Sigmund (1856-1939) et FREUD, Anna (1895-1938)
De Paris à Constantinople par Le Danube : Esquisses Et Souvenirs de Voyage … , Primary Source Édition, ?

GEFFCKEN, Friedrich Heinrich (1830-1896)
La question du Danube, H. W. Müller, Libraire-Éditeur, Berlin, 1883

GEORGE, Pierre (1909-2006)
Géographie de l’Europe centrale, slave et danubienne, P.U.F., Paris, 1968
Un livre synthétique un peu désuet avec des éléments intéressants mais manquant parfois de clarté.

GHEORGHIU, Virgil (1916-1922)
Les Amazones du Danube, Librarie Plon, Paris, 1978
Écrivain et prêtre orthodoxe roumain, V. Gheorghiu est aussi l’auteur de La vingt-cinquième heure.

Les sacrifiés du Danube, Librairie Plon, Paris, 1957
« Seuls les diplomates croient qu’il faut d’abord sauver l’univers pour pouvoir ensuite sauver un homme. »

GOETHE, Wolfgang (1749-1832)
Conversations
Dans ses conversations, l’écrivain allemand intéressé, parmi de nombreux sujets, par le projet de liaison Rhin-Danube, confie qu’il place celui-ci au même rang que ceux de Suez et Panama.

GOSTELOW, Martin et FREY, Elke
Le Danube, collection Cap sur, Éditions JPM Guides, Lausanne, 2010

GRAFF, Martin (1944)
Le réveil du Danube, géopolitique vagabonde de l’Europe, Éditions La Nuée Bleue/DNA, Strasbourg, 1998
L’écrivain alsacien Martin Graff, né à Münster en 1944 est une personnalité attachante et originale dans le paysage culturel français : journaliste, théologien, réalisateur de films et  de documentaires. Bien placé pour en parler et s’interroger sur cette problématique, il s’intéresse de très près à la notion complexe et souvent fluctuante des frontières sur tout le continent européen. Adepte du vagabondage, il affectionne en particulier de parcourir les rives proches et un peu plus éloignées du Danube qu’il remonte et descend régulièrement pour son bonheur et celui des lecteurs avec un enthousiasme curieux et chaleureux depuis de longues années. Il promène sur le grand fleuve européen et sur ses paysages un regard avisé, conjugué avec un humour affectueux et poétique. Les rencontres et les observations des diverses réalités quotidiennes de terrain qu’il accumule, privilégiant comme il l’écrit lui-même « l’homme et la femme du fleuve » ont font un des meilleurs connaisseurs du contexte multiculturel danubien.
Dans son livre Le réveil du Danube, géopolitique vagabonde de l’Europe, paru en 1998, il prend judicieusement avec sa petite équipe le fleuve à « rebrousse-poil », le remontant depuis le delta et Wilkovo l’ukrainienne, surnommée « La Venise du delta », à douze kilomètres de la mer Noire, jusqu’à ses sources en Forêt-Noire, celles-ci à moins de quarante kilomètres de la frontière franco-allemande.
Martin Graff aime et connaît son Danube « comme sa poche » et nous fait partager sa fascination et son attachement pour ses populations riveraines et leurs singularités.
« C’est ainsi, personne (en France) ne connaît le Danube. Pourtant, voilà le fleuve européen par excellence. Quel autre cours d’eau peut se prévaloir d’une chevauchée fantastique qui mène le voyageur de la Forêt-Noire à la mer Noire, de l’Occident à l’Orient, trois mille kilomètres d’errances entre les peuples qui composent l’Europe ? »

« Les historiens ont parfois la faiblesse d’écrire que le Danube relie les peuples entre eux. En réalité, un fleuve est avant tout une frontière… Depuis la chute des murs, les riverains du Danube ont multiplié les frontières à l’est de l’Europe… Les politiciens du Danube, souvent sans demander l’avis de leurs concitoyens, infusent jour et nuit le poison du nationalisme dans le coeur des hommes et des femmes qui n’en demandent pas tant. Le mythe des origines a déjà fait de mortels ravages. Chaque famille danubiennes « invente » un âge d’or qui n’a jamais existé. Les nouveaux pays comme la Moldavie, l’Ukraine et la Croatie, purifient leur langue, prémisse d’une autre purification… »

« Les rives du Danube sont le laboratoire vivant de l’Europe de demain… »
« Le Danube nous invite à succomber au vertige d’une identité ouverte à d’autres cultures. Ses riverains y arriveront-ils ? »
Voir également filmographie danubienne à GRAFF, Martin

GRIFFE, Maurice (1921-2013)
Histoire du Danube et du Rhin, collection Essentiel, Éditions Tableaux synoptiques de l’histoire, Paris (?), 2012

HANDKE, Peter (1942)
Un voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, Éditions Gallimard, Paris, 1996
Un témoignage sur le conflits des Balkans de l’écrivain contreversé d’origine autrichienne qui fut tout d’abord publié dans le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung les 5, 6, 13 et 14 juin 1996.

HAUSSONVILLE, d’, comte
« De Salonique à Belgrade », in La revue des Deux mondes, livraison du 15 janvier 1888

« Belgrade et le Danube « 
« Le coin que je préfère, c’est un petit kiosque à l’extrémité du bastion, juste au dessus de la Save et du Danube. De là on voit les deux fleuves s’acheminer majestueusement à travers les plaines croates et hongroises, et se donner la main au pied de la forteresse. Ils forment des tâches lumineuses dans les lointains bleuâtres. Ils enlacent tantôt des îles de verdure, tantôt de grandes prairies rousses et marécageuses.Le Danube vient droit sur vous ; après avoir promené son ruban de lumières autour de Semlin, il décrit dans la plaine une courbe parfaite et cueille au passage les eaux les plus vertes de la Save ; puis, grossi de son tributaire, emportant avec lui la fortune de vingt peuples riverains, il reprend sa course vers l’Orient. La citadelle s’avance entre les deux fleuves, semblable à la proue d’un énorme navire. De mon observatoire, je domine un enchevêtrement d’escarpes, de contrescarpes, de demi-lunes et de chemins couverts, entremêlés d’herbes folles et de jardins potagers. Les profils sévères des murailles ont été adoucis par le temps. La brique a changé son rouge brutal contre une belle nuance dorée, marbrée de lichens. A tous les angles, il y a des poivrières qui conservent la charmante crâneries des vieilles armes hors d’usage. Légères, suspendues au dessus de l’abîme, toute noires sur l’argent du fleuve, elles évoquent ces temps déjà fabuleux où la force militaire n’allait pas sans élégance.
Plus loin, on aperçoit le clocher tout bosselé d’or de l’église orthodoxe. Au dessous, un entassement de maisons sur une pente abrupte, les magasins du port rangés en demi-cercle, les bateaux qui déchargent, les quais trop étroits encombrés de tonneaux et de voitures. La rumeur confuse du port monte jusqu’ici. Mais on y fait, ce semble, plus de bruit que de besogne. C’est d’hier que la ville est émancipée de sa forteresse, et qu’elle peut considérer sans crainte ces embrasures au regard louche, tournées contre elle aussi souvent que contre l’ennemi. Naguère, elle se faisait toute petite derrière cet inquiétant protecteur ; aujourd’hui, elle se risque d’un pas encore incertain, et s’éparpille sur toutes les pentes. Tout en bas, les aubes d’un bâtiment autrichien, blanc et rose sous le soleil couchant, tracent un double sillon sur la moire nacrée du fleuve.Les derniers coudes de la Save, encadrés de brume violette, s’illuminent de pourpre, et le vieux rempart présentes ses blessures à la caresse d’un dernier rayon. »

HÉSIODE (VIIIe siècle av. J.-C.)
La Théogonie, Les Travaux et les jours, traduction de Philippe Brunet, commentaires de Marie-Christine Leclerc, Le livre de poche Classiques, Librairie générale française, Paris, 1999

Le poète grec Hésiode a vécu, s’il on en croit le témoignage d’Hérodote et des éléments autobiographiques, vers la fin du VIIe siècle avant Jésus-Christ. On a longtemps considéré Hésiode comme un « poète paysan » et c’est assez récemment que sa dimension de penseur a été reconnue. La Théogonie se présente sous la forme d’un long catalogue des divinités énumérées dans l’ordre chronologique depuis les puissances primordiales jusqu’aux enfants des dieux actuellement en place, les Olympiens, à la tête desquels trône Zeus. Au-delà de l’énumération des divinités apparaît une double organisation assez élaborée, à la fois généalogique (le rapport généalogique s’effectuant par analogie ou par contraste) et par l’évocation d’épisodes importants concernant en particulier ceux qui mettent en scène les péripéties de la souveraineté divine.
Hésiode cite « l’Istre au cours magnifique » au début de sa Théogonie : « L’Océan et Téthys engendrèrent les Fleuves à l’onde tourbillonnante : Le Nil, l’Alphée, l’Eridan qui bouillonne, le Strymon, le Méandre, l’Istre au cours magnifique, l’Achéloos argenté, le Rhésos, le Phase splendide, le Nessos, le Rhodios, l’Haliacmon, l’Heptatore, le Granique, le Simoïs, l’Esèpe paisible, l’Herme, le Pénée, le Caïque à l’onde abondante, le Parthénios, le Ladon, le Sangarios grandiose, l’Evénos, l’Ardescos, et ce fleuve divin, le Scamandre.
Ils engendrèrent des filles, race sacrée qui sous terre, donnent croissance aux garçons… »

HÖLDERLIN, Friedrich (1770-1843)

Holderlin1842

F. Hölderlin en 1842

Hymnes et autres poèmes (1796-1804), traduit et présenté par Bernard Pautrat, Rivage poche Petite Bibliothèque, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2004
Pour le grand poète allemand, le Danube est par essence le « fleuve de la mélodie ».

À la source du Danube (Am Quell der Donau)

« Car, de même que, ‑ lorsque, tombant du splendidement accordé, de l’orgue
Dans la salle sainte,
Sourdant pur des inépuisables tuyaux,
Commence du matin le prélude éveilleur
Et que, loin alentour, de halle en halle
A présent, le rafraîchissant, le flot mélodieux, s’écoule, ‑
Jusqu’en ses ombres froides la maison
En est toute emplie d’enthousiasmes,
Mais à présent voici qu’est éveillé, à présent, que, montant à lui,
Soleil de la fête répond
Le choeur de la communauté : de même vint
La parole de l’est chez nous,
Et sur les rochers du Parnasse et sur le Cithéron j’entends,
O Asie, l’écho de toi venu, il se brise
Sur le Capitole et soudain du haut des Alpes

Vient une étrangère, elle,
Chez nous, l’éveilleuse,
La voix façonneuse d’hommes.
Là fut saisie d’une stupeur l’âme
Ceux qu’elle frappa, tous, et nuit
Ce fut souvent sur les yeux des meilleurs.
Car il est de beaucoup capable,
Et le flot et le roc ainsi que la force du feu
Il les dompte, l’homme, avec art,
Et se soucier, l’orgueilleux, du glaive,
Il ne le fait, mais il se voit
Par du divin, le fort, jeté à terre,

Et il ressemble presque à la bête sauvage ; laquelle,
Sous la poussée de la douce jeunesse,
Court sans répit les monts
Et sent sa propre force
Dans la chaleur de midi. Oui mais lorsque,
Entraînée en bas, dans les airs joueurs,
La lumière du soir, et avec le rayon attiédi
L’esprit de joie, vient vers
La terre heureuse, alors elle succombe, inaccoutumée
Au plus beau, et somnole un somme éveillé
Avant même qu’astre n’approche. De même aussi de nous.
De beaucoup en effet s’éteignit
La lumière des yeux avant même les dons envoyés par les dieux,

Dons amicaux qui d’Ionie à nous,
Aussi d’Arabie, vinrent, et contente
De l’enseignement de haut prix comme aussi des chants gracieux,
Jamais ne le fut l’âme de ces endormis,
Cependant quelques-uns veillaient. Et ils voyageaient souvent
Paisiblement parmi vous autres, ô citoyens de belles villes,
Aux Jeux, où, d’ordinaire, le héros
Etait secrètement assis près des poètes, contemplaient les lutteurs et, souriant,
Louait, lui le loué, les enfants au sérieux loisir.
Un amour incessant c’était et cela reste.
Et partis pour de bon, mais c’est pour ça que nous pensons
Les uns aux autres malgré tout, nous à vous, les joyeux, près de l’isthme
Et du Céphyse et du Taygète,
Que nous pensons aussi à vous, les vallées du Caucase,
Si vieilles soyez-vous, paradis de là-bas,
Et à tes patriarches et tes prophètes,

Ô Asie, à tes forts, ô mère !
Qui , sans peur face aux signes du monde,
Avec le ciel sur les épaules et aussi le destin entier,
Au long du jour enraciné sur des montagnes,
Comprirent les premiers ça :
A parler seuls
A Dieu. A présent ils reposent. Mais alors que vous,
Et c’est cela qui est à dire,
Vous tous, anciens, vous ne disiez pas d’où ?
Nous te nommons, saintement forcés, te
Nommons, nous, Nature !, et neuf, comme du bain surgit
De toi tout ce qui est ne naissance divine.

Vrai, il en va de nous comme à peu près des orphelins ;
C’est bien comme jadis, mais finie cette douce tutelle ;
Tout est comme autrefois, mais cette affection, plus jamais ;
Jeunes gens, pourtant eux non plus, de l’enfance ayant souvenir,

Dans la maison ne sont des étrangers.
Ils vivent triplement, comme exactement comme aussi
Les premiers fils du ciel.
Et ce n’est pas pour rien que nous fut
En l’âme donnée la fidélité.
Ce n’est pas nous, c’est aussi ce qui est à vous qu’elle garde,
Et près des choses saintes, près des armes de la parole,
Qu’en partant vous, à plus maladroits, nous,
Vous les fils du destin, avez laissées derrière vous,

O esprits bons, là aussi vous êtes,
Souvent, quand la sainte nuée alors plane à l’entour de l’un,
Là nous nous étonnons et ne savons pas qu’en penser.
Mais vous nous relevez l’haleine de nectar
Et alors nous poussons des cris d’allégresse, souvent, ou encore nous saisit
Une rêverie, mais lorsque, de vous, l’un se voit trop aimé,
Il n’a de cesse d’être devenu l’un des vôtres.
C’est pourquoi, ô vous bienveillants ! Enlacez-moi légèrement,
Que je puisse rester, car beaucoup est encore à chanter,
Seulement ici prend fin, en pleurant de joie,
Comme une légende d’amour,
En moi le chant, et c’est ainsi également qu’il est
Qu’il est, avec rougeur, pâleur,
Dès le début venu. Mais il en va ainsi de Tout. »

À la source du Danube, in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004

L’Ister

Arrive, feu !

Avides sommes-nous,
De contempler le jour,
Et, une fois l’épreuve
Passée par les genoux,
L’on peut s’apercevoir des cris de la forêt.
Mais nous chantons, ici, depuis l’Indus,
Arrivés de loin, et
Depuis l’Alphée, et nous avons longtemps
Cherché le convenable,
On ne peut pas sans ailes,
Accourir au plus près,
Tout droit

Et arriver sur l’autre bord.
Mais ici nous voulons bâtir.
Car des fleuves font labourable
Le pays. Oui, où poussent des herbes
Et où sur leurs rives viennent
Boire les bêtes en été,
Alors aussi viennent des hommes.

Mais celui-ci on le nomme l’Ister.
Belle est sa demeure. Y brûle des fûts le feuillage,
Il s’élève. Sauvages se dressent-
Ils, érigés en une mêlée ; au dessus,
Seconde mesure, fait saillie
Le dais de rochers. Aussi, surpris
Ne suis-je pas qu’il
Ait offert l’hospitalité à Hercule
En rayonnant de loin, en bas depuis l’Olympe,
Quand lui, pour se chercher de l’ombre,
Vint de l’isthme torride,
Car du courage ils étaient pleins,
Eux, là-haut, encore fallait-il, à cause des esprits,
La fraîcheur aussi. C’est pourquoi lui, il préféra venir
Par ici, près des sources des eaux, des rives jaunes
Au parfum montant haut, et, noires,
Du bois de pins où dans les profondeurs
Aime à se promener un chasseur
A midi, où l’on peut entendre pousser,
Près des résineux de l’Ister,

Mais celui-ci semble presque
Aller à reculons et
Je pense qu’il devrait venir
De l’Est.
Il y aurait beaucoup
A en dire. Et pourquoi pend-il
Tout droit des montagnes ? L’autre,
Le Rhin, s’en est de son côté
Allé. Ce n’est pas pour rien qu’ils vont
Se mettre au sec, les fleuves. Mais comment ? Un signe, il faut,
Rien d’autre, intègre et droit pour que soleil
Et lune, il les porte en son coeur, inséparables,
Et avance, de jour, aussi de nuit, et pour
Que les célestes se réchauffent l’un l’autre.
C’est pourquoi ceux-là sont aussi
La joie du Très-Haut. Car comment viendrait-il, sinon,
Ici-bas ? Et verts comme Herta
Sont les enfants du ciel. Mais par trop patient
Lui me semble, pas
Plus libre, et presque à se moquer. Oui, quand

Doit débuter le jour
En sa jeunesse, où de croître il
Commence, un autre est là qui pousse
Déjà haut sa splendeur et qui, comme poulains,
Ecume sur le frein, et les airs au lointain
Entendent la poussée,
Lui, est satisfait ;

Mais au roc il faut des entailles,
Et à la terre des sillons,
Inhospitalier ce serait sans répit ;
Mais ce qu’il fait, lui, le fleuve,
Nul ne sait. »
L’Ister, in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004

HÖLDERLIN, Friedrich
Gedichte (Poèmes), édition bilingue, Aubier, Paris, 1943

HOREL, Catherine (1966)
Histoire de Budapest, Éditions Fayard, Paris, 1999

HOREL, Catherine, Cette Europe qu’on dit centrale. Des Habsbourg à l’intégration européenne 1815-2004, Paris, Beauchesne, 2009

HORVÁTH, von, Ödön (1901-1938)
Légendes de la forêt viennoise, Théâtre complet, vol. 3, Paris, Éditions L’Arche, 1999, publié sous la direction de Heinz Schwarzinger

Écrivain de langue allemande au passeport hongrois, d’origine à la fois magyare, croate, allemande et tchèque. Témoin du caractère multiculturel de la Mitteleuropa, il combattit précisément toute forme de nationalisme.
Dans Légendes de la forêt viennoise, la musique des Strauss père et fils, symbole de gaité et d’insouciance ainsi que d’un art de vivre et d’une culture viennois de la deuxième moitié du XIXème siècle, appartient désormais à une époque révolue, lointaine d’un âge d’or idéalisé. Elle se heurte avec ironie aux comportements triviaux des petits-bourgeois nationalistes : Le Beau Danube Bleu est joué par l’orchestre du bar « Maxim » servant de toile de fond au numéro de trois filles à moitié nues, les jambes prises dans une queue de poisson qui sont sont supposées être les sirènes du fleuve. La musique est réduite à un état d’ornement dans un tableau du plus pur kitsch. À l’esthétique se substitue la pornographie et la vulgarité.

« Sa pièce  Légendes de la forêt viennoise (Geschichten aus dem Wienerwald) est féroce. Le détournement des lieux mythifiés entourant le capitale touche la Wachau, la forêt viennoise, les guinguettes de Grinzing et la cathédrale Saint-Étienne. Ces coulisses traditionnelles de Volksstück (pièce populaire) vont se révéler espace de mensonge et d’hypocrisie sociale, politique, affective. Mais c’est d’abord dans les près de l’Inundationgebiet autour du Danube que se révèlent avec le plus de violence les attirances pulsionelles des protagonistes pervertissant l’agencement prévu de la fête de famille.
Dans l’imagerie et le quotidien populaires viennois, les Donauauen, les prairies inondables laissées aux crues du fleuve continuent depuis deux siècles de constituer un «espace du bonheur» pas cher, avec baignades ; pique-niques… et le lieu de la liesse populaire. Dans Légendes, de petits bourgeois endimanchés célèbrent les fiançailles de Marianne et du charcutier Oskar. Photos de famille, kitsch au clair de lune, mais soudain derrière la normalité affable, Horváth fait surgir les monstres. Les instincts sont justifiés par les lois de nature, le bain, le déshabillage, le voyeurisme, la tromperie. Derrière le mariage petit-bourgeois, se révèle aussi la motivation sociale : l’intérêt. Au bord de notre Danube, se dévoilent attirances, pulsions et mensonges. Duos illégitimes, baisers, Marianne la victime refuse Oskar, veut un enfant d’Alfred. Sa déchéance est programmée, un ami du séducteur lui propose une place de danseuse nue dans un cabaret. L’épilogue aura lieu à Dürnstein, autre lieu danubien mythifié de la Wachau. L’air vivifiant, également perverti, détourné au sens propre, ne va-t-il pas servir à causer la mort de l’enfant gênant fruit d’un faux amour ? »
Pierre Burleaud, « Le Danube et l’Autriche : Attraction-Répulsion », in Culture et identité autrichiennes au XXème et au début du XXIème siècles, Éditions Pulim, Limoges, 2003.

Autres pièces d’Ö. von Horvath publiées en français (Éditions de l’Arche) :
Un épilogue, Dösa, Meurtre dans la rue des Maures, Le funiculaire, L’institutrice, Le belvédère (volume 1, 1994)
Le congrès, Sladek, Soldat de l’Armée noire, L’heure de l’amour, La journée d’un soldat de 1930, Nuit italienne, Elisabeth, beauté de Thuringe, Conte féérique original (volume 2, 1995)
Un homme d’affaire royal, Vers les cieux-fragments, Casimir et Caroline, Magasin du bonheur (volume 3, 1995)
Foi Amour Espérance, L’Inconnue de la Seine, Allers-retours, Vers les cieux (volume 4, 1996)
L’histoire d’un homme (N) qui grâce à son argent peut presque tout, Coup de tête, Figaro divorce, Don Juan revient de guerre, Un Don Juan de notre temps (volume 5, 1997)
Le jugement dernier, Un village sans homme, Un bal chez les esclaves, Pompéi, C’est le printemps , fragment (volume 6, 1998)
L’oeuvre en prose a été publié entre 1988 et 1994 aux Éditions Christian Bourgeois à Paris.

HUGO, Victor (1802-1885)

Les orientales

« Le Danube en colère, poème

Belgrade et Semlin sont en guerre.
Dans son lit, paisible naguère,
Le vieillard Danube leur père
S’éveille au bruit de leur canon.
Il doute s’il rêve, il tressaille,
Puis entend gronder la bataille,
Et frappe dans ses mains d’écaille,
Et les appelle par leur nom.

Allons, la turque et la chrétienne !
Semlin ! Belgrade ! qu’avez-vous ?
On ne peut, le ciel me soutienne !
Dormir un siècle, sans que vienne
Vous éveiller d’un bruit jaloux
Belgrade ou Semlin en courroux !

Hiver, été, printemps, automne,
Toujours votre canon qui tonne !
Bercé du courant monotone,
Je sommeillais dans mes roseaux ;
Et, comme des louves marines
Jettent l’onde de leurs narines,
Voilà vos longues couleuvrines
Qui soufflent du feu sur mes eaux !

Ce sont des sorcières oisives
Qui vous mirent, pour rire un jour,
Face à face sur mes deux rives,
Comme au même plat deux convives,
Comme au front de la même tour
Une aire d’aigle, un nid d’autour.

Quoi ! ne pouvez-vous vivre ensemble,
Mes filles ? Faut-il que je tremble
Du destin qui ne vous rassemble
Que pour vous haïr de plus près,
Quand vous pourriez, sœurs pacifiques,
Mirer dans mes eaux magnifiques,
Semlin, tes noirs clochers gothiques,
Belgrade, tes blancs minarets ?

Mon flot, qui dans l’océan tombe,
Vous sépare en vain, large et clair ;
Du haut du château qui surplombe
Vous vous unissez, et la bombe,
Entre vous courbant son éclair,
Vous trace un pont de feu dans l’air.

Trêve ! taisez-vous, les deux villes !
Je m’ennuie aux guerres civiles.
Nous sommes vieux, soyons tranquilles.
Dormons à l’ombre des bouleaux.
Trêve à ces débats de familles !
Hé ! sans le bruit de vos bastilles,
N’ai-je donc point assez, mes filles,
De l’assourdissement des flots ?

Une croix, un croissant fragile,
Changent en enfer ce beau lieu.
Vous échangez la bombe agile
Pour le Coran et l’évangile ?
C’est perdre le bruit et le feu :
Je le sais, moi qui fus un dieu !

Vos dieux m’ont chassé de leur sphère
Et dégradé, c’est leur affaire :
L’ombre est le bien que je préfère,
Pourvu qu’ils gardent leurs palais,
Et ne viennent pas sur mes plages
Déraciner mes verts feuillages,
Et m’écraser mes coquillages
Sous leurs bombes et leurs boulets !

De leurs abominables cultes
Ces interventions sont le fruit.
De mon temps point de ces tumultes.
Si la pierre des catapultes
Battait les cités jour et nuit,
C’était sans fumée et sans bruit.

Voyez Ulm, votre sœur jumelle :
Tenez-vous en repos comme elle.
Que le fil des rois se démêle,
Tournez vos fuseaux, et riez.
Voyez Bude, votre voisine ;
Voyez Dristra la sarrasine !
Que dirait l’Etna, si Messine
Faisait tout ce bruit à ses pieds ?

Semlin est la plus querelleuse :
Elle a toujours les premiers torts.
Croyez-vous que mon eau houleuse,
Suivant sa pente rocailleuse,
N’ait rien à faire entre ses bords
Qu’à porter à l’Euxin vos morts ?

Vos mortiers ont tant de fumée
Qu’il fait nuit dans ma grotte aimée,
D’éclats d’obus toujours semée !
Du jour j’ai perdu le tableau ;
Le soir, la vapeur de leur bouche
Me couvre d’une ombre farouche,
Quand je cherche à voir de ma couche
Les étoiles à travers l’eau.

Sœurs, à vous cribler de blessures
Espérez-vous un grand renom ?
Vos palais deviendront masures.
Ah ! qu’en vos noires embrasures
La guerre se taise, ou sinon
J’éteindrai, moi, votre canon.

Car je suis le Danube immense.
Malheur à vous, si je commence !
Je vous souffre ici par clémence,
Si je voulais, de leur prison,
Mes flots lâchés dans les campagnes,
Emportant vous et vos compagnes,
Comme une chaîne de montagnes
Se lèveraient à l’horizon ! »

Certes, on peut parler de la sorte
Quand c’est au canon qu’on répond,
Quand des rois on baigne la porte,
Lorsqu’on est Danube, et qu’on porte,
Comme l’Euxin et l’Hellespont,
De grands vaisseaux au triple pont ;

Lorsqu’on ronge cent ponts de pierre,
Qu’on traverse les huit Bavières,
Qu’on reçoit soixante rivières
Et qu’on les dévore en fuyant ;
Qu’on a, comme une mer, sa houle ;
Quand sur le globe on se déroule
Comme un serpent, et quand on coule
De l’occident à l’orient ! »
V. Hugo, Juin 1828.

