Regards littéraires et d’écrivains voyageurs sur Budapest et le Danube à travers les siècles…

Budapest en ruine…

   « On y voit les palais que les princes habitaient mais qui sont presque tombés en ruine ; ce qui reste ne se soutient que par des appuis et sert de caserne aux soldats turcs qui, n’ayant pas une paie suffisante pour vivre, font faire aucunes réparations : aussi, pourvu que leur lit soit à couvert de la pluie et que leurs chevaux soient en un lieu sec, ils se mettent peu en peine du reste. Ils occupent seulement les rez-de-chaussée et abandonnent les appartements aux rats et aux belettes…
Les Turcs croient qu’il y a de la folie à bâtir une maison… mais en revanche ils sont magnifiques dans leurs jardins et dans leurs bains. »
Ogier Ghiselin de Busbecq (1522-1592), 1653 (?), in Monique Fougerousse, Hongrie, L’Atlas des Voyages, Éditions Rencontre, Lausanne, 1962

Buda et Pest ottomanes, Gravure de 1617

   « Bude est à la droite du Danube éloignée du fleuve d’environ une demi-heure de chemin. Dès que le Bacha eut eu avis de notre arrivée, il envoya son Écuyer avec des chevaux menés en main par des esclaves fort bien couverts pour nous conduire à la ville. Entre ces esclaves il y avait deux Parisiens, & nos Messieurs s’étant informés de leurs familles, offrirent inutilement pour leur liberté jusqu’à huit cents écus.
Nous demeurâmes douze jours à Bude avant qu’on pût avoir audience du Bacha qui était indisposé. Il nous envoyait tous les matins nos provisions de bouche, un mouton, des poules, du beurre, de ris, du pain avec deux sequins pour les autres menus frais, & le jour qu’il donna audience à Messieurs de Chapes & de Saint Liebau, ils lui firent présent d’une horloge de poche dont la boîte était couverte de diamants. Ce Bacha était un homme de belle taille & de bonne mine ; il les reçut fort civilement, & à leur départ pour Belgrade qui fut le quatorzième jour de leur arrivée à Bude, il leur envoya six Calèches avec deux Spahis pour les conduire, & ordre partout de les défrayer de la dépense de bouche, de quoi ils ne voulurent pas se prévaloir. »
Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689), Les Six voyages de Jean-Baptiste Tavernier, Écuyer Baron d’Aubonne, en Turquie, en Perse, et aux Indes, Suivant la copie, Imprimé à Paris. l’An 1679 (1692)

Jean-Baptiste Tavernier fut au service de l’aristocratie étrangère et au début de sa carrière, pendant 4 ans et demi, page du Vice-roi de Hongrie puis gouverneur de Raab. Il écrit son livre avoir traversé six fois la Turquie, la Perse et les meilleures parties des Indes dont les célèbres mines de diamants dont il semble avoir rapporté quelques pierres qu’il offrira à Louis XIV. Ces pierres viendront rejoindre d’autres pierres précieuses de la couronne du monarque français.

   « BUDE1, que les Allemands nomment Offen, est une Ville très-forte, située sur une montagne en deçà du Danube, avec un bon Château. Les Rois d’Hongrie y faisaient autrefois leur résidence ; elle est fort célèbre par ses Bains, les meilleurs  & les plus salutaires de tout le Royaume. Suivant mes Observations, elle est au 47. degré, 24. minutes de Latitude. »
MARSIGLI, Louis Ferdinand, Comte de (1658-1730), Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, 1744

Notes de l’auteur
1 Bonsini prétend que le nom de cette Ville vient des Budiciens, ancien peuple de Scythie, du nombre de ceux qui vinrent en Hongrie avec Attila. Mais Nicolas Ollaus lui donne une autre origine dans son Attila. Ce Tiran, dit-il, ayant commencé à bâtir un Château près du vieux Offen, appelé alors Sicambrie, voulut qu’on l’appela de son nom : mais son frère Buda, faisant peu de ses ordres , lui donna le sien.
Le même Auteur ajoute, que le nom Allemand Offen, lui a été donné à cause des Chaufours qu’il y avoit autrefois.
Les Turcs pillèrent cette ville & y mirent le feu en 1526 après la fameuse bataille de Mohatz. Soliman la prit aussi en 1541.

Frans Geffels (1624-1694), reconquête de Buda en 1686, Musée National Hongrois Budapest, photo droits réservés

« Le Danube coule majestueusement au bas d’un coteau assez élevé ; et c’est sans doute pour les meilleures raisons possibles que l’on a bâti la plus des villes, entre deux gorges adossées au fleuve qu’on n’aperçoit que du château. Le château de Buda est assez beau mais la ville est aussi laide que la vie y est chère… Il y a tout à gagner à descendre à l’est. »
Charles-Marie d’Irrumberry, comte de Salaberry (1766-1847), 1791

« Buda n’a ni fortifications ni portes. On entre dans la capitale de la Hongrie comme dans un village… »
« On connait peu les cafés dans la partie septentrionale du continent, mais au sud, ils sont le lieu de rencontre des gens… Cette ville (Pest) possède plusieurs bons cafés, mais à mon avis aucun café en Europe ne supporte la comparaison avec celui qui se trouve en face du pont de bateau. »
Robert Townson (1762-1827), naturaliste anglais, 1793 et 1798

J. et P. Schaffer, panorama de Buda et Pest depuis la colline aux roses, eau-forte et taille douce, fin XVIIIe

« On construit en ce moment une multitude de nouveaux bâtiments d’un bel aspect et bien ordonnés, de telle sorte que Pest va devenir avec le temps un petit Berlin, tant ses places sont grandes et ses rues spacieuses. »
Johann Centurius, comte de Hoffmannsegg (1766-1849), 1800

« On ne saurait imaginer contraste plus complet que celui qui oppose les alentours de Pest et ceux de Buda ; d’un côté c’est une étendue plate, dénudée, sablonneuse ; de l’autre côté, ce ne sont que collines et vallons, joliment émaillés de rochers et d’arbres… Le calme de Buda forme un vif contraste, avec l’activité grouillante de Pest… »
John Paget (1808-1892), 1835

A. Petrich et A. F. Richter, panorama de Buda et de Pest vu depuis le mont Gellért, eau-forte coloriée, 1819

La crue de 1838 ou le Danube en colère

« Cette année-là, après un hiver inhabituellement froid et enneigé, le Danube gèle sur les rives de Pest dès le 6 janvier ; à la fin de février, à la faveur d’une première vague de dégel, les bas quartiers de Buda dont inondés. Le 13 mars, malgré les barrages dressés sur les berges, les flots envahissent la cité de Pest jusqu’à la place des Franciscains. À dix heures du soir, les cloches des églises de Pest sonnent l’alarme. « Les faubourgs Joseph et François et les quais du Danube étaient déjà complètement inondés ; à tout moment, des maisons s’écroulaient, ensevelissant dans leurs ruines bêtes et gens, qui n’avaient pu trouver de barques de secours. » Puis les eaux boueuses envahissent le quartier de Lipótváros où les barrages de fortune cèdent les uns après les autres. Le centre de Pest est recouvert par deux mètres d’eau. Il faut attendre le 18 mars pour que l’eau se retire. Sur les 4 254 maisons que compte Pest, plus des deux tiers sont détruites par la crue. »
Catherine Horel, Histoires de Budapest, Éditions Fayard, Paris, 1999

« Tandis que Buda demeurera un mémorial de la guerre et de l’oppression plein de symboles qui évoquent des combats, des batailles et une époque où la Hongrie ne connaissait pas encore sa propre force morale, Pest ne fera que grandir en éclat, et ses quais et ses grands magasins s’emplir des richesses d’un pays fertile. »
Miss Pardoe (1804-1862), The City of the Magyar or Hungary and its Institutions, 1840, poétesse, nouvelliste, historienne et voyageuse anglaise

