Souvenirs, impressions, pensées et paysages, pendant un voyage en Orient (1832-1833), ou Notes d’un voyageur par M. Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine

« Constantinople », troisième tome
– 2 septembre 1833. –

« Nous sommes sortis ce matin des éternelles forêts de la Servie qui descendent jusqu’aux bords du Danube. Le point où l’on commence à percevoir ce roi des fleuves est un mamelon couvert de chênes superbes ; après l’avoir franchi, on découvre à ses pieds comme un vaste lac d’une eau bleue et transparente, encaissée dans des bois et des roseaux, et semé d’îles vertes ; en avançant, on voit le fleuve s’étendre à droite et à gauche, en côtoyant d’abord les hautes falaises de la Servie, et en se perdant, à droite, dans les plaines de la Hongrie. Les dernières pentes de forêts qui glissent vers le fleuve sont un des plus beaux sites de l’univers. Nous couchons au bord du Danube, dans un petit village servien.

Le lendemain nous quittons de nouveau le fleuve pendant quatre heures de marche. Le pays, comme tous les pays de frontières, devient aride, inculte et désert ; nous gravissons vers midi des coteaux stériles d’où nous découvrons enfin Belgrade à nos pieds. Belgrade, tant de fois renversé par les bombes, est assise sur une rive élevée du Danube. Les toits de ses mosquées sont percés, les murailles sont déchirées, les faubourgs abandonnés sont jonchés de masures et de morceaux de ruines ; la ville, semblable à toutes les villes turques, descend en rues étroites et tortueuses vers le fleuve. Semlin, première ville de la Hongrie, brille de l’autre côté du Danube avec toute la magnificence d’une ville d’Europe ; les clochers s’élèvent en face des minarets ; arrivés à Belgrade, pendant que nous nous reposons dans une petite auberge, la première que nous ayons trouvée en Turquie, le prince Milosch m’envoie quelques-uns de ses principaux officiers pour m’inviter à aller passer quelques jours dans la forteresse où il réside, à quelques lieux de Belgrade ; je résiste à leurs instances et je commande les bateaux pour le passage du Danube ; à quatre heures nous descendons vers le fleuve ; au moment où nous allions nous embarquer, je vois un groupe de cavaliers, vêtus presque à l’européenne, accourir sur la plage ; c’est le frère du prince Milosch, chef des Serviens, qui vient de la part de son frère, me renouveler ses instances pour m’arrêter quelques jours chez lui. Je regrette vivement de ne pouvoir accepter une hospitalité si obligeamment offerte ; mais mon compagnon de voyage, M. de Capmas, est gravement malade depuis plusieurs jours : on le soutient à peine sur son cheval ; il est urgent pour lui de trouver le repos et les ressources qu’offrira une ville européenne et les secours des médecins d’un lazaret. Je cause une demi-heure avec le prince, qui me paraît une homme aussi instruit qu’affable et bon ; je salue en lui et dans sa noble nation l’espoir prochain d’une civilisation indépendante, et je pose enfin le pied dans la barque qui nous transporte à Semlin. — Le trajet est d’une heure ; le fleuve, large et profond, a des vagues comme la mer ; on longe ensuite les prairies et les vergers qui entourent Semlin. — Le 3 au soir, entré au lazaret, où nous devons rester dix jours. Chacun de nous a une cellule et une petite cour plantée d’arbres ; je congédie mes Tartares, mes moukres, mes drogmans, qui retournent à Constantinople ; tous nous baisent la main avec tristesse, et je ne puis quitter moi-même sans attendrissement et sans reconnaissance ces hommes simples et droits, ces fidèles généreux serviteurs qui m’ont guidé, servi, gardé, soigné comme des frères feraient pour un frère, et qui m’ont prouvé, pendant les innombrables vicissitudes de dix-huit mois de voyages dans la terre étrangère, que toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur coeur par la main de Dieu. »

