Ernst Molden et le Danube
Notre famille était amie avec un homme chaleureux qui écrivait de nombreux articles pour les journaux. Il nous invitait dans sa petite maison sur pilotis qu’il possédait dans la « Ferienkolonie » (zone de weekend toute proche du fleuve et en terrain inondable) à Kritzendorf (Klosterneuburg, rive droite, Basse-Autriche), sur le Danube.
Les moustiques faisaient souffrir mes parents. Il faisait souvent chaud et humide. Notre hôte s’appelait Ernst, comme moi. Il n’y a pas tant de personnes sérieuses que ça dans le monde, et quand un homme sérieux en rencontre un autre, il a tendance à lui faire confiance. Il avait écrit plusieurs livres sur le Danube, et il me fit découvrir « son » fleuve.
Comment on remontait le Danube, comment on entrait dans l’eau et de quelle façon on se laissait porter jusqu’au point de départ, en passant par toutes les bizarreries des rives. Il m’a montré la ligne à peine visible dans l’eau, au-delà de laquelle le fleuve devient soudain rapide et dangereux. Puis il m’a laissé seul et j’ai parcouru des petits sentiers sauvages à travers la jungle danubienne, j’ai trouvé un rat mort et j’ai aussi sursauté parce que, tout proche, un héron s’est envolé en criant depuis un fourré de saules. J’ai croisé des rainettes et des grenouilles d’une rapidité et d’une agilité incroyable et je n’ai pas du tout vu le temps passer. Le soir, je me suis rendu compte que je n’avais jamais autant apprécié la nature que ce jour-là au bord du Danube.
Quand vous tombez amoureux du fleuve, il se met à couler désormais dans votre âme. Comme si on regardait à travers les yeux d’une nymphe du fleuve. L’eau ne vous quitte plus, elle vous regarde pour toujours. Plus tard, j’ai moi-même écrit sur le Danube, un roman d’horreur qui se déroulait dans ses prairies alluviales, et de nombreuses chansons consacrées au Danube. Et j’y suis retourné encore et encore. Au début, j’y allais seul, plus tard avec ma femme et nos enfants. J’ai fait la connaissance de nombreux « gens du fleuve » : des bateliers, des passeurs, des pêcheurs, et le « Humer-schurl », l’aubergiste d’Orth (Humer Uferhaus3, restaurant avec terrasse de la rive gauche du Danube à Orth, en aval de Vienne, réputé pour ses plats de poissons et prisé des habitants de la capitale et de ses environs qui y viennent en promenade).

Le tout premier établissement à proximité de l’embarcadère d’Orth, photo du début du XXe siècle, collection du Musée d’Orth/Donau
Le dernier homme du fleuve que j’ai rencontré jusqu’à présent est Carl Manzano, l’ancien directeur du Parc National des Donau-Auen (Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes) un homme intelligent et cultivé, qui ne considère pas seulement le parc comme une réserve de plantes et d’animaux, mais aussi comme un monument historique et culturel, notamment dans son processus de retour progressif à l’état sauvage. Le Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes, créé à la suite d’une grande vague de protestations contre le projet de la centrale hydroélectrique de Hainburg et d’un référendum, s’étend de Vienne à la frontière avec la Slovaquie et il représente pour moi le cœur de toute la magie dont le Danube est capable. Carl Manzano savait à quel point le Danube était important dans mon travail. Il m’a demandé si j’avais envie d’écrire un cycle de chansons pour le XXe anniversaire du Parc National. Avant même qu’il n’ait fini de parler, j’avais déjà accepté. J’ai passé une grande partie du printemps et de l’été 2015 dans la jungle du Danube. J’ai rassemblé des images, des odeurs, des sons, je me suis laissé envoûter par des poissons qui sautent hors de l’eau et des serpents qui ondulent, j’ai été surpris par un aigle de mer qui s’élevait en silence majestueusement derrière les peupliers, et j’ai bien sûr été mangé par des milliers de moustiques.
J’ai regardé passer les remorqueurs sur le Danube, les bateaux immenses, je me suis perdu et j’ai réalisé à quel point la jungle et la folie étaient proches. Aussi proches que la jungle et le bonheur…
Je remercie Ernst Trost, l’aîné, qui m’a fait découvrir ce « Schdrom », le plus beau fleuve du monde. En juillet 2015, alors que je venais de terminer mes chansons, cet homme exceptionnel s’est noyé dans le Danube alors qu’il s’y baignait. Cet album est donc dédié, comme toujours, à mon grand amour Veronika, mais aussi à la mémoire d’Ernst Trost (1933-2015). »
Traduction et adaptation en langue française Eric Baude, mis à jour mai 2025
ps://youtu.be/fEyCIIGxKbo?feature=shared
www.donauauen.at
Notes :
1 Écrivain, auteur-compositeur-interprète autrichien né en 1967, fils de l’éditeur Fritz Molden, petit-fils de Paula von Preradović, parolière de l’hymne national autrichien, et d’Ernst Molden senior, ancien rédacteur en chef de la Neue Freie Presse.
2 Ernst Trost, journaliste et écrivain autrichien, pionnier du journal populaire « Krone Zeitung », auteur du livre « Die Donau. Lebenslauf eines Stromes » (« Le Danube, biographie d’un fleuve », 1976, est décédé à l’âge de 82 ans après un accident de baignade dans la piscine fluviale (Strombad) de Kritzendorf.
3 Dans le bulletin communal d’Orth an der Donau de 1906, on trouve la mention suivante : « Afin d’offrir aux passagers une possibilité de se reposer et de se restaurer en attendant l’arrivée du steamer, un établissement a été construit sur le terrain communal à proximité de l’embarcadère. Georg (I) et Aloysia Humer en deviennent les gérants en 1936. L’auberge est connue pour offrir un grand choix de poissons d’eau douce et une préparation traditionnelle. La famille Humer est mentionnée dès 1704 en tant que « maîtres pêcheurs ». Cette famille pratiquait la pêche professionnelle sur le Danube depuis 1853, activité arrêtée en 1992. Il n’y a plus de pêcheurs professionnels sur le Danube viennois ! Il existait également un bac (exploité par la famille Humer) à cette hauteur du fleuve qui permettait de rejoindre Haslau sur la rive droite. Aujourd’hui seuls les piétons et les cyclistes ont encore l’opportunité de traverser le fleuve à cet endroit.