   « Pest vous éblouit par la magnificence et le luxe de ses édifices. À force d’efforts, d’intelligence, de patriotisme, les Hongrois ont créé une véritable capitale qui, sous plus d’un rapport, est plus belle que Vienne. Les étalages des magasins sont arrangés ici avec bien plus de goût et bien plus d’art.  Les boutiques de chaussures sont des fééries. Oh ! Les jolis pieds qu’il faut avoir pour chausser ces pantoufles doublées de satin rose. Avec ces bottines à hauts talons, travaillées comme des objets d’art, qu’on fait vite du chemin dans le coeur des hommes… »
Victor Tissot (1845-1917), 1880, in Monique Fougerousse, Hongrie, L’Atlas des Voyages, Éditions Rencontre, Lausanne, 1962

F. Jaschke, Óbuda vu depuis l’île Marguerite, aquarelle, 1825

« Pesth fut, à l’origine, une colonie bulgare. Composée de maisons éparses dans la vaste plaine, au ras des eaux, n’ayant aucun des moyens de défense de sa rivale de l’autre rive qui se fortifiait sur sa colline, elle ne fut longtemps qu’une inconsistante agglomération qu’emportaient tour à tour et les crues du Danube et les flots des peuples envahisseurs. Ce ne fut qu’après que la Hongrie eut conquis le calme des temps modernes qu’elle put commencer à se développer… il faut reconnaître qu’elle a joliment rattrapé le temps perdu !
Pesth est la ville moderne, brillante, fiévreuse, tourbillonnante; Bude est la cité du passé et des souvenirs, calme et triste. Budapesth est la métropole hongroise en laquelle un grand peuple concentre à la fois et ses souvenirs et sa vie… »
Pierre Marge, Voyage en automobile dans la Hongrie pittoresque, « La Hongrie des Hongrois », Librairie Plon, Paris, 1910

« Pourquoi parlerais-je de Budapest puisque je ne l’ai pas comprise, puisque je ne l’ai pas aimée ? Elle me parut comme une lèpre sur un corps de déesse. Il faut monter sur la citadelle pour voir l’irréparable de cette ville manquée. Autour de soi, c’est un vibrant organisme de monts, palpitant. Un épanchement généreux de fluide nacreux monte lentement de la plaine. Le Danube encercle les monts, les condense en un puissant corps qui regarde en face l’étendue sans bornes. Mais sur cette plaine s’étend une lente fumée noire où disparaît le réseau des rues. Huit cent mille habitants se sont rués là en cinquante ans. Et le désordre, sous des formes pompeusement trompeuses, a rendu cette ville suspecte. D’aucuns admirent l’immensité des bâtiments publics. Je ne le puis, choqué d’emblée par l’étalage de styles divers et opposés. Ils bordent le fleuve mais ils ne s’entendent pas pour lui faire un cortège harmonieux. Sur la hauteur, un palais monstrueux s’accote à une église ancienne restaurée récemment.
Cependant, sur ce même mont, plus près de la citadelle, des masures anciennes sont comme une floraison parmi les acacias. Demeures simples, elles s’unissent par des murs d’où jaillissent les arbres. Elles naissent naturellement sur ce terrain mouvementé. Nous sommes restés des heures sur ce mont paisible à guetter s’allumer sur Taban envahi par la nuit les petites lumières des veillées. Le calme était grand. Tout à coup s’éleva une lente et ineffablement triste mélopée. C’était un saxophone ou un cor anglais ; j’écoutais avec plus d’émotion qu’on entend le berger flûter son vieux chant quand Tristan se meurt. Étrange consonance grandiose dans la nature assoupie. »
Le Corbusier (1887-1965), « Le Danube », Voyage d’Orient, 1910-1911″

« Une grande masse d’eau mouvante entre deux villes, l’une toute plate, couchée au bord du fleuve, l’autre debout, escaladant de ses toits, de ses clochers, de ses jardins, les collines de Buda. »
André Dubosc (1866-1935), 1913

Miklos Barabas (1810-1898), la construction du Pont aux chaines (1843) et le pont de bateaux amovible vus depuis Buda.

Budapest et le Danube…
« De ma fenêtre, je voyais le Danube, à midi, en feu comme un fleuve de naphte, traverser des grands ponts majestueux aux noms augustes ; j’étais réveillé le matin par les sirènes des blancs bateaux, pavoisés et pleins à sombrer d’une foule avide de bains, de soleil et de courses dans les bois. Plus vertes que les feuilles, les grosses coupoles ventrues, bulbeuses, des églises, émergeaient de l’horizon. Ce Danube est un fleuve grand comme le Mississipi ou le Potomak ; ce n’est pas un de ces petits fleuves européens comme la Tamise ou la Seine, des rivières à peine, sur le dos desquelles tout le monde grimpe avec irrévérence, comme sur le dos d’un animal domestique : le Danube porte avec dignité et sans déchoir ses touristes, comme une mer.

La pâtisserie Gerbaud, Vörösmarty tér, fondée en 1858

J’étais arrivé à Budapest en cette courte saison qui est entre l’hiver et l’été, si courte qu’on peut à peine la nommer le printemps., En effet, aussitôt la glace cassée, aussitôt abattus les vents de Galicie, la chaleur arrive, saharienne, chaleur de la pleine hongroise qui roussit tout, sauf quelques bouquets d’acacias émergeant de l’immense plaine à blé. Budapest, au fonds d’une cuvette boisée, bien qu’arrosée et abritée, n’échappe pas à cet embrasement général. En quelques jours, l’on quitte le voisinage des poêles de porcelaine pour aller s’étendre sur les plages artificielles de l’île Sainte-Marguerite, respirer sur les hauteurs du golf, d’où l’on voit le fleuve se perdre dans la platitude infinie de ces terres noires, que dominent les silos, ces élévateurs de grains, qui ne finiront qu’aux rivages de la mer Noire. En quelques heures, le Kovacz, le New York, l’Ungaria, tous les restaurants de Pest, et même Gerbaud, la plus célèbres des pâtisseries de l’Europe centrale, – sont désertés, et c’est vers le Pesth d’été, vers le Spolarich, vers le Sanatorium, vers le Restaurant champêtre, à volets verts, de la tour Elisabeth qu’il faut aller. Autour du cymbalum comme autour d’un cercueil, des musiciens debout et affligés semblent veiller le cadavre d’un temps qui s’est enfui, et on se rappelle que le Danube compte plus de suicidés qu’un autre fleuve…, Seules, les porteuses de pain, à robe courte, si alertes avec leur petit bonnet blanc, égayent ces lieux de plaisirs. Elles vendent leurs petits pains avec des airs complices, comme une friandise défendue. Avec l’été, une génération hongroise nouvelle sportive, athlétique, rasée à l’américaine, qui n’a pas connu la guerre si lointaine déjà, envahit les plages, plonge dans les eaux sulfureuses, dans les vagues artificielles, ou dans le Danube du haut des tremplins et s’entraine pour les championnats de water-polo. La Hongrie est mutilée mais ses fils et ses filles poussent, de toutes leurs forces. »
Paul Morand (1888-1976), « Carnets d’Europe centrale, Budapest », in ENTRE RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, Paris, 2011

 L’hotel Gellért avec ses célèbres bains, photo © Danube culture, droits réservés

« Sur l’île Marguerite, au lieu d’un bock de bière,
Je savourais, me promenant,
Un simple yaourt. Combien m’es-tu chère,
Avec ton doux feuillage au tendre bercement,
Mon île Marguerite, et tes prix raisonnables
Qui font que les soucis
Deviennent supportables !