« Notes sur la Servie »
– Semlin, 12 septembre, au lazaret. –

« Le voyageur ne peut, comme moi, s’empêcher de saluer ce rêve d’un voeu et d’une espérance ; il ne peut quitter, sans regrets et sans bénédictions, ces immenses forêts vierges, ces montagnes, ces plaines, ces fleuves qui semblent sortir des mains du Créateur,, et mêler la luxuriante jeunesse de la terre à la jeunesse d’un peuple, quand il voit ces maisons neuves des Serviens sortir des bois, s’élever au bord des torrents, s’étendre en longue lisières jaunes au fond des vallées ; quand il entend de loin le bruit des scieries et des moulins, le son des cloches, nouvellement baptisées dans le sang des défenseurs de la patrie, et le chant paisible ou martial des jeunes hommes et des jeunes filles, rentrant du travail des champs ; quand il voit ces longues files d’enfants sortir des écoles ou des églises de bois, dont les toits ne sont pas encore achevés, l’accent de la liberté, de la joie, de l’espérance, dans toutes les bouches, la jeunesse et l’élan sur toutes les physionomies ; quand il réfléchit aux immenses avantages physiques que cette terre assure à ses habitants ; au soleil tempéré qui l’éclaire, à ces montagnes qui l’ombragent et la protègent comme des forteresses de la nature ; à ce beau fleuve du Danube qui se recourbe pour l’enceindre, pour porter ses produits au nord et à l’Orient, enfin à cette mer Adriatique qui lui donnerait bientôt des ports et une marine, et la rapprocherait ainsi de l’Italie ; quand le voyageur se souvient de plus qu’il n’a reçu, en traversant ce peuple, que des marques de bienveillance et des saluts d’amitié ; qu’aucune cabane ne lui a demandé le prix de son hospitalité ; qu’il a été accueilli partout comme un frère, consulté comme un sage, interrogé comme un oracle, et que ses paroles, recueillies par l’avide curiosité des papes [ popes ] ou des knevens, resteront, comme un germe de civilisation, dans les villages où il a passé ; il ne peut s’empêcher de regarder, pour la dernière fois, avec amour, les falaises boisées et les mosquées en ruines, aux dômes percés à jour, dont le large Danube le sépare, et de se dire, en les perdant de vue ; J’aimerais à combattre avec ce peuple naissant, pour la liberté féconde ! et de répéter ces strophes d’un des chants populaires que son drogman lui a traduit :
« Quand le soleil de la Servie brille dans les eaux du Danube, le fleuve semble rouler des lames de yatagans et les fusils resplendissants des Monténégrins ; c’est un fleuve d’acier qui défend la Servie. Il est doux de s’asseoir au bord et de regarder passer les armes brisées de nos ennemis. »
« Quand le vent de l’Albanie descend des montagnes et s’engouffre sous les forêts de la Schumadia, il en sort des cris, comme de l’armée des Turcs à la déroute de la Mosawa ; il est doux ce murmure à l’oreille des Serviens affranchis ! Mort ou vivant, il est doux, après le combat, de reposer au pied de ce chêne qui chante sa liberté comme nous ! »
Alphonse de Lamartine : SOUVENIRS, IMPRESSIONS, PENSÉES ET PAYSAGES PENDANT UN VOYAGE EN ORIENT, 1832-1833, OU NOTES D’UN VOYAGEUR, 1835

Le Danube et la Chanson des Nibelungen ; Aventure XXV

« Le Danube, c’est la Pannonie, le royaume d’Attila, c’est l’Orient, l’Asie qui déferle et détruit, à la fin de la Chanson des Nibelungen, la valeur germanique ; quand les Burgondes le traversent, pour se rendre à la cour des perfides Huns, leur destin – un destin allemand – est scellé. »
Claudio Magris, in Danube, collection « L’Arpenteur » Éditions Gallimard, Paris, 1988

Des fragments de ce chef d’oeuvre dont l’auteur est inconnu, ont été retrouvés en Wachau dans la bibliothèque de l’abbaye bénédictine de Melk et y sont exposés. Le compositeur allemand Richard Wagner (1813-1883) s’inspirera de cette tragique épopée pour écrire en 1874 une oeuvre lyrique imposante, la Tétralogie (Der Ring der Nibelungen, l’Anneau des Nibelungen)Un manuscrit de la Chanson des Nibelungen est également conservé dans la Bibliothèque de la cour des princes de Fürstenberg à Donaueschingen. Il date de 1203 et a été vraisemblablement copié par un moine. L’évêque Pilgram (920 ?-991 ?) de Passau aurait au Xe siècle fait réaliser un texte en latin de cette même légende.

