Sulina et la Commission Européenne du Danube

Sulina dans l’histoire européenne…

   L’histoire de Sulina et de la Dobroudja est liée à la présence dans l’Antiquité des tributs gètes et daces puis des comptoirs grecs, des empires romains ( province de Mésie), byzantin, bulgare, des nombreuses péripéties de l’histoire des principautés valaques et moldaves, du despotat de Dobroudja, des Empires turcs et russes et de la création du royaume de Roumanie ainsi que de ses querelles territoriales avec la Bulgarie. Si ces différents roumano-bulgares ont été heureusement résolus depuis, il reste encore par contre à démêler un certain nombre de litiges territoriaux entre l’Ukraine et la Roumanie qui se partagent un delta du Danube à la géographie en évolution permanente, les rives de cette partie européenne de la mer Noire et des eaux territoriales.
Sulina se situe aujourd’hui aux frontières orientales de l’Union Européenne.


Le nom de Selinas ou Solina, à l’entrée du bras du fleuve du même nom est déjà mentionné dans le long poème épique «L’Alexiade» d’Anna Commène (1083-1148), princesse et historienne byzantine. Dans le second Empire Bulgare au XIIIe siècle, le village est un petit port fréquenté par des marins et des commerçants génois qui passera sous le contrôle du Despotat de Dobrodgée, lui-même placé sous la protection de la Valachie en 1359. Sulina devient ottomane et à nouveau valaque en 1390 jusqu’en 1421 puis  possession de la principauté de Moldavie. Un document de juillet 1469 mentionne que « la flotte de la Grande Porte était à Soline », avant l’attaque de Chilia et de Cetatea Alba. Conquise avec la Dobrogée par les Ottomans en 1484 elle prend le nom le nom de «Selimya». Elle reste turque (ottomane) jusqu’au Traité d’Andrinople (1829) qui l’annexe à l’Empire russe. Le delta du Danube appartiendra à celui-ci de 1829 à 1856. La Convention austro-russe conclue à Saint-Pétersbourg (1840) est le premier document écrit de droit international qui désigne Sulina comme port fluvial et maritime. Cette convention jette les bases de la libre navigation sur le Danube. Malgré ses promesses, la Russie n’effectue aucun travaux d’entretien pour facilité la navigation fluviale sur le Bas-Danube et dans le delta afin de ne pas nuire à son propre port d’Odessa, situé à proximité sur la mer Noire. Sulina redeviendra une dernière fois turque après la Guerre de Crimée et le Traité de Paris (1856) du fait du retour des principautés de Valachie et de Moldavie dans l’Empire ottoman qui gardent toutefois  leurs propres administrations, le sultan ne faisant que percevoir un impôt sans possibilité d’ingérence dans les affaires intérieures.

Le nombre de navires de commerce anglais de haute mer qui entrent dans le Danube par le bras de Sulina est passé entretemps de 7 en 1843 à 128 en 1849, prélude à l’intensification du trafic qui transitera par ce bras après les aménagements conséquents de la Commission Européenne du Danube quelques années plus tard.
La population de Sulina se monte au milieu du XIXe siècle alors à environ 1000/1200 habitants qui vivent modestement  y compris les Lipovènes, pour la plupart de la pêche, de différents trafics et profitent également des nombreux naufrages de bateaux à proximité. Le seul aménagement existant est le phare construit par les Turcs en 1802. Les terres marécageuses qui entourent le village ne sont pas propices au développement du village.    Le traité de Paris engendre la création la Commission européenne du Danube (C.E.D.). Cette commission est composée de représentants de Grande-Bretagne, de France, d’Autriche, de la Prusse puis d’Allemagne, de Sardaigne puis d’Italie, de Russie et de Turquie et a pour mission d’élaborer un règlement de navigation, de le faire respecter et d’assurer l’entretien du chenal de navigation. Le Danube devient un lien important entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est. Parallèlement le chemin de fer se développe. Les voies convergent vers les ports du Bas-Danube comme ceux de Brăila et Galaţi où accostent de nombreux cargos internationaux. Sulina obtient le statut avantageux de port franc.

M.-Bergue, Sulina, port turc sur un bras du Danube à son embouchure, 1877

Quelques années après la création de la création de la C.E.D., la ville s’est développée le long d’une rue, de façon assez anarchique. On commence à voir apparaître quelques rues transversales. Les seuls aménagements effectués sont les deux digues destinées à éviter l’ensablement naturel du Delta et assurer l’accès des gros bateaux. La digue Sud a commencé à modifier l’aspect de l’embouchure. Les quais n’existent pas encore. La ville est avant tout une infrastructure dédiée au commerce. Le développement se fait sans aucun lien avec le territoire environnant (marécages), ni avec le reste du pays. C’est aussi à cette époque que se développe, en parallèle d’une expansion économique considérable due aux travaux d’aménagement de ce bras du Danube, à l’installation de la C.E.D. sur le Bas-Danube avec son siège à Galaţi, à la construction d’infrastructures (ateliers, hôpital…) et à la présence d’une partie de son personnel technique à Sulina, le concept d’Europe unie qui se manifeste par un esprit de tolérance et de coexistence pacifique multiethnique.

Selon un recensement de la fin du XIXe siècle le port et la ville sot alors peuplés de 4889 habitants parmi lesquels on compte 2056 Grecs, 803 Roumains, 546 Russes, 444 Arméniens, 268 Turcs, 211 Austro-Hongrois, 173 Juifs, 117 Albanais, 49 Allemands, 45 Italiens, 35 Bulgares, 24 Anglais, 22 Tartares, 22 Monténégrins, 21 Serbes, 17 Polonais, 11 Français, 7 Lipovènes, 6 Danois, 5 Gagaouzes, 4 Indiens et 3 Égyptiens ! Ont été également recensés sur la ville 1200 maisons, 154 magasins, 3 moulins, 70 petites entreprises, une usine et un réservoir pour la distribution d’eau dans la ville dont la construction a été financée par la reine des Pays-Bas venue elle-même en visite à Sulina, une centrale électrique, une ligne téléphonique de Tulcea à Galaţi, une route moderne sur une longueur de 5 miles, deux hôpitaux et un théâtre de 300 places.

L’hôpital de Sulina construit par la C.E.D., photo Danube-culture © droits réservés

Le nombre d’habitants variera entre les deux guerres de 7.000 à 15.000, variation due aux emplois liés aux productions annuelles de céréales qui étaient stockées au port de Sulina et chargées sur des cargos pour l’exportation, en majorité pour l’Angleterre. Ces activités commerciales engendrent l’arrivée d’une main d’oeuvre hétérogène de toute l’Europe y compris de Malte.

Le système éducatif éducatif est assuré par 2 écoles grecques, 2 roumaines, une école allemande, une école juive, plusieurs autres écoles confessionnelles, un gymnase et une école professionnelle pour filles ainsi qu’une école navale britannique. Les monuments religieux sont au nombre de 10 : 4 églises orthodoxes (dont 2 roumaines, une russe et une arménienne), un temple juif, une église anglicane, une église catholique, une église protestante et 2 mosquées.

9 bureaux ou représentations consulaires ont été ouverts : un consulat autrichien, les vice-consulats anglais, allemand, italien, danois, néerlandais, grec, russe et turc. La Belgique dispose d’une agence consulaire. Les représentants consulaires fondent un club diplomatique.

   D’importantes compagnies européennes de navigation ont ouvert des bureaux  et des agences : la Lloyd Austria Society (Autriche), la Deutsche Levante Linie (Allemagne), la Compagnie grecque Égée, la Johnston Line (Angleterre), la compagnie Florio et Rubatino (Italie), la Westcott Line (Belgique), les Messageries Maritimes (France), le Service Maritime Roumain… Les documents officiels sont rédigés en français et en anglais, la langue habituelle de communication étant le grec. Une imprimerie locale édite au fil du temps des journaux comme la «Gazeta Sulinei»,le «Curierul Sulinei»,le «Delta Sulinei» et les «Analele Sulinei»…


Les activités économiques déclinent avec la Première Guerre Mondiale et reprennent à la fin du conflit, la Roumanie ayant obtenue la Transylvanie et la Bessarabie. Les empires autrichiens et ottomans ont disparu.  Après quelques années favorables Sulina connaît une sombre période avec la perte de son statut de port franc en 1939 et avec la dissolution de la C.E.D. voulue par l’Allemagne. Les représentations consulaires ferment. Devenue objectif stratégique la ville est bombardée par les Alliés le 25 août 1944, bombardements qui conduisent à la destruction de plus de 60 % des bâtiments.

Cimetière multi-confessionnel de Sulina, photo Danube-culture © droits réservés

Une nouvelle Commission du Danube est créée à Belgrade en août 1948. Cette institution succède à la Commission Européenne du Danube instaurée par le Traité de Paris de 1856 et à la Commission Internationale du Danube. Le Danube est toutefois coupé en deux blocs comme le continent européen. De plus la construction pharaonique du canal entre Cernavodă et Constanţa imposée par les dirigeants communistes et qui ne sera achevé qu’en 1989, permettra aux navires de rejoindre directement la mer Noire par Constanţa en évitant Sulina et le delta du Danube.

Le palais de la Commission Européenne du Danube, occupé aujourd’hui par l’Administration Fluviale Roumaine du Bas-Danube, photo Danube-culture, © droits réservés

Le même régime communiste roumain d’après guerre tentera également d’effacer les souvenirs de la longue présence (83 ans) de la Commission Européenne du Danube dans la ville. Le patrimoine historique de la C.E.D. est heureusement aujourd’hui en voie de rénovation grâce à des fonds européens.

Maison du marin et écrivain Jean Bart, photo Danube-culture © droits réservés

   Le recensement de 2002 établissait le nombre d’habitants à à 4628 habitants soit un déclin de 20% de la population au cours des 12 dernières années, déclin du au marasme de la vie socio-économique de l’ancien port-franc, au manque de dynamisme politique local malgré une fréquentation touristique en hausse.

Sources :
voci autentico româneşti
https://www.voci.ro/

La lotcă, barque emblématique du delta du Danube et la «Marangozeria»

Les « lotcǎ », embarcations traditionnelles du delta du Danube longilignes en bois, à l’étrave et la poupe relevées et identiques, à la silhouette arrondie, à voile (latine) et/ou à rames, pouvant être manoeuvrées également à l’aide d’une perche, parfaitement adaptées à leur contexte spécifique, maniées par tous les temps avec agilité par les populations locales dans les bras, les canaux et les lacs du delta du fleuve ainsi que sur les rives occidentales de la mer Noire (son profil lui permettait notamment de franchir la barre à l’entrée des bras du delta sans problème), ne sont plus aujourd’hui fabriquées qu’à Tulcea en Dobrogée roumaine dans l’atelier Geneza S.R.L. du charpentier-menuisier et ancien officier de marine Paul Vasiliu qui a désormais transmis depuis peu de temps son savoir-faire à son ancien apprenti.

Lotcă sur un canal près du village de Letea, photo © Danube-culture, droits réservés

   Selon Paul Vasiliu, la « lotcǎ » dont le nom remonte au XVIIe siècle et à la venue des Lipovènes vieux-croyants orthodoxes persécutés parlant russe ou ukrainien dans le delta, a symbolisé le coeur de l’univers des habitants de ces territoires entre le ciel et l’eau. Les Lipovènes s’adaptèrent à leur nouvel environnement et devinrent pour un grand nombre d’entre eux pêcheurs et grands utilisateurs et fabricants de « lotcǎ ». Seules les rares familles aisées purent se permettre autrefois d’acquérir un charriot, les autres ne possédaient qu’une « lotcǎ ».

Lotcă avec leur voile latine à l’entrée du port de Jurolovca sur le lac Razelm

Cette barque en bois de différentes tailles (3 à env. 10 mètres) et à faible tirant d’eau rendit d’immenses services aux populations du delta et des rives de la mer Noire, démontrant ainsi son utilité quelqu’en soit les époques et les circonstances. C’était un moyen de transport peu onéreux, un moyen d’existence et de survie et un mode transport incomparable par rapport aux barques en fibre de verre, très à la mode de nos jours.

Lotca, atelier de Paul Vasiliu, Tulcea (Dobrogée), photo © Danube-culture, droits réservés

Une « lotcǎ », outre son utilisation pour la pêche, pouvait presque transporter toutes sortes de marchandises comme une quarantaine de 40 ruches sur le lac Razelm. Il est comparativement très difficile de transporter dans une barque en fibre de verre ou en plastique du bois ou une récolte de roseau. La « lotcǎ » raccourcit aussi le temps qu’il fallait mettre pour se déplacer d’un village à l’autre. Elle permit aussi aux habitants de rester actifs et en bonne santé ». La « lotcǎ » a laissé dans le delta un souvenir inoubliable et a été immortalisée par de nombreux peintres.

« Lotcǎ » à moteur et gouvernail au port de Sfântu Gheorghe, photo © Danube-culture, droits réservés

Désormais largement modifiée pour être motorisée, elle a commencé à être réutilisée comme embarcation pour les touristes. Elle reste aussi indispensable pour la pêche ou les balades en bateau sur les canaux du delta, pour glisser à travers les roseaux et permettre de découvrir son univers fascinant et son environnement naturel exceptionnel. »

Lotca, Atelier de Paul Vasiliu Tulcea, photo © Danube-culture, droits réservés

Pour aider à la transformation du delta en véritable destination écologique sui-generis, la redécouverte de cet art ancestral de la fabrication de barques traditionnelles pourrait devenir une activité régulière et une source de revenus complémentaire pour les quelques artisans qui ont su préserver ce savoir-faire. La régénération de la « marangozeria » est une activité locale qui pourrait représenter un intérêt complémentaire à la démarche écotouristique des visiteurs. Ils auraient ainsi la possibilité de découvrir les techniques ancestrales de construction de la « lotcǎ » ou pourraient même éventuellement y participer.

Publicité du Service Maritime Roumain (1897), peinture d’Arthur Garguromin Verona (1868-1946), domaine public

La « canotcǎ » : entre tradition et innovation
   Dans l’objectif de renouveler ce savoir-faire et de le transformer en une activité contemporaine, le célèbre champion de canoë Ivan Patzaïchin (1949-2021), originaire du village de Mila 23 dans le delta du Danube et de la communauté lipovène, soucieux d’un développement d’un écotourisme respectueux, a apporté son soutien financier à la construction d’un nouveau modèle d’embarcation. Ce modèle, baptisé « canotcǎ » est un compromis entre la « lotcǎ » traditionnelle et le canoë. La forme, la couleur et le matériau sont issus de la conception de la « lotcǎ », la souplesse, l’agilité et la vitesse sont les propriétés du canoë. Le matériau offre à la « canotcǎ » tout à la fois un poids réduit et une haute résistance. L’authenticité de la « canotcǎ » est due au choix du bois, peu utilisé de nos jours dans la fabrication des barques en usage dans le delta, le bois étant désormais remplacé par de la fibre de verre.

Canotca

La « canotcǎ » se trouve au carrefour de plusieurs centres d’intérêts. C’est une embarcation également facile à manœuvrer, même éventuellement par les touristes  désireux d’admirer le paysage lors de promenades sur les canaux et adaptée à l’activité des pêcheurs locaux. Comme autrefois la « lotcǎ » fût l’emblème des populations lipovènes danubiennes, la « canotcǎ » pourrait à son tour devenir un nouveau symbole du delta du Danube.

Notes :
1Les pécheurs d’esturgeon utilisaient sur la mer de préférence une embarcation de taille plus importante la « Bolozane ».
2 Voir l’article de Frédéric Beaumont, « Les Lipovènes du delta du Danube », Balkanologie [En ligne], Vol. X, n° 1-2 | mai 2008  http://journals.openedition.org/balkanologie/394

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, mis à jour décembre 2022

Remerciements à Paul Vasiliu pour son chaleureux accueil et à Luminiţa Grădinaru pour son aide à la traduction. 

Micaela Eleutheriade (1900-1982), barques au bord de la mer (lotcas, 1936)

Sources :
Eugen Bejan (coordonator), Dicționar Enciclopedic de Marină, Ed. Societății Scriitorilor Militari, Bucarest, 2006
Ghid de ecotourism pentru pescari profesionişti, Asociatia Ivan Patzaichin – Mila 23
www.ecodeltadunarii.ro
www.rowmania.ro
www.rri.ro/fr_fr/la_revitalisation_du_delta_du_danube-24369

Le delta, royaume de la « lotca »

« Lotcǎ » à Vâlcov (aujourd’hui Vylkove en Ukraine), petite ville fondée en 1746 sur le bras de Chilia par des réfugiés Lipovènes  

 

Blason de Vylkove sur lequel figure une « lotcǎ » ou « lotka »

Le Danube

Ce site aborde le fleuve dans une perspective holistique. On y parle d’histoire, d’ethnologie, d’environnement, de navigation, de bateliers, de musées de la batellerie, de climatologie, de destins liés au Danube, d’hydrographie, d’îles, d’oiseaux, de poissons , de pêcheurs, de bateliers, du delta, de voyages sur le Danube, de musique, de compositeurs, de cuisines et de vins, de croisières, de cinéma, d’étymologie, de festivals et de cultures, de peinture, de littérature, de souvenirs, de savoirs et savoir-faire, de coutumes, de métiers du fleuve, de mythes, de légendes et de personnages danubiens d’anthologie ou d’habitants des bords du fleuve.

L’une de ces légendes, parmi les plus belles de la mythologie européenne, ne raconte-t-elle pas que Jason et ses compagnons auraient remonté le Danube au retour de leur périlleuse expédition pour la conquête de la Toison d’or, depuis l’une de ses « bouches » dans la mer Noire jusqu’au confluent avec la rivière Sava ?

Brigach und Breg bringen die Donau zu Weg !
(La Brigach et la Breg ouvrent le chemin au Danube !)

Dicton populaire

Seul fleuve européen important à se diriger dans un axe général d’ouest en est, le Danube prend ses sources en Allemagne dans le massif de la Forêt-Noire (Bade-Wurtemberg) à Furtwangen pour les uns ou à Donaueschingen, considéré comme la source officielle, pour les autres.

On peut aussi considérer, pour apaiser cette querelle ancestrale, que le Danube prend à la fois ses sources à l’altitude de 1078 m au lieu-dit « Martinskapelle » (chapelle Saint-Martin) à Furtwangen (source de la Breg) et au lieu-dit « Sankt-Georgen-Brigach » situé à 925 m d’altitude (source de la Brigach) sur la commune de Sankt-Georgen-im-Schwarzwald tout comme à Donaueschingen puisque c’est ici que toutes les eaux de ces multiples sources et ruisseaux se rejoignent et s’unissent pour former officiellement le Danube. Le fleuve traverse ensuite une partie du vieux continent pour finir en apothéose sous la forme d’un magnifique delta, toujours en évolution depuis sa création, prodigue en biodiversité et en écosystèmes avant de se jeter en se divisant aujourd’hui en trois grands bras et de multiples ramifications secondaires dans la mer Noire, une mer fermée appartenant à part égale à l’Asie et à l’Europe dans laquelle se jettent d’autres grands fleuves comme le Dniestr, le Dniepr (appelé dans l’Antiquité le Boristhène) et le Boug, ces trois fleuves appartenant également au continent européen.

Les cours du Moyen et du Bas-Danube ainsi que le delta et les côtes occidentales de la mer Noire vus d’un satellite

Le Danube est dès sa naissance et sur de nombreux aspects, un fleuve fascinant et au destin complexe. Son histoire commence bien avant que les hommes ne viennent peupler et coloniser son delta, ses rives puis son bassin tout entier.

« Il regarda le Danube : l’eau coule. L’eau coule tous les jours, elle est maintenant à Immendingen, maintenant à Eckhartsau, maintenant à Apatin, maintenant à Chilia Veche et maintenant de nouveau à Immendingen. Quand sa journée était très bonne, que pouvait-il penser d’autre que le Danube est éternel et qu’il est lui-même le Danube ? »
Péter Esterhàzy

Le Danube en quelques chiffres…
Le Danube se distingue des autres fleuves par le fait que l’on en mesure sa longueur à contre-courant, de l’aval vers l’amont, de l’extrémité d’un de ses bras (le bras de Sulina) jusqu’à ses sources de Donaueschingen ou de Furtwangen ; une longueur difficile à déterminer de manière précise d’autant plus qu’elle fut variable au cours du temps en raison du travail du fleuve tout au long de son périple jusqu’à la mer Noire et des nombreux aménagements des hommes, principalement à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle. Ces aménagements permirent d’améliorer et de sécuriser la navigation, de lutter contre les inondations mais eurent également pour conséquence de réduire non seulement sa longueur de 134 km mais aussi sa largeur en de nombreux endroits.
Longueur totale (actuelle) du Danube, de Sulina (kilomètre zéro, Dobroudja, Roumanie) jusqu’à la source de la Breg en Forêt-Noire (Furtwangen, Bade-Wurtemberg, Allemagne) : 2 888 km (on trouve également parfois le chiffre de 3019 km…).

Le Danube mesure 2 840 km de Sulina jusqu’à Donaueschingen (Allemagne) où le Danube prend officiellement sa (ses) source(s).

La bassin rénové du Danube dans le parc du château des princes de Furstenberg à Donaueschingen, lieu officiel (mais contesté par les habitants de Furtwangen) de la naissance du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

De Sulina (km 0) à Galaţi (PK 151), le parcours du fleuve est considéré comme une route maritime, aussi se mesure-t-il sur celui-ci en milles marins (1 mille marin = 1, 852 km).

En aval de Sulina et du point kilométrique zéro à partir duquel on mesure les distances sur le fleuve, le Danube poursuit son chemin vers la mer Noire, photo © Danube-culture, droits réservés

La distance en ligne droite entre le confluent de la Breg et de la Brigach à Donaueschingen et l’embouchure du fleuve est de 1 630 km, donnant ainsi un coefficient de sinuosité de 1,7.
Le Danube n’est qu’à la vingt-neuvième place (en considérant que sa longueur est de 3019 km) parmi les plus grands fleuves du monde ! C’est toutefois le plus long fleuve d’Europe après la Volga (3 740 km, 3545 km selon d’autres sources), un cours d’eau qui se jette dans la mer Caspienne, draine un bassin de 1 350 000 km2 et qui n’est pas le plus grand fleuve prenant sa source sur le territoire de la Russie. Il faut rappeler que le Danube et la Volga ont des caractéristiques très différentes.