Tel le chat dans la chaleur guettant les souris,
Moi je guettais sur l’île Marguerite
Les moindres tremblements
De la feuille la plus petite
Les moindres mouvements
Des plus infimes pousses.

Le goût de l’air depuis longtemps
Était celui d’une vieille bière sans mousse.
Pour me rafraîchir je sortis.
Sous les « Hoch » et les « Heil ! » qu’aussitôt j’entendis,
Lâchés chacun d’une rauque secousse,
J’aperçus soudain le visage cubique,
D’un beau rouge de brique,
De maint Wotan cagneux ! Et des choeurs d’artisans
Du Mecklembourg, âprement insolents,
Hurlaient, c’était immonde,
Hurlaient tous aussi fort
Que si les gaillards eussent été seuls au monde :
Leur grand rêves d’empire prenaient corps,
Ils entendaient le vivre !
Ils s’en louaient !
Vêtus de smoking bruns, les musiciens jouaient.
Mais pourquoi ? Pour quelle nation assez ivre ?

Qu’elle réponde donc, la haute autorité,
Qui se fiche bien de notre tranquillité !
Surpris, oh, je l’ai bien été !
Mais pourquoi diable, aussi, ai-je pensé bien vite,
Pourquoi m’en aller fourrer sur l’île Marguerite ! »

   Attila Jozsef (1905-1937), « L’île Marguerite »,  Aimez-moi, L’Oeuvre poétique, Phébus, Paris, 2005, édition réalisée sous la direction de Goerges Kassai et Jean-Pierre Sicre

L’île Marguerite, 1928

« C’était un bel octobre ensoleillé ; les effluves d’automne qui montaient de l’eau attiédie purifiaient l’air enfumé de la ville et, parfois, les rousses collines de la rive de Buda saluaient la rive de Pest de leur odeur de feuilles mortes. Lorsque s’allumaient les réverbères, les eaux du Danube se mettaient à bercer leurs reflets couleur de lune, et le souffle de la brise les effilochait en minces lueurs dorées qui, chevauchant des vagues à peine perceptibles, allaient se perdre entre les deux rives. »
Il faisait chaud. Une petite brise se levait de temps à autre, entrainant l’odeur de l’eau jusque dans le logis, depuis le Danube qui scintillait sous la fenêtre. Entrait encore la chaude odeur de poix des trottoirs fondant au soleil et les vapeurs d’essence des voitures roulant au dehors. Du linge frais lavé séchait sur une corde tendue dans la pièce donnant gaiement la réplique à l’odeur de l’eau et du soleil envoyé par le fleuve. »
Tibor Déry, (1894-1977), Niki, L’histoire d’un chien, traduit du hongrois par Ladislas Gara [Imre Lazslo], Les éditions Circé, Belval, 2011

« Il est émouvant de traverser un samedi soir les rues de la ville. Du plus luxueux des restaurants à la mode comme du plus sordide bouge où se réfugient les débardeurs, une même mélodie s’élève vers le ciel nocturne. Des voix viriles la portent sur leurs vibrations profondes et clament la même complainte. On dirait d’une voix immense qui lance vers la nue un grand appel désespéré. La musique hongroise semble se fondre en un hymne unique où toutes les voix répètent les mêmes accords, entonnés sur le même rythme.
Tous ces musiciens, tous ces chanteurs, tous ceux qui les écoutent communient sous les espèces de la mélodie et du rythme dans une même pensée nationale.
Le Hongrois chante quand il est triste. Il passe sa peine à l’exhaler dans son chant, c’est-à-dire à la fondre dans la grande complainte commune où son peuple entier a exprimé sa révolte ou son espoir depuis plus de mille ans.
Les mélodies qui chantaient la tristesse du Kuruc disent aujourd’hui sur les mêmes paroles, dans la gorge du citadin du vingtième siècle, comme dans celle du paysan, la même douleur. Les causes de la tristesse ont varié , le caractère du chagrin n’a pas varié. Dans la musique se conserve la continuité du tempérament national. Et en réalité ce n’est pas son affliction d’avoir été vaincu par l’Allemand, le Turc, l’Europe coalisée de 1918, qui s’exprime dans le chant hérité des ancêtres.C’est une peine plus profonde, celle d’être Hongrois. D’avoir été le Hongrois de Mohács, celui de Világos comme celui de Trianon. D’avoir été vainqueur du Turc, vainqueur de l’Allemand ou du Slave et vaincu par l’Europe ingratze, de s’être fait une patrie et de rester quand même un sans-patrie dans une Europe hostile où il est abandonné par sa race, par ses parents, par ses anciens alliés, d’être à la fois sédentaire et errant, de vouloir la paix et d’être harcelé par la guerre, de vouloir vivre et d’être menacé de mort.
La musique rappelle au Hongrois ce qu’il est. Elle lui fait revivre sa grandeur et sa misère. Elle est la forme symbolique où se manifeste le plus authentiquement la Hongrie.
Le public occidental ne connaît guère de la musique hongroise que quelques fragments qu’il ne sait pas toujours relier entre eux. En dehors de quelques auditions de Tsiganes, il n’a qu’en de rares occasions le moyen d’entendre des récitals ou des concerts de compositeurs comme Kodály, Dohnányi, Hubay, etc. Les oeuvres qui lui sont présentées sont surtout des compositions savantes, en partie inspirées par la technique des grands musiciens européens. Si grand que soit le mérite de ces oeuvres, elle ne donne aucune idée de ce qu’est la musique du Hongrois moyen. Mais ici encore, il convient de remarquer que les compositeurs hongrois même les plus européanisés ont toujours été dominés par la préoccupation de produire des oeuvres s’inspirant des motifs ou des éléments de la musique nationale plus particulièrement de la vieille musique paysanne. Leur mission a été d’exprimer en langage musical moderne la musique chantée par le paysan ou le soldat. De Liszt à Bártok, aucun n’y a failli. La production musicale hongroise est ainsi marquée d’une succession d’oeuvres comme la Rapsodie hongroise ou le Psalmus Hungaricus, sans parler des danses, des opéras, et toutes ces autres oeuvres où la musique occidentale s’allie à la complainte du Kuruc ou à la romance du berger de l’Alfold.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que le public hongrois, avec la culture musicale qui le caractérise, sait apprécier aussi les grands chefs-d’oeuvres de la musique étrangère. Wagner a été joué à Budapest avant d’avoir obtenu de figurer régulièrement sur le répertoire allemand, Berlioz, qui a emprunté à la musique nationale hongroise la fameuse marche des cavaliers de Rákóczi, a été fêté en Hongrie alors qu’on l’ignorait en France. Aujourd’hui, nos virtuoses et nos compositeurs reçoivent là-bas, un accueil enthousiaste. Moi-même, je me rappelle les folles ovations décernées par une salle délirante à notre vieux maître Vincent d’Indy.
Mais le public des salles de concert ou d’opéra est en Hongrie comme en France une élite privilégiée. Son goût peut être des plus sûrs, il ne préjuge en rien de l’attitude du reste de la nation envers la musique. Ce qu’on vient de lire plus haut montre qu’en Hongrie, la musique, devenue une institution nationale, est la forme d’expression universelle et la plus authentique de la grande pensée de tout le peuple. »
Aurélien Sauvageot (1897-1988), Souvenirs de ma vie hongroise, Collège Eötvös József ELTE – Institut Français de Budapest, 1988
Linguiste distingué, fondateur de la Revue des Études finno-ougriennes.