ISTRATI, Panaït (1884-1935)
Les chardons du Baragan, Nerrantsoula, Tsatsa-Minka et autres œuvres, Éditions Phébus, Paris 2006, (édition établie et présentée par Linda Lé)
L’un des plus grands écrivains de tous les temps, fabuleux conteur né au bord du fleuve à Braïla en Roumanie, surnommé le « Gorki des Balkans ».
L’écrivain d’origine roumaine situe quelques-uns de ses récits dans les paysages de son enfance, le Baragan, grande plaine qui s’étend au sud-ouest de sa ville natale et parmi les « habitants de l’embouchure » (Tsatsa-Minka).
« Dans l’embouchure, la terre n’a d’autre but que de forcer l’homme à se mesurer avec Dieu… »

JACOTTET, Philippe
Autriche, Éditions Rencontre, Lausanne 1966, et Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne, 1994
Un merveilleux petit livre publié en poche avec de beaux passages sur le Danube autrichien du discret poète et remarquable traducteur Philippe Jacottet. Même s’il date un peu (il fut publié pour la première fois en 1966), ce livre contient des textes inspirés sur le Danube autrichien et ses rives.

JELINEK, Elfriede (1946)
La Pianiste, 1983
« Les massacres sont certes terminés, mais les assassins sont toujours parmi nous », a écrit Elfriede Jelinek, l’une des héritières d’Ingeborg Bachmann la pionnière.

Elfriede Jelinek, écrivaine autrichienne, a reçu le prix Nobel de littérature en 2004.

JOKAI, Mor (1825-1904)
Écrivain hongrois né à Komárno (à l’époque Komárom, alors sur le territoire hongrois de l’empire d’Autriche) et qui s’impliqua dans la révolution de 1848-1849. Son oeuvre importante (romans, contes et nouvelles) aide le peuple hongrois à se réconcilier avec son histoire. Imaginaire et réalité s’imbriquent habilement dans ses écrits. L’homme en or, son roman le plus populaire et qui met en scène un batelier qui se retire du monde sur un île du Danube n’est pas encore traduit en français.

Attila József (1905-1937)
Poète hongrois

Au bord du Danube
1

Sur une pierre au bord du fleuve assis,
je vis voguer l’écorce d’un melon.
À peine j’entendis, plongé dans mes soucis,
l’écume papoter, et se taire le fond.
Tel jailli de mon cœur d’un seul élan,
le Danube allait, trouble, sage et grand.

Tels des muscles à leur tâche attelés
quand l’homme martèle, maçonne ou lime,
se retendait, avant de s’épuiser,
chaque remous et chaque vague infime.
Comme maman, me berçait l’eau tranquille
et lavait la lessive d’une ville.

La pluie commence, quelques gouttes rares,
puis cesse par manque de conviction.
Pourtant tel d’une grotte on fixe son regard
sur une longue pluie, je scrutai l’horizon.
Autrefois si coloré, le passé
pleuvait, fané, sans plus vouloir cesser.

Le Danube coulait. Et comme des enfants
dans le giron d’une mère féconde
à l’esprit absent, jouaient sagement
et réjouies me souriaient les ondes.
Le flot du temps les faisait vaciller,
immense cimetière aux stèle descellées.

2
Voilà cent fois mille ans que je contemple
ce qui soudain se révèle à mes yeux.
Un seul instant clôt du temps tout l’ensemble
qu’observent avec moi cent mille aïeux.

Je vois ce qu’ils n’ont pas pu voir jadis
pris par le labour, l’amour et la guerre ;
mais ce que ne peut voir leur petit-fils,
ce sont eux qui le voient, n’étant plus que matière.

Tels chagrin et joie, nous nous connaissons.
Le passé me revient; leur dû, c’est le présent.
Nous écrivons des vers: ils tiennent mon crayon,
moi, je me souviens d’eux, et en moi je les sens.

3
Ma mère était Coumane, et j’avais comme père
un Siculo-Roumain – ou roumain tout entier ?
J’aimais les douces bouchées de ma mère;
de père, les bouchées de vérité.
Mes gestes vivent leurs enlacements.
Parfois, cela me remplit de tristesse,
étant moi-même issu de cet effacement.
À moi –  » Tu verras, sans nous… – « ils s’adressent.

Ils s’adressent à moi, car déjà je suis eux ;
c’est ainsi que moi, faible, je puis être
non seulement fort, mais plus que nombreux :
depuis la nuit des temps, tous mes ancêtres.
Je suis l’Aïeul qui en des descendants se brise:
heureux, je deviens mon père et ma mère
qui à leur tour en moitié se divisent :
en Un plein d’âme ainsi je prolifère.

Je suis tout l’Univers – tout ce qu’il pouvait être :
les nations ennemies, chaque tribu.
Avec les vainqueurs morts, je refais leur conquête
et souffre du supplice des vaincus.
Árpád, Zalán… Les guerres des ancêtres…
Mongols et Turcs, Slovaques et Roumains
sont réunis dans ce cœur dont la dette
est un futur serein – Hongrois contemporains !

… Je veux travailler. Il est suffisant,
ce combat pour qu’on avoue le passé.
Du Danube qui est futur, passé, présent,
les doux flots ne cessent de s’embrasser.
La mémoire dissout en une paix posthume
les luttes acharnées de nos aïeux.
Régler enfin nos affaires communes,
c’est notre devoir. Et ce n’est pas peu. »

Traduction de Tímár György

KRLEŽA, Miroslav (1893-1981)
Les Messieurs Glembay (1928-1931)
Écrivain croate prolifique, puissant et expressif, né à Zagreb, « poète des rencontres pacifiques ou belliqueuses entre Croates, Hongrois, Allemands et autres gens du Danube… ». Il dépeint admirablement la mosaïque des peuples et des cultures de la Pannonie. « Dans ses pages on retrouve, sombre et obsessive, une image insistante la boue de la Pannonie, cette plaine croato-magyare faite de poussière, de marias, de feuilles qui pourrissent et d’empreintes sanglantes laissées au cours des siècles par les migrations et les luttes de diverses civilisations, qui dans cette plaine et dans cette boue se sont mêlées et superposées comme les traces laissées par les sabots des coursiers barbares… »

« Sa Pannonie est un creuset de peuples et de cultures, dans lequel l’individu découvre la pluralité, l’incertitude mais aussi la complexité de sa propre identité. »

Appartenant au mouvement ouvrier, marxiste, il dépeint avec une plume féroce et agressive le démantèlement de l’empire des Habsbourg et l’agonie d’un ordre social désuet mais en même temps « sa protestation est nourrie de la culture de ce monde ». Krleža semble avoir été vers la fin de sa vie plus nuancé dans son regard sur la mosaïque habsbourgeoise.

KRUTA, Venceslas (1939)
Les Celtes, histoire et dictionnaire. Des origines à la romanisation et au christianisme. Collection « Bouquins », Éditions Robert Laffon, Paris, 2000

LAVERGNOLLE de, Gaston (?)
Le beau Danube Blond, Souvenirs et Impressions de voyage, Éditions ?, Paris, 1904

LEIGH FERMOR, Patrick (1915-2011)
Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople (1933-1935),  Éditions Nevicata, Ixelles, 2016, traduction de Guillaume Villeneuve.
Première édition française complète de la trilogie composée des 3 livres de « Paddy » Leigh Fermor, Le temps des offrandes, Entre fleuve et forêt, La route interrompue dans une magnifique traduction et avec une préface de Guillaume Villeneuve. La route interrompue n’avait pas encore été traduite ni publiée en français jusqu’à aujourd’hui.

L’extraordinaire voyage de Patrick Leigh Fermor à travers l’Europe est passionnant pour le choix de son périple qui croise et longe le Danube à plusieurs reprises et pour l’époque à laquelle cet « écolier itinérant » anglais et peut-être un peu inconscient, âgé de 18 ans, choisit de partir à l’aventure. De ce voyage  initiatique qui débute pendant l’hiver 1933 il tire un journal de marche en deux tomes relatant ses aventures au sein d’une « Mitteleuropa » qui bientôt sombrera dans les ténèbres ; Mais c’est  encore dans la plupart des rencontres, une Europe tout autre que celle du montée du fascisme, qui l’accueille, l’héberge et souvent fête son passage. On découvre dans son récit original et d’une grande érudition quelques-uns des plus beaux lieux, paysages, villes et campagnes d’Europe centrale et du Danube, de grands personnages de ces confins aux destins incertains et tout un « petit » monde en mouvement dans son univers quotidien qui permet, dès le commencement, « de rentrer dans le vif du sujet sans débauche inutile d’explications préparatoires. »

« Le Danube inspire une passion contagieuse à ses riverains. Mes compagnons savaient tout de leur fleuve. »

LEMAIRE, Gérard-Georges (1948)
Le goût de Vienne, Éditions du Mercure de France, Paris, 2003
Un petit livre de courts extraits de textes d’écrivains consacrés à Vienne (Lamartine, Zweig, Montesquieu, Casanova, Greene, Roth, Musil, Jesenska, Canetti, Magris, Jelinek, Jaccottet…).

LE RIDER, Jacques (1954)
LA MITTELEUROPA, collection QUE-SAIS-JE, Éditions des presses Universitaires de France, 1994
Un remarquable petit ouvrage synthétique sur l’histoire et le concept de « Mitteleuropa » par l’un des meilleurs spécialistes dans ce domaine.
« La Mitteleuropa est-elle une réalité encore inquiétante ou seulement un fantôme du passé ? Est-elle une communauté de destins ? »
Où l’auteur pose encore une des questions essentielles sinon la question essentielle et toujours lancinante depuis le XIXème siècle : « L’Allemagne doit-elle ou ne doit-elle pas être considérée comme partie intégrante de l’Europe centrale? Pour les tenants d’une Zentraleuropa conforme à la tradition autrichienne contemporaine, la réponse est non. Mais les réalités économiques font de cette option danubienne séduisante un projet irréaliste dont les perspectives paraissent actuellement bien fragiles. « Contentons-nous de notre côté de rappeler simplement une réalité incontournable : le Danube prend sa source (ses sources) en Forêt-noire allemande. »

LEROY, Annick (1953)
Danube-Hölderlin, Éditions La Part de L’Oeil, Bruxelles 2002, collection Diptyque. Les photographies noir/blanc d’Annick Leroy consacrées au Danube sont accompagnées de deux belles études sur Hölderlin, par Holger Schmid et Luc Richier.
Annick Leroy a réalisé également un film, Vers la mer, film qui fut sélectionné à la Berlinale, essai cinématographique en forme de road movie, des sources du Danube jusqu’au delta du Danube, 1999.
Voir cinématographie danubienne à LEROY, Annick

LUC, Virginie
Journal du Danube, Paris, Éditions l’Âge d’Homme, 2014
Plaidoyer au long du Danube par une écrivaine, journaliste et cinéaste pour le peuple et la culture tsigane, trop souvent absents des cartes et des livres d’écoles.
Au fait comment dit-on Danube en Rom ?

MAGRIS, Claudio (1939)
Danube, Collection L’arpenteur, Éditions Gallimard, Paris, 1988
Le livre le plus érudit sur le Danube, magnifique biographie du fleuve et apologie inspirée (mais partielle) sur la civilisation multiculturelle danubienne. À lire et relire avant de partir ou de rester chez soi pour le plaisir !
Claudio Magris, auteur et traducteur italien, est né à Trieste en 1939. Jusqu’en 2006, il était professeur de littérature germanophone contemporaine dans cette même ville. Son œuvre la plus connue est sans doute Danube, une exploration littéraire de l’histoire multiculturelle des rives de ce fleuve. En 2009, Claudio Magris a obtenu le Prix de la paix des libraires allemands.

Claudio Magris

MARAI, Sandor (1900-1989) 
Divorce à Buda, Le Livre de Poche, Paris, 2004
Écrivain hongrois né à Košice (Slovaquie)

MARSIGLI, Luigi-Ferdinandino, Maréchal (1659-1730)
Danubius Pannonico – Mysicus, Observationibus Geographicis, Astronomicis, Hydrographicis, Physicis Perlustratrus et in sex Tomo digestus (1726)
Militaire et savant italien d’origine bolognaise au service de l’empire autrichien. Il se bat en Transylvanie contre l’empire ottoman et participe au siège de Belgrade.

« C’est aussi le cas pour les gravures ornant le grand ouvrage du maréchal Louis-Ferdinand de Marsili, Danubius Pannonico – Mysicus, Observationibus Geographicis, Astronomicis, Hydrographicis, Physicis Perlustratrus et in sex Tomo digestus (1726), qui donne au fleuve l’aspect d’un vieillard viril et vigoureux, sorte de Saturne royal et bienveillant, de titan pas encore menacé par les centrales hydroélectriques, la canalisation et autres astuces de ces nains invincibles qui se sont rendus maitres de la terre. Il est vrai qu’en allemand Donau est du genre féminin, et au musée du Crime, à Vienne, un tableau d’O. Friedrich, datant de 1938 et représentant la dépouille d’un noyé, à pour titre Mère Danube — tableau modeste m’a dit l’expert en criminologie qui m’accompagnait en visite privée, parce que la police ne pouvait offrir que de modestes dédommagements, et devait donc s’adresser à des artistes de moindre renom. C’est sous l’aspect d’un adulte viril, toutefois, que le Danube symbolise l’Europe dans la fontaine du Bernin sur la Piazza Navona.
Sources : Claudio Magris, Danube, « Bissusla »

MARTONNE, de, Emmanuel (1873-1955)
Grand géographe français, spécialiste en particulier de la Roumanie.
« Il s’intéresse beaucoup à l’Europe centrale et participe aux travaux de la conférence de la paix en 1919. Durant ses travaux il insiste pour que les frontières tiennent compte, non seulement des regroupements ethniques mais, également d’un point de vue plus matériel des infrastructures du territoire, ce qu’il nomme le « principe de viabilité ». Il contribue ainsi au dessin des frontières de l’entre-deux-guerres dont certaines sont toujours d’actualité. »
La Gazette du géographe
On lira également l’article d’Emmanuelle Boulineau : « Fronts et frontières dans les Balkans : les géographes et les enjeux frontaliers sur le Danube en 1919-1920 », Balkanologie [En ligne], Vol. X, n° 1-2 | 2008, mis en ligne le 03 juin 2008, consulté le 30 juin 2015. URL : http://balkanologie.revues.org/396

MASPERO, François (1932-2015)
Balkans -Transit, Éditions du Seuil, Paris, 1997

MENASSE, Robert (1954)
Le Pays sans qualité, 1992, Éditions ?
En finir avec les nationalismes. Pour une Europe de la paix et une nouvelle démocratie, Éditions Buchet/Chastel, 2015, traduction de Dominique Venard

Robert Menasse, écrivain autrichien, est né le 21 juin 1954 à Vienne où il vit actuellement. En 1980, il termine des études de lettres et de philosophie par une thèse de doctorat sur « Hermann Schürrer : le type du marginal littéraire ». Il part ensuite au Brésil où il séjourne de 1981 à 1988, comme assistant à l’université de São Paulo. R. Menasse se consacre exclusivement à l’écriture depuis 1988. Son œuvre est essentiellement constituée de romans et d’essais sur la culture autrichienne. Depuis 1997, il écrit également avec sa fille et sa femme des livres pour les enfants. Très concerné par les développements politiques et culturels de son pays, il publie régulièrement ses points de vue dans la presse autrichienne et allemande. Honoré du Prix national autrichien de l’essai en 1998, il en a reversé la dotation pour refonder un prix indépendant « Jean Améry » qui a été remis à l’essayiste autrichien Franz Schuh.
« L’identité autrichienne. Le terme a quelque chose d’une pièce sombre et sentant le renfermé, dans laquelle on entre pour une quelconque raison, on a envie de tirer les rideaux et d’ouvrir la fenêtre pour faire entrer l’air et la lumière. Mais si la fenêtre ne donne sur rien et que la pièce ne reçoit que peu de lumière ? ».
Sources : cité par Pierre Burlaud dans son livre Danube-Rhapsodie (p. 148)

MEULEAU, Maurice (1927)
Les Celtes en Europe, Éditions Ouest-France, Rennes, 2011

MICHEL, Bernard (1935-213)
Nations et nationalismes en Europe centrale, XIXe-XXe siècles, Éditions Aubier, Collection historique, 1995

MICHELET, Jules (1798-1874)
Le Danube, 1863
« Il y a déjà longtemps que ce vieux roi des fleuves de l’Europe, roi captif, roi barbare, aux tragiques aventures, s’est posé devant moi comme un sombre problème, qui peut-être est celui du monde.

La première fois que nous nous rencontrâmes, j’eus une triste intuition de lui et de sa destinée.
Je descendais les hauteurs de la Forêt-Noire et j’entrais dans la Souabe. « Voulez-vous voir, me dit-on, la source du Danube ? » On me mène au petit jardin d’un ex-prince allemand. On me montre un petit bassin, misérable baquet de pierre. « Regardez au fond… le voilà.

J’avais beau regarder. À peine un faible mouvement indiquait le point d’où commence à sourdre cette grande puissance, ce géant des fleuves qui, par sept cent lieues de cours, va porter une mer d’eau douce au sein de la mer Noire.

Triste origine ! me dis-je. Pauvre fleuve ! Sujet à ta source d’une principauté sans sujets, tu t’en vas de captivité en captivité; d’obstacle en obstacle, de tyran en tyran. Durement barré sur ta route et forcé de monter au nord, tordu vers le midi à Bude, tordu vers l’ouest à Belgrade, tu mords ta rive de Servie, et tu n’en es pas moins brisé, rebrisé aux Portes de Fer. Affranchi du pont de Trajan, que te sert qu’il soit détruit ? Tu vas finir honteusement aux douanes du Cosaque. Là, tu expires, et tes maîtres ont stipulé, chose impie! qu’à tes fertiles embouchures, plus fécondes que le Nil, le pays serait à jamais désert !

Tes trois peuples sont trois prisonniers. On leur a fermé les deux portes par où ce grand monde intérieur pouvait respirer, l’Adriatique et la mer Noire.

Ils te disent barbare, sauvage. Ce sont eux qui t’ont fait tel. Rien d’inhumain dans ton génie. Un caractère de mansuétude résignée, virile, frappe dans les images des captifs danubiens qu’on voit au musée du Louvre. Et les bustes gigantesques des hommes de Dacie que conserve le Vatican, majestueusement chevelus comme les monts des Carpathes, ont la douceur du noble cerf qui erre aux grandes forêts. Ton génie est bien plus encore dans les graves mélodies qui se mêlent au bruit de tes flots et suivent ton cours. L’âpre douceur des chants du pasteur serbe, le rythme monotone du batelier, le refrain du Roumain et du raïa bulgare, tout se fond dans une vaste plainte, qui est comme ton soupir, ô fleuve de la captivité !

Qui a souffert, si ce n’est toi ? Qui a porté le grand combat du monde, le choc alternatif du Nord et du Midi, guerres de races, guerres de nations et guerres de religions; que de carnages et de supplices !

Mais l’éternel supplice, c’est la misère et l’avanie. Quand le patient raïa a desséché, fertilisé, on vient lui prendre sa terre ; il recommence à côté. On a vu en une fois trente mille familles bulgares émigrer de la rive turque et passer en Valachie, de la misère à la misère. Ils fuyaient l’avanie fantasque; mais qu’est la Valachie ? L’avanie permanente.

Par une dérision singulière des lois que nous croyons imposer à l’histoire, le temps, qui améliore, dit-on, partout, ici a toujours empiré. Avant-garde jadis du grand empire romain et bien-aimée colonie de Trajan, puis petit royaume barbare, belliqueux, héroïque, et l’une des barrières de l’Europe, la Roumanie désarme et perd son institution militaire quand l’Europe a formé la sienne. Elle en est au seizième siècle à disputer la liberté civile ; le servage y commence quand l’Occident ne connaît plus de serfs. Une constitution libérale, lui vient, pour comble de misère, la liberté pour payer double impôt. Dernier bienfait qui extermine, l’amitié de la Russie. »

MIQUEL, Pierre (1930-2007)
La Poudrière d’Orient, (Tome 4) : Le beau Danube bleu, Éditions Fayard, Paris, 2004
L’histoire des Poilus d’Orient.

MONTECUCCOLI, Maréchal (1609-1681)
La Hongrie en l’an 1677
« Les Hongrois sont fiers, inquiets, volubiles, jamais contents. Ils gardent quelque chose de la nature des Scythes et des Tartares, dont ils tirent leur origine. Ils aspirent à une licence effrénée… comme autant de Protées, qui tantôt aiment et tantôt n’aiment plus, foulent aux pieds ce qu’ils ont exalté, qui veulent et qui ne veulent plus… »

MORAND, Paul (1888-1976)
 Voyages, collection Bouquins, Éditions Robert Laffont, Paris, 2001

MORAND, Paul
Entre RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, Paris (?), 2011
Paul Morand consacre une place non négligeable au Danube dans ses écrits sur l’Europe centrale. Le style élégant enveloppe un propos souvent léger, amusant voire superficiel, ressemblant parfois à une sorte de chronique géographico-historico-mondaine du Danube et des villes et des paysages qu’il traverse. Ses écrits semblent néanmoins témoigner d’un réel intérêt pour le fleuve et l’histoire qui l’accompagne. L’écrivain fut ambassadeur de France en Roumanie en 1943-1944 pour le régime de Vichy et, de juin 1938 à octobre 1939, membre de la Commission Européenne du Danube qui siégeait à Galaţi.

« Le Danube »
« Ce serpent est long comme deux fois la France ; c’est le fleuve le plus étendu d’Europe, avec la Volga, mais la Volga n’appartient qu’à un état alors que la Danube en traverse sept ; son cours ressemble à celui d’un professeur de géographie politique ; il réussit même à percer le rideau de fer, car on n’a encore pu enchaîner un fleuve et celui-ci surtout.
Le Danube réunit d’infinies beautés, historiques, naturelles, dramatiques, contradictoires ; après avoir, en Bavière, mousser comme de la bière, il coule comme de l’huile en Orient. Ici c’est un ruisseau, là une mer ; tantôt indépendant comme ces torrents que dévalent les trains de bois flottés, tantôt alangui, marécageux, presque semblable à ces cours d’eau qui se perdent dans les sables, et que les géologues nomment des rivières qui se suicident. Rhin, Rhône et Danube ont de très voisins berceaux, mais dès leur naissance ils obéissent à des pentes opposées qui les dispersent ; si les deux premiers accourent vers nous, le Danube nous fuit, et dès sa naissance badoise, tourne le dos à l’Occident ; son destin est l’Orient ; il finit sa vie de fleuve où le soleil commence sa vie d’astre.
La Forêt-Noire, le Schwarzwald, avec ses grottes qui servirent de cachettes aux fuyards de la guerre de Trente Ans, avec ses sapins guillochés, ses mélèzes enchenillés, ses sources creusées comme des cicatrices et sa toison épaisse, si brûlée en automne qu’on la pourrait nommer Forêt-Rouge, est la poche d’eau où remue le grand enfant qui va naître.
À Donaueschingen, dans une sapinière, au pied du palais du prince Fürstenberg, au fond d’un bassin de pierre entourée d’une balustrade verdie, sculptée des douze signes du zodiaque, quelques cascatelles couleur d’aigue-marine réunissent leurs gouttelettes glacées ; c’est la source première ; il faut envier le palais Fürstenberg de posséder, derrière ses parterres de roses, éclairés par des lanternes de fer forgé, comme un simple saut-de-loup, ce qui va être le Danube ; au haut de la nymphée, une grande femme de pierre personnifie die Donau, nom prestigieux, nom féminin en allemand. Plus loin, dans le parc, la petite rivière, la Breg va, avec sa soeur, la Brigach, « mettre le Danube en route » (bringen die Donau zu Weg), comme dit l’adage local, ce Danube, hydre interminable qui finit dans la Mer Noire par les trois têtes monstrueuses et fétides de son delta.
Père tranquille, il suit d’abord la pente de la facilité, c’est-à-dire qu’il s’écarte de ce vaste déversoir qu’est le lac de Constance (seul possédé par le Rhin), ce Bodensee, ce plus beau lac d’Europe, vrai miroir à nuages et à neiges, dont le sépare les molles collines badoises.
A Tuttlingen, plus vigoureux, le Danube remonte droit vers le nord, bleu comme une truite au bleu, agrandi de sources, avant d’arriver à Ulm la Wurtembergeoise, sa première grande ville, celle où l’on s’est toujours battu pour son passage. Après Ulm, Ratisbonne.
Ici, le Danube entre dans l’histoire, qui l’utilisera désormais par tous les bouts, les légions romaines de Tibère s’en servant comme de la muraille septentrionale du « limes », les croisés le descendant, en route vers Byzance et Jérusalem, tandis que le remontent les invasions des Avars, Goths, Wisigoths et des Huns, ancêtre des Hongrois.
Déjà, à Donauwörth, on apercevait de ces bateaux-lavoirs carrés que les allemands nomment des « boites » ; à Ratisbonne commence la navigation régulière, vers le Weltenburg ; la ville est située à l’extrême nord du cours, comme Orléans sur la Loire, au confluent de la Regen et de la Naab. C’est une cité qui s’élève sur les stratifications de l’histoire, camp romain, siège des diètes impériales, décor des amours de Charles Quint et des nuits de Napoléon, coupées de rêves stratégiques ; cet escalier à plate-forme qui va dominer le Danube, c’est tout simplement le Walhalla, l’Olympe nordique, consacrée par Louis Ier de Bavière aux grands hommes de la Germanie. Ce n’est pas là le seul rappel des légendaires Nibelungen, présents à chaque méandre du fleuve ; tout le Danube, ici, est wagnérien.
Comme tout ce qu’a construit ce naïf Louis de Bavière, filleul de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ce panthéon bavarois est une copie du Parthénon ; en quoi il ressemble à ses soeurs, la Glyptothèque et la Pinacothèque munichoises. Cela date de 1842, époque du faux grec et du gothique troubadour, où Louis Ier se promenait sur les bords du Danube en pourpoint de velours noir, chaîne d’or et toques à plumes, accompagné de cette belle maîtresse qui finit par lui coûter sa couronne, la danseuse Lola Montès, une irlandaise qui se faisait passer pour sévillane. Ensemble, les amants ramassaient les morceaux de marbre de la région pour en daller les Walhalla à porte d’airain, où les Walkyries de la salle des morts annoncent les Ases dorés sur tranche. Ce paganisme scandinave, qui nous fait sourire, exaspérait le parti clérical bavarois ; aussi à la veille des révolutionnaires années 1848, Munich était-il divisé en « ultramontains » et en « lolamontains ». Est-ce de ce grand-père trop original que Louis II de Bavière hérita sa passion des châteaux « altdeutsch » ? Le grand-père détestait, d’ailleurs, son petit-fils : « Ce Wittelsbach n’en est pas un disait-il, il n’aime pas les femmes. »
Les grandes villes se font déjà plus nombreuses, chacune lançant son pont sur le fleuve, mettant son joug sur l’indomptable. Les bateaux du Loyd bavarois assurent le service de Passau à Linz. Pont suspendu de Passau où l’eau a trois couleurs, comme un drapeau ; au vert jade de la neige fondue, l’Inn mêle son lait, descendu du Tyrol, et l’Ilz, qui arrive de Bohême, ses eaux du noir-bleu de la mouche à viande ; tout se noue autour de la vieille forteresse d’Oberhauss dont Napoléon ne fit qu’une bouchée.
Linz, dont la grand-place descend se désaltérer au fleuve, voit entre les façades à colombages de ses vieilles résidences branlantes, surgir la colonne de la Trinité, action de grâce de la cité reconnaissante d’avoir échappé à deux fléaux, la peste et les Turcs ; les églises, les Dômes, les cloîtres, les flèches gothiques commencent à faire place , dans le ciel, à ces clochers bulbeux qui font déjà rêver à la Russie orthodoxe et aux mosquées. De plus haut encore, de la Franz-Josefwarte au Jägermayr, le Danube lèche les promenades en équerre, les tours de l’enceinte maximilienne, les dévalées de sapins droits comme des tuyaux d’orgue.
Si nombreux, les châteaux, si hérissés sur leur rocher, entourés du poil des conifères et de la fourrure des châtaigniers, si noblissimes que les célèbres « burgs » rhénans font, à côté d’eux, figure de chalets suisses. Leurs tours en surplomb dominent les gouffres, les chutes d’eau baveuses, leurs créneaux édentés menacent l’horizon. Obernzell, résidence des princes-évêques de Passau, Viechtenstein, qui commande la frontière austro-bavaroise, les forteresses dont les fameux tourbillons du Strudel sont les douves, Marsbachzell et sa tour, Wilhering et sa belle église baroque, Niederwaldsee où François-Joseph fêtait Noël avec sa fille chérie, Valérie, le très ancien Persenbeug, où l’aiglon passait ses vacances, magnifiques ruines féodales d’Aggstein, Greinburg, fief des Saxe-Cobourg, Krems, que brûla Mathias Corvin, Tulln, la Comagène des légions romaines, antérieure à Vienne et enfin Dürnstein où fût enfermé Richard Coeur de Lion.
Ce Richard Ier d’Angleterre, orgueilleux jusqu’à la démence, s’était mis à dos tous les croisés, devant Jaffa ; dans un accès de rage, il avait même piétiné les étendards du Duc d’Autriche. Au retour des croisades, la tempête jeta son bateau sur les côtes de Dalmatie. Pressés de rentrer à Londres, où son frère Jean sans Terre complétait contre lui avec Philippe Auguste, l’imprudent Coeur de Lion décida de prendre la voie de terre, plus rapide, à travers l’Autriche et l’Allemagne, et atteignit le Danube à Dürnstein, où il s’apprêta à passer la nuit à l’auberge du lieu, sans se douter que, dans le voisinage, son ennemi, le duc d’Autriche, résidait au château. Occasion inespérée de venger l’affront fait aux couleurs autrichiennes : l’auberge fut investie ; alerté, Richard se déguisa en marmiton et se réfugia à la cuisine ; les archers le surprirent à tourner la broche et le reconnurent immédiatement à sa taille gigantesque. Enfermé au château de Dürnstein, Richard dut payer une première rançon de soixante mille livres au duc Léopold, qui le livra à l’empereur d’Allemagne. L’empereur aussi avait des griefs à faire valoir contre son compagnon de croisade ; coût : cent mille marks d’or. Les bourgeois de Londres durent tout payer. La halte de leur illustre monarque sur le Danube leur avait coûté cher.
À côté des châteaux, les vieilles abbayes, les vieilles abbayes appelées à évangéliser les Slaves, à arrêter les Hongrois ou les Turcs, les unes encore forteresses, les autres déjà baroques, rose, vert amande, refuges cisterciens ou résidences de dieux wagnériens, vieux repaires hussites, Spitz, Stein, Melk enfin…
Melk, le plus beau sanctuaire danubien, où résidèrent ces Babenberg, premiers dynastes autrichiens de l’an mille avant les Habsbourgs… Melk sur son roc, à l’entrée du défilé de la Wachau, avec sa terrasse insolente sur le fleuve, sa cour des Prélats, sa salle des Marbres, sa bibliothèque bénédictine, aussi belle que celle de la Hofburg.

