Routschouk (Ruse, Bulgarie) dans les années 1870-1880, cité bulgare cosmopolite et salubre de l’Empire ottoman

   « Sur les 23 000 âmes environ que comptait en 1874 la population de la ville, les recensements officiels indiquaient 10 800 Turcs, 7700 Bulgares, 1000 Juifs, 800 Arméniens, 500 Tsiganes et 1000 soldats ottomans. Il s’y trouvait aussi près de 800 Roumains et Serbes, 300 Autrichiens et Hongrois, 100 Grecs et 100 Allemands, Anglais, Polonais, Russes ou Italiens, qui, soit comme nationaux, soit comme protégés, y relevaient des consuls étrangers. L’Autriche-Hongrie et la Russie y entretenaient des consulats généraux ; l’Angleterre, la France, l’Italie et la Grèce y avaient des consuls effectifs, tandis que l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique et la Hollande se contentaient de représentants honoraires. Les dimanches et jours de fête, quand tous les consuls hissaient leurs pavillons, l’étranger, perdu au milieu des Orientaux, éprouvait un étrange sentiment de sécurité, dont il jouissait rarement dans les pays turcs où dominaient l’arbitraire et le despotisme…
   À côté de bon nombre de bavards et de charlatans arméniens, grecs, roumains et italiens dont les diplômes sont plus ou moins authentiques, Routschouk possède aussi quelques avocats et quelques médecins qui ont fait des études sérieuses dans les Facultés de l’Occident. Mais ces derniers, malgré leur instruction, trouvent trop peu d’occasions d’exercer leur science ; car, outre le fatalisme des Turcs et la parcimonie des Bulgares, le climat de Routschouk est très salubre. Le minimum de la température ne descend qu’exceptionnellement à 22° au dessous de zéro, le maximum dépasse rarement 39° à l’ombre.

   Le grand charme de Routschouk, ce sont ses magnifiques environs. Des promenades par eau à Giurgevo1, situé en face, des excursions à pied ou à cheval dans la vallée pittoresque du Lom2, des visites aux vergers et aux vignobles de Koula et de Basarbova : telles sont les principales distractions de la société occidentale de Routschouk. En hiver, il y a les soirées, les bals donnés par les consuls, les représentations théâtrales au bénéfice d’une oeuvre de charité, les concerts donnés par quelque virtuose égaré ou par des musiciens ambulants de la Bohême et de la Hongrie.

   Au temps des Romains, Routschouk formait un des points fortifiés de la grande ligne frontière de Mésie. Si, la table de Peuntinger à la main3, nous remontons le cours du Danube à partir de Durostorum4, la plus importante place de cette ligne, sans nous occuper d’ailleurs des stations intermédiaires, la distance de 73 miles, où la table indique « Prisca », tombe justement sur Routschouk. Cette Prisca5 était située à l’embouchure, où de nombreuses trouvailles romaines ont trahi son antique existence. Détruite par les Barbares, la ville n’a retrouvé son importance que dans ces dernières années, où les Turcs en ont fait un de leurs principaux établissements danubiens… »

Notes :
1 Giurgiu, grand port du Danube roumain
2 Affluent du Danube
3 Copie réalisée vers 1265 d’une carte romaine du IIIe ou IVe siècle ap. J.-C. où figurent les routes et les villes principales de l’Empire romain
 4 Silistra, Bulgarie
5 Sexaginta Prisca, une des principales bases de la flotte romaine danubienne. Cette flotte militaire était chargée d’assurer la surveillance du Limes c’est-à-dire la frontière de l’Empire romain avec le monde « barbare », frontière qui s’est superposée un certain nombre d’années avec une partie du cours du Bas-Danube.

Philipp Kanitz, La Bulgarie danubienne et le Balkan, études de voyage (1860-1880), Librairie Hachette, Paris, 1882
Philipp Kanitz est un naturaliste, géographe, ethnographe et archéologue austro-hongrois.

Ruse (Bulgarie), ville cosmopolite danubienne au bout de deux mondes : entre Mitteleuropa et Balkans

   « L’Europe, c’était le reste du monde. Quand quelqu’un remontait le Danube vers Vienne, on disait : il va en Europe ; l’Europe commençait là ou finissait l’empire ottoman ».
Elias Canetti (1905-1994), « La Langue sauvée : Histoire d’une jeunesse (1905-1921) », Albin Michel, Paris, 2005, premier tome de sa biographie.

