L’abbaye de Klosterneuburg (Basse-Autriche)

Sur l’emplacement même de l’abbaye se trouvait à l’époque romaine, une forteresse, construite au Ier siècle après J.-C. forteresse qui s’intégrait au système de défense de la frontière de l’empire (limes).
Une communauté de chanoines séculiers s’était installée aux environs de 1113 au sein de la nouvelle forteresse et résidence des Babenberg construite par le margrave Léopold III dit le Pieux (1073-1136) au sommet de la colline viennoise du Leopoldsberg, un lieu déjà habité depuis l’Antiquité et sur lequel les Romains avaient également vraisemblablement édifié un de leurs nombreux forts de surveillance de la frontière.

Sources archives de l’abbaye de Klosterneuburg

Il semblerait que le début de la construction de l’abbaye de Neuburg date de 1114 mais il est possible, si l’on en croit certains documents, que celle-ci soit plus ancienne. Léopold III qui avait du renoncer entretemps pour des raisons politiques et religieuses à son projet d’établir un siège épiscopal, dote alors généreusement le nouveau couvent initialement occupé par les chanoines séculiers du Léopoldsberg et qui se transformera en 1133 en une abbaye augustinienne. Le bienheureux Hartmann (1090-1164), connu pour ses réformes, futur évêque de Brixen, en devient premier prévôt. Après que le margrave Léopold eut remis le monastère au siège apostolique, le pape Innocent II le prend sous sa protection pontificale en 1137. Le prévôt Hartmann fonde à côté de l’abbaye, un couvent pour les chanoinesses augustines dont l’église est dédiée à sainte-Marie-Madeleine. Le financement de la fondation du couvent aurait été assuré financièrement  par la femme de Léopold III, Agnès,  qui peut être considérée comme la fondatrice du couvent.

L’abbaye de Klosterneuburg en hiver, peinture de Franz Jaschke (1862-1910)  

L’abbaye de Klosterneuburg est alors étroitement liée au cercle réformateur de Salzbourg et devient un soutien pour la réforme de l’Église passant sous l’influence de l’éminent théologien Gerhoch von Reichersberg (1092?-1169?), défenseur d’une théologie orientée vers la Bible et les Pères de l’Église et qui se montre critique envers la scolastique naissante. Cette théologie biblique apparait dans la décoration de la chaire de Nicolas de Verdun (vers 1130-vers 1205), transformée par la suite en autel de Verdun.
L’un des trésors de l’abbaye est un chandelier à sept branches provenant de Vérone qui fut acheté par Léopold III pour la collégiale.

Hans Kossik (1907-1973), l’abbaye de Klosteneuburg en hiver, aquarelle, vers 1920

Les éléments de l’abbaye de Klosterneuburg qui remontent à l’époque de Léopold III de Babenberg se retrouvent dans l’a basilique st-Martin baroquisée ultérieurement, dans le palais dans la cour Léopold (Leopoldihof) lui aussi baroquisé par l’architecte italien Donation Felice d’Allio (1671-1760) ainsi que des parties du cloître médiéval. Les reliques de Léopold III, dans la chapelle qui lui est consacrée, sont présentées chaque année lors de la fête de saint-Léopold. Afin de familiariser la population environnante avec l’histoire de la famille du margrave après sa canonisation (1485), l’abbaye de Klosterneuburg commanda au peintre originaire d’Ulm, Hans Part (1480/88-1526/29), le tableau généalogique de la dynastie des Babenberg. Ce tableau, peint entre 1489 et 1492, est conservé dans le magnifique musée de l’abbaye.

 Henri II, Jasomirgott, détail de l’arbre généalogique des Babenberg peint par Hans Part ; la scène se passe sur le Danube, photo domaine public

   L’importance exceptionnelle de cette abbaye est confirmée par sa prodigieuse métamorphose architecturale au XVIIIe siècle. Conformément au modèle espagnol de l’Escorial, l’empereur Charles VI de Habsbourg (1711-1740), soucieux d’en faire l’équivalent mais qui décède avant que les travaux d’un coût colossal supportés par l’abbaye ne s’achèvent, avait le projet grandiose de réaliser une somptueuse résidence seigneuriale monastique. Bien que les travaux aient été initialement confiés à Donato Felice d’Allio, c’est l’architecte de la cour Johann Fischer von Erlach (1656-1723) qui est à l’origine de la surélévation du bâtiment existant du monastère, de la nouvelle architecture des façades et de la présence des coupoles monumentales ornées des couronnes de la maison des Habsbourg. L’architecture de la collégiale subit lors de sa restauration au XIXe, de nouvelles transformations néogothiques selon le credo de l’époque.

Détail d’un décor de la basilique st-Martin, photo © Danube-culture, droits réservés

L’abbaye augustinienne de Klosterneuburg qui traversa depuis sa fondation sans trop de dommages les aléas de l’histoire à l’exception des guerres napoléoniennes pendant laquelle elle est occupée à deux reprises et en partie pillée (y compris sa cave !) et dont une partie des objets en or et en argent furent fondus pour soutenir les finances en ruine de l’Autriche à l’issue des conflits, est demeurée, tout comme les grandes abbayes danubiennes de Saint-Florian, de Melk et de Göttweig, un lieu culturel dynamique et un centre spirituel influent. Elle possède un magnifique vignoble surplombant le Danube et produit d’excellents vins qu’on trouve sur place.