« Vienne, au cours de son histoire, n’a pas fait au Danube sa place ; l’utilisant défensivement, économiquement, puis industriellement, elle l’a négligé en urbanisme. Elle lui tourne le dos, elle lui rogne son espace vital, elle s’agrandit au dépends de terres alluvionnaires. Sous les canons de Wagram, le Danube offrait encore un paysage d’îlots, qui servaient de douves aux fortifications alors intactes, des champs d’épandage, de terrains réservés aux inondations. Après 1870 commencèrent les endiguements, les lits artificiels. J’ai connu jadis un Danube viennois, pas encore assagi, comme il l’est aujourd’hui ; dans les îles, sous les saules, les restaurations d’été risquaient d’être emportées par les inondations. Moi-même, j’y ai bu un coup un soir où éclata un de ces formidables orages viennois, fréquents en automne. Soudain le vent arracha les nappes à carreaux bleus et rouges, retourna les feuilles de peupliers qui, de vertes, devinrent blanches ; effarés les dîneurs et les danseurs sautèrent sur les tables ; tandis que l’orchestre grimpait sur le toit et continuait, impavide, à jouer des Bettelstudent sous les cris des oiseaux pêcheurs. Après l’Anchluss, des travaux gigantesques firent jaillir une Vienne industrielle. Pour replacer le Danube dans son décor, il faut grimper au Kahlenberg, au Leopoldsberg, où les assaillants trouvaient jadis les clefs de Vienne. Du Wienerwald aux premiers monts de Bohême, la ville se lit aisément, dans son admirable ceinture de forêts, son île aux Oies, paradis nautique, ses vignobles, ses coupoles, Hofburg ou Belvédère, dominés par la flèche de Saint-Etienne.
Depuis le départ des Russes, les services de bateaux à vapeur ont repris entre Linz et Passau, mais la descente vers Budapest, un des charmes de Vienne, a fait place au no man’s water… Sur l’eau, couleur de « mélange » (le café crème viennois) où l’Inn, la Salzach, le Traun, l’Enns, l’Ybbs, la Wien gonflent le fleuve, on arrivait en vue du Schlossberg d’Hainburg, vieux burg roman, aux fortifications intactes, qui commandait l’entrée en Hongrie. À Nickelsdorf, c’est le Burgenland, la région des châteaux, que se disputèrent si souvent Vienne et Budapest. Il faut signaler, à Vienne, un curieux monument commémoratif, dédié à tous les noyés du Danube.

Slovaque, puis hongrois, le Danube effleure Bratislava, ex-Presbourg, sur la rive gauche, au commencement des Carpathes. Située dans la plaine de Moravie, au confluent de la Morava, Devin lui fait suite. Quel joli accueil réservait la capitale de la Slovaquie, aux temps préhistoriques de la Petite Entente, quand nous la visitâmes pour la première     fois ; les drapeaux alliés flottaient aux doubles fenêtres, la batellerie à la cathédrale Saint-Martin et au château gothique une ceinture de coques blanches, tandis qu’à l’île du Seigle (Grande Ile Zitny), la plus grande île fluviale d’Europe, les baigneurs couleur de poulet cuit à l’infra-rouge saluaient notre yacht au pavillon européen de la Commission européenne, ou internationale, partout alors respectée.
Sur la rive droite, peu au dessous de Bratislava, le Danube devient hongrois.
À Komarno, patrie de Franz Lehar, nous quittons la Tchécoslovaquie. Mohacs, c’est la puzta, l’infinie plaine à blé. En été, la chaleur est telle que la terre boirait le fleuve, si un sang nouveau ne lui arrivait des derniers contreforts alpestres ou des Carpathes naissantes, la Leitha, la Drave, la Save, la Tisza, la Morava.
Sur un bras du fleuve, qui a nom le Petit Danube, après Györ, dont la cathédrale domine les vignobles de muscat, après Esztergom, résidence du primat de Hongrie, première sentinelle avancée de Budapest, le Danube plonge droit vers le sud ; il est maintenant hongrois sur ses deux rives ; il entre dans la capitale par l’île Marguerite, coiffé successivement de huit ponts, Buda sur la rive droite, dominée par la vieille citadelle, Pest à gauche. Comment oublier les couchers de soleil de Hongrie, quand le vapeur s’amarrait vers le soir à l’embarcadère de la place Eötvos ?
La colline du Buda étageait déjà ses feux ; les grands hôtels des rives, Dunapalota, Ungaria, les casinos de l’île Marguerite, les lanternes des campeurs de ses plages faisaient de Pest la ville la plus désirable d’Europe ; portés sur l’eau, les sons feutrés du cymbalum, les violons rageurs ou sanglotants des tsiganes se mêlaient au gémissement des cordes enroulées autour des bittes.
Aujourd’hui, le Danube est redevenu ce qu’il était au temps des Turcs, « un chemin de guerre », et le dragon a terrassé saint Georges au pied du Mont Gelbert.
Une fois passé les ponts, les rives sont désormais d’une platitude amazonienne. Des bateaux à vapeur remontent et descendent le fleuve, d’Esztergom à Mohacs, la dernière grande cité méridionale, le lieu de la terrible défaite qui fit de la Hongrie, vaincue par Soliman, une province turque pendant cent cinquante ans. Le Danube, ayant terminé son plongeon vers le sud, prend alors sa direction définitive vers l’Orient et va entrer en Yougoslavie. A peine a-t-on appris en hongrois « Rien à déclarer » (Semmi elvámolni valóm mincs) et en tchèque (Nemám nic k proclení) il va falloir le dire en serbe, ô Babel !…
De la terrasse de Kalemegdan, au confluent de la Save et du Danube, pendant mes longues heures de résidence forcée, entre deux séances de la Commission, à Belgrade, capitale la plus ennuyeuse d’Europe, je contemplais longuement ces deux longs fleuves tendus comme des cordes pour barrer la route…
Sur ces sept collines, dominées par une citadelle ébréchée, Belgrade a été reconstruite dans ce que les guides nomment « un esprit résolument moderne ». Elle ne vaut rien que par sa gare et ses bureaux de voyage, prometteurs de monastères, de cascades, de rivages adriatiques, de pêches et de ces chasses incomparables de Yougoslavie. On se demande pourquoi les Celtes, les Avars, les Slaves et les Turcs se sont entr’égorgés pour cette morne ville, sinon parce qu’elle tient une des clefs du Danube.
Yougoslave jusque-là, le fleuve va devenir frontière roumaine ; les deux nations, par dessus l’eau, se regardent sans aménité ; les Carpates transylvaines froncent le sourcil en face des Balkans qui font la moue… Le Danube commence ses embardées, ses crochets de lièvre en fuite ; il approche du plus célèbres défilé européen, repaire de fraîcheur, antre de tourbillons, asile de rapides, si encaissé que sa profondeur va atteindre une cinquantaine de mètres.
Voici le plus grand rapide d’Europe, dernière échelon du fleuve qui saute enfin la dernière marche de l’escalier. Le bateau y mène de Belgrade en dix-huit heures. On peut survoler les Portes de Fer : l’avion offre une vue d’ensemble merveilleuse avec ses pleins et ses vides, ses noeuds et ses ventres, ses hernies et ses goulots. Mais avec la hauteur disparaissent le relief, la surprise, la vie dangereuse de ce fleuve étranglé ; seule la navigation permet des étonnements successifs (voyager, c’est s’étonner, sinon le voyage n’est plus qu’un déplacement). L’imprévu vient d’abord des étendues variables de la surface ; ici, le Danube a 300 mètres de large (bassin des Buffles) ; l’instant d’après, il en a 1 000 ; tantôt le voyageur voit jusqu’au fond de l’horizon, tantôt il se croit enfermé dans une cuvette rocheuse, hermétiquement close ; puis les parois du décor coulissent et livrent au dernier moment passage, dans un bouillonnement qui fait craindre que le bateau n’aille se fracasser sur la falaise, comme une auto, qui, ayant raté son virage, irait s’abimer contre un mur ; mais un coup de barre a suffi à écarter le danger. Dans ce paysage inhumain surgit soudain un mirage de bazar : petites maisons blanches, minarets, mosquées, forteresse ottomane en ruine ; c’est la petite île d’Ada-Kaleh où se réfugièrent autrefois des Turcs et qu’on leur laissa coloniser en paix.
Le Danube va enter dans le défilé (Djendap en serbe) ; serbo-magyar jusque-là, il en sort serbo-roumain, puis roumano-bulgare. Ces bigarrures de nationalités ne lui font pas peur ; il en a vu d’autres ; sa plus grande forteresse, maîtresse des Portes de Fer, Golubac aux énormes tours, fut, à travers les siècles, disputée avec acharnement : Romains, Huns, Turcs, Serbes, Hongrois, Autrichiens, Valaques s’y sont entremassacrés. De 1337 à 1867, elle a été prise par les Turcs et reprise par les chrétiens onze fois. Telle est l’importance stratégique des Portes de Fer.
Le Danube passe le défilé ; la pierre de Bubajik marque l’entrée d’un petit Bosphore ; murailles de falaises, couloirs et bassins, jusqu’à Kladovo où le pont à vingt arches de Trajan, fut, dit-on, dans un accès de dépit envieux, détruit par Hadrien. Les derniers postes serbes, Mihailovac, Prahovo, marquent déjà l’approche de la Bulgarie. Pour éviter les pires rapides, le bateau prend le canal de Sip. Le cadre rocheux est brisé : c’est l’espace… et la monotonie.
Aussitôt terminé ce combat entre l’eau et le roc, Le Danube victorieux n’a plus qu’à se laisser vivre : un fleuve qui commence à ressembler à la mer, quel ennui !… C’est l’Olténie et ses grandes villes prospères, Turnu-Severin, Craoiva, la richissime plaine à blé, pays de l’Oltean tenace « aux trente-deux molaires ». Le fleuve descend paresseusement vers cette Mer Noire qu’on a appelé le cul-de-sac de l’Europe. Sur sa rive droite, le granit de la Droboudja lui refuse toute alimentation ; c’est donc des Carpates, à gauche, qu’il va recevoir ses affluents puissants, parfois sauvages, parfois aimables, toujours engendreurs de richesses, le Jiul, l’Oltul, aux traits admirables, la Dimbovitza, qui arrose Bucarest, l’Argesul, le long Siretul et l’interminable Pruth, jadis frontière russe.
De là dévalèrent jusqu’à Izmail les armées de la Grande Catherine, dans le dessein de libérer les Balkans du joug de l’Infidèle ; là, l’illustre maréchal Souvorov, ce héros d’une témérité presque mythologique, à la tête de sa poignée de Cosaques, et contre les ordres de son généralissime, prit d’assaut la place forte turque et incendia les flottilles fluviales des Ottomans, massacrant les Janissaires du pacha Andouslou, qui avait dit : « Les eaux du Danube rouleront à rebours avant que je me rende. »
À l’automne de 1918, sur cette même route, mais en sens opposé cette fois, et du sud au nord, un autre grand stratège, le maréchal Franchet d’Esperey, déploya sa nouvelle armée française du Danube, montant de Salonique et renforcée des troupes franco-roumaines du général Berthelot ; devançant ses instructions, tandis que reculait le maréchal allemand Mackensen affaibli par la défection des soldats tchèques et hongrois, Franchet d’Esperey osait, d’ici, franchir le Danube et s’élancer sur Vienne.

Au lendemain de la guerre de Crimée, l’Europe, consciente du danger qu’il y aurait à laisser la Russie se rendre maîtresse des bouches du Danube, créa la Commission européenne du Danube, chargée de la surveillance du fleuve et de l’exécution des traités internationaux qui le concernaient. La Commission était un petit royaume fictif, indépendant, avec son pavillon, ses yachts désuets, ses fonctionnaires de toutes nations, son budget-or et ses loisirs, employés par nous, ses membres, à tirer les aigrettes ou les gypaètes et à pêcher l’esturgeon dans des barques à voiles carrées ; dans nos vieilles résidences Napoléon III, nous nous bourrions de cochons à la broche et étouffions de caviar ; on se serait cru, à Braila, à Galati, revenu au temps de Gobineau. Aujourd’hui la guerre a soufflé sur tout cela et l’Europe s’est laissée chasser de cet avant-poste diplomatique, comme de tout l’orient.
Après Galati, le Danube se divise en trois bras, qui s’éloigneront l’un de l’autre jusqu’à une centaine de kilomètres. Ils vont mourir dans la mer Noire, dans ces petits ports où s’écoulent le blé danubien, par les soins des colonies grecques qui pratiquent là cette profession d’exportateur depuis la Grèce antique. Les trois pointes du trident se nomment Saint-Georges, Sulina et Kilia. Entre elles s’étend le delta.
C’est une région extraordinaire, qui ne ressemble à aucun autre delta, pas même à celui du Nil, célébré par Lawrence Durrell. Elle est immense et sans âge ; une province française y tiendrait facilement ; les pêcheurs, qu’on aperçoit parfois dans des barques couleur de caïques, ont l’air d’amphibies sorties de la préhistoire. Y-habitent-ils seulement ? On peut en douter, car où est le sol, où est même l’eau ? Ni les échasses ni le flotteur d’un hydravion y trouverait appui. Sur des milliers d’hectares, à perte de vue, ce ne sont que des roseaux infestés de sangsues, à plumets violets ou bruns, que le vent fait plier avec un bruit de taffetas. Tout sent la carpe, tout sent la fiente d’oiseau ; empire paludéen grouillant de nageoires, frémissant d’ailes : avides cormorans, aigrettes d’Égypte, canards de Scandinavie, cygnes de Sibérie, venus là pour vivre à l’abri de l’homme. Mais l’homme a appris à en tirer profit. Ce gigantesque marécage, cette     « balta « , contient tout un peuple lacustre : réfugiés cachés dans l’eau, comme autrefois les Vénètes fuyant l’invasion des Goths, insoumis craignant la conscription, « Skoptzi »[14] russe protégeant leur foi contre l’Évangile remanié de Moscou, tziganes campés depuis le XVIIe siècle ; ils passent dans leurs barques noires qui rappellent les gondoles. Ce sont les « Lipovan »[15], les grands pourvoyeurs de caviar de Vilkow. Leur vie, c’est de pêcher le « morun » pour les étals de Vilkow.

Vilkow est le port exportateur du caviar ; ce village sinistre et misérable vit de cette friandise de luxe ; sur les grandes tables, l’énorme poisson, blanc comme un corps de femme nue, est fendu vivant ; le caviar est arraché de ses entrailles, salé sur place, enfermé dans les rondes boites de métal et expédié vers les capitales d’Occident. Le contraste entre les êtres informes et boueux, venus de l’âge lacustre, qui peinent là, et les élégants restaurants, qui percevront des prix exorbitants, révoltent l’esprit et le coeur ; las de ces spectacles, nous retournions au yacht, où notre chef faisait cuire le succulent « bortsch » au poisson, qui n’a d’égal que la portugaise bouillabaisse de Setúbal. Barbets, brèmes, esturgeons s’entassaient dans des chaudrons, avec arêtes, branchies, nageoires et laitances, arrosés d’huile au paprika et d’oignons frits. Deux heures plus tard, il n’en restait que quelques tasses de bouillon, vrai élixir de poisson, avec quoi nous arrosions notre omelette aux oeufs azurés des poules d’eau, aux oeufs verts des bécasses, bleus des canards, tribut payé par l’immense gent ailée et voyageuse qui passe les étés au Kamtchatka, les hivers sur le Tchad et qui, entre ces saisons, élit pour demeure le delta.
Avec la Mer Noire finissent le Danube et son histoire ; admirons encore sur la carte la beauté du grand fleuve allongé comme une nudité orientale d’Ingres. Un pont a été jeté sur le Danube pour relier Giurgiu, roumain, à Ruse, bulgare : il porte le beau nom de pont de l’Amitié… seulement nul n’a le droit d’en approcher. Faisons le voeu qu’avec l’accélération — ou la décélération — de l’histoire, le pont de l’Amitié soit un jour ouvert à tous les hommes.
« LE DANUBE », in ENTRE RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, ?, 2011

« Budapest et le Danube… »
« De ma fenêtre, je voyais le Danube, à midi, en feu comme un fleuve de naphte, traverser des grands ponts majestueux aux noms augustes ; j’étais réveillé le matin par les sirènes des blancs bateaux, pavoisés et pleins à sombrer d’une foule avide de bains, de soleil et de courses dans les bois. Plus vertes que les feuilles, les grosses coupoles ventrues, bulbeuses, des églises, émergeaient de l’horizon. Ce Danube est un fleuve grand comme le Mississipi ou le Potomak ; ce n’est pas un de ces petits fleuves européens comme la Tamise ou la Seine, des rivières à peine, sur le dos desquelles tout le monde grimpe avec irrévérence, comme sur le dos d’un animal domestique : le Danube porte avec dignité et sans déchoir ses touristes, comme une mer.
J’étais arrivé à Budapest en cette courte saison qui est entre l’hiver et l’été, si courte qu’on peut à peine la nommer le printemps., En effet, aussitôt la glace cassée, aussitôt abattus les vents de Galicie, la chaleur arrive, saharienne, chaleur de la pleine hongroise qui roussit tout, sauf quelques bouquets d’acacias émergeant de l’immense plaine à blé. Budapest, au fonds d’une cuvette boisée, bien qu’arrosée et abritée, n’échappe pas à cet embrasement général. En quelques jours, l’on quitte le voisinage des poêles de porcelaine pour aller s’étendre sur les plages artificielles de l’île Sainte-Marguerite, respirer sur les hauteurs du golf, d’où l’on voit le fleuve se perdre dans la platitude infinie de ces terres noires, que dominent les silos, ces élévateurs de grains, qui ne finiront qu’aux rivages de la mer Noire. En quelques heures, le Kovacz, le New York, l’Ungaria, tous les restaurants de Pest, et même Gerbaud, la plus célèbres des pâtisseries de l’Europe centrale, – sont désertés, et c’est vers le Pesth d’été, vers le Spolarich, vers le Sanatorium, vers le Restaurant champêtre, à volets verts, de la tour Elisabeth qu’il faut aller. Autour du cymbalum comme autour d’un cercueil, des musiciens debout et affligés semblent veiller le cadavre d’un temps qui s’est enfui, et on se rappelle que le Danube compte plus de suicidés qu’un autre fleuve…, Seules, les porteuses de pain, à robe courte, si alertes avec leur petit bonnet blanc, égayent ces lieux de plaisirs. Elles vendent leurs petits pains avec des airs complices, comme une friandise défendue.
Avec l’été, une génération hongroise nouvelle sportive, athlétique, rasée à l’américaine, qui n’a pas connu la guerre si lointaine déjà, envahit les plages, plonge dans les eaux sulfureuses, dans les vagues artificielles, ou dans le Danube du haut des tremplins et s’entraine pour les championnats de water-polo. La Hongrie est mutilée mais ses fils et ses filles poussent, de toutes leurs forces.»
« CARNET D’EUROPE CENTRALE, BUDAPEST », in ENTRE RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, ?, 2011

Lettres du voyageur, Éditions du Rocher, Paris, 1988
« Lettre à Irène Lagut (1920) »
« Des nymphes du Danube, en réalité elles sont blondes, cuites au soleil, avec des cils blonds et elles vous nomment affectueusement « petit oncle ; tant il est vrai qu’il faut voyager. »

Flèche d’Orient, Éditions Gallimard, Paris, 1932

Journal inutile, Éditions Gallimard, Paris, 2002
Paul Morand raconte en particulier dans ce livre son dernier voyage sur le Danube à Passau en septembre 1975.

Ouvert la nuit, Éditions Gallimard, Paris, 1923

Paul Morand

PIERRE, Bernard (1920)
Le Roman du Danube, Éditions Plon, Paris, 1987
Historien, géographe, économiste, explorateur alpin, Bernard Pierre est un spécialiste des grands fleuves (Nil, Mississipi, Loire…) qu’il assimile à des êtres vivants. Il raconte cette fois l’histoire du Danube et celles des hommes le long du cours du fleuve. Bernard Pierre a dirigé d’importantes expéditions dans l’Himalaya et la cordillère des Andes ainsi qu’en Afrique.

PITISTEANO, Alexandre-George
La question du Danube, « Droit fluvial chez les Romains », Librairie de jurisprudence ancienne et moderne Édouard Duchemin, Paris, 1914

RADIČKOV, Jordan (1924-2004)
L’herbe folle et autres nouvelles, Éditions Est/Ouest, Paris, 1994
Un grand conteur, romancier, nouvelliste et dramaturge bulgare du XXe siècle, né à Kalimanista dans le Nord-Est de la Bulgarie, village aujourd’hui englouti dans les eaux du lac-réservoir Ogosta. Il est parfois comparé à Gabriel Garcia-Marquez ou à Franz Kafka
Voir le très bel article de Marie Vrinat-Nikolov consacré à cet écrivain : http://liternet.bg/publish1/mvrinat/radichkov_fr.htm

RAIMBAUD, Patrick (1946)
 La Bataille, Éditions Grasset, Paris, 1997
La Bataille est également éditée depuis 2012 sous forme de bande dessinée (trois albums, parus en mars 2012, mars 2013 et mars 2014. Un magnifique travail de reconstitution de la grande bataille d’Essling entre les troupes napoléoniennes et autrichiennes sur les bords du Danube, dans les environs de Vienne.

RECLUS, Élysée, Jacques (1830-1905)
Nouvelle Géographie Universelle, La terre et les hommes, Livre III, L’Europe centrale, Librairie Hachette et Cie, 1884

REICHA, Antoine (1770-1836)
Écrits inédits et oubliés Autobiographie, articles et premiers écrits théoriques, édités par Hervé Audéon, Albant Ramaut, Herbert Schneider, Musikwissenschaftliche Publikationen, édition bilingue français/allemand, Éditions Georg Olms Verlag AG, Hildesheim, 2011

« Après mon séjour dans la vallée de Montmorenci je me préparais à faire un voyage à Vienne. J’ai quitté la France après y avoir séjourné 3 ans. Je m’embarque à Ulm avec 60 passagers à peu près, sur le Danube, pour arriver plus vite et plus commodément à Vienne : nous restâmes 17 jours sur ce malheureux fleuve, à cause des eaux basses et des jours cour[t]s de l’automne, car il est impossible de naviguer sur ce fleuve dangereux pendant la nuit. Les pays que le Danube parcourt sont admirables, je n’ai rien vu plus pittoresque. Enfin me voilà arrivé à Vienne… »

Autobiographie d’Antoine Reicha, compositeur, musicien et théoricien d’origine pragoise, contemporain de Beethoven, qui fut professeur au conservatoire de Paris et eût pour élèves Berlioz, Gounod, Franck… Il partait alors en séjour à Vienne « avec le désir de faire de nouveaux progrès dans son art et de profiter encore des conseils de Joseph Haydn… ».

REICHARD, Henri-Auguste-Ottocare (1751-1828)
Le voyageur en Allemagne et en Suisse…, Manuel à l’usage de tout le monde. Douzième édition, De nouveau rectifiée, corrigée, et complétée par F. A. Herbig., tome premier., A Berlin, Chez Fréd. Aug. Herbig, Libraire. A Paris chez Brockhaus et Avenarius et chez Renouard et Co., 1844.