Le Danube franchit de ses sources en Forêt-Noire jusqu’à la mer Noire 22 longitudes.

Au confluent de la Breg et de la Brigach à Donaueschingen (Bavière), les premiers pas officiels du Danube, photo © Danube-culture droits réservés

Un très faible dénivelé
Le dénivelé total du fleuve, depuis Donaueschingen jusqu’à la mer Noire n’est que de 678 m. La pente moyenne est donc très faible et n’est égale en moyenne qu’à 25 cm/km ! Si le coefficient de sa pente dépasse les 1% en amont d’Ulm il s’abaisse à 0,5% entre le confluent du Lech et Regensburg (Ratisbonne) puis à 0,2% sur la fin de son parcours allemand jusqu’à Passau. Le dénivelé reprend ensuite un peu d’ampleur pour atteindre une moyenne de 0,4% à la hauteur de Bratislava puis s’abaisse à 0,1% sur la frontière slovaco-hongroise et à 0,006% dans la plaine panonienne, remonte à 0,3% dans le passage entre les Carpates et le Balkan, défilé dit des Portes-de-Fer (avec des variations entre 0,04 et 2%) avant de redescendre à 0,05% jusqu’à Cernavodă (Roumanie, rive droite) et enfin 0,01% au-delà jusqu’à la mer Noire.

Débit
   Le fleuve a un débit annuel moyen d’environ 203 millions m3 (6 500 m3/s).

Le Danube en Strudengau (Haute-Autriche) à l’automne, photo © Danube-culture, droits réservés

Régime
   Rassemblant des eaux en provenance des hautes montagnes (Alpes), de moyennes montagnes (Carpates, Balkan…) et de leurs contreforts, de hauts plateaux, de bassins et de plaines, le Danube possède un régime d’écoulement très complexe dont le profil évolue depuis celui d’une rivière de montagne jusqu’à celui d’un grand fleuve de basse plaine. De nombreuses crues affectant en particulier le Haut et le Moyen-Danube caractérisent son histoire mais ces crues dévastatrices n’affectent pas toutefois l’ensemble du bassin en raison du « décalage chronologique qu’apportent à leur propagation les conditions d’écoulement, et de l’hétérogénéité des influences météorologiques. »

Une image de plus en plus rare : le Danube bulgare à la hauteur de Ruse entièrement gelé pendant l’hiver 1985, photo droits réservés

Le fleuve peut encore certains hivers rigoureux, en traversant des régions à climat continental, charrier des glaces qui provoquent alors des embâcles remontant vers l’amont à partir de rétrécissements situés entre les reliefs. Il n’était pas rare autrefois que le Bas-Danube soit également pris par les glaces entre le port de Cernavodǎ et les embouchures, bloquant tout trafic fluvial pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois.

Principales crues historiques : 1342, 1501, 1572, 1598, 1670, 1736, 1787, 1838 (Budapest), 1897, 1899, 1954, 1956, 1965, 1970, 2002, 2006, 2010, 2013 

Le long du Haut et Moyen-Danube se rencontrent de nombreux témoignages d’importantes inondations comme ici à Szentendre (Hongrie), photo © Danube-culture, droits réservés

Principaux affluents
   Le Danube reçoit au long de son cours plus de 300 affluents parmi lesquels, d’amont en aval, l’Iller (147 km), le Lech (264 km), l’Isar (292 km), l’Inn (515 km), rivière alpine dont certains observateurs ont prétendu que son débit serait supérieur à celui du Danube à la hauteur de son confluent avec celui-ci à Passau (Bavière), l’Enns (349 km), la Traun (153 km) , la Morava (March, 329 km), la Leitha (Lajta, Litava, 180 km), la Váh (Waag, 378 km), la Gran (Hron, 298 km), l’Ipoly (Eipel, 232 km), la Drava (707 km), la Tisza (Tisa, Theiß, 970 km), la Sava (Save, 940 km), le Timiș (359 km), la Velika Morava (245 km), le Timok (184 km), le Jiu (331 km), l’Iskǎr (368 km), l’Olé (Olt, 670 km), la Yantra (285 km), l’Argeş (327 km), le Siret (726 km) et le Prut (Prout, 967 km). Tous ces affluents prennent leurs sources dans l’un des trois massifs montagneux récents que le fleuve côtoie : les Alpes, les Carpates et les Balkans.

Débit du fleuve et apport des principaux affluents

Le fleuve le plus international au monde !
10 pays se « partagent » aujourd’hui les rives du Danube ce qui en fait le fleuve le plus international au monde : d’amont en aval, Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Croatie, Serbie, Roumanie, Bulgarie, Moldavie, Ukraine. Toutefois le Danube est un fleuve du continent européen qui n’a aucune nationalité ; il n’appartient en réalité à aucun pays qu’il borde ou traverse. Il n’est ni allemand, ni autrichien, ni slovaque ou hongrois, croate, serbe, roumain, bulgare, ukrainien ou moldave. Le Danube est le Danube !

Bassin versant danubien (de la Suisse orientale à la Moldavie) : un espace cohérent ou source de tensions ?
Un bassin versant est une étendue drainée par un cours d’eau et l’ensemble de ses affluents, le tout limité par une ligne de partage des eaux.
Le bassin versant du Danube, qui occupe le vingt-cinquième rang mondial et qui représente une superficie totale de 817 000 kmsoit environ un douzième du continent européen, englobe la totalité ou une partie de 19 (ou 20 avec le Monténégro) pays européens pour une population d’environ 83 millions d’habitants. Il s’étend à partir de 8° 09’ (sources de la Breg et de la Brigach) jusqu’au 29° 45’ de longitude est (delta sur la mer Noire). Les 20 pays sont la Moldavie, l’Ukraine, la Bulgarie, la République de Macédoine, l’Albanie, la Roumanie, la Serbie, la Hongrie, la Slovaquie, la Pologne, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Slovénie, l’Autriche, la Tchéquie, l’Italie, l’Allemagne et la Suisse. Le point le plus méridional du bassin danubien se situe au 42° 05’ de latitude nord, à la source de son affluent de la rive droite l’Iskar dans le massif du Rila (Bulgarie), et son point le plus septentrional à 50° 15’ de latitude nord, à la source de la Morava (March, rive gauche) en République tchèque à la frontière tchéco-polonaise.
Selon sa structure géologique et géographique, le bassin versant du Danube peut-être divisé en 3 régions : Le Haut-Danube, le Moyen-Danube et le Bas-Danube que les Grecs de l’Antiquité appelaient « Ister ».
Un tiers de ce bassin appartient aux grands massifs montagneux récents (Alpes, Carpates, Balkans, Monts dinariques) et les deux autres tiers sont représentés par des montagnes moyennes de formation plus ancienne (Forêt-Noire, Jura souabe et franconien, Forêts de Bavière et de Bohême, Hauteurs tchéco-moraves), des plateaux (Dobroudja, Ludogorie, plateau moldave, Podolie) et de grandes plaines (plaine panonienne ou Alföld, plaine roumano-bulgare).

Bassin-du-Danube

Bassin versant du Danube ; le fleuve au coeur d’un important et indispensable réseau hydrographique européen. Il manque sur cette carte l’Albanie et la Macédoine dont une infime partie de leur territoire appartient au bassin du Danube (source Wikipedia)

Le bassin du Danube avoisine à l’Ouest et au Nord-Ouest, près de ses deux sources, le bassin du Rhin, confine au Nord au bassin de la Weser, de l’Elbe, de l’Oder et de la Vistule, au Nord-Est au bassin du Dniestr et au Sud aux bassins versants des fleuves tributaires de la mer Adriatique et de la mer Égée.

Climat
En raison de sa forme allongé d’Ouest en Est et de la variété de son relief, le bassin versant du Danube reflète des conditions climatiques très diversifiées : influences océaniques (Haut-Danube), influences méditerranéennes dans les territoires traversés par deux de ses affluents, la Drava et la Sava (Haut et Moyen-Danube), climat continental aux hivers rigoureux dans les régions danubiennes orientales (Bas-Danube). Le climat est également tributaire de l’altitude et de l’exposition au vent ou non. Ensoleillement, nébulosité, régime des précipitations et des vents contribuent à complexifier le climat et sont à l’origine de nombreux microclimats sur les rives danubiennes.

Le Danube et les hommes : berceau des premières civilisations européennes

   « Ne pourrait-on reprendre à propos [du Danube] et des grands fleuves la formule de Montaigne et les dire « ondulants et divers »? Tantôt abondants et tantôt amaigris, tantôt clairs et tantôt chargés de boue, tantôt rapides et tantôt lents, et toujours changeants d’un instant, d’une saison ou d’une longue période à l’autre. Cette diversité et cette puissance font que, en tout temps et en tout lieu, les fleuves offrent, dans une perspective anthropocentriste un double aspect ; il y a le fleuve hostile par sa force brutale, par ses crues, par les maladies qu’il véhicule ; mais il y a aussi le fleuve qui offre une ressource abondante, des terres fertiles et planes sur ses rives, son énergie. Cela dans des contextes de milieux naturels et d’environnements culturels également divers, de sorte que le problème des relations qui s’établissent entre un fleuve et les collectivités humaines qui occupent et se partagent son bassin suppose autant de variations qu’il y a de fleuves et de lieux dans le bassin du fleuve: tel cadre est-il ou non favorable à l’emprise et à l’action humaine ? Quelles variations le temps et les systèmes socioculturels introduisent-ils dans ces systèmes de relations ? Quelles sont finalement les résultantes du jeu combiné des relations entre le fleuve et les hommes ? »
Jacques Bethemont, « Les temps du fleuve » in « Les grands fleuves, Entre nature et société », Armand Collin, Paris, 2002, p. 52

On trouve sur les rives du Danube des témoignages de la présence humaine parmi les plus anciens du continent européen. Plusieurs représentations féminines et mythiques de la préhistoire dites Vénus symbolisent le lien intime des hommes avec le fleuve dès le Paléolithique comme la Vénus de Hohle Fels découverte en 2008 non loin du fleuve dans une grotte du Jura souabe, près d’Ulm (Allemagne), sculptée dans de l’ivoire de mammouth et datée d’env. 35 000-40 000 ans av. J.-C., celle de Galgenberg ou encore Fany von Galgenberg, statuette en serpentine verte retrouvée en 1988 à Strautzing, près de Krems, dans la séduisante Wachau (Autriche), datée de plus de 32 000 ans avant J.-C., la Vénus de Willendorf, découverte auparavant en Autriche dans la région de la Wachau (1908), divinité fluviale aux formes généreuses de l’époque glaciaire (entre 30 000 et 20 000 avant J.-C.) en calcaire. D’autres trésors archéologiques plus récents ont été retrouvés sur l’extraordinaire site archéologique de Vinča (Serbie), lieu sur lequel les hommes s’étaient installés dès la première période du Néolithique moyen, époque qualifiée « d’âge d’or du genre humain » par le poète romain Ovide. Tout comme celui de Vinča, le site serbe encore plus ancien de Lepensky Vir (9500 – 6200 av. J.-C.) témoigne également du haut degré de savoir-faire de ces premières civilisations danubiennes et européennes ainsi que de leur lien intime avec le fleuve.

Vénus paléolithique de Hohle Fels, Jura souabe, photo droits réservés

Les premiers navigateurs dans le delta du Danube auraient été les Phéniciens suivis des Égyptiens. Ceux-ci pourraient selon certaines sources l’avoir dénommé « Triton »  en référence au Nil. Les ressources en minerais divers des Carpates étaient vraisemblablement connues de ce peuple dès la XVIIIe dynastie des pharaons (1580-1350 avant J.-C.). Certains géographes grecs pensaient même que le chemin de l’Istros, nom attribué par les Grecs au Bas-Danube, était connu de Sesostris III (vers 1872-1854 avant J.-C.). Les marins grecs (VIIIe et VIIe siècles avant J.-C.) s’aventurent sur le Bas-Danube dans l’intention de découvrir de nouveaux territoires mais aussi de nouer des relations commerciales avec les populations autochtones. Les armées du souverain Perse Darius Ier (vers 550-486 av. J.C.) vont aussi s’avancer dans la région du delta et du Bas-Danube mais elles sont obligées de battre en retraite devant les redoutables tributs nomades scythes bien plus au fait de la géographie spécifique de ce territoire. Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) fait campagne contre les tributs Gètes et Triballes appartenant au peuple thrace en 335 av. J.-C. À partir de 500 av. J.-C. les premières tributs celtes, dont la langue pourrait être à l’origine du nom de Danube, s’installent au bord du fleuve. À l’époque de la conquête romaine les peuples indigènes de la région du Danube se partagent en quatre catégories plus ou moins distinctes : les Celtes au nord-ouest, les Illyriens (ouest), à l’est les Daces et les Thraces au nord et au sud.

Vestiges sur la rive serbe du pont romain dit « de Trajan » construit en 103-105 par l’architecte Appolodore de Damas, photo © Danube-culture, droits réservés

Les conquêtes romaines orientales datent de l’apogée de l’empire (100-300 ap. J.-C.) et font de « Fluvius Danubius » une de ses principales frontières. Les légions y surveillent le fameux « Limes » (zone frontalière) avec ses camps fortifiés le long du fleuve qui protègent plus ou moins bien l’empire des tributs barbares qui n’hésitent pas si besoin, à traverser un fleuve qui n’est pas un obstacle quand celui-ci est gelé certains hivers ou en raison d’un lit peu profond et la présence de nombreux gués. Les flottes militaires romaines danubiennes (Ier-VIe siècles ap. J.-C) comme la Classis Flavia Moesica, (Ier-IIIsiècles ap. J-C) dans la zone du Bas-Danube ou la Classis Flavia Pannonica, basée sur le Moyen-Danube à Carnuntum (rive droite), en aval de Vindebona (Vienne) avec un détachement à Brigetio (Szőny), stationnent dans des ports près de camps militaires sur les rives danubiennes  et sur le littoral de la mer Noire. Ces flottes bien adaptées au contexte danubien, naviguent habilement et rapidement avec différents types de bateaux (liburnes) suivant les époques et les missions sur le Danube et certains de ses affluents comme la Drava et la Morava (March). Le fleuve, entièrement sous domination romaine des sources jusqu’au delta, (les Romains sont probablement les seuls à l’avoir réussi de toute l’histoire humaine !) devient en même temps un axe commercial et de communication. Le déclin de l’empire romain bouleverse l’ordre établi, laissant une situation de plus plus instable et un territoire ouvert aux invasions et aux migrations de tributs nomades de l’Asie centrale et d’ailleurs. Profitant du chaos, les Avars établissent leur domination sur le Moyen-Danube (500-800 ap. J.-C.), domination à laquelle met fin à son tour l’avènement de Charlemagne et de l’Empire franc.
Se sont implantées auparavant sur les territoires des deux empires de nombreuses tributs que le bassin danubien occidental séduisait tout autant : Goths, Huns, Tatars, Magyars, Germains, Slaves, Francs, Tsiganes… et autres peuples venus souvent des steppes orientales et de contrées encore plus lointaines. Succédant à Rome les empires byzantins puis le premier et second empires bulgares dominent partiellement le Bas-Danube jusqu’au XIVe siècle. De redoutables expéditions mongoles viennent toutefois semer à plusieurs reprises la désolation dans ces contrées. Les Ottomans commencent à investir à leur tour les anciennes régions danubiennes byzantines et s’y installent pour une longue période. Manifestant des velléités de conquêtes européennes pendant trois siècles (XVe-XVIIe siècles), ils vont continuer à s’avancer et s’étendre peu à peu vers l’ouest annexant tout d’abord le Bas-Danube puis une grande partie du fleuve hongrois jusqu’au delà de Budapest justifiant parfaitement l’appellation de « Danube ottoman ».

Les armées ottomanes assiègent sans succès Vienne pour la deuxième et dernière fois en 1683, collection du Musée de la ville de Vienne

Ces Ottomans seront difficilement repoussés à deux reprises aux portes de Vienne qu’ils assiègent en 1529 et 1683, par des coalitions d’armées catholiques et alliées. Tout comme les Romains, les Ottomans (La Grande Porte) avaient bien compris les intérêts stratégiques et économiques de maîtriser la navigation sur le Danube et s’y sont employés avec un certain succès. Ils s’appuient pour leurs conquêtes (et pour leurs échanges commerciaux !) sur des embarcations inspirées de leur flotte maritime mais adaptées aux conditions particulières et complexes de la navigation danubienne.

L’ïle d’Adah Kaleh dans les Portes-de-Fer, perle ottomane dont l’existence reste encore de nos jours le souvenir de la longue présence turque sur le moyen et le bas-Danube. L’île a malheureusement disparu en 1972, engloutie sous les eaux du gigantesque réservoir du barrage roumano-yougoslave des Portes-de-Fer (Djerdap I) .

L’Empire russe profite dès le début du XIXe de la fragilisation de l’Empire ottoman (onze conflits opposeront ces deux empires entre 1568 et 1878 !) pour le harceler et s’installer en Bessarabie et dans le delta puis il occupe provisoirement la Moldavie et la Valachie, alors principautés danubiennes sous domination turque dont il dit vouloir protéger la population orthodoxe… Celles-ci retrouveront leur indépendance perdu depuis plusieurs siècles en 1878. La situation sur le cours inférieur du fleuve et dans les régions riveraines reste instable, confuse et tributaire des nombreux affrontements qui s’y déroulent dans la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du XXe : guerre de Crimée (1853-1856), guerres russo-turques danubiennes (1686-1878), guerres balkaniques (1912-1913), Ière Guerre Mondiale. Des alliances se font et se défont au gré des alliances et des contre-alliances, des trahisons, des gouvernements et des opportunités.

Un des nombreux passage du Danube par les armées russes, peinture de N. Dimitriev (1883)

Le Traité de Paris (1856) qui met fin à la guerre de Crimée, décrète également la liberté de navigation pour les bateaux de tous les États sans obligation de redevance des nations riveraines. Une Commission Européenne du Danube voit le jour. Elle sert en grande partie les intérêts des pays d’Europe de l’Ouest qui en sont membres. Elle est d’abord chargée de la gestion du secteur de navigation entre Galaţi (PK 150/ 81 Mille) et les embouchures puis de Brǎila (PK 170), en amont de Galaţi sur la rive gauche  jusqu’à la mer Noire et de l’aménagement des bras de Sulina et celui méridional de Saint-Georges. Elle cédera ultérieurement la place à une administration roumaine spécifique.

Le port de Sulina aménagé par la Commission Européenne du Danube au début du XXe siècle

La première guerre mondiale voient s’affronter sur le Danube même les flottes fluviales militaires et sur ses rives les armées de la Triple Entente (Russie, Royaume-uni et France) et de leurs alliés avec celles de la Triple Alliance (Autriche-Hongrie, Italie, Allemagne). La géographie des rives du Moyen et du Bas-Danube est bouleversée avec la défaite et la disparition de l’Empire austro-hongrois. De nombreuses grandes villes et leurs installations portuaires danubiennes seront bombardées lors de la seconde guerre mondiale, les ponts détruits, en particulier à Budapest lors de la retraite des armées nazies, ce qui a pour conséquence de stopper toute navigation commerciale.

Le pont Elisabeth parmi les ponts détruits de Budapest à la fin de la deuxième guerre mondiale, photo domaine public

De la frontière austro-tchécoslovaque jusqu’au delta, le fleuve sera sous surveillance et domination soviétiques, de 1945 jusqu’en 1989. Une nouvelle commission internationale, la Commission du Danube, composée cette fois exclusivement des États riverains mais sans l’Autriche et l’Allemagne qui la rejoindront ultérieurement, est mise en place suite à la Conférence et à la Convention de Belgrade (1948). Le Danube connait ses derniers affrontements lors de la guerre croato-serbe (1991-1995) mais pourrait dans le cadre de la guerre russo-ukrainienne en vivre de nouveaux sur le bras de Kilia (Chilia), voie d’eau au bord de laquelle se trouvent les ports fluviaux ukrainiens d’Ismaïl et de Reni (rive gauche).

Longue est la liste des empires et des nations du bassin danubien qui connaissent d’abord une expansion puis déclinent, se replient sur leur territoire d’origine voire disparaissent pour certains d’entre eux. Aucun empire n’a échappé à cette loi impitoyable. Il y a là pour l’Europe d’aujourd’hui une édifiante leçon d’histoire à méditer.

Malgré les conflits récurrents et des situations politiques parfois instables, des volontés plus ou moins ouvertes d’annexion de la navigation sur le fleuve, le Danube est resté un axe sur lequel et le long duquel les échanges, les routes commerciaux et culturels se sont développés.

L’Union européenne a fait du fleuve depuis 1997 un de ses neuf corridors prioritaires de transport multimodal au sein du marché unique européen, le corridor VII de transports paneuropéen ou corridor Rhin-Danube via le Main, un affluent du Rhin. Il semblerait qu’aujourd’hui, du moins en ce qui concerne le Moyen et le Bas-Danube, les priorités d’aménagement et de transport se soient reportées bien plus sur les infrastructures routières (ponts, routes et autoroutes) que sur le fleuve lui-même imparfaitement équipé en installations portuaires performantes. Le trafic fluvial sur cette partie de son cours stagne voire régresse alors que le transport des marchandises par camion a, quant à lui, explosé avec des conséquences environnementales dues à l’augmentation du traffic routier préoccupantes. Des perspectives inédites d’échanges commerciaux et de modalité ont engendré la construction de nouveaux ponts sur le Bas-Danube comme ceux de Belgrade, Calafat-Vidin ou celui de Brăila (bientôt achevé). Certaines liaisons par bac pourraient par conséquence disparaitre du paysage danubien.