La basilique st-Martin de l’abbaye de Klosterneuburg, photo © Danube-culture, droits réservés

Le choeur et l’autel de la basilique st-Martin, photo © Danube-culture, droits réservés

Anton Bruckner à Klosterneuburg 
Le prévôt Josef Kluger (1865-1937) qui fut membre des chanoines augustins de Klosterneuburg tout comme du directoire de la Wiener Konzerthaus et qui participa activement à la vie musicale de la Vienne, fut un ami proche jusqu’à la mort du compositeur Anton Bruckner (1824-1896). Celui-ci a été accueilli à l’abbaye à de nombreuses reprises lors des fêtes religieuses de 1869 à 1894 et aimait à y jouer sur les orgues qui lui rappelaient peut-être celles de saint-Florian. Il y compose vers 1886 son Ave Regina coelorum (WAB 8).

Le grand orgue de l’ abbaye de Klosterneuburg, photo droits réservés

La légende de la fondation de l’abbaye
   Cette légende apparaît pour la première fois au XIVe siècle. Le margrave Léopold se tenait avec sa jeune épouse Agnès huit jours après la cérémonie de leur mariage en 1124, sur la terrasse du château que le souverain avait fait construire au sommet de la colline viennoise qui porte aujourd’hui son nom (Leopoldsberg) et où il avait fait transférer sa résidence de Melk.

Miniature de Léopold III d’Autriche, dit le Pieux, détail de l’arbre généalogique des Babenberg peint par Hans Part, photo domaine public, collection de l’abbaye de Klosterneuburg

Les deux jeunes fiancés devisait familièrement quand soudain un coup de vent violent arracha le voile de la tête de la jeune margravine et l’emporta au loin dans les airs. Agnès qui tenait à ce voile comme à la prunelle de ses yeux se désola de sa disparition. Aussi Léopold en personne et de nombreux serviteurs partirent immédiatement à sa recherche mais il leur fut impossible de le retrouver. Huit ans s’écoulèrent et la perte du voile fut oublié. Un jour que Léopold chassait dans une forêt des bords du Danube en amont de Vienne, ses chiens se mirent en arrêt devant un épais fourré. Lorsque celui-ci fut percé, on trouva une petite clairière près de laquelle poussait un sureau. Le précieux voile perdu par Agnès était accroché à l’une des ses branches, encore intact. Léopold, profondément pieux, vit dans ce miracle un message du divin. Se souvenant du voeux qu’il avait fait auparavant de fonder une abbaye, il choisit comme emplacement pour sa construction l’endroit où le voile avait été retrouvé, à proximité du Danube et au pied de la colline du Leopoldsberg.
www.stift-klosteurneuburg.at

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour octobre 2025

Friedrich Loss (1797-1890), Vue par delà le Danube [au coucher du jour] sur l’abbaye augustinienne de Klosterneuburg, huile sur toile, collection de l’abbaye de Klosterneuburg. Peintre paysagiste, graveur et lithographe du « Biedermeier ». Au premier plan un pêcheur regardant vers l’amont, diverses embarcations dont deux sont ici halées par un équipage à cheval la première, munie d’un gouvernail surélevé, transportent du bois de chauffage et de construction. Un fleuve et un paysage « Bierdermeier » F. Loos, fin coloriste et observateur, est coutumier de ces scènes pastorales à l’atmosphère paisible dans lesquelles la lumière, les couleurs et les reflets s’harmonisent, créant avec l’aide des détails un profond sentiment d’intimité sereine et de temps suspendu.

L’abbaye de Klosterneuburg dans son état d’avant 1884, gravure sur bois d’après Eduard Zetsche (1844)1927), 1894

Amand Helm (1838-1893), Klosterneuburg, Donau-Album, 1868

L’église saint-Michel-en-Wachau

   Le bâtiment visible actuellement remonte à l’époque du gothique tardif (début XVIe) et sera entouré de remparts et d’un pont-levis qui le protégeront, remparts dont il ne reste plus aujourd’hui qu’une massive tour de défense sur les cinq d’origine, une tour autrefois directement reliée à l’ossuaire. Elle est ornée à l’intérieur de sgraffites modernes de l’artiste autrichien Rudolf Pleban (1913-1965) illustrant l’histoire de la vallée du Danube.

Plan des fondations de l’église et de ses remparts

Nikolaus Koffler (1776-1848), Saint-Michel-en-Wachau aquarelle et mine de plomb sur carton, 1841

   Des éléments de la première église de style roman (XIe) comme deux têtes sculptés en hauteur sur le mur extérieur côté sud, sont encore visibles ainsi que la fresque peinte sur le même pan de mur et qui représente le mont des Oliviers.
Saint Michel en Wachau

Deux têtes sculptés, XIe siècle, photo © Danube-culture, droits réservés

   La crypte qui a pu être préservée (XIe siècle), la statue illustrant un christ souffrant (XVe) et celle de saint Sébastien, appartenaient également au bâtiment roman.

Saint–Michel-en-Wachau, Christ souffrant, XVe siècle, photo © Danube-culture, droits réservés

Pieta, École du Danube, vers 1500, photo © Danube-culture, droits réservés

La Pieta (École du Danube, vers 1500) et les panneaux du maître-autel (1690) qui a été transféré à Saint- Michel-en-Wachau en 1748 depuis l’église paroissiale de Stein, datent, quant à eux, de l’époque du gothique tardif.

Photo © Danube-culture, droits réservés

   Les sept figures animales que l’on peut apercevoir au sommet du toit, probablement des cerfs, des chevaux ou d’autres animaux en céramiques (les copies des originaux sont conservées au Musée de la ville de Krems), pourraient symboliser le motif mythologique de la « Chasse sauvage ». Ils sont aussi à l’origine de plusieurs légendes populaires de la Wachau parmi lesquelles « Les sept lièvres de saint-Michel ».