Des recherches archéologiques ont permis d’établir que des hommes s’étaient installés sur ces lieux dès l’époque néolithique. Des populations thraces, d’origine indo-européenne, s’y établissent ensuite. Les Romains leur succèdent.
À l’époque où cet empire s’étendait jusqu’aux rives du Danube (provinces de Thrace et de Mésie), la cité-forteresse portait le nom de Sextanta Prista (Soixante navires) en raison, semble-t-il, de la présence de nombreux bateaux, les pristes  de la flotte militaire romaine danubienne qui était chargée de protéger les frontières et le Limes.

Forteresse de Sexaginta Prista, relief d’un banquet funéraire romain, photo Rossen Radev, Wikipedia, domaine public

Les premières tribus slaves arrivent ensuite dans la région au Ve siècle. Les Turcs envahissent le second empire bulgare au XIVe siècle et conquièrent Ruse en 1388. Ils en font à leur tour un port pour leur armada militaire et la rebaptisent du nom de Routschouk (petite ruse en langue turque). La ville restera sous la domination  des Ottomans pendant près de cinq siècles.

Ruse (Routschouk) en 1824, sous domination ottomane

   De 1864 à 1877 Ruse est le chef-lieu du Vilayet (province ottomane) du Danube, région prospère. Midhat Pacha (1822 ?-1884), politicien et grand réformateur turc, gouverneur de cette province bulgare de l’Empire ottoman de 1862 à 1867, est un homme aux idées nouvelles et tourné vers l’Europe. Il métamorphose la ville en une une cité moderne avec la construction d’écoles, de bibliothèques, d’hôpitaux, de parcs. Des consulats européens s’ouvrent, des architectes viennois sont sollicités pour y construire des hôtels qui y  accueillent des négociants qui commercent avec le reste de l’Europe. On y  inaugure en 1866, la première ligne de chemin de fer de l’empire ottoman. Elle relie Ruse à Varna.

Midhat Pacha (1822 ?-1884), rénovateur de Ruse

   Si les Turcs sont chassés de Ruse par les Russes en 1878, l’indépendance bulgare ne se réalise qu’en 1908. Ce changement ne tarit toutefois pas les activités économiques et culturelles de la ville qui continueront à s’épanouir malgré les guerres balkaniques. C’est à Ruse qu’ont lieu les premières séances publiques de cinéma et que sont fondées la première maison d’édition et  la première compagnie d’assurances de Bulgarie.


Lorsque le régime communiste se met en place, en 1946, un rideau opaque tombe brutalement sur les années de gloire de la « Petite Vienne » bulgare.

   L’atmosphère séduisante et décontractée de la ville, son patrimoine architectural comme le Théâtre National, la place de la Liberté, la place Alexandre de Battenberg, la cathédrale catholique Saint-Paul en style néo-gothique (1892), le Musée d’Histoire Régionale et son trésor thrace de Borino, le lycée et la bibliothèque, l’église de la Sainte-Trinité (1632), la charmante rue piétonne Alexandrovska, la gare (première édifice de ce genre en Bulgarie construit en 1866) et son Musée des Transports, le Musée de la Vie Urbaine, le Musée Zahari Stojanov, le Monument de la Liberté (1909),  la demeure de la famille Canetti, construite en 1898, les autres villas néo-baroques ou encore la promenade sur le Danube, reflètent un savant mélange cosmopolite d’ambiance, de cultures et d’influences à la fois blakaniques, bulgares, autrichiennes et roumaines.

   En partie restaurée avec un centre ville rénové, Ruse se révèle une très agréable et attachante étape sur les rives danubiennes bulgares.

   À quelques kilomètres de Ruse, le « vieux » pont ferroviaire et routier de l’amitié (Km 489), construit en 1954, rénové en 2003 et premier des deux ouvrages sur le Danube entre la Bulgarie et la Roumanie, permet de rejoindre la ville roumaine industrielle de Giurgiu avec laquelle Ruse est jumelée. Les effluves polluées des industries chimiques de la ville soeur roumaine ont longtemps été poussées par les vents par dessus le fleuve vers la rive bulgare.
   De Ruse, on peut encore aisément rejoindre le Parc National de Rusenski Lom et grimper jusqu’au monastère de Basarbovo et poursuivre éventuellement jusqu’à la grotte d’Orlov.

