Friedrich Hölderlin, chantre de l’Ister et du mystère des fleuves

Mémorial de Friedrich Hölderlin à Lauffen sur le Neckar avec des extraits de son poème « Der Wanderer » (photo droits réservés)

« Descendre le Danube, de la Forêt Noire  à la Mer Noire : voilà qui livre l’expérience de la direction, du courant vers « l’Orient »— tellement décisif pour Hölderlin : c’est sur ce chemin que les Grecs eux-mêmes sont nés d’une rencontre préhistorique entre ceux du nord-ouest et ceux qui sont les « fils du soleil », l’hymne La migration nous le dit ; ce concept hölderlinien est le concept de ce mouvement même. Cette figure, on la connaît, de façon abstraite ; notre culture n’est que la réponse toujours renouvelée à cette lumière venant de l’est, ex oriente lux, — Hölderlin chante cette Parole d’une « voix façonneuse d’hommes » qui par-delà les Alpes résonne en provenance de l’est : cette voix à laquelle les Héspériens [Allemands, Européens] devraient savoir répondre. Le cours du Danube, de l’Ister, en direction de l’Orient, évoque cette réponse. Mais, en même temps, la tendance inverse, de l’embouchure à la source, dans une correspondance singulière avec le souvenir du poète, en fait partie. C’est ainsi que l’on attire l’attention sur ce que l’on nomme le « Jeune Danube ».

Holger Schmid, « Hölderlin ; la parole et l’esprit du fleuve », in Annik Leroy, Danube-Hölderlin, Éditions La Part de l’OEil, Bruxelles 2002

« Le Danube, le seul fleuve de notre continent à relier tant de peuples aussi confusément mêlés ; il est le chemin qui relie l’Occident à L’Orient, un mythe autant qu’une réalité, une épopée vers la mer. »
Annik Leroy, « Vers la mer », in Danube-Hölderlin, Éditions La Part de l’OEil, Bruxelles 2002

Hoelderlin_1792

Friedrich Hölderlin en 1792, peinture de Franz-Karl Hiemer (1768-1822)

Johann Christian Friedrich Hölderlin (Lauffen an der Neckar, 1770-Tübingen, 1843)

   Son père, administrateur de biens, meurt alors qu’Hölderlin n’a que deux ans. Sa mère se remarie en 1774. Son mari, maire de la petite ville de Lauffen sur le Neckar (Bad-Würtemberg) décède en 1779. Hölderlin intègre le séminaire protestant de Tübingen et se lie d’amitié avec les philosophes Georg Wilhem Friedrich Hegel (1770-1831) et Friedrich Wilhem Josef von Schelling (1875-1854).

Maison natale de F. Hölderlin à Lauffen sur le Neckar; dessin daté des années 1800

Encouragé par sa mère à devenir pasteur il préfère le métier de précepteur plus en phase avec ses préoccupations poétiques précoces.
Après un premier poste de précepteur à Waltershausen (Thuringe), obtenue grâce à  Friedrich Schiller (1759-1805) qu’il a rencontré en 1793, Hölderlin occupe le même poste à Francfort chez un riche banquier, d’origine huguenote Jacques Frédéric Gontard. Il retrouve ses amis Hegel, tout comme lui précepteur, et Schelling. Le poète tombe amoureux de Susette Gontard, femme du banquier et mère de ses élèves et écrit un roman épistolaire en prose Hypérion1 ou l’Ermite en Grèce (publié en 1797 et 1799) relatant l’histoire transposée de son amour pour Susette qui a pris le nom de Diotima dans son livre. Chassé vertement de la maison Gontard, Hölderlin va trouver refuge dans la ville d’eau toute proche de (Bad) Homburg (Hesse) à l’invitation de son ami Isaac von Sinclair (1775-1815) et y reste de 1798 à 1800. Il continue à voir quelques temps Susette, correspond avec elle et travaille à son poème tragique en cinq actes Empédocle3 (les trois versions successives resteront inachevées et il se peut que d’autres textes aient été perdus) ainsi qu’à divers poèmes, essais et réflexions sur la poésie. Il reprend ensuite son métier de précepteur, séjourne 3 mois à Hauptwil en Suisse (canton de Thurgovie), retourne auprès de sa mère à Nürtlingen sur le Neckar et de là part vers Bordeaux (Blanquefort) en décembre 1801. Il fait tout le trajet à pied, traversant une partie de l’Allemagne et de la France, faisant un détour par Lyon et le Massif central. Hölderlin loge et travaille dans la maison du consul de Hamburg et marchand de vin Daniel Christoph Meyer qui l’accueille chaleureusement. A-t-il pris contact avec un cousin de Susette Gontard pendant son bref séjour ? « Chacun de ses nouveaux essais pour reprendre pied dans la vie est plus difficile, plus angoissé, plus bref ». De ce voyage et de ce séjour date l’admirable « Andenken » (« En souvenir de« ).

Le séjour bordelais d’Hölderlin prend brutalement fin en mai. Le poète aurait-il su ou pressenti que sa Diotima était tombée malade et allait mourrir quelques semaines plus tard au mois de juin ? Son itinéraire retour est tout autant un mystère que son voyage aller. Lorsqu’il rentre en Allemagne, ses amis ne le reconnaissent pas. Schelling écrit : »La vue la plus triste que j’ai eu ici était celle de Hölderlin… ». Après son Allemagne, après les Hymnes, les Élégies, les Odes et toute une série de grands poèmes qui comptent parmi les plus beaux de la langue allemande (1801-1803), mais dont l’achèvement lui demande de plus en plus d’efforts ainsi que de remarquables traductions de Pindare et de tragédies de Sophocle (Antigone et Œdipe), Hölderlin séjourne à nouveau à Homburg près de son ami Sinclair. Mais l’aggravation de ses troubles mentaux l’oblige à être interné à la fin de l’été 1806 dans une clinique de Tübingen. La cure ne fera qu’aggraver son état.
En 1807 le poète trouve un dernier refuge toujours à Tübingen chez le menuisier Ernst Zimmer chez qui il passera la seconde moitié de sa vie, écrivant encore quelques poèmes d’une facture très simple liés au cycle des saisons, signant vers la fin de sa vie du nom du pseudonyme de Scardanelli. Sa tombe se trouve au cimetière de Tübingen.
« De jeunes écrivains commencent à découvrir la grandeur de son lyrisme et à rassembler une partie de ses poèmes pour une édition dont il ne saura rien et qui paraîtra après sa mort. »

Hölderlin vers 1824, par JG Schreiner. Publié par Eduard Mörike dans le journal Freya.

C’est avec l’édition en 1914 de Norbert von Hellingrath (1888-1916) que l’oeuvre de Hölderlin trouve ses lecteurs ainsi qu’avec avec les interprétations du philosophe Martin Heidegger (1889-1976), qui en fait son poète de prédilection, peut-être également à cause d’une proximité géographique et d’une passion commune pour le « pays natal ». Le public français ne commencera à s’intéresser à l’oeuvre de Hölderlin qu’avec les premières traductions qui sont l’oeuvre de Pierre-Jean Jouve et Pierre Klossowsky (1930) et du poète vaudois Gustave Roud (1942).