Saint-Michel-en-Wachau, maître-autel, photo © Danube-culture, droits réservés

   L’église de style gothique tardif a été baroquisée dans la première moitié du XVIIe siècle. La voûte au-dessus d’une longue nef a été réalisée par Cyprian Biasano. Le tableau central du maître-autel de style baroque primitif, représente la Sainte Famille, Marie plaçant l’enfant Jésus sur le globe, saint-Joseph, saint-Nicolas, patron des bateliers, sainte-Claire et quelques anges admirant et célébrant la scène.

Saint-Michel-en-Wachau, Dieu le père et le globe terrestre, photo © Danube-culture, droits réservés

   La peinture au-dessus, de forme ovale, représente Dieu le Père avec un globe terrestre et le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe planant, a probablement été réalisée par Johann Bernhard Grabenberger, auteur également du maître-autel de l’église paroissiale saint Nicolas de Krems. Les statues polychromes de saint  Antoine, saint Sébastien, saint Roch et saint Jean, ainsi que de sainte Catherine et de sainte Barbara surmontée de l’archange Michel dominent l’ensemble.
   L’autel latéral gauche possède un retable à cadre pictural avec un fronton triangulaire éclaté (deuxième moitié du XVIIe siècle). Il représente la Sainte Famille et a vraisemblablement été peint par Martin Johann Schmidt dit Kremser Schmidt (1718-1801). L’image supérieure, également de la deuxième moitié du XVIIe siècle, représente sainte Barbe. Sur les côtés se trouvent des figures en planches peintes de saint Laurent et de saint Sébastien.

L’orgue de la tribune et son superbe buffet Renaissance, photo © Danube-culture, droits réservés

   L’orgue avec son jeu d’origine (un manuel et huit registres) et son buffet Renaissance dont le nom du facteur nous est inconnu, n’a pas été construit pour ce bâtiment religieux mais pour une une église des environs de Krems. Il a été déménagé vers 1650. Lors de son installation, il a fallu sacrifier quatre des douze apôtres sculptés (École du Danube, vers 1500) de la balustrade de la tribune. Le positif de l’instrument a été intégré dans la balustrade de la tribune. Le buffet a un fronton éclaté et des anges musiciens sont représentés sur les portes battantes.

L’Ossuaire de Saint Michel en Wachau, fin XIIIe, photo © Danube-culture, droits réservés

   L’ossuaire, à proximité de l’église, a été édifié à la fin du XIIIe siècle, vers 1395, sans doute en raison de la place limitée dans le cimetière autour de l’église. Il est coiffé d’une flèche modeste, au-dessus du pignon ouest. C’est le seul ossuaire d’Autriche à avoir été financé par les habitants eux-mêmes. On y trouve un autel constitué de têtes de morts et deux cercueils en bois « économiques » avec un mécanisme de clapets de fond datant du règne de l’empereur Joseph II. À cette époque, pour des raisons d’hygiène et de salubrité, on enterrait les défunts ordinaires sans cercueil définitif et on les entassait ensuite dans des fosses communes ce qui pourrait expliquer qu’on n’ait jamais retrouver la trace du cadavre de Mozart. Certains des crânes pourraient provenir de soldats français tués à la bataille de Dürnstein (1805). Trois momies (1150-1300) reposent sur le côté droit dans des stalles de pierre recouvertes par un couvercle en verre. Subsistent également 15 tresses de cheveux de veuves, offertes à la paroisse en signe de voeux de fidélité à leurs maris après leur décès.

Fresque de saint Christophe, photo © Danube-culture, droits réservés

   Sur le mur extérieur se trouvent les restes d’une fresque de Saint Christophe, qui a la particularité de ressembler au duc Maximilien d’Autriche.

Les sept lièvres de saint-Michel-en-Wachau
Derrière l’église saint-Michel, perchée fièrement sur son rocher dominant le Danube et entourée de son vieux cimetière et d’un petit jardin, s’alignent dans une ruelle une rangée de vieilles maisons pimpantes qui s’adossent à la colline de l’Atzberg. Les hivers rigoureux sont plutôt rares en Wachau comme en témoigne les vergers d’abricotiers et de pommiers et la vigne qui s’étend sur les deux rives du fleuve et grimpe en terrasse haut le long de ses coteaux. Une année pourtant un hiver particulièrement sévère installa dans le paysage et étendit son manteau de neige dans la Wachau avec une telle épaisseur que les maisons autour de l’église Saint-Michel et la ruelle furent complètement ensevelies tout comme les collines aux alentours. Les pauvres lièvres qui habitaient dans les vignes voisines, commencèrent à mourrir de faim et ne sachant où trouver leur nourriture, s’aventurèrent dans le hameau et montèrent jusqu’au sommet du toit de l’église cherchant vainement quelque chose à manger.

Luigi Kasimir (1881-1962), Saint-Michel-en-Wachau

C’est la raison de la présence des sculptures de petits animaux sur le faîte du toit. Elles rappellent simplement le souvenir de cet hiver terrible et des lièvres que les habitants du hameau virent grimper sur le toit de leur église.  Les amoureux de la nature, intrigués par les sculptures et qui ont une bonne vue, affirment qu’il n’y a pas un seul lièvres parmi eux. Ils ont peut-être raison car la ressemblance est loin d’être évidente. Mais peu importe ! Les habitants s’accrochent avec ténacité à cette vieille légende qu’ils aiment raconter à leurs enfants et aux visiteurs de la belle région de la Wachau.

Robert Russ (1847-1922), Autriche, Saint-Michel-en-Wachau, sortie de la messe, huile sur toile, 1917

Sources : Josef Wichner, Wachausagen, raconté et dédié à tous les amis de la Wachau d’or, Krems an der Donau. [1920]

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour juillet 2025

Danube-culture adresse ses très grands remerciements à Gertraud Huber de Weissenkirchen pour ses explications passionnantes sur l’histoire (les histoires) de Saint-Michel-en-Wachau.