Synopsis :
Le jeune Siegfried s’éprend de Kriemhild, sœur du roi des Burgondes Gunther, qui règne à Worms sur le Rhin (Rhénanie-Palatinat). Gunther lui promet la main de Kriemhild s’il l’aide à conquérir Brunhild, vierge guerrière, reine d’Islande. Siegfried assiste Gunther et le fait triompher des trois épreuves imposées aux prétendants. Siegfried épouse alors Kriemhild mais il intervient à nouveau pour maîtriser Brunhild, la jeune épouse de Gunther qui se rebelle. Quelques années après, une querelle éclate entre les deux reines : Kriemhild, blessée dans son amour-propre par Brunhilde qui la traite d’esclave, reproche à sa belle-sœur d’avoir appartenu à Siegfried avant d’être devenue la femme de Gunther.

À Brunhilde outragée, Hagen, le fidèle vassal de Gunther, promet vengeance. Ayant appris de Kriemhild quelle partie du corps de Siegfried était vulnérable, il le tue traîtreusement dans une partie de chasse. Afin de venger le meurtre de Siegfried, Kriemhild accepte d’épouser le roi des Huns, Etzel (Attila), et réussit à attirer Gunther et ses guerriers dans le pays d’Etzel. Par la faute de Kriemhild, obsédée de se venger et par celle de Hagen, qui n’accepte aucun compromis, les fêtes du mariage dégénèrent en sanglants combats. De la troupe des Burgondes, il ne restera plus que Hagen, à qui Kriemhild va trancher la tête avec l’épée de Siegfried avant d’être aussitôt mise à mort par Hildebrand.

Nibelungenlied, Codex Donaueschingen (1847-1916), Badische Landesbibliothek Karlsruhe, source Wikipedia, domaine public

Comment les seigneurs se rendirent tous chez les Huns et arrivèrent au bord du Danube.
C’est ici, au bord du fleuve, que cherchant et trouvant un moyen de passer sur l’autre rive, Hagen apprend de la bouche des ondines surprises par le héros, que le voyage sera, pour lui et ses compagnons d’armes, sans retour. « Au matin du douzième jour, le roi atteignit le Danube… »

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Lorsque, quittant la Franconie de l’Est, ils chevauchèrent vers le Swalefeld, on pouvait reconnaître à leur majestueuse allure les princes et leurs parents, ces héros dignes d’éloge. Au matin du douzième jour, le roi atteignit le Danube.

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Hagen de Tronege chevauchait en tête. Il était, pour les Nibelungen, une aide et un réconfort. À ce moment, le hardi héros descendit de cheval, mit pied à terre sur le sable de la grève et attacha tout aussitôt sa monture à un arbre.

1527
Le fleuve était sorti de son lit, et on avait caché les bateaux. Les Nibelungen étaient fort inquiets, ne sachant pas comment ils pourraient passer l’eau. Le fleuve était trop large. Plus d’un chevalier à la belle prestance mit alors pied à terre.

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« Prince du Rhin, dit alors Hagen, il peut t’arriver malheur ici. Tu peux le voir toi-même : le fleuve a débordé. Son courant est très fort. J’ai grand peur qu’ici nous ne perdions aujourd’hui plus d’un valeureux héros.

1529
— Que me reprochez-vous, Hagen ? dit le noble roi. Au nom de vos hautes qualités, ne nous découragez pas d’avantage. Cherchez donc le gué qui nous permettra d’aller sur l’autre rive et de transporter loin d’ici nos chevaux et nos vêtements.