M. Reichard fut conseiller de guerre du duc de Saxe-Gotha.

RENAU, Jean-Pierre
Marius Michel Pacha, 1819-1907,  Le bâtisseur, L’Harmattan, Paris, 2006

RITTER, Jean 
Le Danube, collection Que sais-je, Éditions des Presses Universitaires de France, Paris, 1976

ROYER, Louis-Charles (1885-1970)
 Domnica fille du Danube, Éditions de Paris, Paris, 1937

SORESCU, Marin (1936-1996)
Paysans du Danube (en roumain La Lilieci, Les Lilas), traduit et préfacé par Jean-Louis Courriol, Éditions Jacqueline Chambon, ?, 2006
Marin Sorescu, un des plus grands écrivains roumains « prête ici sa voix et son humour plein de tendresse aux paysans du Danube avec lesquels il a été élevé. Il fait sien leur parler séculaire pour l’arracher à l’oubli. Sauvant leur langue, il sauve leur mémoire, leurs rites, leurs superstitions, leur modeste fierté et leur malice pince-sans-rire. » Un hommage affectueux à ces populations rurales roumaines qui subirent la sinistre et mégalomane entreprise de destruction du dictateur Nicolae Ceaucescu. Marin Sorescu subit lui-même la censure de la dictature mais réussit à publier quelques-uns de ses textes drôles et merveilleux.

STASIUK, ANDRZEJ (1960)
Sur la route de Babadag, Éditions Christian Bourgeois, Paris, 2007

Fado, Éditions Christian Bourgois, Paris, 2009
« Un jour j’étais dans le delta du Danube. C’est vraiment le bout du monde, la nature y règne en maître, l’été, l’endroit fait penser à une Afrique européenne, des tropiques marécageux où tout est fait d’argile et de roseau, tout est archaïque, des pélicans planent dans les airs et des silures centenaires gros comme des requins se tapissent dans la vase. Il n’y a pas de routes. On arrive partout en barque. Un été, le sort ironique m’a jeté dans un hôtel construit au milieu des marais. Le canot accoste et, dans cette région antédiluvienne, voici qu’apparaît une hôtesse en minijupe et talons hauts. Ses talons s’enfoncent dans la boue, mais elle vient résolument à la rencontre des clients. elle porte devant elle un plateau chargé d’alcool pour nous souhaiter la bienvenue. Les mignons petits verres contiennent de la tzuika, de la vulgaire geôle de prunes qu’un paysan sur deux distille dans sa ferme. Mais une olive verte flotte dans chaque verre. »
« La Roumanie » in Fado

STIFTER, Adalbert (1805-1868)
L’arrière-saison, récit, Gallimard, Paris, 2000
Écrivain, pédagogue poète réaliste et peintre autrichien né en 1805 à Oberplan (Horní Plana, Bohême méridionale), grand admirateur de Goethe et figure de proue du Biedermeier.
Son père se tue accidentellement en 1817. Traumatisé A. Stifter tente d’abord de se laisser mourir de faim puis il entreprend l’année suivante, des études à l’abbaye bénédictine de Kremsmünster. Il est admis en 1826, à l’Université de Vienne, (droit), s’éprend de Fanny Greipl, fille d’un commerçant de la bourgeoisie viennoise. Dans ses lettres à Fanny, Stifter se déprécie lui-même comme amant. Son refus de participer à un concours pour obtenir une chaire de physique à l’université de Prague déconcertent les parents de la jeune fille, qui le perçoivent alors comme un homme sans ambition ni avenir. En 1832 a lieu la rencontre avec Amalia Mohaupt, une ancienne prostituée, qui devient sa femme en 1837. Sans descendance, le couple adopte plus tard les enfants d’un frère d’Amalia. Une fille adoptée se suicidera en se jetant dans le Danube. Après cet accident tragique, Stifter s’enfonce dans une grave dépression.
Jusqu’en 1840, l’écrivain hésitera à choisir entre ces deux vocations : la peinture et la littérature. La parution de sa première nouvelle Der Kondor (Le condor) reçoit un accueil très enthousiaste et le rend célèbre. Pendant huit ans, il pourra subvenir à ses besoins grâce à ses livres et des leçons particulières. Stifter est nommé Inspecteur des écoles primaires de Haute-Autriche en 1850. Il prend sa retraite en 1865 et gravement malade met fin à son existence en se tranchant la gorge trois ans plus tard.

Adalbert Stifter

STRABON (env. 63 av. J.-C.-env. 23 ap. J.-C.)
Géographie universelle
Strabon, historien et géographe d’origine grecque et installé à Rome, est né vers 64 avant Jésus-Christ en Cappadoce à Amasée (aujourd’hui Amasya en Turquie) et meurt entre 21 et 25 après Jésus-Christ. Il écrivit en grec une Histoire de Rome, aujourd’hui perdue, qui continuait celle de Polybe, et une Géographie universelle en 17 livres. Nous citons ici un court extrait du Livre VII dans lequel l’auteur parle du Danube (Ister).

« 1. Après avoir décrit l’Ibérie, la Celtique, l’Italie et les îles qui les avoisinent, nous avons à parler présentement du reste de l’Europe ; or, fixons au préalable la division la plus conforme à la nature des lieux. Le reste de l’Europe comprend, d’une part, tout ce qui se prolonge vers l’E. au delà du Rhin jusqu’au Tanaïs et à l’ouverture du lac Maeotis, et, d’autre part, tout ce qui s’étend au S. de l’Ister, entre l’Adriatique et la rive gauche du Pont, jusqu’à la Grèce et à la Propontide. Il est de fait que le cours de l’Ister se trouve couper en deux et à peu près dans toute sa longueur la contrée dont nous parlons : ce fleuve, qui est le plus grand d’Europe, après avoir coulé d’abord au midi, tourne brusquement de 1’0. à l’E., dans la direction du Pont ; il prend sa source à la pointe ou extrémité occidentale de la Germanie, assez près même du fond de l’Adriatique, puisqu’il n’en est guère qu’à 1000 stades, et, après s’être relevé quelque peu vers le nord, vient finir dans le Pont-Euxin, non loin des bouches du Tyras et du Borysthène : il forme donc, on le voit, la limite méridionale des pays situés au delà du Rhin et de la Celtique, c’est-à-dire des populations galatiques et germaniques qui s’étendent jusqu’aux Bastarnes, aux Tyrégètes et au fleuve Borysthène, et de ces autres populations qui vont du Borysthène au Tamaïs et à l’embouchure du Palus Maeotis, remplissant tout l’intervalle de la mer Pontique à l’Océan, en même temps qu’il sert de limite septentrionale aux populations Illyriennes et Thraces, qui, avec un certain nombre de tribus étrangères, celtiques et autres, occupent tout le pays jusqu’à la Grèce.
Mais parlons d’abord de la région située au delà de l’Ister, car la description n’en est pas à beaucoup près aussi compliquée que celle de la région citérieure… »
Strabon, Géographie universelle, VII, 1 – La Germanie, traduction française d’Amédée Tardieu, Éditions Hachette, Paris, 1867

« La rivière Marisus1, qui traverse tout leur pays, vient se jeter dans le Danube ; et, par cette dernière voie, les Romains avaient toute facilité pour approvisionner leurs armées en cas de guerre. Les Romains, en effet, appellent Danube toute la partie haute du fleuve comprise entre la source et les cataractes, la même justement qui coule chez les Daces, réservant le nom d’Ister uniquement à la partie inférieure, laquelle s’étend jusqu’au Pont, et se trouve border le territoire des Gètes. Les Daces parlent absolument la même langue que les Gètes. Que si, maintenant, nous autres Grecs nous connaissons mieux les Gètes, la cause en est que ceux-ci ont perpétuellement changé de demeure et passé d’une rive à l’autre, se mêlant ainsi aux peuples de la Thrace proprement dite, et notamment aux Moesiens. Il est arrivé de même aux Triballes, autre peuple de la Thrace, de recevoir souvent au milieu d’eux des bandes [de Gètes] émigrants, chassés de leurs demeures par des voisins plus puissants, soit par les Scythes, les Bastarnes et les Sauromates de la rive ultérieure, qui, non contents de les avoir expulsés, franchissaient le fleuve après eux et ont laissé ainsi différents établissements dans les îles de l’Ister et dans la Thrace, soit par les Illyriens, les plus redoutables ennemis qu’ils eussent de ce côté-ci du fleuve. – La nation des Daces et des Gètes, qui avait accru sa puissance un moment jusqu’à pouvoir envoyer au dehors des armées de 200 000 hommes, se trouve donc réduite aujourd’hui à une force de 49 000 guerriers tout au plus, et elle paraît être sur le point d’accepter le joug des Romains ; si même elle n’a pas fait encore sa soumission pleine et entière, c’est qu’elle fonde un dernier espoir sur les Germains et sur la haine que ceux-ci portent aux Romains. [Entre les Gètes] et la partie de la côte du Pont qui va de l’Ister au Tyras on voit s’étendre ce qu’on appelle le Désert des Gètes, immense plaine sans eau où, lors de son expédition contre les Scythes, Darius, fils d’Hystaspe, eut l’imprudence de s’engager après avoir franchi l’Ister et où il serait mort de soif avec toute son armée, s’il n’eût fini par reconnaître sa faute et par rétrograder. Plus tard, en voulant attaquer les Gètes et leur roi Dromichaetès, Lysimaque y courut les mêmes dangers et eut le malheur, qui plus est, de tomber vivant au pouvoir de l’ennemi ; mais on a vu par ce que j’ai dit plus haut, que, grâce à la modération extraordinaire du roi barbare, il n’avait pas tardé à recouvrer sa liberté. »

1 Le Mureş, sous-affluent roumano-hongrois du Danube se jette dans la Tisza à hauteur de la ville de Szeged (Hongrie).

SZEKELY, Jànos (1901-1958)
L’enfant du Danube, Éditions France Loisirs, Paris, 2001

SZABOS, Miklos (1940)
« Sur les traces des celtes en Hongrie. » In : Revue archéologique du Centre de la France. Tome 12, fascicule 1-2, 1973

TAPIE, Victor-Louis (1900-1974)
Monarchie et peuples du Danube, collection L’histoire sans frontières, Éditions Fayard, Paris, 1969

TIŠMA, Alexandre (1924-2003)
Le livre de Blam, Éditions Juillard/L’âge d’homme
« Les 21, 22, 23 janvier 1942, à Novi Sad, 1 400 juifs et Serbes ont été fusillés sur le Danube par l’armée d’occupation hongroise. »

TREICHLER, Hans Peter (1941), STÄRK, Georg
Le Danube, Éditions Mondo, Lausanne, 1983

TUMLER Franz (1912-1998)
Propositions sur le Danube, (Sätze von der Donau), Zürich 1965
« Il n’est pas facile d’écrire sur le Danube, parce que le fleuve s’écoule sans cesse et sans repères, sourd aux propos et au langage qui articule et découpe l’unité du vécu. »

VANTROYS, Carole
Le goût de Budapest, Mercure de France, Paris, 2005

VERCORS (JEAN BRULLER, 1902-1991)
La marche à l’étoile, précédé du Silence de la mer, Éditions Albin Michel, Paris 1951

VERNE, Jules (1828-1905)
Le Pilote du Danube, collection 10/18, Union Générale Éditions, Paris, 1979

VERNE, Jules
Le Danube Jaune, Éditions Gallimard, collection Folio, Paris, 2002

VERNE, Jules
Kéraban-le-têtu, 1882, Éditions du groupe « Ebooks libres et gratuits »
« Le soir, vers cinq heures, on s’arrêtait à Toultcha, l’une des plus importantes villes de la Moldavie. En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C’est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l’amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d’une petite chaîne, au fond d’un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d’Ismaïl. Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s’aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha ; la seconde, plus au nord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s’être ramifiée en cinq chenaux. C’est ce qu’on appelle les bouches du Danube. Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie,qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.
Il va sans dire que l’origine du nom du Danube, qui a donné lieu à nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement géographique entre le seigneur Kéraban et Van Mitten. Que les Grecs, au temps d’Hésiode, l’aient connu sous le nom d’Istor ou Histor ; que le nom de Danuvius ait été importé par les armées romaines, et que César, le premier, l’ait fait connaître sous ce nom ; que dans la langue des Thraces, il signifie « nuageux » ; qu’il vienne du celtique, du sanscrit, du zend ou du grec ; que le professeur Bupp ait raison, ou que le professeur Windishmann n’ait pas tort, lorsqu’ils disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant venir le mot Danube, du mot zend              « asdanu », qui signifie : la rivière rapide.
Mais, si rapide qu’elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu’elle s’est creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le vaste delta. Il n’était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d’oies sauvages, d’ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans, semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des échassiers ou des palmipèdes, c’est qu’il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région trop souvent submergée, à l’époque des grandes crues, après la saison pluvieuse. Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n’était plus qu’un vaste marécage au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable. Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, le seigneur Kéraban donna l’ordre de pousser plus avant, et il fallut bien lui obéir. Il arriva donc ceci : c’est que, vers le soir, la chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu’il fût possible aux chevaux de la tirer de là. « Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée ! crut devoir faire observer Van Mitten. – Elles sont ce qu’elles sont ! répondit Kéraban. Elles sont ce qu’elles peuvent être sous un pareil gouvernement !
– Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un autre chemin ?
– Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et de ne rien changer à notre itinéraire !
– Mais le moyen ?…
– Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe ! »
Il n’y avait rien à répliquer… »
Jules Verne, Kéraban-le-têtu

VIAL, Michel 
Le beau Danube noir, Éditions Ditis, Paris, 1961

VILLIERS de, Gérard (1929-2013)
Le Danube rouge, Éditions GDV SAS n° 196, 2013

VLADOMAN, Radan
Le sourire de l’accordéoniste, Éditions de la Table ronde, Paris, 1993

WAJBROD, Cécile (1954)
Europe centrale, un continent imaginaire, en collaboration avec Sébastien Reichmann, Éditions Autrement, Paris, 1991

WALTERS, George (1921-?)
Les pleurs de Babel ou le siècle d’Erna, Éditions Phoebus, Paris, 1993
« Écrivain, journaliste et parolier français d’origine hongroise, né à Budapest en 1921.
Dans la chambre où elle finit ses jours non loin de Paris, Erna se souvient, en silence. Son fils aussi se souvient et s’interroge, décryptant les confidences de celle qui fut, au long d’un siècle de vie ou presque, la gardienne d’un secret autour duquel l’histoire familiale et l’Histoire majuscule ont noué inextricablement leur écheveau. Pourquoi au printemps de 1914, sur les bords du Danube, la touchante Ilona, soeur aînée d’Erna, est-elle morte dans la fleur de ses seize ans – d’amour peut-être ? Et pourquoi la vieille dame, en cette fin de 1989 qui voit la chute du mur de Berlin, charge-t-elle son fils de cette mission qu’il se refuse à prendre pour le fruit d’une lubie : rendre visite au prince Otto de Habsbourg, et lui toucher la main ? Troublé par les liens qu’il établit peu à peu entre ces deux énigmes jumelles, le narrateur, à présent dépositaire du secret d’Erna, va s’employer à en éclairer la part d’ombre. Son enquête le condamne à parcourir les allées de cette Mitteleuropa ruinée par la folie des hommes et à s’attarder, ramasseur des causes perdues, auprès de ceux qui, hier, osèrent rêver d’un monde où les seules convulsions possibles seraient celles de la Beauté. Tenu de poursuivre ses fantômes, il devra, sur la piste de l’amoureux d’Ilona – le cavalier sans nom -, remonter du Finistère au Danube, passer par Sarajevo et Vienne, Budapest et Montparnasse, frôler les silhouettes du Dr Freud et d’André Breton, traverser deux guerres mondiales qui n’en font qu’une. Tapie derrière la porte, l’Histoire distribue aux anonymes les épreuves, elle organise leurs métamorphoses : le caporal Mathias Landor en horloger de la cour, Sigismond le Linguiste en agent secret de feu l’empereur, l’oncle Joseph, sous l’occupation allemande, en chevalier Dupin. Mais pour que le messager puisse toucher la main du prince, il faut en finir encore avec quelques mauvais rêves – qui persistent à brouiller la chanson insistante d’un passé mal oublié. »

WEBER, Franz (1927)
Le paradis perdu, Pierre Marcel Favre, Lausanne, 2006
Franz Weber, journaliste écologiste suisse, raconte l’histoire du sauvetage des magnifiques forêts alluviales danubiennes de Hainburg en Basse-Autriche, en aval de Vienne, dans les années 1980. Le projet de la DoKW (Donaukraftwerke SA, la Société des centrales hydroélectriques du Danube), soutenu par le gouvernement socialiste autrichien du Chancelier Sinowatz, la confédération des syndicats et de nombreux acteurs du monde économique et financé en grande partie par les banques suisses, de construire un barrage et une centrale hydroélectrique à la hauteur de la petite ville de Hainburg, menaçait l’écosystème de la plus grande des forêts alluviales en Europe. L’engagement de Franz Weber, du WWF, d’associations et de personnalités éclairées et courageuses parmi lesquelles le professeur Gustav Wendelberger de l’Université de Vienne, a permis de faire échouer la construction du barrage et de préserver cet espace naturel unique.
« L’Au, Monsieur Weber, est un écosystème qui fonctionne parfaitement, une gigantesque et géniale installation de filtrage au pouvoir nettoyant inimaginable pour l’eau comme pour l’air. Jamais la main de l’homme ne pourra créée une telle perfection. Elle ne sait que le détruire. »

WHITE, Kenneth (1936)
Un monde à part, Cartes et territoires, Éditions Héros-Limite, feuilles d’herbe, géographie(s), Genève, 2018

YOURCENAR, Marguerite (1903-1987)
Mémoires d’Hadrien, Éditions Gallimard, collection Folio, Paris, 1977
« Ce pays situé entre les bouches du Danube, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer Intérieure, habitués aux paysages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules… Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. »
« Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achevait ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu… »
Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieur des courants de traces aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures… Aux choses les plus banales, les plus molles, le gel donnait une transparence en même temps qu’une dureté céleste. Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal.»
Marguerite Yourcenar

ZEILLER, Jean (1878-1962)
Les origines chrétiennes des provinces danubiennes de l’Empire romain, Éditions ?, Paris, 1918

Danube-culture, droits réservés, mise à jour novembre 2019

Présence française sur le Bas-Danube : Camille Allard, Entre mer Noire et Danube, Dobroudja 1855

Ces souvenirs d’entre mer Noire et Danube fourmillent non seulement d’observations passionnantes, de renseignements historiques, géographiques, sociaux, d’informations précises sur les conditions climatiques, hygiéniques, environnementales, de la Dobroudja danubienne et ses populations du milieu du XIXème siècle mais témoigne également de la surprise, de l’émotion et de l’admiration du médecin français pour la beauté des paysages bas-danubiens. 

« Durant mon séjour à Rassova, je fis de bien fréquentes excursions sur les rives du Danube et dans les gorges voisines. Je gravis souvent les hauteurs pour contempler le magnifique spectacle qu’offre aux yeux le Danube, qui de ses mille bras étreint les plaines de la Valachie. J’aimais à voir, du haut des falaises turques, le grand fleuve autrichien, mécontent de sa facile proie, venir sans cesse user le sol bulgare sans pouvoir l’envahir. J’affectionnais surtout un point, du haut duquel on voit plusieurs vallées converger vers une vallée plus profonde, qui vient s’ouvrir sur le Danube devant Rassova. Au loin, semblable à une mer enveloppant d’innombrables îles, le fleuve se resserre subitement pour diriger sa course vers le point de la rive turque que protège la levée française. Que deviendront ou même que sont déjà devenus ces travaux ? Le fleuve les a peut-être détruit à cette heure, ou les détruira sans doute bientôt si une main conservatrice ne vient pas les protéger. Mais leurs traces resteront, comme pour attester aux populations futures de ces régions qu’il n’est pas impossible de résister aux empiètements du fleuve, et que la France a donné l’exemple et a eu l’initiative de cette grande oeuvre.

Nous habitâmes Rassova jusqu’au 25 novembre, et nous pûmes voir, à l’ombre du drapeau français, la ville ruinée se ranimer peu à peu. Les émigrés rentraient de toute part ; des maisons nouvelles s’élevaient partout, et Rassova, au moment de notre départ, était transformé. Plusieurs négociants étaient venus s’y établir ; des fournisseurs de l’armée avaient élevés de grands magasins, autour desquels se groupaient une foule d’arabas1 destinés à transporter à Kustendjé les approvisionnements de l’armée. Les bateaux à vapeur du Danube stationnent depuis cette époque devant Rassova, et tout promet à cette ville une certaine importance, si, comme on doit l’espérer, rien ne vient entraver l’impulsion donnée par la France.

Mais le 25 novembre, la première neige commençait à tomber ; les steppes avaient pris un aspect bien triste. Les rives du fleuve et les lacs étaient gelés, et le dernier paquebot autrichien revenait de Galatz, trainant une longue chevelure de glaçons… »

Notes : 
Charriot couvert tirée par des bœufs, utilisée autrefois dans l’Empire ottoman

Sources :

Camille Allard, Entre mer Noire et Danube, Dobroudja, Paris, 1859
Réédition :
Camille Allard, Entre mer Noire et Danube, Dobroudja 1855, collection Via Balkanika, introduction de Bernard Lory, Éditions Non Lieu, Paris, 2013

Citations et extraits de textes sur le Danube : une anthologie non exhaustive…

    Il existe ainsi dans cette géographie mouvante et labyrinthique une infinité de Danube selon les écrivains, les historiens, les artistes, les scientifiques, d’où ils/elles sont originaires, les lieux où ils se tiennent et les multiples raisons, parfois singulières, de leur rencontre avec le fleuve. Réalités, imaginaires, mythes, représentations s’entremêlent inlassablement donnant au fleuve une dimension métaphysique. Les regards se succèdent à travers l’histoire, les évènements, les circonstances, se posant et se reposant sur celui qui ne cesse de s’en aller vers « l’Orient étranger », vers le monde « portant volontiers les bateaux sur l’onde vigoureuse. »

« Le Danube prend sa source au pays des Celtes. »

Hérodote (vers 484-vers 420 av. J.-C.)
Historien, géographe grec né à Halicarnasse (Bodrum, Turquie), carrefour de plusieurs civilisations. Il est éduqué dans le culte d’Homère. Grand voyageur, il se rend en Médie, Perse, Assyrie, Égypte, dans le Pont-Euxin… Revenu à Athènes il noue des liens avec Périclès et Sophocle et consacre la fin de sa vie à écrire ses Histoires.


Le pont de Trajan…

« Trajan construisit un pont de pierre sur l’Ister, pont à propos duquel je ne sais comment exprimer mon admiration pour ce prince. On a bien de lui d’autres ouvrages magnifiques, mais celui-là les surpasse tous. Il se compose de vingt piles, faites de pierres carrées, hautes de cent cinquante pieds, non compris les fondements, et larges de soixante. Ces piles, qui sont éloignées de cent soixante-dix pieds l’une de l’autre, sont jointes ensemble par des arches. […]

Si j’ai dit la largeur du fleuve, ce n’est pas que son courant n’occupe que cet espace […], c’est que l’endroit est le plus étroit et le plus commode de ces pays pour bâtir un pont à cette largeur. Mais, plus est étroit le lit où il est renfermé en cet endroit, descendant d’un grand lac pour aller ensuite dans un lac plus grand, plus le fleuve devient rapide et profond, ce qui contribue encore à rendre difficile la construction d’un pont. Ces travaux sont donc une nouvelle preuve de la grandeur d’âme de Trajan […] »

Dion Cassius (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
Historien grec, né à Nicée en Bithynie, Dion Cassius est un homme politique d’une certaine audience. Son père est gouverneur de la Cilicie sous le règne de Commode (180-192). Il sera de son côté Consul suffectus sous Septime Sévère (193-211), puis consul ordinaire en 229. À partir de cette date, il écrit son Histoire romaine (quatre-vingts livres).
Initialement favorable à la dynastie des Sévères, il  fera preuve plus tard d’une grande hostilité envers Septime Sévère.


« Bissula trans gelidum stirpe et lare prosata Rhenum,
conscia nascentis Bissula Danubii,
capta manu, sed missa manu, dominatur in eius
deliciis, cuius bellica praeda fuit.
matre carens, nutricis egens, nescivit herai
imperium domini quae regit ipsa domum
fortunae ac patriae quae nulla opprobria sensit,
illico inexperto libera servitio … »

« Bissula est née, elle a sa famille et son pays au-delà des bords glacés du Rhin,
Bissula connaît la source du Danube,
La main la prit, mais la main l’affranchit, et elle règne sur le bonheur
de celui dont elle fut la proie par les armes.
Séparée de sa mère, privée de sa nourrice, elle n’a point connu l’autorité d’une maîtresse,
Elle n’a point senti l’opprobre de sa destinée et de sa patrie :
elle a eu sa liberté sur l’heure,
avant de subir l’esclavage. »
(Traduction : E.-F. Corpet)

Ausone (Decimus Magnus Ausonius, vers 310-vers 395)
Écrivain et poète latin né à Bordeaux (?), professeur de rhétorique et conseiller politique. Son père, médecin, fut préfet d’Illyrie sous Valentinien 1er. Il compta parmi ses élèves l’empereur Gratien dont il fut le précepteur qui lui fit faire une brillante carrière administrative. Il fut questeur du palais, préfet du prétoire des Gaules, consul et proconsul d’Asie. Il revient à Bordeaux par la suite et se consacre à la poésie. Celle-ci célèbre en particulier la nature et les vins.
Ausone chante ici le Danube, chante Bissula, jeune Suève captive, qu’il avait reçue pour sa part de butin de guerre, et qui fit les délices de son maître.


Des édifices de Justinien…

« Il y a une partie de la mer Adriatique qui se répand dans la terre ferme, & qui forme le Golfe Ionique, & à l’Epire à un de ses côtés, & la Calabre à l’autre. Le Danube coule à l’opposite, & donne à cette partie d’Europe la figure d’une île. Justinien y a élevé des ouvrages, par lesquels il a bouché le partage aux Barbares qui habitent au-delà du Danube. »

« Il a fondé une autre ville voisine, qu’il a nommée Justinopole, du nom de l’Empereur son oncle. Il a réparé de telle forte les murailles de Sardique, de Naïsopole, de Germane, & de Pantalie, qu’elles sont maintenant imprenables. Il a fondé tout auprès trois autres villes, Cratiscare, Quimédabe, & Rumisiéne ; parce qu’il avait dessein que le Danube servît comme de rempart à l’Europe, & à toutes les places que je viens de nommer, il a élevé plusieurs forts sur les bords de ce fleuve, & il y a établi de bonnes garnisons, afin d’en empêcher le partage aux Barbares. Après avoir achevé un si grand nombre d’ouvrages, il ne laissa pas de se défier de l’inconstance des choses humaines, & d’appréhender que les ennemis traversassent le Danube, inondassent les terres, & emmenassent ses sujets en captivité. C’est pourquoi il ne se contenta pas d’avoir pourvu à leur sureté par les fortifications des places, il fît encore fortifier les terres des particuliers dans l’ancienne & la nouvelle Epire, où il fit bâtir la ville de Justinianopole, qui s’appelait auparavant Andrinople. »

Procope de Césarée (vers 500-562 ?), Des édifices de Justinien, Livre IV, chapitre I
Haut fonctionnaire de la cour de Constantinople, préfet de la ville en 562, Procope de Césarée est le plus remarquable des historiens de son époque.


