Peintres du Danube : Jules Pascin (1885-1930), « prince de Montparnasse »

La robe du soir, 1924

   Jules Pascin, de son vrai nom Julius Mordecaï Pincas, est né le 31 mars 1885 dans une famille de riches commerçants séfarades de Vidin. Il est le septième des neuf enfants. Son père exerce avec succès la profession de marchand en grain et représente l’empereur des Habsbourg dans sa ville en tant que consul d’Autriche. En conflit avec cet homme au caractère tyrannique qu’il dessine sous les traits de l’ogre du Petit Poucet, le jeune adolescent s’enfuie, séjourne et étudie à Bucarest, Budapest, Vienne, Berlin et Munich. Son grand talent de dessinateur lui permet de travailler pour la revue Simplicissimus, revue satirique bavaroise dirigé par Albert Langen (1869-1909) dont l’esprit n’est pas sans rappeler L’assiette au beurre

Vidin et le Danube vers 1900

   Une grande partie de son oeuvre restera d’ailleurs toujours marquée par cette sensibilité, par une force de la satire et de la caricature féroce. Ses dessins aux traits épais, épurés, dans des tonalités claires, aquarellées soulignées de fusain, d’encre et de lavis, se rapprochent des mondes de la gravure sur bois ou de la lithographie.   C’est une période où il rencontre des peintres qui donneront naissance à l’expressionnisme allemand et avec lesquels il parvient à trouver sa ligne et son style graphique exprimant une forte critique de la société de l’époque.

Jules Pascin au café du Dôme en 1910 (photographe non identifié)

   Pascin  arrive par l’Orient express à Paris 1905, à la veille de Noël en espérant y faire carrière. Sa réputation de dessinateur l’a déjà précédé et c’est une vraie délégation de peintres et d’artistes au fait de son talent qui l’accueille et l’emmène immédiatement à Montparnasse.
Son travail de caricaturiste n’a pas cessé et il continue à envoyer toujours régulièrement des dessins à
Simplicissimus qui lui permettent de bien gagner sa vieIl noue aussi des liens avec l’avant-garde française, fait la connaissance de Foujita, Kisling, Soutine, Van Dongen, Derain, Diego Rivera mais aussi de Matisse, des artistes du mouvement du fauvisme et illustre les ouvrages d’amis poètes et écrivains comme Pierre Mac Orlan, Paul Morand ou André Salmon.
   Jules Pascin est assimilé à l’École de Paris, selon l’expression du critique d’art André Warnod, école désignant l’ensemble des artistes étrangers arrivés avant les années 1920 dans la capitale française pour tenter de trouver des conditions plus favorables à l’expression de leur art tout en restant en marge des grands mouvements artistiques de l’avant-guerre, cubisme, fauvisme et futurisme. Ses sujets préférés demeureront tout au long de sa vie les représentations de scènes de la vie quotidienne, du corps féminin, peintures et dessins au caractère érotique.

Jules Pascin, Manolita, 1929, Paris, Musée National d’Art Moderne

   Ses voyages et séjours en Angleterre, aux États-Unis, à New York avec la peintre Hermine David (1886-1970) pendant la première guerre mondiale (1914-1920) et à Cuba, lui permettent de réaliser de très nombreux croquis et aquarelles. L’érotisme de ses oeuvres provoque un scandale outre-Atlantique. Le peintre prétend pourtant, après son retour en France, n’être qu’un admirateur de Boucher et de Fragonard.