Elias Canetti 
   L’écrivain Elias Canetti, prix Nobel de Littérature (1981), est né à Ruse et y passera les six premières années de sa vie. Sa famille appartient à la communauté séfarade émigrée d’Espagne. Un parcours dans Ruse lui est consacré.

Elias Canetti (1905-1994), prix Nobel de littérature en 1981

   Canetti décrit dans Histoire de jeunesse l’atmosphère de cette ville merveilleuse où… »l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues dans la journée. Hormis les Bulgares (…), il y avait beaucoup de Turcs (…) et, juste à côté, le quartier des séfarades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes.    Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube (…). Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai ».
   À la lumière de son œuvre, on comprend que cette multitude de cultures est symbolique d’un état d’esprit européen avant la lettre chez Canetti et a présagé de son futur cursus humaniste à travers l’Europe.
   Lors de l’indépendance de la Bulgarie, en 1908, celui-ci choisira de garder sa nationalité turc d’origine, peut-être par nostalgie de son enfance et d’un empire accueillant et tolérant envers la communauté juive séfarade. 

Elias_Canettis_demeure de Rousse

Maison de la famille Canetti à Ruse (photos Danube-culture droits réservés)

   Ruse a fasciné bien des artistes jusqu’à Jules Verne qui y domicile Serge Ladko, héros de son livre Le Pilote du Danube.

   « C’était la troisième fois que je passais à Rusé et je ressentais toujours la même attirance, faite d’une nostalgie difficile à à cerner : semblable, peut-être, en plus mélancolique à celle qui m’avait fait aimer Bitola.
   Il est vrai que Rusé n’est plus vraiment balkanique et plus tout à fait Mitteleuropa ou plutôt mêle les deux avec lassitude. Chacun peut donc s’y promener au gré de ses fantasmes. Quelque chose rôde toujours, dans l’air pollué, des vingt mosquées relevées par un voyageurs au XVIIIe siècle, des basiliques et des synagogues, quelque chose qui monte du brouillard du fleuve et apporte avec le cri des mouettes, des bribes de parlers disparus. Quelque chose qu’il est vain de chercher et qui reste pourtant indéfinissablemment présent. De tant de villes traversées j’ai pu ou j’aurais pu évoquer, au risque de me répéter, la vie paisible des populations mêlées d’autrefois : pourquoi, alors, particulièrement à Rusé ? Les quelques lignes de Canetti ne suffisent pas à justifier cet attachement. Il y a cette impression ténue de désastre irrémédiable flottant dans l’atmosphère floconneuse, qui charrie encore des petites parcelles de temps décomposé….
   La place centrale sur la dalle piétonnière offre, autour d’un square central avec fontaines et arbres, un vrai catalogue de l’architecture du siècle dans toute la splendeur de ces médiocrités successives. L’opéra rococo des années dix, les bâtiments genre Caisse d’Épargne des années vingt, l’art stalinien massif et néoclassique de l’immédiate après-guerre, le mode fonctionnel limité à des plaques de ciment sur des structures de métal terne, et le coup de massue de l’ère jivkovienne, décidément très spécifique, qui n’est pas sans évoquer un Chemetov (celui du ministère parisien des Finances, sur la Seine) en plus rustique, avec ses grosses masses de béton très blanc, ses encadrements de fenêtres noirs et une tendance systématique à l’encorbellement : un gros parallélépipède posé sur un cube moins gros et l’écrasant — peut-être pour rappeler les encorbellements des maisons traditionnelles, des demeures-forteresses bulgare-ottomanes ? L’ensemble crée, comme ailleurs, un espace aseptisé, disjoint du tissu urbain dont les tronçons mutilés s’arrêtent à la périphérie… »
François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, « Le pont de l’amitié »