« Figure très noble et très pure de la poésie allemande, Hölderlin gagne sans doute à être lu en dépassant peu à peu les excès parfois contradictoires de ses principaux interprètes. »3

Notes :
1 un des Titans, fils d’Ouranos, frère de Poséidon

2 philosophe grec présocratique né à Agrigente en Sicile (vers 490-vers 430 av. J.-C.). Il est connu en dehors de ses œuvres, parce que la légende voudrait que, ou bien il se serait suicidé en se jetant dans l’Etna ou bien qu’il aurait disparu, sans proprement mourir
3 Philippe Jaccottet, D’une lyre à cinq cordes, « Notices bibliographiques, Johann Christian Friedrich Hölderlin », Gallimard, Paris, 1997

À la source du Danube (Am Quell der Donau)

 Car, de même que, ‑ lorsque, tombant du splendidement accordé, de l’orgue dans la salle sainte,
Sourdant pur des inépuisables tuyaux,
Commence du matin le prélude éveilleur
Et que, loin alentour, de halle en halle
À présent, le rafraîchissant, le flot mélodieux, s’écoule, –
Jusqu’en ses ombres froides la maison
En est toute emplie d’enthousiasmes,
Mais à présent voici qu’est éveillé, à présent, que, montant à lui,
Soleil de la fête répond
Le choeur de la communauté : de même vint
La parole de l’est chez nous,
Et sur les rochers du Parnasse et sur le Cithéron1 j’entends,
O Asie, l’écho de toi venu, il se brise
Sur le Capitole et soudain du haut des Alpes

Vient une étrangère, elle,
Chez nous, l’éveilleuse,
La voix façonneuse d’hommes.
Là fut saisie d’une stupeur l’âme
Ceux qu’elle frappa, tous, et nuit
Ce fut souvent sur les yeux des meilleurs.
Car il est de beaucoup capable,
Et le flot et le roc ainsi que la force du feu
Il les dompte, l’homme, avec art,
Et se soucier, l’orgueilleux, du glaive,
Il ne le fait, mais il se voit
Par du divin, le fort, jeté à terre,

Et il ressemble presque à la bête sauvage ; laquelle,
Sous la poussée de la douce jeunesse,
Court sans répit les monts
Et sent sa propre force
Dans la chaleur de midi. Oui mais lorsque,
Entraînée en bas, dans les airs joueurs,
La lumière du soir, et avec le rayon attiédi
L’esprit de joie, vient vers
La terre heureuse, alors elle succombe, inaccoutumée
Au plus beau, et somnole un somme éveillé
Avant même qu’astre n’approche. De même aussi de nous.
De beaucoup en effet s’éteignit
La lumière des yeux avant même les dons envoyés par les dieux,

Dons amicaux qui d’Ionie à nous,
Aussi d’Arabie, vinrent, et contente
De l’enseignement de haut prix comme aussi des chants gracieux,
Jamais ne le fut l’âme de ces endormis,
Cependant quelques-uns veillaient. Et ils voyageaient souvent
Paisiblement parmi vous autres, ô citoyens de belles villes,
Aux Jeux, où, d’ordinaire, le héros
Etait secrètement assis près des poètes, contemplaient les lutteurs et, souriant,
Louait, lui le loué, les enfants au sérieux loisir.
Un amour incessant c’était et cela reste.
Et partis pour de bon, mais c’est pour ça que nous pensons
Les uns aux autres malgré tout, nous à vous, les joyeux, près de l’isthme
Et du Céphyse et du Taygète2,
Que nous pensons aussi à vous, les vallées du Caucase,
Si vieilles soyez-vous, paradis de là-bas,
Et à tes patriarches et tes prophètes,

Ô Asie, à tes forts, ô mère !
Qui , sans peur face aux signes du monde,
Avec le ciel sur les épaules et aussi le destin entier,
Au long du jour enraciné sur des montagnes,
Comprirent les premiers ça :
À parler seuls
À Dieu. A présent ils reposent. Mais alors que vous,
Et c’est cela qui est à dire,
Vous tous, anciens, vous ne disiez pas d’où ?
Nous te nommons, saintement forcés, te
Nommons, nous, Nature !, et neuf, comme du bain surgit
De toi tout ce qui est ne naissance divine.

Vrai, il en va de nous comme à peu près des orphelins ;
C’est bien comme jadis, mais finie cette douce tutelle ;
Tout est comme autrefois, mais cette affection, plus jamais ;
Jeunes gens, pourtant eux non plus, de l’enfance ayant souvenir,

Dans la maison ne sont des étrangers.
Ils vivent triplement, comme exactement comme aussi
Les premiers fils du ciel.
Et ce n’est pas pour rien que nous fut
En l’âme donnée la fidélité.
Ce n’est pas nous, c’est aussi ce qui est à vous qu’elle garde,
Et près des choses saintes, près des armes de la parole,
Qu’en partant vous, à plus maladroits, nous,
Vous les fils du destin, avez laissées derrière vous,

O esprits bons, là aussi vous êtes,
Souvent, quand la sainte nuée alors plane à l’entour de l’un,
Là nous nous étonnons et ne savons pas qu’en penser.
Mais vous nous relevez l’haleine de nectar
Et alors nous poussons des cris d’allégresse, souvent, ou encore nous saisit
Une rêverie, mais lorsque, de vous, l’un se voit trop aimé,
Il n’a de cesse d’être devenu l’un des vôtres.
C’est pourquoi, ô vous bienveillants ! Enlacez-moi légèrement,
Que je puisse rester, car beaucoup est encore à chanter,
Seulement ici prend fin, en pleurant de joie,
Comme une légende d’amour,
En moi le chant, et c’est ainsi également qu’il est
Qu’il est, avec rougeur, pâleur,
Dès le début venu. Mais il en va ainsi de Tout. »

« À la source du Danube », in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, traduits et présentés par Bernard Pautrat Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004, pp. 124-131

  L’Ister

Arrive, feu !
Avides sommes-nous,
De contempler le jour,
Et, une fois l’épreuve
Passée par les genoux,
L’on peut s’apercevoir des cris de la forêt.
Mais nous chantons, ici, depuis l’Indus,
Arrivés de loin, et
Depuis l’Alphée3, et nous avons longtemps
Cherché le convenable,
On ne peut pas sans ailes,
Accourir au plus près,
Tout droit
Et arriver sur l’autre bord.
Mais ici nous voulons bâtir.
Car des fleuves font labourable
Le pays. Oui, où poussent des herbes
Et où sur leurs rives viennent
Boire les bêtes en été,
Alors aussi viennent des hommes.

Mais celui-ci on le nomme l’Ister.
Belle est sa demeure. Y brûle des fûts le feuillage,
Il s’élève. Sauvages se dressent-
Ils, érigés en une mêlée ; au dessus,
Seconde mesure, fait saillie
Le dais de rochers. Aussi, surpris
Ne suis-je pas qu’il
Ait offert l’hospitalité à Hercule
En rayonnant de loin, en bas depuis l’Olympe,
Quand lui, pour se chercher de l’ombre,
Vint de l’isthme torride,
Car du courage ils étaient pleins,
Eux, là-haut, encore fallait-il, à cause des esprits,
La fraîcheur aussi. C’est pourquoi lui, il préféra venir
Par ici, près des sources des eaux, des rives jaunes
Au parfum montant haut, et, noires,
Du bois de pins où dans les profondeurs
Aime à se promener un chasseur
A midi, où l’on peut entendre pousser,
Près des résineux de l’Ister,

Mais celui-ci semble presque
Aller à reculons et
Je pense qu’il devrait venir
De l’Est.
Il y aurait beaucoup
À en dire. Et pourquoi pend-il
Tout droit des montagnes ? L’autre,
Le Rhin, s’en est de son côté
Allé. Ce n’est pas pour rien qu’ils vont
Se mettre au sec, les fleuves. Mais comment ? Un signe, il faut,
Rien d’autre, intègre et droit pour que soleil
Et lune, il les porte en son coeur, inséparables,
Et avance, de jour, aussi de nuit, et pour
Que les célestes se réchauffent l’un l’autre.
C’est pourquoi ceux-là sont aussi
La joie du Très-Haut. Car comment viendrait-il, sinon,
Ici-bas ? Et verts comme Herta4
Sont les enfants du ciel. Mais par trop patient
Lui me semble, pas
Plus libre, et presque à se moquer. Oui, quand
Doit débuter le jour
En sa jeunesse, où de croître il
Commence, un autre est là qui pousse
Déjà haut sa splendeur et qui, comme poulains,
Ecume sur le frein, et les airs au lointain
Entendent la poussée,
Lui, est satisfait ;
Mais au roc il faut des entailles,
Et à la terre des sillons,
Inhospitalier ce serait sans répit ;
Mais ce qu’il fait, lui, le fleuve,
Nul ne sait.