Jules Pascin, Alfred Flechtheim habillé en toréador, 1927, Paris, Musée National d’Art Moderne

   Parmi ses modèles on trouve sa femme Hermine David qu’il a épousé pendant son séjour à New York et sa maîtresse Cécile Vidil (1891-1977), la future femme du peintre norvégien Per Lasson Krogh (1889-1965)  avec lesquelles il entretient une relation simultanée.
   « Pourquoi une femme est-elle considérée comme moins obscène de dos que de face, pourquoi une paire de seins, un nombril, un pubis sont-ils de nos jours encore considérés comme impudiques, d’où vient cette censure, cette hypocrisie ? De la religion ? »

Jules Pascin, Hermine (Hermine David, 1886-1970) au lit, aquarelle

   Nous sommes au début des années 1930, époque où Picasso, Braque, Miro, le cubisme, les abstraits, les surréalistes, font littéralement exploser la figuration et la représentation dans la peinture. Tout comme Modigliani, et de nombreux autres artistes, Jules Pascin s’interroge quant à lui, sur la signification de son oeuvre figurative. Il souffre de ne plus être reconnu, et croit perdre le sens, la sensibilité et la puissance qu’il a toujours voulu donner à sa propre peinture. Il sombre et se réfugie peu à peu dans la fuite, les fêtes nocturnes et l’alcool.
   Jules Pacsin adresse à sa compagne Lucy, peu avant de mettre fin à ses jours, une dernière lettre dans laquelle il écrit : « Je suis un maquereau, j’en ai marre d’être un proxénète de la peinture … Je n’ai plus aucune ambition, aucun orgueil d’artiste, je me fous de l’argent, j’ai trop mesuré l’inutilité de tout. » Le peintre se suicide dans son atelier du boulevard de Clichy le 2 juin 1930, à l’âge de quarante-cinq ans. Plus de mille personnes suivent quelques jours plus tard le cortège jusqu’au cimetière du Montparnasse. Les galeries d’art de paris ont fermé leurs portes en signe de deuil. Un poème de son ami André Masson est gravé sur sa tombe : « Homme libre héros du songe et du désir de ses mains qui saignaient poussant les portes d’or esprit et chair Pascin dédaigna de choisir et maître de la vie il ordonna la mort. »

« — Ne vous retournez pas ainsi…Continuez à suivre le corps du pauvre Pascin : Oui je vous laisse ; je reste ici avec son image immatérielle. Avec Chagall mystique, sa fine compagne à ses côtés, avec Kisling et Papazoff qui sont de la même lignée formidable, avec tous ses copains et copines, les yeux rougis, André Salmon et Marcel Sauvage le visage bouleversé, les modèles de tout poil et de toute couleur, les marchands de tableaux, même, dont la douleur se tempère de la hausse brusque que vaut ce bond dans l’éternité… Oui Zadkine, excuse-moi : sculpteur, vous avez le culte de la matière et des formes, dépouilles mortelles que vous suivrez, avec l’espoir d’une survivance, d’une transfiguration, « tel qu’en lui-même, enfin l’éternité le change » ; moi, je le vois encore, hanté par la chair, par l’hallucination du désir, des jambes écartées, des femmes étalées, des croupes obscènes, appel magnifique et terrible de la bête humaine, à quoi répondait triomphalement sa grande et simple bonté. »
W. Mayr, Souvenirs sur Pascin

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, mis à jour septembre 2023

Sources :
Levy-Kuentz, Stephen, Pascin libertin, Adam Biro, 2009

Lvy-Kuentz, Stephen, Pascin, coll. « Grandes monographies », La Différence, Paris, 2009
Joann Sfar, Joann Pascin, biographie imaginaire, L’Association, 2005
Levy-Kuentz, Pascin et le tourment. Coll. Les essais, La Différence, Paris 2001
Bay, André,, Adieu Lucy, Le roman de Pascin, Albin Michel, Paris, 1983
Dupouy, Alexandre, Jules Pascin, collection Rêveries, Parkstone Press Ltd, New York, 2004