« Si on me demandait ce que la Hongrie a d’exceptionnel, je répondrais : Budapest. C’est une ville intelligente. »
Györgi Konrad (1933), 1988

« C’est au milieu du pont Margit que l’on découvre Budapest dans toute sa splendeur : à l’est le parlement et l’animation de Pest, puis au sud, l’enfilade des ponts et, à l’ouest, les hauteurs du Buda: le mont Gellért et sa citadelle, la colline du château et l’église Saint-Mathias, et les treize autres éminences de la ville. Ce panorama résume l’histoire de la cité : un site exceptionnel, animé par un acteur non moins majestueux, le Danube. Avant la construction des ponts, il était impossible de le traverser pendant une bonne partie de l’hiver en raison des blocs de glace qu’il charriait ; de nos jours encore, il est fréquent qu’il gèle en surface. Contrairement à la légende, il n’est jamais bleu, mais se pare de mille couleurs suivant les saisons : gris-vert durant l’été et jusqu’à l’automne, il passe l’hiver en gris-blanc et s’habille de jaune au printemps. »
Catherine Horel (1966), Histoire de Budapest, Éditions Fayard, Paris, 1999

« Budapest est la plus belle ville du Danube ; savante auto-mise en scène, comme Vienne, mais avec un contenu plus substantiel et une vitalité qui fait défaut à sa rivale autrichienne…

« L’éclectisme de Budapest, le mélange des styles qui la caractérise, fait penser, comme toute Babel actuelle, à un avenir éventuel où grouilleraient les survivants de quelques catastrophe. Tout héritier des Habsbourg est un véritable homme du futur, parce qu’il a appris, bien avant les autres, à vivre sans futur, dans une constante discontinuité historique, c’est-à-dire à survivre au lieu de vivre. Mais le long de ces splendides boulevards, dans un monde si animé, si raffiné, où ne transparaît pas la mélancolie des pays de l’Est, même la survie est aimable et séduisante, magnanime et peut-être, par moments, presque heureuse. »
Claudio Magris, « Une glace à Budapest », in Danube, collection « L’arpenteur », Éditions Gallimard, Paris, 1988

Le « Budavári Palota » ou château de Buda sur la rive droite du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

« Je reviens de Budapest, où je me rends régulièrement depuis quelque trente ans : c’est une des rares belles villes européennes qui aient échappé aux deux fléaux de notre temps : 1° la pollution par le tourisme de masse ; 2° la spéculation immobilière. Le premier de ces fléaux a ravagé Prague, Florence, Venise. Le second a détruit Bruxelles, maint quartier de Bâle, de Paris. Budapest, comme on sait, est fait de la réunion de Buda, vieille colline baroque aux jolies rues tortueuses et pittoresques, et de Pest, grande ville qui s’est développée dans les années 1880, après que la Hongrie eut pris son indépendance. Buda, Prague en miniature, connaît le sort de Prague : c’est devenu un ghetto touristique, pour hordes qui se traînent derrière un parapluie. Pest, qui possède moins de charme immédiat, mais beaucoup plus de caractère et de force, a conservé tout ce qui faisait son prix. Par quel miracle ce qu’on a saccagé ailleurs reste-t-il ici préservé ?
En 1983, tout était gris, presque noir de saleté et d’abandon, tout était délabré, au bord de la ruine. Le régime communiste laissait dépérir les magnifiques immeubles Sécession, Art Nouveau, Art Déco. Il ne les a pas détruits, comme eussent fait des promoteurs privés. L’État communiste, qui en était propriétaire, n’avait aucun profit à tirer de leur démolition. Il les a donc laissé vivre, il les a sauvés du second fléau. Il suffisait, après la chute du communisme, de les rénover pour leur faire retrouver leur splendeur, et c’est ce qui a été fait, sous l’impulsion d’investisseurs étrangers assez intelligents pour réhabiliter de l’ancien magnifique plutôt que de construire du neuf banal ou hideux.
L’exemple le plus spectaculaire est l’immeuble dit « Gresham », qui s’élève, sur les rives du Danube, au bout du pont des Chaînes. Construit en 1906 par Zsigmond Quittner, il abritait autrefois
une compagnie d’assurances britanniques, puis, pendant l’ère communiste, des logements pour les citoyens. Faute d’entretien, il tombait en ruine, quand une entreprise canadienne le racheta pour le transformer en hôtel de luxe. La merveilleuse façade, comme d’un énorme palais aux dômes parsemés d’étoiles, a été conservée intacte, ainsi que le hall, immense verrière aux formes délicieusement tarabiscotées propres à l’Art Nouveau.
Le principal créateur de cette époque a été Ödön Lechner, dont les deux œuvres majeures, la Caisse d’épargne de la Poste et le musée des Arts décoratifs, restaurés eux aussi, offrent une débauche d’ornements sculptés, de tuiles colorées, de motifs en céramique, étourdissantes fantaisies qui introduisent dans l’architecture, genre d’habitude austère, un élément nouveau, la gaieté. Occasion de rappeler que Budapest, de toutes les villes d’Europe centrale, est la seule qui, par ses cafés, sa cuisine, ses vins, ses gâteaux, ses bains, sa musique, ait gardé quelque chose de la Belle Époque, ce sens du jeu, de la fête, qui a déserté Vienne comme Prague. Budapest, ou le bonheur retrouvé. »
Dominique Fernandez (1929), Art/Passions, Revue suisse d’Arts et de Culture, 10 mai 2012 

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour mai 2022 

Le Parlement hongrois sur la rive gauche (Pest), photo © Danube culture, droits réservés

Bratislava (Presbourg ou Poszony) en quelques dates…

5000 av. J.-C. : des fouilles archéologiques ont permis d’établir la preuve de la présence d’un peuplement sur le territoire de Bratislava à l’époque néolithique.

3000-2000 av. J.-C. : fin du Néolithique. Édification de hameaux fortifiés sur les emplacements du château et de Devín.

1800-700 av. J.-C. : Âge de bronze (700-400 av. J.-C). : première période de l’Âge de fer, fin de l’ère de la civilisation dite de Hallstatt

400-300 av. J.-C. : Âge de fer inférieur, culture celte

100-58 av. J.-C. : construction de sites celtes sur Bratislava et Devín

IIe siècle av. J.-C. : la tribu celte errante des Boïens construit un oppidum à l’emplacement de la vieille ville et un village fortifié sur la colline du château.

20 av. av. J.-C. : conquête du territoire par les armées romaines. La région de Bratislava devient la frontière entre l’empire romain et les tribus germaniques.

Ier siècle ap. J.-C. : les armées romaines édifient la forteresse militaire de Gerulata sur la rive droite du Danube, à l’emplacement actuel de Bratislava-Rusovce. Cette forteresse appartient au système de défense du « Limes romanus ».

IIe siècle ap. J.-C. : expéditions militaires romaines contre les tribus germaniques

280 : l’empereur romain Probus (232-282), né à Sirmium, aujourd’hui Sremska Mitrovica, en Vojvodine serbe, capitale de la Pannonie romaine, donne son accord pour que l’on cultive la vigne dans la région du Danube.

378 : attaques des Visigoths contre Gerulata. Les armées romaines abandonnent la forteresse.

Ve siècle : période de migrations et d’affrontements, conflits entre les Huns, les Ostrogoths, les Gépides, les Hérules et les Lombards

Ve-VIe siècles : arrivée de tribus slaves dans la région de Bratislava

623-658 : empire de Sámo : ses armées défont celles du roi franc Dagobert Ier en 631

791-796 : défaites et départ des Avars battus par Charlemagne qui leur fit une guerre impitoyable.