Johann Franz Pils (1921-2018) Autriche, Saint-Michel-en-Wachau, aquarelle, 1989

Saint-Michel-en-Wachau, photo © Danube-culture, droits réservés

La croix du berger de Grein

   Une légende dont il existe plusieurs versions, illustre la présence de cette croix. Elle raconte qu’il y a bien longtemps, un jeune berger de la ville de Grein habitait à la hauteur de cet obstacle. Quand le fleuve était en crue, le berger se tenait sur la rive avec son troupeau, essayant, pendant que ses bêtes paissaient tranquillement, de récupérer un peu de bois flottant pour se chauffer pendant la mauvaise saison. Un jour, en voulant attraper un gros tronc d’arbre et l’attacher à la rive, il glissa et tomba à l’eau. Le berger qui ne savait pas nager, s’accrocha au tronc et dériva, impuissant, dans les eaux du Danube vers les tourbillons. Il fit alors le vœu que s’il arrivait à s’en sortir vivant, il ferait ériger une croix au bord du fleuve. Le courant repoussa bientôt comme par miracle le tronc auquel il se tenait vers la rive gauche et le berger réussit à saisir une branche d’un arbre du bord et à se hisser sur la rive. C’est ainsi qu’il fut sauvé d’une noyade certaine. Le jeune homme tint parole et fit par la suite ériger cette croix à l’entrée de Grein.
La croix a été restaurée en 2019 et est désormais éclairée la nuit.

   On retrouve de nombreuses légendes de la mythologie populaire de la Strudengau liées au fleuve et à ses tourbillons mettant en scène des personnages imaginaires ou réels ainsi que des récits de la traversée des tourbillons ou des naufrages par de nombreux écrivains et voyageurs dans le recueil « Donausagen aus dem Strudengau » de Karl Hohensinner (Das Obereisterreichische Sagenbuch, Band 2).

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour juillet 2025

Les trois frères de pierre : deux légendes haut-danubiennes

Zuleïka et le rocher de Babakaï

Le rocher de Babakaï marque avec la forteresse de Golubac sur la rive droite, l’entrée des Portes-de-Fer, gravure de W. H. Bartlett (1809-1854), vers 1840 

   « Zuleïka était jeune et très belle jeune fille, poursuivit-il ; elle était vive, souriante et d’une humeur toujours enjouée. Elle n’aimait rien tant que la liberté ! Mais elle eût le malheur d’être recherchée en mariage par le féroce Panhonkghi-Oghlou, aga turc1 de très grand renom, qui voulait en faire, et qui en fit, sa septième épouse. Autant Zuleïka était belle et souriante, je viens de vous le dire, autant Panhonkghi-Oghlou était laid. Elle était jeune, il était vieux, elle était joyeuse, il était sombre et taciturne. Il y avait entre eux un abîme immense.
Un jour tandis que l’aga, qui avait un commandement militaire important, était sur la frontière avec l’Empire autrichien, son harem ne compta brusquement plus que six femmes. La septième, Zuleïka, la plus aimable et la plus aimée peut-être, s’était enfuie pendant la nuit. Elle était partie avec un grand seigneur hongrois, officier supérieur de haute réputation, qui lui avait plu bien d’avantage que le triste, morose et sombre Oghlou. Celui-ci, apprenant le lendemain matin l’évasion de Zuleïka, jura qu’il en tirerait une terrible vengeance. Il fit venir aussitôt celui de ses janissaires en lequel il avait le plus confiance, et lui promit dix bourses d’or s’il pouvait rattraper la fugitive et lui rapporter la tête de son ravisseur. Gumach, c’était le nom de l’honnête janissaire, accepta la mission sans se faire prier. Il se mit immédiatement en campagne suivi de quinze ou vingt de ses fidèles fort disposés à le seconder dans son entreprise. Ils rencontrèrent le couple de fugitifs au moment où il franchissait la frontière de l’Empire ottoman.

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Entrée du défile du Kazan (Portes-de-Fer), gravure de W. H. Bartlett, vers 1840

En se voyant sur les terres autrichiennes, l’heureux amant de Zuleïka, n’ayant plus aucune crainte, renvoya les personnes de sa suite qui l’avaient aidé à s’emparer du trésor de l’aga, et il gagna paisiblement, avec sa belle compagne, une charmante résidence de plaisance qu’il possédait au bord du Danube. Il était à peine arrivé dans ce lieu, qu’on vint lui dire que des paysans serbes, ayant à se plaindre de quelques maraudeurs, imploraient sa protection et réclamaient l’honneur de lui parler. Il accepta la demande.
Les paysans serbes, qui n’étaient autres que Gumach et ses janissaires, vous vous en doutez, se dépouillèrent des amples peaux de brebis dont ils avaient recouvert leurs épaules. Ils se précipitèrent, le yatagan2 au poing, dans la maison dont la porte venait de leur être ouverte, et firent tomber à leurs pieds, percés de mille coups, le jeune seigneur hongrois imprudent qui s’était avancé au devant d’eux. Zuleïka demeurait morte de frayeur sur le divan où l’amour l’avait vu l’instant d’avant, heureuse et nonchalamment couchée. Son beau front était livide, ses beaux yeux fermés, et ses lèvres, ordinairement si fraîches, avaient perdu tout leur incarnat. La lier, l’emporter, fut l’affaire de quelques secondes pour les assassins. La tête sanglante du seigneur hongrois fut attaché au cou du cheval sur lequel les janissaires avaient placé l’infortunée prisonnière.