Warnod, André, Pascin, André Sauret, Éditions du livre, Monte-Carlo, 1954
Nieszawer & Princ, Artistes juifs de l’École de Paris 1905-1939, français-anglais, Éditions Somogy, Paris, 2015
Catalogues raisonnés :
Hemin, Yves, Krohg, Guy, Perls, Klaus, Rambert, Abel, Pascin : Catalogue raisonné, vol. 1 : Peinture, Aquarelles, Pastels, Dessins, Bibliothèque des Arts, Paris, 2001
Hemin, Yves, Krohg, Guy, Perls, Klaus, Rambert, Abel : Catalogue raisonné, vol. 2 : Peinture,
Aquarelles, Pastels, Dessins, Bibliothèque des Arts, Paris 2001
Hemin, Yves, Krohg, Guy, Perls, Klaus, Rambert, Abel,
 Pascin : Catalogue raisonné, vol. 3 : Simplicissimus, Gravures, Lithographies, Illustrations, Sculptures, Objets, Bibliothèque des Arts, Paris, 2001
Hemin, Yves, Krohg, Guy, Perls, Klaus, Rambert, Abel, Pascin : Catalogue raisonné,
vol. 4 : Dessins, Aquarelles, Pastels, Peintures, Dessins érotiques, Bibliothèque des Arts, Paris, 2001
Hemin, Yves, Krohg, Guy, Perls, Klaus, Rambert, Abel, Pascin : Catalogue raisonné,
vol. 5 : Peinture, Aquarelles, Pastels, Dessins, Bibliothèque des Arts, Paris, 2010
Filmographie :
Pascin l’oublié (INA) : https://images.app.goo.gl/Aq8WaG6rHc7CREgB7
François Lévy-Kuentz, Pascin l’impudique, Production Lapsus/France 5/Paris première, 2000, 60 mn
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Pascin

Jules Pascin, portrait de Lucy Krohg, vers 1925, huile et crayon sur canevas, collection particulière

Svishtov (Sistova, PK 552, 8, rive droite)

L’église de la sainte Trinité (photo droits réservés)

   On trouve à proximité (4 km vers l’est) de cette ville agréable et à l’atmosphère méridionale, construite en terrasses sur une colline verdoyante au dessus du fleuve, l’ancien forteresse romaine de Novae, mentionnée pour la première fois en 1726 par Luigi Fernando Marsigli dans son Danubius Pannonico-Mysicus  (publié en français en 1744 sous le titre de  Description du Danube), forteresse qui fut agrandi et embelli considérablement à l’époque de l’empereur byzantin Justinien (527-565) lors de la reconstruction de l’Empire romain d’Orient. Les Romains y entretinrent  une importante flotte militaire qui pouvait se déplacer rapidement pour défendre les frontières de l’empire (limes).

Sistova (Svishtov), gravure d’Adolph Kunike (1777-1838), vers 1825

La ville fait peu parler d’elle pendant les deux empires bulgares (XIe-XIVe siècles). Elle se développe ensuite pendant la longue domination turque (fin XIVe-XIXe siècles), devenant un centre d’échange important et le carrefour de différentes routes commerciales de l’Ouest et de l’Est de l’Europe. C’est dans cette ville que fut signé le 4 août 1791 le traité de paix (rédigé en français et en turc) qui mit fin à la dernière guerre austro-turque (1788-1791).

Le traité de Sistova ou La paix entre l’Autriche et la Turquie, 1792, gravure de Daniel Nikolaus Chodowiecki (1726-1801)

En 1877, lors du conflit avec l’Empire ottoman, les Russes traversent le Danube à proximité et mettent la ville à sac. Svishtov connait après la guerre d’indépendance contre l’occupant turque un déclin économique. Les troupes austro-bulgaro-allemandes traverseront en sens inverse à leur tour le fleuve à cette hauteur en 1916 pour envahir la Roumanie.