« L’Ister », in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, traduits et présenté par Bernard Pautrat Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004, pp. 217-221

Notes :
1Le mont Cithéron est une montagne qui se trouve dans la partie occidentale de la chaîne de montagnes du Parnès qui constitue la frontière entre le nord de l’Attique et la Béotie, à une trentaine de kilomètres au nord d’Athènes. Elle doit son nom au roi Cithéron. Heracles a du tuer le lion du Mont Cithéron. Son sommet était consacré à Zeus, mais la montagne était aussi consacrée à Dionysos, où des orgies avaient lieu. Sur l’une de ses crêtes se trouvait une grotte des nymphes célèbre dans l’Antiquité.
2 Le Céphyse est une rivière qui descendait du mont Parnès, coulait au pied d’Athènes traversait les murs du Pirée, et tombait dans le golfe Saronique au port de Phalère. Quand au Taygète, il s’agit dans la mythologie d’ une des Pléiades. Elle fut transformée quelque temps en biche par  Artémis pour la soustraire à Zeus qui la convoitait. Il lui céda finalement, et fut la mère de Lacédémon.Elle a donné son nom à la montagne où elle se cacha ensuite pour cacher sa honte.
3 Fleuve du Péloponnèse, mais qui est aussi un dieu. Fils d’Océan et de Théthys, Alphée tomba amoureux de la nymphe Aréthuse qui se baignait dans le fleuve. Ce sont les eaux du fleuve Alphée qu’Hercule (Héraclès) détourna pour nettoyer les écuries d’Augias.
4 Déesse de la terre dans le Panthéon germanique.

Autre version en langue française…

L’Ister

« Viens, ô feu, maintenant !
Avides nous sommes
De voir le jour,
Et quand l’épreuve
Aura traversé les genoux,
Quelqu’un pourra percevoir les cris de la forêt.
Nous chantons cependant depuis l’Indus,
Venus de loin, et
Depuis l’Alphée, longtemps nous avons
Cherché l’approprié,
Ce n’est pas sans ailes que l’on pourra
Saisir ce qui est le plus proche,
Tout droit,
Et atteindre l’autre côté.
Ici, nous cultiverons.
Car les fleuves défrichent
Le pays. Lorsqu’il y a des herbes qui y poussent
Et que s’en approchent,
En été, pour boire les animaux,
Les hommes iront également.

Mais l’Ister on l’appelle.
Belle est sa demeure. Y brûle le feuillage des colonnes
Et s’agite. Sauvages, elles s’érigent
Dressées, mutuellement ; par dessus,
Une seconde mesure, jaillit
De rochers le toit. Ainsi ne m’étonne
Point qu’il ait
Convoqué Hercule en invité,
Brillant de loin, là-bas auprès de l’Olympe,
Quand celui-ci, afin de chercher l’ombre,
Vint du chaud Isthme ;
Car pleins de fougue ils étaient,
Là même, mais il est besoin, en raison des Esprits,
De la fraîcheur aussi. Ainsi préféra-t-il voyager
Ici, vers les sources d’eau et les rives d’or,
Élevées qui embaument, là-haut, et noires
De la forêt de sapins, où dans les profondeurs
Un chasseur aime à se promener,
Le midi, et que la croissance se fait entendre
Dans les arbres résineux de l’Ister,

Lui qui paraît, toutefois presque
Aller en reculant et
Je pense qu’il devrait venir de l’est.
Beaucoup serait à dire là-dessus. Et pourquoi adhère-t-il
Aux montagnes en aplomb ? L’autre,
Le Rhin, obliquement
Est parti. Ce n’est point pour rien que vont
Dans le pays sec les fleuves. Mais comment ? Il est besoin d’un signe,
De rien d’autre, tout bonnement, pour qu’il porte le soleil
Et la lune dans l’âme, inséparables,
Et qu’il continue, jour et nuit aussi, et que
Les Célestes chaleureusement se sentent l’un auprès de l’autre.
C’est pourquoi aussi ceux-là sont
La joie du Suprême. Car comment descendrait-il
Ici-bas ? Et ainsi que Herta la verte
Eux sont enfants du Ciel. Mais trop patient
Me paraît celui-là, non,
Prétendant, et quasiment se moquer. Car lorsque

Doit se lever le jour,
Dans sa jeunesse, là où à croître il
Commence, voilà un autre qui bondit déjà
Haut en splendeur, et comme les poulains,
Grince des dents dans la bride, et que de loin entendent
Le tumulte les vents,
Celui-là est content ;
Il a pourtant besoin de coups le rocher
Et de sillons la terre ;
Inhospitalier ce serait, sans répit ;
Mais ce qu’il fait lui, le fleuve,
Nul ne le sait.

Friedrich Hölderlin, « L’Ister », traduction de Holger Schmid, in Annik Leroy, Danube-Hölderlin, La Part de l’OEil, Bruxelles, 2002

 Une poétique universelle et spirituelle des fleuves et des rivière

   Il semble difficile de ne pas être d’accord avec Nicolas Waquet qui, dans la postface de sa judicieuse anthologie « Friedrich Hölderlin, Poèmes fluviaux » écrit que les plus grand poèmes de la quête spirituelle de Hölderlin, sont peut-être les poèmes fluviaux et « que la célébration des fleuves cristallisait son génie poétique ».1 

   Souvenons-nous que le poète allemand, dès le début de sa vie, fut placé sous la protection des dieux et autres divinités des eaux des fleuves. Il nait au bord même du Neckar, affluent du Rhin, fleuve qui sera le cours d’eau de ses années de jeunesse mais aussi celui de la deuxième moitié de sa vie.

« Mon bon Karl ! C’était dans ses beaux jours
Où j’étais jadis assis avec toi sur le rivage du Neckar,
Joyeux nous regardions les vagues battre le bord,
Détournions des ruisseaux dans le sable.
J’ai finalement levé les yeux. Dans les reflets du soir
Était le fleuve. Un sentiment sacré
Frémit dans tout mon coeur ; et soudain je ne plaisantais plus.
Soudain je fus plus grave, loin de nos jeux d’enfants.

