Drobeta-Turnu Severin par l’écrivain roumain Alexandru Vlăhuţa (1858-1819)

Le port de Drobeta-Turnu Severin au début du XXe siècle, collection particulière

    « À partir de Vertchiorova1, les berges s’abaissent et s’aplanissent. De vastes champs de maïs verdoient à l’horizon. La voie ferrée, en bordure ininterrompue, ourle tout droit la rive du fleuve, jusqu’à Tournou-Sévérine, qui apparaît, au coucher du soleil, comme en un décor de théâtre. Le Danube élargi, empiète en courbe sur le littoral roumain, et repousse la ville sur une hauteur ombragée d’arbres, dont les touffes laissent entrevoir, toujours plus haut, toujours plus grandes, de blanches maisons coiffées de tuiles rouges. D’épaisses fumées noires s’échappent à gros bouillons des cheminées d’usine. On entend de loin cogner dans les chantiers, les lourds marteaux de fer. La berge, au débarcadère, fourmille de monde, comme une foire. Ils abondent, ces lieux, en souvenirs antiques. C’est par ici que s’écoula, il y a dix-huit siècles, le flot des légions romaines destinées à planter, dans les plaines désertes de la Dacie, un peuple nouveau.
C’est ici que plus tard, l’empereur Septime Sévère2, établit ses postes de sentinelles, à l’orient de son empire : «les camps Sévériens» dont on voit les restes encore aujourd’hui (La Tour de Sévère) dans le jardin public de la ville, situé au dessus du port, sur une terrasse élevée, d’où l’on découvre une des plus belles perspectives sur le Danube. C’est ici que se trouvait autrefois la capitale de l’Olténie, la résidence des illustres Bans de Sévérin3 dont l’origine se perd dans la nuit des temps, par-delà l’époque de la première colonisation. Les fouilles opérées dans les environs exhument d’antiques ruines, des figures de pierre, des bijoux et des monnaies romaines, lointains souvenirs de ce peuple d’incomparables héros, qui a transplanté et instauré dans les plaines danubiennes, la lumière, le parler et l’imposante puissance de l’empire le plus grand et le plus glorieux que le soleil ait vu.
Quelles empreintes de géant ont laissées, partout où ils passèrent, ces légionnaires de Trajan4 ! Leurs traces se montrent encore parmi les crevasses des montagnes. Toute chose leur fut soumise. Les rochers s’écartèrent pour leur faire place : les fleuves se soumirent, épouvantés par l’ombre et le fracas des premiers ponts qui les eussent enjambés. Même le Danube, le grandiose, l’impétueux Danube fut dompté, et dut fléchir sous le joug. On voit encore aujourd’hui se dresser hors des flots, comme deux bras gigantesques tendus vers le ciel, les extrémités du pont qui a rendu immortel le nom d’Apollodore de Damas5.

Les ruines du pont de Trajan, collection particulière

   À cette même place, sur cette terre consacrée par tant de grands sacrifices et de précieux souvenirs, s’élève aujourd’hui Tournou-Sévérine, l’un des ports les plus importants de la Roumanie ; ville à l’aspect occidental, aux beaux bâtiments, aux imposantes écoles, aux rues larges et droites, autrefois citadelle entourée par un fossé profond, qu’aux moments de danger le Danube remplissait en un clin d’œil, mettant ainsi la cité sous l’égide de ses flots et la pressant sur son sein, de ses bras protecteurs, comme un enfant bien-aimé.

Le port de Drobeta-Turnu Severin dans les années trente, photo collection particulière

   Et, comme s’il était écrit que cette ville, à laquelle se rattachent tant de grands événements, dût graver son nom une fois de plus dans l’histoire de notre nation, voilà que c’est encore ici, à la place même où l’empereur Trajan mit pied à terre, il y a dix-huit siècles, que fit ses premiers pas sur le sol de la Roumanie, le jeune Prince Carol Ier6 , convié à prendre entre ses mains fortunées et sagaces la destinée de ce peuple, et à ressusciter dans son âme l’antique vaillance et l’indomptable énergie, en l’éveillant aune vie nouvelle, à une nouvelle phase de gloire et de progrès… »

Alexandru Vlăhuţa, extrait de son livre « La Roumanie pittoresque », traduction française de Mărgărita Miller-Verghy, publié à Bucarest en 1903

Alexandru Vlahuţa (1858-1919)

Notes :
1 Vârciorova, en aval du confluent de la Bahna avec le Danube, rive gauche.
2 146-211, Septime Sévère règne de 193 à 211 après avoir été nommé empereur à Carnuntum par les légions qui stationnent sur le Danube.
3
Princes ou gouverneurs régnant sur un Banat, territoire frontalier de la couronne hongroise. Les Bans de Severin règneront en fait de 1233 jusqu’à la conquête et la destruction de la forteresse en 1524 par les armées de Soliman le Magnifique. Cette forteresse qui avait été construite entre 1247 et 1250 par l’ordre  des chevaliers de Jeanne représentait le centre politico-administratif du Banat de Severin. Il s’agit de la première forteresse en pierre de Roumanie. C’est ici que Mircea l’Ancien (Mircea cel Bătrân, ?-1418, puissant voïvode de Valachie de 1386-1418 ) signe avec le roi de Hongrie, un traité d’alliance contre les Ottomans en 1406. À partir de ce moment-là, la forteresse de Severin n’a plus qu’un seul objectif : la défense devant la menace des Ottomans. La place forte comportait une imposante tour de guet (donjon), six tours défensives, deux murs de pierre concentriques et une douve profonde alimentée par l’eau du Danube. La tour de guet qui se trouve dans l’angle nord-est est également connue sous le nom de « Tour de Sever ». À l’intérieur de la forteresse se trouvent les ruines d’une église. En 1370, le prince de Valachie Vladislav Ier (Vlaicu Voda, 1325-1377), après avoir reçu le Banat de Severin en 1369 et accepté la suzeraineté hongroise, établit la deuxième métropole orthodoxe du pays roumain dans cette forteresse. L’épiscopat latin de Severin est fondé en 1382 et se place sous la protection de saint Séverin de Noricum, également connu sous le nom latin de San Severino.

4 Marcus Ulpius Traianus, 53-117, empereur de 53 à 117. Il mène deux campagnes contre les Daces en 101-102 qu’il affronte et vainc à Adamclisi en Dobrouja et en 105-106, assiégeant et prenant leur capitale Sarmizegetusa, sur le site actuel du village de Grădiștea de Munte dans le judeţ de Hunedoara en Transylvanie et contraignant leur chef Decebale à se réfugier dans les montagnes des Carpates puis à se suicider.
5 60,-129 ? architecte du pont de Trajan, construit entre 103 et 105, probablement le premier ouvrage en dur réalisé sur le Danube.
6 1839-1914, né à Sigmaringen sur le haut-Danube allemand, appartenant à la dynastie de Hohenzollern, il règne sur la Roumanie de 1881 à 1914.
Danube-culture, © droits réservés, juillet 2022

Panaït Istrati : comment boire le thé à la manière unique de Brǎila…

« À ce qu’on dit ! » Comment pouvait-il, ce sceptique de Mikhaïl, mettre en doute jusqu’à la renommée, universelle, à Braïla, du tchéaïnik, ou de la tchéaïnerie (maison de thé) du gospodine Procop ? Car cette renommée ne concernait pas uniquement la qualité du thé, lequel, chez Procop, était du « vrai Popoff » (lorsqu’on le demandait expressément en y ajoutant le sou supplémentaire). Elle ne concernait pas d’avantage le sucre, — cet éternel élément de discorde qui faisait que maints clients fidèles changeaient brusquement de tchéaïnik, parce qu’on leur avait servi du « sucre farineux », — et ici je suis bien obligé de faire une petite disgression.

Panaït Istrati (à droite) et sa famille, collection du Musée Panaït Istrati, Brǎila

Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de ne rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter » pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimballent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour dr rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermosiphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée. »

Piata Pescariilor Statului din Braila

Place des pêcheurs de Brăila autrefois

Et pour que l’on puisse boire économiquement tant de thé, vu le prix exagéré du sucre et la modicité des gains, on a dû recourir à un expédient : réduit à l’état de minuscules dés, au moyen d’un petit engin appelé siftch, le grain de sucre est d’abord trempé dans du citron, puis, adroitement placé entre la joue et la mâchoire, où il résiste vaillamment à toutes les gorgées du bouillant liquide qui le frôlent sans trop le malmener, et de cette façon on arrive au fonds du verre en conservant encore dans la bouche une vague sensation du précieux aliment. C’est ce qu’on appelle là-bas : boire le thé prikoutsk. Voilà pourquoi tout le monde évite le « sucre farineux », que le thé emporte rapidement,  « comme si c’était de la semoule », et on recherche celui qui est « dur comme du verre » et phosphorescent, la nuit, comme ces allumettes dont on usait autrefois pour s’empoisonner.
Les deux morceaux qu’on servait par « demi-portion » — 50 grammes environ — provenaient du sectionnement à la scie d’un pain de sucre de cinq kilos, opération faite par le patron lui-même, car il faut avoir un oeil exercé et la terrible adresse de scier des morceaux d’une égalité quasi parfaite, afin d’éviter que certains d’entre eux puissent paraître aux clients trop petits pour soi et trop grands pour le voisin de table. Là encore, source inépuisable de mécontentement. Le pain de sucre, fût-il triplement raffiné, il n’en est pas moins vrai que, « vers la pointe », il est plus dur, de même qu’il est plus « farineux » vers la base. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, Mikhaïl, in « Oeuvres de Panaït Istrati, II », Éditions Gallimard, Paris, 1968

Panaït Istrati, Bilili et Nikos Katzanzakis, 1928

Nikos Katzanzakis, Panaït Istrati et Bilili en 1928, lors d’un voyage en Ukraine

Hans Christian Andersen (1805-1875) et le voyage sur le Danube…(I)

Alphonse de Lamartine (1790-1869), Edgard Quinet (1803-1875)  et bien d’autres écrivains (Victor Hugo a publié ses Orientales en 1829 dans lesquelles le Danube est l’objet de deux poèmes mais l’écrivain n’est pas allé à la rencontre du fleuve) réalisent leur voyage en Orient ou vers celui-ci. Gérard de Nerval (1808-1855), dont l’intention première était de descendre le Danube pour aller en Orient reste à Vienne de novembre 1839 à mars 1840, sans doute à cause de la pianiste Marie Pleyel (1811-1875). Il  écrit dans son Journal : « Tu me demanderas pourquoi je ne  me suis pas rendu en Orient par le Danube, comme c’était d’abord mon intention. Je t’apprendrai que les aimables aventures qui m’ont arrêté à Vienne beaucoup plus longtemps que je ne voulais y rester, m’ont fait manquer le dernier bateau à vapeur qui descend vers Belgrade et Semlin, où d’ordinaire on prend la poste turque. Les glaces sont arrivées, il n’a plus été possible de naviguer. Dans ma pensée, je comptais finir l’hiver à Vienne et ne repartir qu’au printemps… peut-être même jamais. Les dieux en ont décidé autrement ! »1 L’écrivain rentrera effectivement en France au printemps et accomplira son voyage en Orient en 1843 par bateau depuis Marseille.  
   Par esprit d’aventure et de grande curiosité Andersen accomplit, au contraire des autres voyageurs, son voyage fluvial d’aval en amont en choisissant de rentrer de Constantinople à Vienne par bateau. C’est sur le Ferdinand Ier, un navire de la compagnie autrichienne royale et impériale de navigation à vapeur sur le Danube (D.D.S.G.), qu’il traverse au mois de mai le détroit du Bosphore, entre dans la mer Noire et débarque à Constanţa. De Constanţa il rejoint le Danube en traversant la Dobrodgée et atteint Cernavodă pour s’embarquer à nouveau et remonter le fleuve en plusieurs étapes avec une quarantaine à Orșova jusqu’à Vienne. Andersen ne manque évidemment pas l’occasion de décrire ses rencontres, ses compagnons d’aventure fluviale et les incertitudes de son périple. L’écrivain danois publiera ses souvenirs dans son livre « Le bazar d’un poète » après son retour au Danemark en 1842.

« Carte du cours du Danube depuis Ulm jusqu’à son embouchure dans la mer Noire ou Guide de voyage à Constantinople sur le Danube avec tout ce qui a rapport à la  Navigation des Pyroscaphes sur cette route. Vienne chez Artaria & Compagnie. 1837. » 

Notes :
Gérard de Nerval , Voyage en Orient, IX, «Introduction, suite du Journal» par M. Gérard de Nerval, à un ami, Vers l’Orient, Troisième édition, revue, corrigée et augmentée, Tome premier, Paris, Charpentier, Librairie-Éditeur, 1851

Le bazar d’un poète voyageur !