   « Ruse, la « petite Bucarest » était jusqu’à l’entre-deux-guerres la ville la plus riche de Bulgarie ; on y avait fondé la première banque ; Midhat Pacha, son gouverneur turc, l’avait rénovée et modernisée, en y construisant des hôtels et une voie ferrée, et en élargissant les avenues et les rues selon le modèle parisien du baron Haussmann. Les deux soeurs Élias, des Italiennes (leur père était fondé de pouvoir de la fabrique de chapeaux Lazar et Cie), nées à Ruse vers la fin des années 10, se souviennent de la neige, l’hiver, aussi haute que les maisons, et des baignades l’été dans le Danube, de la pâtisserie turque Teteven et de l’école française tenue par M. et Mme Astruc, des paysans qui apportaient  le matin de pleins sacs de yaourt et des poissons du fleuve, du studio de Photographie Parisienne de Carl Curtius, où l’on se rendait pour les photos scolaires, et de la tendance à dissimuler ses richesses.
   À la fin du XIXe siècle, en revanche, la ville usait de moins de précautions : des consuls des pays d’Europe les plus divers et des négociants venus des nations les plus variées y vivaient des soirées animées, comme cette nuit mémorable où un marchand grec de semences, très connu, perdit toute sa fortune au jeu, ainsi que son palais néoclassique rouge, près du Danube, et sa femme. À un coin de la place du 9 Septembre, la Caisse d’Épargne du district offre une façade symbolique de ce monde avide, chaotique et en même termes drapé dans son décorum : les portes de la vieille banque sont encadrées de mascarons grimaçants, une tête de satire, un Moloch de l’argent, s’ornent de moustaches qui se prolongent et s’achèvent en festons liberty et regarde de côté avec des yeux mongols lascifs. Beaucoup plus en hauteur, dépasse une tête toute différente, un visage pompeusement inexpressif couronné de laurier : peut-être s’agit-il du fondateur de la banque, du père noble de ces démons de la finance aujourd’hui placés sous la protection des archanges d’État… »
Claudio Magris, « Ruse » in Danube, Gallimard Paris, 1986   

Office de tourisme : www.tic.rousse.bg
Musée d’Histoire Régionale de Ruse : www.museumruse.com
Musée de la Vie Urbaine (Maison Kaliopa)
Maison-musée Zahari Stojanov

Festival International de Musique Canetti : www.canettifestival.com (en juillet habituellement)
Carnaval de Ruse (à la fin du mois de juin)

Hébergement :
Hotel Splendid : www.splendid.rousse.bg
Architecture pesante de l’époque communiste mais les chambres sont confortables.

Hotel Anna palace : www.annapalace.com
Tout proche du Danube, avec terrasse, un hôtel restaurant de classe aménagé dans un bâtiment de la « Belle Époque » de Ruse.

Nombreux bars et restaurants en centre-ville autour de la place et au bord du Danube

Eric Baude, 9 octobre 2019 pour Danube-culture, © droits réservés

 

Jules Pascin (1885-1930), peintre danubien et « prince de Montparnasse »

   Jules Pascin, de son vrai nom Julius Mordecai Pincas, est né le 31 mars 1885 dans une famille de commerçants séfarades de Vidin. Son père, personnage tyrannique, exerce avec succès la profession de marchand de grain. Les origines familiales se perdent dans le labyrinthe des Balkans jusqu’en Turquie, en Italie et en Espagne….

   Le jeune peintre et dessinateur dont son père n’apprécie guère le talent et les fréquentations quitte Vidin pour Bucarest où il entretient une liaison avec une tenancière d’une maison close. Il fréquente par la suite les écoles d’art de Budapest et de Vienne rejoint Munich et commence à collaborer avec la revue satirique bavaroise Simplicissimus dans laquelle il publie des dessins érotiques et des caricatures. Il doit changer de nom comme l’exige son père qui ne veut pas que le nom de sa famille soit associé au comportement et à la carrière de son fils. Le peintre adopte alors le pseudonyme de Jules Pascin (prononcez Passkine), anagramme de Pincas.

   C’est une période où il rencontre des peintres qui donneront naissance à l’expressionnisme allemand et avec lesquels il parvient à trouver sa ligne et son style graphique exprimant une forte critique de la société de l’époque.

   Une grande partie de son oeuvre restera d’ailleurs toujours marquée par cette sensibilité, par une force de la satire et de la caricature féroce. Ses dessins aux traits épais, épurés, dans des tonalités claires, aquarellées soulignées de fusain, d’encre et de lavis, se rapprochent des mondes de la gravure sur bois ou de la lithographie.

Jules Pascin au café du Dôme en 1910 (photographe non identifié)

   De Munich et Berlin Pascin finit par arriver à Paris 1905, à la veille de Noël en espérant y faire carrière. C’est une vraie délégation de peintres et d’artistes au fait de son talent qui l’accueille. Son travail de caricaturiste n’a pas cessé et il continue à envoyer toujours régulièrement des dessins à Simplicissimus qui lui permettent de bien gagner sa vieIl noue aussi des liens avec l’avant-garde française dans les quartiers de Montmartre et de Montparnasse, fait la connaissance de Foujita, Kisling, Soutine, Van Dongen, Derain, Diego Rivera mais aussi de Matisse, des artistes du mouvement du fauvisme et illustre les ouvrages d’amis poètes et écrivains comme Pierre Mac Orlan, Paul Morand ou André Salmon.