Frémissant je murmurai : il faut prier ! »

Quant aux rives du Main à Francfort, celles-ci résonnent de son amour infini pour la Grèce antique et peut-être aussi de ses promenades idylliques avec sa Diotima :

« Ô toi paisible avec les étoiles, bienheureux !
Tu cours en bouillonnant du levant au couchant.
Vers ton frère, le Rhin ; et ensuite avec lui
Tu plonges joyeusement dans l’océan ! »2

Cette rivière allemande
relie désormais le Rhin au Danube sous le nom de canal « Rhin-Main-Danube ». Il est symptomatique de constater que de nombreux monarques et dirigeants allemands plus ou moins inspirés n’auront de cesse durant des siècles, de concrétiser leurs rêves et chercher des moyens de relier ces deux grands cours d’eau emblématiques surnommés « Vater Rhein und Mutter Donau » (« Le père Rhin et la mère Danube).

   Congédié vertement par le banquier Gontard quand il apprend l’idylle entre sa femme et le poète, Hölderlin fera ensuite le voyage à pied, à l’aller comme au retour d’Allemagne à Bordeaux8 où il occupe brièvement à nouveau une place de précepteur dans une famille bourgeoise. La Garonne et le mouvement incessant des bateaux qui la remontent, la descendent vers l’estuaire et au-delà du phare de Cordouan vers la haute mer ou des autres embarcations exercent sur lui une vive immense fascination. Il lui dédit un poème parmi les plus émouvants de toute son oeuvre. C’est au bord des fleuves que le poète se sent chez lui :

« Mais les hommes sont maintenant
Partis chez des Indiens,
Là-bas passant à la pointe venteuse,
Au long des vignes, là
Où s’en vient la Dordogne,
Où se conjugue, ample comme la mer,
À la Garonne magnifique
Le fleuve, et part. Mais la mer
Prend et donne la mémoire,
Et l’amour aussi attache assidûment les yeux,
Mais ce qui reste est œuvres des poètes. »
(traduction Jean-Pierre Lefèvre, Friedrich Hölderlin, « … belle Garonne et les jardins… », version planétaire, William Blake & Co, Éditeur, Bordeaux, 2002)

   Puis inquiet, nostalgique, instable, il repart et retrouvera après Homburg et son ami Sinclair, son cher Neckar pour finir ses jours comme un long crépuscule de paisible folie à Tübingen dans cette tour mis à sa disposition par le menuisier Zimmer dont les flots de la rivière viennent lécher les murs, peut-être aussi parce que le poète y réside et que cette rivière n’a pas oublié les vers inspirés que le poète lui a déjà autrefois consacrés. Avec ce retour au pays natal et aux années de ces études au séminaire protestant de la ville en compagnie de Hegel et Schelling, le cercle se referme ou plutôt s’ouvre sur le ciel infini de la poésie universelle. Les fleuves terrestres qui sont alors comme les artères du coeur pur du poète vont rejoindre les fleuves célestes et se confondre avec eux. 

   « Peu à peu, s’établira autour du fleuve une véritable construction spirituelle qui en fera tout d’abord le messager de la divinité, puis le centre civilisateur, toujours vivant et vivifiant du syncrétisme et de la philosophie hölderlinienne de l’Esprit migrateur » (Nicolas Waquet, Friedrich Hölderlin, Poèmes fluviaux). Au coeur de cette révélation de la présence divine et du sacré sur la terre brille la pureté dont l’écriture de Hölderlin se veut le reflet. Le poète réussit ainsi à se tenir au plus près de cette pureté qui le fascine et qu’il ne veut en rien altérer. Ici le mot pureté doit être évidemment compris au sens d’originel comme le souligne Martin Heidegger  dans son « Approche de Hölderlin ». De tous les éléments de la nature c’est des fleuves que le poète se sent le plus proche. 

La tour dans la maison du menuisier Zimmer où Hölderlin passa la deuxième moitié de sa vie, photo Hedwig Storch, droits réservés

Am Quell der Donau – À la source du Danube

« Le début de l’hymne fut perdu ou non retenu, il est de toutes façons très mutilé. Il s’agit du premier grand poème fluvial, datant de 1800 ou 1801, écrit en mètre libre. La strophe hétérométrique12 permet d’imiter les kôla13 de Pindare, dont la longueur variée est déterminée par le rythme d’insistance sur certains mots. La construction elle-même suit la triade pindarique : la strophe et l’antistrophe comprennent chacune douze vers et l’épode14 un nombre qui varie peu, soit :
   Le poète, placé à la source du Danube, regarde vers l’Est, vers l’Asie d’où nous est venu l’appel de l’Esprit renvoyé de montagne en montagne, du Parnasse et du Cithéron
au Capitole et aux Alpes. La plupart des hommes cependant en demeurent frappés de stupeur et comme plongés dans le sommeil. Mais quelques-uns veillent ; un jour, après les anciens Grecs et les patriarches, l’Europe occidentale à son tour répondra à la voie venue d’Asie, comme le choeur des fidèles répond au prélude de l’orgue ; ils donneront à la Nature son nom vrai. Il y a des génies bienfaisant qui habitent dans le langage lui-même et qui garantissent et suscite le réveil de l’Esprit. »

Friedrich Hölderlin, « Am Quell der Donau – À la source du Danube », Notes in Poèmes fluviaux,  Laurence Teper Éditions, Paris, 2004, pp. 160-161

Der Ister – L’Ister

   « Cet hymne inachevé date probablement de l’été 1803. Les vers, de longueur variable, à base ïambique ou dactylique, s’enchainent de manière inégale, soumis uniquement à leur propre rythme, un rythme (comme le souligne Pierre Berteaux) donné à l’expression sacrée d’une ferveur collective. Le titre rappelle le nom grec du Danube.

Le poète, dans les trois premiers vers, anticipe l’instant où le jour se lèvera après la nuit de l’impiété. Les deux vers suivants, comme l’ébauche du poème le laisse croire, évoque la longueur de l’épreuve quand on attend le feu du nouveau jour. Le peuple venu de l’Indus se cherche une patrie auprès du Danube, autre fleuve civilisateur. C’est pourquoi nous traduisons par «le Destiné» ce que Hölderlin appelle « das Schickliche ». L’adjectif «schicklich» signifie littéralement «convenable». Il fait écho à des substantifs comme Geschick et Schicksal : « destin, partage ». Il s’agit en fait du lieu particulier (l’Ister) qui convient intrinséquement à la troupe errante qui lui a été échue en partage et où elle a destin de s’installer.

  Pour comprendre certains vers de la deuxième strophe, il faut savoir que Hölderlin a partiellement traduit la IIIe Olympique de Pindare. Il y est question de l’Ister et des ses sources ombragées, d’où Hercule aurait ramené l’olivier. Dans la strophe III, Hölderlin fait allusion à Hertha. Elle est chez les anciens Germains la Terre-Mère, que Tacite nomme Nerthus : « Nerthum, id est terra matrem collunt » (Germania, XL, 2). Au troisième vers de la strophe IV, c’est « un autre », le Rhin, qui est évoqué, par la force de son flux, dans toute la puissance de son pouvoir fertilisateur. Le rapprochement avec des fragments de Pindare que Hölderlin traduisait et commentait en 1803 éclaire la fin de l’hymne. Il faut considérer tout particulièrement celui intitulé «Das Belebende», »Le Vivifiant », avec lequel nous refermons le cycle. »

Friedrich Hölderlin, Der Ister – L’Ister, Notes in Poèmes fluviaux, Laurence Teper Éditions, Paris, 2004, pp. 168

Notes :
Nicolas Waquet (traduction et présentation), Poèmes fluviaux, Anthologie, Laurence Teper Éditions, Paris, 2004, p. 123. Il manque à notre avis l’hymne « Andenken » (« En souvenir de ») qui date de son retour de Bordeaux printemps 1802)  