« Aux princes du piano, mes amis, l’Autrichien Thalberg et le Hongrois Liszt je présente et dédie ces pages : « Thème et variations sur le Danube et ses rives ».

Il n’y a pas encore dix ans que la D.D.S.G. a lancé sur le Danube son bateau à vapeur à roue et coque métallique, le François Ier. Celui-ci relie, à partir du 4 septembre 1830, Vienne à Budapest via Preßburg (Bratislava). La compagnie proposera peu après des liaisons avec changement de bateaux de Vienne vers les grandes villes du Bas-Danube puis ultérieurement jusqu’à Constantinople et retour. Avec la révolution qu’engendrait la récente invention de la navigation à vapeur le temps de voyage de la capitale ottomane jusqu’à la capitale autrichienne s’était, malgré la délicate remontée du fleuve, s’était considérablement raccourci. Dans les années 1830 il ne faut déjà plus compter que douze jours et demi, sans la quarantaine, pour aller de Vienne à Constantinople et dix-sept jours (toujours sans la quarantaine sanitaire obligatoire d’Orşova, épidémies et bureaucratie obligent, à la frontière austro-ottomane, pour le trajet inverse !) Hans Christian Andersen fait d’ailleurs le récit de cette quarantaine dans la relation de son voyage. Sur le Haut-Danube ,le Maria-Anna, un autre vapeur à la puissance équivalente (60 chevaux) de cette même D.D.S.G. ne met plus qu’un jour et demi pour emmener les passagers de Vienne à Linz (un jour au retour) à partir du 12 septembre 1837.

Départ dans la liesse du voyage inaugural du Prater à Vienne vers Semlin du bateau à vapeur à aubes le François Ier le 19 avril 1831

Ce bateau connaîtra un singulier destin puisqu’il sera racheté par le gouvernement des insurgés hongrois de Lajos Kossuth (1802-1894) en 1848 et armé de canons1.

Le Maria Anna de la D. D. S. G. reliant Vienne à Linz 

Le conteur danois remonte le Danube dans les années de l’époque Biedermeier pendant que son aîné l’écrivain autrichien Franz Grillparzer (1791-1872) va le descendre de Vienne jusqu’à la mer Noire et Constantinople en 1843. D’autres personnages célèbres, politiques et littéraires comme l’écrivain Alphonse de Lamartine (1790-1869), au retour de son voyage de dix-huit mois en Turquie et au Moyen-orient, périple à l’occasion duquel il perd sa fille Julia ou le comte hongrois István Széchenyi (1791-1860), passionné par l’aménagement du fleuve et la navigation (il est un soutien enthousiaste et un actionnaire de la D. D. S. G.) les ont déjà précédé sur le Danube. Ida Pfeiffer (1797-1858), originaire d’une famille aisée de commerçants viennois et grande voyageuse est l’une des toutes premières femmes à descendre seule le Danube, en mars 1842, à bord du bateau à vapeur le Marie Anne de Vienne jusqu’à la mer Noire et Constantinople. Elle poursuivra quant à elle son voyage jusqu’en Palestine et au-delà.2

Le récit d’Andersen, haut en couleurs et particulièrement animé, donne l’impression au lecteur d’être sur le bateau aux côtés de l’écrivain conteur et de l’accompagner pendant cette remontée du fleuve de plusieurs semaines.

Notice en français pour les voyageurs figurant sur la Carte du cours du Danube depuis Ulm jusqu’à son embouchure dans la Mer noire ou Guide de voyage à Constantinople sur le Danube avec indication de tout ce qui a rapport à la Navigation des Pyroscaphes sur cette route, Vienne chez Artaria & Compagnie, 1837. Huit bateaux de la D. D. D. G. y figurent : Le Marie Anne (Maria Anna), le Nádor, l’Arpád, le Zrinyi, le François Ier, l’Argo, le Panonia et le Ferdinand Ier (vapeur maritime)

De Czerna-Woda à Rustzuk3
« Ma carte à moi, c’était la carte du Danube. J’ai étudié tout au long cette impérissable grand-route qui mène vers l’Orient lequel sera, d’années en années, toujours plus visité et, un jour, ses puissants courants porteront des poètes qui sauront dire les trésors de poésie que renferment ici le moindre bosquet et la moindre pierre… »

« Il était trois heures de l’après-midi lorsque commença notre voyage sur le Danube. L’équipage, à bord, était italien. Le capitaine, Marco Dobroslavich, un Dalmatien, un vieux bonhomme, excellent, plein d’humour nous devint rapidement très cher à tous. Il rudoyait ses matelots qui pourtant, au fonds d’eux-mêmes, l’aimaient bien ; ils avaient l’air de s’amuser sincèrement lorsqu’il s’en prenait à eux car il avait toujours en même temps un trait d’esprit qui faisait avaler la volée de bois vert. Au cours des trois jours et des trois nuits que nous avons passés à bord avant d’atteindre la frontière militaire, nul ne se montra plus efficace et de meilleures humeurs que notre vieux capitaine. Au milieu de la nuit, lorsque la navigation était possible, on l’entendait crier de sa voix impérieuse, toujours sur le même ton, toujours prêt pour une bourrade et une bonne blague, et à table, au déjeuner, c’était un hôte jovial et débonnaire. Il était vraiment la perle des capitaines du Danube à qui nous avons eu affaire. Les autres, au contraire, se montrèrent de moins en moins aimables, et nous nous sentîmes de moins en moins à l’aise, ce qui eut pour effet naturel de resserrer les liens entre passagers de différentes nations. Cependant, au fur et à mesure qu’on se rapprochait de Pest et de Vienne, le nombre de gens à bord augmentait de façon telle que plus personne ne s’intéressait aux autres. Chez notre père Marco, en revanche, nous nous trouvions aussi bien que dans une pension de famille.

Tout notre parcours de l’après-midi, à partir de Czerna-Woda se fit entre des îles inondées où les cimes des saules et le toit d’une hutte de roseaux sortaient de l’eau. Nous n’avions jamais vu encore le Danube dans toute sa largeur. Nous avons passé une joyeuse soirée dans notre belle cabine bien éclairée. On sabla le champagne, le goût de pain de seigle de cet authentique Tokay me rappelait le pays du seigle, le lointain Danemark. Pourtant, la nuit ne fut pas conforme au soir ! Notre sang allait devoir couler au long de la côte bulgare ! Cette chaleur marécageuse donne naissance non seulement à des miasmes, mais à des millions de moustiques venimeux qui faisaient souffrir de la façon la plus atroce les habitants de ces rivages ainsi que les équipages des navires. D’innombrables hordes de moustiques avaient vu le jour au cours des dernières nuits et nous assaillaient par l’ouverture des écoutilles. Personne n’avait prévu leur existence, ils tournoyaient au-dessus de nous, nous piquaient et des gouttes de sang coulaient sur notre visage et sur nos mains.

De bonne heure, avant même le lever du soleil, nous étions tous sur le pont, chacun le visage bouffi par le sang. Vers minuit, nous avions passé la forteresse turque de Silistra4 et accueilli à bord plusieurs Turcs en tant que passagers du pont ; ils étaient couchés enveloppés dans de grands tapis et dormaient parmi les sacs de charbon.

À présent, le jour était levé ! Les îles du Danube étaient sous l’eau, elles ressemblaient à des forêts flottantes sur le point d’être englouties. Tout ce côté de la Valachie se présentait sous l’aspect d’une interminable surface verte, rompue seulement par un corps de garde en ruines, fait d’argile et de paille, ou une maison de quarantaine de forme allongée, blanchie à la chaux et au toit rouge. Nul jardin ici, pas le moindre arbre, l’édifice était là, solitaire comme le Vaisseau fantôme sur une mer calme et déserte. À l’inverse, sur la côte bulgare, se dressaient des taillis et des bouquets d’arbustes, la terre grasse paraissait particulièrement propice aux cultures. Pourtant de grands espaces étaient déserts. Des milliers de gens émigrent d’Europe vers l’Amérique qui trouveraient ici un bien meilleur foyer, un champs fertile, au bord du plus grand fleuve d’Europe, la grand-route qui mène vers l’Orient.

Du côté bulgare, nous fûmes salués par la première ville : Tuturcan5. Devant chaque maison, il y avait un jardinet ;  sur la berge  en pente, des petits garçons couraient, à moitié nus en riant : « urolah ! »6 . Tout ici signifiaient encore paix et absence de danger. Les troubles de l’intérieur du pays n’avaient pas encore atteint ces rivages. Pourtant, nous apprîmes de la bouche des Turcs que nous avions pris à bord, la nuit dernière, à Silistra, que plusieurs fugitifs avaient traversés le Danube afin de trouver refuge à Bucarest. Là-bas, de l’autre côté de la montagne, la révolte et la mort faisaient rage.

Après Tuturcan, nous avons passé par un défilé extrêmement pittoresque, des haies luxuriantes se détachaient sur e fonds brun-rouge des grandes pentes ; un joli groupe de chevaux avait été conduit au bord du fleuve et devait le traverser ; l’un d’entre eux attirait l’attention, à la fois par la vivacité de ses mouvements et par sa longue crinière d’un noir de charbon qui voltigeait ; il sautait sur la pente et la terre jaillissait de sous ses sabots.

Dieudonné Lancelot (1822-1894), rive valaque, Le Tour du monde, 1860

« Ô toi, cheval sauvage, peut-être un jour porteras-tu sur ton dos, pour ses noces, la jeune princesse de Valachie, peut-être ses mains délicates flatteront-elles ta nuque et tes flancs blancs et luisants seront-ils ornés de carapaçons7 multicolores ! Danses-tu parce que tu aperçois, aujourd’hui, de l’autre côté du fleuve, ta nouvelle patrie ? Ou bien, deviendras-tu en Valachie, l’ancêtre fondateur d’une descendance cent fois supérieure au troupeau qui aujourd’hui t’entoure ? Ton nom figurera-t-il fièrement tout en haut de l’arbre généalogique ? Le cri des enfants, vaut aussi pour toi bel et fougueux animal : « urolah ! urolah ! »

La bourgade suivant du côté bulgare, Havai, aurait pu offrir un cadre charmant à une nouvelle turque ; sous le chaud soleil, des roses sauvages s’épanouissaient ; groupés autour du minaret blanc, les haies, les arbres et les maisons formaient un joli tableau tout à fait typique ; oui, vraiment, un romancier aurait pris plaisir à situer ici le cadre de son histoire et il se peut bien que cela se produise un jour, car en effet Havai a de quoi fournir la matière d’une nouvelle, et celle-ci est historique. Le défunt sultan Mahmud, le père de Abdul-Meschid, fit un jour un voyage sur le Danube. Survint un orage épouvantable, le bateau était sur le point de sombrer ; près de Havai, le Maître des croyants descendit à terre, chaque buisson de rose agitait devant lui sa coupe odorante. Le sultan passa là une nuit… a-t-il bien dormi et fit-il des rêves agréables, je ne saurais le dire, mais pour les habitants, cette nuit-là est resté comme un beau rêve évanescent.

Non loin d’ici, nous avons vu apparaître les premiers moulins à vent, ils sont installés sur des bateaux solidement amarrés ; l’hiver venu, on les tire à terre, à l’abri des bosquets ; la famille s’installe alors à l’intérieur du moulin silencieux, le petit tambour à main crépite, la flûte joue sa partie, monotone, comme si elle l’avait apprise du grillon. La famille s’ennuie à terre, elle attend avec impatience le retour du printemps, quand le moulin oscillera à nouveau dans le murmure du courant, que les roues cliquèteront, qu’il y aura de la vie et du mouvement et qu’eux-mêmes, debout sur le seuil, seront en train de pêcher tandis que passent les bateaux à vapeur.

Le soleil était torride ; notre toit de toile nous faisait de l’ombre, mais il faisait chaud comme dans un four et cette chaleur augmentait sans cesse, rien pour rafraîchir le corps, rien pour l’esprit ; tout autour, partout, la même verdure, une pastoral infinie ! Imperturbablement nous naviguions comme entre des plants d’asperges et de persil. La chaleur se faisait de plus en plus oppressante, on se sentait dans un bain de vapeurs sèches mais sans la moindre douche rafraîchissante ensuite, pas un nuage dans le ciel ! Non, pareille température, jamais, dans ma fraîche patrie, mon imagination n’avait pu en concevoir l’idée.