833 : naissance du royaume slave de la Grande-Moravie

863 : arrivée de Cyrille (Constantin) et Méthode en Europe centrale à l’invitation du prince Ratislav de Grande-Moravie (?-870)

864 : le château de Devín est mentionné dans les chroniques médiévales Les Annales de Fulda comme la résidence principale du prince Ratislav.

871-894 : règne de Svatopluk (840-894) qui agrandit la Grande-Moravie

907 : début de la disparition de la Grande-Moravie. Première mention écrite de Bratislava dans les Annales de Salzbourg

1000 : naissance du royaume de Hongrie. Le roi Étienne (vers 975-1038) règne sur celui-ci depuis le château de Bratislava.

1042-1052 : l’empereur germanique Henri III le Noir (1017-1056) attaque la ville et le château.

1189 : troisième croisade

1241-1242 : attaque des Tatars

1291 : le roi de Hongrie André (Árpád) III (1265-1301) donne à Bratislava son statut de ville et lui octroie des privilèges.

1387 : Sigismond de Luxembourg (1368-1437), fils de Charles IV de Bohême, est couronné roi de Hongrie en 1387. La ville et le château connaissent un développement important sous son règne.

1405 : Bratislava devient une ville royale libre.

Plan de Bratislava, 1438

1465 : le roi Mátyás Hunyadi, surnommé Mathias Corvin (1443-1490) fonde l’Université « Academia Istropolitana ».

1491 : accord entre le roi de Hongrie Vladislas Jagellon (1456-1516) ) et l’empereur germanique Maximilien Ier (1459-1519) pour léguer la couronne hongroise aux Habsbourg.

1499 : grand incendie de Bratislava. Le congrès des États de Bohême se réunit à Bratislava.

1526 : Mort à Mohacs dans une grande bataille contre les Turcs de Louis II de Hongrie (1506-1526). Le royaume de Hongrie devient possession des Habsbourg. Les Turcs conquièrent Buda et occupent une grande partie de la Hongrie. Ils assiègent Bratislava sans la prendre.

1536 : Bratislava devient la capitale du royaume de Hongrie.

8 septembre 1563 : couronnement de Maximilien II de Habsbourg (1527-1576) à Bratislava comme roi de Hongrie et de Croatie. Tous les rois de Hongrie seront couronnés à Bratislava de 1563 jusqu’à 1830 soit en tout 11 souverains et une reine (l’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse).

1590 : un gigantesque incendie détruit une grande partie de la ville.

1619-1621 : la ville est occupée par les armées du prince calviniste et roi élu de Hongrie Gabriel Bethlen (1580-1629). Défaites par les troupes impériales, elles quittent la ville.

1683 : défaite des armées ottomanes venues assiéger Vienne. Bratislava vient vient en aide à l’empire autrichien dans sa lutte contre les insurgés.

1699 : le tsar russe Pierre le Grand se rend en visite à Bratislava.

1720 : première publication du journal « Nova Posoniensia »

1713-1714 : importante épidémie de peste

1741 : couronnement à Bratislava de Marie-Thérèse de Habsbourg (1717-1780)

Bratislava avant la démolition de ses remparts, plan du XVIIIe siècle, sources Bibliothèque Nationale Slovaque, Bratislava

1775 : Marie-Thérèse donne l’ordre de démolir les remparts de la ville.

1781 : patente de tolérance de l’empereur Joseph II de Habsbourg (1741-1790)

1785 : la ville affiche une population de 31 710 habitants, c’est la ville la plus peuplée de tout le royaume hongrois.

1805 : La ville est occupée par les armées napoléoniennes. Signature au Palais primatial de la paix de Presbourg entre Napoléon et François II d’Autriche.

1809 : nouvelle attaque de la ville par les armées napoléoniennes. La forteresse de Devín est détruite.

1811 : un incendie ravage le château et de nombreuses maisons.

1830 : dernier couronnement d’un roi à la cathédrale Saint-Martin de Bratislava (Ferdinand V de Habsbourg, 1793-1875)

 

1840 : mis en service du premier chemin de fer tracté par des chevaux, de Bratislava à Svatý Jur qui sera prolongé ultérieurement jusqu’à Trnava.

1847 : dernière session de la Diète hongroise à Bratislava. Ľudovít Štúr (1815-1856) présente la requête de réintroduire le slovaque comme langue d’enseignement dans les écoles primaires.

1848 : Ferdinand V signe à Bratislava les lois sur l’abolition du servage. L’empereur Ferdinand abdique et intronisation de son neveu François-Joseph (1830-1916). Le centre politique est transféré de Bratislava à Budapest.

1869 : la population de Bratislava atteint 46 540 habitants.

1844 : début de l’éclairage électrique, construction du premier réseau téléphonique

1886 : construction de l’opéra selon les plans des architectes viennois F. Fellner et H. Hellmer. Inauguration le 22 septembre 1886 avec l’opéra du compositeur hongrois Ferenc Erkel « Bánk Bán ».

1891 : construction et inauguration du premier pont fixe sur le Danube à Bratislava

1895 : mise en service du premier tramway électrique

1900 : la ville a une population de 61 537 habitants (Allemands : 58%, Hongrois : 31%, Slovaques : 16%, Juifs : 2%)

1913 : incendie dans le quartier sous le château

1918 : proclamation de la République tchécoslovaque

1919 : ralliement de Bratislava à la République tchécoslovaque, fondation de l’Université Comenius

1920 : création du Théâtre national slovaque

1938 : accords de Munich : proclamation de l’autonomie de la Slovaquie

1939 : proclamation de l’État slovaque, appelé ultérieurement République slovaque sous la protection de l’Allemagne nazie. De nombreux juifs de Bratislava et de Slovaquie seront alors déportés.

1944 : soulèvement national slovaque

1945 : libération de Bratislava par les armées soviétiques et roumaines

1946 : la population de la ville atteint 191 354 habitants Expulsion des Allemands de Slovaquie, transfert de Slovaques de Hongrie en Slovaquie et de Hongrois de Slovaquie en Hongrie.

1947 : exécution de l’ancien président de la République slovaque pro nazi Jozef Tiso (1887-1947).

1948 : prise du pouvoir par les communistes

1959 : création de la Galerie de la ville de Bratislava

1960 : inauguration du mémorial de l’Armée rouge à Slavín

1967 : avènement de l’aile réformiste du parti communiste emmenée par Alexander Dubček (1921-1992)

Août 1968 : invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, signature de la loi sur la création de la Fédération tchécoslovaque

1969 : Bratislava devient la capitale de la République socialiste slovaque.

1971 : époque de la « normalisation ». Le grand Bratislava est créé par la réunion des villages avoisinant avec la capitale. Début des procès et des poursuites contre les communistes réformateurs et les anti-communistes.

1972 : achèvement de la construction du deuxième pont sur le Danube à Bratislava

1981 : début de la construction du quartier de Petržalka, la plus grande cité slovaque

1984 : Bratislava atteint une population de 400 000 habitants.

1985 : achèvement du Pont des Héros de Dukla (aujourd’hui pont du port)

1988 : manifestations aux bougies, action de résistance pacifique des catholiques contre le pouvoir communiste

1989 : chute du régime communiste 1990 : première visite en Slovaquie du pape Jean-Paul II

1992 : mort tragique des suites d’un accident (?) de voiture près de Humpolec en Bohême d’Alexandre Dubček (1921-1992)

1993 : partition de Tchécoslovaquie, création de la République slovaque dont Bratislava devient la capitale.

1995 : fin de la reconstruction du Palais Grassalkovic qui devient le siège du Président de la République slovaque. Le pape Jean-Paul II donne sa bénédiction solennelle à la Slovaquie depuis la cathédrale Saint-Martin lors de sa deuxième visite.