Navigation
Le Danube est navigable sur 2655 km sous certaines conditions pour les petites unités depuis Ulm (Bavière, Allemagne) jusqu’à la mer Noire et pour les grosses unités de Kelheim  jusqu’à la mer Noire (bras de Sulina, Roumanie), soit sur une distance officielle de 2 414, 72 km (sources Via Donau). 34 affluents et sous-affluents du Danube sont ou ont été navigables sur une une partie de leur cours parmi lesquels, d’amont en aval, l’Inn, la  Salzach, la Traun, l’Enns, la Morava, la Vah, la Drava, la Tisza la Save, la Velika Morava le Timiş, la Bega, le Prut, le Siret portant théoriquement la totalité de la longueur navigable sur le Danube, ses affluents, sous-affluents et les canaux à 8000 km.

Un bateau des services de la navigation slovaque en amont de Bratislava, photo © Danube-culture, droits réservés

Le régime de sa navigation est administré depuis Kelheim jusqu’à Sulina par la Convention de Belgrade de 1948 et deux protocoles additionnels de 1998 dont la mise en application est confiée à une commission internationale, la Commission du Danube qui siège à Budapest.

Les enjeux internationaux du fleuve : le long et difficile processus de la navigation commerciale

Des échanges commerciaux se mettent dès l’Antiquité en place et des marins et des commerçants grecs fondent des comptoirs sur le Bas-Danube ou sur le littoral de la mer Noire comme Argamon (Orgame, VIIe siècle av. J.-C.) sur le cap Halmyris (Dolojman), Histria (VIe siècle avant J.-C.) surnommé la Pompéi roumaine, Tomis (Constanţa) ou Callatis (Mangalia). L’Empire romain, après ses victoires et ses conquêtes territoriales, assure pendant quelque temps la stabilité relative de ses frontières grâce à la surveillance de la navigation sur le fleuve jusqu’à son delta avec sa flotte militaire répartie sur plusieurs bases et encourage le transport fluvial. Lui succède un Empire byzantin qui connaîtra de nombreuses crises successives. La navigation sur le fleuve va être plus tard jusqu’aux conquêtes ottomanes des rives du Danube aux mains des diverses entités politiques riveraines et de leurs représentants locaux plus ou moins officiels qui parfois s’émancipent de leur tutelle supérieure et imposent aux bateaux de commerce des taxes prohibitives ou pratiquent le pillage. L’Empire ottoman et l’Empire autrichien s’affrontent pour le partage du fleuve du XVIe au XVIIIe. La navigation commerciale (transport des céréales…) sur le Bas-Danube (Empire ottoman) au profit de Constantinople, dure jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle malgré le long déclin de celui-ci.

Le XIXe sera l’époque qui verra enfin la concrétisation de l’idée d’un statut international pour le fleuve. Cette idée inspirée de la révolution française ne pourra se réaliser qu’en 1856 à cause d’un centralisme viennois obtus, des nationalismes qui vont agiter les peuples danubiens et des guerres balkaniques et de Crimée.

Le traité de Paris est signé le 18 mars 1856. En vertu de l’article 16 de celui-ci une première commission internationale voit le jour, la Commission Européenne du Danube qui est chargée des travaux d’aménagement « nécessaires, depuis Isaktcha (Isaccea, rive droite, mille 56,05), pour dégager les embouchures du Danube, ainsi que les parties de la mer y avoisinant, des sables et autres obstacles qui les obstruent, afin de mettre cette partie du fleuve et lesdites parties de la mer dans les meilleures conditions possibles de navigabilité pour tous les bateaux et favorisant l’exportation des ressources des pays du bas-Danube au profit de l’Europe occidentale et de la Turquie. » Le mandat de la C.E.D. dont le siège est à Galaţi, qui n’était initialement que de deux ans, sera étendu jusqu’à la fin des travaux puis il sera à nouveau prolongé à plusieurs reprises jusqu’en 1939, date à laquelle la C.E.D. transmet à la Roumanie la gestion des aménagements réalisés dans le delta du Danube. Une nouvelle convention sera signée en 1921, après la première guerre mondiale pendant laquelle le Danube a lui-même été le théâtre d’affrontements tragiques. Une Commission Internationale du Danube (C.I.D.) est instituée, complémentaire de la Commission Européenne du Danube qui s’occupe du secteur Brăila-mer Noire. La C.I.D. s’occupe des problèmes de navigation sur le reste du fleuve et des affluents correspondant. Elle est dissoute en 1940 à la conférence de Vienne, sous la pression des nazis. La navigation danubienne commerciale est totalement interrompue pendant la deuxième guerre mondiale.

Un des phares construits par la Commission Européenne du Danube à Sulina, aujourd’hui situé du fait de l’avancée du Delta du Danube à 2 km environ du bord de la mer et transformé en musée de la C.E.D., actuellement en rénovation, photo © Danube-culture, droits réservés

Une nouvelle commission internationale, la Commission du Danube  dominée initialement par l’URSS et ses pays satellites, est établie à la suite de la Convention relative au régime de navigation sur le Danube, signée le 18 août 1948 à Belgrade. Elle a son siège à Budapest.

Ses compétences en terme de navigation s’exercent depuis cette date et s’étendent d’Ulm (Allemagne) jusqu’à Brǎila (Roumanie). Une Administration roumaine du Bas-Danube, dit « Danube maritime », gère en complément, le secteur de Brǎila jusqu’à Sulina.

Navigation maritime sur le bras aménagé de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

Les enjeux environnementaux du Danube : un fleuve régulé, canalisé sur une grande partie de son cours et une nature fragilisée

Les premiers tentatives de régulation du fleuve ont eu lieu dès l’époque romaine puis à la Renaissance (XVIe) mais c’est à partir de la fin du XVIIIe siècle que les grandes initiatives d’aménagement pour la navigation, la régulation du fleuve et la protection contre les inondations voient le jour. Elles vont s’amplifier et se poursuivre tout au long des deux siècles suivants avec pour conséquence, conjointement à l’industrialisation d’une partie des rives danubiennes, au développement économiques et démographiques des villes en particulier de Vienne, capitale de l’empire austro-hongrois et de Budapest, puis à la construction de nombreux et grands barrages à partir du milieu du XXe siècle sur les cours allemands et autrichiens du fleuve mais aussi plus récemment en Slovaquie (Gabčikovo) et en aval, à la hauteur des Portes-de-Fer (Djerdap I et II), la modification considérable de son cours entraînant la disparition, à quelques miraculeuses exceptions près, d’une grande partie des zones humides qui caractérisaient le fleuve dans ses parties hautes et moyennes tout comme une sévère réduction des habitats naturels et de son exceptionnelle biodiversité, la disparition ou la raréfaction préoccupante de certaines espèces de poissons dont l’emblématique esturgeon sur le Moyen et le Bas-Danube, victime d’une pêche incontrôlée et de braconnage et des obstacles construits par l’homme. Le Danube est aujourd’hui le symbole des problématiques transfrontalières environnementales du continent européen auxquelles de nombreuses initiatives, pas toujours cohérentes, tentent de trouver une réponse durable. Le conflit entre la Russie et l’Ukraine pourrait également, dans un proche avenir, engendrer des conséquences néfastes importantes pour la zone septentrionale du delta du Danube voire au-delà (destruction de sites naturels, bombardement des villes ukrainiennes riveraines du bras de Chilia, pollutions diverses…).

Un « produit » de l’histoire humaine
Le Danube a été et est encore aujourd’hui, à l’image d’autres cours d’eau européens, considérablement impacté par la présence des hommes sur ses rives. Plus de 80% de la longueur du fleuve ont ainsi été aménagés et sévèrement régulés. Plus de 700 barrages et déversoirs ont aussi été édifiés le long de ses principaux affluents. Son cours a été raccourci de 134 km et sa largeur a été réduite jusqu’à 40% depuis le milieu du XIXe siècle. Certains de ses principaux affluents ont également tel la Tisza ou la Drava ont subi le même sort. Pendant cette même période la quantité de sédiments qui se dépose dans le delta du Danube s’est aussi effondrée, diminuant de plus de la moitié et provoquant des mutations irréversibles. Le réchauffement climatique impacte déjà également le débit du fleuve avec des conséquences pour la navigation ainsi que sa biodiversité.
Ces chiffres illustrent à quel point les hommes ont métamorphosé le profil du fleuve avec la construction de barrages puis de centrales hydroélectriques, d’ouvrages de rectification du cours, de protection contre les inondations et d’autres aménagements. Mais où est donc le Danube d’antan ?

Le barrage roumano-serbe Djerdap I, dans les Portes-de-Fer, a certes considérablement amélioré la navigation dans cette partie du fleuve autrefois problématique et offert une énergie hydraulique abondante. Ce fut toutefois au détriment d’un patrimoine culturel et environnemental d’exception et une des causes de la disparition des esturgeons en amont, photo © Danube-culture, droits réservés

Ce n’est que depuis les 30 dernières années que des efforts pour inverser la tendance et tenter de restaurer ou de préserver les espaces naturels ceux-ci ont été entrepris. Parmi les organismes les plus actifs, l’ICPDR/IKSD (The International Commission for the Protection of the Danube River, Commission Internationale pour la Protection du Danube) est une organisation internationale composée de 14 États coopérants et de l’Union européenne. Issue de la Convention sur la protection du Danube, signée par les pays du Danube en 1994 à Sofia (Bulgarie), elle est active à partir de 1998. L’ICPDR est depuis devenu l’un des organismes internationaux les plus importants et les plus dynamiques en matière de gestion des bassins hydrographiques en Europe. Elle s’occupe non seulement du Danube lui-même, mais aussi de l’ensemble du bassin du fleuve, qui comprend ses affluents ainsi que ses ressources en eau souterraine.

D’autre part une plate-forme scientifique  internationale rassemble désormais les plus importantes réserves naturelles danubiennes de biosphère dont celle du delta et les principaux parcs nationaux de 9 des 10 pays riverains du fleuve (Ukraine exceptées). Scientifiques et chercheurs collaborent, dans le cadre d’initiatives transfrontalières, à l’étude et à la protection de l’environnement et mettent en place des projets pour la reconstitution de milieux naturels danubiens endommagés par l’homme.

   Des actions en faveur de la biodiversité sont aussi initiées par le WWF comme le repeuplement du delta et du Bas-Danube roumain, bulgare et ukrainien par les esturgeons, une espèce menacée d’extinction ainsi que par des associations locales de protection de l’environnement. Mais de nombreux dangers et difficultés subsistent.

   Le Danube demeure un écosystème d’une grande fragilité qu’il faudrait protéger avec une vigilance accrue et une collaboration internationale qui peine à se mettre en place malgré certaines initiatives louables. On peut s’interroger et s’inquiéter de son devenir face à la rapidité du changement climatique et à ses conséquences sur le fleuve, son bassin, sa biodiversité et les populations riveraines.

Le Pélican, oiseau emblématique du delta du Danube a bien failli disparaître. Aujourd’hui pélicans blancs et frisés sont protégés mais leur nombre a considérablement diminué depuis le début du XXe siècle, photo droits réservés

Un fleuve et un bassin multiculturels
Le bassin danubien se caractérise d’abord et ce depuis l’antiquité, comme un territoire de nombreuses migrations et invasions, un espace habité en conséquence par des populations d’une très grande diversité ethnique ainsi que par la présence d’un magnifique patrimoine naturel et multiculturel.

De nombreuses langues sont parlées sur les rives du fleuve parmi lesquelles l’allemand, le slovaque, le hongrois, le serbo-croate, le roumain, le bulgare, le moldave, l’ukrainien, le russe, l’hébreu, le romani, le turc, le tchèque, le ruthène… Des centaines de dialectes locaux et régionaux symbolisent également l’extraordinaire et complexe mosaïque linguistique et culturelle du bassin danubien.

Plusieurs alphabets, latin, arabe, vieux-slavon et cyrillique cohabitent où cohabitèrent ensemble sur les rives du fleuve où à proximité.

Le Danube à Vienne depuis la rive gauche : un fleuve domestiqué et aménagé pour les loisirs, photo © Danube-culture droits réservés

Quatre capitales dont trois de pays appartenant actuellement à l’Union Européenne ont « fenêtre » sur le Danube : Vienne (Autriche), Bratislava (Slovaquie), Budapest (Hongrie) et Belgrade (Serbie).

La basilique archiépiscopale saint Adalbert d’Esztergom (rive droite, Hongrie), ville thermale au passé prestigieux, ancienne capitale hongroise, photo © Danube-culture, droits réservés

De nombreuses grandes villes et petites cités au patrimoine historique et culturel d’exception se tiennent sur les rives du fleuve ou proches d’elles ou encore sur son ancien cours et toujours en lien avec lui parmi lesquelles Donaueschingen considérée comme la source officielle du Danube, Ulm, Günzburg, Lauingen, Höchstadt, Donauwörth, Neuburg, Ingolstadt, Kelheim,  Regensburg, Straubing, Vilshofen, Passau (Allemagne), Aschach, Linz, Enns, Grein, Ybbs, Persenbeug, Spitz, Melk, Dürnstein, Krems, Klosterneuburg, Tulln, Vienne, Hainburg (Autriche), Bratislava, Gabčikovo, Komárno, Šturovo (Slovaquie), Komárom, Esztergom, Szentendre, Budapest, Ráckeve, Dunaújváros, Dunaföldvár, Kalocsa, Szekszárd, Baja, Mohács (Hongrie), Apatin, Vukovar (Croatie), Novi Sad, Belgrade, Kladovo (Serbie), Orşova, Drobeta-Turnu Severin, Brăila, Galaţi, Tulcea, Sulina (Roumanie), Vidin, Ruse, Tutrakan, Silistra (Bulgarie), Reni, Ismaïl, Vilkovo (Ukraine) pour ne citer que quelques-unes d’entre elles.

Le bastion des pêcheurs d’Ulm (rive gauche) sur le Haut-Danube, point de départ de nombreux d’émigrants souabes au XVIIIe siècle, photo © Danube-culture, droits réservés

Le delta du Danube ou l’apothéose du fleuve : un univers peuplé depuis l’antiquité, un monde à part, une histoire singulière, une biodiversité extraordinaire, un espace à préserver voire à sanctuariser.

Carte du delta Danube de Rigas Vélestinlis (vers 1757-1798) ou Rigas le Thessalien, écrivain, philosophe, poète et patriote grec, une des plus importantes figures de la Renaissance culture grecque. Arrêté et accusé de conspiration contre l’Empire ottoman, il fut étranglé dans la tour Nebojša à Belgrade avec sept de ses compagnons et son corps jeté dans le Danube.

Le Danube, ses trois principaux bras de Saint-Georges (Sfântu Gheorghe) au sud, de Sulina, bras médian médian et de Chilia (ou Kilia), bras septentrional roumano-ukrainien et une multitude de ramifications secondaires forment, avant de se « jeter » dans la mer Noire (la déclivité du delta d’ouest en est n’est que de 0,006% !), un exceptionnel territoire alluvionnaire en constante progression vers la mer. Ce paysage unique, habité par les hommes depuis l’antiquité, n’a cessé d’être modelé par le fleuve dès 16 000 ans avant J.-C.

Une lotca dans le delta, photo © Danube-culture, droits réservés

   Le delta (le mot vient de la lettre grecque delta qui signifie « en forme de triangle ») du Danube qui est précisément, comme de nombreux deltas, en forme de triangle, est l’un des plus jeunes et des plus actifs écosystèmes du continent européen. Ses processus géomorphologiques, écologiques, biologiques sont dépendants de la qualité de l’eau du Bas-Danube. Sa superficie s’étend sur 580 700 ha dont 459 000 ha se situent en Roumanie et 121 700 en Ukraine. Ces chiffres doivent être considérés comme une situation à une date donnée (1993) car de par ses importants apports alluvionnaires, le fleuve contribue à étendre la surface de son delta et à en modifier la géographie. Cette géographie mouvante entraîne des contestations des frontières établies comme l’a illustré un différent récent entre l’Ukriane et la Roumanie.

   Le delta du Danube, avec son réseau de canaux qui relient plus d’une centaine de lacs peu profonds (6 m maximum) est considéré comme « le royaume de l’eau ». Trois bras principaux du fleuve irriguent le territoire deltaïque :  le bras septentrionale de Chilia (Kilia) mesure 116 km de long, le bras de Sulina 63 km et le bras méridionale de Saint Georges, 109 km.

Pêche dans le delta sur le bras de Sfântu Gheorghe (Saint-Georges) , photo © Danube-culture, droits réservés

   Ce territoire à 80 % aquatique fascine savants et historiens depuis longtemps. On trouve sa mention dans les oeuvres de nombreux écrivains, philosophes, géographes de l’Antiquité comme Hérodote, Erasthotène (176-194 av. J.-C.), Strabon, Ptolémée, Pline l’ancien, Tacite…
Les premières investigations géomorphologiques connues, sont celle du géographe français Élysée Reclus (1830-1905) puis l’oeuvre de scientifiques roumains comme  Grigore Antipa (1867-1944) en 1912 et 1914, Constantin Brătescu (1882-1945) en 1922,
Gheorghe Vâlsan (1885-1935) et d’autres chercheurs roumains après la seconde guerre mondiale, recherches souvent associées à des programmes d’exploitation des ressources du delta comme la faune piscicole, les roseaux…
La première réserve naturelle dans le delta est créée grâce aux efforts de Grigore Antipa et de quelques autres scientifiques et concerne la forêt primaire de Letea (1938).

Forêt primaire de Letea, delta du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

   Mais les autres précurseurs scientifiques de la protection l’environnement qui alertent sur la fragilité du écosystème deltaïque, dès la fin des années cinquante, verront leur travail et leurs articles censurés par le régime communiste. Il faut attendre la chute de ce régime pour que soit que soit inaugurée la réserve de biosphère (1990), le site Ramsar et un classement au patrimoine mondial de l’Unesco.
Le delta du Danube est le second plus grand delta d’Europe après celui de la Volga. Riche de 1 700 espèces végétales, d’environ 3 450 espèces animales, de 400 lacs intérieurs et d’une roselière de 2 700 kilomètres carrés, ce territoire bénéficie depuis quelques années de programmes de « reconstruction écologique » et appartient désormais au réseau mondial des Réserves de Biosphère de l’Unesco. Dès 1998, sa protection est devenue transfrontalière, la partie située sur le territoire ukrainien du delta, au nord, étant entrée dans la réserve. Pour la seule Roumanie, 18 sites (soit 8 % de la surface du delta) sont classés en zones de « protection stricte ». Toute activité et présence humaine y sont interdites. Dans les zones dites « tampons » (38,5 % du delta), les activités des habitants et le tourisme sont tolérées lorsqu’ils respectent l’environnement. Enfin, 52,7 % du delta restent ouverts au développement économique mais sous le contrôle de l’administration chargée de la gestion de la réserve (ARBB). Le delta roumain est placé administrativement sous l’autorité d’un gouverneur.

Au delà du delta la fin du Danube ?
Pas vraiment puisque les eaux du Danube, à l’instar de celles des autres fleuves de la mer Noire, plus denses que ses propres eaux, poursuivent leur route sous-marine : un fort courant d’eau saumâtre situé à environ vingt-cinq mètres de profondeur et passant au large de Constanţa et des plages bulgares, avance vers le détroit des Dardanelles et la Méditerranée. Le Danube est en conséquence, dans son essence, évidemment bien plus qu’un fleuve frontière, un rôle limité que n’a pourtant cessé de vouloir lui assigner l’homme depuis l’Antiquité avec plus ou moins de succès…

Danube_delta_Landsat_2000

Apothéose d’un fleuve : photo du delta du Danube prise par le satellite Landsat en 2000

Eric Baude pour Danube-Culture, mise à jour septembre 2022, © tous droits réservés

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Édouard Engelhardt : la question des embouchures du Danube, la navigation du fleuve et la commission instituée par le Congrès de Paris

Carte de l’Europe de l’est après le Congrès de Berlin de 1878

   Bien souvent, depuis la guerre de Crimée, on a nié en France, en Angleterre et ailleurs, que les résultats de ce grand effort aient valu les sacrifices qu’il a coûtés ; on l’a représenté comme une entreprise mal conçue et mal conduite, comme une ambitieuse parade, comme une stérile dépense d’hommes et d’argent. De ceux qui parlaient ainsi, les uns obéissaient à des passions politiques, ils n’admettaient pas que le gouvernement impérial eût pu, même une fois, avoir une sage et patriotique pensée ; les autres, philhellènes attardés, s’indignaient que les vainqueurs de Navarin eussent pu s’allier aux Turcs contre leur ancien compagnon d’armes ; d’autres enfin, approuvant l’idée d’une coalition européenne contre la Russie, se plaignaient non moins vivement que l’on n’eût pas su lui faire porter tous ses fruits, que l’on se fût arrêté sans avoir détruit Cronstadt, rendu la Finlande à la Suède, surtout affranchi et reconstitué la Pologne. Si l’on devait rester en route, disaient-ils, n’aurait-il pas mieux valu ne point faire la guerre ? On avait aidé la Russie à découvrir ses propres défauts et à les corriger, on l’humiliait sans l’amoindrir, on lui donnait ainsi à grands frais des leçons qui lui serviraient à mieux prendre ses mesures une autre fois. Parmi ceux même qui sentaient la difficulté de si grands changements, quelques-uns pensaient que l’on avait trop vite abandonné Constantinople, et que, pour prix du service rendu, on aurait dû faire signer au sultan une lettre de change au profit des chrétiens d’Orient. Nous n’avons point à réfuter ici toutes ces objections, toutes ces critiques ; quelques-unes sont spécieuses, et donneraient matière à une longue discussion ; d’autres peuvent contenir une part de vérité. Il est malaisé dans les choses humaines d’établir une exacte proportion entre l’effort et les résultats obtenus, dont l’effet et le contre-coup se prolongent à l’infini. De plus, depuis la guerre d’Orient, la politique des puissances occidentales a eu à Constantinople des caprices, des variations, des incohérences, qui ont parfois compromis une influence et une autorité qu’elles avaient pourtant conquises à grands frais. Nous comprenons donc tous les regrets, nous admettons toutes les réserves ; cependant, nous ne craignons pas de l’affirmer, pour soutenir que la guerre de Crimée n’a point profité à la civilisation, il faut vraiment n’avoir jamais mis le pied en Orient. Quiconque, avant et après la guerre, a visité la Turquie et les régions voisines ne saurait méconnaître l’amélioration notable opérée par cet événement dans le sort des peuples de ces contrées. Sur le Danube, ce sont les Serbes et les Roumains affranchis tout à la fois des ingérences turques et de la protection russe, placés sous la commune garantie de toute l’Europe et rendus maîtres de leurs destinées. Dans l’intérieur même de l’empire, ce sont les hommes d’état turcs forcés de comprendre qu’ils ne sauraient plus se passer du concours moral et financier de l’Occident, ce sont les chrétiens chaque jour plus nombreux dans les hauts emplois, et même dans les provinces, malgré bien des abus encore subsistants, chaque jour mieux protégés contre le fanatisme turc par l’adoucissement des mœurs, par leur richesse croissante, par la facilité des communications, qui leur permet de faire arriver plus vite leurs plaintes à Constantinople. La Porte, dira-t-on, n’a pas encore rempli tous les engagements qu’elle avait pris devant l’Europe ; mais un programme de réformes devant conduire tous les sujets du sultan à l’égalité civile et politique n’est-il pas déjà par lui-même, par cela seul qu’il est publiquement avoué et reconnu, une importante innovation et un gage sérieux de progrès ? Au temps où nous vivons, quand un gouvernement a eu l’imprudence de faire des promesses, il lui est plus difficile qu’on ne le croit de ne pas les tenir ; l’opinion ne cesse de réclamer et de rappeler la dette ; devant cette incessante mise en demeure, si l’on ne veut pas quitter la place et déposer son bilan, on est contraint de donner à-compte sur à-compte, et l’on se trouve en dernier lieu avoir payé plus même que l’on ne devait.