1530
— Je ne hais pas la vie, dit Hagen, au point de vouloir me noyer dans ce large fleuve. Plus d’un guerrier périra, avant, de ma main au pays d’Etzel : c’est ma ferme volonté.

1531
Restez près de l’eau, vous autres, fiers et valeureux chevaliers ! J’irai moi-même chercher le long du fleuve, les passeurs qui nous conduiront sur l’autre rive, au pays de Gelfrat. » Le vigoureux Hagen saisit son solide bouclier.

1532
Il était bien armé : il avait pris son bouclier et attaché sur la tête son heaume qui brillait d’un vif éclat. Il portait, par-dessus sa cuirasse, une épée très large, dont les deux tranchants coupaient terriblement.

1533
Hagen se mit à la recherche des passeurs, en amont comme en aval. Il entendit l’eau d’une belle fontaine clapoter ; il tendait l’oreille ; c’étaient des ondines aux dons surnaturels qui se baignaient là et voulaient se rafraîchir.

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Hagen les remarqua et les suivit secrètement. Lorsqu’elles s’en aperçurent, elles tentèrent de s’enfuir à la hâte. Elles étaient heureuses de lui avoir échappé. mais Hagen leur prit leurs vêtements. C’est le seul tort qu’il leur fît.

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L’une des ondines — Hadeburg était son nom — dit alors : Noble chevalier Hagen, dès que vous nous aurez rendu nos vêtements, héros hardi, nous vous ferons savoir aussitôt comment se terminera pour vous votre voyage à la cour des Huns. »

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Tels des oiseaux, elles voletaient devant lui de-ci de-là sur les flots. Aussi lui parurent-elles tout à fait capables de faire des prédictions dignes de foi. Quoi qu’elles dussent lui dire, il était prêt à le croire. De ce qu’il désirait savoir, elles l’en informèrent clairement.

1537
Hadeburg lui dit : « Vous pouvez bien partir pour le pays des Huns. Je vous en réponds en cet instant sur ma foi : jamais héros ne sont allés en aucun royaume pour s’y couvrir d’aussi grands honneurs. Vous pouvez m’en croire, je dis la vérité. »

1538
Hagen eut le coeur réjoui de ces paroles. Sans tarder d’avantage il leur rendit leurs habits. Lorsqu’elles eurent revêtu leurs étranges vêtements, elles lui dirent la vérité sur leur voyage au pays d’Etzel.

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Hagen et les ondines du Danube par Johann Heinrich Füssli (1741-1825), peintre suisse d’origine britannique

1539
La deuxième ondine, qui s’appelait Sieglinde, dit alors : « Je veux te mettre en garde, fils d’Aldrian. Ce n’est que pour recouvrer ses vêtements que ma parente t’a menti. Si tu vas chez les Huns, tu seras cruellement trompé.

1540
Il te faut rebrousser chemin ; il en est encore temps. Car, hardi héros, vous n’êtes invités que pour périr au pays d’Etzel. Tous ceux qui s’y rendent sont voués à la mort. »

1541
Hagen répondit alors : « Vous m’abusez sans nécessité. Comment pourrait-il arriver que nous trouvions là tous la mort par la haine de quiconque ? » Elles commencèrent à lui expliquer plus précisément leur prédiction.

1542
L’une d’elles reprit : « Les choses sont telles qu’aucun de vous ne restera en vie, si ce n’est le chapelain du roi. Nous le savons bien. Celui-là rentrera sain et sauf au pays de Gunther. »

Ferdinand Fellner (1847-1916), Hagen et les Ondines

1543
Le coeur plein de rage, le hardi Hagen dit alors : « Il serait bien pénible de dire à mes seigneurs que nous perdrons tous la vie chez les Huns. Toi, la plus sage des femmes, montre-nous donc où passer l’eau. »

1544
Elle dit : « Puisque tu ne veux pas renoncer au voyage, sache qu’en amont, au bord de l’eau il y a une maison où demeure un passeur. Il n’y en a nulle part ailleurs. » Il en resta là et ne posa plus de question.