« Il y a en Thrace deux montagnes et des rivières : l’une d’elles s’appelle le Danube, qui se divise en six bras, formant un lac et une île du nom de Pyuki (Pevka). Sur cette île vit Aspar-Khruk [Asparukh], le fils de Kubraat, qui a fui devant les Khazars et quitté les collines bulgares, se lançant vers l’ouest à la suite des Avars. C’est là qu’il s’est fixé. »

Anania Shirakatsi (612-685), géographe arménien du VIIe siècle

Statue d'Aniana Shirakatsi à Erevan

Statue d’Aniana Shirakatsi à Erevan


« Danube, fleuve divin, qui t’en vas courant avec les claires ondes vers des féroces nations. »

Garcilaso de la Vega (1501/03-1536), Canciones III, 1532

Le poète Garsilaso de la Vega surnommé le « Pétrarque espagnol » fit une expérience personnelle singulière du fleuve. Il fut en effet emprisonné en 1532 pour une courte période sur la grande île danubienne du seigle (Velký žitný ostrov ou Große Schütteninsel en allemand) par l’empereur Charles Quint pour avoir semble-t-il, intrigué contre lui dans une délicate affaire de galanterie. Il fut alors l’hôte du comte György Cseszneky, juge de la cour royale hongroise de la ville proche de Györ.


« Or, quant à mon ancêtre, il a tiré sa trace
D’où le glacé Danube est voisin de la Thrace. »

Pierre de Ronsard (1524?-1585)
Le grand poète français de la Renaissance est bien l’auteur de ce vers qui pourraient signifier qu’une partie de son ascendance serait originaire d’Europe orientale (Bulgarie ?).


« Mon roi, dans ton pays, le fleuve de Danube fut pris par ses cheveux comme une femme et maintenant il coule dans la ville de Mekedonya. »

Evliyâ Çelebi (1611-1682), Seyahatnâme (Le livre des voyages)


Le paysan du Danube

« Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.
Jadis l’erreur du Souriceau
Me servit à prouver le discours que j’avance.
J’ai, pour le fonder à présent,
Le bon Socrate, Esope, et certain Paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.
On connaît les premiers : quant à l’autre, voici
Le personnage en raccourci.
Son menton nourrissait une barbe touffue,
Toute sa personne velue
Représentait un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avait l’oeil caché,
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portait sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi bâti fut député des Villes
Que lave le Danube : il n’était point d’asiles
Où l’avarice des Romains
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous, Sénat, assis pour m’écouter,
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive être repris.
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d’y recourir, on viole leurs lois.
Témoin nous, que punit la Romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L’instrument de notre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
Il ne vous fasse en sa colère
Nos esclaves à votre tour.
Et pourquoi sommes-nous les vôtres ?
Qu’on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maîtres de l’Univers ?
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d’heureux champs, et nos mains
Etaient propres aux Arts ainsi qu’au labourage :
Qu’avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l’adresse et le courage ;
S’ils avaient eu l’avidité, Comme vous, et la violence,
Peut-être en votre place ils auraient la puissance,
Et sauraient en user sans inhumanité.
Celle que vos Préteurs ont sur nous exercée
N’entre qu’à peine en la pensée.
La majesté de vos Autels
Elle-même en est offensée ;
Car sachez que les immortels
Ont les regards sur nous.
Grâces à vos exemples,
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
De mépris d’eux, et de leurs Temples,
D’avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome ;
La terre, et le travail de l’homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
Nous laissons nos chères compagnes ;
Nous ne conversons plus qu’avec des Ours affreux,
Découragés de mettre au jour des malheureux,
Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime.
Quant à nos enfants déjà nés,
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
Retirez-les : ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d’avarice.
C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord :
N’a-t-on point de présent à faire ?
Point de pourpre à donner ?
C’est en vain qu’on espère
Quelque refuge aux lois : encor leur ministère
A-t-il mille longueurs.
Ce discours, un peu fort
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincère.
A ces mots, il se couche et chacun étonné
Admire le grand coeur, le bon sens, l’éloquence,
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance
Qu’on crut qu’un tel discours méritait. On choisit
D’autres préteurs, et par écrit
Le Sénat demanda ce qu’avait dit cet homme,
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
On ne sut pas longtemps à Rome
Cette éloquence entretenir. »

Jean de la Fontaine (1621-1695), Le paysan du Danube, Fables


« À ta source enchantée
Ô Danube, j’ai bu à ta santé,
Et par l’eau et par le verre,
Grâce à toi, j’ai vaincu l’hiver ! »

Gottfried Friedrich von Herrsberg, le 22 janvier 1660, Grand livre du protocole du château des princes Fürstenberg à Donaueschingen


Le Danube et l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

« S. m. (Géog. mod.) en allemand Douaw, le plus célèbre et le plus grand fleuve de l’Europe après le Wolga. Hésiode est le premier auteur qui en ait parlé. (Théog. v. 339.) Les rois de Perse mettaient de l’eau de ce fleuve et du Nil dans Gaza avec leurs autres trésors, pour donner à connaitre la grandeur et l’étendue de leur empire. Le Danube prend sa source au-dessous de Toneschingen, village de la principauté de Furstemberg, traverse la Souabe, la Bavière, l’Autriche, la Hongrie, la Servie, la Bulgarie, etc. et finalement se décharge dans la mer Noire par deux embouchures. L’abbé Regnier Desmarais, dans son voyage de Munich, dit assez plaisamment sur le cours de ce fleuve.

Déjà nous avons vu le Danube inconstant,
Qui tantôt Catholique, et tantôt Protestant,
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui comptant après pour rien
Le Romain, le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n’être pas même Chrétien.
Rarement à courir le monde
On devient plus homme de bien.

Le Lecteur curieux de connaitre le cours du Danube, l’histoire naturelle et géographique d’un grand nombre de pays qu’il arrose, le moderne et l’antique savamment réunis, trouvera tout cela dans le magnifique ouvrage du comte de Marsigly sur le Danube. Il a paru à La Haie en 1726 en 6 volumes in-folio, décorés d’excellentes tailles-douces. Peu de gens ont eu des vues aussi étendues que son illustre auteur : il y en a encore moins qui aient eu assez de fortune pour exécuter comme lui ce qu’il a fait en faveur des Sciences. »

M. le Chevalier De Jaucourt (1704-1779) pour l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert
Médecin, philosophe érudit, le Chevalier de Jaucourt est l’un des auteurs les plus féconds de l’Encyclopédie.


« On dit qu’ayant trouvé le Danube glacé et ayant entrepris de la passer, la glace s’ouvrit sous leur pied. »
Charles de Pougens (1775-1833), Charles Rollin (1661-1741), Histoire ancienne, Oeuvre tome IX


En radeau

« La matinée suivante fut sans pluie, mais froide. Les passagers passèrent sur la terre ferme à Landau, et à une heure nous étions sur le Danube, qui ne me parut d’abord pas aussi large que je me l’était imaginé. Il s’élargit toutefois à mesure que nous descendions ; nous arrêtâmes à deux heures dans un village sordide, où il y avait pourtant un beau couvent. le vent se fit si violent que je craignais à chaque instant qu’il n’emportât ma cabine et moi avec ; à trois heures il fut décidé qu’on passerait la nuit au village, car il n’était pas prudent de naviguer avec un tel vent. Je n’avais rien à faire en un tel lieu, mais comme cette contrée s’appelle à juste titre le païs des vents, je dus bien prendre mon mal en patience. Mes provisions commençaient à diminuer et à rancir, et il n’y avait pas moyen de m’en procurer de nouvelles… »

« Les passagers furent appelés à trois heures du matin, et le train de radeaux se mit en mouvement peu après ; c’était devenu une énorme et lourde machine, longue d’un quart de mile, que l’on avait chargé de planches de sapin, de barrique de vin et de toutes sortes d’impedimenta. Le soleil se leva dans un ciel d’une parfaite pureté, mais à six heures il se mit à souffler un fort vent d’est et les rives du fleuve disparurent presque complètement sous un épais brouillard.
J’avais négligé, avant de m’embarquer pour une semaine sur mon radeau, de prévoir qu’il pourrait faire chaud, mais maintenant il faisait si froid que j’avais peine à tenir ma plume, alors qu’on n’était que le 27 août… »

« À huit heures on s’arrêta à Vilshofen, petite ville joliment située ; un pont en bois de seize arches y enjambe le Danube. Le brouillard s’était levé, et les hauteurs qui surmontent la ville, couvertes de magnifiques forêts, resplendissaient sous le soleil. Comme c’était la dernière ville de Bavière, les officiers de la douane firent une inspection courtoise de mes affaires et enlevèrent les scellés apposés sur ma malle. Ils m’avertirent du sévère examen que j’aurais à subir en entrant en Autriche ; certes, j’avais peu à perdre, sinon du temps, mais le temps me devenait trop précieux pour que je puisse le partager patiemment avec ces voleurs inquisitoriaux.

À neuf heures et demi nous partîmes pour Passau par un beau soleil qui me revivifia les esprits et me rendit la faculté de tenir la plume. Le Danube est plein de rochers, certains cachés, d’autres à fleur d’eau, autour desquels le courant fait un grand fracas. »

Charles Burney (1726-1814), Voyage musical dans l’Europe des Lumières, « De Munich à Vienne »
Charles Burney, musicologue anglais distingué accomplit ce voyage en 1772, visitant successivement les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Autriche et les Provinces-Unies.


L’Ister

 » Viens, ô feu, maintenant !
Avides nous sommes
De voir le jour,
Et quand l’épreuve
Aura traversé les genoux,
Quelqu’un pourra percevoir les cris de la forêt.
Nous chantons cependant depuis l’Indus,
Venus de loin, et
Depuis l’Alphée, longtemps nous avons
Cherché l’approprié,
Ce n’est pas sans ailes que l’on pourra
Saisir ce qui est le plus proche,
Tout droit,
Et atteindre l’autre côté.
Ici, nous cultiverons.
Car les fleuves défrichent
Le pays. Lorsqu’il y a des herbes qui y poussent
Et que s’en approchent,
En été, pour boire les animaux,
Les hommes iront également.

Mais l’Ister on l’appelle.
Belle est sa demeure. Y brûle le feuillage des colonnes
Et s’agite. Sauvages, elles s’érigent
Dressées, mutuellement ; par dessus,
Une seconde mesure, jaillit
De rochers le toit. Ainsi ne m’étonne
Point qu’il ait
Convoqué Hercule en invité,
Brillant de loin, là-bas auprès de l’Olympe,
Quand celui-ci, afin de chercher l’ombre,
Vint du chaud Isthme ;
Car pleins de fougue ils étaient,
Là même, mais il est besoin, en raison des Esprits,
De la fraîcheur aussi. Ainsi préféra-t-il voyager
Ici, vers les sources d’eau et les rives d’or,
Élevées qui embaument, là-haut, et noires
De la forêt de sapins, où dans les profondeurs
Un chasseur aime à se promener,
Le midi, et que la croissance se fait entendre
Dans les arbres résineux de l’Ister,

Lui qui paraît, toutefois presque
Aller en reculant et
Je pense qu’il devrait venir de l’est.
Beaucoup serait à dire là-dessus. Et pourquoi adhère-t-il
Aux montagnes en aplomb ? L’autre,
Le Rhin, obliquement
Est parti. Ce n’est point pour rien que vont
Dans le pays sec les fleuves. Mais comment ? Il est besoin d’un signe,
De rien d’autre, tout bonnement, pour qu’il porte le soleil
Et la lune dans l’âme, inséparables,
Et qu’il continue, jour et nuit aussi, et que
Les Célestes chaleureusement se sentent l’un auprès de l’autre.
C’est pourquoi aussi ceux-là sont
La joie du  Suprême. Car comment descendrait-il
Ici-bas ? Et ainsi que Herta la verte
Eux sont enfants du Ciel. Mais trop patient
Me paraît celui-là, non,
Prétendant, et quasiment se moquer. Car lorsque

Doit se lever le jour,
Dans sa jeunesse, là où à croître il
Commence, voilà un autre qui bondit déjà
Haut en splendeur, et comme les poulains,
Grince des dents dans la bride, et que de loin entendent
Le tumulte les vents,
Celui-là est content ;
Il a pourtant besoin de coups le rocher
Et de sillons la terre ;
Inhospitalier ce serait, sans répit ;
Mais ce qu’il fait lui, le fleuve,
Nul ne le sait. »

Friedrich Hölderlin (1770-1843)L’Ister, traduction de Holger Schmid, Annick Leroy, Danube-Hölderlin, La Part de l’OEil, Bruxelles, 2002

Holderlin1842

Le poète en 1842


« Danube, Danube, je voudrais chanter ce qui m’a ravi dans ton aspect, ce que je sais de tes voyages, oh ! noble femme à sept bouches1, à sept langues, comme celles qui sont adorés par les disciples de Brahms. »

Joseph von Hammer (1774-1856)
Joseph von Hammer-Purgstall, diplomate autrichien, écrivain, historien, orientaliste, helléniste, traducteur a été un remarquable connaisseur de l’Empire ottoman.

1 Le Danube est de genre féminin en allemand et dans les langues slaves


« 4 septembre : aux alentours de 5 heures, nouveau tumulte, le bateau se met en mouvement. Avant même que je n’arrive sur le pont couvert, Erdödy est déjà dépassé (nous avions tranquillement passé la nuit à hauteur d’Apatin). Il y a sur le bateau un certain comte Seczen avec son aimable épouse. Tous deux parlent remarquablement. L’assemblée ne va cesser de diminuer. Le capitaine et le Hollandais plus âgé ainsi que le plus jeune des deux Anglais sont des personnes exquises. Je ne peux penser moi-même beaucoup de choses raisonnables par dessus le trépignement et le tumulte. Et peut-être est-ce mieux ainsi ! Cette diète n’est pas seulement profitable au corps. Les environs redeviennent insignifiants. Pas mal au niveau d’Illok, etc. Peterwardein est bien situé, de loin la forteresse fait plutôt bon effet. Czernowitz est superbe. Mais les deux rives sont infâmes de là jusqu’à Semlin. »

Franz Grillparzer (1791-1872), À travers la Syrmie (Durch Syrmien)
Écrivain et grand dramaturge autrichien ami de Beethoven né et mort à Vienne.


« Ils te disent barbare, sauvage. Ce sont eux qui t’ont fait tel. Rien d’inhumain dans ton génie. Un caractère de mansuétude résignée, virile, frappe dans les images des captifs danubiens qu’on voit au musée du Louvre. Et les bustes gigantesques des hommes de Dacie que conserve le Vatican, majestueusement chevelus comme les monts des Carpathes, ont la douceur du noble cerf qui erre aux grandes forêts. Ton génie est bien plus encore dans les graves mélodies qui se mêlent au bruit de tes flots et suivent ton cours. L’âpre douceur des chants du pasteur serbe, le rythme monotone du batelier, le refrain du Roumain et du raïa bulgare, tout se fond dans une vaste plainte, qui est comme ton soupir, ô fleuve de la captivité ! »

Jules Michelet (1798-1874), Le Danube


« Né dans la forêt Noire, le Danube va mourir dans la mer Noire. Où gît sa principale source ? Dans la cour d’un baron allemand, lequel emploie la naïade à laver son linge. Un géographe s’étant avisé de nier le fait, le gentilhomme propriétaire lui a intenté un procès. Il a été décidé par arrêt que la source du Danube était dans la cour dudit baron et ne saurait être ailleurs. Que de siècles il a fallu pour arriver des erreurs de Ptolémée à cette importante vérité ! »

« Le Danube, en perdant sa solitude, a vu se reproduire sur ses bords les maux inséparables de la société : pestes, famines, incendies, saccagements de villes, guerres, et ces divisions sans cesse renaissantes des passions ou des erreurs humaines. »

« Déjà nous avons vu le Danube inconstant,
Qui, tantôt catholique et tantôt protestant,
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui, comptant après pour rien
Le Romain, le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n’être pas même chrétien. »

François-René de Chateaubriand (1748-1848), Mémoires d’outre-tombe (1809-1841)

François-René_de_Chateaubriand

François-René de Chateaubriand


Les tourbillons de Grein

 » On ne voit ici aucun homme, nul oiseau ne chante ; seule la forêt sur les pentes, et le redoutable tourbillon, qui entraîne toute vie dans son abîme insondable, font entendre ici leur chuchotement, immuable depuis des siècles. »

Joseph von Eichendorff (1788-1857), Ahnung une Gegenwart (Pressentiment et présent), 1815
Poète et romancier post-romantique allemand né en Silésie, ami de C. Brentano, J.G. Fichte, A.  von Arnim et H. von Kleist. Le fleuve est dans son livre Pressentiment et présent le symbole d’un voyage  à travers la vie qui débute dans un univers bucolique de prairies accueillantes et se termine dans d’insondables abîmes. Son roman Scène de vie d’un propre-à-rien est traduit en français.


 Sur les plages du Danube,
Il y a une maison,
Là une fille aux joues roses
Regarde dehors.

La fille,
Elle est bien enclose,
Dix cadenas de fer
Sont posés sur sa porte.

Dix cadenas de fer
C’est une plaisanterie !
Je les fais sauter,
Comme s’ils étaient de verre.

Georg Friedrich Daumer (1800-1875), Am Donaustrande, Liebesliederwalzer opus 52 n°9 pour 4 voix et piano à quatre mains, musique de Johannes Brahms (1833-1897)


Bazar danubien

« Le Danube avait débordé, inondant la prairie. L’eau clapotait sous les sabots des chevaux. Le drapeau autrichien flottait sur le navire Argo qui nous faisait signe d’approcher comme si nous étions là chez nous. A l’intérieur, il y avait une salle avec des miroirs, des livres, des cartes de géographie et des divans à ressorts, la table était mise, on y avait posé des plats fumants ainsi que des fruits et du vin. À bord, tout était pour le mieux ! »

Hans Christian Andersen (1805-1875), Le bazar d’un poète
Une des plus beaux récits d’un grand voyage sur et le long du fleuve, sur ses rives et dans ses environs, le génie envoutant d’un immense conteur.


Sur le Danube hongrois…

« Le midi, nous nous arrêtâmes à Mohatsch pour charger du charbon extrait non loin de là dans l’intérieur des terres. Comme le transport pouvait prendre du temps, nous rejoignîmes la rive afin de nous promener en ville. Des paysans, des femmes et des hommes à la présentation soignée se pressaient sur le bord du fleuve. Ils s’étaient attroupés pour admirer notre bateau à vapeur. Des noisettes, de superbes raisins et des pommes débordaient des corbeilles des femmes. Il y avait aussi un grand panier en rotin rempli des plus beaux melons et prunes que j’ai jamais vu. Ils étaient d’un rouge profond et d’une maturité alléchante. Un artiste aurait saisi dans ce tableau, représentant des Tyroliens en train de proposer leur marchandise avec leurs paniers en rotin, l’image la plus pittoresque de diversité de caractères et de costumes. Nous repartîmes de Mohatsch vers trois heures de l’après-midi. Soudain, un choc me sortit brutalement de mes songes sur les nouveautés que je venais de découvrir. Nous fûmes entièrement stupéfaits et nous nous rendîmes compte avec un sentiment de colère que l’eau n’était profonde que de quelques pieds juste devant nous et que, sans grand effort, nous aurions pu arriver à n’importe quel autre endroit. Les Tyroliens, sans regret pour l’incident mais soucieux de nous consoler de notre malheur avec une aubade, entonnèrent leur hymne national. Deux ou trois remarquables voix de soprano et une basse magnifique chantaient la mélodie principale. Toutes les femmes, tous les hommes étaient à l’unisson dans le chœur. Ce fut une expérience musicale unique sur les ondes de leur lointain Danube. Comme si retentissait l’écho des chants de chasseurs et la rude mélodie des bergers des Alpes, devenue plus austère après un long vol au-dessus de cette eau paisible. Nous percevions dans ces chants le souvenir de leur pays natal, si loin déjà de leurs montagnes et qu’ils ne reverraient bientôt plus. La soirée était magnifique. Une lumière dorée et chaleureuse colorait l’horizon tandis que des milliers d’étoiles apparaissaient dans le bleu transparent du ciel. Des météores s’enflammaient ici et là pour détendre le firmament tels des messages des anges.

Je fus réveillé la nuit par un violent orage. Je voulus le regarder depuis le pont du bateau. Le ciel était une mer de flammes et le tonnerre gronda continuellement jusqu’à ce que ne tombe plus qu’une pluie chaude qui se transforma en déluge. J’appréciai de pouvoir retourner dans ma couchette où je dormis jusque tard dans la matinée. Je retrouvais les Tyroliens déjà fort occupés à débarquer leurs affaires à Ujpalanka. La pluie de la nuit avait transformé la rive en marais. Ces hommes réussirent enfin à la rejoindre en marchant sur des planches et des madriers qu’ils avaient posés à cet effet. Près de Belgrade, le Danube est si large que toute la flotte anglaise pourrait facilement y mouiller. Après Semendria1 , toutes les flottes du monde pourraient même y jeter l’ancre. Plus j’apprenais à connaître ce splendide courant, plus grandissait mon étonnement de voir une Europe aussi inconnue et ce fleuve aussi rarement utilisés comme voie commerciale. »
1 Zemun

Michel (Michael) J. (Joseph) Quin, Voyage sur le Danube, de Pest à Routchouk, par navire à vapeur, et notices de la Valaquie, de la Hongrie, de la Servie, de la Turquie et de la Grèce etc./1, Libraire-Éditeur Artus Bertrand, Libraire de la Société de Géographie Paris, 1836

Michael Joseph Quin (1796-1843) est un journaliste, écrivain et voyageur irlandais, fondateur du périodique La revue de Dublin. Son livre relatant son voyage sur le Danube en 1834-1835 connut un grand succès et fut immédiatement traduit en français. Ce récit est dédié à sa femme.


Au Prater

« Le Prater, que je n’ai vu que lorsqu’il était dépouillé de sa verdure, n’avait pas perdu pour autant toute ses beautés ; les jours de neige surtout, il présente un coup d’oeil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d’abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent les îles, les bois et les prairies. À gauche commence le chemin de Vienne à Brünn. À un quart d’heure de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n’est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Élysées de cette capitale. »

Gérard de Nerval (1808-1855), Vienne, Récit, Éditions Magellan, Paris, 2010
G. de Nerval séjourne à Vienne du 19 novembre 1839 au 1er mars 1840. Il a trente ans. Il arpente la ville, son centre, ses parcs, va au spectacle, rencontre et … s’aperçoit qu’on le surveille dans ses moindre allées et venues !


« Nul pays, dans notre Europe si souvent bouleversée, n’a subi plus de vicissitudes que le territoire aujourd’hui connu sous le nom de principautés du Danube. Guerres intestines, invasions, gouvernements avides et corrupteurs, tous ces fléaux s’y sont succédés, sans interruption, jusqu’à ces dernières années. De ce chaos de faits engendrés par la force brutale ne ressort aucune idée grande et féconde, aucun enseignement nouveau. Je ne sais quel arrêt fatal semble avoir condamné l’une des plus belles contrées de la terre à offrir une arène sans cesse ouverte à toutes les mauvaises passions des hommes. »

Édouard Thouvenel (1818-1863), Revue des Deux Mondes – 1839 – tome 18.djvu/558, « La Valachie » en 1839
Diplomate français et ministre des Affaires Étrangères de Napoléon III


De la navigation sur le Danube autrichien

« Il est dit : Que pour bien jouir d’une navigation sur le Danube, on ne doit s’engager sur aucun vaisseau pour tout le voyage. Qu’on choisisse quelque endroit intéressant ou commode pour s’y établir et en faire un centre d’excursions. C’est là qu’on se fait mettre en terre et qu’on s’arrête à bon plaisir. La rivière est toujours tellement parcourue de vaisseaux, qu’on est sûr de ne pas attendre longtemps sans en voir passer. Alors pour continuer le voyage on s’y fait conduire par un bateau du rivage, ou si le navire traîne une Jolle (Zille) après lui, on n’a qu’à crier : « Hol aus ! » pour voir arriver un batelier, qui vous mène à bord du vaisseau, car ces gens ne laissent pas échapper un petit profit inespéré. Et si vous seriez arrivé en bateau pris sur la côte, à bord d’un vaisseau, qui n’eût point de nacelle pour vous reconduire plus tard en terre, vous crierez encore « Hol aus ! » lorsque vous vous verrez vis-à-vis d’un endroit habité, et l’on viendra vous chercher avec le même empressement. De cette manière on est maître de son intérêt et l’on a toutes les commodités qu’on souhaite. — Quant aux entraves que les orages et les vents peuvent opposer à un trajet sur le Danube, il est bon à savoir, qu’il en peut bien résulter des désagréments, mais rarement ou jamais un vrai péril. Le vent qui domine au printemps, est le vent d’est, qui opposé au courant du fleuve, entrave la marche du bâtiment, et que les bateliers appellent vent contraire (Gegenwind), en opposition au vent d’ouest, qu’ils nomment vent favorable (Nachwind), parce que celui-ci accélère le cours du fleuve et la marche du bateau, qu’il pousse pour ainsi dire. Si le vent contraire est violent, il peut forcer à faire une relâche, c’est-à-dire mettre le vaisseau en sureté à quelque endroit convenable, jusqu’à qu’il soit possible de continuer le voyage. Ces relâches (nommées Windfeiern) sont ordinairement très ennuyeuses ; mais voilà tout le danger qu’on court. Lorsque le volume de l’eau est très petit, il est beaucoup plus facile de s’engraver dans des bancs de sable, de toucher à des corps d’arbres, ou aux débris des rochers cachés sous la surface de l’eau, nommés Kogeln, accidents qu’on a nullement à redouter quand les eaux sont hautes, supposé que le batelier connaisse les parages. Dès que le temps se dispose à un orage, le batelier ne néglige jamais de chercher de bonne heure un abri, pour éviter la violence de l’ouragan. Outre les désagréments, qui proviennent du vent et du temps, on a encore beaucoup à souffrir du soleil. Ses rayons brûlants à l’heure de midi, réfléchis par le miroir du fleuve, halent la peau avec une violence incroyable. Les hommes eux-mêmes sont exposés à prendre un coup de soleil, et il faut conseiller à chaque femme de ne jamais affronter sans parasol et voile, même pour un instant, le soleil du midi, en sortant de la cabane sur le radeau ou le bâtiment. Il est dangereux aussi de monter un petit bâtiment où sont embarqués des boeufs ou des chevaux… »

REICHARD, M., Le voyageur en Allemagne et en Suisse…, Manuel à l’usage de tout le monde. Douzième édition, De nouveau rectifiée, corrigée, et complétée par F. A. Herbig., tome premier., À Berlin, Chez Fréd. Aug. Herbig, Libraire. A Paris chez Brockhaus et Avenarius et chez Renouard et Co., 1844.