Ruines de la forteresse turque de Golubač (Taubenburg),sur la rive droite du Danube, face au rocher de Babakaï, gravure de W. H. Bartlett, vers 1840

Amenée dans le plus pitoyable des états en présence de son juge et de son bourreau, celui-ci ordonna qu’elle fut garrottée, mise dans un sac et jetée dans le Danube. Mais, par suite d’une réflexion que le lui inspira le démon, il imagina un châtiment encore plus horrible. Il chargea en conséquence, Gumach de la conduire au sommet du fameux rocher dont vous voyez ici la crête s’élever au milieu de l’eau, et de l’y laisser mourir de faim. Zuleïka, presque mourante, fut emmenée par les janissaires. Elle s’éloignait chancelante et toute en larme, quand la voix du terrible Oghlou fit retentir ces derniers mots à son oreille épouvantée : « Ba-ba-Kaï ! Ba-ba-Kaï ! Repends-toi de ton péché ! Repends-toi de ton péché ! »

Babakaï sur une carte postale

Gumach accomplit fidèlement les ordres de son seigneur et maître, et le sombre aga apprit avec une joie féroce qu’enfin il serait vengé comme il devait l’être de l’outrage fait à son front conjugal. Il se repaissait déjà avec bonheur de l’idée des souffrances qu’endurerait la belle et triste Zuleïka avant d’expirer, et pour ajouter à l’infernale jouissance que lui apportait cette odieuse pensée, il se plaisait à contempler la tête dont Gumach lui avait fait un sanglant hommage.
Mais l’amour et la bonne fortune veillait sur Zuleïka comme il avait veillé sur son amant. Ce n’était point lui qu’avait atteint le sabre des janissaires d’Oghlou. C’était l’un de ses aides de camp. Le seigneur hongrois avait suivi discrètement de près, sous un déguisement qui le rendait tout à fait méconnaissable, les soldats du féroce aga. Un eunuque du harem d’Oghlou, celui-là même qui avait favorisé l’évasion de Zuleïka, l’informa de la sentence prononcée. Le seigneur hongrois se dirigea vers le rocher où allait être conduit la victime. Usant d’une prudence qui n’est pas commune aux amants, il laissa passer la barque qui portait Gumach et les siens sans lui opposer aucun obstacle. Aussitôt qu’il fut assuré de leur retour, il se précipita vers le rocher, délivra Zuleïka puis, ivre de joie et d’amour, regagna avec elle la rive et dénicha une retraite sûre où l’aga et ses hommes ne pouvait les trouver.

Les Portes-de-Fer, gravure de W. H. Bartlett, vers 1840

Panhonkghi-Oghlou, le lendemain du jour où son janissaire favori avait accompli ses derniers ordres, s’éveilla pensif et soucieux. Il avait fort mal dormi et fait des rêves étranges. Il lui avait semblé voir Zuleïka emportée dans les airs par un génie secourable. Pour en finir donc avec la pauvre femme, il donna un troisième ordre à Gumach. Celui-là fut bref : « Va dit-il précipiter la coupable dans le Danube, et que l’on ne m’en parle plus ! ».
Gumach retourna au rocher et lorsqu’il y aborda, comprit qu’il ne pouvait obéir aux volontés d’Oghlou. Des cordes pendantes au bord de l’eau l’informèrent de la fuite de Zuleïka. Effrayé des conséquences de ce fait, il revint dire à son maître que la prisonnière, dans son désespoir, s’était précipitée elle-même dans le fleuve et que, dans sa chute, elle s’était heurtée aux bords du rocher. Pour témoigner de la véracité de ses propos, il montra un lambeau de vêtement de femme tout ensanglanté.

La « dent » de Babakaï / Babacaï avant la construction de la centrale hydroélectrique de Djerdap I

L’aga se montra on ne peut plus satisfait du récit de son fidèle janissaire. On lui apporta des pipes et des sorbets parfumés. Il songea, fort réjoui, au dénouement de cette aventure et ne s’occupa plus, dans les jours suivants, que du soin d’appeler quelque jeune fille à prendre auprès de lui la place de Zuleïka. Mais tandis que se préparait ce nouveau mariage, on vint l’informer qu’une troupe importante et menaçante de Hongrois avançaient en direction de la frontière ottomane. L’aga était courageux, c’était d’ailleurs la seule qualité qu’on lui accordait. Il réunit ses soldats, se porta au devant de l’ennemi et le rejoignit la veille même de la célèbre bataille de Karlowitz3. Il est inutile de vous dire que le général hongrois, en apprenant que l’aga se trouvait parmi ses soldats, ne songea plus, au moment où la bataille s’engageait, qu’à chercher son indigne rival.

Babakaï à l’heure actuelle (novembre 2024), photo © Danube-culture, droits réservés

Alors qu’il se précipitait au milieu des ottomans qui fuyaient devant sa fougue impétueuse, Oghlou, mortellement blessé, lui fut amené. On le transporta dans la tente du général hongrois. Et là, de la bouche même de Zuleïka, devenue chrétienne, l’aga apprit qu’elle était l’épouse du vaillant officier magyar et qu’une félicité indicible les unissait. Oghlou, rugissant de fureur, oubliant le soin de sa vie, arracha les linges qui bandaient ses blessures et trouva, dans la perte de son sang, une mort pleine d’angoisse tandis que Zuleïka, de sa voix la plus douce lui répétait : « Ba-ba-kaï ! Ba-ba-kaï !, repends-toi de ton péché, repends de ton péché ! »

D’après BEATTIE, William, Le Danube illustré, Édition française par H.-L. Sazerac, Vues d’après nature dessinées par W. H. Bartlett, H. Mandeville, Libraire-Éditeur, Paris, 1849

Notes :
1 Aga, commandant militaire ottoman
2 Yatagan, sabre recourbé
3 Sremski Karlovci, ville serbe sur la rive droite du Danube, à proximité de Novi Sad où se tient du 16 novembre 1698 au 26 février 1699 un congrès qui mit fin aux hostilités entre l’Empire ottoman et la Sainte Ligue, coalition comprenant l’Empire d’Autriche, la Pologne, la République de Venise et la Russie. La fin de ce congrès marque la signature du Traité de Karlowitz. Aux termes de celui-ci, la ville est rattachée aux possessions des Habsbourg et fut intégrée à la province de la « Frontière militaire ». Ce traité marque le premier recul de l’Empire ottoman.