1545
L’une des ondines dit à Hagen qui s’éloignait, contrarié : « Attendez encore, seigneur Hagen, vous êtes trop pressé ! Écoutez encore comment vous atteindrez l’autre rive. Le seigneur de cette marche s’appelle Else.

Danube_Arthur Rackham_Ondine

Ondine, Arthur Rackham (1867-1939)

1546
Son frère a pour nom le brave Gelpfrat. Il est seigneur en Bavière. Vous rencontrerez de grandes difficultés si vous voulez traverser sa marche. Tenez-vous sur vos garde et usez de prudence à l’égard du passeur.

1547
Il est d’humeur si irascible qu’il ne vous laissera pas la vie, à moins que vous ne vous montriez bienveillant envers ce héros. Si vous voulez qu’il vous fasse traverser le fleuve, donnez-lui le salaire qui lui revient. Il est le gardien de ce pays et il est tout dévoué à Gelpfrat.

1548
S’il ne vient pas tout de suite, appelez-le de l’autre côté du fleuve, et dites que vous vous appelez Almerich. C’était un héros valeureux, qui a quitté ce pays à cause d’une guerre privée. Le passeur viendra à vous dès que vous aurez prononcé ce nom. »

1549
Le téméraire Hagen s’inclina devant les ondines. Il ne dit plus rien et garda le silence. Puis il remonta le long du fleuve jusqu’à ce qu’il trouvât de l’autre côté une maison.

1450
Il commença à crier très fort par dessus le fleuve : « Passeur, viens me chercher, dit le brave valeureux, je te donnerai comme salaire un bracelet d’or rouge. Il me faut absolument, sache-le, faire cette traversée. »

1551
Le passeur était si puissant qu’il ne lui plaisait pas de servir ; c’est pourquoi il n’acceptait jamais qu’on le payât. Ses hommes d’armes étaient eux aussi très arrogants. Hagen cependant, continuait de rester seul de ce côté-ci de l’eau.

1552
Il se mit alors à crier avec une telle force que tout le fleuve en retentit, car la force du héros était exceptionnellement grande : « Viens me chercher : je suis Almerich. Je suis le vassal d’Else ; l’acharnement d’ennemis m’a fait quitter ce pays. »

1553
Il lui offrit au bout son épée un bracelet, beau et rutilant, fait d’or rouge, pour qu’on le transporta dans le pays de Gelpfrat. L’audacieux passeur prit lui-même la rame en main.

1554
Ce passeur était marié depuis peu. L’appétit de grandes richesses conduit souvent à une mauvaise fin. Il voulut gagner l’or si rouge de Hagen. Cela lui valut la mort, donnée par l’épée furieuse du héros.

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Le passeur se hâta de ramer jusqu’à l’autre rive. Comme il ne trouva pas l’homme dont il avait entendu le nom, il entra dans une terrible colère. Quand il aperçut Hagen, il dit au brave d’un ton furieux :

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« Il se peut que vous vous appeliez Almerich. Mais vous ne ressemblez pas à celui que j’attendais : il était mon frère par ma mère et par mon père. Maintenant que vous m’avez trompé, il faudra que vous restiez de ce côté-ci du fleuve.

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— Non, par le Dieu tout-puissant, répliqua Hagen. Je suis un guerrier étranger et je veille sur des braves. Faites-moi aujourd’hui l’amitié de prendre le salaire que je vous offre pour que vous me fassiez traverser le fleuve. Je vous en serai vraiment reconnaissant. »

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Le passeur reprit : « Cela ne peut être. Mes chers Seigneurs ont des ennemis. C’est pourquoi je ne fais passer aucun étranger en ce pays. Si tu tiens à la vie, redescends vite sur le rivage.

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— N’agissez pas de la sorte, dit Hagen, car mon coeur est triste. Acceptez de moi, par amitié, cet or si précieux et conduisez-nous sur l’autre rive, mille chevaux et autant d’hommes. « Le passeur, en colère, dit : « Jamais je ne le ferai. »

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Il brandit une forte rame, grande et large, et en frappa Hagen, qui en fut très contrarié, car il trébucha dans la barque et tomba à genoux. Jamais le seigneur de Tronege n’avait rencontré passeur si emporté.