Passage du Danube par l’armée russe en 1877

Deux églises souterraines du XVIIe, l’église de la Sainte Trinité, édifiée en 1867 par l’architecte bulgare Koljo Ficev (1800-1881), endommagée par un tremblement de terre en 1977, le petit musée installé dans la maison natale (1861) de l’écrivain, poète et traducteur bulgare Aleko Ivanitsov Konstantinov (1863-1897)1 qui fit des études de droit en Russie, assassiné à l’âge de 34 ans, appartiennent au patrimoine historique, architectural et culturel incontournable de la cité. Quelques superbes maisons dans le style du Renouveau bulgare sur les façades desquelles se remarquent d’élégants balcons en bois ont été préservées. On trouve sur une colline du centre ville les ruines d’une forteresse datant du XIIIe/XIVe siècles.
Svishtov est également connue comme la ville de nombreux bienfaiteurs. Il n’y a pas d’initiative, de bâtiment, d’école, d’église ou d’institution d’importance qui n’ait bénéficié du soutien de bienfaiteurs par le biais de dons privés : L’Académie d’économie Dimitar A. Tsenov, l’école supérieure de commerce Dimitar Hadzhivasilev, la première maison de la culture bulgare Kiril D. Avramov (qui est aujourd’hui un théâtre et un musée), et environ 600 autres bienfaiteurs sont apparus à Svishtov rien qu’au cours de la renaissance nationale bulgare :
– Le premier don à une école a été fait en 1812 par Phillip Sakelarievichv ;
– Svishtov a été la première ville libérée du joug turc et la première administration civile y a été établie ;
– Le premier lycée professionnel de Bulgarie a été fondé à Svishtov grâce à un don de Dimitar Hadzhivasilev, originaire de la ville, et a été construit par l’architecte autrichien Paul Brant dans le style du célèbre lycée de Vienne ;
– L’histoire du chant choral bulgare a commencé à Svishtov, la première chorale bulgare ayant été fondée à Svishtov en 1868
– La première maison de la culture bulgare y a été créée grâce à un don de Kiril D. Avramov ;
– Svishtov est le lieu de naissance de l’auteur du premier livre imprimé en langue bulgare moderne, Philip Stanislavov et du compositeur de l’hymne bulgare, Tsvetan Radoslavov (1863-1931),  Gorda Stara planina, écrit en 1885.

La ville est aujourd’hui un important centre économique (activités portuaires), universitaire, scientifique et culturel régional. Un bac la relie deux fois par jour à la localité et port roumain de Zimnicea (PK 563, 65) sur la rive septentrionale du Danube.
Un monument en hommage aux soldats français de la 16e division d’infanterie coloniale a été érigé à Svishtov en 1919.

Sources :
RADKOV, Radko, DONETSKI, Peti, SVISHTOV – Cultural and Historical Sights, 2007
Svishtov now and yesterday, www.uni-svishtov.bg 

Notes :
1 Aleko Ivanitsov Konstantinov a laissé laisse une empreinte indélébile dans l’histoire de la littérature bulgare. Grâce à son style inimitable, caractérisé par la touche d’humour qui accompagne une grande partie de ses œuvres, il se forge la réputation de pourfendeur de tous les maux qui gangrènent la société bulgare à la fin du XIXe siècle. Baï Ganio (compère Ganio), son personnage le plus célèbre, reste aujourd’hui encore le symbole de tous les travers de la société qu’Aleko Ivanitsov Konstantinov condamnait ouvertement. L’écrivain est enterré au cimetière central de Sofia.

Aleko Ivanitsov Konstantinov (1863-1897) par Georgi Danchov (1846-1908)

Office de tourisme :
www.visitshvistov.com
 www.svishtov.bg

Eric Baude pour  Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2023

Ruse (Routschouk) dans les années 1870-1880, cité bulgare cosmopolite et salubre de l’Empire ottoman