Eric Baude, © Danube-culture, mise à jour janvier 2021, droits réservés

Sources/bibliographie : 

ALTER, André, Hölderlin, le chemin de lumière, Champs Vallon, Seyssel, 1992
BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Librairie José Corti, Paris, 1942
FÉDIER, François, Friedrich Hölderlin, Douze poèmes, édition bilingue, Orphée/ La différence, Paris, 1989
Hölderlin, Poèmes / Gedichte, traduction de Geneviève Blanquis, Paris, Aubier, 1943

HEIDEGGER, Martin, Approches de Hölderlin, Tel, Gallimard, Paris,
JACCOTTET, Philippe, D’une lyre à 1973 cinq cordes, « Notices bibliographiques,  Johann Christian Friedrich Hölderlin », Gallimard, Paris, 1997
JACCOTTET, Philippe (édition de), Hölderlin, Œuvres, Bibliothèque de la Pléïade, Paris, 1967
LEFÈVRE, Jean-Pierre, Hölderlin, « … belle Garonne et les jardins… », version planétaire, précédé de « Hölderlin dans la renverse du souffle » par Jean-Pierre Lefèvre, William Blake & Co, Éditeur, Bordeaux, 2002
LEROY, Annik, Danube-Hölderlin, La Part de l’OEil, Bruxelles, 2002
Gedichte (Poèmes), édition bilingue, Aubier, Paris, 1943
PAUTRAT, Bernard (traduction et présentation), Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004
Hymnes et autres poèmes (1796-1804)
, traduction d’Armel Guerne, Mercure de France, 1950 ; GF Flammarion, 1983
Poèmes de la Folie de Hölderlin, traduction de Pierre Jean Jouve avec la collaboration de Pierre Klossowski,  Fourcade, 1930, réédition Gallimard, 1963
Poèmes, version française de Gustave Roud, Lausanne, Mermod, 1942
WAQUET, Nicolas (traduction et présentation), Poèmes fluviaux, Anthologie, Laurence Teper Éditions, Paris, 2004
www.greceantique.net

La tombe du poète dans le cimetière de Tübingen, photo droits réservés

Souvenirs, impressions, pensées et paysages, pendant un voyage en Orient (1832-1833), ou Notes d’un voyageur par M. Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine

« Constantinople », troisième tome
– 2 septembre 1833. –

« Nous sommes sortis ce matin des éternelles forêts de la Servie qui descendent jusqu’aux bords du Danube. Le point où l’on commence à percevoir ce roi des fleuves est un mamelon couvert de chênes superbes ; après l’avoir franchi, on découvre à ses pieds comme un vaste lac d’une eau bleue et transparente, encaissée dans des bois et des roseaux, et semé d’îles vertes ; en avançant, on voit le fleuve s’étendre à droite et à gauche, en côtoyant d’abord les hautes falaises de la Servie, et en se perdant, à droite, dans les plaines de la Hongrie. Les dernières pentes de forêts qui glissent vers le fleuve sont un des plus beaux sites de l’univers. Nous couchons au bord du Danube, dans un petit village servien.

Le lendemain nous quittons de nouveau le fleuve pendant quatre heures de marche. Le pays, comme tous les pays de frontières, devient aride, inculte et désert ; nous gravissons vers midi des coteaux stériles d’où nous découvrons enfin Belgrade à nos pieds. Belgrade, tant de fois renversé par les bombes, est assise sur une rive élevée du Danube. Les toits de ses mosquées sont percés, les murailles sont déchirées, les faubourgs abandonnés sont jonchés de masures et de morceaux de ruines ; la ville, semblable à toutes les villes turques, descend en rues étroites et tortueuses vers le fleuve. Semlin, première ville de la Hongrie, brille de l’autre côté du Danube avec toute la magnificence d’une ville d’Europe ; les clochers s’élèvent en face des minarets ; arrivés à Belgrade, pendant que nous nous reposons dans une petite auberge, la première que nous ayons trouvée en Turquie, le prince Milosch m’envoie quelques-uns de ses principaux officiers pour m’inviter à aller passer quelques jours dans la forteresse où il réside, à quelques lieux de Belgrade ; je résiste à leurs instances et je commande les bateaux pour le passage du Danube ; à quatre heures nous descendons vers le fleuve ; au moment où nous allions nous embarquer, je vois un groupe de cavaliers, vêtus presque à l’européenne, accourir sur la plage ; c’est le frère du prince Milosch, chef des Serviens, qui vient de la part de son frère, me renouveler ses instances pour m’arrêter quelques jours chez lui. Je regrette vivement de ne pouvoir accepter une hospitalité si obligeamment offerte ; mais mon compagnon de voyage, M. de Capmas, est gravement malade depuis plusieurs jours : on le soutient à peine sur son cheval ; il est urgent pour lui de trouver le repos et les ressources qu’offrira une ville européenne et les secours des médecins d’un lazaret. Je cause une demi-heure avec le prince, qui me paraît une homme aussi instruit qu’affable et bon ; je salue en lui et dans sa noble nation l’espoir prochain d’une civilisation indépendante, et je pose enfin le pied dans la barque qui nous transporte à Semlin. — Le trajet est d’une heure ; le fleuve, large et profond, a des vagues comme la mer ; on longe ensuite les prairies et les vergers qui entourent Semlin. — Le 3 au soir, entré au lazaret, où nous devons rester dix jours. Chacun de nous a une cellule et une petite cour plantée d’arbres ; je congédie mes Tartares, mes moukres, mes drogmans, qui retournent à Constantinople ; tous nous baisent la main avec tristesse, et je ne puis quitter moi-même sans attendrissement et sans reconnaissance ces hommes simples et droits, ces fidèles généreux serviteurs qui m’ont guidé, servi, gardé, soigné comme des frères feraient pour un frère, et qui m’ont prouvé, pendant les innombrables vicissitudes de dix-huit mois de voyages dans la terre étrangère, que toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur coeur par la main de Dieu. »