Nous voulons insister aujourd’hui sur un des résultats les moins connus, quoique des plus considérables de la guerre de Crimée ; nous voulons montrer quelles heureuses conséquences a eues pour l’Europe l’attention que les plénipotentiaires réunis dans les conférences de Vienne, puis au congrès de Paris, ont accordée à l’importante question de la navigation du Danube.

Pour achever son œuvre et pour appliquer, en tenant compte de tous les droits et de tous les intérêts, les principes qu’il avait posés, le congrès de Paris, avant de se séparer, avait institué, par les articles 16, 17, 20 et 23 de l’acte de paix, quatre commissions mixtes ; chacune d’elles avait sa tâche et devait travailler, dans la mesure du rôle qui lui avait été assigné, tant à l’affranchissement de la grande voie commerciale dont la Russie avait possédé jusque-là les embouchures qu’à la consolidation des groupes chrétiens qui en occupent les rivages depuis le confluent de la Save et du Danube jusqu’à la mer.

La première de ces délégations du congrès n’a pas été heureuse dans l’accomplissement de sa tâche. Convoqués à Vienne vers la fin de l’année 1856, les représentants des états riverains du Danube avaient terminé au mois de novembre 1857 le règlement de navigation dont ils étaient chargés ; mais cette convention ayant paru contraire à l’esprit des clauses générales adoptées à Paris, les puissances se sont refusées à la ratifier, et elle est restée lettre morte. — Les ingénieurs militaires qui formaient la commission instituée par l’article 17 avaient à fixer le tracé de la frontière russo-moldave en Bessarabie ; ils se sont vus plus d’une fois à la veille de suspendre leurs opérations. Qui ne se souvient de la difficulté de Bolgrad et des menaces du foreign office ? Pourtant ils ont fini par obtenir de la Russie le sacrifice qu’ils réclamaient et par mener leur tâche à bonne fin. — Quant aux commissaires envoyés à Bucharest, ils ont recueilli les vœux des divans ad hoc de Valachie et de Moldavie, et leur enquête a servi de base à la convention de 1858, qui devait être la loi fondamentale et immuable des Principautés-Unies. Cependant on a dû bientôt reconnaître que le moyen terme auquel on s’était arrêté ne contentait personne, qu’il ne répondait qu’imparfaitement aux légitimes aspirations des Roumains. Au veto de l’Europe, ceux-ci ont opposé des faits, et après la double élection princière de 1859, après la fusion des deux administrations centrales, l’union complète des deux provinces sœurs et l’événement qualifié de «coup d’état du 2 mai», les puissances ont été amenées à déclarer que désormais le peuple moldo-valaque, placé sous la suzeraineté de la Porte, pourrait changer librement son régime intérieur.

La quatrième commission, celle qui a été momentanément préposée aux embouchures du Danube, est encore en fonction, quoiqu’on ait, au début, limité sa durée à deux ans. L’œuvre qui lui a été confiée a pris des proportions imprévues ; mûrement préparée, conduite sans bruit et avec persévérance, elle touche à son terme, et tout ignorée qu’elle soit, sinon dans son ensemble, du moins dans ses développements successifs et dans ses différents résultats, elle mérite à plus d’un titre une sérieuse attention. Les ouvrages d’art exécutés pendant une période de plus de treize ans sur le Bas-Danube, exemple unique de collaboration européenne, n’ont pas eu seulement pour effet de faciliter d’une manière permanente l’usage de l’un des plus grands cours d’eau du continent ; ils constituent sous le rapport scientifique une intéressante expérience. Libres de leurs entraves et soumis à une législation conforme aux principes qui régissent les fleuves « conventionnels », la navigation et le commerce sur le Danube maritime ont pris un essor qui rappelle leur antique prospérité. Enfin la commission du Danube exerce dans sa sphère modeste, et en vertu d’une sorte d’investiture temporaire, une véritable souveraineté, privilège sans précédent dans le droit international. C’est à ces divers points de vue qu’à la veille du jour où elle va se dissoudre, nous nous proposons de faire son histoire.

Édouard (Philippe) Engelhart, source Bibliothèque Nationale de France

I)
Quoique la Mer-Noire ait été pendant près de dix-neuf siècles le centre du plus grand commerce qui se soit fait sur l’ancien continent, le bassin inférieur de son principal tributaire est peut-être aujourd’hui la contrée de l’Europe la moins connue, ou celle dont la description géographique est la plus imparfaite. Si les membres du congrès de Paris et de la conférence de 1857 avaient disposé d’une bonne carte topographique des embouchures du Danube, s’ils avaient pu en même temps tenir compte des véritables conditions ethnographiques de ces contrées, les contestations relatives à la possession de Bolgrad (Belgrade) n’auraient point compromis pendant près d’une année une paix glorieuse, et la Roumanie, dont un mince filet d’eau trace la frontière du côté du delta, ne se serait point vue privée, contrairement aux intentions des puissances, de toute communication indépendante avec la mer. Il paraît donc utile, avant d’entreprendre la monographie de la commission européenne, de donner un court aperçu du pays qui devait être le théâtre de son activité.

À partir de l’embouchure du Pruth, son dernier affluent, le Danube, grossi par les eaux d’un bassin de 300,000 milles carrés, coule dans un lit constamment large et profond. À 48 kilomètres en aval de ce point, il se divise en deux branches, dont l’une, la Kilia, dirigée vers l’est-nord-est, absorbe plus de la moitié de son volume, et dont l’autre ne tarde pas à donner naissance à deux bras d’inégale capacité, la Soulina, qui tend vers l’est, et le Saint-George vers le sud-est. La Kilia et le Saint-George forment, avec la plage qui sépare leurs orifices, un triangle ou delta dont la surface est d’environ 2,690 kilomètres carrés, et qui comprend deux grandes îles séparées par la Soulina. Cette plaine alluviale, presque entièrement couverte de roseaux, est unie comme un champ. Les lacs nombreux qui la découpent dans tous les sens communiquent par des rigoles avec les trois émissaires principaux auxquels ils servent, pour ainsi dire, de régulateurs en absorbant une partie des eaux a l’époque des crues et en la dégorgeant à mesure que baisse le niveau du fleuve. La nature a réalisé là, quoique d’une manière incomplète, les travaux dont on a suggéré l’idée en France à la suite des débordements de la Loire et du Rhône. Le sol s’exhausse insensiblement sur plusieurs points, notamment à la bifurcation du Saint-George. En cet endroit privilégié, qualifié de Paradis des cosaques, il est susceptible de culture et donne d’excellents pâturages. Deux bois épais de chênes, d’ormes et de hêtres se rencontrent vers les embouchures ; l’un, qui porte le nom de la région boisée où le Danube prend sa source et que l’on appelle la Forêt-Noire, avoisine la rive gauche du Saint-George, l’autre longe la plage entre la Soulina et la Kilia. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les trois bras du fleuve et en marquent de loin les sinuosités ; d’ordinaire plus touffus du côté des eaux moins profondes, ils servent parfois à indiquer les passes dangereuses. Vu de haut, le delta figure ainsi trois grandes avenues convergentes qui se relient entre elles par un réseau de canaux secondaires, et qui s’infléchissent sur leur parcours en méandres plus ou moins tortueux.

Exposée à des inondations périodiques et à toutes les maladies qu’engendre l’humidité, la population qui occupe les deux îles du Danube inférieur est relativement restreinte, et, comme ce territoire est resté longtemps neutralisé, elle représente les nationalités les plus diverses. Cependant les Russes y prédominent, et ils habitent le pays depuis plusieurs générations, tandis qu’en général les Roumains, les Grecs et les Bulgares n’y résident que temporairement. Les colons venus de la Russie se distinguent entre eux par leur origine et par leurs croyances religieuses. Les uns, appelés lipovanes (Lipovènes), sont Moscovites, et leur apparition en Turquie remonte au règne de Pierre le Grand. Le tsar s’étant proclamé chef suprême de l’église orthodoxe, un parti se forma, qui, fidèle à l’autorité déchue, protesta contre cet acte sacrilège du pouvoir temporel. De là la dénomination de vieux croyants, vieux frères, que portent encore aujourd’hui les sectateurs du patriarche de Kiev. Pour échapper aux persécutions, les plus ardents d’entre eux, auxquels s’adjoignit une bande de strélitz révoltés, passèrent la frontière et vinrent se réfugier aux embouchures du Danube. La Porte leur concéda des terres et des pêcheries contre l’obligation de fournir un contingent d’hommes et de chevaux en temps de guerre. Les autres sont Ruthènes et appartiennent aux groupes cosaques des provinces de la Pologne qui, lors du démembrement de ce royaume, tombèrent au pouvoir de la Russie. A cette époque, ils émigrèrent en Turquie sous la conduite des Zaporogues, et obtinrent à des conditions semblables les mêmes immunités que leurs devanciers. Moscovites et Ruthènes ont leur constitution propre, et ne sont en rien assimilés à des raïas. Un grand nombre de ces Slaves expatriés se sont réunis dans les villes et villages qui se rapprochent des rives extérieures du Saint-George et de la Kilia, En négligeant ces agglomérations plus ou moins considérables, telles que Jourilovka, Toultcha, Ismaïl et Kilia, on peut évaluer à 12,000 ou 15,000 âmes la population répartie dans la région du delta. Parmi les établissements qui s’y sont formés, le plus important est la ville de Soulina, située à l’embouchure même de la branche mitoyenne du Danube.

En 1853, aux débuts de la guerre d’Orient, Soulina ne comprenait tout au plus que 1,000 à 1,200 habitans, la plupart Ioniens, Grecs et Maltais. Quelques baraques en planches ou de simples huttes de roseaux élevées sur la plage servaient d’abri à ces aventuriers, dont l’industrie consistait à dépouiller en grand et par association les malheureux capitaines obligés, par suite des obstacles qu’ils rencontraient sur ce point, d’avoir recours à leurs services. Ils rançonnaient la navigation européenne et rappelaient par leur âpreté impitoyable l’avidité du géant des bouches de l’Escaut. Le vol était organisé, et au milieu du désarroi qui avait suivi les premières hostilités sur le Danube, il se pratiquait impunément. L’emploi forcé des allèges pour le passage sur la barre facilitait particulièrement les entreprises de ces pirates. Leurs embarcations avaient d’ordinaire un double fond qui absorbait une grande partie des grains momentanément extraits des bâtiments de mer, et ils restituaient l’excédant lorsqu’ils ne pouvaient échapper avec toute leur cargaison à la vigilance des capitaines. C’est ainsi que plusieurs moulins à vent, dont on voit encore les débris, étaient en pleine activité à l’embouchure, c’est-à-dire sur un lieu désert de la côte, à l’extrémité d’une île marécageuse. Au printemps de l’année 1854, un bâtiment de guerre apparut en vue de Soulina. Il était commandé par le fils de l’amiral Parker. Après avoir fait armer un canot, ce jeune officier en prit lui-même la conduite, et vint débarquer en face d’une ancienne redoute construite vers la pointe de la rive gauche du fleuve. Comme il passait, suivi de quelques hommes, devant cet ouvrage abandonné, un coup tiré à bout portant le frappa mortellement. Les Anglais se vengèrent de cet assassinat en bombardant le village, qui fut réduit en cendres. Peu après cet événement, les bouches du Danube furent déclarées en état de blocus, et l’exportation des céréales des principautés fut interrompue jusqu’au commencement de l’année 1855. A cette époque, par égard pour les droits des neutres, auxquels le traité de Paris allait donner une solennelle consécration, le blocus fut levé, et un mouvement extraordinaire se produisit dans les ports moldo-valaques. Une nouvelle population, composée en majeure partie des mêmes éléments que la précédente, vint s’implanter à Soulina, et bientôt, grâce à l’absence de toute autorité sur la rive droite du fleuve, une bande d’écumeurs de mer s’empara de l’entrée du Danube. L’audace de ces bandits n’eut plus de bornes ; trompant la confiance des capitaines auxquels ils se présentaient comme pilotes lamaneurs, il n’était pas rare qu’ils fissent échouer dans la passe le bâtiment dont ils avaient pris la direction. Livré le plus souvent à ses propres ressources dans l’opération du sauvetage, le capitaine ne tardait pas à se convaincre de l’inutilité de ses efforts, et il abandonnait son navire, dont on faisait aussitôt la curée.

Cependant ce brigandage ne pouvait durer. Le commandant des troupes autrichiennes dans les principautés envoya à l’embouchure un détachement de 60 soldats. Cette occupation fut un bienfait momentané pour le commerce européen. Déployant une rigueur égale à la perversité dont ses nationaux étaient les premières victimes, le représentant de l’autorité nouvelle fit prompte et sommaire justice au nom de la loi martiale ; la bastonnade fut mise à l’ordre du jour et consciencieusement administrée. Sous ce régime énergique, la discipline fut bien vite rétablie. Toutefois le pouvoir militaire, quelque efficace que fût son action, n’était pas à même de procurer d’une manière durable les garanties de sécurité que réclamait impérieusement la marine marchande. Cette tâche appartenait tant à la puissance territoriale qui venait d’être dûment reconnue qu’à la commission européenne, qui se trouvait temporairement investie d’une partie de ses droits.

Aujourd’hui régénérée, moralisée au contact d’une autorité internationale dont les attributions sont aussi exceptionnelles que l’état du pays dans lequel elle fonctionne, Soulina prend des développements rapides qui semblent la préparer à un rôle important ; elle compte déjà près de 4,000 âmes. Les cabanes éparses qui couvraient la plage et servaient de repaires aux premiers habitants ont fait place à des constructions solides et régulières. De grands bâtiments s’y élèvent pour les différents services de la navigation. Des édifices religieux y représentent déjà les principaux cultes de l’Occident. Siège d’une caïmacamie, la nouvelle ville entretient une garnison permanente. Des agents consulaires y sont accrédités, et la vue de leurs pavillons protecteurs rassure les marins, pour lesquels ces parages étaient autrefois si inhospitaliers.

II)
Dès l’origine des négociations qui ont précédé le congrès de Paris, il avait été convenu entre les puissances alliées que le soin d’appliquer le principe de la liberté de navigation sur le Danube serait confié à deux commissions qui représenteraient, l’une les parties contractantes, c’est-à-dire l’intérêt européen, et l’autre les états dont le fleuve sépare les territoires.
À cette époque, l’Autriche avait surtout en vue de paralyser l’influence qu’assurait à la Russie la possession des bouches de Soulina et de Saint-George, et, tout en provoquant l’intervention étrangère pour atteindre plus sûrement ce but, elle entendait se ménager les bénéfices de son initiative et régler elle-même les conditions de la déchéance de son coriverain. Ces préoccupations inspirèrent sans doute le mémorandum par lequel le plénipotentiaire autrichien invita la conférence de Vienne, le 21 mars 1855, à déterminer la compétence respective des deux commissions internationales. D’après l’arrangement dont cet acte formule les clauses, la commission européenne n’aurait eu qu’à élaborer le plan et le devis des travaux propres à faciliter l’accès des embouchures, et l’exécution de ce projet aurait été abandonnée à la délégation locale appelée à remplir d’une manière exclusive les fonctions prévues par les articles 108 à 116 du traité de Vienne de 1815. Cette combinaison, exposée avec toutes les apparences de la sincérité, était d’autant moins équitable que les puissances occidentales, dont on cherchait ainsi à réduire le rôle, avaient acheté seules, au prix des plus grands sacrifices, les concessions auxquelles la Russie consentait alors à se prêter. Elle donna lieu à de longues discussions, et à la suite des événements qui mirent fin à la guerre de Crimée il fut décidé, d’accord avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, que le mandat exécutif de la commission riveraine serait transféré sans réserve à la commission européenne. Celle-ci fut ainsi chargée de pourvoir par elle-même à la navigabilité du Danube sur le parcours fréquenté par les bâtiments de mer, et à cet effet on lui assigna un terme de deux ans. Les délégués européens se réunirent à Galatz le 4 novembre 1856. Ils purent se rendre compte de prime abord de toutes les difficultés de leur mission et de l’insuffisance du délai prévu par le traité de Paris. À défaut de cartes exactes, de nivellements et de données hydrographiques récentes, l’arpenteur et le géomètre durent précéder l’ingénieur et lui ouvrir la voie dans ces plaines infectes, dont le sol disparaît sous les eaux pendant la saison des crues. Privées des industries les plus élémentaires et de toutes les ressources que comporte l’emploi d’ouvriers étrangers, les deux principales localités du Bas-Danube, Toultcha et Soulina, durent être pourvues d’établissements nombreux, tels que chantiers, ateliers de construction et de réparation, scieries à vapeur, fours à chaux, hôpitaux, etc., et, pour suppléer à la lenteur des communications dans le delta, on dut procéder à la construction d’un télégraphe de 200 kilomètres entre Galatz et les embouchures.

Ces dispositions préliminaires, qui occupèrent une partie de l’année 1857, étaient dictées par le vague pressentiment que l’œuvre commune définie par le congrès nécessiterait des travaux considérables et de longue durée. A ce double titre, elles furent l’objet de vives critiques en Moldo-Valachie. Les résidents étrangers des ports de Galatz et de Braïla les jugèrent superflues en se persuadant que de simples opérations de dragage répondraient suffisamment aux besoins du commerce danubien. Sans partager cette confiance, mais voulant éviter le reproche d’avoir eu recours à des moyens lents et coûteux en négligeant le remède facile et prompt que réclamait la voix publique, la commission résolut d’entreprendre le curage de la passe de Soulina. Elle ne tarda pas à se convaincre, après ses premiers essais, qu’elle se livrait à un véritable travail de Sisyphe, et les plus impatiens durent se rendre à l’évidence.

Cette tentative infructueuse fut une leçon qui ne déplut point sans doute au commissaire de Russie. L’on se rappelle peut-être les plaintes qui, avant la guerre d’Orient, ont défrayé pendant plusieurs années les correspondances diplomatiques. Un dragueur, commandé en Angleterre par le gouvernement russe, apparaissait de mois en mois à l’embouchure du Danube et retournait avarié au port de Nicolaïef. C’était, aux yeux des agents consulaires, une mise en scène destinée à tromper leur vigilance, et, comme ils s’encourageaient mutuellement dans leurs dénonciations, l’un d’entre eux affirma même que les servants de la perfide machine, bien loin de déblayer le chenal, occupaient leurs loisirs à l’obstruer par des sacs remplis de sable.

Les commissaires occidentaux, dont l’envoi sur le Bas-Danube pouvait être considéré comme la consécration officielle de cette méfiance et de ces accusations, devaient en démontrer eux-mêmes toute l’invraisemblance. Cependant, s’ils ne formulèrent pas dans leurs protocoles cette tardive justification, ils ne se félicitèrent pas moins que le délégué de Russie du résultat négatif de leur expérience involontaire. En mettant hors de doute l’insuffisance de procédés purement mécaniques pour écarter les obstacles que renouvellent incessamment d’énormes quantités de matières alluviales charriées par le fleuve, l’échec provoqué par les vœux irréfléchis du commerce local prouvait la nécessité d’ouvrages hydrauliques permanents et l’utilité des préparatifs qui devaient en permettre la prompte exécution dans un pays où tout était à créer. Quelles seraient la nature et l’étendue de ces ouvrages ? à quel système devait-on  recourir ? Ici la commission se trouvait en présence d’un problème technique qui a donné lieu à des applications plus ou moins heureuses, et sur lequel les hommes de l’art sont encore divisés. On sait que les fleuves qui se jettent dans des mers sans marée déposent devant leur orifice une partie des matières meubles qu’ils tiennent en suspension. Ces sédiments, en s’accumulant dans la région côtière où le courant fluvial est ralenti par les eaux de la mer, donnent ordinairement naissance à un col transversal que l’on appelle une barre, et qui entrave l’accès de l’embouchure, lorsqu’il ne la ferme pas complètement à la grande navigation. Les barres changent de position et de forme, elles sont plus ou moins élevées, suivant la force, la direction et la durée des courants et des vents sous l’action desquels elles se produisent.