Danube-culture, © droits réservés, mis à jour novembre 2024

La forteresse millénaire de Greifenstein, entre Danube et Forêt-Viennoise

   « Des croisées du château, on a une des plus belles vues d’Allemagne. Elle attire en été, une foule d’étrangers et d’oisifs citadins de Vienne. Les soins du prince de Liechtenstein ont arraché cet antique édifice à la main dévastatrice du temps. Propriétaire éclairé, archéologue instruit, homme de goût, seigneur magnifique, il n’a rien épargné pour garder à Griffenstein [sic], dont la position est d’ailleurs tout à fait romantique, son caractère original. La chronique veut qu’un griffon ait jadis établi son séjour en ce lieu, et de là le nom de Griffenstein qu’il porte aujourd’hui.1 Nous aimons trop les vieilles traditions populaires pour essayer de contester celle-ci. Nous sommes d’autant plus disposés à l’accueillir avec confiance, qu’on montre à ceux qui, comme nous, ont une foi peu ferme, les empreintes des serres du dragon formidable sur le rocher granitique dont il avait fait son trône. La discussion est impossible devant de si éloquents témoignages. »
William Beattie, Le Danube illustré, édition française revue (et traduite ?) par H-L Sazerac, H. Mandeville Libraire-Éditeur, Paris, 1849

Notes :
1Créature légendaire à tête de faucon et munie de griffes et présente dans plusieurs cultures de l’Antiquité et qui se rencontre encore au Moyen-âge et à la Renaissance. Le nom de Greifenstein viendrait non pas de la présence d’un griffon dans ces lieux mais d’un certain M. Griffo ou Greif qui pourrait avoir été à l’origine ou avoir surveillé la construction de la forteresse initiée probablement à la demande des puissants évêques de Passau qui était alors en possession de nombreux territoires dans les parties allemandes et autrichiennes du Saint Empire Romain Germanique. Une autre version de cette même légende populaire donne pour origine du nom de Greifenstein le verbe « greifen », saisir, en lien avec le dernier geste de Reinhard sire de Greifenstein qui fut précisément de saisir l’énorme pierre qui bloquait l’entrée du cachot où il avait enfermé son chapelain. Voir légende ci-dessous.    

La forteresse de Greifenstein se trouve au point le plus septentrional des Alpes. Il n’est pas impossible que les Romains aient déjà édifié une tour de guet sur ce promontoire idéalement placé au-dessus du Danube qui faisait alors office de frontière (Limes) de l’Empire.
Greifenstein a vraisemblablement été construit soit à la fin du Xe (985/991) ou au début du XIe siècle à la demande des évêques de Passau qui avaient reçu ce domaine du duc de Bavière en 955 et étaient en possession d’autres domaines sur le territoire autrichien. Cette construction initiale marquait sans doute également la frontière orientale du domaine auquel appartenait également le village de Greifenstein. Elle s’inscrivait aussi, avec la forteresse de Kreuzenstein (rive gauche), les postes de garde des collines du Leopoldsberg, du Bisamberg et du Kahlenberg avec lesquels elle pouvait communiquer en cas de nécessité par l’intermédiaire de feux, dans l’important réseau de surveillance et de défense de la « Porte de Vienne »(« Wiener Pforte »).

La « Porte de Vienne » (« Wiener Pforte ») avec les collines du Leopoldsberg, du Kalenberg (rive droite) et du Bisemberg (rive gauche) que le fleuve franchit avant de rejoindre la capitale autrichienne, gravure de 1679, auteur ?

La présence de la forteresse est mentionnée pour la première fois dans un document officiel en 1135. Dietrich von Greifenstein était probablement un noble au service des évêques de Passau. Rüdiger von Bergheim (vers 1175-1258), évêque de Passau (1233 à 1250), la fait agrandir en 1247. Une chapelle est construite au XIVe siècle. Une troupe de citoyens de Klosterneuburg assiègent Greifenstein en 1365 pour des raisons inconnues. Le burgrave doit remettre les clefs de la place-forte au chef des assaillants, un certain Herr von Wehingen. Konrad Vetterl, vicaire de l’église paroissiale de Passau y est emprisonné en 1388 et torturé jusqu’à sa mort. Conquise en 1477 par les armées de Matthias Corvin (1443-1490) Greifenstein tombe brièvement dans la sphère d’influence hongroise. Les armées ottomanes de Soliman le Magnifique (1494-1566) venus assiéger Vienne s’en emparent en 1529 sans rencontrer de véritable résistance et la détruise partiellement. La forteresse est reconstruite à la suite de leur repli mais elle ne jouera désormais plus aucun rôle militaire ou stratégique. Elle fait à nouveau office de prison de la cour ecclésiastique à partir du XVIIe siècle. Le clergé et les laïcs devant purger des peines de prison sont enfermés dans le donjon de la tour. Encore habitée dans les années 1770, Greifenstein est ensuite, du fait des réformes fiscales mises en place sous l’impulsion de l’empereur Joseph II de Habsbourg (1741-1790), délaissée et n’est plus entretenue. Elle reste toutefois encore en possession des évêques de Passau jusqu’en 1803 où elle est mise aux enchères publiques.

La forteresse et le village de Greifenstein, gravure de Johann Mansfeld, vers 1800, collection privée. Cette gravure du début du XIXe siècle montre le fleuve en amont de Vienne avant sa canalisation avec ses îles inondables et ses berges non aménagées.