« Notes sur la Servie »
– Semlin, 12 septembre, au lazaret. –

« Le voyageur ne peut, comme moi, s’empêcher de saluer ce rêve d’un voeu et d’une espérance ; il ne peut quitter, sans regrets et sans bénédictions, ces immenses forêts vierges, ces montagnes, ces plaines, ces fleuves qui semblent sortir des mains du Créateur,, et mêler la luxuriante jeunesse de la terre à la jeunesse d’un peuple, quand il voit ces maisons neuves des Serviens sortir des bois, s’élever au bord des torrents, s’étendre en longue lisières jaunes au fond des vallées ; quand il entend de loin le bruit des scieries et des moulins, le son des cloches, nouvellement baptisées dans le sang des défenseurs de la patrie, et le chant paisible ou martial des jeunes hommes et des jeunes filles, rentrant du travail des champs ; quand il voit ces longues files d’enfants sortir des écoles ou des églises de bois, dont les toits ne sont pas encore achevés, l’accent de la liberté, de la joie, de l’espérance, dans toutes les bouches, la jeunesse et l’élan sur toutes les physionomies ; quand il réfléchit aux immenses avantages physiques que cette terre assure à ses habitants ; au soleil tempéré qui l’éclaire, à ces montagnes qui l’ombragent et la protègent comme des forteresses de la nature ; à ce beau fleuve du Danube qui se recourbe pour l’enceindre, pour porter ses produits au nord et à l’Orient, enfin à cette mer Adriatique qui lui donnerait bientôt des ports et une marine, et la rapprocherait ainsi de l’Italie ; quand le voyageur se souvient de plus qu’il n’a reçu, en traversant ce peuple, que des marques de bienveillance et des saluts d’amitié ; qu’aucune cabane ne lui a demandé le prix de son hospitalité ; qu’il a été accueilli partout comme un frère, consulté comme un sage, interrogé comme un oracle, et que ses paroles, recueillies par l’avide curiosité des papes [ popes ] ou des knevens, resteront, comme un germe de civilisation, dans les villages où il a passé ; il ne peut s’empêcher de regarder, pour la dernière fois, avec amour, les falaises boisées et les mosquées en ruines, aux dômes percés à jour, dont le large Danube le sépare, et de se dire, en les perdant de vue ; J’aimerais à combattre avec ce peuple naissant, pour la liberté féconde ! et de répéter ces strophes d’un des chants populaires que son drogman lui a traduit :
« Quand le soleil de la Servie brille dans les eaux du Danube, le fleuve semble rouler des lames de yatagans et les fusils resplendissants des Monténégrins ; c’est un fleuve d’acier qui défend la Servie. Il est doux de s’asseoir au bord et de regarder passer les armes brisées de nos ennemis. »
« Quand le vent de l’Albanie descend des montagnes et s’engouffre sous les forêts de la Schumadia, il en sort des cris, comme de l’armée des Turcs à la déroute de la Mosawa ; il est doux ce murmure à l’oreille des Serviens affranchis ! Mort ou vivant, il est doux, après le combat, de reposer au pied de ce chêne qui chante sa liberté comme nous ! »
Alphonse de Lamartine : SOUVENIRS, IMPRESSIONS, PENSÉES ET PAYSAGES PENDANT UN VOYAGE EN ORIENT, 1832-1833, OU NOTES D’UN VOYAGEUR, 1835

Le Danube et la Chanson des Nibelungen ; Aventure XXV

« Le Danube, c’est la Pannonie, le royaume d’Attila, c’est l’Orient, l’Asie qui déferle et détruit, à la fin de la Chanson des Nibelungen, la valeur germanique ; quand les Burgondes le traversent, pour se rendre à la cour des perfides Huns, leur destin – un destin allemand – est scellé. »
Claudio Magris, in Danube, collection « L’Arpenteur » Éditions Gallimard, Paris, 1988

Des fragments de ce chef d’oeuvre dont l’auteur est inconnu, ont été retrouvés en Wachau dans la bibliothèque de l’abbaye bénédictine de Melk et y sont exposés. Le compositeur allemand Richard Wagner (1813-1883) s’inspirera de cette tragique épopée pour écrire en 1874 une oeuvre lyrique imposante, la Tétralogie (Der Ring der Nibelungen, l’Anneau des Nibelungen)Un manuscrit de la Chanson des Nibelungen est également conservé dans la Bibliothèque de la cour des princes de Fürstenberg à Donaueschingen. Il date de 1203 et a été vraisemblablement copié par un moine. L’évêque Pilgram (920 ?-991 ?) de Passau aurait au Xe siècle fait réaliser un texte en latin de cette même légende.

Synopsis :
Le jeune Siegfried s’éprend de Kriemhild, sœur du roi des Burgondes Gunther, qui règne à Worms sur le Rhin (Rhénanie-Palatinat). Gunther lui promet la main de Kriemhild s’il l’aide à conquérir Brunhild, vierge guerrière, reine d’Islande. Siegfried assiste Gunther et le fait triompher des trois épreuves imposées aux prétendants. Siegfried épouse alors Kriemhild mais il intervient à nouveau pour maîtriser Brunhild, la jeune épouse de Gunther qui se rebelle. Quelques années après, une querelle éclate entre les deux reines : Kriemhild, blessée dans son amour-propre par Brunhilde qui la traite d’esclave, reproche à sa belle-sœur d’avoir appartenu à Siegfried avant d’être devenue la femme de Gunther.

À Brunhilde outragée, Hagen, le fidèle vassal de Gunther, promet vengeance. Ayant appris de Kriemhild quelle partie du corps de Siegfried était vulnérable, il le tue traîtreusement dans une partie de chasse. Afin de venger le meurtre de Siegfried, Kriemhild accepte d’épouser le roi des Huns, Etzel (Attila), et réussit à attirer Gunther et ses guerriers dans le pays d’Etzel. Par la faute de Kriemhild, obsédée de se venger et par celle de Hagen, qui n’accepte aucun compromis, les fêtes du mariage dégénèrent en sanglants combats. De la troupe des Burgondes, il ne restera plus que Hagen, à qui Kriemhild va trancher la tête avec l’épée de Siegfried avant d’être aussitôt mise à mort par Hildebrand.

Nibelungenlied, Codex Donaueschingen (1847-1916), Badische Landesbibliothek Karlsruhe, source Wikipedia, domaine public

Comment les seigneurs se rendirent tous chez les Huns et arrivèrent au bord du Danube.
C’est ici, au bord du fleuve, que cherchant et trouvant un moyen de passer sur l’autre rive, Hagen apprend de la bouche des ondines surprises par le héros, que le voyage sera, pour lui et ses compagnons d’armes, sans retour. « Au matin du douzième jour, le roi atteignit le Danube… »

1525
Lorsque, quittant la Franconie de l’Est, ils chevauchèrent vers le Swalefeld, on pouvait reconnaître à leur majestueuse allure les princes et leurs parents, ces héros dignes d’éloge. Au matin du douzième jour, le roi atteignit le Danube.

1526
Hagen de Tronege chevauchait en tête. Il était, pour les Nibelungen, une aide et un réconfort. À ce moment, le hardi héros descendit de cheval, mit pied à terre sur le sable de la grève et attacha tout aussitôt sa monture à un arbre.

1527
Le fleuve était sorti de son lit, et on avait caché les bateaux. Les Nibelungen étaient fort inquiets, ne sachant pas comment ils pourraient passer l’eau. Le fleuve était trop large. Plus d’un chevalier à la belle prestance mit alors pied à terre.

1528
« Prince du Rhin, dit alors Hagen, il peut t’arriver malheur ici. Tu peux le voir toi-même : le fleuve a débordé. Son courant est très fort. J’ai grand peur qu’ici nous ne perdions aujourd’hui plus d’un valeureux héros.

1529
— Que me reprochez-vous, Hagen ? dit le noble roi. Au nom de vos hautes qualités, ne nous découragez pas d’avantage. Cherchez donc le gué qui nous permettra d’aller sur l’autre rive et de transporter loin d’ici nos chevaux et nos vêtements.

1530
— Je ne hais pas la vie, dit Hagen, au point de vouloir me noyer dans ce large fleuve. Plus d’un guerrier périra, avant, de ma main au pays d’Etzel : c’est ma ferme volonté.

1531
Restez près de l’eau, vous autres, fiers et valeureux chevaliers ! J’irai moi-même chercher le long du fleuve, les passeurs qui nous conduiront sur l’autre rive, au pays de Gelfrat. » Le vigoureux Hagen saisit son solide bouclier.

1532
Il était bien armé : il avait pris son bouclier et attaché sur la tête son heaume qui brillait d’un vif éclat. Il portait, par-dessus sa cuirasse, une épée très large, dont les deux tranchants coupaient terriblement.

1533
Hagen se mit à la recherche des passeurs, en amont comme en aval. Il entendit l’eau d’une belle fontaine clapoter ; il tendait l’oreille ; c’étaient des ondines aux dons surnaturels qui se baignaient là et voulaient se rafraîchir.