« Sur les 23 000 âmes environ que comptait en 1874 la population de la ville, les recensements officiels indiquaient 10 800 Turcs, 7700 Bulgares, 1000 Juifs, 800 Arméniens, 500 Tsiganes et 1000 soldats ottomans. Il s’y trouvait aussi près de 800 Roumains et Serbes, 300 Autrichiens et Hongrois, 100 Grecs et 100 Allemands, Anglais, Polonais, Russes ou Italiens, qui, soit comme nationaux, soit comme protégés, y relevaient des consuls étrangers. L’Autriche-Hongrie et la Russie y entretenaient des consulats généraux ; l’Angleterre, la France, l’Italie et la Grèce y avaient des consuls effectifs, tandis que l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique et la Hollande se contentaient de représentants honoraires. Les dimanches et jours de fête, quand tous les consuls hissaient leurs pavillons, l’étranger, perdu au milieu des Orientaux, éprouvait un étrange sentiment de sécurité, dont il jouissait rarement dans les pays turcs où dominaient l’arbitraire et le despotisme…
      À côté de bon nombre de bavards et de charlatans arméniens, grecs, roumains et italiens dont les diplômes sont plus ou moins authentiques, Routschouk possède aussi quelques avocats et quelques médecins qui ont fait des études sérieuses dans les Facultés de l’Occident. Mais ces derniers, malgré leur instruction, trouvent trop peu d’occasions d’exercer leur science ; car, outre le fatalisme des Turcs et la parcimonie des Bulgares, le climat de Routschouk est très salubre. Le minimum de la température ne descend qu’exceptionnellement à 22° au dessous de zéro, le maximum dépasse rarement 39° à l’ombre.

Routschouk (Ruse) au temps de l’Empire ottoman, dessin de William Henry Bartlett (1809-1854), vers 1840  

Le grand charme de Routschouk, ce sont ses magnifiques environs. Des promenades par eau à Giurgevo1, situé en face, des excursions à pied ou à cheval dans la vallée pittoresque du Lom2, des visites aux vergers et aux vignobles de Koula et de Basarbova : telles sont les principales distractions de la société occidentale de Routschouk. En hiver, il y a les soirées, les bals donnés par les consuls, les représentations théâtrales au bénéfice d’une oeuvre de charité, les concerts donnés par quelque virtuose égaré ou par des musiciens ambulants de la Bohême et de la Hongrie.

Un café ottoman, dessin de William Henry Bartlett (1809-1854), vers 1840  

Au temps des Romains, Routschouk formait un des points fortifiés de la grande ligne frontière de Mésie. Si, la table de Peuntinger à la main3, nous remontons le cours du Danube à partir de Durostorum4, la plus importante place de cette ligne, sans nous occuper d’ailleurs des stations intermédiaires, la distance de 73 miles, où la table indique « Prisca » tombe justement sur Routschouk. Cette Prisca5 était située à l’embouchure, où de nombreuses trouvailles romaines ont trahi son antique existence. Détruite par les Barbares, la ville n’a retrouvé son importance que dans ces dernières années, où les Turcs en ont fait un de leurs principaux établissements danubiens… »

Philipp Kanitz, La Bulgarie danubienne et le Balkan, études de voyage (1860-1880), Librairie Hachette, Paris, 1882
Philipp Kanitz est un naturaliste, géographe, ethnographe et archéologue austro-hongrois.

Notes :
1 Giurgiu, grand port du Danube roumain (PK  493)
2 Affluent du Danube
3 Copie réalisée vers 1265 d’une carte romaine du IIIe ou IVe siècle ap. J.-C. où figurent les routes et les villes principales de l’Empire romain
 4 Silistra, Bulgarie
5 Sexaginta Prisca, une des principales bases de la flotte romaine danubienne. Cette flotte militaire était chargée d’assurer la surveillance du Limes c’est-à-dire de la frontière de l’Empire romain avec le monde « barbare »,  frontière qui s’est superposée un certain nombre d’années avec une partie du cours du Danube.

