Le Danube turc : Mohács ou la grande victoire du sultan Soliman Ier dit « Le Magnifique » le 29 août 1526

La cité ne semble aujourd’hui sortir de sa torpeur qu’au moment du carnaval et de son bruyant défilé des Busó (Mohácsi busójárás) qui fête, le septième dimanche avant Pâques, avec ses masques sculptés en bois et autres peaux d’animaux, clochettes et crécerelles, la mort de l’hiver et la naissance du printemps. Serait-ce pour exorciser également le souvenir douloureux de la cruelle défaite de 1526 ?

Soliman Ier dit « le Magnifique » 

 Charles de Habsbourg plus connu sous le nom de Charles Quint (1500-1558), qui réunissait sur sa tête les couronnes d’Espagne, des Deux-Siciles, des Pays-Bas et d’Autriche était considéré comme une menace permanente par la Sublime Porte (Empire ottoman). Une révolte des janissaires turcs avait d’autre part du être réprimée sévèrement. Aussi le sultan Soliman Ier dit « Le Magnifique » (1494-1566), dixième sultan de la dynastie ottomane, décide t-il d’attaquer la Hongrie et de mener ses redoutables guerriers au combat en leur faisant miroiter l’espoir d’un butin considérable.

Le grand vizir Ibrahim Pacha

L’armée hongroise réunie par le jeune roi inexpérimenté de Bohême et de Hongrie, Louis II Jagellon (1506-1526), qui n’avait pu rassembler qu’une armée en nombre et en équipement largement inférieure aux Ottomans, subit une de ses plus sanglantes défaites de son histoire face aux troupes de  Soliman et de son « ami » le vizir Ibrahim Pacha (1493-1536) que le sultan fera assassiné dix ans plus tard.

La bataille de Mohács, miniature turque

 La stratégie ottomane avait été soigneusement élaborée avant la bataille : ouvrir les rangs pour laisser pénétrer la cavalerie ennemie, puis l’encercler. Cette stratégie était la bonne. Emportés par leur fougue orgueilleuse, espérant s’emparer du sultan, les chevaliers chrétiens se précipitèrent dans ce piège et se firent rapidement décimés par l’artillerie ottomane. Le jeune Louis II Jagellon et les survivants du massacre, lourdement handicapés par le poids de leurs armures périrent pour la plupart. Le roi se noya dans les marécages des alentours pendant la retraite de ses troupes. Il semblerait que son allié et vassal hongrois de Transylvanie, János Szapolayi (Jean Ier de Hongrie, 1487-1540 ), ne lui apporta pas toute l’aide et le renfort attendus. Celui-ci, soutenu par Soliman, succédera d’ailleurs à Louis II Jagellon comme roi de Hongrie à la fin de la même année…

Janos Szapolayi

Cette défaite marque le début de l’occupation de la Hongrie par les Turcs. Pest tombe au main de la Sublime Porte en 1529. Les armées de Soliman ne réussissent toutefois pas à prendre Vienne la même année après un siège qui dure de mai à décembre. Une nouvelle tentative en 1532 se soldera encore une fois par un échec. Le Danube est désormais ottoman de Pest jusqu’à la mer Noire et sert activement pour celui-ci de voie commerciale, économique et militaire.

Une autre bataille a lieu le 12 août 1687 près de Mohács sur le mont Harsany. Cette fois les troupes impériales autrichiennes avec à leur tête le duc Charles V de Lorraine (1643-1690), vainqueur des Turcs au siège de Vienne en 1683 avec le roi de Pologne Jean III Sobieski  (1629-1696), et le margrave Louis de Bade-Bade (1655-1707) prennent leur revanche et infligent à la Sublime Porte une défaite décisive. L’expansion turque s’arrête. Cette défaite marque aussi tout comme l’échec du siège Vienne en 1683 et le Traité de Karlowitz (Sremski Karlovci, aujourd’hui en Serbie), signé sur les bords du Danube entre la Sublime Porte et l’Empire des Habsbourg en 1699, le début du déclin de l’Empire ottoman et son recul des rives du fleuve vers l’aval. Le Danube se transformera pour celui-ci par la suite en une ligne de défense contre les Habsbourg sur son cours moyen puis sur la partie basse du cours du fleuve contre les Russes.

La seconde bataille de Mohács (1687) qui verra le triomphe des armées de l’Empire d’Autriche emmenées par le prince Eugène de Savoie.   

Un monument pérénise sur la colline de  Törög (turc en hongrois), sur le lieu même de l’affrontement, le souvenir de la première bataille qui préluda à cent cinquante années d’occupation turque de la Hongrie. Une église dans le style byzantin a été édifiée sur la place principale de Mohács à l’occasion du 400ème anniversaire de l’évènement.