Finalement, nous avons vu une ville du côté de la Valachie, c’était Giurgevo8, dont les fortifications ont été détruites par les Russes. Une partie des habitants s’étaient rassemblée sur les vestiges de ces remparts. Les gens criaient et s’interrogeaient à propos de l’état sanitaire de Constantinople9 et des troubles à l’intérieur du pays. Le soleil était juste en train de se coucher ; le clocher de l’église de la ville qui venait d’être recouvert de plaques lisses et brillantes, rayonnait comme s’il était en argent, au point de faire mal aux yeux. Une tonalité estivale enveloppait la prairie plate et verdoyante, les oiseaux des marécages s’envolaient des roseaux. Du côté bulgare s’élevaient des collines jaunes, sur lesquelles nous mîmes le cap et alors que notre regard s’attardait sur le clocher brillant de Giurgevo, déjà nous étions devant les maisons et les jardins qui forment les faubourgs d’une importante ville bulgare : Ruztuk.

Une foule de minarets, serrés les uns contre les autres, suggérait que nous étions là dans une ville d’authentiques croyants. Tout le quai et la passerelle était plein de gens parmi lesquels régnait une étrange agitation. Nous étions tout près du débarcadère lorsque deux personnages, tous deux en costume franc, mais qui portaient le fez, sautèrent dans l’eau, de part et d’autre de l’étroite passerelle, accompagnés d’une horrible clameur ; ils gagnèrent la terre à la nage ; on aida l’un d’eux mais l’autre fut repoussé et on lui jetait même des pierres ; il se retourna vers notre bateau et nous cria en français : « Au secours ! Ils vont m’assassiner ! » Quelques-uns de nos matelots sautèrent dans un canot et le firent monter à bord ; notre bateau s’éloigna de nouveau du rivage tandis que tout l’équipage et tous les passagers s’agglutinaient sur le bastingage. Étaient-ce là les premiers désagréments d’un voyage dans un pays en rébellion ? Que se passait-il donc à Ruztuk ? Il s’ensuivit quelques instants d’incertitude et d’anxiété. Quelques signes nous furent donnés qui étaient aussi des réponses ! On voyait des soldats sur le pont. Un bateau à rames se dirigea vers nous avec à son bord Hephys, le petit pacha de la ville10. Quelques-uns de ses officiers l’accompagnèrent à bord. La manière dont cela se passa nous parut très singulière. L’un le prit par les poignets, un autre par les coudes et un troisième par les épaules ; ils s’avancèrent ainsi jusqu’à la cabine du capitaine à l’intérieur de laquelle ils furent accueillis avec des confitures et des liqueurs. Il visita ensuite les différentes cabines, toujours accompagné de la même façon que lors de son arrivée, à cette seule différence près que deux jeunes Turcs portaient des bougies allumées devant lui.

En ce qui concerne le désordre qui avait eu lieu, on voulut n’y voir qu’une affaire tout à fait privée ; les deux personnes qui avaient crié étaient le directeur de la maison de quarantaine, un Turc, et le médecin, un Français, qui étaient en conflit sur plusieurs points ; quand ils se disputèrent à nouveau sur la passerelle du bateau, ils se bousculèrent et les Turcs prirent le parti du Turc.

Une fois  à bord, le docteur fut immédiatement rhabillé et sous la protection du pacha, il quitta le navire qui se trouvait maintenant le long du quai d’où les soldats avaient chassé la foule. Il se mit à faire froid à l’intérieur, le soir était ténébreux, une seule lanterne était allumée dans le gréement du navire. Tout était calme dans Ruztuk ; une fois, un chien sans maître hurla, le Muezzin criait les heures depuis le minaret ; dans les rues sombres et solitaires, seule une lanterne bougeait.

Notre lit fut entouré de plantes vertes pour que nous puissions nous libérer des essaims de moustiques ; mes compagnons se mirent aussitôt à jouer aux cartes mais je ne connais aucun jeu ; ma carte à moi, c’était la carte du Danube. J’ai étudié tout au long cette impérissable grand-route qui mène vers l’Orient lequel sera, d’années en années, toujours plus visité et, un jour, ses puissants courants porteront des poètes qui sauront dire les trésors de poésie que renferment ici le moindre bosquet et la moindre pierre… »
Hans Christian Andersen, Le bazar d’un poète, « De Czerna-Woda à Rustzuk », traduction de Michel Forget, Domaine romantique, Éditions Corti, Paris, 2013

Le vapeur Sophia de la D.D.S.G. heurte une Zille transportant du sel et pavoisée à la hauteur des Portes-de-Fer en 1839, ex-voto, 1841, sources Verlag Atlantis

Notes :
1 « Sur le Danube, Aux princes du piano, mes amis l’Autrichien Thalberg et le Hongrois Liszt je présente et dédie ces pages : « Thème et variations sur le Danube et ses rives » in Le bazar d’un poète, traduit du danois par Michel Forget, préface de Régis Boyer, Domaine romantique, José Corti, Paris 2013, p. 311
2 Introduction de la vapeur dans la navigation sur le Danube, in Noël BUFFE, Les marines du Danube, 1526-1918, « La flottille au XVIIIe siècle et jusqu’à l’apparition de la propulsion à vapeur »,  Éditions Lavauzelle, Panazol, 2011, p. 216
3 Ida Pfeifer, Reise einer Wienerin in das Heilige Lanţd, Verl. vonJakob Dirnböck, Wien, 1846
4 Cernavodă, port roumain de la rive gauche du Danube, situé dans la province de Dobrogea. 

Rustzuk, (en turc petite ruse), nom porté par la ville pendant l’occupation ottomane jusqu’en 1878, en bulgare Русе, Roussé ou Ruse, grande ville bulgare sur la rive droite du Danube. Ruse est aujourd’hui la cinquième ville de Bulgarie et fait face à la ville Roumaine de Giurgiu à laquelle elle est reliée par le pont de l’amitié. Les écrivains Elias Canetti (1905-1994), prix Nobel de littérature et Michael Arlen (1895-1956) sont nés à Ruse.  
5 Silistra, aujourd’hui port bulgare sur la rive droite.
 6 Tuturcan (Tutrakan), petite ville bulgare à la longue tradition et principale activité de pêche et port sur la rive droite du Danube, en face d’Olteniţa sur la rive roumaine.
« Bon voyage ! »
8 Le caparaçon est un mode de harnachement qui couvre le corps du cheval. Bien que généralement on le sens de ce mot à l’armure de cheval, il y avait des caparaçons de gala, de fête. Le caparaçon comprend le caparaçon proprement dit, le cervical ou la cervicale qui couvre le cou du cheval, la têtière et le chanfrein.
9 Giurgevo (Giurgiu) distante de six heures seulement de Bucarest, la capitale de la Valachie. Note de l’auteur.
10 Pour l’instant, il n’y avait pas trace de peste ; mais  à Alexandrie et au Caire elle faisait rage ; j’ai appris par une lettre reçue à la fin de mon séjour à Péra que, dans ces deux dernières villes, les gens mouraient chaque jour par centaines. Note de l’auteur.
11À Ruztuk, il n’y a pas moins de trois pachas, celui qui occupe la première place s’appelle Mers Said, le suivant, Mohamed et le troisième Hephys. Note de l’auteur.

Sources :
ANDERSEN, Hans Christian, Le bazar d’un poète, traduction de Michel Forget, Domaine romantique, Éditions Corti, Paris, 2013
GRLLPARZER, Franz (1791-1872), Tagebücher und Reiseberichte, Berlin, 1980

KINAUER, Rudolf, Donaufahrt in Biedermeier, nach Originalgouachen von Jacob Alt, 24 Blätter, erläutet und eingeleitet von Rudolf Kinauer, Verlag Anton Schroll & Co, Wien, 1964
PFEIFFER, Ida, Reise in das heilige Land, ?, Wien 1995

QIAN, Kefei, Die Donau von 1740 bis 1875, Eine kulturwissenschaftliche Untersuchung, Logos Verlag, Berlin, 2014

Shvistov (Sistova, Bulgarie), gravure de 1824, collection Magyar Földrajzi Múzeum

Paul Morand, chantre du Danube

Le Danube
« Ce serpent est long comme deux fois la France ; c’est le fleuve le plus étendu d’Europe, avec la Volga, mais la Volga n’appartient qu’à un état alors que la Danube en traverse sept ; son cours ressemble à celui d’un professeur de géographie politique ; il réussit même à percer le rideau de fer, car on n’a encore pu enchaîner un fleuve et celui-ci surtout.
Le Danube réunit d’infinies beautés, historiques, naturelles, dramatiques, contradictoires ; après avoir, en Bavière, mousser comme de la bière, il coule comme de l’huile en Orient. Ici c’est un ruisseau, là une mer ; tantôt indépendant comme ces torrents que dévalent les trains de bois flottés, tantôt alangui, marécageux, presque semblable à ces cours d’eau qui se perdent dans les sables, et que les géologues nomment des rivières qui se suicident. Rhin, Rhône et Danube ont de très voisins berceaux, mais dès leur naissance ils obéissent à des pentes opposées qui les dispersent ; si les deux premiers accourent vers nous, le Danube nous fuit, et dès sa naissance badoise, tourne le dos à l’Occident ; son destin est l’Orient ; il finit sa vie de fleuve où le soleil commence sa vie d’astre.
La Forêt-Noire, le Schwarzwald, avec ses grottes qui servirent de cachettes aux fuyards de la guerre de Trente Ans, avec ses sapins guillochés, ses mélèzes enchenillés, ses sources creusées comme des cicatrices et sa toison épaisse, si brûlée en automne qu’on la pourrait nommer Forêt-Rouge, est la poche d’eau où remue le grand enfant qui va naître.

Parc du château des princes Fürstenberg à Donaueschingen, l’une des sources du Danube, 1910

À Donaueschingen, dans une sapinière, au pied du palais du prince Fürstenberg, au fond d’un bassin de pierre entourée d’une balustrade verdie, sculptée des douze signes du zodiaque, quelques cascatelles couleur d’aigue-marine réunissent leurs gouttelettes glacées ; c’est la source première ; il faut envier le palais Fürstenberg de posséder, derrière ses parterres de roses, éclairés par des lanternes de fer forgé, comme un simple saut-de-loup, ce qui va être le Danube ; au haut de la nymphée, une grande femme de pierre personnifie die Donau, nom prestigieux, nom féminin en allemand. Plus loin, dans le parc, la petite rivière, la Breg va, avec sa soeur, la Brigach, « mettre le Danube en route » (bringen die Donau zu Weg), comme dit l’adage local, ce Danube, hydre interminable qui finit dans la mer Noire par les trois têtes monstrueuses et fétides de son delta.
Père tranquille, il suit d’abord la pente de la facilité, c’est-à-dire qu’il s’écarte de ce vaste déversoir qu’est le lac de Constance (seul possédé par le Rhin), ce Bodensee, ce plus beau lac d’Europe, vrai miroir à nuages et à neiges, dont le sépare les molles collines badoises.

Ulm en 1930, le quartier des pêcheurs

À Tuttlingen, plus vigoureux, le Danube remonte droit vers le nord, bleu comme une truite au bleu, agrandi de sources, avant d’arriver à Ulm la Wurtembergeoise, sa première grande ville, celle où l’on s’est toujours battu pour son passage. Après Ulm, Ratisbonne.

Le vieux pont de pierre de Ratisbonne, le plus ancien pont en dur sur le Danube existant encore sur le fleuve

Ici, le Danube entre dans l’histoire, qui l’utilisera désormais par tous les bouts, les légions romaines de Tibère s’en servant comme de la muraille septentrionale du « limes », les croisés le descendant, en route vers Byzance et Jérusalem, tandis que le remontent les invasions des Avars, Goths, Wisigoths et des Huns, ancêtre des Hongrois.
Déjà, à Donauwörth, on apercevait de ces bateaux-lavoirs carrés que les allemands nomment des « boites »1 ; à Ratisbonne commence la navigation régulière, vers le Weltenburg ; la ville est située à l’extrême nord du cours, comme Orléans sur la Loire, au confluent de la Regen et de la Naab2. C’est une cité qui s’élève sur les stratifications de l’histoire, camp romain, siège des diètes impériales, décor des amours de Charles Quint et des nuits de Napoléon, coupées de rêves stratégiques ; cet escalier à plate-forme qui va dominer le Danube, c’est tout simplement le Walhalla, l’Olympe nordique, consacrée par Louis Ier de Bavière aux grands hommes de la Germanie.