Hristo Botev et le « Radetzky »

Photo Vislupus

   Le 26 mai 1876, le Radetzky1, un bateau à vapeur de passagers autrichien de la Compagnie de navigation sur le Danube D.D.S.G., construit pour cette compagnie en 1851 par les chantiers navals hongrois d’Ofen-Obuda, remonte le Danube de Galaţi vers Turnu-Severin conformément à ses horaires et à son plan de navigation. Aux escales roumaines de Giurgiu, Turnu-Magurele et Corabia s’embarque un groupe d’environ 200 bulgares en costumes traditionnels de paysans ce qui n’est guère surprenant en soi dans le contexte danubien de cette époque. Dès les amarres largués au départ de l’embarcadère de Rahovo (Oryahovo, rive droite bulgare) ou, selon d’autres sources, de Bechet, petite ville sur la rive roumaine en face de Rahovo, le groupe de paysans ouvre de grandes caisses et des valises censées contenir des outils de travail et en sortent des armes à la stupéfaction des autres passagers.

Le port d’Oryahovo, sur la rive droite (Bulgarie), photo Denis Barthel, German Wikipedia

   Le jeune chef du groupe, le poète, journaliste, instituteur et révolutionnaire bulgare Hristo Botev, alors âgé de 28 ans, donne l’ordre au jeune capitaine du même âge du bateau autrichien, Dagobert Engländer (1848-1925), de changer son cap et de se diriger vers Kozloduj (rive droite) où il demande à débarquer avec ses hommes. De là les révolutionnaires veulent lancer leur offensive contre l’occupant ottoman pour permettre à la Bulgarie de retrouver son indépendance.

Hristo Botev (à gauche), Nikola Slavkov et Ivan Drassov en Roumanie en 1875, Archives d’État Centrales, Sofia, Bulgarie

Hristo Botev s’adresse en ces termes au commandant et aux passagers du Radetzky

« Monsieur le commandant !

Chers passagers !

   J’ai l’honneur de vous informer que des rebelles bulgares, dont j’ai l’honneur d’être le voïvode (commandant), se trouvent à bord de ce bateau.
   Au détriment de nos bêtes et de nos outils agricoles, au prix de gros efforts et du sacrifice de nos biens, enfin au prix de tout ce qui nous est cher en ce monde, sans en avoir informé les autorités du pays d’accueil dont la neutralité a été respectée et malgré leurs recherches, nous nous sommes munis de ce tout ce qui nous est nécessaire pour venir en aide à nos frères révoltés, qui combattent si bravement sous la bannière du lion bulgare pour la liberté et l’indépendance de notre chère patrie, la Bulgarie.
Nous demandons aux passagers de ne pas s’inquiéter et de rester calmes. Quant à vous, Monsieur le commandant, j’ai la tâche délicate de vous inviter à mettre le navire à notre disposition jusqu’à notre débarquement, tout en déclarant que la moindre des résistances de votre part me mettrait dans la triste nécessité et dans l’obligation d’utiliser la force pour me venger des tragiques évènements survenus à bord du bateau à vapeur allemand à Roussé en 1867.
Dans tous les cas, notre slogan de bataille est le suivant :

Vive la Bulgarie !
Longue vie à François-Joseph !
Longue vie au comte Andrassy !
Vive l’Europe chrétienne ! »

   Les révolutionnaires bulgares ne montrent aucune animosité envers les passagers et le commandant Dagobert Angländer . Ils lui remettent avant de débarquer un certificat écrit en français (sic !) attestant qu’il leur a obéi sous la contrainte afin d’éviter d’éventuels ennuis de leur part. Les plus réputés parmi les voyageurs témoignent dans ce même document que le capitaine a certes agi sous la contrainte mais que les passagers ont tous été traités avec déférence.
En débarquant les révolutionnaires s’agenouillent et embrassent la terre bulgare. 

Mémorial de Hristo Botev au port de Kozloduj, photo Vislupus, droits réservés 

   Malheureusement pour eux, les gendarmes turcs, les fameux « Bachi-Buzuks » ont observé le manège inhabituel du vapeur et des hommes de Botev. Aussi peuvent-ils donner l’alerte et obtenir le renfort de soldats.Les paysans bulgares se méfient de la petite troupe. Dans leur traversée des villages bulgares, aucun homme ne vient grossir les rangs des révolutionnaires, probablement par peur des représailles des occupants turcs en cas de défaite. Hristo Botev sera tué le 1er juin sur le Mont Okolchitza, dans le massif du Grand Balkan, près de Vratsa, après seulement quelques jours de combat. 