1997 : la reconstruction de la place centrale est achevée.

1999 : la conférence des rabbins européens a lieu à Bratislava.

2000 : réinstallation des cloches dans la tour de la cathédrale Saint Martin

2002 : la reconstruction à l’identique du bâtiment baroque attenant au château est achevée ainsi que la reconstitution de la place Hviezdoslavovo námestie.

2003 : troisième visite du pare Jean-Paul II

2004 : adhésion de la Slovaquie à l’Union Européenne et à l’Otan

Notes :
1 Né à Tours de parents protestants Louis Dutens émigre en Angleterre. Diplomate britannique, écrivain, philologue, historiographe, numismate et grand voyageur il publie son « Itinéraires des routes les plus fréquentées, ou Journal d’un voyage aux villes principales de l’Europe en 1768, 1769, 1770 et 1771 »

Belgrade, capitale de la Serbie et ville des contrastes

 Regards sur Belgrade…

« Belgrade et Semlin sont en guerre.
Dans son lit, paisible naguère,
Le vieillard Danube leur père
S’éveille au bruit de leur canon.
Il doute s’il rêve, il tressaille,
Puis entend gronder la bataille,
Et frappe dans ses mains d’écaille,
Et les appelle par leur nom.

Allons, la turque et la chrétienne !
Semlin ! Belgrade ! qu’avez-vous ?
On ne peut, le ciel me soutienne !
Dormir un siècle, sans que vienne
Vous éveiller d’un bruit jaloux
Belgrade ou Semlin en courroux !

Hiver, été, printemps, automne,
Toujours votre canon qui tonne !
Bercé du courant monotone,
Je sommeillais dans mes roseaux ;
Et, comme des louves marines
Jettent l’onde de leurs narines,
Voilà vos longues couleuvrines
Qui soufflent du feu sur mes eaux !

Ce sont des sorcières oisives
Qui vous mirent, pour rire un jour,
Face à face sur mes deux rives,
Comme au même plat deux convives,
Comme au front de la même tour
Une aire d’aigle, un nid d’autour.

Quoi ! ne pouvez-vous vivre ensemble,
Mes filles ? Faut-il que je tremble
Du destin qui ne vous rassemble
Que pour vous haïr de plus près,
Quand vous pourriez, sœurs pacifiques,
Mirer dans mes eaux magnifiques,
Semlin, tes noirs clochers gothiques,
Belgrade, tes blancs minarets ?

Mon flot, qui dans l’océan tombe,
Vous sépare en vain, large et clair ;
Du haut du château qui surplombe
Vous vous unissez, et la bombe,
Entre vous courbant son éclair,
Vous trace un pont de feu dans l’air.

Trêve ! taisez-vous, les deux villes !
Je m’ennuie aux guerres civiles.
Nous sommes vieux, soyons tranquilles.
Dormons à l’ombre des bouleaux.
Trêve à ces débats de familles !
Hé ! sans le bruit de vos bastilles,
N’ai-je donc point assez, mes filles,
De l’assourdissement des flots ?

«Une croix, un croissant fragile,
Changent en enfer ce beau lieu.
Vous échangez la bombe agile
Pour le Coran et l’évangile ?
C’est perdre le bruit et le feu :
Je le sais, moi qui fus un dieu !

Vos dieux m’ont chassé de leur sphère
Et dégradé, c’est leur affaire :
L’ombre est le bien que je préfère,
Pourvu qu’ils gardent leurs palais,
Et ne viennent pas sur mes plages
Déraciner mes verts feuillages,
Et m’écraser mes coquillages
Sous leurs bombes et leurs boulets !

De leurs abominables cultes
Ces interventions sont le fruit.
De mon temps point de ces tumultes.
Si la pierre des catapultes
Battait les cités jour et nuit,
C’était sans fumée et sans bruit.

Voyez Ulm, votre sœur jumelle :
Tenez-vous en repos comme elle.
Que le fil des rois se démêle,
Tournez vos fuseaux, et riez.
Voyez Bude, votre voisine ;
Voyez Dristra la sarrasine !
Que dirait l’Etna, si Messine
Faisait tout ce bruit à ses pieds ?

Semlin est la plus querelleuse :
Elle a toujours les premiers torts.
Croyez-vous que mon eau houleuse,
Suivant sa pente rocailleuse,
N’ait rien à faire entre ses bords
Qu’à porter à l’Euxin vos morts ?

Vos mortiers ont tant de fumée
Qu’il fait nuit dans ma grotte aimée,
D’éclats d’obus toujours semée !
Du jour j’ai perdu le tableau ;
Le soir, la vapeur de leur bouche
Me couvre d’une ombre farouche,
Quand je cherche à voir de ma couche
Les étoiles à travers l’eau.

Sœurs, à vous cribler de blessures
Espérez-vous un grand renom ?
Vos palais deviendront masures.
Ah ! qu’en vos noires embrasures
La guerre se taise, ou sinon
J’éteindrai, moi, votre canon.

Car je suis le Danube immense.
Malheur à vous, si je commence !
Je vous souffre ici par clémence,
Si je voulais, de leur prison,
Mes flots lâchés dans les campagnes,
Emportant vous et vos compagnes,
Comme une chaîne de montagnes
Se lèveraient à l’horizon !»

Certes, on peut parler de la sorte
Quand c’est au canon qu’on répond,
Quand des rois on baigne la porte,
Lorsqu’on est Danube, et qu’on porte,
Comme l’Euxin et l’Hellespont,
De grands vaisseaux au triple pont ;

Lorsqu’on ronge cent ponts de pierre,
Qu’on traverse les huit Bavières,
Qu’on reçoit soixante rivières
Et qu’on les dévore en fuyant ;

Qu’on a, comme une mer, sa houle ;
Quand sur le globe on se déroule
Comme un serpent, et quand on coule
De l’occident à l’orient ! »

Victor Hugo, Les orientales, 1828

Lasse de voir les deux villes et à travers elles chrétiens et ottomans s’affronter depuis des siècles, Victor Hugo leur demande de taire enfin leurs canons et autres bruits de guerre. À cette époque Belgrade appartenait encore à la Grande Porte et Semlin et était la dernière ville autrichienne au sud du royaume de Hongrie.
Aujourd’hui les deux villes sont serbes mais Semlin a conservé du point de vue architectural une atmosphère très « Mitteleuropa » avec ses joyeuses façades baroques et ses bords de fleuve aménagés pour les promeneurs.