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Celui-ci voulut mettre encore davantage en colère l’audacieux étranger. Il abattit une perche si fort sur la tête de Hagen qu’elle vola en éclats. C’était un homme très fort. Le passeur d’Else en eut fort à souffrir.

1562
Fou de rage, Hagen aussitôt mit la main au fourreau où il trouva son épée. Il fit sauter la tête de l’homme et l’envoya par le fond. La nouvelle fut bientôt connu des fiers Burgondes.

1563
Tandis que Hagen frappait le batelier, la barque s’était mise à dériver au gré des flots. Il en fut fort affligé. Il la remit dans la bonne direction, mais la fatigue l’avait gagné. Le vassal du roi Gunther rama de toutes ses forces.

1564
L’étranger fit virer la barque à coup de rame si violents  que la forte rame se brisa dans ses mains. Il voulait rejoindre les guerriers et accoster sur le rivage. Il n’avait plus de rame ; comme il eut tôt fait d’en lier les morceaux ensemble

1565
avec une courroie de bouclier ! C’était un étroit galon. Il descendit le fleuve en direction d’une forêt. Là, il trouva son seigneur debout sur le rivage. Maint homme de belle prestance vint alors à sa rencontre.

1566
Les valeureux et courageux chevaliers le saluèrent et lui firent un bel accueil. Ils virent alors dans la barque fumer le sang qui avait couler de la blessure  que le guerrier avait fait au passeur. Les héros assaillirent Hagen de questions.

1567
Lorsqu’il vit le sang chaud ruisseler dans la barque, le roi Gunther dit aussitôt : « Dites-moi donc Hagen, où est le passeur ?  Je crains que votre vaillance et votre force lui aient ôté la vie. »

1568
Hagen mentit : « J’ai trouvé la barque près d’un saule sauvage. Je l’ai détaché de ma main. Aujourd’hui, je n’ai vu ici aucun passeur. Il n’est arriver malheur à personne par ma faute.

1569
Le seigneur Gernot, du pays burgonde dit : « J’ai grand’ peur qu’aujourd’hui, plus d’un de nos compagnons très chers ne trouvent la mort puisque nous n’avons à disposition aucun batelier qui nous fasse traverser le fleuve. J’en suis très triste. »

1570
Hagen cria très fort : « Hommes d’armes, déposez dans l’herbe les harnais des chevaux. Il me souvient que j’étais le meilleur passeur qu’on pût trouver sur le Rhin. Je me fais fort de vous faire passer dans le pays de Gelpfrat. »

1571
Pour leur faire traverser au plus vite le fleuve, ils fouaillèrent les chevaux, qui se mirent tout aussitôt à nager, si bien que le fort courant ne heur enleva aucune bête. Il n’y en eut que quelques-unes que la fatigue fit dériver au loin.

1572
Puisqu’ils ne pouvaient renoncer au voyage, les guerriers portèrent dans la barque leur or et aussi leurs vêtements. Hagen commandait à tous : il mena sur l’autre rive, dans le pays inconnu, grand nombre de puissants guerriers.

1573
Tout d’abord, il fit traverser le fleuve à mille nobles chevaliers, puis à ses propres guerriers. Mais il y en avait encore bien plus. Ce sont neuf mille hommes d’armes qu’il transporta sur l’autre rive. Ce jour-là, le bras du héros de Tronege ne resta pas oisif.

1574
Tandis qu’il les amenait tous sains et saufs sur l’autre rive, le brave, vaillant et courageux, songeait aux étranges paroles que lui avaient dites les farouches ondines. Cela faillit coûter la vie au chapelain du roi.

1575
Hagen trouva le prêtre près des bagages renfermant les objets du culte. De sa main, il s’appuyait sur le reliquaire. Mais cela ne lui servit de rien. Quand Hagen le vit, l’infortuné prêtre de Dieu dut souffrir un grand tourment.