   Jules Pascin est assimilé à l’École de Paris, selon l’expression du critique d’art André Warnod, école désignant l’ensemble des artistes étrangers arrivés avant les années 1920 dans la capitale française pour tenter de trouver des conditions plus favorables à l’expression de leur art tout en restant en marge des grands mouvements artistiques de l’avant-guerre, cubisme, fauvisme et futurisme. Ses sujets préférés demeureront tout au long de sa vie les représentations de scènes de la vie quotidienne, du corps féminin, peintures et dessins au caractère érotique.

Jules Pascin, Manolita, 1929, Paris, Musée National d’Art Moderne

   Ses voyages et séjours en Angleterre, aux États-Unis, à New York avec Hermine pendant la première guerre mondiale (1914-1920) et à Cuba, lui permettent de réaliser de très nombreux croquis et aquarelles. L’érotisme de ses oeuvres provoque un scandale outre-Atlantique. Le peintre prétend pourtant, après son retour en France, n’être qu’un admirateur de Boucher et de Fragonard.

Jules Pascin, Alfred Flechtheim habillé en toréador, 1927, Paris, Musée National d’Art Moderne

   Parmi ses modèles on trouve sa femme la peintre Hermine David (1886-1970) qu’il épouse pendant son séjour à New York et sa maîtresse Lucy Krogh avec lesquelles il entretient une relation simultanée.

   « Pourquoi une femme est-elle considérée comme moins obscène de dos que de face, pourquoi une paire de seins, un nombril, un pubis sont-ils de nos jours encore considérés comme impudiques, d’où vient cette censure, cette hypocrisie ? De la religion ? »

Jules Pascin, Hermine au lit, aquarelle

   Nous sommes au début des années 1930, époque où Picasso, Braque, Miro, le cubisme, les abstraits, les surréalistes, font littéralement exploser la figuration et la représentation dans la peinture. Tout comme Modigliani, et de nombreux autres artistes, Jules Pascin s’interroge quant à lui, sur la signification de son oeuvre figurative. Il souffre de ne plus être reconnu, et croit perdre le sens, la sensibilité et la puissance qu’il a toujours voulu donner à sa propre peinture. Il sombre et se réfugie peu à peu dans la fuite, les fêtes nocturnes et l’alcool.

   Jules Pacsin adresse à sa compagne Lucy, peu avant de mettre fin à ses jours, une dernière lettre dans laquelle il écrit : « Je suis un maquereau, j’en ai marre d’être un proxénète de la peinture … Je n’ai plus aucune ambition, aucun orgueil d’artiste, je me fous de l’argent, j’ai trop mesuré l’inutilité de tout. »


   Il se suicide dans son atelier du boulevard de Clichy en juin 1930, à l’âge de quarante cinq ans. Le peintre repose au cimetière du Montparnasse. Un poème de son ami André Masson est gravé sur sa tombe : « Homme libre héros du songe et du désir de ses mains qui saignaient poussant les portes d’or esprit et chair Pascin dédaigna de choisir et maître de la vie il ordonna la mort. »

Eric Baude, Danube-culture, droits réservés, juin 2019

Sources :
LEVY-KUENTZ, Pascin libertin, Adam Biro, 2009

LEVY-KUENTZ, Stephen, Pascin, coll. « Grandes monographies », La Différence, Paris, 2009
Joann Sfar, Pascin, biographie imaginaire, L’Association, 2005
LEVY-KUENTZ, Pascin et le tourment. Coll. Les essais, La Différence, Paris 2001
BAY, André, Adieu Lucy, Le roman de Pascin, Albin Michel, Paris, 1983
DUPOUY, Alexandre, Jules Pascin, collection Rêveries, Parkstone Press Ltd, New York, 2004