Le Prince Johann Ier Joseph von Liechtenstein (1760-1836) l’acquiert en 1807 et la fera restaurer et agrandir en 1818, améliorant son confort et y rajoutant éléments architecturaux de style romantique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des bâtiments. Son fils, le prince Alois II Joseph von Lichtenstein (1796-1858) en hérite en 1829 et y transfère des œuvres d’art et des armes des collections familiales.

Greifenstein à l’époque Biedermeier, gravure colorée de Johann Adam Klein (1792-1875), vers 1812, extraite du cycle « Merkwündige Ansichten der verschiedenen Provinzen der Österreich. Monarchie und der benachbaren Länder », Artaria, Wien, 1812

La forteresse est laissée à l’abandon à la fin du XIXe siècle. Vendue en 1918 à l’industriel Hugo Kostenitz, Greifenstein change à nouveau de propriétaire en 1931 devenant la possession du banquier Maximilian Mautner qui la rénove. Réquisitionnée quelques temps par l’armée russe à la fin de la deuxième guerre mondiale elle revendue par les descendants de M. Mautner en 1960 à une société hôtelière, propriété du Dr. Johannes Hübner. Celui-ci la lègue à sa fille Ingeborg en 2003 non sans l’avoir restauré dans son caractère romantique historique. Greifenstein et sa forêt environnantes de 16 hectares sont acquises en 2017 par un homme d’affaires viennois, Ernst C. Strobl qui poursuit les travaux de rénovation et souhaite ouvrir les lieux pour un public restreint à l’occasion d’activités culturelles et autres manifestations.

Salle des chevaliers, photo droits réservés

   La pierre mystérieuse qui se trouve au milieu de la cour intérieure s’appelle « La pierre du serment » (« Schwurstein« ). Une des nombreuses légendes touchant à sa présence à cet endroit raconte que chaque visiteur devait (et doit encore de nos jours…) la toucher. C’est de là vient son nom de « pierre de préhension ». Dans les temps sombres du XVe siècle, quand de nombreux voleurs et brigands semaient la terreur sur la région, tous ceux qui pénétraient dans la forteresse devaient poser la main droite dans le creux de la pierre et prononcer le serment suivant : « Autant je saisis la pierre, autant j’honorerai l’hospitalité de ces lieux. » Celui qui l’ignorait était considéré comme un ennemi et immédiatement enfermé dans le donjon.

La « pierre du serment » de Greifenstein, photo droits réservés

Voici une autre légende parmi les plus populaires au sujet de la forteresse de Greifenstein :
Rheinhard, sire de Greifenstein, était au XIe siècle le propriétaire de la forteresse. C’était un seigneur au caractère ombrageux, dur pour ses proches, les paysans des environs et cruel envers les étrangers qu’ils détestaient. Sa jeune épouse, comme il arrivait si souvent à cette époque, mourut en accouchant d’une petite fille qui fut prénommée Ételina (Eveline). La petite fille grandit en passant ses jours entre une vieille nourrisse et le chapelain de Greifenstein. Elle ne voyait guère son père, tout occupé par la chasse et les guerres ce qui l’amenait à s’absenter souvent du château. Ételina était d’une grande beauté et dès son adolescence de nombreux prétendants se manifestèrent pour l’épouser. Elle tomba amoureuse du plus pauvre d’entre eux, un chevalier du nom de Rodolphe. Mais son père, contrarié par son choix, refusa de la laisser se marier avec ce chevalier. Au même moment le sire de Greifenstein dut se rendre auprès de l’empereur qui le réclamait. Il confia Ételina au chapelain et partit. Peu de temps après, le bruit de sa mort parvint jusqu’à la forteresse. Aussi la jeune fille décida de se marier avec Rodolphe avec le consentement du chapelain. Mais la nouvelle de la mort de son père était fausse. Rheinhart n’avait été que blessé. Il annonça au bout de huit mois son retour et prévint sa fille qu’un époux digne d’elle et de lui l’accompagnait. Sa fille, prise d’une grande angoisse, alla se jeter dans les bras du chapelain car elle redoutait comme la mort le retour et la colère de son père à l’annonce de son mariage. Le prêtre décida de la cacher et la fit descendre ainsi que Rodolphe dans un des souterrains du château-fort. Les jeunes époux devaient y attendre que la colère de Rheinhart s’apaise. On déposa près d’eux des provisions, un panier rempli de pain, du vin et une cruche d’huile pour entretenir une lampe. Leurs provisions devaient être renouvelées tous les trois jours.Le sire de Greifenstein arriva avec le prétendant qu’il destinait à sa fille et demanda à la voir. On lui répondit qu’elle était souffrante et si faible qu’il fallait la laisser se reposer. Le lendemain, il courut jusqu’à sa chambre et, ne la trouvant, il entra dans une violente colère. Le chapelain lui raconta ce qui était arrivé et chercha vainement à l’adoucir. Rheinhart jura de tuer Rodolphe s’il le retrouvait et comme le chapelain refusait de lui dire où il s’était caché avec sa fille, il le fit descendre par une corde dans une prison souterraine de la forteresse et sceller une pierre sur sa tête. Le chapelain ne recevait de l’air et ne voyait la lumière que par une étroite ouverture qui permettait également de lui descendre régulièrement un peu de nourriture. Chaque jour Rheinhart venait lui renouveler sa demande avec d’horribles imprécations mais son prisonnier refusait de lui donner le lieu où Ételina et Rodolphe se cachaient.
Une année passa, la colère du sire de Greifenstein ne faiblissait pas tout comme la détermination du chapelain à se taire. La forteresse était devenue déserte. Rheinhart, quand il n’était pas à la chasse, errait dans les cours toujours en fureur. Un jour d’hiver, se trouvant dans une forêt au bord du Danube, une tempête de neige le surprit. les chemins recouverts étaient devenus méconnaissables. Croyant revenir vers le château, il s’égara au milieu du site le plus sauvage de la contrée. La nuit descendit. Il appela à l’aide à plusieurs reprises sans succès, recommença à marcher à tâtons et brusquement aperçut une petite lueur à travers les branches recouvertes. Guidé par elle, Rheinhart arriva près d’une caverne creusée dans le roc. Un grand feu y brûlait sur le seuil. L’éclat de la flamme lui permit d’apercevoir deux êtres humains endormis sur un épais tapis de feuilles sèches, couverts de peau de bêtes. Entre eux se tenait un petit enfant que sa mère pressait doucement contre son sein. Le sire de Greifenstein les réveilla et un grand cri s’échappa des lèvres de la jeune femme à la vue de son père. C’était Ételina. Elle était parvenue à s’échapper du souterrain avec Rodolphe et tous deux avaient survécu dans cette horrible solitude, se nourrissant de la chair d’animaux que Rodolphe attrapait et leurs peaux avaient remplacé leurs habits tombés peu à peu en lambeaux.
Rheinhart, ému aux larmes et pris de pitié, revint avec eux à la forteresse. Il courut aussitôt délivrer le chapelain dans sa prison souterraine. Mais au moment où il se saisit de la pierre qui recouvrait le cachot et se penchait, il glissa et tomba, se brisant le crâne contre un rocher. Ce caveau où il avait enfermé le chapelain, lui servit de sépulture. Son âme, dit la légende, y demeure toujours enfermée et sa captivité durera jusqu’à ce que la pierre qui le recouvre soit usée par le temps.