1576
Hagen le fit promptement passer par-dessus bord. Ils furent nombreux à s’écrier :  « Sauvez-le, seigneur, sauvez-le ! » Le jeune Giselher se mit en colère. Mais Hagen ne voulut pas renoncer à son projet.

1577
Le seigneur Gernot, du pays des Burgondes, dit : « À quoi nous sert donc, Hagen, la mort du chapelain ? Si un autre que vous faisait cela, vous en seriez fâché. Pourquoi en voulez-vous au prêtre ? »

1578
Le prêtre faisait l’impossible pour se maintenir sur l’eau. Il espérait pouvoir s’en sortir si quelqu’un lui venait en aide. Mais cela ne put être, car le vigoureux Hagen était fort en colère et le repoussait toujours au fond de l’eau, ce que personne n’approuva.

1579
Lorsqu’il se rendit compte que personne ne venait l’aider, le pauvre prêtre fit péniblement demi-tour pour regagner l’autre rive. Bien qu’il ne sût pas nager, la main de Dieu le secourut, en sorte qu’il revint sain et sauf sur la terre ferme.

1580
Le pauvre prêtre se mit debout et secoua ses vêtements. Par là Hagen reconnut que le sort prédit par les farouches ondines était inéluctable. Il pensa en lui-même : « Ces braves sont voués à la mort. »

1581
Lorsqu’ils eurent déchargés le bateau et emportés tout ce que les vassaux des trois rois y avaient accumulé, Hagen le réduisit en morceaux qu’il jeta dans le fleuve. Les hardis et valeureux guerriers en furent très étonnés.

1582
« Pourquoi faites-vous cela, mon frère ? demanda Dancwart. Comment traverserons-nous le fleuve lorsque, du pays des Huns, nous reviendrons dans le pays rhénan ? » Hagen leur fit, depuis, comprendre  qu’il n’y aurait pas de retour.

1583
Le héros de Tronege dit : « Je le fais dans cette intention : s’il se trouve dans ce voyage quelque lâche parmi nous qui, par couardise, voudrait nous quitter et s’enfuir, il trouvera dans ces flots une mort honteuse. »

1585
Leurs chevaux étaient prêts, et les bêtes de somme bien chargées. Ils n’avaient, au cours de ce voyage, subi aucune perte qui les mît en difficulté, mis à part le chapelain. Celui-ci dut regagner la rive à pied la rive du Rhin.

Sources :
La Chanson des Nibelungen, La Plainte
, « Aventure XXV, Comment les seigneurs se rendirent tous chez les Huns », traduit du moyen-haut-allemand par Danielle Buschinger et Jean-Marc Pastré, nrf, L’aube des peuples, Gallimard, Paris, 2001

ANDERSEN, Peter, « La Chanson des Nibelungen, l’Iliade allemande« , La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2019. Consulté le 10/03/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/litterature/mouvements-et-genres-litteraires/la-chanson-des-nibelungen-l-iliade-allemande

Grigore Antipa (1867-1944), scientifique éclairé et précurseur de la protection du delta du Danube

« Le Danube est sans aucun doute la plus importante des richesses naturelles de notre pays ; même si l’on ne prend en considération que l’aspect d’artère mondiale de navigation et de commerce. Maîtres de ses bouches, qui sont la porte de l’Europe vers l’Orient et la porte de l’Orient vers l’Europe; maîtres de 36 % de la superficie de son bassin total ; maîtres d’environ de la moitié de sa longueur navigable, y compris toutes les rivières qui coulent du Nord s’y jettent ; en tant que maîtres de tout cela nous sommes soumis en même temps, en tant que peuple, à la plus dure épreuve, parce que nous nous devons montrer que nous sommes capables, compétents, de remplir le rôle mondial dicté par cette situation géographique, tellement favorable mais qui implique tant de responsabilités. »

Grigore Antipa, Dunǎrea româneascǎ, The Romanian Danube, Le Danube roumain, Agenţia de Presǎ AGERPRES, Bucureşti, 2011

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