« Le lendemain nous quittons de nouveau le fleuve pendant quatre heure de marche. Le pays, comme tous les pays de frontières, devient aride, inculte et désert ; nous gravissons vers midi des coteaux stériles d’où nous découvrons enfin Belgrade à nos pieds. Belgrade, tant de fois renversés par les bombes, est assise sur une rive élevée du Danube. Les toits de ses mosquées sont percés, les murailles sont déchirées, les faubourgs abandonnés sont jonchés de masures et de monceaux de ruines ; la ville, semblable à toutes les villes turques, descend en rues étroites et tortueuses vers le fleuve. Semlin, première ville de la Hongrie, brille de l’autre côté du Danube avec toute la magnificence d’une ville d’Europe ; les clochers s’élèvent en face des minarets ; arrivés à Belgrade, pendant que nous nous reposons dans une petite auberge, la première que nous ayons trouvé en Turquie, le prince Milosch m’envoie quelques-uns de ses principaux officiers pour m’inviter à aller passer quelques jours dans la forteresse où il réside, à quelques lieux de Belgrade ; je résiste à leurs instances et je commande les bateaux pour le passage du Danube ; à quatre heures, nous descendons vers le fleuve ; au moment où nous allions nous embarquer, je vois un groupe de cavaliers, vêtus presque à l’européenne, accourir sur la plage ; c’est le frère du prince Milosch, chef des Serviens, qui vient de la part de son frère me renouveler ses instances pour m’arrêter quelques jours chez lui. Je regrette vivement de ne pouvoir accepter une hospitalité si obligeamment offerte ; mais mon compagnon de voyage, M. de Capmas, est gravement malade depuis plusieurs jours ; on le soutient à peine sur son cheval ; il est urgent pour lui de trouver le repos et les ressources qu’offrira une ville européenne et les secours d’un médecin d’un lazaret. Je cause une demi-heure avec le prince, qui me paraît un homme aussi instruit qu’affable et bon ; je salue en lui et dans sa noble nation l’espoir prochain d’une civilisation indépendante, et je pose enfin le pied dans la barque qui nous transporte à Semlin. ‑ Le trajet est d’une demi-heure ; le fleuve, large et profond, à des vagues comme la mer ; on longe ensuite les prairies et les vergers qui entourent Semlin. ‑ Le 3 au soir, entré au lazaret, où nous devons rester dix jours. Chacun de nous a une cellule et une cour plantée d’arbres ; je congédie mes Tartares, mes moukres, mes drogmans, qui retournent à Constantinople ; tous nous baisent la main avec tristesse, et je ne puis quitter moi-même sans attendrissement et sans reconnaissance ces hommes simples et droits, ces fidèles et généreux serviteurs qui m’ont guidé, servi, gardé, soigné comme des frères feraient pour un frère, et qui m’ont prouvé, pendant les innombrables vicissitudes de dix-huit mois de voyages dans la terre étrangère, que toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur coeur par la main de Dieu. »

Alphonse de Lamartine, Voyage en Orient, 2 septembre 1833
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« Il y a de tout dans la forteresse : un jardinier-fleuriste, des boeufs qui paissent sur les bastions, un puits étrange où l’on descend par des escaliers en tire-bouchon, le tombeau présumé d’une sainte musulmane, une brasserie, même des militaires. Les uns décomposent le pas prussien avec un visage congestionné par l’attention ; d’autres lavent tranquillement leur linge dans le Danube par la brèche d’un mur écroulé. Ce qu’on voit le moins, ce sont des canons, j’entends de vrais canons de siège Le coin que je préfère, c’est un petit kiosque, à l’extrémité du bastion, juste au dessus de la Save et du Danube. De là on voit les deux fleuves s’acheminer majestueusement à travers les plaines croates et hongroises, et se donner la main au pied de la forteresse. Ils forment des taches lumineuses dans les lointains bleuâtres. Ils enlacent tantôt des îles de verdure, tantôt de grandes prairies rousses et marécageuses. Le Danube vient droit sur vous ; après avoir promené son ruban de lumière autour de Semlin, il décrit dans la plaine une courbe parfaite et cueille au passage les eaux plus vertes de la Save ; puis, grossi de son tributaire, emportant avec lui la fortune de vingt peuples riverains, il reprend sa course vers l’Orient. La citadelle s’avance entre les deux fleuves, semblable à la proue d’un énorme navire. De mon observatoire, je domine un enchevêtrement d’escarpes, de contrescarpes, de demi-lunes et de chemins couverts, entremêlés d’herbes folles et de jardins potagers. les profils sévères des murailles ont été adoucis par le temps. La brique a changé son rouge brutal contre une belle nuance dorée, marbrée de lichens. Á tous les angles, il y a des poivrières qui conservent la charmante crânerie des vieilles armes hors d’usage. Légères, suspendues au dessus de l’abîme, toutes noires sur l’argent du fleuve, elles évoquent ces temps déjà fabuleux où la force militaire n’allait pas sans élégance.

Plus loin, on aperçoit le clocher tout bosselé d’or de l’église orthodoxe. A dessous, un entassement de maisons sur une pente abrupte, les magasins du port rangés en demi cercle, les bateaux qui déchargent, les quais trop étroits encombrés de tonneaux et de voitures. La rumeur confuse du port monte jusqu’ici. Mais on y fait, ce semble, plus de bruit que de besogne. C’est d’hier que la ville est émancipée de sa forteresse, et qu’elle peut considérer sans crainte ces embrasures au regard louche, tournées contre elle aussi souvent que contre l’ennemi. Naguère, elle se faisait toute petite derrière cet inquiétant protecteur ; aujourd’hui, elle se risque d’un pas encore incertain, et s’éparpille sur toute les pentes. Tout en bas, les aubes d’un bâtiment autrichien, blanc et rose sous le soleil couchant, tracent un double sillon sur la moire nacrée du fleuve. Les derniers coude de la Save, encadrés de brume violette, s’illuminent de pourpre, et le vieux rempart présente ses blessures à la caresse d’un dernier rayon. »

Comte d’Haussonville, « De Salonique à Belgrade », in La Revue des Deux mondes, Paris, livraison du 15 janvier 1888
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« Quand à cette question de curiosité à satisfaire, elle n’existait pas pour Ilia Krusch. Alors qu’il exerçait le métier de pilote, il s’était souvent arrêter à Belgrade, soit pour y charger, soit pour y décharger des cargaisons. La vue qui s’offre aux regards de l’esplanade de sa citadelle, le Konak ou palais du pacha qui y dresse ses gros murs en massif carré, la ville mixte, entourant la forteresse, avec ses quatre portes qui flanquent l’enceinte, le faubourg où se concentre un commerce de grande importance, puisque les marchandises destinées non seulement à la Serbie, mais à toutes les provinces turques, y sont entreposées, ses rues qui, par la disposition des boutiques, et leur achalandage le font ressembler à un quartier de Constantinople, la ville neuve étendue le long de la Save, avec son palais, son sénat, ses ministères, ses larges voies de communication plantées d’arbres, ses confortables maisons particulières, tout ce contraste pour ainsi dire brutal avec la vieille cité, Ilia Krusch n’en était plus à connaître cet ensemble bizarre qui constitue Belgrade. »

Jules Verne, Le beau Danube jaune, écrit en 1901, publié en 1988 par la Société Jules-Verne
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« Dans la nuit, on signalera Belgrade. Et deux jours entiers nous nous désillusionnâmes – ô combien fortement, combien définitivement ! Ville incertaine, cent fois plus que Budapest ! Porte de l’Orient, l’avions-nous imaginé, et grouillante de vie colorée, peuplée de cavaliers étincelants, chamarrés, portant l’aigrette fine et chaussés de bottes laquées !

Capitale dérisoire ; pire : ville malhonnête, sale, désorganisée. Une situation admirable, du reste, comme Budapest. Dans une retraite, un musée ethnographique exquis, avec des tapis, des costumes…et des… pots, de beaux pots serbes, de ceux que nous irons chercher au haut du Balkan, vers Knajewatz. »
Le Corbusier, Voyage d’Orient, 1910-1911, Le Danube


« Pavés du quai de la Save, petites usines. Un paysan, le front appuyé à la vitrine d’un magasin, qui regarde interminablement une scie toute neuve. Buildings blancs de la haute ville sommés de l’étoile rouge du Parti, clochers à oignons. Lourde odeur d’huile des trams du soir, bondés d’ouvriers aux yeux vides. Chanson envolée du fond d’un bistro… sbogom Mila, dojde vrémé (adieu ma chère, le temps s’enfuit…). Distraitement, par l’usage qu’en on faisait Belgrade empoussiérée nous entrait dans la peau.
Il y a des villes trop pressées par l’histoire pour soigner leur présentation. Lorsqu’il avait été promu capitale yougoslave, le grand bourg fortifié s’était élargi par rues entières, dans ce style administratif qui déjà n’est plus moderne et semble ne jamais devoir être ancien. Grand-Poste, Parlement, avenues plantées d’acacias et quartiers résidentiels où les villas des premiers députés avaient poussé sur un sol arrosé de pots-de-vin. Tout était allé trop vite pour que Belgrade ait pu pourvoir déjà aux cent détails qui font la finesse de la vie urbaine. Les rues paraissaient occupés plutôt qu’habitées ; la trame des incidents, des propos, des rencontres, était rudimentaire. Aucun de ces recoins subtils, ombreux que toute ville véritable offre à l’amour ou à la méditation. L’article soigné avait disparu avec la clientèle bourgeoise. Les vitrines offraient des marchandises à peine finies ; souliers déversés comme des bûches, pains de savon noir, clous au kilo ou poudre de toilette empaquetée comme de l’engrais… »

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Petite bibliothèque Payot/Voyageurs, Éditions Payot, Lausanne, 1992
Nicolas Bouvier séjourne à Belgrade en 1953 lors d’un voyage en voiture (Fiat Topolino…) en compagnie du peintre Thierry Vernet (1927-1993) jusqu’au Khyber Pass.  