« Au printemps de l’année 1854, un bâtiment de guerre apparut en vue de Soulina. Il était commandé par le fils de l’amiral Parker. Après avoir fait armer un canot, ce jeune officier en prit lui-même la conduite, et vint débarquer en face d’une ancienne redoute construite vers la pointe de la rive gauche du fleuve. Comme il passait, suivi de quelques hommes, devant cet ouvrage abandonné, un coup tiré à bout portant le frappa mortellement. Les Anglais se vengèrent de cet assassinat en bombardant le village, qui fut réduit en cendres. Peu après cet événement, les bouches du Danube furent déclarées en état de blocus, et l’exportation des céréales des principautés fut interrompue jusqu’au commencement de l’année 1855. A cette époque, par égard pour les droits des neutres, auxquels le traité de Paris allait donner une solennelle consécration, le blocus fut levé, et un mouvement extraordinaire se produisit dans les ports moldo-valaques. Une nouvelle population, composée en majeure partie des mêmes élémens que la précédente, vint s’implanter à Soulina, et bientôt, grâce à l’absence de toute autorité sur la rive droite du fleuve, une bande d’écumeurs de mer s’empara de l’entrée du Danube. L’audace de ces bandits n’eut plus de bornes ; trompant la confiance des capitaines auxquels ils se présentaient comme pilotes lamaneurs, il n’était pas rare qu’ils fissent échouer dans la passe le bâtiment dont ils avaient pris la direction. Livré le plus souvent à ses propres ressources dans l’opération du sauvetage, le capitaine ne tardait pas à se convaincre de l’inutilité de ses efforts, et il abandonnait son navire, dont on faisait aussitôt la curée.

Cependant ce brigandage ne pouvait durer. Le commandant des troupes autrichiennes dans les principautés envoya à l’embouchure un détachement de 60 soldats. Cette occupation fut un bienfait momentané pour le commerce européen. Déployant une rigueur égale à la perversité dont ses nationaux étaient les premières victimes, le représentant de l’autorité nouvelle fit prompte et sommaire justice au nom de la loi martiale ; la bastonnade fut mise à l’ordre du jour et consciencieusement administrée. Sous ce régime énergique, la discipline fut bien vite rétablie. Toutefois le pouvoir militaire, quelque efficace que fût son action, n’était pas à même de procurer d’une manière durable les garanties de sécurité que réclamait impérieusement la marine marchande. Cette tâche appartenait tant à la puissance territoriale qui venait d’être dûment reconnue qu’à la Commission européenne, qui se trouvait temporairement investie d’une partie de ses droits. Aujourd’hui régénérée, moralisée au contact d’une autorité internationale dont les attributions sont aussi exceptionnelles que l’état du pays dans lequel elle fonctionne, Soulina prend des développements rapides qui semblent la préparer à un rôle important ; elle compte déjà près de 4,000 âmes. Les cabanes éparses qui couvraient la plage et servaient de repaires aux premiers habitants ont fait place à des constructions solides et régulières. De grands bâtiments s’y élèvent pour les différents services de la navigation. Des édifices religieux y représentent déjà les principaux cultes de l’Occident. Siège d’une caïmacamie, la nouvelle ville entretient une garnison permanente. Des agents consulaires y sont accrédités, et la vue de leurs pavillons protecteurs rassure les marins, pour lesquels ces parages étaient autrefois si inhospitaliers. »

Édouard (Philippe) Engelhart (1828-1916)
Diplomate, ministre plénipotentiaire. Il contribua à l’élaboration de la règlementation internationale pour la navigation sur le Danube. Il fut aussi délégué de la France à la Conférence de Berlin en 1885), membre de l’Institut de droit international et membre très actif de la Commission européenne du Danube de 1856 à 1867.


« Alors je prends mon envol en songe et me déploie.
Loin, très loin de la terre, aux cieux je me hasarde,
Et l’image de la Grand’Plaine qui ondoie
De la Tisza jusqu’au Danube me regarde. »

Sándor Petöfi (1823-1849), La Grand’Plaine (Az Alföld), 1844, traduction de Jean Rousselot

« Mon ange as-tu vu le Danube
Et l’île Marguerite en son milieu ?
Ainsi je place ton image
Au coeur de mon coeur… »

Ce très grand poète et révolutionnaire hongrois, mort à l’âge de 26 ans dans la bataille de Segesvár (Sighişoara, aujourd’hui en Roumanie) a laissé une oeuvre exceptionnelle de 1500 pages en à peine sept ans de publication  : poèmes, récits, notes de voyage, pièce de théâtre, articles.

Sándor Petöfi (1823-1849)

Sándor Petöfi


Le Danube

« À chaque instant la scène change :
De frais tableaux, d’aspects divers
C’est un splendide et grand mélange.
Là, le front chargé d’arbres verts,
S’élèvent de hautes montagnes
Dont les pittoresques revers
S’inclinent doucement vers de riches campagnes ;
Ici, de vieux castels aux créneaux ébréchés,
Se redressent encore, formidables athlètes ;
Ailleurs, des temps passés tristes et noirs squelettes,
De grands débris dorment couchés.
Puis, c’est le frémissant navire
Qui laisse à son passage un sillon sur les eaux ;
C’est la noble villa, coquette qui se mire
Dans le fleuve amoureux l’enlaçant de ses flots.
C’est partout la nature riche et magnifique ;
C’est le DANUBE, enfin, qui, plein de majesté,
Donnant aux champs la vie et la fécondité,
Répand autour de lui la couleur poétique
Qui tient du voyageur l’oeil longtemps arrêté. »

Hilaire-Léon Sazerac (Édition française revue par), Le Danube illustré, Vues d’après nature dessinées par Bartlett, gravées par plusieurs artistes anglais, H. Mandeville, Libraire-Éditeur, Paris, 1849


Du Danube au Caucase…

« La vraie source du Danube n’a cependant pas encore été découverte. Comme celle du Nil, elle repose au sein de ses montagnes de la Lune, elle échappe à la curiosité sous un voile mystérieux ; mais on est convenu de l’accepter telle qu’elle se présente dans le limpide filet d’eau qui jaillit entre l’église et le palais de Donaueschingen. Le maître de ce domaine, le prince de Furstenberg, glorieux de posséder cet Hercule des fleuves à son berceau, a décoré son trésor d’une oeuvre d’art, d’un groupe en pierre, qui représente le Danube sous les traits d’une belle femme1 assise entre deux enfants, symbole de ses deux principaux affluents. C’est donc de Donaueschingen que l’on commence à suivre le cours du Danube. C’est là qu’il prend son nom. C’est de là que, de toutes parts lui arrivent ses tributaires. Trente-six mille petits cours d’eau et cent rivières ou ruisseaux se joignent à lui comme des soldats à leur général ou des vassaux à leur suzerain. C’est, par cette quantité prodigieuse d’affluents, le plus riche des fleuves de l’Europe. C’est, par son cours de sept cents lieues, le plus long de tous ceux qui existent dans les deux hémisphères, après le Volga, l’Euphrate, et après les immenses amas d’eau de l’Amérique2. A Ulm, à soixante lieues de son étroit bassin de Donaueschingen, il est déjà navigable. A Vienne, il a trois mille cinquante pieds de largeur; à Galacz, quinze mille ; et, quand il arrive au terme de sa route, il envahit, il scinde un énorme terrain, il se jette dans la mer Noire par sept embouchures. »

1
 Le nom de Danube, en allemand Donau, est féminin. Il vient probablement de dan, down (bas), et au, qui, dans les langues Scandinaves, signifie rivière, comme on peut le remarquer dans les désignations suédoises d’Umea, Pitea., qu’on prononce Umeo, etc.

Cours du Mississipi, en y comprenant le Missouri, 3 610 milles anglais ; des Amazones, 3 130 ; du Volga, 2 100 ; de l’Euphrate, 1860 ; du Danube, 1850 ; du Rhin, 830 ; de la Seine, 510 ; du Rhône, 430 ; de la Tamise, 240.

Xavier Marmier (1808-1892), Du Danube au Caucase, Voyages et littérature, Garnier Frères Éditeurs, Paris, 1854


Sur les bords du Danube

« Venu du Gange où mon rêve module
Midi, mirage au soleil qui rutile,
Mon coeur s’entrouvre en grande campanule,
Ma force tient en des frissons subtils.

Puits à bascule, auberges et gourdins
Pusztas, vacarme, ivrognes qui titubent ;
Baisers grossiers, tueurs de rêves vains,
Que fais-je ici sur les bords du Danube ? »

Endre Ady (1877-1919), « Sur les bords du Danube », adaptation d’Anne-Marie de Backer, Poèmes, Éditions Corvina Budapest, Éditions Seghers Paris, 1967


« Le soir, vers cinq heures, on s’arrêtait à Toultcha, l’une des plus importantes villes de la Moldavie.En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C’est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l’amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d’une petite chaîne, au fond d’un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d’Ismaïl. Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s’aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha ; la seconde, plus aunord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s’être ramifiée en cinq chenaux. C’est ce qu’on appelle les bouches du Danube. Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.

Il va sans dire que l’origine du nom du Danube, qui a donné lieu à nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement géographique entre le seigneur Kéraban et Van Mitten. Que les Grecs, au temps d’Hésiode, l’aient connu sous le nom d’Istor ou Histor ; que le nom de Danuvius ait été importé par les armées romaines, et que César, le premier, l’ait fait connaître sous ce nom ; que dans la langue des Thraces, il signifie « nuageux » ; qu’il vienne du celtique, du sanscrit, du zend ou du grec ; que le professeur Bupp ait raison, ou que le professeur Windishmann n’ait pas tort, lorsqu’ils disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant venir le mot Danube, du mot zend « asdanu », qui signifie : la rivière rapide.

Mais, si rapide qu’elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu’elle s’est creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le vaste delta. Il n’était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d’oies sauvages, d’ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans, semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des échassiers ou des palmipèdes, c’est qu’il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région trop souvent submergée, à l’époque des grandes crues, après la saison pluvieuse. Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n’était plus qu’un vaste marécage au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable. Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, le seigneur Kéraban donna l’ordre de pousser plus avant, et il fallut bien lui obéir. Il arriva donc ceci : c’est que, vers le soir, la chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu’il fût possible aux chevaux de la tirer
de là.
« Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée ! crut devoir faire observer Van Mitten. – Elles sont ce qu’elles sont ! répondit Kéraban. Elles sont ce qu’elles peuvent être sous un pareil gouvernement !
– Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un autre chemin ?
– Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et de ne rien changer à notre itinéraire !
– Mais le moyen ?…
– Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe ! »
Il n’y avait rien à répliquer… »

Jules Verne (1828-1905), Kéraban-le-Têtu


« Le Danube est gris au milieu, verdâtre à ses bords ; sera-t-il bleu demain ? Il se moire sous la lumière, crépite comme la flamme, il miroite, il étincelle. Majestueux, solennel et lourd, le fleuve énorme ne coule pas, il marche. »

« Le Danube m’appartient, il est à mes pieds, et je l’aime. Je vais le voir au lever, au coucher du soleil, et sous la lune.  »

Juliette Adam (1836-1936), La Patrie hongroise, Nouvelle Revue, 1884


Le Danube ou le casse-tête géographique des frontières naturelles mouvantes…

« Le courant fluvial vient butter alternativement sur la rive gauche ou sur la rive droite. À l’endroit où se produit le choc, l’érosion est plus forte ; elle fait reculer la rive et déplacer latéralement le thalweg. On voit, surtout dans les environs de Mohač et d’Apatin, de grandes boucles anciennes et d’autres plus récentes que le fleuve a recoupées. Le même phénomène s’observe sur la rive gauche de la Drava. Ainsi se sont formées de vastes plaines, parsemées de marais et de lacs riches en poissons, ainsi que de vastes îles entourées de bras morts, qui sont d’une grande fertilité. »
Jovan  Cvijic (1865-1927), Frontière septentrionale des Yougoslaves, Paris, s.n., 1919

Géographe, anthropologue et ethnographe serbe, spécialiste de géomorphologie, président de l’Académie royal serbe des sciences, recteur de l’Université de Belgrade, Docteur Honoris Causa des Universités de Prague et de La Sorbonne. Ont été publiées en français  La Péninsule balkanique, géographie humaine, Paris, Librairie Armand Colin, 1918 et Frontière septentrionale des Yougoslaves, Paris, Lahure, 1919.


« Notre Danube ! Chaque fois que son nom se fait entendre, des doigts invisibles pincent les cordes de nos coeurs. »

Yordan Yovkov (1880-1937)
Écrivain et dramaturge bulgare, maître de la nouvelle. Il s’attache dans ces courts récits et ses romans à parler des paysans et des habitants de la Dobroudja et des temps anciens de la Bulgarie mais toujours dans une dimension spirituelle et une confiance dans l’avenir.


« Il fallait voir cette femme pêcher, pour savoir ce que c’est qu’une Olténienne qui aime son mari ! Surtout quand elle lançait en rond le prostovol, les bras nus jusqu’aux épaules, la jupe ramassée tout en haut, la chevelure bien serrée dans la basmal, les yeux, la bouche, les narines, tendus vers l’infini marécageux, on eût dit qu’elle allait retirer tout le poisson de la Borcéa. »

Panaït Istrati (1884-1935), Les chardons du Baragan

« Je t’écris ces lignes pendant que ton gramophone chante « Le Danube est gelé ». Il est bien gelé, mon Danube, gelé pour toujours. Et je me demande si ma vie, riche de rien que des miracles, pourra faire un dernier miracle, dégelant mon Danube au soleil d’un dernier printemps. »

Panaït Istrati, lettre à un ami de Braïla, 1935


 Le delta du Danube

« C’est une région extraordinaire, qui ne ressemble à aucun autre delta, pas même à celui du Nil, célébré par Lawrence Durrell. Elle est immense et sans âge ; une province française y tiendrait facilement ; les pêcheurs, qu’on aperçoit parfois dans des barques couleur de caïques, ont l’air d’amphibies sorties de la préhistoire. Y-habitent-ils seulement ? On peut en douter, car où est le sol, où est même l’eau ? Ni les échasses ni le flotteur d’un hydravion y trouverait appui. Sur des milliers d’hectares, à perte de vue, ce ne sont que des roseaux infestés de sangsues, à plumets violets ou bruns, que le vent fait plier avec un bruit de taffetas. Tout sent la carpe, tout sent la fiente d’oiseau ; empire paludéen grouillant de nageoires, frémissant d’ailes : avides cormorans, aigrettes d’Égypte, canards de Scandinavie, cygnes de Sibérie, venus là pour vivre à l’abri de l’homme. »

Paul Morand

Paul Morand

« De la terrasse de Kalemegdan, au confluent de la Save et du Danube, pendant mes longues heures de résidence forcée, entre deux séances de la Commission, à Belgrade, capitale la plus ennuyeuse d’Europe (sic !), je contemplais longuement ces deux longs fleuves tendus comme des cordes pour barrer la route… »

Paul Morand (1888-1976), « Le Danube », in ENTRE RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, Paris (?), 2011

Écrivain, ministre et diplomate français, ambassadeur de France en Roumanie et membre (éphémère) de la Commission Européenne du Danube.


« C’était un bel octobre ensoleillé ; les effluves d’automne qui montaient de l’eau attiédie purifiaient l’air enfumé de la ville et, parfois, les rousses collines de la rive de Buda saluaient la rive de Pest de leur odeur de feuilles mortes. Lorsque s’allumaient les réverbères, les eaux du Danube se mettaient à bercer leurs reflets couleur de lune, et le souffle de la brise les effilochait en minces lueurs dorées qui, chevauchant des vagues à peine perceptibles, allaient se perdre entre les deux rives. »

« Il faisait chaud. Une petite brise se levait de temps à autre, entrainant l’odeur de l’eau jusque dans le logis, depuis le Danube qui scintillait sous la fenêtre. Entrait encore la chaude odeur de poix des trottoirs fondant au soleil et les vapeurs d’essence des voitures roulant au dehors. Du linge frais lavé séchait sur une corde tendue dans la pièce donnant gaiement la réplique à l’odeur de l’eau et du soleil envoyé par le fleuve. »

Tibor Déry (1894-1977), Niki, L’histoire d’un chien, traduit du hongrois par Ladislas Gara [Imre Lazslo], Les éditions Circé, Belval, 2011
Tibor Déry, romancier hongrois, né et mort à Budapest, est « le grand peintre de la condition humaine de notre temps » (György Lukács). L’histoire de la petite chienne fox-terrier Niki et du couple qui sont ses maîtres adoptifs, commence au printemps 1948, année qui scella le sort de la Hongrie pour une longue et sombre période.


« À Rome, place Navone, la fontaine du Bernin est ornée de quatre figures de fleuve, chacun d’eux symbole d’une partie du monde. C’est le Danube qui représente l’Europe. À l’époque où le Bernin élevait ce monument, le XVIIème siècle, des eaux du Danube, sur un vaste parcours, s’écoulaient dans les territoires occupés par l’Islam, mais plus en amont, dans ce qu’on appelait le Hongrie royale et dans les duchés autrichiens, la vallée du Danube était la route ouverte où le sort pouvait se jouer encore une fois entre l’Islam et la Chrétienté. »

Victor-Louis Tapié (1900-1974), préface de Monarchie et peuples du Danube


« On peut dire que jamais les relations entre les deux rives du Danube, tellement naturelles que ces rives ont eu souvent la même population, les mêmes intérêts, les mêmes formes religieuses, culturelles et politiques, ne cessèrent à une époque qui, pour être obscure, ne signifie nullement le complet abandon, le désert, le néant. »

Nicolae Iorga (1870-1940), Histoire des Roumains de Transylvanie et de Hongrie (I), 2ème édition, Bucarest, 1940
Grand historien roumain, homme politique, ministre puis premier ministre, écrivain. Démocrate et patriote il fut assassiné par un commando de la Garde de Fer.


« L’hymne à l’Ister dit l’être du fleuve qui, dans son cours supérieur, rend fertile le pays d’origine du poète. »

Martin Heidegger (1889-1976), Approches de Hölderlin, « Souvenir »,

« Dans son cours supérieur, près de sa source, le Danube coule avec hésitation. Ses eaux sombres s’immobilisent et même reviennent en tourbillonnant sur leur pas. Presque comme si ce flux retournant à l’origine remontait du lieu où le fleuve se jette dans la mer étrangère. presque comme si le fleuve, qui sous le nom d’Ister appartient à l’Orient étranger, était présent dans le Danube supérieur. »

Martin Heidegger commentaires des poèmes de Hölderlin, cité par Jacques Le Rider dans sa préface du livre de Pierre Burlaud Danube-Rhapsodie, Images mythes et représentations d’un fleuve européen.


« Le Danube semblait un grand chemin silencieux et recouvert de neige. »

János Széchely (1901-1958), L’enfant du Danube, Éditions des Syrtes, Paris, 2000
Écrivain et scénariste hongrois né à Budapest et mort à Berlin-Est. Seuls deux de ses livres ont été traduits en français.


« La vision la plus affligeante
Étaient celle des ponts muets
À l’échine rompue
Entre les deux villes,
Couchés en ligne
Comme des bêtes abattues,
Dans le crime et la souillure,
Eux qui étaient innocents. »


Gyula Illyés (1902-1983)


Prairies alluviales danubiennes

« Comme coulées dans du plâtre, les traces des multiples habitants des prairies alluviales danubiennes ont été préservées dans les larges bandes boueuses jusqu’à la prochaine inondation. Qui a osé prétendre qu’il n’y avait plus aucun cerf dans ces lieux ? D’après les empreintes, de nombreux cerfs imposants semblent au contraire encore fréquenter ces forêts, même si on ne les entend plus à la période du rut. Les dangers de la dernière guerre, qui a fait dans ses derniers instants tant de ravages par ici, les ont rendus secrets et furtifs. Chevreuils et renards, rats musqués et rongeurs plus petits, innombrables chevaliers guignettes, pluviers, petit-gravelots et chevaliers sylvains ont déformé la boue avec les séries croisées de leurs déplacements. Même si ces traces racontent à mes yeux les histoires les plus belles, combien plus nombreuses sont celles que détecte le seul museau de ma petite chienne ! Elle se régale dans des orgies d’odeurs que nous autres êtres humains, avec nos pauvres nez, ne pouvons même pas nous imaginer… »

Konrad Lorenz (1903-1989), cité par Ernst Trost dans son livre Die Donau, Lebenslauf eines Stromes 


Au bord du Danube

Sur une pierre au bord du fleuve assis,
Je vis voguer l’écorce d’un melon.
À peine j’entendis, plongé dans mes soucis,
L’écume papoter, et se taire le fond.
Tel jailli de mon cœur d’un seul élan,
Le Danube allait, trouble, sage et grand.
Tels des muscles à leur tâche attelés
Quand l’homme martèle, maçonne ou lime,
Se retendait, avant de s’épuiser,
Chaque remous et chaque vague infime.
Comme maman, me berçait l’eau tranquille
Et lavait la lessive d’une ville.

La pluie commence, quelques gouttes rares,
Puis cesse par manque de conviction.
Pourtant tel d’une grotte on fixe son regard
Sur une longue pluie, je scrutai l’horizon.
Autrefois si coloré, le passé pleuvait,
Fané, sans plus vouloir cesser.
Le Danube coulait. Et comme des enfants
Dans le giron d’une mère féconde
À l’esprit absent, jouaient sagement
Et réjouies me souriaient les ondes.
Le flot du temps les faisait vaciller,
Immense cimetière aux stèles descellées.

Voilà cent fois mille ans que je contemple
Ce qui soudain se révèle à mes yeux.
Un seul instant clôt du temps tout l’ensemble
Qu’observent avec moi cent mille aïeux.

Je vois ce qu’ils n’ont pas pu voir jadis
Pris par le labour, l’amour et la guerre ;
Mais ce que ne peut voir leur petit-fils,
Ce sont eux qui le voient, n’étant plus que matière.

Tels chagrin et joie, nous nous connaissons.
Le passé me revient ; leur dû, c’est le présent.
Nous écrivons des vers : ils tiennent mon crayon,
Moi, je me souviens d’eux, et en moi je les sens.

Ma mère était Coumane, et j’avais comme père
Un Siculo-Roumain – ou roumain tout entier ?
J’aimais les douces bouchées de ma mère ;
De père, les bouchées de vérité.
Mes gestes vivent leurs enlacements.
Parfois, cela me remplit de tristesse,
Étant moi-même issu de cet effacement.
À moi – “Tu verras, sans nous… –” ils s’adressent.

Ils s’adressent à moi, car déjà je suis eux ;
C’est ainsi que moi, faible, je puis être
Non seulement fort, mais plus que nombreux :
Depuis la nuit des temps, tous mes ancêtres.
Je suis l’Aïeul qui en des descendants se brise :
Heureux, je deviens mon père et ma mère
Qui à leur tour en moitié se divisent :
En un plein d’âme ainsi je prolifère.
Je suis tout l’Univers – tout ce qu’il pouvait être :
Les nations ennemies, chaque tribu.
Avec les vainqueurs morts, je refais leur conquête
Et souffre du supplice des vaincus.
Árpád, Zalán… Les guerres des ancêtres…
Mongols et Turcs, Slovaques et Roumains
Sont réunis dans ce cœur dont la dette
Est un futur serein – Hongrois contemporains !

Je veux travailler. Il est suffisant,
Ce combat pour qu’on avoue le passé.
Du Danube qui est futur, passé, présent,
Les doux flots ne cessent de s’embrasser.
La mémoire dissout en une paix posthume
Les luttes acharnées de nos aïeux.
Régler enfin nos affaires communes,
C’est notre devoir. Et ce n’est pas peu.

 József Attila (1905-1937), Au bord du Danube


Vienne après-guerre

« Je n’ai pas connu le Vienne d’entre les deux guerres et je suis trop jeune pour me me souvenir du Vienne d’autrefois, ce Vienne de la musique de Strauss au charme facile et factice ; pour moi ce n’est qu’une ville faite de ruines sans dignité qui furent transformées, ce mois de février, en grands glaciers couverts de neige. Le Danube était un fleuve gris, plat et boueux qui traversait très loin de là le second Bezirk1, la zone russe où gisait le Prater écrasé, désolé, envahi d’herbes folles au-dessus duquel la Grande Roue tournait lentement parmi les fondations des manèges de chevaux de bois, semblables à des meules abandonnées, de la ferraille rouillée de tanks détruits que personne n’avait déblayés et d’herbes brûlées par le gel aux endroits où la couche de neige était mince. »

Graham Greene (1904-1991), Le Troisième Homme, traduit par Marcelle Sibon, Robert Laffont, Paris, 1950
1 Bezirk, arrondissement de Vienne


Ruse (Routschouk) et le Danube multiculturel…

« Routschouk, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde, était une ville merveilleuse pour un enfant, et si je me bornais à la situer en Bulgarie, on s’en ferait à coup sûr une idée tout à fait incomplète : des gens d’origine diverses vivaient là et l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée. Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des séfarades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine mais je ne m’en souviens pas. Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai.

Enfant, je n’avais pas une vision d’ensemble de cette multiplicité mais j’en ressentais constamment les effets. Certains personnages sont restés gravés dans ma mémoire uniquement parce qu’ils appartenaient à des ethnies particulières, se distinguant des autres par leur tenue vestimentaire. Parmi les domestiques qui travaillèrent à la maison pendant ces six années, il y eut une fois un Tcherkesse et, plus tard, un Arménien. La meilleure amie de ma mère était une Russe nommée Olga. Une fois par semaine, des Tziganes s’installaient dans notre cour ; toute une tribu, me semblait-il, tellement ils étaient nombreux, mais il sera encore question, ultérieurement, des terreurs qu’ils m’inspirèrent. »

Elias Canetti (1905-1994), La langue sauvée, Histoire d’une jeunesse (1905-1921), Édition Albin Michel, Paris, 1980

« Certaines années, le Danube était complètement gelé en hiver. Dans sa jeunesse, ma mère était souvent allé en Roumanie en traineau et me montrait volontiers les chaudes fourrures dont elle s’emmitouflait alors. Quand il faisait très froid, les loups descendaient des montagnes, poussés par la faim, et s’attaquaient aux chevaux qui tiraient les traineaux. Le cocher s’efforçait de les chasser à coups de fouet, mais cela ne servait à rien et il fallait tirer dessus pour s’en débarrasser… Ma mère revoyait les langues rouges des loups. Les loups, elle les avait vu de si près qu’elle en rêvait encore bien des années plus tard. »

« Le bateau était plein, les gens ne se comptaient plus sur le pont, assis ou couchés, c’était un vrai plaisir de se faufiler d’un groupe à l’autre et de les écouter. Il y avait des étudiants bulgares qui retournaient chez eux  pour les vacances, mais aussi des gens ayant déjà une activité professionnelle, un groupe de médecins qui avaient rafraîchi leurs connaissances en « Europe ».