Le Walhalla à Donaustauf (rive gauche), un temple néo grec

Ce n’est pas là le seul rappel des légendaires Nibelungen, présents à chaque méandre du fleuve ; tout le Danube, ici, est wagnérien. Comme tout ce qu’a construit ce naïf Louis de Bavière3, filleul de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ce panthéon bavarois est une copie du Parthénon ; en quoi il ressemble à ses soeurs, la Glyptothèque et la Pinacothèque munichoises. Cela date de 1842, époque du faux grec et du gothique troubadour, où Louis Ier se promenait sur les bords du Danube en pourpoint de velours noir, chaîne d’or et toques à plumes, accompagné de cette belle maîtresse qui finit par lui coûter sa couronne, la danseuse Lola Montès4, une irlandaise qui se faisait passer pour sévillane. Ensemble, les amants ramassaient les morceaux de marbre de la région pour en daller le Walhalla à porte d’airain, où les Walkyries de la salle des morts annoncent les Ases5 dorés sur tranche. Ce paganisme scandinave, qui nous fait sourire, exaspérait le parti clérical bavarois ; aussi à la veille des révolutionnaires années 1848, Munich était-il divisé en « ultramontains » et en « lolamontains ». Est-ce de ce grand-père trop original que Louis II de Bavière hérita sa passion des châteaux « altdeutsch »6 ? Le grand-père détestait, d’ailleurs, son petit-fils : « Ce Wittelsbach n’en est pas un disait-il, il n’aime pas les femmes. »

Passau (Bavière), Innstadt

Les grandes villes se font déjà plus nombreuses, chacune lançant son pont sur le fleuve, mettant son joug sur l’indomptable. Les bateaux du Loyd bavarois assurent le service de Passau à Linz. Pont suspendu de Passau où l’eau a trois couleurs, comme un drapeau ; au vert jade de la neige fondue, l’Inn mêle son lait, descendu du Tyrol, et l’Ilz, qui arrive de Bohême, ses eaux du noir-bleu de la mouche à viande ; tout se noue autour de la vieille forteresse d’Oberhaus dont Napoléon ne fit qu’une bouchée.

Linz, la grand-place en 1821

Linz, dont la grand-place descend se désaltérer au fleuve, voit entre les façades à colombages de ses vieilles résidences branlantes, surgir la colonne de la Trinité, action de grâce de la cité reconnaissante d’avoir échappé à deux fléaux, la peste et les Turcs ; les églises, les dômes, les cloîtres, les flèches gothiques commencent à faire place, dans le ciel, à ces clochers bulbeux qui font déjà rêver à la Russie orthodoxe et aux mosquées. De plus haut encore, de la Franz-Josefwarte au Jägermayr7, le Danube lèche les promenades en équerre, les tours de l’enceinte maximilienne8, les dévalées de sapins droits comme des tuyaux d’orgue.
Si nombreux, les châteaux, si hérissés sur leur rocher, entourés du poil des conifères et de la fourrure des châtaigniers, si noblissimes que les célèbres « burgs » rhénans font, à côté d’eux, figure de chalets suisses. Leurs tours en surplomb dominent les gouffres, les chutes d’eau baveuses, leurs créneaux édentés menacent l’horizon. Obernzell, résidence des princes-évêques de Passau, Viechtenstein, qui commande la frontière austro-bavaroise, les forteresses dont les fameux tourbillons du Strudel sont les douves, Marsbachzell et sa tour, Wilhering et sa belle église baroque, Niederwaldsee où François-Joseph fêtait Noël avec sa fille chérie, Valérie, le très ancien Persenbeug, où l’aiglon passait ses vacances, magnifiques ruines féodales d’Aggstein, Greinburg, fief des Saxe-Cobourg, Krems, que brûla Mathias Corvin, Tulln, la Comagène des légions romaines, antérieure à Vienne et enfin Dürnstein où fût enfermé Richard Coeur de Lion.
Ce Richard Ier d’Angleterre, orgueilleux jusqu’à la démence, s’était mis à dos tous les croisés, devant Jaffa ; dans un accès de rage, il avait même piétiné les étendards du Duc d’Autriche. Au retour des croisades, la tempête jeta son bateau sur les côtes de Dalmatie. Pressés de rentrer à Londres, où son frère Jean sans Terre complétait contre lui avec Philippe Auguste, l’imprudent Coeur de Lion décida de prendre la voie de terre, plus rapide, à travers l’Autriche et l’Allemagne, et atteignit le Danube à Dürnstein, où il s’apprêta à passer la nuit à l’auberge du lieu, sans se douter que, dans le voisinage, son ennemi, le duc d’Autriche, résidait au château. Occasion inespérée de venger l’affront fait aux couleurs autrichiennes : l’auberge fut investie ; alerté, Richard se déguisa en marmiton et se réfugia à la cuisine ; les archers le surprirent à tourner la broche et le reconnurent immédiatement à sa taille gigantesque. Enfermé au château de Dürnstein, Richard dut payer une première rançon de soixante mille livres au duc Léopold, qui le livra à l’empereur d’Allemagne. L’empereur aussi avait des griefs à faire valoir contre son compagnon de croisade ; coût : cent mille marks d’or. Les bourgeois de Londres durent tout payer. La halte de leur illustre monarque sur le Danube leur avait coûté cher.
À côté des châteaux, les vieilles abbayes, les vieilles abbayes appelées à évangéliser les Slaves, à arrêter les Hongrois ou les Turcs, les unes encore forteresses, les autres déjà baroques, rose, vert amande, refuges cisterciens ou résidences de dieux wagnériens, vieux repaires hussites, Spitz, Stein, Melk enfin…

L’abbaye bénédictine de Melk, autrefois sur le bras principal du Danube

Melk, le plus beau sanctuaire danubien, où résidèrent ces Babenberg, premiers dynastes autrichiens de l’an mille avant les Habsbourgs… Melk sur son roc, à l’entrée du défilé de la Wachau, avec sa terrasse insolente sur le fleuve, sa cour des Prélats, sa salle des Marbres, sa bibliothèque bénédictine, aussi belle que celle de la Hofburg.
Vienne, au cours de son histoire, n’a pas fait au Danube sa place ; l’utilisant défensivement, économiquement, puis industriellement, elle l’a négligé en urbanisme. Elle lui tourne le dos, elle lui rogne son espace vital, elle s’agrandit au dépends de terres alluvionnaires. Sous les canons de Wagram, le Danube offrait encore un paysage d’îlots, qui servaient de douves aux fortifications alors intactes, des champs d’épandage, de terrains réservés aux inondations. Après 1870 commencèrent les endiguements, les lits artificiels. J’ai connu jadis un Danube viennois, pas encore assagi, comme il l’est aujourd’hui ; dans les îles, sous les saules, les restaurations d’été risquaient d’être emportées par les inondations. Moi-même, j’y ai bu un coup un soir où éclata un de ces formidables orages viennois, fréquents en automne. Soudain le vent arracha les nappes à carreaux bleus et rouges, retourna les feuilles de peupliers qui, de vertes, devinrent blanches ; effarés les dîneurs et les danseurs sautèrent sur les tables ; tandis que l’orchestre grimpait sur le toit et continuait, impavide, à jouer des Bettelstudent sous les cris des oiseaux pêcheurs. Après l’Anchluss, des travaux gigantesques firent jaillir une Vienne industrielle. Pour replacer le Danube dans son décor, il faut grimper au Kahlenberg, au Leopoldsberg, où les assaillants trouvaient jadis les clefs de Vienne. Du Wienerwald aux premiers monts de Bohême, la ville se lit aisément, dans son admirable ceinture de forêts, son île aux Oies, paradis nautique, ses vignobles, ses coupoles, Hofburg ou Belvédère, dominés par la flèche de Saint-Etienne.
Depuis le départ des Russes, les services de bateaux à vapeur ont repris entre Linz et Passau, mais la descente vers Budapest, un des charmes de Vienne, a fait place au no man’s water… Sur l’eau, couleur de « mélange » (le café crème viennois) où l’Inn, la Salzach, le Traun, l’Enns, l’Ybbs, la Wien gonflent le fleuve, on arrivait en vue du Schlossberg d’Hainburg, vieux burg roman, aux fortifications intactes, qui commandait l’entrée en Hongrie. À Nickelsdorf, c’est le Burgenland, la région des châteaux, que se disputèrent si souvent Vienne et Budapest. Il faut signaler, à Vienne, un curieux monument commémoratif, dédié à tous les noyés du Danube.
Slovaque, puis hongrois, le Danube effleure Bratislava, ex-Presbourg, sur la rive gauche, au commencement des Carpathes. Située dans la plaine de Moravie, au confluent de la Morava, Devin lui fait suite. Quel joli accueil réservait la capitale de la Slovaquie, aux temps préhistoriques de la Petite Entente, quand nous la visitâmes pour la première fois ; les drapeaux alliés flottaient aux doubles fenêtres, la batellerie à la cathédrale Saint-Martin et au château gothique une ceinture de coques blanches, tandis qu’à l’île du Seigle (Grande Ile Zitny), la plus grande île fluviale d’Europe, les baigneurs couleur de poulet cuit à l’infra-rouge saluaient notre yacht au pavillon européen de la Commission européenne, ou internationale, partout alors respectée.

Bratislava dans les années trente

Sur la rive droite, peu au dessous de Bratislava, le Danube devient hongrois.
À Komarno, patrie de Franz Lehar, nous quittons la Tchécoslovaquie. Mohacs, c’est la puzta, l’infinie plaine à blé. En été, la chaleur est telle que la terre boirait le fleuve, si un sang nouveau ne lui arrivait des derniers contreforts alpestres ou des Carpathes naissantes, la Leitha, la Drave, la Save, la Tisza, la Morava.

Esztergom et la basilique saint Adalbert, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Sur un bras du fleuve, qui a nom le Petit Danube, après Györ, dont la cathédrale domine les vignobles de muscat, après Esztergom, résidence du primat de Hongrie, première sentinelle avancée de Budapest, le Danube plonge droit vers le sud ; il est maintenant hongrois sur ses deux rives ; il entre dans la capitale par l’île Marguerite, coiffé successivement de huit ponts, Buda sur la rive droite, dominée par la vieille citadelle, Pest à gauche. Comment oublier les couchers de soleil de Hongrie, quand le vapeur s’amarrait vers le soir à l’embarcadère de la place Eötvos ?

Vue sur Buda (rive droite) depuis le mont Gellért, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

La colline du Buda étageait déjà ses feux ; les grands hôtels des rives, Dunapalota, Ungaria, les casinos de l’île Marguerite, les lanternes des campeurs de ses plages faisaient de Pest la ville la plus désirable d’Europe ; portés sur l’eau, les sons feutrés du cymbalum, les violons rageurs ou sanglotants des tsiganes se mêlaient au gémissement des cordes enroulées autour des bittes.
Aujourd’hui, le Danube est redevenu ce qu’il était au temps des Turcs, « un chemin de guerre », et le dragon a terrassé saint Georges au pied du Mont Gelbert [Gellért].
Une fois passé les ponts, les rives sont désormais d’une platitude amazonienne. Des bateaux à vapeur remontent et descendent le fleuve, d’Esztergom à Mohacs, la dernière grande cité méridionale, le lieu de la terrible défaite qui fit de la Hongrie, vaincue par Soliman, une province turque pendant cent cinquante ans. Le Danube, ayant terminé son plongeon vers le sud, prend alors sa direction définitive vers l’Orient et va entrer en Yougoslavie. A peine a-t-on appris en hongrois « Rien à déclarer » (Semmi elvámolni valóm mincs) et en tchèque (Nemám nic k proclení) il va falloir le dire en serbe, ô Babel !…
De la terrasse de Kalemegdan, au confluent de la Save et du Danube, pendant mes longues heures de résidence forcée, entre deux séances de la Commission, à Belgrade, capitale la plus ennuyeuse d’Europe, je contemplais longuement ces deux longs fleuves tendus comme des cordes pour barrer la route…
Sur ces sept collines, dominées par une citadelle ébréchée, Belgrade a été reconstruite dans ce que les guides nomment « un esprit résolument moderne ». Elle ne vaut rien que par sa gare et ses bureaux de voyage, prometteurs de monastères, de cascades, de rivages adriatiques, de pêches et de ces chasses incomparables de Yougoslavie. On se demande pourquoi les Celtes, les Avars, les Slaves et les Turcs se sont entr’égorgés pour cette morne ville, sinon parce qu’elle tient une des clefs du Danube.
Yougoslave jusque-là, le fleuve va devenir frontière roumaine ; les deux nations, par dessus l’eau, se regardent sans aménité ; les Carpates transylvaines froncent le sourcil en face des Balkans qui font la moue… Le Danube commence ses embardées, ses crochets de lièvre en fuite ; il approche du plus célèbres défilé européen, repaire de fraîcheur, antre de tourbillons, asile de rapides, si encaissé que sa profondeur va atteindre une cinquantaine de mètres.
Voici le plus grand rapide d’Europe, dernière échelon du fleuve qui saute enfin la dernière marche de l’escalier. Le bateau y mène de Belgrade en dix-huit heures. On peut survoler les Portes-de-Fer : l’avion offre une vue d’ensemble merveilleuse avec ses pleins et ses vides, ses noeuds et ses ventres, ses hernies et ses goulots. Mais avec la hauteur disparaissent le relief, la surprise, la vie dangereuse de ce fleuve étranglé ; seule la navigation permet des étonnements successifs (voyager, c’est s’étonner, sinon le voyage n’est plus qu’un déplacement). L’imprévu vient d’abord des étendues variables de la surface ; ici, le Danube a 300 mètres de large (bassin des Buffles) ; l’instant d’après, il en a 1 000 ; tantôt le voyageur voit jusqu’au fond de l’horizon, tantôt il se croit enfermé dans une cuvette rocheuse, hermétiquement close ; puis les parois du décor coulissent et livrent au dernier moment passage, dans un bouillonnement qui fait craindre que le bateau n’aille se fracasser sur la falaise, comme une auto, qui, ayant raté son virage, irait s’abimer contre un mur ; mais un coup de barre a suffi à écarter le danger. Dans ce paysage inhumain surgit soudain un mirage de bazar : petites maisons blanches, minarets, mosquées, forteresse ottomane en ruine ; c’est la petite île d’Ada-Kaleh où se réfugièrent autrefois des Turcs et qu’on leur laissa coloniser en paix.