« Car celui qui succombe pour la liberté
Ne meurt pas, ne peut pas mourir ! Que sur lui pleurent
La terre et le soleil et toute la nature !
Que les poètes le célèbrent dans leurs chants ! »
Extrait de « Hadji Dimitar », in Poèmes, traduction et une adaptation de Paul Éluard,
 avec une biographie du poète par Elsa Triolet, édition bilingue bulgare-français, introduction de Pantélei Zarev, Sofia-Presse, Sofia 1975
   Le capitaine Dagobert Engländer sera interrogé par les autorités turques qui lui demande d’accepter des soldats à bord du bateau ce que le commandant refusera. Il confiera plus tard avoir été impressionné par la courtoisie, la détermination et l’énergie du poète révolutionnaire : « Botev, quant à lui, me fit une forte impression avec sa droiture, son énergie et son tempérament. Avant que le bateau ne s’approche de la rive bulgare, il m’appela pour me montrer que la cale du bateau ainsi que son chargement étaient intacts. Au moment de leur débarquement, je fus témoin d’une situation solennelle et très émouvante. La voix puissante de Botev se fit entendre et tous ses compagnons tombèrent à genoux, pour embrasser le sol bulgare. À leurs cris d’adieu : « Vive Franz Josef ! Longue vie au capitaine ! », je répondis par un « Bonne chance » et les saluais plusieurs fois en levant ma casquette. »
   Dagobert Engländer continuera à naviguer sur le Danube puis fêtera, en 1908, sa quarantième année au service de la D.D.S.G. comme Inspecteur en chef de la Direction Générale de la compagnie.
En 1906, un projet de rachat du Radetzky à la D.D.S.G. par les autorités bulgares ne peut aboutir. Le vapeur est ensuite mis hors service en 1918 et détruit en 1924. L’année suivante Dagobert Engländer renvoie en Bulgarie, par l’intermédiaire de son frère Adolf qui les remettra solennellement au roi Boris III (1894-1943), les objets du bateau qu’il a soigneusement conservés : un drapeau, un cachet, la permission originale, une copie du rapport, un exposé détaillé des événements du 17 mai 1876, une copie de la lettre de Botev en français adressée au capitaine et aux passagers (retrouvée et conservée aux Archives Nationales Bulgares), deux planches de bord du Radetzky sur l’une desquelles se tient Hristo Botev.
Pour commémorer cet évènement et le 90ème anniversaire de la mort de Hristo Botev, une souscription est ouverte en 1964 à l’initiative de la journaliste Liliana Lozanova à laquelle participe de nombreux enfants bulgares. On trouve parmi la liste des noms des souscripteurs celui du petit-neveu de Dagobert Engländer. La souscription permet de faire construire dans les chantiers navals de Roussé une réplique à l’identique du Radetzky intégrant des parties conservées du navire original. Inauguré au printemps 1966, le bateau-musée est dédié au poète révolutionnaire bulgare et à cet évènement.
Ce bateau historique remontera ultérieurement le Danube de Roussé à Kozloduj avec un équipage vêtu d’uniformes d’époque de la D.D.S.G. Il y sera accueilli solennellement par le Gouverneur d’État bulgare. Le bateau se rendra ensuite à Vienne abordant sur ce trajet hautement symbolique le pavillon de commerce des navires de l’ancienne monarchie austro-hongroise.
En  1982 le Radetzky est élevé au rang de Musée National et il est affilié en 2004 au Musée National d’Histoire de Sofia et rénové en 2011.
   Hristo Botev ne souhaitait pas seulement libérer son pays de l’oppresseur turc, il voulait aussi émanciper son peuple des vieilles superstitions qui l’emprisonnaient et le maintenaient dans une situation d’esclavage.
Sa poésie (il n’a laissé qu’une vingtaine de poèmes) s’inspire également de la nature et du patrimoine des chansons populaires tout en les animant d’un idéal révolutionnaire d’une grande sincérité.
   Cet épisode a inspiré la composition de la chanson populaire patriotique Тих бял Дунав се вълнува (Le paisible et blanc Danube s’anime) également connu sous le nom de Marche de Botev. Musique d’Ivan Karadzhov (ou d’un compositeur anonyme selon certaines sources) et texte d’après le poème Radetzky d’Ivan Vazov (1850-1923).
   C’est à proximité de Kozloduj que le Danube atteint sa largeur maximale.