Elias Canetti, « Le message », Histoire d’une vie, Le flambeau dans l’oreille, Albin Michel, Paris, 1982

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Elias Canetti


Offrandes danubiennes

« Nous jetâmes un coup d’oeil par la fenêtre. Les flots déferlaient sous les étoiles. C’était le plus large fleuve d’Europe , poursuivait-il, et de loin le plus riche pour la faune. Plus de soixante-dix espèces de poissons y étaient établies. Il possédait sa propre espèce de saumon et deux genres différents de brochets — quelques spécimens empaillés couraient le long des murs dans des boites de verre. Le fleuve reliait les poissons d’Europe occidentale et ceux qui peuplaient le Dniestr, le Dniepr, le Don et la Volga. — Le Danube a toujours servi de voie d’accès aux envahisseurs : même au dessus de Vienne, vous pouvez trouver des poissons qui d’ordinaire ne s’aventurent jamais à l’ouest de la mer Noire. Ou en tout cas très rarement. Quand au véritable esturgeon, il reste dans dans Delta — hélas mais on trouve ici nombre de ses cousins. L’un d’eux, l’Acipenser ruthenia, très répandu à Vienne, était délicieux. Il arrivait qu’ils s’aventurent jusqu’à Regensbourg et Ulm. Le plus gros de tous, un autre esturgeon appelé Hausen ou Acipenser Huso était un géant qui atteignait parfois une longueur de vingt-cinq pieds ou, plus rarement, trente ; il pouvait peser deux mille livres. — Mais c’est un animal inoffensif : il ne mange que du menu fretin. Tous les esturgeons sont myopes de famille, comme moi. Ils se déplacent à tâtons sur le lit du fleuve, avec leurs antennes, en broutant les herbes aquatiques. Fermant les yeux, il mima une expression comique d’effarement et tendit des mains exploratoires et frémissante—s entre les verres à vin. — Son véritable domaine, c’est la mer Noire, la Caspienne et la mer d’Azov. Quant à la vraie terreur du Danube, c’est le Wels ! Maria et les bateliers hochèrent latête en signe de triste assentiment, comme si l’on venait de mentionner le Kraken ou le Grendel. Le Silurus glanis ou poisson-chat géant ! Bien qu’il fût plus petit que le Hausen, c’était le plus gros poisson européen indigène, il pouvait mesurer treize pieds. — On dit qu’ils mangent les bébés tombés à l’eau, fit Maria en laissant retomber une chaussette à moitié raccommodée sur ses genoux. — Les oies aussi, ajouta l’un des mariniers. — Et les canards. — Les agneaux. — Les chiens. — Dick ferait bien de faire attention ! reprit Maria. Les tapotements réconfortants de mon voisin érudit sur le crâne hirsute assoupi à son côté provoquèrent un regard langoureux et quelques coups de queue ; cependant il m’apprenait qu’on avait extrait un caniche entier d’un poisson-chat attrapé un ou deux ans plus tôt. » « J’étais tombé sur une mine d’or ! » Ici, on renseigne sur tout  » : la flore, la faune, l’histoire, la littérature, la musique, l’archéologie — il en savait d’avantage qu’une bibliothèque de château…. Il connaissait toutes sortes d’histoires sur les habitants des châteaux du Danube — dont il faisait d’ailleurs partie, comme je l’avais plus ou moins compris d’après la façon dont les autres s’adressaient à lui : sa tanière était un Schloss décrépit près d’Eferding et son intérêt pour la faune du fleuve datait de sa découverte , enfant, d’une héronnière, celle-là même que j’avais aperçue toute désertée. Il avait un je-ne-sais-quoi de délicieux, bohème, érudit et vagabond. »

« Le Danube inspire une passion contagieuse à ses riverains. Mes compagnons savaient tout de leur fleuve. »

« Tout va disparaître ! On parle de construire des barrages hydroélectriques sur le Danube et je tremble à chaque fois que j’y pense ! Ils vont rendre aussi docile qu’un égout municipal le fleuve le plus capricieux d’Europe. Tous ces poissons orientaux — ils ne reviendront jamais ! Jamais, jamais, jamais ! »

Patrick Leigh Fermor (1915-2011), Le temps des offrandes, Petite Bibliothèque Payot, Éditions Payot & Rivages, Paris 1992


« À la rigueur, déclara un jour [le chancelier allemand] Adenauer, on peut construire l’Europe sans le Danube, mais jamais sans le Rhin. »

Jordis von Lohausen (1907-2002)  dans Les Empires et la Puissance, La géopolitique aujourd’hui, « La communauté de l’espace franc », Éditions du Labyrinthe, Arpajon, 1986


« Il n’est pas facile d’écrire sur le Danube, parce que le fleuve s’écoule sans cesse et sans repères, sourd aux propos et au langage qui articule et découpe l’unité du vécu. »

Franz Tumler (1912-1998), Propositions sur le Danube (Sätze von der Donau), Zürich 1965
Écrivain autrichien né dans le Tyrol méridional


Les Portes de Fer

« — Les Portes de Fer sont un des plus grands districts de la frontière ouest de la Roumanie, n’est-ce pas ?— C’est même le plus grand pays, répond le colonel. Mais ce n’est pas à proprement parler un district. Les Portes de Fer sont comme une brèche dans un mur de prison. Il est à l’intersection de trois frontières, roumaine, hongroise et yougoslave.
— Pourquoi dites-vous que c’est une brèche dans un mur de prison ?— Les Portes de Fer sont, au sens propre du terme, un trou dans un mur de prison, répond le colonel. Géographiquement parlant, notre district est le lieu d’une évasion.
— Évasion pour qui ?
Pour le Danube, répond le colonel. Ce fleuve, a double visage, a commis, ici, aux Portes de Fer, la plus grande évasion géographique qui ait jamais été réalisée. »

Virgil Gheorghiu (1916-1992), Les amazones du Danube,


« Où s’asseoir ? Le pont est encombré de jambes de dormeuses ; il faudrait réveiller tant de beautés redoutables pour atteindre la dernière chaise libre. En bas, il y a juste autant de vieilles dames et de ministres en retraite que de fauteuils. Et on me regarde. J’ai beau feindre l’intérêt le plus singulier pour ce château sur la rive, ils en ont tant vu ! Ils aiment mieux me faire honte de mon visage gris ; leurs yeux stupides me demandent où je n’ai pas dormi. Le seul refuge est à l’avant, parmi les cordages, des chaines, sur un banc humide, — juste de quoi s’étendre, et regarder jaillir sans fin contre soi l’eau de ce beau Danube jaune qui est le plus inodore des fleuves. »

Denis de Rougemont (1906-1985), Le paysan du Danube et autres textes, Voyage en Hongrie


« Les conflits étaient particulièrement vifs à propos des îles : si le « thalweg »1 passait au nord d’une île, elle devenait sur l’heure bulgare et les habitants des villages voisins se précipitaient en barques ou en plates, pour y couper les saules et les peupliers et y faucher le foin. Les Roumains protestaient, ils rappliquaient de leurs villages […]. Mais voilà qu’avant que le conflit n’ait pu être réglé, le Danube modifiait son cours, le thalweg se rabattait vers notre rive et les Roumains triomphants s’emparaient de leur île avec des haches pour y couper la forêt. »

1 Chenal du fleuve

Yordan Dimitrov Raditchov (1929-2004), Sur l’eau
Grand écrivain bulgare, né dans un village qui sera englouti plus tard sous les eaux d’un barrage. Auteur de très nombreux récits, nouvelles et pièces de théâtre, Yordan Dimitrov Raditchov a créé la majeure partie de son œuvre féconde sous le totalitarisme tout en sortant des sentiers imposés par l’idéologie communiste et la méthode du réalisme socialiste bulgare. Il est traduit dans la majeure partie de l’Europe.


« Je viens de la commune de Lub’kova, sur les bords du Danube. Nous vivons tous ensemble avec des Roumains et des Serbes et les Tchèques sont des pêcheurs. Et puis on a notre église. On a aussi 22 maisons, et nos enfants vont dans une école serbe, mais je me suis arrangé pour qu’ils aient des cours de tchèque au moins deux heures par semaine pour qu’ils l’apprennent bien. Et puis on se retrouve souvent entre Tchèques de la région. En septembre, il y aura une kermesse à Lub’kova, tout le monde viendra ici, et puis nous irons chez eux. »

Petr Lubas, habitant d’origine tchèque d’un des villages multi-ethniques banatais du bassin danubien roumain


Rapsodie danubienne

« Nous sommes les premiers à embarquer. Et donc, de l’autre côté du fleuve, les premiers à débarquer. C’est ici que les difficultés commencent. Le bac est encombré de camions si lourds que son bord arrive bien au-dessous de celui du débarcadère. Il manque au moins trente centimètres. Svetlana, qui conduit ce jour-là la Peugeot, est une jeune Roumaine blonde, très belle, très élégante. Elle se rend compte tout de suite qu’il est impossible de franchir l’obstacle de la dénivellation. « Essayez quand même ! » lui conseillent les débardeurs, avec cette confiance dans l’impossible aussi passive et absurde que la soumission à l’échec. Svetlana sort de la voiture et les apostrophe dans leur langue. Ils apportent deux poutres, mais les couchent sur le bac l’une à côté de l’autre, en sorte qu’elles ne peuvent favoriser en rien la manoeuvre. Alors la jeune femme, se baissant et empoignant elle-même les madriers, les installe de manière à former un escalier de deux marches. Les costauds, sidérés, regardent, sans rien dire, sans esquisser un seul geste, cette Vénus en manteau de cuir placer le dispositif nécessaire. Elle se remet au volant, réussit à sortir la voiture.
Exemple de l’incapacité roumaine. Ces hommes sont des professionnels de la batellerie, ils font le trajet vingt fois par jour, et ils n’ont pas encore trouvé le moyen de résoudre le problème du débarquement, lorsque le bac est trop chargé. Dans ce domaine aussi, rien n’a changé depuis soixante-cinq ans. Au sujet d’un certain monsieur Wolff, ingénieur en chef des docks de Braïla, Istrati écrivait (Le Pèlerin du coeur) que « c’est une haute compétence technique et l’un des rares Allemands qui n’aient pas été remplacés par les Roumains sinécuristes, comme c’est le cas depuis qu’on a cru pouvoir se passer des Allemands. On s’en est passé, mais les résultats en sont lamentables. Partout c’est la gabegie, le pillage, l’incapacité. On a dit : “Par nous-mêmes!” Et ce fut le vol et la ruine de la technique «par nous-mêmes ».

Dominique Fernandez (1929), Rapsodie roumaine, photographies de Ferrante Ferranti, Éditions Grasset, Paris, 1998


« Longer les rives du Danube permet de penser avec la mentalité de plusieurs peuples. »

« Le Danube enfile les villes comme des perles. »

« Il se peut que la culture du Danube, qui semble si ouverte et si cosmopolite, conduise aussi à ce repli sur soi et à cette angoisse ; c’est une culture qui, durant trop de siècles a été obsédée par les digues, les bastions à construire contre les Turcs, contre les Slaves, contre les autres. »

« Le Danube, qui sous le Pont de pierre s’écoule, grand et sombre dans le soir, et strié par les crêtes de ses flots, semble évoquer l’expérience de tout ce qui manque, écoulement d’une eau qui s’en est allée ou va s’en aller mais qui n’est jamais là. »

Claudio Magris (1939), Danube, première édition en langue italienne en 1986
C. Magris est un écrivain, journaliste, ancien sénateur, germaniste et professeur universitaire italien, né à Trieste, ville de l’ancien empire austro-hongrois, aujourd’hui italienne. Son livre Danube emmène le lecteur dans une sorte de pèlerinage passionnant tout au long du fleuve et au-delà, à la redécouverte des cultures de la Mitteleuropa, des sources du Danube en Forêt-Noire jusqu’au delta et la mer Noire.


« Rêvasser des heures dans la solitude d’une prairie bordière ; remonter le courant à la rame ou à la nage, jusqu’au prochain coude du fleuve ; attiser la braise d’un feu de camp, au crépuscule, sur un banc de sable auprès duquel murmure le flot ; ce sont des moments de bonheur, de joie de vivre et de méditation que seul un fleuve peut procurer. Par son mouvement perpétuel, il diffère de la montagne, la forêt ou la mer ; il emporte au loin les pensées et les nostalgies, il apporte de nouvelles séductions. Comment s’étonner que, parmi ses riverains se soit trouvée une foule de voyageurs et de conteurs, que compositeurs et poètes aient découvert dans son flux de nouvelles harmonies et de secrètes images ? Et qu’aujourd’hui encore le Danube — même par le truchement des actuelles agences de tourisme organisé — attire chaque année des centaines de milliers d’amateurs de voyages ? »

Hans Peter Treichler (1941), Le Danube, Éditions Mondo SA, Lausanne, 1983


Sztálinváros…


« Je lui donne ce nom parce qu’il figurait encore sur tous les panneaux indicateurs et sur toutes les cartes routières l’été dernier. On hésitait à reprendre celui de Dunapentele, que portait autrefois la bourgade établie au même endroit. À présent, on s’est décidé à rebaptiser la ville de Staline, qui s’appelle désormais Dunajváros — la ville neuve du Danube.

Soixante-dix kilomètres la séparent de Budapest. Je me disais :  » Nous serons tout le temps à traîner derrière un camion. » Je me trompais. Nous avons été arrêtés à maintes reprises par des passages à niveau attendant le train et sa locomotive à longue cheminée, stoppés par des troupes d’oies aussi à l’aise que sur des passages cloutés, retardés par des charrettes rentrant la moisson, mais nullement gênés par les camions. Pour Sztálinváros, en effet, le gros du trafic passe par le Danube.

Jusqu’au pied du plateau où s’élève la ville, le paysage a tout le charme de la campagne : champs de maïs et de blé à l’infini, vaches couchées dans l’herbe, au bord du Danube, cochons fidèles à leurs mares. Un bateau-pompe descend au beau milieu du fleuve,  portant comme un panache blanc le double jet d’eau qu’il envoie sur les prés des berges… »

Monique Fougerousse, L’Atlas des voyages, Hongrie, Collection dirigée par Charles-Henri Favrod, Éditions Rencontre, 1962


« Remontant par le Danube l’antique route des invasions et des épidémies, la grande voyageuse était entrée dans Vienne sans tambour ni trompette. »

Christiane Singer (1943-2007 ), La mort viennoise, « La peste », Éditions Albin Michel, 1978


« Les rives du Danube sont le laboratoire vivant de l’Europe de demain. »

Martin Graff, (1944) Le réveil du Danube
Journaliste, écrivain, chroniqueur, réalisateur alsacien


Vienne n’est pas une ville danubienne

« Vienne n’est pas une ville danubienne. Vienne ne tient pas le Danube en grande estime, c’est tout juste s’il s’aperçoit de sa présence, il se contente d’inviter le canal par pure formalité et il patauge dans le bras mort. C’est probablement grâce à cette indifférence que Voyageur — qui, n’oublions pas, est un voyageur danubien ! — peut méditer sur sa vie. »

« Dans sa jeunesse, il voyagea fougueusement et impétueusement, sa vie était une mosaïque de oui, il dit oui à tout, désira tout, et il voyagea à peine, se disant que ce n’était pas aussi important que ça, il avait l’impression que ça ne pressait pas, qu’il avait largement le temps, et s’il s’y prêta quand même, il considéra alors le voyage comme un essai qui n’était pas forcément valable, ou plutôt, ça ne valait même pas la peine de trancher si c’était valable ou pas, s’il le voulait, ça comptait, s’il le

« Vienne n’est pas une ville danubienne. Vienne ne tient pas le Danube en grande estime, c’est tout juste s’il s’aperçoit de sa présence, il se contente d’inviter le canal par pure formalité et il patauge dans le bras mort. C’est probablement grâce à cette indifférence que Voyageur — qui, n’oublions pas, est un voyageur danubien ! — peut méditer sur sa vie. »

« Dans sa jeunesse, il voyagea fougueusement et impétueusement, sa vie était une mosaïque de oui, il dit oui à tout, désira tout, et il voyagea à peine, se disant que ce n’était pas aussi important que ça, il avait l’impression que ça ne pressait pas, qu’il avait largement le temps, et s’il s’y prêta quand même, il considéra alors le voyage comme un essai qui n’était pas forcément valable, ou plutôt, ça ne valait même pas la peine de trancher si c’était valable ou pas, s’il le voulait, ça comptait, s’il le voulait, ça ne comptait pas, mais ni l’un ni l’autre ne comptait finalement ; il ne refusa aucune main tendue : il les serra, ou caressa, ou baisa, ou tapa dedans en souriant de toutes ses dents. Il lui arriva de hausser les épaules à la vue de la  » rondelette  » Passau, de laisser tomber le Danube, de l’envoyer paître, au diable, à l’ombre, enfin plutôt le voyage et non le Danube ; il se consacra à l’étude des mathématiques, mais dans le désordre, à la manière des chiots courant et clabaudant sur les berges, puis sur un coup de tête, il s’adonna à l’athlétisme entre Mohács et Baja, et durant les pauses des quatre cents mètres exténuants et mortels, il traduisit Rilke ; il rêva à mille vies : une à Eschingen, une à Ulm, une autre, dorée sur tranches (« catholique païenne ») à Melk, une toute petite vie en aval de Vienne à Petronell (alias Carnuntum), à l’ombre de Marc-Aurèle, une à Komárom (c’est là que son ami avait été zazou dans les années cinquante), une à Szentendre, une sur la plaine de Mohács, où il élèverait ses petits garnements au bord du ruisseau Csele, sous le joug d’une femme perfide mais sexuellement attrayante, une vie à Újvidék sur un boulevard débouchant sur le quai, dans une chambre, en colocataire, seul et aigri, une à Orşova, une à Roussé entièrement consacré à la mémoire de ses veuves (qu’il aima tant, d’après le récit de Nicolas Bedő, qu’elles trépassèrent dans ses bras), une vie pitoyable à Tulcea, enfin une autre au bout du sinueux bras du Danube qui mène à Saint-Georges, creusé par la queue du dragon, gardant le souvenir du combat de jadis ; muet, il s’enfoncerait de plus en plus dans la vase putride des rives ; mille vies ! et chaque jour envolé signalait cette « mille-itude », les jours disparus ne lui serraient pas le coeur, il vola, observa et rit, ingurgitant goulûment tout ce qu’il voyait : les différentes espèces de poissons et les différentes façons de servir les vins blancs, sauces et barques, crues et clochers, bancs de sable, canards, cormorans, pélicans, hérons cendrés, grues, aigrettes, poèmes, héros romanesques, gués, ponts, pêcheurs, bateliers, des mamelons frémissants, des frissons, de menus ossements, la nudité, enfin tout ce qu’il voyait, tout ce qui existe.»

« — à l’approche de la Porte de Fer, la main se cache derrière l’oreille, et on se demande inévitablement ce qui se passerait si le Danube était obligé ici de rebrousser chemin. Imaginons-le repartir bredouille, rentrant dans ses rivières, excusez-moi, je me suis trompé, où serait alors ce glorieux fleuve centre-européen qui, bien qu’il portât tant de souffrances sur son dos, fut tout de même quelqu’un, ce serait alors une vraie nullité qui reculerait à Esztergom, excusez-moi, excusez-moi — et on peut effectivement poser la question : dans quelle direction avait coulé le Danube dans les quarante dernières années ?… »

« — aux environs de la Porte de Fer, le 24 juin 1830, le Széchenyi comprit l’intérêt de la régulation du cours du Danube inférieur, puis, ayant consommé son déjeuner frugal, bien que savoureux, il descendit le Danube sur son bateau en bois Desdémona. »

« Je contemplais ce mince et joli ruban d’argent se presser innocemment sur la plaine d’Eschingen. Nul ne sait ce qui l’attend. La boule du soleil était jaune clair, elle descendit le firmament dans sa robe tissée d’or tout en se vêtant déjà de sa robe de chambre violette. Je compris alors que ce fleuve me comblerait de tout: orographie, hydrographie, histoire, ethnographie, tourisme, anecdotes avec espoirs et morts. Il y aurait de tout : passé, présent et avenir, inondations et sécheresses, pré marécageux et soupe aux poissons, et il y aurait des hommes… ».

« Être entre Donauschingen et Braila : c’est la seule définition valable de l’instant présent  »

« La suite de la vérité
Tout ce danube et cette démultiplication des litanies centre-européennes me faisaient non pas dégoûter mais enrager. (En affaires patriotiques, c’est tout de même Thomas Bernhard qui fait autorité, seulement concernant la Hongrie, il faut changer « Hochgebirgetrottel » en « Tiefebenetrottel »…) Tous ces « idées danubiennes », « ethos danubien », « passé danubien », « histoire danubienne », « tragédie danubienne », « dignité danubienne », « présent danubien », « avenir danubien » ! De quoi parle-t-on ? Ce déferlement est devenu suspect. Vide danubien, haine danubienne, provincialisme danubien, Danube danubien. Pauvre Gertrude Stein ! Si seulement elle vivait pour voir cela : le Danube est le Danube… »

Péter Esterházy (1950)L’oeillade de la comtesse Hahn-Hahn – en descendant le Danube, Arcades, Éditions Gallimard, Paris, 1999

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Peter Esterhazy


« L’oubli de l’Europe centrale avait fait sortir le Danube du champ de conscience des Européens. »

Jacques Le Rider (1954) , préface du livre de Pierre Burlaud Danube-Rhapsodie, Images mythes et représentations d’un fleuve européen,


« Le Danube lui-même est une expérience qui concerne le monde entier – ce qui échoue ici peut échouer partout, ce qui est réussi permet d’espérer ailleurs. »

Karl-Markus Gauss (1954) , essai publié dans Donau d’Inge Morath, Édition Fotohof, Otto Müller Verlag, Salzburg/Wien, 1995
Écrivain, essayiste, critique, éditeur autrichien né à Salzburg.


À l’encontre du temps…

« Le Danube s’écoule à l’encontre du temps. Il charrie ses eaux du présent vers le passé, l’actualité vers l’intemporalité. Il est aussi long qu’il est ancien. Son delta abrite des silures millénaires et des volées de pélicans qui ressemblent à des reptiles volants. On trouve dans le delta le limon des régions les plus arriérées d’Europe. Les énormes boeufs et porcs du village de Murighiol paissent tranquillement. Le crépuscule venu, ils se retirent dans les roseaux. »

« Le Danube est un courant de réflexion, de méditation, qui rapproche ce qui est inconciliable. Le fleuve prend sa source dans une démocratie libre, caractérisée par la prospérité et la paix, et il traverse après un certain temps une région dans laquelle les batailles les plus sanguinaires avaient lieu voilà encore peu de temps, dans laquelle la misère, la vengeance et la pauvreté apparaissent sans vergogne, en plein jour. Le Danube a tant de facettes différentes : c’est ce qui fait de lui le plus européen des fleuves. »

« J’étais monté sur le pont supérieur. Une odeur de moisson et d’étable parvenait du navire turc. Les Français, les yeux fermés, étaient allongés sur la poupe. Deux marins turcs fumaient des cigarettes. Appuyés contre la rambarde, ils regardaient en direction de l’infini verdoyant du delta. Il m’avait semblé pendant une fraction de seconde que le bateau s’appelait Bethléem mais ce devait être le fruit de mon imagination qui tentait de venir à bout de l’inhabituel. »

« Je voulais voir le continent s’enfoncer dans la mer, je voulais voir la terre s’abaisser et se glisser sous la surface des eaux, laisser derrière elle les hommes, les animaux et les végétaux, fuir ses occupations, rejeter hors d’elle tout ce désordre d’histoire, de peuples, de langues, cet immémorial foutoir d’évènements, chaos de destinées, je voulais la voir chercher du repos dans la pénombre éternelle des profondeurs en la compagnie indifférente et monotone des poissons et des algues. »

Andrzej Stasiuk (1960), Sur la route de Babadag, « Le delta », Christian Bourgeois Éditeur, Paris, 2007
Écrivain, poète, essayiste et critique littéraire polonais. Jeune militant pacifiste, il refusa de faire son service militaire et fut condamné à deux ans de prison, expérience qu’il racontera plus tard dans son livre «Les murs d’Hébron». Il travaille pour des journaux clandestins pendant la dictature communiste puis quitte Varsovie en 1987 et s’installe dans les montagnes polonaises des Beskides tout en parcourant à de nombreuses reprises l’Europe centrale et orientale, territoires auxquels l’écrivain semble particulièrement attaché.


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« Axe de démocratisation le Danube ? Pourquoi en écarter l’augure ? C’est en tout cas bien comme cela que le Danube pourrait servir de support à une stabilité enfin retrouvée de l’Europe médiane. »

Michel Foucher, Géopolitique du Danube, collection perspectives stratégiques, ellipse / édition Marketing S.A., Paris, 1999


« Glauque, le Danube semblait la narguer. Si elle calculait mal son élan, si elle glissait… Elle respira profondément pour calmer les battements de son coeur, se ramassa sur elle-même puis s’élança d’un grand bond souple. »

Michel Vial, Le beau Danube noir, Éditions Ditis, Paris, 1961


Le delta du Danube

« Entre les Balkans et les Carpates »

Sur le littoral de la mer Noire
au nord du lieu où Ovide
vécut son exil

vaste territoire
survolé par l’aigle
qui niche
dans les crevasses de la falaise blanche

reflets argents des mouettes
sur les eaux sombres
ciel sillonné de cygnes hurlants
d’oies bernaches
et de pélicans

perdue dans le désert
une pierre solitaire
portant ces mots :
loci princeps
limit.prov.scyt.

plus récemment
le grondement du canon
là-bas vers Sébastopol
des Cosaques errants
bourrés de raki
chantant entre nostalgie et néant
d’anciennes mélopées d’Ukraine

un lieu
peut-être enfin
rendu à ses origines.»

Kenneth White (1936), Les archives du littoral, traduit par Marie-Claude White, Éditions du Mercure de France, Paris, 2011
L’écrivain et poète Kenneth White, inventeur du concept de géopétique propose tout au long de son oeuvre une déambulation à travers les lignes du monde. Il dessine dans ce livre la carte méconnue des rivages de la planète où « l’être se transforme en système ouvert, où l’identité devient champ d’énergie. »


Mythologie danubienne

« Dites dans la conversation que vous travaillez sur le Danube. Observez votre interlocuteur : un déclic se fait, son visage s’éclaire d’un sourire entendu et heureux… Ah ! Le Danube ! Grâce à Johann Strauss fils, le fleuve est associé en une seconde à une panoplie mêlant rêve fugace, violons, pas de danse, vision romantique, musique légère, bal à Vienne, femmes tournoyantes et beaux officiers. La couleur bleue apporte une touche de paix, de légèreté, de gaité (nuées, nostalgie, bateaux blancs à vapeurs, robes vaporeuses et peut-être évocation de l’accès à la mer…).

