Les Sarmates, voisins rebelles puis auxiliaires de l’Empire romain

La soumission des Sarmates, sarcophage romain, photo droits réservés

   « En incorporant Rhétie, Norique et Pannonie, l’Empire romain fixa ses frontières orientales tout le long du Danube, dans les années 16 à 9 avant J.-C. Ces progrès n’avaient pu se faire qu’en luttant contre des tributs sarmates, les Jazygues et les Roxolans. Au cours de l’hiver 69 avant notre ère, ces deux tributs avaient déjà violemment réagi en envahissant la Mésie et en écrasant deux cohortes romaines. Pendant plus d’un siècle, malgré des périodes d’accalmies, les Sarmates figurent parmi les voisins les plus rebelles du nord de l’Empire romain. Plusieurs empereurs luttèrent contre eux successivement, six d’entre eux prenant le titre de « Sarmaticus » après leur avoir infligé de sérieuses défaites. Rome alla même jusqu’à produire à cette occasion des monnaies commémoratives pour célébrer ces victoires sur des Iraniens.

Connus dès lors par les stratèges et par les historiens qu’ils intriguent, les Sarmates sont étudiés par le père de la géographie historique, le Grec Strabon (64/63 ? – 23-23 ?), qui étaient proches des milieux officiels romains. S’attachant à l’étude des origines des peuples, à leur migration comme à la fondation des empires, celui-ci précise ce qu’a pu être leur itinéraire : il les situe au départ sur les rives de la mer d’Azov, puis à l’ouest du Dniepr.

Venu d’Asie centrale, ce peuple de langue iranienne avait en effet envahi la région occupée par ses « cousins » scythes (entre le Don et la Caspienne) au IIIe siècle avant notre ère. Après avoir séjourné en Russie méridionale, il continua sa progression vers l’ouest pour s’établir entre les Carpathes et le Danube au tournant de notre ère. Lorsque l’empereur Trajan conquiert la Dacie (le noyau de l’actuelle Roumanie) au cours des deux guerres de 101-102 et de 105-107), ils s’intercalent entre cette province nouvellement conquise et l’ouest de la Pannonie, sous la pression d’une autre tribut sarmate qui les pousse par l’arrière, les Alains. Une partie d’entre eux s’installe alors aux abords du monde romain, avant d’être soumis en 175 par Marc-Aurèle. C’est donc bien en Europe centrale que se dissoudront les Sarmates, au sein des autres peuples de la Pannonie, ultime melting pot des peuples de la steppe.

Marco_Aurelio_bronzo

L’empereur Marc-Aurèle, vainqueur des Sarmates

Après Strabon, Pomponius Mela puis Ptolémée utilisent les termes de Scythie et de Sarmatie pour désigner ces peuples. Pompanius Mela se servit des renseignements fournis par une expédition militaire romaine, qui avait poussé jusqu’au Jutland en l’an 5 de notre ère. Quant à Ptolémée, c’est lui qui avec ses successeurs inclut dans la Sarmatie l’ensemble de l’Europe centrale et orientale. »

Sources :
Francis Conte, Les Slaves, Aux origines des civilisations d’Europe centrale et orientale (VIe-XIIIe siècles), « Les Slaves et l’orient », Bibliothèque de l’Évolution de l’Humanité, Édition Albin Michel, Paris, 1996

la Table de Trajan (Tabula Traiana) dans les Portes-de-Fer, symbole de la présence romaine sur le Danube

Panagéryque de Trajan par Pline le jeune

« Ta modération mérite d’autant plus d’être prônée que, nourri dans ta gloire guerrière, tu aimes la paix ; ton père naturel a beau avoir eu les honneurs triomphaux et le jour de ton adoption un laurier avoir été consacré à Jupiter Capitolin, on ne te voit pas pour cela rechercher en toute occasion des triomphes. Tu ne crains pas les guerres, mais ne les provoque pas. Comme il est grand, empereur Auguste, comme il est grand de rester sur la rive du Danube2 quand il suffit de le traverser pour être sûr du triomphe, de ne pas rechercher le combat contre un ennemi qui le refuse : preuves à la fois de vaillance et de modération. Si ta modération te fait refuser le combat, ta vaillance le fait refuser à l’ennemi. Le Capitole recevra donc un jour3 non des chars de comédie et les simulacres d’une fausse victoire4, mais un empereur rapportant une gloire vraie et solide, la pacification et une soumission des ennemis si patente qu’il n’y en aura eu aucun à vaincre. Voila qui est plus beau que tous les triomphes ! Car le mépris fait de notre souveraineté a toujours été le seul motif à nos victoires. Si quelque roi barbare5 poussé l’insolence et la folie jusqu’à mériter ta colère et ton indignation, il peut être défendu par tout l’intervalle de la mer, par l’immensité des fleuves, par l’escarpement des montagnes6, il n’en sentira pas moins, j’en suis sûr, que tous ces obstacles s’inclinent, cèdent si tôt devant ta valeur qu’il croira que les montagnes ont été aplanies, les fleuves desséchés, la mer supprimée, et qu’il subit l’invasion non pas de nos flottes7, mais de notre territoire même. »
Pline le jeune (61 ou 62-113), Panagéryque de Trajan, Livre X, 16, traduction de Marcel Durry, Le Club français du livre, Paris, 1980