Adah Kaleh l’île turque engloutie des Portes-de-Fer 

Le Danube va entrer dans le défilé (Djerdap en serbe) ; serbo-magyar jusque-là, il en sort serbo-roumain, puis roumano-bulgare. Ces bigarrures de nationalités ne lui font pas peur ; il en a vu d’autres ; sa plus grande forteresse, maîtresse des Portes-de-Fer, Golubac aux énormes tours, fut, à travers les siècles, disputée avec acharnement : Romains, Huns, Turcs, Serbes, Hongrois, Autrichiens, Valaques s’y sont entremassacrés. De 1337 à 1867, elle a été prise par les Turcs et reprise par les chrétiens onze fois. Telle est l’importance stratégique des Portes-de-Fer.
Le Danube passe le défilé ; la pierre de Bubajik marque l’entrée d’un petit Bosphore ; murailles de falaises, couloirs et bassins, jusqu’à Kladovo où le pont à vingt arches de Trajan, fut, dit-on, dans un accès de dépit envieux, détruit par Hadrien. Les derniers postes serbes, Mihailovac, Prahovo, marquent déjà l’approche de la Bulgarie. Pour éviter les pires rapides, le bateau prend le canal de Sip. Le cadre rocheux est brisé : c’est l’espace… et la monotonie.
Aussitôt terminé ce combat entre l’eau et le roc, Le Danube victorieux n’a plus qu’à se laisser vivre : un fleuve qui commence à ressembler à la mer, quel ennui !… C’est l’Olténie et ses grandes villes prospères, Turnu-Severin, Craoiva, la richissime plaine à blé, pays de l’Oltean tenace « aux trente-deux molaires ». Le fleuve descend paresseusement vers cette Mer Noire qu’on a appelé le cul-de-sac de l’Europe. Sur sa rive droite, le granit de la Droboudja lui refuse toute alimentation ; c’est donc des Carpates, à gauche, qu’il va recevoir ses affluents puissants, parfois sauvages, parfois aimables, toujours engendreurs de richesses, le Jiul, l’Oltul, aux traits admirables, la Dimbovitza, qui arrose Bucarest, l’Argesul, le long Siretul et l’interminable Pruth, jadis frontière russe.

Prise d’Izmaïl par les armées russes en 1790

De là dévalèrent jusqu’à Izmail les armées de la Grande Catherine, dans le dessein de libérer les Balkans du joug de l’Infidèle ; là, l’illustre maréchal Souvorov, ce héros d’une témérité presque mythologique, à la tête de sa poignée de Cosaques, et contre les ordres de son généralissime, prit d’assaut la place forte turque et incendia les flottilles fluviales des Ottomans, massacrant les Janissaires du pacha Andouslou, qui avait dit : « Les eaux du Danube rouleront à rebours avant que je me rende. »
À l’automne de 1918, sur cette même route, mais en sens opposé cette fois, et du sud au nord, un autre grand stratège, le maréchal Franchet d’Esperey, déploya sa nouvelle armée française du Danube, montant de Salonique et renforcée des troupes franco-roumaines du général Berthelot ; devançant ses instructions, tandis que reculait le maréchal allemand Mackensen affaibli par la défection des soldats tchèques et hongrois, Franchet d’Esperey osait, d’ici, franchir le Danube et s’élancer sur Vienne.

Traversée du Danube par les armées russes à Periprava (?) en 1877

Au lendemain de la guerre de Crimée, l’Europe, consciente du danger qu’il y aurait à laisser la Russie se rendre maîtresse des bouches du Danube, créa la Commission européenne du Danube, chargée de la surveillance du fleuve et de l’exécution des traités internationaux qui le concernaient.

Le yacht de la Commission Européenne du Danube sur lequel a du navigué Paul Morand

La Commission était un petit royaume fictif, indépendant, avec son pavillon, ses yachts désuets, ses fonctionnaires de toutes nations, son budget-or et ses loisirs, employés par nous, ses membres, à tirer les aigrettes ou les gypaètes et à pêcher l’esturgeon dans des barques à voiles carrées ; dans nos vieilles résidences Napoléon III, nous nous bourrions de cochons à la broche et étouffions de caviar ; on se serait cru, à Braila, à Galati, revenu au temps de Gobineau. Aujourd’hui la guerre a soufflé sur tout cela et l’Europe s’est laissée chasser de cet avant-poste diplomatique, comme de tout l’orient.

Port de Galati

Port de Galati avec le bâtiment de la Commission Européenne du Danube

Après Galati, le Danube se divise en trois bras, qui s’éloigneront l’un de l’autre jusqu’à une centaine de kilomètres. Ils vont mourir dans la mer Noire, dans ces petits ports où s’écoulent le blé danubien, par les soins des colonies grecques qui pratiquent là cette profession d’exportateur depuis la Grèce antique. Les trois pointes du trident se nomment Saint-Georges, Sulina et Kilia. Entre elles s’étend le delta.

Les quais de Sulina 

C’est une région extraordinaire, qui ne ressemble à aucun autre delta, pas même à celui du Nil, célébré par Lawrence Durrell. Elle est immense et sans âge ; une province française y tiendrait facilement ; les pêcheurs, qu’on aperçoit parfois dans des barques couleur de caïques, ont l’air d’amphibies sorties de la préhistoire. Y-habitent-ils seulement ? On peut en douter, car où est le sol, où est même l’eau ? Ni les échasses ni le flotteur d’un hydravion y trouverait appui. Sur des milliers d’hectares, à perte de vue, ce ne sont que des roseaux infestés de sangsues, à plumets violets ou bruns, que le vent fait plier avec un bruit de taffetas. Tout sent la carpe, tout sent la fiente d’oiseau ; empire paludéen grouillant de nageoires, frémissant d’ailes : avides cormorans, aigrettes d’Égypte, canards de Scandinavie, cygnes de Sibérie, venus là pour vivre à l’abri de l’homme. Mais l’homme a appris à en tirer profit. Ce gigantesque marécage, cette « balta », contient tout un peuple lacustre : réfugiés cachés dans l’eau, comme autrefois les Vénètes fuyant l’invasion des Goths, insoumis craignant la conscription, « Skoptzi » russe protégeant leur foi contre l’Évangile remanié de Moscou, tziganes campés depuis le XVIIe siècle ; ils passent dans leurs barques noires qui rappellent les gondoles. Ce sont les « Lipovan », les grands pourvoyeurs de caviar de Vilkow. Leur vie, c’est de pêcher le  « morun » pour les étals de Vilkow.

Vilkovo delta du Danube

Vilkow, village lipovène, photo Kurt Hilscher

Vilkow est le port exportateur du caviar ; ce village sinistre et misérable vit de cette friandise de luxe ; sur les grandes tables, l’énorme poisson, blanc comme un corps de femme nue, est fendu vivant ; le caviar est arraché de ses entrailles, salé sur place, enfermé dans les rondes boites de métal et expédié vers les capitales d’Occident. Le contraste entre les êtres informes et boueux, venus de l’âge lacustre, qui peinent là, et les élégants restaurants, qui percevront des prix exorbitants, révoltent l’esprit et le coeur ; las de ces spectacles, nous retournions au yacht, où notre chef faisait cuire le succulent « bortsch » au poisson, qui n’a d’égal que la portugaise bouillabaisse de Setúbal. Barbets, brèmes, esturgeons s’entassaient dans des chaudrons, avec arêtes, branchies, nageoires et laitances, arrosés d’huile au paprika et d’oignons frits. Deux heures plus tard, il n’en restait que quelques tasses de bouillon, vrai élixir de poisson, avec quoi nous arrosions notre omelette aux oeufs azurés des poules d’eau, aux oeufs verts des bécasses, bleus des canards, tribut payé par l’immense gent ailée et voyageuse qui passe les étés au Kamtchatka, les hivers sur le Tchad et qui, entre ces saisons, élit pour demeure le delta.

Avec la mer Noire finissent le Danube et son histoire ; admirons encore sur la carte la beauté du grand fleuve allongé comme une nudité orientale d’Ingres. Un pont a été jeté sur le Danube pour relier Giurgiu, roumain, à Ruse, bulgare : il porte le beau nom de pont de l’Amitié… seulement nul n’a le droit d’en approcher. Faisons le voeu qu’avec l’accélération — ou la décélération — de l’histoire, le pont de l’Amitié soit un jour ouvert à tous les hommes.

MORAND, Paul, « Le Danube »,  Au fil des fleuves, Sélection du Reader’s Digest, Paris, Bruxelles, Montréal, Zurich, 1972, pp. 45-61  
MORAND, Paul, « Le Danube », Entre Rhin et Danube, Éditions Nicolas Chaudun, Paris, 2011

Notes :
1 En allemand « Schachtel »
2 Deux affluents de la rive gauche
3 1786-1868, roi de Bavière de 1825 à 1848
4 Lola Montez (1821-1861), de son vrai nom Marie Dolores Eliza Rosanna Gilbert, née en Irlande (Grande-Bretagne) à Grange, dans le comté de Sligo, est une danseuse exotique, actrice et courtisane d’origine irlandaise, célèbre pour avoir été la maîtresse du roi Louis Ier de Bavière et la cause de son abdication.
5 Groupe de dieux principaux de la mythologie nordique
6 Le style néogothique
7 La Franz-Josef Warte est une tour néo-moyenâgeuse construite en 1888 située au-dessus du Danube sur la colline Freinberg (rive droite) d’où l’on peut jouir d’une magnifique vue sur Linz et ses environs. Le Jägermayrhof est un ancien restaurant et but de promenade réputé de Linz dans le quartier de Froschberg am Freinberg que fréquenta, parmi d’autres artistes, Franz Schubert.
8 Pendant les années 1830 jusqu’à 1832, l’archiduc Maximilien-Joseph d’Autriche-Este (1782-1863) fit construire 32 tours de fortification autour de Linz.

Svishtov (Bulgarie) et la douceur méridionale danubienne

L’église de la sainte Trinité (photo droits réservés)

   On trouve à proximité (4 km vers l’est) de cette ville agréable et à l’atmosphère méridionale, construite en terrasses sur une colline verdoyante au dessus du fleuve, l’ancien camp romain de Novae qui fut agrandi et embelli considérablement à l’époque de l’empereur byzantin Justinien (527-565) lors de la reconstruction de l’Empire romain d’Orient. Les romains entretenaient à Novae une importante flotte militaire qui pouvait se déplacer rapidement pour défendre les frontières de l’empire (limes).

Svishtov dans l’empire ottoman, gravure de 1824

La ville fait peu parler d’elle pendant les deux empires bulgares (XIe-XIVe siècles) puis se développe pendant la longue domination turque (fin XIVe-XIXe siècles), devient un centre d’échange important et le carrefour de différentes routes commerciales de l’Ouest et de l’Est de l’Europe. Elle s’appelle alors Sistova. C’est dans cette ville que fut signé le 4 août 1791 le traité de paix (rédigé en français et en turc) qui mit fin à la dernière guerre austro-turque (1788-1791).
En 1877, lors du conflit avec l’Empire ottoman, les Russes traversent le Danube à proximité et mettent la ville à sac. Svishtov connait après la guerre d’indépendance contre l’occupant turque un déclin économique. Les troupes austro-bulgaro-allemandes traverseront en sens inverse à leur tour le fleuve à cette hauteur en 1916 pour envahir la Roumanie.