Le Danube, moins que tout autre, ne pouvait échapper à ces lois naturelles, puisque, avec un débit qui varie de 9,200 à 30,000 mètres cubes d’eau par seconde, il charrie plus de 60 millions de mètres cubes d’alluvions par année, c’est-à-dire qu’en évaluant la masse de ses déjections solidifiées sur une hauteur de 5 mètres, on obtiendrait annuellement une surface d’environ 12 kilomètres carrés. Alimentées par ces apports incessants d’argile et de sable fin, les bosses qui rendent l’abord des côtes du delta si dangereux, et que les navigateurs anciens appelaient στήθη, s’étendent vers le large à plusieurs kilomètres. Les progrès du promontoire danubien avaient déjà frappé l’attention des contemporains de Polybe, qui semblaient craindre que l’Hellespont ne fût un jour comblé comme le lac Mœotide. La tradition populaire veut que sous la domination ottomane, c’est-à-dire à une époque antérieure aux traités qui ont soustrait la plus grande partie du delta à la souveraineté de la Turquie, un pacha eut l’idée d’obliger chaque bâtiment qui sortait du Danube à traîner à l’arrière, en franchissant la barre, une herse fixée à une lourde chaîne. En remuant ainsi le fond vaseux de la passe, on réussissait, dit-on, à y maintenir une profondeur de 12 à 15 pieds. Il serait permis de contester le succès de ce mode d’amélioration, si l’on n’ajoutait, à l’appui de ce récit, qu’une estacade en pilotis serrés s’avançait vers la mer, et prolongeait ainsi sur la barre le courant fluvial. On n’a trouvé aucun vestige de cet ouvrage, dont plus d’un ingénieur met en doute l’existence passée. Quoi qu’il en soit, et si l’œuvre de la herse a jamais produit l’effet qu’on lui attribue, on pourrait difficilement l’expliquer sans la digue qui lui servait d’auxiliaire. Livré à lui-même, après avoir dépassé les rives qui en activaient la vitesse, le courant du fleuve n’a plus assez de force pour imprimer un mouvement de translation marqué aux matières agitées par les herses et par les chaînes. Il arrive souvent, après les crues, que ce courant est presque nul, et l’on constate même parfois, en dehors de la barre, un contre-courant assez sensible. Le curage par la drague n’est efficace que là où le travail des auges est protégé contre la houle soit par une baie plus ou moins fermée, soit par des bancs voisins sur lesquels la vague s’amortit. Les côtes de la mer Baltique offrent notamment cet avantage devant les embouchures de l’Oder et de la Vistule. Dans les rades ouvertes, comme celle du Danube, le dragueur, qui fonctionne presque toujours imparfaitement, est exposé à de fréquentes interruptions ; un ouragan anéantit en quelques heures le travail de plusieurs semaines, et si, voulant proportionner l’effort à l’inertie du fleuve parvenu au terme de sa course, on employait dans un étroit chenal plusieurs machines à la fois, le passage régulier des navires y deviendrait impossible. Un système plus rationnel se présente et semble s’imposer par sa simplicité même au choix des ingénieurs ; il consiste à forcer le fleuve à travailler lui-même au creusement de son lit maritime en portant son courant sur la barre avec toute sa force au moyen de digues parallèles. On tend ainsi à produire entre les rives artificielles une chasse qui doit avoir la même action qu’entre les rives naturelles, et qui conduit dans les profondeurs du large les matières accumulées devant l’embouchure. Cependant les digues longitudinales sont loin de constituer une œuvre parfaite, car elles laissent subsister la cause première de la formation des barres. Le bon sens indique en effet que le banc qui existait devant l’embouchure primitive se reformera tôt ou tard en face de l’orifice nouveau. Le seul remède à cet inconvénient est de prolonger les digues suivant le relèvement du fond. L’encaissement du courant fluvial dans la mer a réussi à l’embouchure de l’Oder, où il a porté de 7 à 18 pieds et même, sur un étroit parcours, à 24 pieds le niveau du chenal. Cette profondeur s’est maintenue à peu près invariable pendant trente-trois ans. Il convient de noter ici, pour ne négliger aucun des éléments de la question qui nous occupe, que l’Oder, avant d’atteindre la mer Baltique, décharge ses eaux dans un grand lac, le Haff, dont il sort purifié de ses alluvions. Le même genre de travail a produit des effets beaucoup moins décisifs sur le cours inférieur de la Vistule et du Rhône. La Vistule, il est vrai, se déverse dans un golfe où l’on remarque deux courants littoraux contraires qui paralysent son écoulement normal, et quant au Rhône, son embouchure principale est exposée à toute la violence du vent régnant, qui, en refoulant les eaux fluviales, active à l’orifice même la formation des ensablements. D’ailleurs peut-on dire que le procédé de la chasse ait été réellement expérimenté dans le golfe du Lion ? Il semble que l’on ait simplement cherché à augmenter le volume de la branche orientale du Rhône en barrant six branches secondaires ; les digues que l’on y a élevées n’ont pas été conduites jusque sur la barre, et l’on devait prévoir les conséquences de ce plan incomplet. La masse liquide étant augmentée, les dépôts ont été plus considérables, et des bancs qui avançaient précédemment de 35 à 45 mètres par année ont atteint en 1857 un développement de plus de 200 mètres. Quoi qu’il en soit, il paraît reconnu que les embouchures du Rhône ne se prêtent pas à l’endiguement par des jetées parallèles.

L’hydrotechnique a essayé un autre mode de correction sur plusieurs grands cours d’eau : on a creusé un nouveau lit indépendant des émissaires naturels, en le faisant déboucher sur un point favorable de la côte. Les Égyptiens sur le Nil, Drusus sur le Rhin, les Vénitiens sur le Po-di-Garo, les Chinois sur le Hoang-ho, Marius sur le Rhône, ont successivement tenté de résoudre par ce moyen le problème de l’amélioration des embouchures ; mais il est évident qu’un lit latéral est sujet aux mêmes détériorations que le cours normal prolongé par des digues parallèles. L’obstacle momentanément tourné ne peut que se reproduire au bout d’un certain temps, une nouvelle barre doit surgir à l’extrémité de la voie artificielle ; dans l’un comme dans l’autre cas, les mêmes causes doivent amener les mêmes effets. L’on peut citer un exemple curieux à l’appui de ce raisonnement. La branche occidentale de la Basse-Vistule décrit, avant d’atteindre Dantzig, un angle saillant dont le sommet, il y a trente ans, n’était séparé de la mer que par une plage de 640 mètres de largeur. Napoléon Ier avait eu l’idée de percer les dunes qui rejetaient le courant vers l’ouest, afin d’ouvrir au fleuve l’issue naturelle dont l’orientation de son lit semblait indiquer la direction. Les circonstances ne permirent pas la réalisation de ce projet, et ce que l’art avait dû négliger, la nature en quelques heures l’accomplit. En 1840, lors de la débâcle du printemps, les glaces amoncelées renversèrent l’étroite barrière qui s’opposait à leur marche, et un nouveau chenal se forma. Il avait dans les premiers temps de 16 à 17 pieds de profondeur ; mais bientôt, lorsque la force des eaux diminua, une barre apparut, et s’exhaussa au point de ne plus offrir qu’un passage de 6 à 7 pieds.

Détruire la cause des atterrissements, c’est-à-dire empêcher le charriage constant des alluvions, telle semblerait être la véritable solution de la difficulté. Les écluses sont destinées à remplir ce but, et ce système a été mis en pratique sur la Vistule, sur l’Èbre et sur le Rhône. Les ingénieurs préposés aux travaux du grand affluent de la Baltique paraissent s’en féliciter, tout en reconnaissant qu’un événement naturel leur a prêté un secours imprévu. Jusqu’en 1840, l’entretien du canal établi en aval de Dantzig était aussi pénible que coûteux, et l’on n’y obtenait qu’une profondeur de 10 pieds. A cette époque, l’irruption du fleuve, dont nous avons fait connaître la cause accidentelle, a eu pour effet de détourner la plus grande partie des sables qui se dirigeaient précédemment dans le canal, et une écluse a pu être construite au point de bifurcation de la nouvelle embouchure.

Le canal à écluse exécuté sur l’Èbre ne peut être mentionné que comme un exemple très insuffisant du genre d’ouvrages dont il s’agit ici ; il est si étroit que les bâtiments de mer ne peuvent s’y engager. Quant à celui du Rhône, il n’est pas encore achevé ; mais l’on peut en prévoir le succès. La baie du Repos, dans laquelle il doit déboucher, est en effet constamment calme ; elle a une assez grande profondeur, et les navires y trouvent un excellent ancrage. Lorsque ces diverses conditions ne peuvent être remplies, un canal à écluse ne remplace utilement une embouchure naturelle qu’autant qu’il est précédé d’un avant-port destiné à en protéger l’entrée, travail ordinairement très dispendieux. D’ailleurs, à part les frais considérables de curage que nécessite l’entretien d’une communication ainsi établie, les écluses elles-mêmes sont une entrave, puisque elles ne permettent le passage qu’à un petit nombre de bâtiments à la fois.

Quelques conclusions générales peuvent être tirées de ce court aperçu. Chaque fleuve a son régime particulier à son embouchure, et les travaux d’amélioration qu’on veut y entreprendre doivent dépendre avant tout de l’étude spéciale de ce régime. De ce que tels ouvrages ont réussi ou échoué dans tel fleuve, il ne s’ensuit pas qu’il en sera de même dans un autre fleuve, à moins que les conditions locales ne soient à peu près identiques. Le canal indépendant des émissaires naturels et les môles longitudinaux ont d’ailleurs en eux-mêmes des avantages et des imperfections. Les considérations théoriques par lesquelles on prétend établir la supériorité du premier procédé sur le second n’ont pas toujours la sanction de l’expérience, et l’on pourrait notamment opposer aux défenseurs de cette thèse le fait suivant. Une commission française, composée d’officiers supérieurs de marine, s’est formellement prononcée, il y a quelques années, en faveur du canal à écluses actuellement en voie d’exécution sur le Bas-Rhône ; elle a rejeté l’idée d’un resserrement du fleuve au moyen de jetées parallèles. Par contre, tous les chefs des stations navales qui se sont succédé sur le Danube ont condamné hautement tout projet de canal aux embouchures, et ils ont exprimé leurs préférences pour les digues longitudinales.

Avant de trancher elle-même une question aussi importante, la commission européenne ne se contenta pas de rechercher les précédents qui pouvaient l’éclairer tant au point de vue théorique qu’au point de vue pratique. Elle crut devoir consulter, indépendamment de son ingénieur en chef, plusieurs experts étrangers que leur notoriété et la spécialité de leurs travaux recommandaient particulièrement à son attention. Le principe de l’endiguement prévalut dans cette enquête internationale, et, en l’adoptant par un vote sommaire, les commissaires en justifièrent ainsi dans leurs rapports individuels l’application aux bouches du Danube. Les vents régnants de la Mer-Noire soufflent du nord et du nord-est, et produisent un courant maritime plus ou moins sensible qui longe la côte du delta et rejette les matières alluviales vers le sud. Ce phénomène est plus apparent devant la Soulina que dans les parages de la Kilia et du Saint-George. Là en effet l’on remarque que la rive droite du côté de la mer est beaucoup plus proéminente que la rive gauche, nourrie qu’elle est par les apports fluviaux qui en prolongent incessamment la saillie. Cette chasse naturelle devra singulièrement favoriser le dégagement du chenal lorsque le courant du fleuve aura été conduit, au moyen de jetées, vers les grands fonds avoisinants. Il n’y aura lieu de prolonger ces jetées que lorsque l’avancement général de la plage du delta aura porté plus au large le courant littoral, éventualité que l’on peut considérer comme lointaine.

La rade étant complètement ouverte et la côte du delta se trouvant placée sous le vent régnant, un canal latéral débouchant sur un point de cette côte serait d’un abord toujours difficile et souvent dangereux, si l’on ne construisait un avant-port suffisamment spacieux ou tout au moins un môle très étendu. Cet appendice indispensable entraînerait une dépense considérable de temps et d’argent. L’inconvénient des écluses serait d’ailleurs une objection bien plus sérieuse, car les navires se présentent aux embouchures du fleuve à des époques périodiques, et souvent plus de cent voiles attendent le vent favorable pour s’engager dans le chenal. L’on substituerait par l’établissement d’un canal une porte étroite à la voie large qui existe aujourd’hui et dont on veut faciliter l’accès au commerce de toutes les nations. La clé du Danube serait réellement entre les mains de son riverain inférieur, privilège qui ne rappellerait que trop le régime dont le congrès de Paris a entendu affranchir la navigation européenne.

Ces arguments ne rencontrèrent de prime abord aucune contradiction, et la solution technique dont ils tendaient à démontrer l’efficacité fut même formellement approuvée par plusieurs cabinets. Cependant l’on n’était point d’accord au sein de la commission européenne sur le choix de l’embouchure que l’on approprierait définitivement à la navigation, et cette scission menaçait d’être de longue durée, Pour gagner du temps, l’on résolut d’exécuter des travaux provisoires à la bouche de Soulina, la seule des trois branches qui fût fréquentée par les bâtiments de mer. Ces travaux devaient consister en deux digues parallèles, composées chacune de deux rangées de pilotis serrés, dont la base, du côté intérieur, serait protégée contre les affouillements par des pierres perdues.

La campagne s’ouvrit le 20 avril 1858. Elle était à peine commencée que l’ordre fut donné à quatre commissaires d’en provoquer la suspension. Un comité spécial d’ingénieurs s’était constitué à Paris sur l’initiative du gouvernement britannique, et avait déclaré que le système du canal devait être préféré. Les membres de la commission européenne, s’inspirant de leur responsabilité et convaincus qu’ils étaient dans la bonne voie, répliquèrent aux objections qui leur étaient si inopinément opposées, et après de longs délais ils obtinrent gain de cause, quoique les quatre gouvernement représentés dans le comité de Paris eussent annoncé d’avance qu’ils ratifieraient la décision des arbitres consultés par eux.

Malgré les difficultés financières qui vinrent périodiquement en arrêter le cours, les travaux furent achevés le 31 juillet 1861, c’est-à-dire six mois avant l’époque que l’ingénieur en chef de la commission avait primitivement fixée. La digue de gauche ou du nord avait une longueur de 4,631 pieds anglais, et se terminait vers le large par un musoir surmonté d’un phare de petite dimension. L’étendue de la digue du sud était de 3,000 pieds. Il avait été employé à la construction de ces deux ouvrages 12,000 pilotis, 68,000 mètres cubes de pierres d’enrochement et 2,200,000 francs. La navigation n’eut pas d’ailleurs à en attendre l’entier développement pour en éprouver les bons effets. Au commencement de l’année 1860, la digue du nord s’avançait à une distance de 3,000 pieds du rivage, tandis que la digue du sud n’avait pas atteint 500 pieds, et ne pouvait dès lors contribuer en rien à diriger le courant fluvial. La profondeur de la passe, qui, au début de la campagne, n’était que de 9 pieds anglais, s’éleva cependant au mois d’avril à 14 pieds, amélioration qui dut être exclusivement attribuée à l’action de la digue du nord. Lorsque la digue du sud fut complétée, on constata un fond de 17 pieds. La moyenne a été de 16 pieds 1/2 à 17 pieds depuis cette époque jusqu’aujourd’hui, c’est-à-dire pendant une période de près de dix ans.

Les travaux de Soulina furent inaugurés publiquement par la commission européenne le 3 septembre 1861. Au banquet qui eut lieu à cette occasion, le commandant de la station navale française, le capitaine de vaisseau Halligon, se faisant l’interprète de ses collègues étrangers, adressa aux commissaires les paroles suivantes : « Il est dans la vie d’un marin, déjà si pleine d’émotions, un moment terrible ; c’est celui où, après avoir usé toutes ses forces dans une lutte contre la mer, son implacable ennemie, il se voit contraint à céder devant elle et à chercher un refuge contre sa fureur. Ce refuge, messieurs, si rare dans la Mer-Noire, introuvable de Constantinople à Odessa, vous venez de nous l’ouvrir ici même. Il y a quelques jours à peine, par une mer déchaînée, un paquebot français se présentait devant la passe. Son vaillant capitaine jette les yeux sur le phare ; il aperçoit le n° 17 (ce bienheureux 17 que nos canons ont salué, je vous le jure, avec joie aujourd’hui), et sans hésitation il donne entre les digues et franchit sans difficulté cette barre sur laquelle, il y a quelques mois à peine, il se serait infailliblement perdu. Oui, messieurs, bien des fois votre nom et celui de votre honorable ingénieur seront bénis par de pauvres marins qui auront trouvé dans Soulina un refuge assuré, et même, après les si justes éloges que le commerce du monde entier vient de vous accorder par l’organe de ses représentants consulaires, je suis bien convaincu que ces bénédictions ne seront pas la moins douce de vos récompenses. »

En même temps que disparaissait à l’embouchure l’obstacle principal contre lequel on avait vainement lutté jusqu’alors, le cours intérieur de la Soulina était l’objet des différentes améliorations locales que commande l’état d’un fleuve abandonné à lui-même. Il n’y a pas lieu de les énumérer ici.

La commission arrivait ainsi au terme de la première période de son activité. Il devenait urgent, dans ces circonstances, de déterminer l’embouchure qui serait définitivement ouverte à la navigation. Après de longues délibérations, dans lesquelles les gouvernements eurent plus d’une fois à intervenir, l’on se décidait à renoncer au Saint-George, qui avait eu les plus ardents défenseurs, et il fut convenu que l’on procéderait à la transformation des digues de Soulina en ouvrages permanents. A cet effet, on commença en 1857 à consolider la digue du nord au moyen de blocs de béton1, et quant à la digue du sud, qui s’était partiellement incorporée à la terre ferme, on jugea opportun de la prolonger de 500 pieds et de fortifier simplement ses enrochements sur une distance de 1,600 pieds. Enfin, sur le parcours du fleuve, on ouvrit une tranchée destinée à supprimer une double courbe, et l’on projeta une série de corrections qui devront porter le niveau fluvial à une hauteur minimum de 15 pieds.

Tous ces travaux complémentaires occuperont l’année 1870 ; il n’y a pas à douter qu’ils ne soient menés à bonne fin, et l’on peut dès maintenant constater le plein succès de l’œuvre technique entreprise aux embouchures du Danube sous les auspices des gouvernements signataires du traité de Paris. Les délégués européens, dont on ne contestera pas l’énergique persévérance, ont trouvé dans l’accomplissement de leur mandat commun les plus utiles collaborateurs. Parmi les nombreux agents qu’ils ont associés dès le principe à leur mission, il convient de citer comme les plus distingués l’ingénieur anglais sir Charles Hartley et le secrétaire français, M. Edmond Mohler.

III)
Lorsque la commission européenne vint se constituer à Galatz, la Russie n’avait point encore abandonné le delta du Danube, quoiqu’elle eût renoncé depuis plus de huit mois à la possession de ce territoire. Cependant le port même de Soulina avait été évacué peu après la guerre, et, comme nous l’avons vu, l’Autriche, qui avait envahi les principautés moldo-valaques, s’était provisoirement emparée de la seule embouchure accessible à la navigation maritime. En présence de cette double occupation de fait, la Turquie s’était abstenue de toute intervention, n’osant d’ailleurs trancher elle-même une question de souveraineté que le traité de Paris avait laissée en suspens. A défaut d’une autorité légale, le pouvoir militaire déployait toutes ses rigueurs ; l’arbitraire le disputait souvent au désordre, et le commerce était privé des garanties les plus élémentaires de sécurité ; car si les difficultés naturelles que présentait l’embouchure favorisaient les déprédations des aventuriers qui peuplaient Soulina, l’absence d’une police efficace sur le parcours intérieur du fleuve permettait les actes de baraterie les plus éhontés : vols, naufrages, assassinats, étaient des incidents ordinaires, et ils restaient souvent impunis, faute, d’un contrôle sérieux et d’une : répression intelligente.

Les commissaires ne pouvaient entreprendre leurs travaux au milieu d’une pareille confusion. Sur leurs représentations, les gouvernements leur reconnurent le droit de réglementer la navigation sur le Danube maritime, et un arrangement direct avec la Turquie, à laquelle le delta venait d’être formellement cédé, plaça dans une certaine mesure les autorités territoriales sous leur dépendance. Dès lors, tout en poursuivant sa tâche technique, la commission européenne procéda graduellement à une réforme générale du régime de la navigation danubienne, et à cet effet édicta une série de lois qui, dûment coordonnées et réunies plus tard en un seul instrument, furent l’objet d’une convention signée le 2 novembre 1865. Cet acte spécial ne se prête pas à l’analyse ; mais il mérite d’être mentionné ici comme un élément important du droit public moderne relatif aux fleuves internationaux. Il doit d’ailleurs être considéré comme le complément des améliorations que nous avons brièvement décrites, et dont il nous reste à indiquer en traits généraux, mais avec toute la précision que comporte une pareille étude, les résultats économiques.

Quelques chiffres puisés dans des recueils officiels feront comprendre de prime abord la valeur de l’œuvre accomplie, tout en mettant en lumière les nombreux intérêts qui s’y rattachent. Les digues construites à Soulina ont eu pour effet d’élever à une moyenne de 16 1/2 à 17 pieds la profondeur de l’embouchure, qui variait précédemment entre 8 et 10 pieds. Dans le cours du fleuve, le chenal, qui n’offrait en certains endroits que 8 pieds, se maintient aujourd’hui à un niveau minimum de 12 pieds. Grâce à ces changements, les bâtiments de mer ne sont plus d’ordinaire dans la nécessité de recourir aux allèges, et ils réalisent sous ce rapport une économie que des calculs consciencieux permettent de fixer à 26 centimes par hectolitre2. En multipliant par ce facteur 8,400,000 hectolitres, qui représentent la moyenne des quantités de céréales exportées par le Bas-Danube pendant les années 1865 à 1868, on constate que les ouvrages successivement exécutés par la commission européenne ont diminué les frais de navigation sur le parcours maritime du fleuve d’une somme annuelle de plus de 2 millions de francs, Ce bénéfice, qui sera beaucoup plus considérable lorsque, dans un avenir prochain, le bras de Soulina aura partout une profondeur constante de 15 pieds au moins, ne parait pas contestable, et tout au plus peut-on en discuter la répartition entre les divers agents auxquels il est acquis. Sous ce rapport, le producteur moldo-valaque est le plus favorisé, sans qu’il semble se douter d’un privilège dont il jouit à titre gratuit. L’excédant des récoltes qu’il peut livrer à l’étranger n’est pas en effet assez important pour influencer d’une manière sensible les prix courants dans les grands centres de consommation. La Roumanie subit nécessairement les fluctuations des principaux marchés de France et d’Angleterre, auxquels elle envoie son contingent, et où se déversent les grains de la Russie, de l’Allemagne septentrionale, de l’Égypte et de l’Amérique du Nord. Le propriétaire doit ainsi s’accommoder des conditions que lui fait le négociant aux lieux d’origine, et celui-ci peut lui offrir un prix d’autant plus élevé que la marchandise se trouve moins grevée par les frais d’expédition. Il n’est pas hors de propos de noter ici que les principautés n’ont pris aucune part aux dépenses qui leur ont assuré un débouché facile sur la mer, et qu’en se décidant à l’entreprise féconde dont les Roumains profitent le plus, les états garants de leurs droits politiques n’ont mis aucun prix à leur libéralité.