Par le truchement de la valse, le Danube se perpétue comme image d’Épinal internationale et au-delà, comme élément identitaire d’une Autriche musicale et riante dont le fleuve serait le coeur et coulerait dans le coeur de tous les autrichiens. »

« Les fleuves créent-ils des mythes ? Plus exactement, les hommes se servent des fleuves pour nourrir des mythes… »

Pierre Burleaud, « Le Danube et l’Autriche, Attraction -Répulsion », in Culture et identité autrichiennes au XXème et au début du XXème siècles


« Plus à l’est, le passage entre Giurgiu et Roussé offre une autre illustration consternante de l’activité humaine. Le fleuve lèche les villes jumelles et nous dépose sur la rive bulgare. Depuis Roussé, je distingue en face la Roumanie de Stasiuk : « fraternité entre Mercedes, or, puanteur de porc et tragique de l’industrie». De longues trainées de fumées noires flottent au-dessus d’un amoncellement d’édifices à l’abandon, anéantis par les brûlures des gaza abrasifs et au milieu desquels s’élèvent de hautes cheminées cafardeuses. Quand le vent porte au sud, les exhalaisons chimiques traversent le fleuve et la Bulgarie tousse le mauvais air roumain. Les passants des petites rues proprettes du centre-ville jettent des regards lourds de reproches à leur voisin d’en face, oubliant que leurs usines font de même lorsque le vent souffle au nord. Dans le centre de Roussé, je reconnais « l’ambiance familière d’une Mitteleuropa solide et industrieuse, entre la prospérité marchande ancienne et bigarrée du port fluvial et l’énormité impénétrable de l’ « industrie lourde » dont parle Claudio Magris dans Danube. La ville natale d’Elias Canetti, teintée autrefois de cosmopolitisme et d’esprit libertaire, ressemble aujourd’hui à une parade de progrès. Des rues piétonnes flanquées de belles façades, d’enseignes internationales et de banques pompeuses aux vitres rutilantes témoignent du grand rêve de consommation. Lorsque la chaleur se retire, les allées se gonflent de promeneurs qui se traînent nonchalamment sous le ballet des hirondelles jusqu’à de grandes places ombragées où de jeunes gens gâtés du despotisme de l’apparence dégustent des glaces crémeuses tout en jouant une passegiatta prosaïque. La jeunesse contestataire et passionnée de Roussé qu’Ivan Vazov dépeint dans Sous le joug n’est plus de cette époque. De nos jours les modèles sont les joueurs de foot et les vedettes des sitcoms. La désobéissance du bel âge s’accommode moins d’un combat idéaliste que d’un tatouage ou d’un string. Mon regard se pose sur un panneau d’affichage monumental. On y voit une jeune femme aux lèvres charnues laisser couler un flot de thé glacé dans sa bouche grande ouverte. En ville la sexualité est omniprésente. L’attitude, la parole, l’apparence, le décorum tout entier suintent le porno. En quelques années, l’opinion est passée du tabou à la suggestion et de la suggestion à l’ostentation… »

Lodewijk Allaert, Rivages de l’Est, En kayak du Danube au Bosphore, « Belgrade-Oltenita »


« Sur le Danube croisent les bateaux et les péniches, soviétiques, hongrois, slovaques ou autrichiens. Les drapeaux se succèdent et ne se ressemblent pas. Il y a les anciens de Hongrie et de Tchécoslovaquie, qui portent encore l’étoile rouge, et les nouveaux, immaculés, qui ont ôté l’étoile. Remontant le Danube, le bateau passe devant les capitales successives de la Hongrie, qui se trouvent en Hongrie ou en Slovaquie, maintenant. Les rives du fleuve sont à l’image de l’histoire tourmentée d’une Europe qu’on appelle centrale. Hongrie des deux côtés, puis une rive hongroise une rive slovaque, Slovaquie des deux côtés, puis une rive slovaque et, en face, autrichienne, puis Autriche des deux côtés. »

« Vienne ignore le Danube, superbement. La ville intérieure est y traversée par le Graben, emplacement de l’ancien fossé — graben veut dire fossé — de l’enceinte romaine, encerclée par le Ring, grand boulevard circulaire où se trouvent l’Opéra, et le Burgtheater. Le Danube est lointain, une tangente qui effleure le cercle. Certes, au bord, d’anciens entrepôts ont été convertis en hôtel de luxe abritant des séminaires pour hommes d’affaires, et les bords de son île ont été aménagés en plage — villégiature encore — mais l’essentiel se passe ailleurs. L’essentiel, à Vienne, c’est quoi ? Question bien embarrassante. »

Cécile  Wajsbrot et Sébastien Reichmann, Europe centrale, un continent imaginaire, « Voyage en terre d’Europe centrale », « Vienne : un meurtre que tout le monde commet »


« Les touristes admirent, et avec raison, les bords de la Meuse aux environs de Liège, les bords de l’Elbe, les bords du Rhin de Mayence à Coblentz ; mais s’il faut parler de grandeur, rien de tout cela ne saurait être comparé, même de bien loin, à ce passage des Portes de Fer. Je ne vois, en un autre genre, que le cirque de Gavarni, avec le chaos qui le précède, qui puisse entrer en parallèle.

Qu’on imagine, pendant une quarantaine de kilomètres, un amoncellement de collines et de montagnes jetées en tout sens, pêle-mêle, comme un immense troupeau ; qu’on se figure maintenant une masse d’eau énorme, rencontrant sur son chemin cette formidable barrière, ici tournant les obstacles, serpentant dans les intervalles ; là se frayant de vive force une route à travers quelque roche moins dure : — tel est le spectacle unique au monde, à la fois superbe et terrible, qui nous est offert. L’homme s’y voit en présence de forces auprès desquelles la sienne est bien peu de chose et il y a je ne sais quoi de religieux dans l’admiration mêlée d’épouvante dont il est impossible de se défendre ici. »

Charles Bigot (1840-1893), Grèce – Turquie, le Danube, « Sur le Danube »


« Danube, petite voie de chemin de fer, grande fabrique de cuir, pavé de granit inégal, bien suffisant pour l’allure d’escargot des camions aux larges roues ! L’automobile, elle, sautait, galopait, bondissait, n’était pas à sa place sur cette route pavée pour camions. À gauche, c’était le port d’hiver, à droite un plateau surélevé, formé de sable du Danube et de cailloux du Danube, planté de jeunes bouleaux. On avait là une vue circulaire sur des collines d’un gris de plomb, des cheminées d’usines noires, et sur le brasier du soleil couchant. On voyait la grisaille du magasin à poudre, le Laaerberg, le cimetière central, le Kahlenberg… Comme dans le plomb gris, liquide, du ciel et de la terre, montait la vague embrasée, rouge sombre, des rais du couchant. La fabrique de cuir était comme un monstre noir, et trois gigantesques cheminées envoyaient une fumée dans le brasier, tels de minces jets de vapeur qui auraient voulu éteindre de formidables incendies ! Les frêles et délicats bouleaux sur le remblai du Danube frémissaient dans le vent du soir, et les deux amis choisirent de beaux cailloux polis, brun clair, en guise de souvenir de cette paisible soirée. »

Peter Altenberg (1859-1919), Nouvelles esquisses viennoises, traduit de l’allemand par Miguel Couffon, Actes Sud, 1994, cité dans Le goût de Vienne, textes choisis et présentés par Gérard-Georges Lemaire, Mercure de France, Paris, 2003


« Le 6 janvier de chaque année, mes parents ont jeté deux roses rouges dans le Danube, et ma grand-mère Bíró a refusé jusqu’à sa mort de traverser le fleuve. Quand elle était obligée d’emprunter l’un des ponts, pour se rendre de Pest à Buda, notamment à l’hôpital de mon père, elle fermait les yeux pour ne pas voir cette eau. Ce fleuve-là. »

Adam Bíró (1941) , Les ancêtres d’Ulysse, Éditions PUF, Paris, 2002, cité dans Le goût de Budapest, Textes choisis et présentés par Carole Vantroys, Mercure de France, Paris, 2005


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Le Danube en colère

« Belgrade et Semlin sont en guerre.
Dans son lit, paisible naguère,
Le vieillard Danube leur père
S’éveille au bruit de leur canon.
Il doute s’il rêve, il tressaille,
Puis entend gronder la bataille,
Et frappe dans ses mains d’écaille,
Et les appelle par leur nom.

 Allons, la turque et la chrétienne !
Semlin ! Belgrade ! qu’avez-vous ?
On ne peut, le ciel me soutienne !
Dormir un siècle, sans que vienne
Vous éveiller d’un bruit jaloux
Belgrade ou Semlin en courroux !

Hiver, été, printemps, automne,
Toujours votre canon qui tonne !
Bercé du courant monotone,
Je sommeillais dans mes roseaux ;
Et, comme des louves marines
Jettent l’onde de leurs narines,
Voilà vos longues couleuvrines
Qui soufflent du feu sur mes eaux !

Ce sont des sorcières oisives
Qui vous mirent, pour rire un jour,
Face à face sur mes deux rives,
Comme au même plat deux convives,
Comme au front de la même tour
Une aire d’aigle, un nid d’autour.

Quoi ! ne pouvez-vous vivre ensemble,
Mes filles ? Faut-il que je tremble
Du destin qui ne vous rassemble
Que pour vous haïr de plus près,
Quand vous pourriez, sœurs pacifiques,
Mirer dans mes eaux magnifiques,
Semlin, tes noirs clochers gothiques,
Belgrade, tes blancs minarets ?

Mon flot, qui dans l’océan tombe,
Vous sépare en vain, large et clair ;
Du haut du château qui surplombe
Vous vous unissez, et la bombe,
Entre vous courbant son éclair,
Vous trace un pont de feu dans l’air.

Trêve ! taisez-vous, les deux villes !
Je m’ennuie aux guerres civiles.
Nous sommes vieux, soyons tranquilles.
Dormons à l’ombre des bouleaux.
Trêve à ces débats de familles !
Hé ! sans le bruit de vos bastilles,
N’ai-je donc point assez, mes filles,
De l’assourdissement des flots ?

Une croix, un croissant fragile,
Changent en enfer ce beau lieu.
Vous échangez la bombe agile
Pour le Coran et l’évangile ?
C’est perdre le bruit et le feu :
Je le sais, moi qui fus un dieu !

Vos dieux m’ont chassé de leur sphère
Et dégradé, c’est leur affaire :
L’ombre est le bien que je préfère,
Pourvu qu’ils gardent leurs palais,
Et ne viennent pas sur mes plages
Déraciner mes verts feuillages,
Et m’écraser mes coquillages
Sous leurs bombes et leurs boulets !

De leurs abominables cultes
Ces interventions sont le fruit.
De mon temps point de ces tumultes.
Si la pierre des catapultes
Battait les cités jour et nuit,
C’était sans fumée et sans bruit.

Voyez Ulm, votre sœur jumelle :
Tenez-vous en repos comme elle.
Que le fil des rois se démêle,
Tournez vos fuseaux, et riez.
Voyez Bude, votre voisine ;
Voyez Dristra la sarrasine !
Que dirait l’Etna, si Messine
Faisait tout ce bruit à ses pieds ?

Semlin est la plus querelleuse :
Elle a toujours les premiers torts.
Croyez-vous que mon eau houleuse,
Suivant sa pente rocailleuse,
N’ait rien à faire entre ses bords
Qu’à porter à l’Euxin vos morts ?

Vos mortiers ont tant de fumée
Qu’il fait nuit dans ma grotte aimée,
D’éclats d’obus toujours semée !
Du jour j’ai perdu le tableau ;
Le soir, la vapeur de leur bouche
Me couvre d’une ombre farouche,
Quand je cherche à voir de ma couche
Les étoiles à travers l’eau.

Sœurs, à vous cribler de blessures
Espérez-vous un grand renom ?
Vos palais deviendront masures.
Ah ! qu’en vos noires embrasures
La guerre se taise, ou sinon
J’éteindrai, moi, votre canon.

Car je suis le Danube immense.
Malheur à vous, si je commence !
Je vous souffre ici par clémence,
Si je voulais, de leur prison,
Mes flots lâchés dans les campagnes,
Emportant vous et vos compagnes,
Comme une chaîne de montagnes
Se lèveraient à l’horizon !

Certes, on peut parler de la sorte
Quand c’est au canon qu’on répond,
Quand des rois on baigne la porte,
Lorsqu’on est Danube, et qu’on porte,
Comme l’Euxin et l’Hellespont,
De grands vaisseaux au triple pont ;

Lorsqu’on ronge cent ponts de pierre,
Qu’on traverse les huit Bavière,
Qu’on reçoit soixante rivières
Et qu’on les dévore en fuyant ;
Qu’on a, comme une mer, sa houle ;
Quand sur le globe on se déroule
Comme un serpent, et quand on coule
De l’occident à l’orient ! »

Victor Hugo (1802-1885), Les Orientales  (Juin 1828)


« Le Danube est sans aucun doute la plus importante des richesses naturelles de notre pays ; même si l’on ne prend en considération que l’aspect d’artère mondiale de navigation et de commerce. Maîtres de ses bouches, qui sont la porte de l’Europe vers l’Orient et la porte de l’Orient vers l’Europe; maîtres de 36 % de la superficie de son bassin total ; maîtres d’environ de la moitié de sa longueur navigable, y compris toutes les rivières qui coulent du Nord s’y jettent ; en tant que maîtres de tout cela nous sommes soumis en même temps, en tant que peuple, à la plus dure épreuve, parce que nous nous devons montrer que nous sommes capables, compétents, de remplir le rôle mondial dicté par cette situation géographique, tellement favorable mais qui implique tant de responsabilités. »

Grigore Antipa (1867-1944), Dunǎrea româneascǎ, The Romanian Danube, Le Danube roumain, Agenţia de Presǎ AGERPRES, Bucureşti, 2011

Grigore Antipa

photo source www.antipa.ro

Grigore Antipa est un naturaliste et océanographe roumain, spécialisé en écologie, en zoologie et en biologie marine, membre de l’Académie roumaine. Le Muséum national d’histoire naturelle de Bucarest porte son nom. C’est à lui que l’on doit la prise de conscience de l’exceptionnelle biodiversité que représente le delta du Danube et les premières mesures de protection de cet espace naturel.


« Le Danube, dont nous avons décrit le cours à l’article Allemagne, est le plus grand fleuve de l’Europe après le Volga ; il entre dans le royaume de Hongrie au dessus de Woltsthal1, et descend aussitôt au-dessus de Presbourg2 dans la plaine inférieure, qu’il traverse orientalement, en tournant un peu au Sud. Il forme l’île de Shutt3, baigne les comtés de Wieselbourg4, de Raab5, Komorn et Gran6, et sépare Pesth de Bude. Il redescend près de Weitzen7 dans la grande plaine, court au S. jusqu’à l’embouchure de la Drave, d’où il se dirige à l’E. Il quitte la grande plaine au-dessous de Neusatz8 et, grossi des eaux de la Czerna, il sort de la Hongrie au-dessous d’Orsova. Son cours est fort tranquille dans tout le royaume, excepté entre les montagnes du Bannat et de la Servie9, où son lit est resserré et sa pente très rapide. Il déborde assez souvent tous les ans à la fin de février ou au mois de mars, à cause du grand nombre de rivières dont il est grossi, Il couvre alors ses îles, et inonde le plat pays près de Kolotscha10, Baja, les frontières du Bfennat11, jusqu’au-delà du Pantschova12. La navigation et le commerce de ce fleuve sont fort considérables , et la pêche très importante. Son cours a 450 lieues13. »

William GUTHRIE (D’après le plan de), NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE, PHYSIQUE, POLITIQUE ET HISTORIQUE, Rédigée, depuis son origine (1800), jusqu’à ce jour, Par HYACINTHE LANGLOIS, DIXIÈME ÉDITION, ACCOMPAGNÉE D’UN ATLAS ÉLÉMENTAIRE DE l5 CARTES ENLUMINÉES. TOME PREMIER. PARIS,CHEZ HYACINTHE LANGLOIS, LIBRAIRE ET GÉOGRAPHE, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN, N° 12. MDCCCXIX

Hyacinthe Langlois (1771?-1835?), libraire-géographe, éditeur, cartographe, litographe

Notes :
1 Wolfsthal, commune frontalière autrichienne sur la rive droite du Danube
2 Bratislava, capitale de la Slovaquie
3 Žitný ostrov ou Île du seigle. Elle se situe actuellement en Slovaquie, entre Bratislava et Komárno, à la confluence du Váh et du Danube.
4 Moson-Magyaróvár, ville hongroise du Nord-Ouest
5 Györ, principale ville du Nord-Ouest de la Hongrie contemporaine
6 Esztergom (Hongrie)
7 Vác (Hongrie)
8 Novi Sad (Нови Сад), capitale de la Vojvodine
 serbe
9 Serbie
10 Kalocsa, petite ville de la Hongrie du Sud, aujourd’hui très célèbre pour son paprika
11Bannat ou Banat, aujourd’hui partagé entre la Roumanie, la Serbie et la Hongrie, véritable mosaïque ethnique
12Pančevo, ville de Serbie sur le Danube
13 Un lieu mesure 4, 82803 km


La sultane favorite

« N’ai-je pas pour toi, belle juive,
Assez dépeuplé mon sérail ?
Souffre qu’enfin le reste vive.
Faut-il qu’un coup de hache suive
Chaque coup de ton éventail ?

Repose-toi, jeune maîtresse.
Fais grâce au troupeau qui me suit.
Je te fais sultane et princesse
Laisse en paix tes compagnes, cesse
D’implorer leur mort chaque nuit.

Quand à ce penser tu t’arrêtes,
Tu viens plus tendre à mes genoux ;
Toujours je comprends dans les fêtes
Que tu vas demander des têtes
Quand ton regard devient plus doux.

Ah ! jalouse entre les jalouses !
Si belle avec ce cœur d’acier !
Pardonne à mes autres épouses.
Voit-on que les fleurs des pelouses
Meurent à l’ombre du rosier ?

Ne suis-je pas à toi ? Qu’importe,
Quand sur toi mes bras sont fermés,
Que cent femmes qu’un feu transporte
Consument en vain à ma porte
Leur souffle en soupirs enflammés ?

Dans leur solitude profonde,
Laisse-les t’envier toujours ;
Vois-les passer comme fuit l’onde ;
Laisse-les vivre : à toi le monde !
À toi mon trône, à toi mes jours !

À toi tout mon peuple – qui tremblez !
À toi Stamboul qui, sur ce bord
Dressant mille flèches ensemble,
Se berce dans la mer, et semble
Une flotte à l’ancre qui dort !

À toi, jamais à tes rivales,
Mes spahis aux rouges turbans,
Qui, se suivant sans intervalles,
Volent courbés sur leurs cavales
Comme des rameurs sur leurs bancs !

À toi Bassora, Trébizonde,
Chypre où de vieux noms sont gravés,
Fez où la poudre d’or abonde,
Mosul où trafique le monde,
Erzeroum aux chemins pavés !

À toi Smyrne  et ses maisons neuves
Où vient blanchir le flot amer !
Le Gange redouté des veuves !
Le Danube qui par cinq fleuves
Tombe échevelé dans la mer !

Dis, crains-tu les filles de Grèce ?
Les lys pâles de Damanhour ?
Ou l’œil ardent de la négresse
Qui, comme une jeune tigresse,
Bondit rugissante d’amour ?

Que m’importe, juive adorée,
Un sein d’ébène, un front vermeil !
Tu n’es point blanche ni cuivrée,
Mais il semble qu’on t’a dorée
Avec un rayon de soleil.

N’appelle donc plus la tempête,
Princesse, sur ces humbles fleurs,
Jouis en paix de ta conquête,
Et n’exige pas qu’une tête
Tombe avec chacun de tes pleurs !

Ne songe plus qu’aux vrais platanes,
Au bain mêlé d’ambre et de nard
Au golfe où glissent les tartanes…
Il faut au sultan des sultanes ;
Il faut des perles au poignard ! »

Victor Hugo,  Les Orientales   (XII), Octobre 1828


« Il entendait sa mère et son oncle régler son sort avec une cruauté inconsciente, tandis que, le front appuyé à la vitre, il regardait au bas de la falaise la Morava tenter avec peine, de faire pénétrer ses eaux vertes dans les flots boueux du Danube, ce Danube qui serait désormais la toile de fond de sa vie. Terrible Danube ! Oui il l’aimait. Que ne viens-tu de France, pensait-il. Si, du moins, l’on eût, de temps à autre, pu espérer voir passer, venant de cet occident prestigieux, des chalands ou des remorqueurs portant l’écusson tricolore ! Mais non, rien jamais que les couleurs autrichiennes et allemandes. Et les roumaines, avec cette bande jaune, comme une dérision, entre le bleu et le rouge. »

Vercors (1902-1991), La marche à l’étoile, Éditions Albin Michel, Paris, 1951


« Lorsqu’après 1871, je descendis le Rhin de Mayence à Rotterdam, j’eus l’impression que ce fleuve peut couler paisiblement ; ses luttes sont terminées, il n’a plus désormais qu’à laisser flotter au fil de ses eaux les ladies anglaises et les misses américaines qui notent au crayon, dans leur Baedecker, le roc de la Loreley, le Stolzenfels ou le Rolandseck… Mais lorsque j’ai descendu le Danube de Vienne à Galatz et que j’ai observé les passagers du bateau, où se trouvaient mélangés des Allemands, des Hongrois, des Serbes, des Roumains, des Turcs, des Russes, j’ai compris que là se jouerait encore une terrible tragédie, dont dépendra la paix de l’Europe. »
« Pensées et aphorismes d’Anton Rubinstein », Le Ménestrel n°8 du 25/02/1900

Anton Grigor’yevitch Rubinstein (1829-1894), compositeur, pianiste, chef d’orchestre et pédagogue éminent est né en Ukraine.


Hongrie

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

deux grands chevaux noirs
attelés à une carriole
traversent la route
deux mains blanches la guident

au loin
au bout des sillons
des hommes ramassent du bois
devant les maisons
des petits jardins se protègent de la plaine

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

dans la gare vit
un immense poêle en faïence jaune
dans le train les gens se racontent
jouent aux cartes, mangent du pain et du pâté
les contrôleurs portent des uniformes de généraux

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

derrière nous, La Forêt Noire
loin devant, La Mer Noire
derrière nous, l’Occident
loin devant, L’Orient

derrière nous Hölderlin et Novalis
loin devant Panait Istrati et Nâzim Hikmet
derrière nous, le piano
loin devant, le ney
et le fleuve laisse passer les hommes
qui ne savent plus chanter

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

une île
par où s’évader
deux mille huit cent soixante kilomètres
pour se jeter dans une mer fermée
mais le fleuve s’en moque
entre Buda et Pest
il respire et je m’envole

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

terre source
fleuve mer
détroit océan
planète univers

et mirador ?

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

Yvon Le Men (1953), « Hongrie », 1983, in Besoin de poème, Le Seuil 2006


« J’y étais poussé par mon goût du dépaysement : j’aimais à fréquenter les barbares. Ce grand pays situé entre les bouches du Danube et celles du Borysthènes, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer Intérieure, habitués aux paysages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. Il m’est arrivé là-bas d’adorer la déesse Terre, comme ici nous adorons la déesse Rome, et je ne parle pas tant de Cérès que d’une divinité plus antique, antérieure même à l’invention des moissons. Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe avait l’abondance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achevait ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables. Le froid d’un haut-plateau d’Espagne ne le cède à aucun autre, mais c’était la première fois que je me trouvais face à face avec le véritable hiver, qui ne fait dans nos pays que des apparitions plus ou moins brèves, mais qui là-bas s’installe pour de longues périodes de mois, et que, plus au nord, on devine immuable, sans commencement et sans fin.

Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieur des courants de traces aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures. La présence de cet ennemi impersonnel, presque abstrait, produisait une exaltation indescriptible, un sentiment d’énergie accrue.

Marguerite Yourcenar (1903-1987), Mémoires d’Hadrien


« Le train suit le cours du Danube. Pluie et grêle ont repris de plus belle. Le fleuve gît sur le ventre. Sa frange marécageuse noie les arbres au passage. C’est le fleuve de l’oubli. Le fleuve de la Papusza, la «Poupée», poétesse et chanteuse polonaise du XXe siècle :

Le temps des Gitans errants
Est depuis longtemps passé
Mais je les vois, brillants,
Forts et clairs comme l’eau

L’eau ne regarde pas en arrière
Elle fuit, s’en va toujours plus loin
Où les yeux ne la verront pas
L’eau qui vagabonde »
Papusza

Cité par Virginie Luc  dans son livre Journal du Danube


« Oï toi,  ô Marko de Prilep
A toi je donne l’épreuve en premier.
Toi en trois jours,
Tu auras à entasser des pierres
Jusqu’à atteindre les nuages.
Quant à toi, le preux arabe
Toi en trois jours, tu auras à creuser un canal
A le creuser pour amener le Danube
Et le faire passer devant Nikjup la grand’ville
Afin qu’il lave mes pavés de marbre.
Celui de vous qui terminera sa tâche le premier
Celui-là me prendra pour épouse. »
Par Dieu, l’Arabe noir
Fit venir ses trois cents esclaves
Pour creuser le canal et faire venir le Danube.
Quant à Marko, avec son savoir, à bâtir sa tour de pierres
Et dans Nikjup, à la mi-journée
Plus ne restait une seule pierre.
Marko alla sur le paisible Danube blanc
Alla au pays de Grande Valachie
Chez les Caravalaques, pays de Bogdan
Y trouva une pierre de neuf coudées,
La jette sur sa blanche épaule
Pour achever sa tour.
Elle n’y suffit point.
Marko nage dans le paisible Danube blanc
Et en face Semo son cher frère de sang
Dit de loin à Marko :
« Oï toi, ô Marko mon frère de sang
Ia jette-moi la pierre de neuf coudées
La vierge, par Dieu
Accueille déjà l’Arabe ! »

Marko jeta alors la pierre de neuf coudées
Et divisa le Danube en deux
Et sortit par la terre ferme… »

Épopée des Noces de Marko, chant épique de la tradition orale bulgare, traduction de Jean Cuisenier,  Jean Cuisenier, Les Noces de Marko, Le rite et le mythe en pays bulgare


Dans le delta à Sulina…

« À Sulina, nous avions accosté sur la rue principale. Sur le quai, une foule de gens attendait leurs proches. Le long de la strada Deltei poussaient des arbres et l’ombre s’y déployait. Dans le bar le plus proche, j’avais pris un café et m’étais assis sous un parasol. J’attendais que se fasse entendre en moi la conscience de la fin. Le fleuve se perdait dans la mer pour de bon et la terre, avec tous ses évènements, s’arrêtait là. On ne pouvait pas sortir d’ici par une autre route que celle empruntée pour venir. Je sentais que le temps, jusque-là dans les formes humaines, se répandait et retournait à sa forme originelle. Là, à Sulina, il était omniprésent comme l’humidité dans l’air. Il altérait les maisons et les bateaux, corrodait les visages et le paysage, les verres dans les bars et la marchandises dans les magasins. Il avait complètement consumé, rongé la délicate enveloppe des minutes, des heures et des jours, il avait pris possession de l’espace tout entier, de toutes les choses visibles et invisibles ainsi que des pensées humaines. »

Andrzej Stasiuk, Sur la route de Babadag, « Le delta », Christian Bourgeois Éditeur, Paris, 2007


 

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