WARNOD, André, Pascin, André Sauret, Éditions du livre, Monte-Carlo, 1954

Catalogues raisonnés :
Yves Hemin, Guy Krohg, Klaus Perls, Abel Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 1 : Peinture, Aquarelles, Pastels, Dessins, Bibliothèque des Arts, Paris, 2001
Yves Hemin, Guy Krohg, Klaus Perls, Abel Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 2 : Peinture, Aquarelles, Pastels, Dessins, Bibliothèque des Arts, Paris 2001
Yves Hemin, Guy Krohg, Klaus Perls, Abel Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 3 : Simplicissimus, Gravures, Lithographies, Illustrations, Sculptures, Objets, Bibliothèque des Arts, Paris, 2001
Yves Hemin, Guy Krohg, Klaus Perls, Abel Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 4 : Dessins, Aquarelles, Pastels, Peintures, Dessins érotiques, Bibliothèque des Arts, Paris 2001
Abel Rambert, Gérard Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 5 : Peinture, Aquarelles, Pastels, Dessins, Bibliothèque des Arts, Paris, 2010

Filmographie :
Pascin l’oublié (INA) : https://images.app.goo.gl/Aq8WaG6rHc7CREgB7
François Lévy-Kuentz, Pascin l’impudique, Production Lapsus/France 5/Paris première, 2000, 60 mn

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Pascin

Jules Pascin, portrait de Lucy Krohg, vers 1925, huile et crayon sur canevas, collection particulière

Hristo Botev, poète révolutionnaire bulgare et le « Radetzky »

Photo Vislupus

Le 26 mai 1876, le Radetzky1, un bateau à vapeur de passagers autrichien de la D.D.S.G., construit pour cette compagnie en 1851 par les chantiers navals hongrois d’Ofen-Obuda, remonte le Danube de Galaţi vers Turnu-Severin conformément à ses horaires et à son plan de navigation.

Aux escales roumaines de Giurgiu, Turnu-Magurele et Corabia s’embarque un groupe d’environ 200 bulgares en costumes traditionnels de paysans ce qui n’est guère surprenant en soi dans le contexte danubien de cette époque. Dès les amarres largués au départ de l’embarcadère de Rahovo (Oryahovo, rive bulgare) ou, selon d’autres sources, de Bechet, petite ville sur la rive roumaine en face de Rahovo, le groupe de paysans ouvre de grandes caisses et des valises censées contenir des outils de travail et en sortent des armes à la stupéfaction des autres passagers.

Le port d’Oryahovo, sur la rive droite (Bulgarie), photo Denis Barthel, German Wikipedia

Le jeune chef du groupe, le poète, journaliste, instituteur et révolutionnaire bulgare Hristo Botev2, alors âgé de 28 ans, donne l’ordre au jeune capitaine du même âge du bateau autrichien, Dagobert Engländer (1848-1925), de changer son cap et de se diriger vers Kozloduj (rive droite) où il demande à débarquer avec ses hommes. De là les révolutionnaires veulent lancer leur offensive contre l’occupant ottoman pour permettre à la Bulgarie de retrouver son indépendance.

Hristo Botev (à gauche), Nikola Slavkov et Ivan Drassov en Roumanie en 1875, Archives d’État Centrales, Sofia, Bulgarie

Hristo Botev s’adresse en ces termes au commandant et aux passagers du Radetzky

« Monsieur le commandant !

Chers passagers !

J’ai l’honneur de vous informer que des rebelles bulgares, dont j’ai l’honneur d’être le voïvode (commandant), se trouvent à bord de ce bateau.

Au détriment de nos bêtes et de nos outils agricoles, au prix de gros efforts et du sacrifice de nos biens, enfin au prix de tout ce qui nous est cher en ce monde, sans en avoir informé les autorités du pays d’accueil dont la neutralité a été respectée et malgré leurs recherches, nous nous sommes munis de ce tout ce qui nous est nécessaire pour venir en aide à nos frères révoltés, qui combattent si bravement sous la bannière du lion bulgare pour la liberté et l’indépendance de notre chère patrie, la Bulgarie.

Nous demandons aux passagers de ne pas s’inquiéter et de rester calmes. Quant à vous, Monsieur le commandant, j’ai la tâche délicate de vous inviter à mettre le navire à notre disposition jusqu’à notre débarquement, tout en déclarant que la moindre des résistances de votre part me mettrait dans la triste nécessité et dans l’obligation d’utiliser la force pour me venger des tragiques évènements survenus à bord du bateau à vapeur allemand à Roussé en 1867.

Dans tous les cas, notre slogan de bataille est le suivant :

Vive la Bulgarie !

Longue vie à François-Joseph!

Longue vie au comte Andrassy!