L’avantage de l’agriculteur se concilie d’ailleurs avec celui du négociant qui traite avec lui. L’un gagne sans doute plus que l’autre à l’abaissement des taxes diverses que supporte l’instrument de transport, et cette différence s’explique par la concurrence qui s’établit dans les ports d’exportation. Cependant la rivalité dans la demande a ses limites, et il est raisonnable de supposer qu’en général l’acquéreur se réserve une partie de la rémunération qui résulte d’un tarif de navigation réduit. Le commerce proprement dit est intéressé à bien d’autres titres aux innovations successives dues à l’activité des commissaires européens. L’emploi forcé des allèges, de même que l’absence de toute police fluviale, ne lui était pas moins nuisible qu’aux armateurs, car les cargaisons qu’il livrait momentanément à ces embarcations d’emprunt étaient l’objet d’une rapine organisée, et arrivaient ordinairement à l’embouchure diminuées de 7 à 8 pour 100. Le blé confié aux allèges était exposé à d’autres dangers : ou il était mouillé par l’embrun lors de son transbordement en rade, ou il s’échauffait dans le port, tandis que les bâtiments qui devaient le recevoir attendaient en mer pendant des semaines et des mois un temps propice pour le rechargement. Le négociant est aujourd’hui à l’abri de tous ces préjudices par l’effet du contrôle sévère qui préside aux opérations accidentelles d’alléges, comme aussi et surtout par suite de l’augmentation de profondeur, qui permet aux plus grands navires de compléter leur cargaison dans le port même de Soulina.

La perte de temps que le manque d’allégés occasionnait fréquemment à la navigation, qui était pour l’armateur la cause d’un surcroît de frais notable, devenait parfois désastreuse pour le négociant exportateur. Au mois d’août 1855, deux bâtiments furent chargés pour l’Angleterre par une maison de Galatz, et partirent de ce port à cinq jours d’intervalle. Le premier arrivait à destination au mois de novembre suivant, et la vente de sa cargaison produisit un bénéfice de 20,000 francs. Le second fut retenu quatre mois à Soulina et n’atteignit l’Angleterre qu’au mois de juin 1856. Le prix des grains avait baissé, et la marchandise ne put être écoulée qu’avec une perte de 87,000 francs.

Le nombre croissant des bateaux à vapeur de grand échantillon a du reste contribué à la rapidité des opérations commerciales. En 1861, il n’est sorti du fleuve, à part les paquebots périodiques des compagnies postales, que 57 steamers jaugeant 17,324 tonneaux. En 1868, on en comptait déjà 334 d’une capacité totale de 145,687 tonneaux. La portée moyenne de ces bâtiments étant de plus de 400 tonneaux, ils n’auraient pu entrer dans le Danube avant la construction des digues de Soulina. L’on peut ajouter enfin que la facilité avec laquelle les navires prennent aujourd’hui la mer permet à l’expéditeur de disposer plus tôt de la valeur de sa marchandise et de faire ainsi un emploi plus fréquent et plus utile de ses capitaux. Si le profit du négociant n’est pas moins certain que celui du producteur aux pays d’origine, peut-on affirmer que l’armateur participe également aux bienfaits du régime inauguré par la commission européenne ? Il convient de relever ici que, si les navires sont exposés à moins de frais depuis que le secours de l’allège leur est inutile, les conditions de leur affrètement sont devenues relativement moins avantageuses, c’est-à-dire que le nolis a baissé depuis 1861 dans une proportion plus considérable3. Il semblerait résulter de cette comparaison que, loin d’avoir gagné aux améliorations réalisées à l’embouchure, la navigation proprement dite y aurait perdu. Une pareille conclusion ne serait cependant pas justifiée, et l’on n’est point réduit pour la combattre à objecter que les armateurs n’enverraient pas leurs bâtiments dans le Danube, s’ils n’y trouvaient pas leur compte. Déjà les données qui précèdent signalent quelques-unes des réformes qui profitent aussi bien aux armateurs qu’aux négocians exportateurs. Les expéditions ne dépendent plus en général des allèges, elles en sont plus régulières et plus promptes. Indépendamment des charges diverses dont il est ainsi exempt, le navire peut fournir une plus grande somme de travail utile en accomplissant dans l’année de plus fréquentes intercourses. Celui qui l’exploite évalue désormais avec une exactitude suffisante les dépenses de chaque campagne ; il ne se livre plus, comme autrefois, à une entreprise essentiellement aléatoire4. Il lui est permis désormais d’augmenter son tonnage, tout en réduisant ainsi ses frais généraux5. Enfin il trouve le plus souvent un fret pour les voyages d’arrivée, qui s’effectuent ordinairement sur lest, précieuse compensation qu’il doit en grande partie à la commission européenne, dont les travaux ont contribué au développement du commerce et de l’industrie dans les contrées danubiennes. Ici se présente un dernier et important progrès dont l’armateur plus que tout autre doit se féliciter. Les sinistres étaient nombreux et presque toujours inévitables. On l’a dit, à l’époque où la profondeur de l’embouchure dépassait rarement 10 pieds, la plupart des navires qui venaient charger dans les ports de Moldo-Valachie étaient obligés de s’alléger d’une partie et quelquefois de la totalité de leur cargaison pour gagner la mer, et durant le temps nécessaire pour reprendre leur marchandise ils restaient exposés à toutes les éventualités atmosphériques sur une rade complètement ouverte et en vue d’une côte basse située sous le vent. Les tempêtes de la Mer-Noire viennent ordinairement du nord et du nord-est ; elles sont soudaines, et le baromètre de Soulina n’en annonce point l’approche. Elles portent sur une plage qui n’offrait précédemment aucun point accessible, et dans de pareilles circonstances le navire surpris par l’ouragan ne pouvait se relever pour tenir la haute mer ; il était condamné au naufrage, et ses allèges avaient souvent le même sort. Le 6 novembre 1855, 30 bâtiments étaient ancrés devant Soulina avec une soixantaine d’allégés ; un violent coup de. vent les jeta tous à la côte, près de 300 hommes périrent dans ce désastre. Il est à remarquer que l’exportation de la récolte de Moldo-Valachie a lieu particulièrement durant les mois de septembre et d’octobre, qui sont ordinairement orageux. Aujourd’hui Soulina est sans contredit le meilleur port de la côte occidentale de la Mer-Noire ; les naufrages y sont plus rares6, et, grâce aux secours que la commission y a organisés, l’on n’aperçoit plus dans la rade foraine ces carcasses de navires et ces mâts désemparés qui lui donnaient de loin l’aspect sinistre d’un cimetière mouvant.

Cependant la Mer-Noire est toujours inhospitalière, et, quelque assuré qu’il soit d’un nouveau refuge contre ces surprises, le navigateur méditerranéen ne quitte pas sans appréhension les rives tutélaires du détroit de Constantinople. Ne pourrait-on du moins, avant sa traversée, l’avertir des dangers prochains en lui signalant de loin les signes précurseurs des ouragans ? N’a-t-on pas constaté que la terrible tempête du 14 novembre 1854, qui a causé tant de ravages parmi les flottes anglo-françaises, avait mis trois jours pour traverser l’Europe de l’ouest à l’est ? Une station météorologique avait été fondée à Soulina en 1857 ; ne pouvait-elle contribuer à prévenir de pareils accidents en se reliant avec les diverses stations centrales du continent ? Ces questions furent posées au sein de la commission européenne, et après avoir consulté les directeurs des observatoires de Londres, de Paris, de Vienne et de Saint-Pétersbourg, l’on se décidait à provoquer l’organisation, sur les côtes de la Mer-Noire, d’un système de communications télégraphiques analogue à celui qui existe entre les grands ports des principaux états maritimes, et qui a pour but d’annoncer aux navigateurs, deux ou trois jours à l’avance, les résultats probables des variations atmosphériques. Les commissaires ne se sont point dissimulé les difficultés que devait rencontrer dans ces parages lointains l’exécution d’un pareil projet, il appartenait d’ailleurs aux gouvernements intéressés de les résoudre, et il est permis de croire qu’un jour viendra où, grâce à leur sollicitude, le Pont-Euxin, devenu moins redoutable, ne mentira plus à son nom.

IV)
Aux conférences de Vienne de 1855, lorsque les délibérations furent portées sur le second point des préliminaires de paix, le plénipotentiaire d’Autriche suggéra plusieurs dispositions qui devaient, selon lui, assurer d’une manière efficace la liberté de la navigation du Danube. La Russie, nous l’avons dit, était à cette époque son principal objectif, et, comme il lui supposait des vues contraires à l’affranchissement du fleuve, il réclama en faveur de la commission riveraine, dont l’activité devait alors s’exercer sur le delta et sur ses embouchures, les attributions les plus étendues. Cette commission devait agir en syndicat européen. L’emploi de ce terme inusité dans le langage diplomatique avait aux yeux du plénipotentiaire impérial une grande portée, et l’intention qu’il y rattachait n’a point échappé de prime abord à la clairvoyance du prince Gortchakof ; la souveraineté même de son gouvernement était mise en question. Comme conséquence des privilèges qui auraient été concédés à la commission riveraine en sa qualité de syndicat, le delta du Danube devait être neutralisé, et la Russie n’aurait conservé que la juridiction sur ses propres sujets. A défaut de cette importante restriction, les commissaires auraient joui, dans l’acception la plus large, des bénéfices de l’exterritorialité.

Lorsque la Russie abandonna complètement le delta, l’Autriche, dont le but était dépassé, revint d’autant plus facilement sur ses premières exigences que les puissances occidentales, ainsi que nous l’avons mentionné, avaient jugé bon de substituer leur action sur le Bas-Danube à celle des états riverains. Cependant l’expérience prouva bientôt qu’en isolant le delta de tout contact avec la Russie, on n’avait point écarté les obstacles qui en entravaient l’amélioration. Nous ne relaterons point ici les circonstances qui amenèrent peu à peu la majorité des parties contractantes à revendiquer en faveur de leurs commissaires la plupart des immunités qui, dans le principe, devaient garantir leur indépendance vis-à-vis de la Russie.

D’après les actes du congrès de Vienne de 1815, les commissions préposées aux fleuves « conventionnels » se composent exclusivement de mandataires des états riverains. Purement délibératives, elles ont à discuter et à « recommander » les dispositions qu’elles jugent nécessaires dans l’intérêt de la navigation commune. Ces dispositions ne sont obligatoires qu’autant qu’elles ont été ratifiées par tous les gouvernements associés, et ce sont les autorités locales qui poursuivent à l’exécution. Le droit de surveillance générale et de contrôle qui appartient, à la délégation des puissances limitrophes n’a pas ordinairement d’autre sanction que celle qui résulte de la faculté de correspondre avec les différons pouvoirs provinciaux, et de leur adresser des représentations. Cette délégation ne peut promulguer directement ni lois ni ordonnances.

Il n’en est pas ainsi pour la commission danubienne, et c’est là un des premiers traits qui la distinguent des autres commissions fluviales. Formée en majorité d’agents étrangers, elle est à la fois délibérative et exécutive. Comme corps délibérant, il n’est aucune question touchant la marine marchande sur le Bas-Danube dont l’examen lui soit interdit. Elle élabore les règlements de police et de navigation, les tarifs et les plans des ouvrages dont elle reconnaît l’opportunité ; une fois votés, ces projets deviennent obligatoires, et la publication en est faite par la commission elle-même et en son propre nom. Elle s’est adjoint, pour l’assister dans cette tâche spéciale, un secrétaire-général, un ingénieur en chef et plusieurs autres employés dont les gouvernements lui ont laissé le choix, et qu’elle révoque librement. Comme autorité exécutive, les puissances lui ont reconnu une partie des droits d’une administration souveraine, en lui confiant l’application de ses propres règlements, de ses tarifs et de ses plans d’amélioration fluviale. A cet effet, elle a sous ses ordres immédiats un nombreux personnel de différentes spécialités, et notamment 1 inspecteur-général, 4 sous-inspecteurs, 1 capitaine de port et 1 percepteur des taxes de navigation. Ces derniers agents ont un caractère public et prêtent serment entre les mains des commissaires. Des bâtiments de guerre stationnés aux embouchures concourent à l’action commune des délégués européens en contraignant les navires de leur nationalité à l’observation des règlements émanant de la commission. Celle-ci participe, même dans son étroit ressort, aux fonctions des trois pouvoirs qui représentent un état ; non-seulement elle prépare et promulgue des lois qui régissent les marines de toutes les nations, et dont elle surveille et assure elle-même l’exécution, mais elle poursuit encore les infractions commises à ces lois. Elle a en effet, comme tribunal supérieur, le droit d’annuler, de réformer ou de confirmer les sentences prononcées au nom du sultan par l’inspecteur-général du Bas-Danube et par le capitaine du port de Soulina en leur qualité de juges de première instance. Ses arrêts sont définitifs, et la France a même admis le principe qu’ils pourraient être valables en pays étranger.

À certains égards, la commission a quelques-uns des attributs d’un gouvernement autonome. Elle traite parfois sans intermédiaires avec les états voisins. Un arrangement est intervenu entre elle et la Turquie pour régler ses rapports avec les autorités locales. Elle a passé deux conventions télégraphiques avec l’administration roumaine en conférant dans cette circonstance ses pleins pouvoirs à l’un de ses membres, et des négociations directes ont été engagées à Bucharest au sujet de l’application d’un règlement de police dans les eaux moldo-valaques. Elle a ses revenus publics, qui s’élèvent en moyenne à 900,000 francs par année, et dont elle détermine l’emploi par un budget officiellement publié dans chaque état. Elle contracte des emprunts, soit avec des établissements financiers, soit au moyen d’obligations qu’elle émet sur place. Les sommes qu’elle a ainsi successivement réalisées forment un capital d’environ 8 millions de francs. Elle dispose pour ses travaux de terrains de plus de 150,000 mètres de superficie ; les immeubles dont elle est propriétaire, tant à Toultcha qu’à Soulina, peuvent être évalués à 1 million de francs. Elle possède 3 bateaux à vapeur et de nombreux chalands de remorque. Ces bâtimens portent un pavillon spécial reconnu par la plupart des puissances signataires du traité de Paris et notamment par la France. Leurs papiers de bord sont délivrés par la commission. N’étant justiciable d’aucun tribunal local, la commission européenne a recours à l’arbitrage en cas de contestation entre elle et des particuliers. L’article 3 de l’arrangement stipulé avec la Turquie disposait « que les consuls établis sur le Bas-Danube ne pourraient s’immiscer ni dans les affaires qui se rattachent directement à l’exécution des règlements publics émanant de la commission, ni dans les rapports de celle-ci avec ses employés. Des réserves seront faites à cet égard dans les exequatur délivrés par la Sublime-Porte auxdits agents consulaires. » L’on n’a pu toutefois s’entendre sur l’application de cette clause, quoiqu’elle ait été unanimement approuvée.

Toutes ces prérogatives, contraires au droit commun et qui tendent à constituer un véritable état dans l’état, peuvent paraître exorbitantes, si l’on n’en cherche l’origine que dans les énonciations générales du traité de Paris. En se plaçant à ce point de vue étroit, l’on s’étonne sans doute de la transformation qu’a subie la commission déléguée sur le Bas-Danube en 1856 ; mais, si l’on prend en considération les circonstances exceptionnelles où les agents européens ont dû accomplir leur mandat, l’on se convaincra que l’indépendance à laquelle ils ont aspiré dès leur début était légitime et nécessaire. Ils ont d’ailleurs mérité la confiance de leurs commettants, et les privilèges dont ils jouissent depuis plus de douze ans ont essentiellement concouru au succès de leurs travaux.

Le congrès international récemment réuni au Caire a exprimé le vœu que le canal de Suez fût neutralisé. Quelques publicistes sont allés plus loin en réclamant pour la compagnie qui a présidé au percement de l’isthme une autonomie analogue à celle dont jouissait autrefois la compagnie anglaise des Indes ; comme celle-ci, elle aurait son territoire propre, ses finances spéciales et ses lois. Il ne nous appartient pas d’examiner ici la portée pratique de cette idée ; mais, si les circonstances en justifiaient un jour l’adoption, peut-être trouverait-on dans les faits que nous venons de relater quelques précédents dignes d’attention.

Nous ne pouvons terminer cet exposé sans mentionner une dernière et importante disposition à laquelle est subordonné l’entretien des ouvrages comme le développement des réformes administratives qui constituent l’œuvre du congrès de Paris. Il paraît urgent d’écarter les difficultés politiques qui ont empêché depuis 1857 la convocation de la commission riveraine du Danube. La commission européenne, à la veille de se dissoudre, doit d’autant plus se préoccuper de sa succession qu’elle laissera des dettes payables à longues échéances.

Éd. Engelhardt, « La Question des embouchures du Danube, la navigation du fleuve et la commission instituée par le congrès de Paris »  La Revue Des Deux Mondes, T. 88, 1870

Édouard Engelhardt
Diplomate, (C) (★ Rothau, alors département des Vosges, 16. 5. 1828 † Nice 1916).
Fils de Philippe- Hyacinthe Engelhardt, négociant et maire de Rothau puis notaire à Schirmeck, et d’Adelaïde-Joséphine Grauss. Études à la faculté de Droit de Strasbourg. En poste à Mayence, Anvers et Londres (1850-1864), il devint membre de la Commission internationale qui réglementa la navigation sur le Danube. Consul général de France à Belgrade, Serbie, de 1867 à 1874, puis ministre plénipotentiaire de 2e classe. Admis à la retraite après les conférences de Berlin qui établirent les bases du régime applicable au Congo (1885). Palmes académiques. Commandeur de la Légion d’honneur.Auteur de nombreux travaux d’économie politique, entre autres : Du régime conventionnel des fleuves internationaux, 1879 ; La tribu des bateliers de Strasbourg et les collèges de nautes gallo-romains, 1888 ; Histoire du droit fluvial constitutionnel, 1889.
État civil de Rothau ; Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains, 1893, p. 534 ; Jouve ; Dictionnaire biographique des Vosges, Paris, 1897 ; Sitzmann, Dictionnaire de biographie des hommes célèbres de l’Alsace, Rixheim, t. 1, 1909, p. 442.
Sources : Arnold Kienztler,  Fédération des Société d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace, 1986

Bibliographie (sources Bibliothèque Nationale de France) :

Thèse pour la licence,… soutenue… le jeudi 13 décembre 1849 :
Les « Canabenses » et l’origine de Strasbourg (« Argentoratum, Troesmis »), par Éd. Engelhardt
La Tribu des bateliers de Strasbourg et les collèges de nautes gallo : romains, par Éd. Engelhardt
Une chasse à l’aurochs dans les Vosges au IVe siècle, avec description de la campagne de Strasbourg et de la vallée de la Bruche à cette époque, par Éd. Engelhardt
Études sur les embouchures du Danube, par Éd. Engelhardt, Galaţi, 1862
La question des embouchures du Danube, la navigation du fleuve et la commission instituée par le congrès de Paris, Revue des Deux Mondes, tome 88, 1870
Du Régime conventionnel des fleuves internationaux, études et projet de règlement général, précédés d’une introduction historique, par Éd. Engelhardt,… 1879
La Turquie et le Tanzimat, ou Histoire des réformes dans l’Empire ottoman, depuis 1826 jusqu’à nos jours (1882)
Le droit d’intervention et la Turquie, 1880
L’Angleterre et la Russie, à propos de la question arménienne par M. Éd. Engelhardt, 1883
Rapport adressé au ministre des affaires étrangères par M. Ed. Engelhardt, ministre plénipotentiaire délégué à Berlin pour la conférence africaine, 1885
Les protectorats anciens et modernes, 1886
Étude sur la déclaration de la conférence de Berlin, relative aux occupations africaines, suivie d’un projet de déclaration générale sur les occupations en pays sauvages, par M. Éd. Engelhardt, 1887
Histoire du droit fluvial conventionnel, précédée d’une Étude sur le régime de la navigation intérieure aux temps de Rome et au moyen âge, par Éd. Engelhardt, 1889
Troisième mémoire sur la traite maritime, 1894
Les Protectorats romains, étude historique et juridique comparative, par Éd. Engelhardt, 1895
Les Protectorats anciens et modernes, étude historique et juridique, par Éd. Engelhardt, 1896
De l’Animalité et de son droit, par Édouard Engelhardt, 1900
La Question maçédonienne, état actuel, solution, par Édouard Engelhardt, 1906
La Question macédonienne, sphères d’influence, solution…, 1906
L’homme et les bêtes selon les religions, les philosophies, les sciences naturelles et le droit, 1907
Les Portes de fer, étude politique, technique et commerciale., [Signé : Éd. Engelhardt.]
Notes de l’auteur :
1) Ce travail est terminé aujourd’hui.
2) Un navire de 400 tonneaux payait autrefois, pour frais d’allégé, de phare et de pilotage, 3,821 francs. Il n’acquitte plus aujourd’hui en moyenne que 1,605 fr., soit 2,126 francs de moins. Un navire de 400 tonneaux porte à peu près 8,140 hectolitres.
3) Il y a une différence en moins de 1 shilling 1/2 par quarter.
4) Le prix du remorquage sur la barre variait précédemment de 100 à 1,200 francs par navire, et les frais d’allégé de 90 à 1,000 francs par 1,000 kilos de Constantinople.
5) Des bâtiments de 400 tonneaux apparaissaient rarement dans le Danube ; on en voit aujourd’hui de plus de 1,000 tonneaux.
6) Pendant les six années antérieures aux travaux, on a compté 128 naufrages, soit 21 par an. Pendant les huit années subséquentes, il n’y en a eu que 59, soit 8 par an.