Passage du Danube par l’armée russe en 1877

Deux églises souterraines du XVIIe, l’église de la Sainte Trinité, édifiée en 1867 par l’architecte bulgare Koljo Ficev (1800-1881), endommagée par un tremblement de terre en 1977, le petit musée installé dans la maison natale (1861) de l’écrivain, poète et traducteur bulgare Aleko Ivanitsov Konstantinov (1863-1897)1 qui fit des études de droit en Russie, assassiné à l’âge de 34 ans, appartiennent au patrimoine historique, architectural et culturel incontournable de la cité. Quelques superbes maisons dans le style du Renouveau bulgare sur les façades desquelles se remarquent d’élégants balcons en bois ont été préservées. On trouve sur une colline du centre ville les ruines d’une forteresse datant du XIIIe/XIVe siècles.
La ville est aujourd’hui un important centre économique (activités portuaires), universitaire, scientifique et culturel régional. Un bac la relie deux fois par jour à la localité et port roumain de Zimnicea (Judets de Teleorman) sur la rive septentrionale du Danube.
Un monument en hommage aux soldats français de la 16e division d’infanterie coloniale a été érigé á Svishtov en 1919.

Notes :
1Aleko Ivanitsov Konstantinov a laissé laisse une empreinte indélébile dans l’histoire de la littérature bulgare. Grâce à son style inimitable, caractérisé par la touche d’humour qui accompagne une grande partie de ses œuvres, il se forge la réputation de pourfendeur de tous les maux qui gangrènent la société bulgare à la fin du XIXe siècle. Baï Ganio (compère Ganio) – son personnage le plus célèbre, reste aujourd’hui encore le symbole de tous les travers de la société qu’Aleko Ivanitsov Konstantinov condamnait ouvertement. L’écrivain est enterré au cimetière central de Sofia.

Aleko Ivanitsov Konstantinov (1863-1897) par Georgi Danchov

Office de tourisme :
www.visitshvistov.com
 www.svishtov.bg

Eric Baude, octobre 2021, © Danube-culture droits réservés

Mircea Eliade : Mademoiselle Christina ou le fleuve et la vampire…

   « Quelle nuit splendide ! » dit plus tard Monsieur Nazarie, levant le front vers le balcon.
Encore incertains, les grands contours des arbres se détachaient à présent ans l’obscurité. Egor tourna lui aussi la tête. C’était vrai, la nuit était splendide. Mais de là à souhaiter « bonne nuit » aux invités à neuf heures et demie et à se retirer en même temps que sa mère, comme une petite fille sage…
   « À rester longtemps sans bouger, poursuivit M. Nazarie, et à aspirer lentement, sans se presser, on sent le Danube… Moi je le sens…

 — Il doit être quand même très loin, dit Egor.
— Environ une trentaine de kilomètres. Peut-être moins. Mais c’est la même nuit, on le perçoit rapidement… »
   M. Nazarie se leva et s’approcha du balcon. Non, la lune ne se lèvera que dans quelques jours, se souvient-il dès qu’il se heurta à l’obscurité.
   « C’est aussi la même atmosphère, continua-t-il en relevant lentement la tête et en savourant l’air à pleine bouche. Il semble que vous n’ayez jamais habité près du Danube. Autrement, il est bien rare d’échapper à ses effluves. Moi, je sens le Danube jusque dans le Baragan… »1
L’autre se mit à rire.
« N’est-ce pas trop dire, jusque dans le Baragan ?
— Non, non, expliqua Monsieur Nazarie. car ce n’est pas une odeur d’eau, ce n’est pas une atmosphère humide. C’est plutôt une odeur languissante, qui rappelle la vase et certaines plantes à tiques…

Domnișoara Christina, Alexandru Maftei, 2013, photo droits réservés

— C’est assez vague, l’interrompit Egor en souriant.
— On le reconnaît pourtant rapidement, où que l’on soit, reprit M. Nazarie. Parfois, il semble que, très loin, des forêts entières ont pourri pour qu’un vent puisse charrier une odeur aussi complexe et à la fois élémentaire. Naguère, les forêts étaient proches. Il y avait le Teleorman…2
— Ce parc aussi semble être vieux, dit Egor en tendant le bras au-dessus du balcon. »
M. Nazarie le regarda gentiment, sans pouvoir dissimuler un sourire méprisant.
« Tout ce que vous voyez ici, dit-il, n’a pas plus de cent ans. Des acacias… Des arbres de pauvre. C’est tout juste si l’on aperçoit ici ou là un orme. »
Il commença à parler passionnément des forêts et des arbres.
« Ne vous étonnez pas, dit-il soudain, interrompant son discours et posant la main sur l’épaule d’Ego. J’ai dû apprendre tout cela des hommes, des livres, des savants, à tout venant. Pour les fouilles, bien entendu ; je devais savoir jusqu’où pouvaient s’installer les hommes, les Scythes, les Gètes et tous les autres…
— Par ici, on ne trouve probablement guère de traces, dit Egor, essayant de ramener la discussion à la préhistoire.
— On pourrait entrouvre par ici aussi, répondit modestement M. Nazarie. Quelque part, il y avait bien des chemins, même des villages à l’orée des bois. Près des vallées surtout…Mais de toute façon, là où il y a eu des forêts pendant des centaines d’années de suite, ce sont des lieux magiques. Ça, c’est sûr… »
Il s’arrêta et recommença à humer l’air, en se penchant doucement de tout le corps par-dessus le balcon, dans la nuit.
«Quelle joie chaque fois que je reconnais le Danube, même à des endroits comme ici, continua-t-il d’une voix plus basse. C’est une autre magie, une magie facile à recevoir, qui ne fait pas peur. Les gens des fleuves sont et plus sages et plus courageux ; l’aventure est aussi partie d’ici, pas seulement des bords de mers… Mais voyez-vous, la forêt fait peur, elle rend fou… »
Egor se mit à rire. Il fit un pas dans la chambre. la lumière de la lampe l’enveloppa de nouveau tout entier.
« Bien sûr, ce n’est pas difficile à comprendre, poursuivit M. Nazarie. La forêt vous fait peur à vous aussi, qui êtes un jeune homme cultivé, dépourvu de superstition. C’est une frayeur qui n’épargne personne. Trop nombreuses sont les vies végétales, et trop ressemblants aux hommes sont les vieux arbres, surtout aux corps humains…
— Ne croyez pas que je me suis éloigné de la fenêtre parce que j’avais peur, dit Egor. Je me suis éloigné parce que je voulais allumer une cigarette. À présent, je reviens auprès de vous…
— Ce n’est pas la peine. Je vous crois. On ne peut tout de même pas avoir peur d’un parc d’acacias, dit M. Nazarie en revenant dans la chambre et en s’installant sur le canapé. Mais ce que j’ai dit, c’est vrai. S’il n’y avait pas le Danube, les gens de par ici seraient devenus fous. Les gens d’il y a deux ou trois mille ans, s’entend… »

Mircea Eliade (1907-1986), Mademoiselle Christina, traduit du roumain par Claude Levenson, Éditions de l’Herne, Paris, 2009Notes :
1 La plaine du Bărăgan, extrémité occidentale de la steppe pontique, région située de part et d’autre de la Ialomiţa, affluent de la rive gauche du Danube. Grenier à blé de la Roumanie pendant l’Antiquité, le climat y est particulièrement rude alternant sécheresses et innondations. Le Bărăgan porta le surnom de « Sibérie » de la Roumanie entre 1948 et 1989 en raison du grand nombre de camps de travaux forcés ouverts par le régime communiste. L’écrivain roumain Panaït Istrati a publié en 1928 un roman sur la dure  condition des habitants de cette plaine intitulé « Les chardons du Baragan », roman qui fut adapté au cinéma en 1958 par Gheorghe Vitanidis et Louis Daquin.

Région du sud de la Roumanie sur la rive septentrionale du Danube et bordant la Bulgarie, couverte autrefois de forêts qui appartenait à la principauté historique de Valachie.  Le nom de Teleorman proviendrait de Deli Orman en langue coumane (turc) signifiant « forêt folle » ou du turc « Deli  koman » « forêt des Coumans », tribut semi-nomade qui s’installe au XIe siècle sur le territoire de la Valachie. 

Hans Christian Andersen (II) : « Sur le Danube » en 1841 de Cernavoda à Vienne » 

   Ce récit de voyage est un bazar poétique immense foisonnant d’impressions multiples d’un long périple accompli avec toutes sortes de moyens de locomotion qui le mène depuis la capitale danoise à travers l’Allemagne, le Tyrol, l’Italie (Rome, Naples, la Sicile), Malte, les Cyclades, Smyrne, Athènes, Le Pirée, Syros, le détroit des Dardanelles, « l’Hellespont des anciens » et la mer de Marmara pour arriver à Constantinople.
Après son séjour dans la capitale ottomane où il est arrivé à bord d’un bateau militaire français, le Ramsès2 sur lequel il croit mourrir en raison d’une tempête, vient le moment du départ et d’un voyage de retour lui offrant l’occasion d’entreprendre, après il est vrai beaucoup d’hésitations dues aux informations sur les guerres et les révoltes qui secouent les pays des Balkans sous domination ottomane, son itinéraire danubien :
« Tous les dix jours un bateau part de Constantinople, traverse la mer Noire jusqu’au Danube pour atteindre finalement Vienne, mais étant donné les circonstances présentes, on pouvait craindre qu’à force de reporter ce voyage on finisse par ne plus pouvoir l’entreprendre du tout et je me demandais si je n’allais pas être contraint de rentrer en passant par la Grèce et l’Italie. Dans l’hôtel où je résidais, il y avait deux Français et un Anglais. Nous avions convenu de prendre ensemble le bateau pour Vienne, mais ils abandonnèrent complètement cette idée et choisirent de rentrer chez eux en passant par l’Italie ; ils considéraient que faire le voyage par le Danube, en ce moment, était une entreprise complètement folle ; d’ailleurs « les autorités », comme ils disaient, les avaient confirmés dans leur certitude que les émeutiers Bulgares n’auraient guère de respect pour le drapeau autrichien et que, même si nous n’étions pas assassinés, nous aurions à faire face tout de même à de nombreux désagréments.
Je confesse que je passai une nuit très agitée et très pénible sans pouvoir me déterminer. Si je décidais de partir en bateau, il fallait que j’embarque le lendemain soir ; d’être ainsi partagé entre la peur des innombrables dangers qui, aux dires de tous, se préparaient, et mon désir brûlant de voir quelque chose de nouveau et d’intéressant, me rendait complètement fébrile… »4

Le vapeur « Stamboul » de la D.D.S.G.

   Avant de partir, il reçoit la nouvelle inquiétante que le Stamboul, vapeur autrichien et fleuron de la LLoyd Austria, construit à Trieste en 1838, vient de faire naufrage dans la mer Noire. C’est sur le Ferdinand Ier de la compagnie impériale royale de navigation à vapeur sur le Danube (D.D.S.G.) qu’Andersen inaugure son périple de retour : « C’était le vapeur Ferdinand Ier qui devait m’emporter sur le Pont Euxin ; le navire était bien aménagé et le confort était bon… »5 L’écrivain remontera ensuite le fleuve jusqu’à Vienne sur trois différents bateaux de la même compagnie : L’Argo de Czerna-Woda à Orşova, ville frontière de l’Empire ottoman avec l’Empire autrichien où il sera, comme les autres passagers, mis dix jours en quarantaine. Le trajet d’Orşova à Drencova se fait à terre en raison des difficultés de navigation dans ce passage du défilé des Portes-de-Fer, à cheval ou en voiture sur la rive gauche.

Le vapeur Galathea (1838-1898), collection du Musée hongrois des sciences, des technologies et des transports, Budapest

   Puis le Galathea emmène les passagers de de Drencova à Pest et enfin le Maria-Anna de Pest à Vienne. Dans deux notes de chapitres ultérieurs6 l’écrivain voyageur donne des détails sur le voyage par bateau de ou vers Constantinople : « Tous les quinze jours on peut, grâce aux vapeurs autrichiens se rendre de Constantinople à Vienne en passant par la mer Noire et le Danube. Deux itinéraires sont possibles. L’un passe après la mer Noire, par Donau-Mundingen pour atteindre Galatz7 où l’on est retenu une semaine en quarantaine ; de là on navigue [sur le Danube]  en suivant la côte de la Valachie8 — mais celle-ci est tout à fait plate et les villes y sont rares — jusqu’à Orsova où une autre quarantaine plus courte, nous attend.