Mohács est aussi la ville natale du grand peintre Endre Rozsda (1913-1999)

Sources :
Stephen Turnbull, Ottoman Empire 1326-1699, Osprey Essential Histories 062, 2003
François Georgeon, Nicolas Vatin et Gilles Veinstein (sous la direction de), Dictionnaire de l’Empire ottoman, XVe-XXe, Fayard, Paris, 2015

Masques du  « busójárás » de Mohács, source Wikipedia

 Eric Baude, Danube-culture, mis à jour mars 2020, droits réservés

Routschouk (Ruse, Bulgarie) dans les années 1870-1880, cité bulgare cosmopolite et salubre de l’Empire ottoman

   « Sur les 23 000 âmes environ que comptait en 1874 la population de la ville, les recensements officiels indiquaient 10 800 Turcs, 7700 Bulgares, 1000 Juifs, 800 Arméniens, 500 Tsiganes et 1000 soldats ottomans. Il s’y trouvait aussi près de 800 Roumains et Serbes, 300 Autrichiens et Hongrois, 100 Grecs et 100 Allemands, Anglais, Polonais, Russes ou Italiens, qui, soit comme nationaux, soit comme protégés, y relevaient des consuls étrangers. L’Autriche-Hongrie et la Russie y entretenaient des consulats généraux ; l’Angleterre, la France, l’Italie et la Grèce y avaient des consuls effectifs, tandis que l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique et la Hollande se contentaient de représentants honoraires. Les dimanches et jours de fête, quand tous les consuls hissaient leurs pavillons, l’étranger, perdu au milieu des Orientaux, éprouvait un étrange sentiment de sécurité, dont il jouissait rarement dans les pays turcs où dominaient l’arbitraire et le despotisme…
   À côté de bon nombre de bavards et de charlatans arméniens, grecs, roumains et italiens dont les diplômes sont plus ou moins authentiques, Routschouk possède aussi quelques avocats et quelques médecins qui ont fait des études sérieuses dans les Facultés de l’Occident. Mais ces derniers, malgré leur instruction, trouvent trop peu d’occasions d’exercer leur science ; car, outre le fatalisme des Turcs et la parcimonie des Bulgares, le climat de Routschouk est très salubre. Le minimum de la température ne descend qu’exceptionnellement à 22° au dessous de zéro, le maximum dépasse rarement 39° à l’ombre.

   Le grand charme de Routschouk, ce sont ses magnifiques environs. Des promenades par eau à Giurgevo1, situé en face, des excursions à pied ou à cheval dans la vallée pittoresque du Lom2, des visites aux vergers et aux vignobles de Koula et de Basarbova : telles sont les principales distractions de la société occidentale de Routschouk. En hiver, il y a les soirées, les bals donnés par les consuls, les représentations théâtrales au bénéfice d’une oeuvre de charité, les concerts donnés par quelque virtuose égaré ou par des musiciens ambulants de la Bohême et de la Hongrie.

   Au temps des Romains, Routschouk formait un des points fortifiés de la grande ligne frontière de Mésie. Si, la table de Peuntinger à la main3, nous remontons le cours du Danube à partir de Durostorum4, la plus importante place de cette ligne, sans nous occuper d’ailleurs des stations intermédiaires, la distance de 73 miles, où la table indique « Prisca », tombe justement sur Routschouk. Cette Prisca5 était située à l’embouchure, où de nombreuses trouvailles romaines ont trahi son antique existence. Détruite par les Barbares, la ville n’a retrouvé son importance que dans ces dernières années, où les Turcs en ont fait un de leurs principaux établissements danubiens… »

Notes :
1 Giurgiu, grand port du Danube roumain
2 Affluent du Danube
3 Copie réalisée vers 1265 d’une carte romaine du IIIe ou IVe siècle ap. J.-C. où figurent les routes et les villes principales de l’Empire romain
 4 Silistra, Bulgarie
5 Sexaginta Prisca, une des principales bases de la flotte romaine danubienne. Cette flotte militaire était chargée d’assurer la surveillance du Limes c’est-à-dire la frontière de l’Empire romain avec le monde « barbare », frontière qui s’est superposée un certain nombre d’années avec une partie du cours du Bas-Danube.

Philipp Kanitz, La Bulgarie danubienne et le Balkan, études de voyage (1860-1880), Librairie Hachette, Paris, 1882
Philipp Kanitz est un naturaliste, géographe, ethnographe et archéologue austro-hongrois.

Le Danube, l’Europe et les géographes arabes au Moyen-Âge

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