Élisée Reclus : le Bas-Danube, le pays des Bulgares et la Roumanie danubienne

Le texte cité appartient à sa Nouvelle Géographie Universelle, deuxième géographie universelle en langue française après celle de Conrad Malte Brun (1775-1826), intitulée Précis de la géographie universelle ou Description de toutes les parties du monde sur un plan nouveau d’après les grandes divisions naturelles du globe, publiée entre 1810 et 1829. L’oeuvre monumentale d’Élysée Reclus, qui comprend 19 volumes, est éditée entre 1875 et 1894. Le projet remonte en fait aux années 1860 et est en partie motivé parce que le géographe a remarqué que le travail de son prédécesseur est dépassé et que les  révisions  lui paraissent manquer d’ampleur et de méthode. D’où le choix de son titre pour l’ensemble de ce cycle : « Nouvelle Géographie universelle : la terre et les hommes« soit l’inscription dans une forme de tradition qu’il s’agit d’actualiser et une attention toute particuliè1re à la dimension humaine. » Le géographe rédige la plus grande partie du texte dans son style inimitable et savoureux. S’il a pour cela, en éminent géographe de terrain au savoir universel, effectué de multiples voyages et observé attentivement de nombreuses régions avec leurs habitants, Élysée Reclus a aussi bénéficié de l’aide d’autres géographes, de cartographes de nationalités russe, suisse, hongroise… dont on retrouve les noms au long des volumes, scientifiques dont un certain nombre proviennent du réseau anarchiste international.1

Élysée Reclus par Nadar, domaine public

Les Balkans, le Despoto-Dagh et le pays des Bulgares (IV)

   « Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa [fleuve bulgaro-turco-grec qui débouche dans la mer Égée], du Strymon [fleuve gréco-turc se jetant dans la mer d’Égée], du Vardar [fleuve gréco-macédonien qui débouche dans la mer Égée], sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d’eau que toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en quantités telles, qu’il pourrait s’en former annuellement un territoire d’au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de profondeur. Cette masse énorme de sables et d’argiles se dépose dans les marais et sur les rivages du delta, et quoiqu’elle se répartisse sur un espace très considérable, cependant le progrès annuel des bouches fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable, comme les Palus-Moeotides1.

Les marins peuvent être rassurés, du moins pour la période que traverse actuellement notre globe, car si l’empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c’est après un laps de six millions d’années seulement que la mer Noire sera comblée ; mais dans une centaine de siècles peut-être l’îlot des Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la terre ferme.

L’île des serpents plus que jamais d’actualité, gravure de 1898

Lorsqu’on aura mesuré l’épaisseur des terrains d’alluvions que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul rigoureux, évaluer la période qui s’est écoulée depuis que le fleuve, abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces parages de la mer Noire.
D’ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent au continent n’est encore qu’à demi émergée ; des lacs, restes d’anciens golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces, des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une sorte de domaine indivis entre le continent et la mer ; seulement quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l’assaut des vagues marines, se redressent ça et là au-dessus de la morne étendue des boues et des roseaux et portent des bois épais de chênes, d’ormes et de hêtres. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités, déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches étaient au nombre de six ; il n’en existe plus que trois aujourd’hui.

Bras de Kilia en 1771 d'après une carte russe anonyme

Bras septentrional de Kilia en 1771, document réalisé par un cartographe anonyme russe

Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta, dont la superficie est d’environ 2,700 kilomètres carrés ; en outre, il possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d’un faible tirant d’eau, osent s’y hasarder. La bouche méridionale, celle de Saint-George ou Chidrillis, est également inabordable. C’est la bouche intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux gros bâtiments de commerce, si l’art de l’ingénieur n’en avait singulièrement amélioré les conditions d’accès. Naguère la profondeur de l’eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois d’avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui conduisent l’eau fluviale jusqu’à la mer profonde, on a pu abaisser de trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce n’est en Écosse, à l’embouchure de la Clyde, l’homme n’a mieux réussi à discipliner à son profit les eaux d’une rivière.

M. Bergue, Sulina, port turc sur un bras du Danube à son embouchure, Le Monde illustré, 1877, domaine public

La Soulina est devenue un des ports de commerce les plus importants de l’Europe et en même temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai que ce grand travail d’utilité publique n’est point dû à la Turquie, mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la partie du Danube située en aval d’Isaktcha une sorte de souveraineté2. C’est un syndicat international ayant son existence politique autonome, sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé au profit de toutes les nations d’Europe.

Galatz (rive gauche), siège de la Commission Européenne du Danube, gravure de 1877

D’autres fugitifs, que la destinée n’a point traités aussi cruellement que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes, des Moscovites  » Vieux-Croyants », qui, vers la fin du siècle dernier, ont dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah [sultan] les recueillit généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la Turquie d’Europe et d’Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du delta danubien ont prospéré : un de leurs établissements, qui borde les rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de « Paradis de Cosaques ». Leur principale industrie est celle de la pêche de l’esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de l’hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le tsar et le sultan, mais ils ont eu d’autant plus à souffrir de la vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie. D’ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes.

Groupe de Vieux Croyants (ou Lipovènes), 1895 : initialement, des fidèles de Filip Pustosviat (1672-1742)

Une colonie de Polonais, quelques villages d’Allemands, situés sur la branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers d’Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l’Europe et de l’Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès ethnologique de la Dobroudja. Mais la différence est grande entre les tribus diverses qui vivent isolées dans l’intérieur de la presqu’île et la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type.
Ce mélange qui se fait aux bouches du Danube entre Grecs et Francs, Anglais et Arméniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut manquer de se faire tôt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de contrées en Europe où les grandes voies internationales soient mieux indiquées qu’en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le Danube lui-même, dont les villes turques riveraines, Viddin [Vidin], Sistova [Svichtov], Roustchouk [Ruse], Silistrie [Silistra], acquièrent de jour en jour une importance plus considérable dans le mouvement européen et qui se continue dans la mer Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de Bourgas, très-important pour l’expédition des céréales.

Sistova (Svichtov, Bulgarie)

Mais cette voie naturelle n’est pas assez courte au gré du commerce ; il a fallu l’abréger par un chemin de fer, qui coupe l’isthme de la Dobroudja, entre Tchernavoda [Cernavoda] et Kustandjé [Constanţa], puis par une voie ferrée plus longue, qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk [Ruse] au port de Varna, en passant à Rasgrad [Razgrad] et près de Choumla [Choumen]. Un autre chemin de fer suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube à la mer Égée par la dépression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les plaines où se sont bâties les villes de Jamboly [Yambol] et d’Andrinople [Edirne]4. Plus à l’ouest, Tirnova [Veliko Tărnovo], l’antique cité des tsars de Bulgarie, Kezanlik [Kazanlak] et Eski-Zagra [Stara Zagora], sont les étapes d’un autre chemin de jonction entre le Danube et le littoral de la Thrace… »

Notes :
1 Ferretti, F., Élisée Reclus. Pour une géographie nouvelle, CTHS, 2014

2 PALUS – MEOTIDE, (Géog. anc.) en latin Palus – Moetis, grand golfe ou mer, entre l’Europe & l’Asie, au nord de la mer Noire, avec laquelle le Palus – Méotide communique par le moyen d’une embouchure appelée anciennement le Bosphore Cimmérien. Les anciens lui ont donné tantôt le nom de lac, tantôt celui de marais.
3 Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires chargés, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales. 125,000,000 fr.
4 aujourd’hui en Turquie

La Roumanie et le Danube

   « Comme la Lombardie, à laquelle tant de traits physiques et sa population même la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin comblé par les débris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu, le Danube, qui développe sa vaste courbe de 850 kilomètres au sud de la plaine valaque, est lui-même une autre mer par la masse de ses eaux et par la facilité qu’il offre à la navigation. Précisément à son entrée dans les campagnes basses, au célèbre défilé de la « Porte de Fer », son lit, profond de 50 mètres, se trouve à 20 mètres au-dessous du niveau de la mer Noire, et la portée moyenne de son courant dépasse celle de tous les fleuves réunis de l’Europe occidentale, du Rhône au Rhin. Pourtant les Romains avaient déjà jeté sur le Danube, immédiatement en aval de la Porte de Fer, un pont considéré à bon droit comme l’une des merveilles du monde.
Poussé, dit-on, par un sentiment de basse envie, l’empereur Hadrien fit démolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan aux générations futures. On n’en voit plus que les culées des deux rives et, lorsque les eaux sont très-basses, les fondements de seize des vingt piles qui soutenaient l’ouvrage ; sur le territoire valaque, une tour romaine, qui a donné son nom à la petite ville de Turnu-Severin, désigne aussi l’endroit où les légions de Rome posaient le pied sur la terre de Dacie.

Vestiges d’une pile du Pont de Trajan, Turnu Severin, Roumanie, photo droits réservés

Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gardé son importance, mais l’industrie moderne n’a pas encore remplacé le pont de Trajan, et tant qu’on n’aura pas commencé la construction du pont-viaduc de Giurgiu ou Giurgevo à Roustchouk, le Danube continuera de rouler librement ses flots de la Porte de Fer à la mer Noire.

Le Danube entre la Valachie roumaine et la Bulgarie, E. Reclus, Nouvelle Géographie Universelle

Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de même que presque tous les fleuves de l’hémisphère septentrional, ne cesse d’appuyer à droite, du côté de la Bulgarie. Il en résulte un contraste remarquable entre les deux rives. Au sud, la berge rongée par le flot s’élève assez brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage, égalisée par le fleuve pendant ses crues, s’étend au loin et se confond avec les campagnes basses. Des marécages, des lacs, des coulées, restes des anciens lits du Danube, s’entremêlent de ce côté en un lacis de fausses rivières entourant un grand nombre d’îles et de bancs à demi noyés. Sur cet espace, où les eaux se sont promenées de ci et delà, on voit même, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivière qui a cessé d’exister en cours indépendant pour emprunter le lit d’un autre fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les terrains bas, que le fleuve a nivelés et délaissés, se trouvent appartenir à la Valachie, dont ils accroissent la zone marécageuse et déserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a pour elle la salubrité du sol, les beaux emplacements commerciaux, et c’est de ce côté qu’ont dû être bâties presque toutes les cités riveraines. On dit que les castors, exterminés dans presque toutes les autres parties de l’Europe, sont encore assez communs dans les terres à demi noyées de la rive valaque. Arrivé à une soixantaine de kilomètres de la mer en ligne droite, le Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s’épanouir en delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire.

Le Bas-Danube contourne la Dobroudja avant de pouvoir rejoindre la mer Noire

C’est à ce détour du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le Pruth, à demi russe par la rive orientale de son cours supérieur, lui apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonflé par ces deux rivières, ne garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomètres environ : il se bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue de former la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La branche méridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-même, coule en entier sur le territoire ottoman : c’est la grande artère de navigation, par sa bouche turque de la Soulina. La maîtresse branche du fleuve est fort importante dans l’histoire actuelle de la Terre, à cause des changements rapides que ses alluvions accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d’Ismaïl, le Danube de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations, des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se réunissent en un seul canal avant de s’étaler en patte d’oie au milieu des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand delta. La côte de ces terres nouvelles, dont le développement extérieur est d’environ vingt kilomètres, s’accroît tous les ans d’une quantité de limon égale à 200 mètres de largeur sur des fonds de dix mètres seulement2. Pourtant, en dépit de la marche rapide des alluvions au débouché de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet endroit beaucoup moins avancée à l’est qu’à la partie méridionale du delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d’origine moderne et que la grande masse des eaux s’épanchait autrefois par les bouches ouvertes plus au sud.

Carte autrichienne du bras de Kilia (Chilia), 1918

En étudiant la carte du delta danubien, on voit que le cordon littoral d’une si parfaite régularité qui forme la ligne de la côte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et moldave, se continue au sud à travers le delta en s’infléchissant légèrement vers l’est. C’est l’ancien rivage, il se relève au-dessus des plaines à demi noyées comme une espèce de digue, que les diverses bouches du fleuve ont dû traverser pour se jeter dans la mer. Les alluvions portées par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont étalées en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le grand bras actuel n’a pu déposer au-devant du rempart qu’un archipel d’îles encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l’histoire du Danube.

2 ) Portée moyenne du Danube d’après Ch. Hartley.
9,200 mètres cubes par seconde.
Portée la plus forte……….. 28,000 mètres cubes par seconde.
Portée moyenne de la bouche de Kilia. 5,800 mètres cubes par seconde.
Portée moyenne de la bouche de Saint-Georges 2,600 mètres cubes par seconde.
Portée moyenne de la bouche de Soulina…. 800 mètres cube par seconde.
Alluvions moyennes du Danube…. 60,000,000 mètres cubes par an.

Tout en gagnant peu à peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement isolé des lacs d’une superficie considérable. Entre la bouche du Dniester et le delta danubien, on remarque sur la côte plusieurs golfes ou « limants » d’une très-faible profondeur, dans lesquels les eaux s’évaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince couche saline. La forme générale de ces nappes d’eau, la nature des terrains qui les entourent, la disposition parallèle des ruisseaux qui s’y jettent, les font ressembler complètement à d’autres lacs que l’on voit plus à l’ouest jusqu’à l’embouchure du Pruth ; seulement ces derniers sont remplis d’eau douce, et le cordon de sable qui les barre à l’entrée les sépare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve étaient autrefois des limans d’eau salée comme les lagunes de la côte; mais à mesure que le Danube a comblé son golfe, ces lacs, graduellement séparés de la mer, se sont vidés de leurs eaux salées et se sont remplis d’eau douce : que le fleuve continue d’empiéter dans la mer, et les nappes salines du littoral, alimentées en amont par des ruisseaux d’eau pure, se transformeront de la même manière.
Immédiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien, l’entrée des plaines valaques était défendue par une ligne de fortifications romaines, connues sous le nom de « mur » ou « val de Trajan », comme les fossés, les murailles et les camps retranchés de la Dobroudja méridionale; le peuple les attribue d’ordinaire au césar, quoiqu’elles aient été élevées beaucoup plus tard par le général Trajan contre les Visigoths. Cette barrière de défense, qui coïncide à peu près avec la frontière politique tracée entre la Bessarabie moldave et la Bessarabie russe, est devenue très-difficile à reconnaître sur une partie notable de son parcours. Il est probable qu’à l’ouest du Pruth elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et la Valachie tout entière ; les traces, encore visibles ça et là, en sont désignées sous le nom de « chemin des Avares ». Entre le Pruth et le Dniester, le mur de Trajan était double ; une deuxième muraille, dont les vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et Bender, couvrait les approches de la vallée danubienne. Ce n’était pas trop, en effet, d’une double ligne de défense pour interdire l’accès d’une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer la cupidité de tous les conquérants ! »

Élisée Reclus, Nouvelle Géographie Universelle, « Géographie de l’Europe, Tome Ier : l’Europe méridionale, (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) », Paris, Librairie Hachette et Cie, 1875.

Sources :
Brun, Christophe, Feretti, Federico, ELISÉE RECLUS, UNE CHRONOLOGIE FAMILIALE 1796- 2014 : Sa vie, ses voyages, ses écrits, ses ascendants, ses collatéraux, les descendants, leurs écrits, sa postérité. 2014, http://hal.archives-ouvertes.fr/. hal-01018828
Clerc, Pascal, Géographies Universelles, © Hypergéo 2004 – GDR Libergéo
www.hypergeo.eu
Ferretti, F., Élisée Reclus. Pour une géographie nouvelle, CTHS, 2014
Reclus, Élisée, Nouvelle Géographie Universelle, « Géographie de l’Europe, Tome Ier : l’Europe méridionale, (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) », Paris, Librairie Hachette et Cie, 1875

Danube-culture, révision novembre 2022, © droits réservés

« Le chêne agenouillé » de la forêt de Caraorman

Cette légende raconte qu’au petit village de pêcheurs de Crișan, à proximité de la forêt au nom singulier de Caraorman (Kara Orman, forêt-Noire en turc), se préparait un magnifique mariage entre la fille de toute beauté d’un Roumain venu travailler dans le delta et un jeune cosaque valeureux réputé pour sa bravoure. Dans toute la région régnaient à cette époque paix et harmonie entre les différentes populations vivant au bord de l’eau. Avant d’offrir son cœur au jeune Cosaque, la jeune fille avait du toutefois refuser les avances d’un Turc entreprenant. Furieux et jaloux d’avoir été éconduit par la jeune file, celui-ci jura qu’il se vengerait de l’affront. Lorsque les hommes du village de Crișan quittèrent leurs habitations pour les préparatifs de la noce, le Turc accompagné de quelques-uns de ses proches pénétra dans la maison de la fiancée et l’enleva. Ils allèrent ensuite se cacher dans la forêt, non loin du puits des chasseurs comme les habitants appellent aujourd’hui cet endroit. Le jeune Cosaque se mit avec ses amis à leur recherche et n’eut aucun de mal à retrouver leur cachette. S’engagea alors une terrible bataille comme on n’en avait jamais vu auparavant dans cette forêt paisible. Les Turcs furent tués l’un après l’autre, la plupart d’entre eux au moment où ils s’agenouillaient à terre et imploraient la pitié de leurs adversaires ainsi que d’Allah. La jeune femme qui avait été enlevée était miraculeusement indemne et put repartir au village avec son fiancé pour convoler en justes noces. À l’endroit même où les Turcs avaient perdu la vie poussa quelques temps après un jeune chêne dont les racines paraissaient s’être nourries du sang des Turcs. La légende raconte que c’est pour cette raison que cet arbre prit cette forme étrange qui lui donna par la suite son surnom de «chêne agenouillé».

Ştefan Vasili Terente (1895 ou 1896-1927), bandit lipovène légendaire du delta du Danube et de la Balta

 Les Lipovènes ou vieux-croyants, suite à leur départ forcé de Russie où leur refus d’adopter les nouveaux rites orthodoxes imposés par le tsar Pierre-le-Grand (1672-1725) et les haut dignitaires de l’église les exposaient à une sévère répression ainsi que d’autres peuples persécutés comme les Haholi (Cosaques des rives de la Volga et du Dniepr), Russes, Nékrasoviens et Biélorusses, se  réfugièrent et s’installèrent, pour une partie d’entre eux, au début du XVIIIe siècle dans les régions du Boudjak et de la Dobrogée. Ces lieux quasiment inhabités, hostiles mais abondants en nourriture se trouvaient alors aux confins de l’Empire ottoman et étaient convoités par l’Empire russe qui y prendra pied durablement par la suite…

Les projets de Catherine II de Russie au détriment de l’Empire ottoman : en rouge l' »Empire néobyzantin » de Constantin de Russie, en bleu le « Royaume de Dacie » de Potemkine, en jaune les compensations pour l’Empire des Habsbourg et en bleu-vert celles offertes à la République de Venise (sources Wikipedia, domaine public)

 Ces populations s’adaptèrent à leur nouvel environnement en pratiquant bien évidemment la pêche, en particulier celle de l’esturgeon et aussi un peu d’agriculture et d’élevage autour de leurs modestes habitations, assurant ainsi pendant longtemps leur quasi autonomie alimentaire. Indépendants par la force des choses, fiers de leurs traditions séculaires, rebelles, pilleurs d’épave quand l’occasion se présentait, prompts et habiles à défier les autorités quelles qu’elles soient et jusqu’à encore récemment par leur connaissance insurpassable des dédales du delta et de la Balta (plaine alluviale avec de nombreuses îles formée par deux bras du Bas-Danube en amont du delta lui-même), grands buveurs devant l’éternel, certains d’entre eux n’hésitèrent pas à mener ouvertement des actions de provocation tels Ştefan Vasili Terente (1895 ou 1896-1927), né dans le village de Carcaliu, Gheorghe Stroe ou Cocoş. 

Pêche à l’esturgeon dans le delta (1939), photo Odette Arnaud

   La journaliste et voyageuse française Odette Arnaud s’intéressa dans les années trente aux Lipovènes et à leurs traditions, en particulier aux étranges coutumes de castration pratiquées par certains d’entre eux, les « Skoptzi », pratiques abandonnées depuis les années trente. Elle séjourne dans le delta du Danube et en Moldavie en 1934 environ sept années après la mort du « roi de la Balta », Ştefan Vasili Terente (1895 ou 1896-1927) contant  à sa manière romanesque dans un chapitre de son livre « Pêcheurs de rêve » le destin tragique de ce brigand légendaire.
   Odette Arnaud a reçu pour l’organisation de son périple dans le delta l’aide du gouvernement roumain et en particulier du scientifique et précurseur de l’écologie en Roumanie, alors directeur  du Muséum d’Histoire Naturelle, Grigore Antipa (1867-1944) qui oeuvra inlassablement pour une gestion durable des ressources du delta. Appliquant les principes de la géonomie à cette région du Danube, il permit notamment à son pays de devenir le second producteur de caviar au monde. L’abandon de la géonomie par les autorités communistes roumaines dans les années 60, provoqua un effondrement des ressources naturelles du delta dont elle ne s’est avec ses populations, jamais remise.
    « Le roi de cette Balta inviolée s’appelait Vasile Stéphan Terente. Il mourut il y a sept ans. Mais sa vie vaut d’être contée. Elle illustre bien la tradition spéciale des bandits d’honneur. Bientôt la parabole s’emparera de ces évènements. Elle apprendra aux petits Lipovans comment ce paladin pour la tendresse de sa dame rossait les hommes, mais fut rossé par Dieu. Caron2 goûte fort dans les roseaux les vérités édifiantes. Or c’en est une assurément que le Seigneur demeure invincible.