1534
Hagen les remarqua et les suivit secrètement. Lorsqu’elles s’en aperçurent, elles tentèrent de s’enfuir à la hâte. Elles étaient heureuses de lui avoir échappé. mais Hagen leur prit leurs vêtements. C’est le seul tort qu’il leur fît.

1535
L’une des ondines — Hadeburg était son nom — dit alors : Noble chevalier Hagen, dès que vous nous aurez rendu nos vêtements, héros hardi, nous vous ferons savoir aussitôt comment se terminera pour vous votre voyage à la cour des Huns. »

1536
Tels des oiseaux, elles voletaient devant lui de-ci de-là sur les flots. Aussi lui parurent-elles tout à fait capables de faire des prédictions dignes de foi. Quoi qu’elles dussent lui dire, il était prêt à le croire. De ce qu’il désirait savoir, elles l’en informèrent clairement.

1537
Hadeburg lui dit : « Vous pouvez bien partir pour le pays des Huns. Je vous en réponds en cet instant sur ma foi : jamais héros ne sont allés en aucun royaume pour s’y couvrir d’aussi grands honneurs. Vous pouvez m’en croire, je dis la vérité. »

1538
Hagen eut le coeur réjoui de ces paroles. Sans tarder d’avantage il leur rendit leurs habits. Lorsqu’elles eurent revêtu leurs étranges vêtements, elles lui dirent la vérité sur leur voyage au pays d’Etzel.

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Hagen et les ondines du Danube par Johann Heinrich Füssli (1741-1825), peintre suisse d’origine britannique

1539
La deuxième ondine, qui s’appelait Sieglinde, dit alors : « Je veux te mettre en garde, fils d’Aldrian. Ce n’est que pour recouvrer ses vêtements que ma parente t’a menti. Si tu vas chez les Huns, tu seras cruellement trompé.

1540
Il te faut rebrousser chemin ; il en est encore temps. Car, hardi héros, vous n’êtes invités que pour périr au pays d’Etzel. Tous ceux qui s’y rendent sont voués à la mort. »

1541
Hagen répondit alors : « Vous m’abusez sans nécessité. Comment pourrait-il arriver que nous trouvions là tous la mort par la haine de quiconque ? » Elles commencèrent à lui expliquer plus précisément leur prédiction.

1542
L’une d’elles reprit : « Les choses sont telles qu’aucun de vous ne restera en vie, si ce n’est le chapelain du roi. Nous le savons bien. Celui-là rentrera sain et sauf au pays de Gunther. »

Ferdinand Fellner (1847-1916), Hagen et les Ondines

1543
Le coeur plein de rage, le hardi Hagen dit alors : « Il serait bien pénible de dire à mes seigneurs que nous perdrons tous la vie chez les Huns. Toi, la plus sage des femmes, montre-nous donc où passer l’eau. »

1544
Elle dit : « Puisque tu ne veux pas renoncer au voyage, sache qu’en amont, au bord de l’eau il y a une maison où demeure un passeur. Il n’y en a nulle part ailleurs. » Il en resta là et ne posa plus de question.

1545
L’une des ondines dit à Hagen qui s’éloignait, contrarié : « Attendez encore, seigneur Hagen, vous êtes trop pressé ! Écoutez encore comment vous atteindrez l’autre rive. Le seigneur de cette marche s’appelle Else.

Danube_Arthur Rackham_Ondine

Ondine, Arthur Rackham (1867-1939)

1546
Son frère a pour nom le brave Gelpfrat. Il est seigneur en Bavière. Vous rencontrerez de grandes difficultés si vous voulez traverser sa marche. Tenez-vous sur vos garde et usez de prudence à l’égard du passeur.

1547
Il est d’humeur si irascible qu’il ne vous laissera pas la vie, à moins que vous ne vous montriez bienveillant envers ce héros. Si vous voulez qu’il vous fasse traverser le fleuve, donnez-lui le salaire qui lui revient. Il est le gardien de ce pays et il est tout dévoué à Gelpfrat.

1548
S’il ne vient pas tout de suite, appelez-le de l’autre côté du fleuve, et dites que vous vous appelez Almerich. C’était un héros valeureux, qui a quitté ce pays à cause d’une guerre privée. Le passeur viendra à vous dès que vous aurez prononcé ce nom. »

1549
Le téméraire Hagen s’inclina devant les ondines. Il ne dit plus rien et garda le silence. Puis il remonta le long du fleuve jusqu’à ce qu’il trouvât de l’autre côté une maison.

1450
Il commença à crier très fort par dessus le fleuve : « Passeur, viens me chercher, dit le brave valeureux, je te donnerai comme salaire un bracelet d’or rouge. Il me faut absolument, sache-le, faire cette traversée. »

1551
Le passeur était si puissant qu’il ne lui plaisait pas de servir ; c’est pourquoi il n’acceptait jamais qu’on le payât. Ses hommes d’armes étaient eux aussi très arrogants. Hagen cependant, continuait de rester seul de ce côté-ci de l’eau.

1552
Il se mit alors à crier avec une telle force que tout le fleuve en retentit, car la force du héros était exceptionnellement grande : « Viens me chercher : je suis Almerich. Je suis le vassal d’Else ; l’acharnement d’ennemis m’a fait quitter ce pays. »

1553
Il lui offrit au bout son épée un bracelet, beau et rutilant, fait d’or rouge, pour qu’on le transporta dans le pays de Gelpfrat. L’audacieux passeur prit lui-même la rame en main.

1554
Ce passeur était marié depuis peu. L’appétit de grandes richesses conduit souvent à une mauvaise fin. Il voulut gagner l’or si rouge de Hagen. Cela lui valut la mort, donnée par l’épée furieuse du héros.

1555
Le passeur se hâta de ramer jusqu’à l’autre rive. Comme il ne trouva pas l’homme dont il avait entendu le nom, il entra dans une terrible colère. Quand il aperçut Hagen, il dit au brave d’un ton furieux :

1556
« Il se peut que vous vous appeliez Almerich. Mais vous ne ressemblez pas à celui que j’attendais : il était mon frère par ma mère et par mon père. Maintenant que vous m’avez trompé, il faudra que vous restiez de ce côté-ci du fleuve.

1557
— Non, par le Dieu tout-puissant, répliqua Hagen. Je suis un guerrier étranger et je veille sur des braves. Faites-moi aujourd’hui l’amitié de prendre le salaire que je vous offre pour que vous me fassiez traverser le fleuve. Je vous en serai vraiment reconnaissant. »

1558
Le passeur reprit : « Cela ne peut être. Mes chers Seigneurs ont des ennemis. C’est pourquoi je ne fais passer aucun étranger en ce pays. Si tu tiens à la vie, redescends vite sur le rivage.

1559
— N’agissez pas de la sorte, dit Hagen, car mon coeur est triste. Acceptez de moi, par amitié, cet or si précieux et conduisez-nous sur l’autre rive, mille chevaux et autant d’hommes. « Le passeur, en colère, dit : « Jamais je ne le ferai. »

1560
Il brandit une forte rame, grande et large, et en frappa Hagen, qui en fut très contrarié, car il trébucha dans la barque et tomba à genoux. Jamais le seigneur de Tronege n’avait rencontré passeur si emporté.

1561
Celui-ci voulut mettre encore davantage en colère l’audacieux étranger. Il abattit une perche si fort sur la tête de Hagen qu’elle vola en éclats. C’était un homme très fort. Le passeur d’Else en eut fort à souffrir.