Vive l’Europe chrétienne ! »

Les révolutionnaires bulgares ne montrent aucune animosité envers les passagers et le commandant Dagobert Angländer . Ils lui remettent avant de débarquer un certificat écrit en français (sic !) attestant qu’il leur a obéi sous la contrainte afin d’éviter d’éventuels ennuis de leur part. Les plus réputés parmi les voyageurs témoignent dans ce même document que le capitaine a certes agi sous la contrainte mais que les passagers ont tous été traités avec déférence.

En débarquant les révolutionnaires s’agenouillent et embrassent la terre bulgare. 

Mémorial de Hristo Botev au port de Kozloduj, photo Vislupus, droits réservés 

Malheureusement pour eux, les gendarmes turcs, les fameux « Bachi-Buzuks » ont observé le manège inhabituel du vapeur et des hommes de Botev. Aussi peuvent-ils donner l’alerte et obtenir le renfort de soldats.Les paysans bulgares se méfient de la petite troupe. Dans leur traversée des villages bulgares, aucun homme ne vient grossir les rangs des révolutionnaires, probablement par peur des représailles des occupants turcs en cas de défaite. Hristo Botev sera tué le 1er juin sur le Mont Okolchitza, dans le massif du Grand Balkan, près de Vratsa, après seulement quelques jours de combat. 

« Car celui qui succombe pour la liberté
Ne meurt pas, ne peut pas mourir ! Que sur lui pleurent
La terre et le soleil et toute la nature !
Que les poètes le célèbrent dans leurs chants ! »
Extrait de « Hadji Dimitar », in Poèmes, traduction et une adaptation de Paul Éluard,
 avec une biographie du poète par Elsa Triolet, édition bilingue bulgare-français, introduction de Pantélei Zarev, Sofia-Presse, Sofia 1975

Dagobert Engländer sera interrogé par les autorités turques qui lui demande d’accepter des soldats à bord du bateau ce que le commandant refusera. Il confiera plus tard avoir été impressionné par la courtoisie, la détermination et l’énergie du poète révolutionnaire : « Botev, quant à lui, me fit une forte impression avec sa droiture, son énergie et son tempérament. Avant que le bateau ne s’approche de la rive bulgare, il m’appela pour me montrer que la cale du bateau ainsi que son chargement étaient intacts. Au moment de leur débarquement, je fus témoin d’une situation solennelle et très émouvante. La voix puissante de Botev se fit entendre et tous ses compagnons tombèrent à genoux, pour embrasser le sol bulgare. À leurs cris d’adieu : « Vive Franz Josef ! Longue vie au capitaine ! », je répondis par un « Bonne chance » et les saluais plusieurs fois en levant ma casquette. »

Dagobert Engländer continuera à naviguer sur le Danube puis fêtera, en 1908, sa quarantième année au service de la D.D.S.G. comme Inspecteur en chef de la Direction Générale de la compagnie.

En 1906, un projet de rachat du Radetzky à la D.D.S.G. par les autorités bulgares ne peut aboutir. Le vapeur est ensuite mis hors service en 1918 et détruit en 1924. L’année suivante Dagobert Engländer renvoie en Bulgarie, par l’intermédiaire de son frère Adolf qui les remettra solennellement au roi Boris III (1894-1943), les objets du bateau qu’il a soigneusement conservés : un drapeau, un cachet, la permission originale, une copie du rapport, un exposé détaillé des événements du 17 mai 1876, une copie de la lettre de Botev en français adressée au capitaine et aux passagers (retrouvée et conservée aux Archives Nationales Bulgares), deux planches de bord du Radetzky sur l’une desquelles se tient Hristo Botev.

Pour commémorer cet évènement et le 90ème anniversaire de la mort de Hristo Botev, une souscription est ouverte en 1964 à l’initiative de la journaliste Liliana Lozanova à laquelle participe de nombreux enfants bulgares. On trouve parmi la liste des noms des souscripteurs celui du petit-neveu de Dagobert Engländer. La souscription permet de faire construire dans les chantiers navals de Roussé une réplique à l’identique du Radetzky intégrant des parties conservées du navire original. Inauguré au printemps 1966, le bateau-musée est dédié au poète révolutionnaire bulgare et à cet évènement.

Ce bateau historique remontera ultérieurement le Danube de Roussé à Kozloduj avec un équipage vêtu d’uniformes d’époque de la D.D.S.G. Il y sera accueilli solennellement par le Gouverneur d’État bulgare. Le bateau se rendra ensuite à Vienne abordant sur ce trajet hautement symbolique le pavillon de commerce des navires de l’ancienne monarchie austro-hongroise.