Anton Fikulka (1888-1957), Greifenstein et le Danube au printemps, huile sur canevas, 1942

Eric Baude, Danube-culture © droits réservés, mis à jour novembre 2022

Sources :
www.burggreifenstein.at
BEATTIE,William, Le Danube illustré, édition française revue (et traduite ?) par H-L Sazerac, H. Mandeville Libraire-Éditeur, Paris, 1849
BÜTTNER, Richard, Burgen und Schlösser zwischen Greifenstein und St. Pölten, 1969
BÜTTNER, Richard, Burgen und Schlösser an der Donau, 1964
CLAM MARTINIC, Georg, Österreichisches Burgenlexikon, 1992
DURAND, Hippolyte, Le Danube allemand, et l’Allemagne du sud, Voyage dans la Forêt-Noire, la Bavière, l’Autriche, la Bohême, La Hongrie, L’Istrie, La Vénétie et le Tyrol, Tours, Mame et Cie, Imprimeurs-Libraires, 1863
FEUCHTMÜLLER, Rupert, Dr, Greifenstein und seine Schausammlungen, ein Führer, Verlag Hubmann, Wien, ?
GERSTINGER, Heinz, Ausflugsziele Burgen, 1998
HALMER, Felix, Niederösterreichs Burgen, 1956
KRAHE, Friedrich Wilhelm, Burgen des deutschen Mittelalters – Grundrisslexikon, Frankfurt/Main 1994
KRATZER, Hertha, Donausagen, Vom Ursprung bis zur Mündung, Ueberrreuter, Wien, 2003

PERGER, Richard, « Beiträge zur Geschichte der Burg Greifenstein »,  in Jahrbuch für Landeskunde von NÖ, 1996/I
SCHICHT, Patrick, Buckelquader in Österreich – Mittelalterliches Mauerwerk als Bedeutungsträger,  Petersberg, 2011
STENZEL, Gerhard, Österreichs Burgen, 1989
STENZEL, Gerhard, Von Burg zu Burg in Österreich, 1973

La forteresse de Greifenstein depuis le Danube, photo © Danube-culture, droits réservés 

« Le chêne agenouillé » de la forêt de Caraorman

Cette légende raconte qu’au petit village de pêcheurs de Crișan, à proximité de la forêt au nom singulier de Caraorman (Kara Orman, forêt-Noire en turc), se préparait un magnifique mariage entre la fille de toute beauté d’un Roumain venu travailler dans le delta et un jeune cosaque valeureux réputé pour sa bravoure. Dans toute la région régnaient à cette époque paix et harmonie entre les différentes populations vivant au bord de l’eau. Avant d’offrir son cœur au jeune Cosaque, la jeune fille avait du toutefois refuser les avances d’un Turc entreprenant. Furieux et jaloux d’avoir été éconduit par la jeune file, celui-ci jura qu’il se vengerait de l’affront. Lorsque les hommes du village de Crișan quittèrent leurs habitations pour les préparatifs de la noce, le Turc accompagné de quelques-uns de ses proches pénétra dans la maison de la fiancée et l’enleva. Ils allèrent ensuite se cacher dans la forêt, non loin du puits des chasseurs comme les habitants appellent aujourd’hui cet endroit. Le jeune Cosaque se mit avec ses amis à leur recherche et n’eut aucun de mal à retrouver leur cachette. S’engagea alors une terrible bataille comme on n’en avait jamais vu auparavant dans cette forêt paisible. Les Turcs furent tués l’un après l’autre, la plupart d’entre eux au moment où ils s’agenouillaient à terre et imploraient la pitié de leurs adversaires ainsi que d’Allah. La jeune femme qui avait été enlevée était miraculeusement indemne et put repartir au village avec son fiancé pour convoler en justes noces. À l’endroit même où les Turcs avaient perdu la vie poussa quelques temps après un jeune chêne dont les racines paraissaient s’être nourries du sang des Turcs. La légende raconte que c’est pour cette raison que cet arbre prit cette forme étrange qui lui donna par la suite son surnom de «chêne agenouillé».

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