Maison de Hristo Botev lors de son séjour à Galaţi (Roumanie), photo Danube-culture © droits réservés

Hristo Botev (1848-1876)
   Poète, journaliste, écrivain révolutionnaire, patriote et athée, Hristo Botev est né en Bulgarie à Kalofer en 1848. Son père, Botio Petkov est un éminent littérateur et pédagogue. Son fils part à l’automne 1863 étudier dans un lycée d’Odessa (Russie) puis revient à Kalofer. Contraint de quitter la ville en 1867 pour des raisons politiques, il se rend en Roumanie où il travaille pour le journal L’aube du Danube à Brǎila, fait la connaissance d’émigrés bulgares militants, s’inscrit à la Faculté de médecine de Bucarest qu’il abandonne peu après pour des raisons pécuniaires et survit dans la misère à la périphérie de la capitale roumaine en compagnie du révolutionnaire bulgare Vassil Levski (1837-1873). Il est nommé instituteur à Alexandria (Munténie, principauté roumaine de Valachie) puis à Izmaïl (Bessarabie, aujourd’hui en Ukraine) dans le delta du Danube. Il voyage, entretient de nombreux liens avec les révolutionnaires russes, édite plusieurs journaux, se fait emprisonner pour ses activités politiques puis est relâché.

Hristo Botev, Archives d’État Centrales, Sofia, Bulgarie

Il publie Boudilnik (Le Réveil), un journal satirique, collabore ou édite plusieurs autres journaux (LibertéNouvelle Bulgarie…), devient le secrétaire du Comité Central Révolutionnaire Bulgare, écrit des poésies, des récits, des feuilletons, enseigne à l’école bulgare de Bucarest et se marie en 1875. Cette même année, Hristo Botev participe à la préparation d’une insurrection pour libérer la Bulgarie du joug ottoman et se rend en Russie. En avril 1876, une première insurrection bulgare, mal préparée, échoue. Suite à cet échec, Hristo Botev rassemble une troupe d’environ 200 hommes qui rejoint sous ses ordre les bords du Danube et s’embarque le 16 mai sur le Radetzky de la D.D.S.G. pour rejoindre la rive bulgare. Il meurt peu de temps après le 1er juin 1876 dans des combats avec les Ottomans près de Vratza.

Notes :
1
Johann Joseph Wenzel Anton Franz Karl, Graf Radetzky von Radetz, 1766-1858, maréchal autrichien d’origine bohémienne, adversaire de l’Empire ottoman et de Napoléon Ier. Adulé de ses soldats qui le surnommaient affectueusement « Vater » (père), il tentera de réformer l’armée impériale autrichienne et entrera en vainqueur à Paris en 1814. Johann Strauss junior a composé sa « Marche de Radetzky » en son honneur.

Sources :
Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Fayard, Paris, 1991
Christo Botev, PoèmesÉdition bilingue bulgare-français, traduction de Paul Éluard, introduction de Pantélei Zarev, Sofia-Presse, Sofia 1975

Sites d’information :
www.danubeoldrichhistory.ro/nava-muzeu-radetzky
www.la-bulgarie.fr/bateau-radetzki
Association Bulgarie-France 
www.bulgaria-france.net

À la proue du bateau se tient le buste de maréchal autrichien Radetzky, photo Petar Iankov, droits réservés

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