Notes :
1Le nom français de cluse ayant la même étymologie que le terme serbe klisura
2 Voyage d’inspection à placer entre le séjour en Germanie et le retour à Rome, c’est-à-dire durant l’hiver 98-99 ; ce voyage donna à Trajan un avant-goût de la campagne de 101 contre la Dacie.

3 Le développement sur la modération du prince s’interrompt brusquement pour faire place à la campagne dacique qui commence juste au moment où Pline remanie son remerciement pour en faire un panagéryque.
4 Les textes s’accordent à accuser Domitien d’avoir célébré des triomphes qui n’étaient que des mascarades. Mais la majorité des historiens depuis cinquante ans verraient volontiers là une calomnie.
5 Décébale
6Les fleuves sont le Danube et ses affluents de gauche l’Apo, le Rabon, l’Alutus ; quant aux montagnes, ce sont les montes Serrorum ou partie occidentale des Alpes de Transylvanie. Le meilleur commentaire des paysages évoqués ici est constitué par les reliefs de la Colonne Trajane.
7La flotte du Danube composée de la classis Pannonica et de la classis Moesica.

Tabula Traiana
Plaque verticale taillée dans le rocher ornée de deux dauphins ailés, de roses à six feuilles et d’un aigle aux ailes déployées, cette « table » mesure 3m 20 de longueur sur une hauteur de 1m 80. Elle est surplombée d’un fronton portant une inscription moderne « Tabula Traiana ».

Ce symbole des conquêtes romaines et de l’appartenance au monde latin de la Roumanie faillit disparaître au XXe siècle lors de la construction et de la mise en eaux du barrage de la centrale hydro-électrique de Djerdap (1963-1972) car il se tenait au-dessous du futur niveau des eaux de la retenue. Pour le sauver on entreprit de découper la table avec tout le rocher aux alentours et elle fut ensuite réinstaller une cinquantaine de mètres plus haut.

La Tabula Traiana à son emplacement d’origine, photo de 1908

On peut lire sur la plaque l’inscription en langue latine abrégée et rédigée comme suit :

« IMP CAESAR DIVI NERVAE F
NERVA TRAIANVS AUG GERM
PONTIF MAXIMVS TRIB POT IIII
MONTIBVS EXCISI. ANCO..BVS
PATER PATRIAE COS III
SVBLATIS VIA. .E. »

soit dans sa reconstitution intégrale :
« IMP(ERATOR) CAESAR DIVI NERVAE F(ILIVS)
NERVA TRAIANVS AUG(VSTVS) GERM(ANICVS)
PONTIF(EX) MAXIMVS TRIB(VNICIA) POT(ESTATE) IIII
PATER PATRIAE CO(N)S(VL) III
MONTIBVS EXCISI(S) ANCO(NI)BVS
SVBLAT(I)S VIA(M R)E(FECIT) »

Traduction en français :

L’empereur César, fils du divin Nerva,
Nerva Trajan Auguste, vainqueur des Germains,
Suprême pontif quatre fois investi de la puissance des tribuns,
Père de la patrie, trois fois consul
A entaillé la montagne et posé des poutres
Pour la réfection de cette voie.

Travaux de surélévation de la Tabula Traiana avant la mise en eau de la retenue d’eau du barrage de Djerdap I

La colonne Trajan de Rome relate les exploits de cet empereur conquérant qui n’hésita pas également à faire tailler sur la rive droite du Danube, dans les parois rocheuses des Portes-de-Fer, une voie partant de Belgrade pour permettre le passage de ses armées au coeur du défilé. Cette voie rejoignait en aval, à hauteur de Drobeta Turnu-Severin, un pont sur piles de briques avec un tablier en bois, construit par l’ingénieux architecte Appolodore de Damas (entre 50 et 60-130) et sur lequel les soldats purent aisément et rapidement franchir le Danube. Quelques vestiges de ce premier pont en dur sur le fleuve sont encore visibles sur les deux rives roumaines et serbes bien que le successeur de Trajan, l’empereur  Hadrien (76-138), craignant que des tributs barbares ne s’en servent à leur tour, cessa de l’entretenir.

Reconstitution du pont de Trajan

Vestiges du pont d’Appolodore de Damas sur la rive serbe (rive droite) près de Kladovo, photo © Danube culture, droits réservés

L’empire romain à la mort de Trajan : à l’ouest du Pont-Euxin (mer Noire), les provinces impériales de Dacie et de Mésie inférieure 

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