Orşova la vieille (peintre non identifié)

   L’autre itinéraire et celui que je choisis, est de loin plus intéressant. On ne passe pas par Donau-Mundingen [les embouchures du Danube ou les bras du delta]  mais on débarque à Constantza9 d’où l’on gagne par voie de terre le Danube, à Czerna-Woda en un jour de voyage. On s’épargne ainsi trois jours de navigation entre Mundingen et Czerna-Woda au cours desquels il n’y a rien à voir que des étendues de marais, des joncs et des roseaux. Ce trajet présente en outre l’avantage que le bateau longe la rive gauche du fleuve, là où la côte est la plus variée ; on débarque ainsi dans une foule de villes bulgares plus grandes et l’on peut se promener dans les forêts naturelles de Bulgarie. et Czerna-Woda. À Orsova, on est mis en quarantaine pour dix jours puis le voyage se poursuit en direction de Pest puis de Vienne. »10

La douane entre l’Empire Ottoman et l’Empire Autrichien à Orşova la vieille, gravure d’A. F. Kunike (1777-1838), 1824

En ce qui concerne la durée et le coût « le voyage de Constantinople à Vienne — quarantaine déduite — dure en tout 21 jours11 et est extrêmement fatiguant ; il en coûte, en première classe 100 florins, en seconde classe 75 et 50 pour voyager sur le pont (un florin vaut, comme on sait, 5 marks et 8 schillings). De Vienne à Constantinople, dans le sens du courant, le voyage ne prend que 11 jours. Le coût est par conséquent plus élevé [sic !], soit 125 florins en première classe, 85 en seconde classe et 56 sur le pont. »12
En lisant la description de Constanţa on ne peut s’empêcher de rapprocher son récit de celui des « Tristes » du poète romain Ovide13 se lamentant sur son exil loin de Rome dans ces terres à l’extrémité de l’Empire romain : « À proximité de la ville subsistaient des vestiges non négligeables du mur de Trajan qui devait s’étendre de la mer Noire jusqu’au Danube ; si loin que portait le regard, on ne voyait que la mer Noire ou une immense steppe, pas une maison, pas la moindre fumée d’un feu de berger, pas de troupeau de bétail, aucune trace de vie nulle part ; partout, rien qu’un champ vert à l’infini… » Les voyageurs qui ont débarqué à Constanţa, après une nuit dans une auberge de la D.D.S.G., traversent la grande plaine monotone en direction de Czerna-Voda (Cernavoda), port sur le Danube d’où il   embarquent à destination de Vienne sur le vapeur Argo de la D.D.S.G. : « Le Danube avait débordé, inondant la prairie. l’eau clapotait sous les sabots des sabots. Le drapeau autrichien flottait sur le navire Argo qui nous faisait signe d’approcher comme si nous étions là chez nous. À l’intérieur, il y a une salle avec des miroirs, des livres, des cartes de géographie et des divans à ressorts, la table était mise on y avait posé des plats fumants ainsi que des fruits et du vin. À bord, tout était pour le mieux ! La remontée du Danube commence sous les bons auspices d’un vieux capitaine dalmatien Marco Dobroslavich. : « Il était trois heures de l’après-midi lorsque commença notre voyage sur le Danube. L’équipage, à bord, était italien. Le capitaine, Marco Dobroslavich, un Dalmatien, un vieux bonhomme, excellent, plein d’humour nous devint rapidement très cher à tous. Il rudoyait ses matelots qui pourtant, au fond d’eux-mêmes, l’aimaient bien ; ils avaient l’air de s’amuser sincèrement lorsqu’il s’en prenait à eux car il avait toujours en même temps un trait d’esprit qui faisait avaler la volée de bois vert. Au cours des trois jours et des trois nuits que nous avons passé à bord avant d’atteindre la frontière militaire, nul se montra plus efficace de meilleur humeur que notre capitaine. Au milieu de la nuit, lorsque la navigation était possible, on l’entendait crier de sa voix impérieuse, toujours sur le même ton, toujours prêt pour une bourrade et une bonne blague, et à table, au déjeuner, c’était un hôte jovial et débonnaire. Il était vraiment la perle de tous les capitaines du Danube à qui nous avons eu affaire. Les autres, au contraire, se montrèrent de moins en moins aimables et nous nous sentîmes de moins en moins à l’aise, ce qui eut pour effet naturel de resserrer les liens entre passagers de différentes nations. Cependant, au fur et à mesure qu’on se rapprochait de Pest et de Vienne, le nombre de gens à bord augmentait de façon telle que plus personne ne s’intéressait aux autres. Chez notre père Marco, en revanche, nous nous trouvions aussi bien que dans une pension de famille… »

Eric Baude, © Danube-culture, mars 2021, droits réservés

Notes :
1 Georg Nygaard, H.C. Andersen og København, Foreningen « Fremtiden », Copenhague, 1938, p. 173, cité par Michel Forget dans H. C. Andersen, Le bazar d’un poète,  « Présentation », domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, note en page 15
2 Andersen a d’abord embarqué sur le vapeur français l’Eurotas au Pirée puis change de bateau à Syros.
3 Andersen semble être resté à Constantinople jusqu’au mois de mai.
4 « Visite et départ » H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, p. 282
5 Idem, p. 285
6 De « Czerna-Woda à Rustzuk », H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, note p. 307
7 Les embouchures du Danube, en fait le bras de Sulina. La D.D.S.G. a inauguré le trajet de Vienne à Sulina en 1834. Galatz (Galaţi), port danubien et capitale de la Moldavie du sud.
9 En fait il s’agît de la rive droite et non pas de la rive gauche sur laquelle se trouve les villes bulgares.
10 Andersen semble confondre la Dobrodgée avec la Valachie.
11 soit 31 jours avec la quarantaine !
12 « De Czerna-Woda à Rustzuk, Au fil du Danube, de Pest à Vienne », in  H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, note p. 356.
13 Le poète romain Ovide est relégué en exil sur une île de la Scythie mineure à Tomis (vraisemblablement Constanţa) par l’empereur Auguste à l’automne de l’an 8 après J.-C.. Il aurait été condamné en raison de l’un de ses poèmes et d’une pratique de divination. Ovide mourra en 17 ou 18. 

Sources :
 H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, traduction et présentation Michel Forget,  domaine romantique, José Corti, Paris, 2013
H. C. Andersen, « Retour au théâtre et voyage en Orient », Le conte de ma vie, traduit du danois par Cécile Lund, Paris, Éditions des Belles Lettres, 2019, pp. 128-133 

« Il n’est jamais question du Danube à Bucarest » (Paul Morand)

« Lorsqu’on se trouve au champ d’aviation de Banasea, on aperçoit sous leurs hangars de ciment les appareils des deux grandes lignes qui relient Bucarest au reste de l’Europe : Air France vers Paris et Lot, compagnie polonaise, vers la Méditerranée ou la Baltique. Les voies ferrées s’étaient écartées de ce tracé historique mais le réseau aérien y est revenu et Bucarest a maintenant repris la place qu’il occupa au cours des siècles, à la croisée des chemins ouest-est, de Vienne à Constantinople, et nord-sud, de Stockholm et de Varsovie vers Athènes.

Bucarest aurait du s’appuyer carrément au Danube, ou du moins être relié à ce roi des fleuves par quelque autostrade ou quelque canal droit comme le bassin de Versailles et long de cinq lieues. Mais ses princes redoutaient pour lui une situation de ville frontière et les périls auxquels, par exemple, est exposé Belgrade (dont le moindre n’est pas la fonte des neiges qui dilate les rives de près d’un kilomètre) ; ils ne pensaient qu’à mettre entre le Turc et eux le plus d’espace possible. Du Danube, la capitale ne connaît qu’un maigre affluent, la Dombovitza, elle-même tributaire de l’Arges ; une ceinture de lacs et de marécages rappelle seule le voisinage de la grandiose coulée.

Il n’est jamais question du Danube à Bucarest ; personne n’y fait allusion, sauf pour célébrer dans quelque chanson tzigane « le chemin sans poussière », sauf pour dire parfois d’un homme en fureur qu’il   « devient Danube » :

Car je suis le Danube immense.
Malheur à vous si je commence…

 Personne n’en parle, sauf quelques négociants en grains et quelques chasseurs de canards ; on le laisse seul, ce père des loutres, poursuivre, au sortir des Portes-de-Fer, sa route autoritaire vers le delta et les ports à blé, et si la nuit, aux Halles, le noctambule attardé ne voyait pas débarquer des paniers d’osier pleins de carpes géantes, de tanches limoneuses, de sterlets squameux1 à museau de lévrier, de moruns2 à caviar pareils à des cadavres humains égorgés dans les lacis de lie de Valkow3, il ignorerait toujours la proximité de la plus noble et de la plus vitale des artères d’Europe.

Je n’oublierai jamais ma première rencontre avec elle. J’arrivais de Constantinople par la voie du ciel après avoir été fort secoué par des poches d’air au-dessus des montagnes de Bulgarie ; le soleil déclinait ; je cherchais l’eau, les yeux fatigués de l’aridité balkanique ; soudain, j’aperçus au loin un si intense foyer de lumière, un embrasement si total de l’horizon que j’en fus aveuglé : le Danube, pareil à l’arbre de vie motif central des tapis roumains, coulait sous nos roues immobiles avec une telle amplitude, gonflant les hernies énormes de ses lacs, submergeant les prairies, changeant de lit, ménageant au centre de ses lagunes dormantes des îles à saules pour les inonder aussitôt et en rebâtir d’autres avec les pierres roulées, se frayant, comme Hercule, un passage à coup de chênes arrachés qu’il maniait par les racines, cachant dans ses roseaux à panaches des flamants et des cygnes sauvages, exondant4 ses bancs noyés bordés de jonc, que nous mîmes plus d’un quart d’heure pour retrouver la terre ferme et ces collines, bastion naturel de la capitale, où tant de fois se joua sa destinée et qu’on nomme, à l’indienne, le lieu de la guerre.

Une fois forcée cette redoute avancée, Bucarest est à moi. Il ne s’annonce par aucune usine, par aucune banlieue ; la verdure ne s’interrompt point et l’avion décrit déjà son orbe au-dessus du centre, qu’on s’en croit encore éloigné. Presque aussi étendu que Paris, bien que trois fois moins peuplé, il se loge dans une grande vallée qui plie sous son poids pour se relever aussitôt après et que dominent trois monticules isolés, Dealul Spirei, l’Arsenal et Cotroceni. Au-delà commence la plaine soudée à celle de Moldavie et, par la Bessarabie, aux steppes infinies de la Russie du Sud.

Mais la croissance roumaine ne s’est pas faite dans le sens nord-est, pente naturelle des invasions barbares ; son lieu de prédilection fut le Danube et et les affluents qui y descendent, l’Arges, l’Olt, le Jiu5, venant des montagnes déchiquetées, des massifs poilus de sapins transylvains ; ces massifs-là sont les vertèbres caudales des Carpates qui, ayant quitté le Danube près de Vienne, le retrouvent ici après avoir dessiné un S immense à travers l’Europe orientale. Là se cache le berceau héroïque de ce peuple qui dut attendre près de deux mille ans le droit de vivre. Là se trouvent les petites cités fortifiées, Campulung, Curtea de Arges, Tergovistea, qui préfigurèrent Bucarest et furent chacune à son tour capitale, jusqu’au jour où le pays trouva son équilibre et où Bucarest s’affermit au centre de l’amphithéâtre valaque protégé par le grand arc carpatique, courbé comme le dos d’un portefaix turc, et appuyé à sa base sur le fleuve nourricier par où était descendu un jour l’empereur Trajan, père des Roumains. »

Paul Morand, Bucarest, entre Danube et Carpathes, Éditions Plon, Paris, 1935

Notes :
1 Le Hudo Huso, ou esturgeon de la mer Noire
2 L’Acipenser Ruthenus ou esturgeon du Danube
3 Vilkove (Вилкове en ukrainien,Vâlcov en roumain), petit ville ukrainienne sur le bras de Chilia (rive gauche), surnommée parfois la Venise du delta.
4 émergeant
5 L’Arges (350 km), affluent de la rive gauche du Danube tout comme l’Olt (700 km) et le Jiu (portait dans l’Antiquité les noms d’Argessos, Ardeiscus ou Ordessus. Cette rivière prend sa source dans les Monts Făgăraş. L’Olt (700 km) (Alutus ou Aluta à l’époque romaine) nait dans les Monts Hǎşmaş (Carpates), Le Jiu (331 km) se jette dans le Danube en aval de l’île de Copaniţa.

Souvenirs, impressions, pensées et paysages, pendant un voyage en Orient (1832-1833), ou Notes d’un voyageur par M. Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine

« Constantinople », troisième tome
– 2 septembre 1833. –

« Nous sommes sortis ce matin des éternelles forêts de la Servie qui descendent jusqu’aux bords du Danube. Le point où l’on commence à percevoir ce roi des fleuves est un mamelon couvert de chênes superbes ; après l’avoir franchi, on découvre à ses pieds comme un vaste lac d’une eau bleue et transparente, encaissée dans des bois et des roseaux, et semé d’îles vertes ; en avançant, on voit le fleuve s’étendre à droite et à gauche, en côtoyant d’abord les hautes falaises de la Servie, et en se perdant, à droite, dans les plaines de la Hongrie. Les dernières pentes de forêts qui glissent vers le fleuve sont un des plus beaux sites de l’univers. Nous couchons au bord du Danube, dans un petit village servien.