« Belgrade se refuse au portrait, ses métamorphoses se laissent vivre ou raconter plutôt que décrire. »

Claudio Magris, Danube, Gallimard, 1986
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« Il y a dit-on des villes trop pressées par l’Histoire pour soigner leur allure. Ainsi cette cité celte née Singidunum en 298 avant Jésus-Christ. Assise sur un promontoire rocheux surplombant le Save et le Danube mariant là leurs eaux, offrant une vue imprenable sur les plaines qui annoncent la plate et paisible Hongrie, Belgrade (Beograd en serbe, de beo : blanc et grad : ville) bénéficie d’un emplacement géographique de rêve. Conséquence : son destin ressemble à un cauchemar. Tous les conquérants passant par là voulurent ‒ forcément ‐ s’y installer ; bombardèrent joyeusement la Ville Blanche pour en déloger ses maîtres du moment ; ordonnèrent sa reconstruction ; la quittèrent sous les obus de nouveaux conquérants. Les habits de Belgrade sont donc tragiques. Et son allure, redisons-le, peu soignée.

Objet de dizaine de rafistolages de fortune et de cinquante ans de socialisme, victime d’une réputation sulfureuse dans les années 1990, capitale d’un pays qui aura changé à plusieurs reprises de nom et de frontières (la dernière fois c’était au printemps 2006, avec la proclamation d’indépendance du Monténégro) Belgrade ne souffre certes pas la comparaison avec ses homologues d’Europe centrale et orientale ‐ Vienne, Budapest, Prague, Sofia. Ses murs parlent peu, ses pavés ne résonnent guère. Le vieux quartier juif a perdu son identité, aucun bâtiment ne témoigne de l’occupation ottomane. D’où vient son charme, alors ? De son âme. Où se niche-t-elle ? Partout.

Dans le marc des cafés turcs et la crème des gâteaux autrichiens servis à l’hôtel Moskva.
Dans les viandes grillées du restaurant Franchet d’Esperey.
Dans la démarche des adolescentes aux jambes interminables qui arpentent inlassablement la rue piétonne Knez-Mihajlova, à la fois coeur et poumon de la ville.
Dans le regard impavide des joueurs d’échecs installés dans le parc du Kalemegdan.
Dans les restaurants traditionnels de Skadarlije.
Sur les péniches amarrées aux rives du Danube.
Dans les tribunes du stade de l’Étoile rouge de Belgrade.
Dans les trompettes des groupes tsiganes qui animent les terrasses des cafés de la place de la République.
Dans les plafonds art-déco de l’Aeroklub.
Dans les halls de ces hôtels que fréquentèrent tous les espions dignes de ce nom durant la guerre froide.
Dans les remparts de la forteresse turque du haut de laquelle vingt-trois siècles nous contemplent.
Sur les quais de la gare où s’arrêtait jadis l’Orient-Express bien avant les enquêtes de Hercule Poirot.
Sur les étals du marché de Zeleni Venac où sont vendus les meilleures légumes de la ville.

Dans le choeur de Saint-Marc, l’église préférée des Belgradois située dans le parc de Tašmajdan.
Sur le dôme de la cathédrale Saint-Sava, plus grande église orthodoxe du monde.
Dans le millier de pages de la somptueuse monographie que lui a consacré Dragoslav Bokan.
À Dedinje, dans les murs du Palais Blanc des rois de Serbie.
Dans les bars à Bimbos de la rue Strahinjica rebaptisée Silicone Valley.
Dans le décor kitsch du Sargon, la boîte de nuit de Kusturica, ou celui, épuré, de l’Akademija, un des derniers clubs punks d’Europe.
Sur la scène du Théâtre National.
Dans les salles du musée Nikola tesla, génie scientifique serbe injustement méconnu.
Partout, vous dis-je. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux. Et son coeur. »

Jean-Christophe Buisson, Le goût de Belgrade, « Introduction », Mercure de France, Paris, 2006
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« Il est vrai que les chiens aiment Belgrade. Ils l’adorent même. Jadis, leur nombre était déjà si élevé que le commandement ottoman décida un jour d’en finir avec ces maudites bêtes qui avaient en outre le mauvais goût de s’attaquer aux passants et aux diplomates étrangers. On en chargea plusieurs centaines sur un bateau afin de les expédier de l’autre côté du Danube, côté autrichien. À mi-course, un chien échappa à la surveillance des marins, sauta dans le fleuve et se mit à nager en direction de Belgrade ! Et comme dans une version inversée de la légende du joueur de flûte de Hamelin, ses congénères, à leur tour, se précipitèrent dans le Danube pour rejoindre leur ville chérie. »

Jean-Christophe Buisson, Histoire de Belgrade, « La ville révoltée, au XVIIIe, jusqu’en 1806″, collection tempus, Édition Perrin, Paris, 2013


« Pavés du quai de la Save, petites usines. Un paysan, le front appuyé à la vitrine d’un magasin, qui regarde interminablement une scie toute neuve. Buildings blancs de la haute ville sommés de l’étoile rouge du Parti, clochers à oignons. Lourde odeur d’huile des trams du soir, bondés d’ouvriers aux yeux vides. Chanson envolée du fond d’un bistro… sbogom Mila, dojde vrémé (adieu ma chère, le temps s’enfuit…). Distraitement, par l’usage qu’en on faisait Belgrade empoussiérée nous entrait dans la peau.
Il y a des villes trop pressées par l’histoire pour soigner leur présentation. Lorsqu’il avait été promu capitale yougoslave, le grand bourg fortifié s’était élargi par rues entières, dans ce style administratif qui déjà n’est plus moderne et semble ne jamais devoir être ancien. Grand-Poste, Parlement, avenues plantées d’acacias et quartiers résidentiels où les villas des premiers députés avaient poussé sur un sol arrosé de pots-de-vin. Tout était allé trop vite pour que Belgrade ait pu pourvoir déjà aux cent détails qui font la finesse de la vie urbaine. Les rues paraissaient occupés plutôt qu’habitées ; la trame des incidents, des propos, des rencontres, était rudimentaire. Aucun de ces recoins subtils, ombreux que toute ville véritable offre à l’amour ou à la méditation. L’article soigné avait disparu avec la clientèle bourgeoise. Les vitrines offraient des marchandises à peine finies ; souliers déversés comme des bûches, pains de savon noir, clous au kilo ou poudre de toilette empaquetée comme de l’engrais… »

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Petite bibliothèque Payot/Voyageurs, Éditions Payot, Lausanne, 1992


Eric Baude, Danube-culture, mis à jour février 2021

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