En  1982 le Radetzky est élevé au rang de Musée National et il est affilié en 2004 au Musée National d’Histoire de Sofia et rénové en 2011. 

C’est à proximité de Kozloduj que le Danube atteint sa largeur maximale.

Maison de Hristo Botev lors de son séjour à Galaţi (Roumanie), photo Danube-culture, droits réservés

1 Johann Joseph Wenzel Anton Franz Karl, Graf Radetzky von Radetz, 1766-1858, maréchal autrichien d’origine bohémienne, adversaire de l’Empire ottoman et de Napoléon Ier. Adulé de ses soldats qui le surnommaient affectueusement « Vater » (père), il tentera de réformer l’armée impériale autrichienne et entrera en vainqueur à Paris en 1814. Johann Strauss junior composera sa Marche de Radetzky en son honneur. 

À la proue du bateau se tient le buste de maréchal autrichien Radetzky, photo Petar Iankov, droits réservés

2 Hristo Botev (1848-1876)
Poète, journaliste, écrivain révolutionnaire, patriote et athée, Hristo Botev est né en Bulgarie à Kalofer en 1848. Son père, Botio Petkov est un éminent littérateur et pédagogue. Il part à l’automne 1863 étudier dans un lycée d’Odessa (Russie) puis revient à Kalofer. Contraint de quitter Kalofer en 1867 pour des raisons politiques, il se rend en Roumanie où il travaille pour le journal L’aube du Danube à Brǎila, fait la connaissance d’émigrés bulgares militants, s’inscrit à la Faculté de médecine de Bucarest qu’il abandonne peu après pour des raisons pécuniaires et survit dans la misère à la périphérie de la capitale roumaine en compagnie du révolutionnaire bulgare Vassil Levski (1837-1873). Il est nommé instituteur à Alexandria (Munténie) puis à Izmaïl (Bessarabie, aujourd’hui en Ukraine) dans le delta du Danube. Il voyage,entretient de nombreux liens avec les révolutionnaires russes, édite plusieurs journaux, se fait emprisonner pour ses activités politiques puis est relâché. Il publie Boudilnik (Le Réveil), un journal satirique, collabore ou édite plusieurs autres journaux (LibertéNouvelle Bulgarie…), devient le secrétaire du Comité Central Révolutionnaire Bulgare, écrit des poésies, des récits, des feuilletons, enseigne à l’école bulgare de Bucarest et se marie en 1875. Cette même année, il participe à la préparation d’une insurrection pour libérer la Bulgarie du joug ottoman et se rend en Russie. En avril 1876, une première insurrection bulgare, mal préparée, échoue. Suite à cet échec, Hristo Botev rassemble une troupe d’environ 200 hommes qui rejoint sous ses ordre le Danube et s’embarque le 16 mai sur le Radetzky pour rejoindre la rive bulgare. Il meurt  le 1er juin 1876 dans des combats avec les Ottomans près de Vratza.

Hristo Botev, Archives d’État Centrales, Sofia, Bulgarie

Hristo Botev ne souhaitait pas seulement libérer son pays de l’oppresseur turc, il voulait aussi émanciper son peuple des vieilles superstitions qui l’emprisonnaient et le maintenaient dans une situation d’esclavage.
Sa poésie (il n’a laissé qu’une vingtaine de poèmes) s’inspire également de la nature et du patrimoine des chansons populaires tout en les animant d’un idéal révolutionnaire d’une grande sincérité.   

Cet épisode a inspiré la composition de la chanson populaire patriotique Тих бял Дунав се вълнува (Le paisible et blanc Danube s’anime) également connu sous le nom de Marche de Botev. Musique d’Ivan Karadzhov (ou d’un compositeur anonyme selon certaines sources) et texte d’après le poème Radetzky d’Ivan Vazov (1850-1923).

Sources :
Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVème-XXème siècle, Fayard, Paris, 1991

Christo Botev, PoèmesÉdition bilingue bulgare-français, traduction de Paul Éluard, introduction de Pantélei Zarev, Sofia-Presse, Sofia 1975

Sites d’information :

www.danubeoldrichhistory.ro/nava-muzeu-radetzky

www.la-bulgarie.fr/bateau-radetzki

Association Bulgarie-France 
www.bulgaria-france.net

 

 

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