Le lendemain nous quittons de nouveau le fleuve pendant quatre heures de marche. Le pays, comme tous les pays de frontières, devient aride, inculte et désert ; nous gravissons vers midi des coteaux stériles d’où nous découvrons enfin Belgrade à nos pieds. Belgrade, tant de fois renversé par les bombes, est assise sur une rive élevée du Danube. Les toits de ses mosquées sont percés, les murailles sont déchirées, les faubourgs abandonnés sont jonchés de masures et de morceaux de ruines ; la ville, semblable à toutes les villes turques, descend en rues étroites et tortueuses vers le fleuve. Semlin, première ville de la Hongrie, brille de l’autre côté du Danube avec toute la magnificence d’une ville d’Europe ; les clochers s’élèvent en face des minarets ; arrivés à Belgrade, pendant que nous nous reposons dans une petite auberge, la première que nous ayons trouvée en Turquie, le prince Milosch m’envoie quelques-uns de ses principaux officiers pour m’inviter à aller passer quelques jours dans la forteresse où il réside, à quelques lieux de Belgrade ; je résiste à leurs instances et je commande les bateaux pour le passage du Danube ; à quatre heures nous descendons vers le fleuve ; au moment où nous allions nous embarquer, je vois un groupe de cavaliers, vêtus presque à l’européenne, accourir sur la plage ; c’est le frère du prince Milosch, chef des Serviens, qui vient de la part de son frère, me renouveler ses instances pour m’arrêter quelques jours chez lui. Je regrette vivement de ne pouvoir accepter une hospitalité si obligeamment offerte ; mais mon compagnon de voyage, M. de Capmas, est gravement malade depuis plusieurs jours : on le soutient à peine sur son cheval ; il est urgent pour lui de trouver le repos et les ressources qu’offrira une ville européenne et les secours des médecins d’un lazaret. Je cause une demi-heure avec le prince, qui me paraît une homme aussi instruit qu’affable et bon ; je salue en lui et dans sa noble nation l’espoir prochain d’une civilisation indépendante, et je pose enfin le pied dans la barque qui nous transporte à Semlin. — Le trajet est d’une heure ; le fleuve, large et profond, a des vagues comme la mer ; on longe ensuite les prairies et les vergers qui entourent Semlin. — Le 3 au soir, entré au lazaret, où nous devons rester dix jours. Chacun de nous a une cellule et une petite cour plantée d’arbres ; je congédie mes Tartares, mes moukres, mes drogmans, qui retournent à Constantinople ; tous nous baisent la main avec tristesse, et je ne puis quitter moi-même sans attendrissement et sans reconnaissance ces hommes simples et droits, ces fidèles généreux serviteurs qui m’ont guidé, servi, gardé, soigné comme des frères feraient pour un frère, et qui m’ont prouvé, pendant les innombrables vicissitudes de dix-huit mois de voyages dans la terre étrangère, que toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur coeur par la main de Dieu. »

« Notes sur la Servie »
– Semlin, 12 septembre, au lazaret. –

« Le voyageur ne peut, comme moi, s’empêcher de saluer ce rêve d’un voeu et d’une espérance ; il ne peut quitter, sans regrets et sans bénédictions, ces immenses forêts vierges, ces montagnes, ces plaines, ces fleuves qui semblent sortir des mains du Créateur,, et mêler la luxuriante jeunesse de la terre à la jeunesse d’un peuple, quand il voit ces maisons neuves des Serviens sortir des bois, s’élever au bord des torrents, s’étendre en longue lisières jaunes au fond des vallées ; quand il entend de loin le bruit des scieries et des moulins, le son des cloches, nouvellement baptisées dans le sang des défenseurs de la patrie, et le chant paisible ou martial des jeunes hommes et des jeunes filles, rentrant du travail des champs ; quand il voit ces longues files d’enfants sortir des écoles ou des églises de bois, dont les toits ne sont pas encore achevés, l’accent de la liberté, de la joie, de l’espérance, dans toutes les bouches, la jeunesse et l’élan sur toutes les physionomies ; quand il réfléchit aux immenses avantages physiques que cette terre assure à ses habitants ; au soleil tempéré qui l’éclaire, à ces montagnes qui l’ombragent et la protègent comme des forteresses de la nature ; à ce beau fleuve du Danube qui se recourbe pour l’enceindre, pour porter ses produits au nord et à l’Orient, enfin à cette mer Adriatique qui lui donnerait bientôt des ports et une marine, et la rapprocherait ainsi de l’Italie ; quand le voyageur se souvient de plus qu’il n’a reçu, en traversant ce peuple, que des marques de bienveillance et des saluts d’amitié ; qu’aucune cabane ne lui a demandé le prix de son hospitalité ; qu’il a été accueilli partout comme un frère, consulté comme un sage, interrogé comme un oracle, et que ses paroles, recueillies par l’avide curiosité des papes [ popes ] ou des knevens, resteront, comme un germe de civilisation, dans les villages où il a passé ; il ne peut s’empêcher de regarder, pour la dernière fois, avec amour, les falaises boisées et les mosquées en ruines, aux dômes percés à jour, dont le large Danube le sépare, et de se dire, en les perdant de vue ; J’aimerais à combattre avec ce peuple naissant, pour la liberté féconde ! et de répéter ces strophes d’un des chants populaires que son drogman lui a traduit :
« Quand le soleil de la Servie brille dans les eaux du Danube, le fleuve semble rouler des lames de yatagans et les fusils resplendissants des Monténégrins ; c’est un fleuve d’acier qui défend la Servie. Il est doux de s’asseoir au bord et de regarder passer les armes brisées de nos ennemis. »
« Quand le vent de l’Albanie descend des montagnes et s’engouffre sous les forêts de la Schumadia, il en sort des cris, comme de l’armée des Turcs à la déroute de la Mosawa ; il est doux ce murmure à l’oreille des Serviens affranchis ! Mort ou vivant, il est doux, après le combat, de reposer au pied de ce chêne qui chante sa liberté comme nous ! »
Alphonse de Lamartine : SOUVENIRS, IMPRESSIONS, PENSÉES ET PAYSAGES PENDANT UN VOYAGE EN ORIENT, 1832-1833, OU NOTES D’UN VOYAGEUR, 1835

Adalbert Stifter (1805-1868) : écrivain, peintre et pédagogue haut-danubien

Adalbert Stifter, lever de lune (vers 1855)

   Écrivain, pédagogue, poète réaliste et peintre haut-autrichien né en 1805 à Oberplan (Horní Planá, Bohême méridionale) petit village au bord de la Vltava non loin de Český Krumlov (Krumau), à la frontière avec l’Autriche (Haute-Autriche) et mort à Linz, grand admirateur de Goethe, Adalbert Stifter est une des personnalités culturelles autrichiennes incontournables de l’époque post-napoléonienne du Biedermeier (1815-1848). Mais le peintre écrivain ou l’écrivain peintre autrichien, fervent admirateur et observateur de la nature et adepte de la lenteur et du voyage intérieur, ne symbolise en aucune façon cette époque superficielle qui représente le grand triomphe du goût bourgeois et du conservatisme dans les pays de la confédération germanique et en Autriche.

Oberplan (Horní Planá)  en Šumava (Forêt de Bohême), village natal d’Adalbert Stifter, peinture d’A. Stifter, vers 1823

A. Stifter perd à l’âge d’à peine douze ans son père qui se tue accidentellement (1817). Traumatisé, son fils tente d’abord de se laisser mourir de faim puis il entreprend l’année suivante, des études à l’abbaye bénédictine de Kremsmünster.

L’abbaye de Kremsmünster, peinture d’A. Stifter

Il est admis en 1826, à la Faculté de droit  l’Université de Vienne et s’éprend de Fanny Greipl, fille d’un commerçant de la bourgeoisie viennoise. Dans ses lettres à Fanny, l’étudiant se dévalorise lui-même comme amant. Son refus de participer à un concours pour obtenir une chaire de physique à l’Université de Prague déconcerte ses futurs beaux-parents, qui le perçoivent alors comme un homme instable, sans ambition ni avenir. En 1832 a lieu la rencontre avec Amalia Mohaupt, une ancienne prostituée, qui devient sa femme en 1837. Sans descendance, le couple adopte plus tard les enfants d’un frère d’Amalia. Une fille se suicidera en se jetant dans le Danube. Après cet accident tragique, l’écrivain s’enfonce dans une grave dépression.

A. Stifter en 1868, portrait de Bertalan Széchely (1835-1910)

A. Stifter n’arrive pas à choisir entre les vocations de peintre et d’écrivain. Il se décide en 1840, après de longues hésitations, à devenir écrivain et c’est à travers la littérature et les nouvelles qu’il exprimera son talent d’observateur de la nature et sa passion pour celle-ci.
La parution de sa première nouvelle Der Kondor (1840) à Vienne reçoit un accueil très enthousiaste et le rend célèbre. Pendant huit ans, il arrive à subvenir à ses besoins grâce à la vente de ses livres et des leçons particulières. Stifter est nommé Inspecteur des écoles primaires de Haute-Autriche en 1850, prend sa retraite en 1865 et, gravement malade, met brutalement fin à son existence en se tranchant la gorge le 28 juin 1868.

Le mur du diable, près de Hohenfurt, peinture d'A. Stifter

Le mur du diable, près de Hohenfurt, peinture d’A. Stifter, photo droits réservés

« Si l’on excepte les écrits de Goethe et en particulier les Conversations de Goethe avec Eckermann, le meilleur livre allemand qui existe : que reste-t-il de la littérature en prose allemande qui mérite d’être relu et relu encore ? Les Aphorismes de Lichtenberg, le premier tome de l’Autobiographie de Jung-Stilling, L’été de la Saint-Martin d’Adalbert Stifter et Les Gens de Selwyla de Gottfried Keller, c’est tout pour l’instant. »

Friedrich Nietzsche, « Le Voyageur et son Ombre » in Humain, trop humain. Un livre dédié aux âmes libres., 1879

La maison d’Adalbert Stifter à Linz, à proximité du Danube et du centre ville (rive droite), aujourd’hui siège de l’Institut Adalbert Stifter et d’un musée littéraire (dans l’appartement occupé par A. Stifter au deuxième étage) consacré à l’écrivain-peintre et à son oeuvre. 

http://www.adalbertstifter.at
http://www.stifterhaus.at

Gerald Stieg, « Stifter (Adalbert) », Dictionnaire du monde germanique, dir. Élisabeth Décultot, Michel Espagne et Jacques Le Rider, Éditions Bayard Paris, 2007

Bibliographie sélective en langue française :
Le Sentier dans la montagne, Éditions Sillage, Paris, 2017
Le cristal de roche, Paris, Éditions Sillage, Paris, 2016
Dans la forêt de Bavière, Premières pierres, Saint-Maurice, 2010
Fleurs des champs, Éditions Circé, Belval, 2008
Les deux soeurs, Éditions Circé, Belval, 2004
L’arrière-saison, récit, Éditions Gallimard, Paris, 2000
Brigitta, Éditions Farrago, Tours, 2000
Descendances : nouvelle, préface de J. Le Rider, Éditions J. Chambon, Nîmes, 1996
Pierres multicolores. 1, Cristal de roche, nouvelles, Éditions J. Chambon, Nîmes, 1995
L’homme sans postérité, Éditions du Seuil, Paris, 1995
Le condor, Éditions Séquences, Rezé, 1994
Le village de la lande, nouvelle, Éditions J. Chambon, Nîmes, 1994
Tourmaline : pierres multicolores II, nouvelles, Éditions J. Chambon, Nîmes, 1990
Les cartons de mon arrière-grand-père, Éditions J. Chambon, Nîmes, 1989
Le château des fous, Éditions Aubier (édition bilingue), Paris, 1979

« Gorgé des rumeurs et des flots de sève montante de leur jeune vie à peine commencée, les jeunes gens escaladaient la pente entre les arbres, parmi les chants des rossignols. Tout autour d’eux se déployait un paysage resplendissant où couraient les nuages. Dans la plaine, en contrebas, on pouvait apercevoir les tours et la masse des demeures d’une grande ville. »
Adalbert Stifter, L’homme sans postérité, traduction de Georges-Arthur Goldschmidt, Éditions du Seuil, Paris, [1995 ?], c. 1978

Eric Baude, © Danube-culture, mai 2020, révisé septembre 2021

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