1562
Fou de rage, Hagen aussitôt mit la main au fourreau où il trouva son épée. Il fit sauter la tête de l’homme et l’envoya par le fond. La nouvelle fut bientôt connu des fiers Burgondes.

1563
Tandis que Hagen frappait le batelier, la barque s’était mise à dériver au gré des flots. Il en fut fort affligé. Il la remit dans la bonne direction, mais la fatigue l’avait gagné. Le vassal du roi Gunther rama de toutes ses forces.

1564
L’étranger fit virer la barque à coup de rame si violents  que la forte rame se brisa dans ses mains. Il voulait rejoindre les guerriers et accoster sur le rivage. Il n’avait plus de rame ; comme il eut tôt fait d’en lier les morceaux ensemble

1565
avec une courroie de bouclier ! C’était un étroit galon. Il descendit le fleuve en direction d’une forêt. Là, il trouva son seigneur debout sur le rivage. Maint homme de belle prestance vint alors à sa rencontre.

1566
Les valeureux et courageux chevaliers le saluèrent et lui firent un bel accueil. Ils virent alors dans la barque fumer le sang qui avait couler de la blessure  que le guerrier avait fait au passeur. Les héros assaillirent Hagen de questions.

1567
Lorsqu’il vit le sang chaud ruisseler dans la barque, le roi Gunther dit aussitôt : « Dites-moi donc Hagen, où est le passeur ?  Je crains que votre vaillance et votre force lui aient ôté la vie. »

1568
Hagen mentit : « J’ai trouvé la barque près d’un saule sauvage. Je l’ai détaché de ma main. Aujourd’hui, je n’ai vu ici aucun passeur. Il n’est arriver malheur à personne par ma faute.

1569
Le seigneur Gernot, du pays burgonde dit : « J’ai grand’ peur qu’aujourd’hui, plus d’un de nos compagnons très chers ne trouvent la mort puisque nous n’avons à disposition aucun batelier qui nous fasse traverser le fleuve. J’en suis très triste. »

1570
Hagen cria très fort : « Hommes d’armes, déposez dans l’herbe les harnais des chevaux. Il me souvient que j’étais le meilleur passeur qu’on pût trouver sur le Rhin. Je me fais fort de vous faire passer dans le pays de Gelpfrat. »

1571
Pour leur faire traverser au plus vite le fleuve, ils fouaillèrent les chevaux, qui se mirent tout aussitôt à nager, si bien que le fort courant ne heur enleva aucune bête. Il n’y en eut que quelques-unes que la fatigue fit dériver au loin.

1572
Puisqu’ils ne pouvaient renoncer au voyage, les guerriers portèrent dans la barque leur or et aussi leurs vêtements. Hagen commandait à tous : il mena sur l’autre rive, dans le pays inconnu, grand nombre de puissants guerriers.

1573
Tout d’abord, il fit traverser le fleuve à mille nobles chevaliers, puis à ses propres guerriers. Mais il y en avait encore bien plus. Ce sont neuf mille hommes d’armes qu’il transporta sur l’autre rive. Ce jour-là, le bras du héros de Tronege ne resta pas oisif.

1574
Tandis qu’il les amenait tous sains et saufs sur l’autre rive, le brave, vaillant et courageux, songeait aux étranges paroles que lui avaient dites les farouches ondines. Cela faillit coûter la vie au chapelain du roi.

1575
Hagen trouva le prêtre près des bagages renfermant les objets du culte. De sa main, il s’appuyait sur le reliquaire. Mais cela ne lui servit de rien. Quand Hagen le vit, l’infortuné prêtre de Dieu dut souffrir un grand tourment.

1576
Hagen le fit promptement passer par-dessus bord. Ils furent nombreux à s’écrier :  « Sauvez-le, seigneur, sauvez-le ! » Le jeune Giselher se mit en colère. Mais Hagen ne voulut pas renoncer à son projet.

1577
Le seigneur Gernot, du pays des Burgondes, dit : « À quoi nous sert donc, Hagen, la mort du chapelain ? Si un autre que vous faisait cela, vous en seriez fâché. Pourquoi en voulez-vous au prêtre ? »

1578
Le prêtre faisait l’impossible pour se maintenir sur l’eau. Il espérait pouvoir s’en sortir si quelqu’un lui venait en aide. Mais cela ne put être, car le vigoureux Hagen était fort en colère et le repoussait toujours au fond de l’eau, ce que personne n’approuva.

1579
Lorsqu’il se rendit compte que personne ne venait l’aider, le pauvre prêtre fit péniblement demi-tour pour regagner l’autre rive. Bien qu’il ne sût pas nager, la main de Dieu le secourut, en sorte qu’il revint sain et sauf sur la terre ferme.

1580
Le pauvre prêtre se mit debout et secoua ses vêtements. Par là Hagen reconnut que le sort prédit par les farouches ondines était inéluctable. Il pensa en lui-même : « Ces braves sont voués à la mort. »

1581
Lorsqu’ils eurent déchargés le bateau et emportés tout ce que les vassaux des trois rois y avaient accumulé, Hagen le réduisit en morceaux qu’il jeta dans le fleuve. Les hardis et valeureux guerriers en furent très étonnés.

1582
« Pourquoi faites-vous cela, mon frère ? demanda Dancwart. Comment traverserons-nous le fleuve lorsque, du pays des Huns, nous reviendrons dans le pays rhénan ? » Hagen leur fit, depuis, comprendre  qu’il n’y aurait pas de retour.

1583
Le héros de Tronege dit : « Je le fais dans cette intention : s’il se trouve dans ce voyage quelque lâche parmi nous qui, par couardise, voudrait nous quitter et s’enfuir, il trouvera dans ces flots une mort honteuse. »

1585
Leurs chevaux étaient prêts, et les bêtes de somme bien chargées. Ils n’avaient, au cours de ce voyage, subi aucune perte qui les mît en difficulté, mis à part le chapelain. Celui-ci dut regagner la rive à pied la rive du Rhin.

Sources :
La Chanson des Nibelungen, La Plainte
, « Aventure XXV, Comment les seigneurs se rendirent tous chez les Huns », traduit du moyen-haut-allemand par Danielle Buschinger et Jean-Marc Pastré, nrf, L’aube des peuples, Gallimard, Paris, 2001

ANDERSEN, Peter, « La Chanson des Nibelungen, l’Iliade allemande« , La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2019. Consulté le 10/03/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/litterature/mouvements-et-genres-litteraires/la-chanson-des-nibelungen-l-iliade-allemande

Grigore Antipa (1867-1944), scientifique éclairé et précurseur de la protection du delta du Danube

« Le Danube est sans aucun doute la plus importante des richesses naturelles de notre pays ; même si l’on ne prend en considération que l’aspect d’artère mondiale de navigation et de commerce. Maîtres de ses bouches, qui sont la porte de l’Europe vers l’Orient et la porte de l’Orient vers l’Europe; maîtres de 36 % de la superficie de son bassin total ; maîtres d’environ de la moitié de sa longueur navigable, y compris toutes les rivières qui coulent du Nord s’y jettent ; en tant que maîtres de tout cela nous sommes soumis en même temps, en tant que peuple, à la plus dure épreuve, parce que nous nous devons montrer que nous sommes capables, compétents, de remplir le rôle mondial dicté par cette situation géographique, tellement favorable mais qui implique tant de responsabilités. »

Grigore Antipa, Dunǎrea româneascǎ, The Romanian Danube, Le Danube roumain, Agenţia de Presǎ AGERPRES, Bucureşti, 2011

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