Campement dans les roseaux, photo Odette Arnaud

   Je tiens les faits de la bouche même de ceux qui couraient les fourrés au temps du malandrin. Ils vivent encore dans les parages de Carcaliu3. Mais ils vieillissent. L’un deux fut maire de deux cents cases et de plus d’hectares de marécages. Il me reçut à l’ombre de sa canna au milieu du hameau et nous nous assîmes sur des pierres branlantes dans une nuée de moustiques. Une ample provision de « Rakiu4 » d’un beau vert absinthe échauffait ses propos. À voir sa barbiche on imaginait qu’elle était rongée par les rats depuis les nuits d’embuscade. Un poignard glissé dans la botte droite, attestait une témérité passé. Le conteur ne manquait pas de couleur, mais plutôt de logique, et ses compagnons réfrénaient ses digressions avec peine.
   Je traduis son récit tel que je l’ai compris.
Térente était un brave homme — avant que le malheur ne s’abattit sur lui. Il possédait une bonne barque, une forte carrure qui lui permettait de travailler mieux que les voisins, une femme belle et appliquée qui lui donnait quatre garçons. Aussi perdit-il la raison quand la douce petite mourut soudain près de Sfântu-Gheorghe. Dans un laps très bref, ses quatre fils en bas âge se noyèrent….

À l’aube, les femmes voilées quittent les îles et repartent vers le large, photo Odette Arnaud

  Alors il se mit en branle avec sa vodka et ses armes. Cela présageait le pire. Car, n’est-ce pas, le sort qui étrille ainsi un Lipovan risque de lui suggérer d’étriller autrui. Térente adopta cette façon de détourner sa haine. La première fois ce fut sur un ingénieur de l’État porteur de trois cent mille lei, la paie des fonctionnaires du poste de Măçin5. Il le laissait nu, décontenancé, mais indemne. C’était un avertissement. Ses compatriotes n’eurent garde de le négliger. Seuls les étrangers, aux passages inopinés, furent détroussés lestement. Aucun n’y échappait. Alors les militaires décidèrent de faire un tour de son côté. Mais nul ne savait où il se terrait. Car le coquin se déplaçait dans les sables plus vite qu’une équille. Et les Lipovans ne manifestaient pas le moindre désir de le trahir.

À Vâlcov (Vylkovo, Ukraine), les églises pesantes ressemblent à des radeaux flottants, photo Odette Arnaud

   Peu après il parut que le voleur déraillait. Il s’en prenait aux jupons. Il enlevait deux jeunes juives fort riches de Braïla. Huit jours après les jolies personnes à peine décoiffées, regagnaient le domicile de leurs parents. Elles ne tarissaient pas de louanges. «Et si beau, ma chère, et si généreux ! Un vrai galant homme !» Alors maintes demoiselles de la ville se promenèrent en forêt à la recherche d’une rencontre. Le mauvais garnement les dédaigna.
   Hélas son existence se compliquait. Le gaillard eut l’envie de revoir ses parents à Carcaliu. Il y abordait une nuit que des copains montaient la garde. Mais les gendarmes rodaient, et la mort est toujours prête à accueillir un client. Elle reçut le brigadier que tuait Térente dans un éclair. Le meurtrier sautait dans le lagune et de six mois on n’entendit rien. Les petites expéditions de l’autorité se heurtaient encore à la nature et aux bandes qui protégeaient ouvertement le criminel.  Guérilla bruyante et vaine.
   Nul ne sait comment il advint que Térente, à son deuxième retour, tira sur un Lipovan, sans le manquer. Erreur ? Légitime défense ? Peu importe. Les moujiks se révoltèrent. Térente fratricide mourrait. Et, foi de Saint-Nicolas, cela ne trainerait pas. Ils mirent tant d’ardeur à battre la campagne à coups de rames sous la conduite de la police que le scélérat se trouvait promptement ligoté et assez balafré.
   Dans la prison il compta ses fidèles. Il en restait deux.
   Mais ceux-là étaient en veine de sacrifice. Ils frappèrent chez le vieux Térente.
   — Votre fils implore votre pardon. Il jure sur les Saintes Icônes de consacrer sa vie à racheter sa faute. Vendez vodka et vigne pour son évasion et il prendra soin de votre vieillesse.

Même à Valcov, les enfants sont toujours nus et ruisselants, photo Odette Arnaud

   Ainsi Térente regagnait la piste des canards. Il se souciait d’éviter les indiscrétions. Autant dire qu’il n’existait plus, sauf pour ses vieux qu’il nourrissait avec une générosité de pélican.
Cela durait encore au Carême. Mais les cloches de Pâques lui percèrent le tympan. Il souffrit éperdument, dans son grand silence intérieur, de ces explosions de douleur puis d’allégresse. La grande voix de la bête humaine se réveillait. La nuitée Quasimodo achevait ce désordre. Le pope célébrait l’office dans l’église de Carcaliu, sous les guirlandes de papier découpé. Sa jeune épouse négligeait le culte des saints rutilants, et elle préparait au presbytère un festin de poisson. Devant ce vagabond supplicié défilèrent en sarabande les promesses des agapes et celles de la femme. Alors en lui une rage sadique tonna comme un volcan. Elle fut cause qu’il dévasta la maison, puis l’hôtesse.
   Cette horreur détruisait l’ordre souverain. Dieu s’en mêla. Car l’injure atteignait l’un de ses prophètes. Et ce fut le Très-Haut qui fit mourrir Térente par l’intermédiaire d’un fusil quelconque et d’une révolution dans la Balta.
   — Dieu l’a maudit, me répétèrent les judas qui l’avaient livré.
     Je l’ai maudit, achevait son père qui fut le premier à dénoncer son ultime cachette aux régiments mobilisés.
   De Carcaliu à Brăila, dans la mousse torride qui se hérisse de nombreuses forêts, je recueillis bien d’autres détails sur les fortes têtes sauvages. Car l’étuve du Danube me donnait l’envie d’écouter plutôt que de courir… »

Le cimetière dans les roseaux du couvent de Petro-Pavlosk, photo Odette Arnaud

Jancu Stroe
   « C’est un bandit retraité ! Dame ! Il est centenaire. Aujourd’hui il pêche le hareng sur le rivage de Măcin. Là même où il commit ses pires coups. Les gendarmes et les hommes l’oublièrent. Et il faut arroser ses souvenirs d’un bon litre de rakiu — du jaune, à son idée — si l’on entendre autre chose que des grognements d’ours. Sale caractère jusqu’à ce jour ! Mais il a le sens de l’hospitalité. Car il allumait devant moi un grand feu pour chasser les moustiques. Il ne put nous offrir que des troncs de saules pour dossier.
   Son père était Roumain. Sa mère Lipovane. Il tenait d’elle sa secrète ressemblance avec les garçons qui multipliaient les raisons de troubler les retraites des oiseaux.
   Dès l’âge de quinze ans, son sang bouillait à la vue d’une jolie fille. La sempiternelle ardeur de ce pays de phosphore ! Mais que diable ! Un soir de printemps, quand il mit pied à terre, la situation était difficile. Sa Dulcinée lui avouait ses fiançailles avec un autre. Il ne protesta pas, mais peu après il endommageait le promis. Ensuite, il se défilait avec la belle sans souci des cris. Toutefois, au bout d’un temps, il lui parut impossible de la supporter. Alors il la semait, où ça se trouvait, comme un paquet. Mais la délaissée ne se plaignait jamais. Elle soupirait même après lui.
  Quant à Jancu Stroe, il se spécialisait dans les rapts. Chaque frimousse bien tournée avait une chance de lui plaire. Il surgissait entre les eaux d’un canal ou bien au milieu d’une foule. Et il se servait. Sans phrases. parfois un peu brutalement. En avant ! La compagne se sentait toujours l’envie d’affronter le romanesque. Lorsqu’il avait trop présumé de son appétit, et bien ! il ne le dissimulait pas. Il changeait de quartier et de partenaire. Mille et trois ? Peut-être. Mais la préférée ? Ma question l’embarrasse. Les exploits d’amour s’embrouillent dans sa cervelle de mécréant . Mes soupçons se portèrent sur une ronde petite personne qu’il enlevait le jour de ses noces à la barbe du marié, comme elle entrait à l’église. La partie n’était pas gagnée. Il fallut encore fuir devant l’insistance du bafoué qui chambardait toutes les tanières par des battues monstres. Mais je ne puis démêler si Jancu Stroe aimait la femme ou bien la peine qu’elle lui occasionnait. Pour lui aussi — qui sait — le sentiment redoublait dan la persécution.
   Passons sur ses prouesses confondues.
   Mais ne croyez pas que Jancu Stroe hésite quand il évoque Térente. Un Térente boueux et insolent qui mendiait un gîte et lançait son poing dans le ventre de l’hôte qui ne versait pas à boire. Un Térente qui malgré la rossée se comportait en grand seigneur et payait d’un couteau neuf car les lei lui manquaient. Le voici : rouillé depuis longtemps. Nulle part le prestige de cet énergumène ne se ressent mieux qu’entre cette végétation où la nuit quintuple les fantômes, devant ce colosse chenu qui reconnait l’avoir servi humblement maintes fois.  Il est mort. Quelle erreur ! Ses défroques servent d’enseignes à la racaille des hautes herbes et son coeur reste mêlé aux forces du delta !
   À travers les confidences de Jancu Stroe, je perçois une rancoeur. Il déteste un certain Cocosh. Une sorte de petit frère jumeau. C’était un rival — non un maître — mais prêt à la bataille, capable de nuire dans cette course à la tendresse et mal disposé à se laisser distancer. La fâcheuse concurrence durait peu. Des mâles exaspérés expédièrent Cocosh ad patres, une nuit qu’il n’y prenait garde. Mortelle bousculade !
J’eus un aperçu de ce que cela signifie de féroce entêtement.
   Pendant mon séjour, Gherghishan — ni Roumain, ni Lipovan, un sans-patrie — tenait la Balta en amont de Carcaliu.  Il « kidnappait » les pêcheurs. Il ligotait à un arbre sa capture, nue sous le soleil. Quand la rançon tardait, il entaillait la peau et y glissait du sel. Les atrocités se répétaient, car il n’est pas facile de trouver vingt mille lei dans les bauges des Russes. Déjà six marins étaient morts de ses passe-temps.
   Un jour, de bon matin, ce fut une levée de rames. Les gens de l’ouest se joignaient à ceux de l’est. Ils purent ainsi traquer en rang serré. Travail pénible dans un terrain aussi difficile. Parfois un homme glissait à l’eau. Sa place se bouchait aussitôt. Ailleurs une jambe cassait prise dans une racine invisible. Quelqu’un parait le coup. Et cette chasse continuait son bruit de roue de moulin. Le mutisme des révoltés donnait à penser le sort qui attendait l’ennemi s’il se trouvait là. Aucune fuite n’était possible pour lui.  On l’encerclait. Midi sonnait. Mais la canicule ne mordait pas sur ces peaux velues, ni la faim, ni les moustiques qui cependant se faufilaient jusque dans mes bottes. Le même train se soutenait encore jusqu’à la tombée de la nuit. Alors la jacquerie de débanda pour reprendre quelques jours plus tard. Mais Gherghishan courait encore trois mois après.
   Je dois reconnaître que je traversais sans accident, et presque sans m’en apercevoir, une forêt des environs de Tulcea, où, la veille il rançonnait un médecin. Cela ne signifie pas que je doute de l’authenticité de ce Fantomas. Je n’en veux que le témoignage des victimes, les estafilades, l’argent versé, et aussi l’incapacité où je me trouvais de décider mon escorte — des civils pour lors — à m’accompagner au monastère de Nifon, près de son nouveau repère, dans les montagnes de Dobroudja.
Mais cette rocambole m’épargnait toujours… »  

Odette Arnaud, Pêcheurs de rêve, « Bandits d’honneur », Collection « La Vie d’aujourd’hui », Éditions de la Nouvelle Revue Critique (6e édition), Paris 1936
De la même auteure :
La Nouvelle Roumanie…, Collection « La Vie d’aujourd’hui »
Éditions de la Nouvelle Revue critique, Paris, 1938

Bibliographie :
Alexandru, Ionel Ștefan și Alexandru, Milica, Terente – regele bălților, Editura Dunărea, Brăila, 2003
Vlad Nica, Terente, regele bălților, thèse de doctorat
https://ro.wikipedia.org/wiki/Terente

La vie mouvementée de Ştefan Vasili Terente a alimenté de nombreuses légendes, des chansons et une littérature populaire, la publication de romans-feuilletons dans les journaux comme celui de Sylvia Bernescu (1924) et a fait plus récemment l’objet d’un film kitsch et à l’esthétique contestable réalisé en 1995 par le cinéaste roumain Andrei Blaier (1933-2011) « Terente, le roi de la Balta » d’après un scénario du romancier, nouvelliste et dramaturge Fănuș Neagu (1932-2011) auteur d’Histoire de la route de Brăila (1989).

Gavril Pătru dans le rôle de Terente

Synopsis du film : 
Terente, matelot engagé sur un navire militaire, entre en conflit avec ses supérieurs. Pendant un certain temps, il se cache à Braila, soutenu par Lonescu Bazil, un journaliste réputé.
Finalement arrêté, Terente est condamné à la prison, mais parvient à s’échapper avec l’aide du même journaliste, qui a également recruté plusieurs prostituées du célèbre établissement « La Tanti Elvira ».
De retour dans son village natal de Carcaliu, Terente, renié par ses parents, parvient à rassembler une importante somme d’argent grâce à une série d’attaques et à former un groupe d’hommes de main avec lesquels il reprend le bateau pour se venger de ceux qui l’ont trahi. Il reste ensuite un moment en ville pour régler ses comptes  avec un officier pédéraste qui l’avait forcé à avoir des relations sexuelles avec lui.
Pendant tout ce temps, il bénéficie du soutien de Bazil lonescu, dont il ne comprend pas vraiment les raisons de son aide. Ce dernier le suit également dans ses pérégrinations dans les marais que Terente connaît depuis son enfance où il se cache avec sa bande. De là il part pour ses campagnes de pillage contre les riches et les institutions corrompues. Le brigand est accompagné en permanence, entre autres, d’un terroriste soviétique envoyé en mission spéciale en Roumanie, qui a réussi à infiltrer le gang et finit par être démasqué.
Après plusieurs passages à tabac, vols, enlèvements de jeunes filles et orgies qui effraient les habitants de Brăila mais en fascinent aussi certains, créant une aura de légende autour du brigand (une atmosphère copieusement entretenue par le journaliste Bazil qui bénéficie de tous les secrets des opérations de Terente), les autorités entament une campagne de grande envergure pour capturer la bande. Mais leurs efforts échouent lamentablement, dans la Balta dont Terente connaît  tous les recoins. Le plus grand banquier et l’avocat le plus réputé de la ville, dont les filles ont été enlevées ,proposent une récompense élevée pour la capture de Terente et la libération de leurs filles. Les escapades de Trente avec meurtres et démonstrations d’invincibilité, se poursuivent, malgré l’intensification des recherches jusqu’à ce que Terente soit trahi, également pour de l’argent, par l’homme qu’il considérait comme son ami, le journaliste Bazil lonescu. Entouré d’une armée de gendarmes, Terente, attiré dans un piège pour voir son enfant, fruit de son amour pour la seule femme qu’il ait jamais aimée, tombe sous une grêle de balles (Andrei Blaier).

Pour approfondir la question lipovène : 
Frédéric Beaumont, « Les Lipovènes du delta du Danube », Balkanologie [En ligne], Vol. X, n° 1-2 | mai 2008, mis en ligne le 02 avril 2008, consulté le 20 mars 2019. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/394
Olexandre Prygarine, « LES « VIEUX-CROYANTS » (LIPOVANE) DU DELTA DU DANUBE », Presses Universitaires de France | « Ethnologie française » 2004/2 Vol. 34 | pages 259 à 266

Notes :
La partie maritime du delta a été peuplée par l’homme dès le néolithique moyen. La Culture dite « de Hamangia » s’est développée au cinquième millénaire avant notre ère sur la côte ouest de la mer Noire. Son nom provient du site de Baia-Hamangia, découvert en 1952 sur les rives du lac Goloviţa, au sud du delta.
2 Caron ou Charon est dans la mythologie grecque le pilote de la barque des enfers qui,  sur les marais de l’Achéron et contre rétribution, fait traverser les âmes des morts ayant reçu une sépulture.
3 Village du delta situé sur le bras de Mǎçin (Vieux-Danube)
4 Eau-de-vie de fruits très populaire dans les Balkans
5 Petite ville en amont du delta sur le bras danubien (Vieux-Danube) du même nom.

Panaït Istrati (1884-1935), enfant du Danube, écrivain universel

   « Vagabond, débardeur ou contrebandier – peu importe ce qu’il fut. Voici l’essentiel : il a gardé le souvenir des étoiles qui ont veillé sur son sommeil inquiet, il a su démêler dans la poussière des grands chemins, son grain ardent. À travers toute la misère et toute la fatigue, il a porté, intact, un coeur d’homme. »
Joseph Kessel (1898-1979), préface à Oncle Anghel1  

   « Il emmagazine un monde de souvenirs et souvent trompe sa faim en lisant voracement, surtout les maitres russes et les écrivains d’Occident. Il est conteur-né, un conteur d’Orient, qui s’enchante et qui s’émeut de ses propres récits, et si bien s’y laisse prendre qu’une fois l’histoire commencée, nul ne sait, ni lui-même si elle durera une heure ou bien mille et une nuits. Le Danube et ses méandres… Ce génie de conteurs est si irrésistible que dans la lettre écrite à la veille du suicide, deux fois il interrompt ses plaintes désespérées pour narrer deux histoires humoristiques de sa vie passée. Je l’ai décidé à noter une partie de ses récits ; et il s’est engagé dans une oeuvre de longue haleine. »
Romain Rolland (1866-1944)

   Panaït Istrati (1884-1935) est un écrivain roumain de langue française né à Brǎila2 important port du Bas-Danube de la principauté de Valachie puis de la Roumanie, d’une mère blanchisseuse et d’un père contrebandier d’origine grecque. Tuberculeux, celui-ci retourne en Grèce alors que son fils n’a que quelques mois. Après avoir exercé, pour gagner sa vie, les métiers les plus divers dès son adolescence, Panaït Istrati se consacre à l’écriture.
Romancier fécond, conteur extraordinaire, personnage hors du commun à la personnalité intègre et courageuse, il fut surnommé par Romain Rolland qui le fit connaître en France et devint son ami le « Gorki des Balkans ».

P. Istrati, photographe éphémère dans le sud de la France  pour survivre…

Le Danube, les paysages environnants, les habitants, les villages des rives danubiennes roumaines, de l’embouchure (le confluent) de la rivière Siret (726 km) avec le Danube où il passe une partie de son enfance chez sa grand-mère, du Baragan3 ce « champ d’argile et cette plaine d’eau, deux déserts : une solitude immobile et un déluge tourmenté… » (Tudor Arghesi, 1880-1967), du port de Brǎila, tous ces lieux à la forte personnalité  occupent dans plusieurs de ses oeuvres une place considérable, symbole du lien profond de l’écrivain avec l’histoire et la géographie de ces territoires à la fois impitoyables et fascinants.
Chevauchant le XIXe et le XXsiècles de l’Europe au Proche-Orient, son œuvre littéraire appartient à plusieurs genres, du conte au roman historique en passant par l’autobiographie, le témoignage et l’essai qui s’entremêlent dans un même récit sans cesse déployé et toujours fécondé par une évocation saisissante de la nature et par un profond sentiment d’humanité, renouvelant par là même une forme littéraire originale.

Brăila, boulevard I. Cuza, fin XIXe début du XXe siècle, collection Musée Carol Ier, Brăila, droits réservés

La générosité, la passion amoureuse et l’amitié dans sa vie comme dans son œuvre le disputent au tragique de la destinée humaine ainsi qu’au bruit et à la fureur de l’Histoire. Imprégnés de la tradition populaire orale de son pays natal, émaillés de termes et de proverbes roumains, ses contes et ses récits qu’on a souvent rapprochés de ceux des Mille et Une Nuits enrichissent l’épopée qui les a nourrit. Ils brossent le portrait de personnages hauts en couleur dans toutes leurs contradictions dont le plus célèbre d’entre eux, le « Haïdouc », hors-la-loi tour à tour bandit d’honneur, redresseur de torts et révolté contre l’injustice sociale. Et si l’écrivain, amoureux de « la noble déesse, la Littérature » et de « la belle lettre inspirée », renfermait des « millions de vies belles et affreuses » dont il se voulait « le simple écho », l’homme, fils d’un contrebandier grec et d’une blanchisseuse roumaine, ne séparait pas son art de sa vie dans ses rencontres, ses voyages et ses engagements. Il a participé au plus fort de son être à toutes les « pulsations » de l’histoire humaine, sociale et politique du XXe siècle au-delà même de sa disparition prématurée, tant les « ismes » auxquels il s’est confronté nous interrogent encore de nos jours : capitalisme, nationalisme, anarchisme, socialisme, communisme, stalinisme, fascisme et antisémitisme.

Mémorial Panaït Istrati dans le parc municipal de Brǎila, photo © Danube-culture, droits réservés

Sensible à la peine des hommes quelles que soient leurs conditions, fidèle sans illusion à ceux d’en bas, il n’a jamais dérogé au refus de parvenir. Lié au mouvement ouvrier roumain et international, il soutiendra la révolution russe et sera le premier écrivain célèbre à s’être élevé dès 1929 contre le régime stalinien de l’URSS faisant face avec un courage exemplaire à la réprobation de la majorité des intellectuels et des écrivains de gauche et aux plus ignobles calomnies des staliniens.

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Panaït Istrati a habité à Paris au 24 rue du Colisée (VIIIarrondissement) de 1922 à 1930, photo Wikipedia

Notes :
1 Cité par Jacques Baujard dans l’introduction de sa biographie « Panaït Istrati, l’amitié vagabonde », Éditions Transboréale, Paris, 2015, p. 17
2 Principale ville de Munténie et grand port valaque sur le Danube (rive gauche)
3 Région plate et désertique du sud-est de la Roumanie bordée par le Danube. Elle a inspiré de nombreux écrivains parmi lesquels Tudor Arghesi (1880-1967), Jean Bart (1874-1933), Nicolae Iorga (1871-1940), Mihail Sadoveanu (1880-1961), Alexandru Vlahuţa (1858-1918)…
sources
: Bratosin Odile. Le Baragan : espace géographique dans la littérature roumaine. In: Travaux de l’Institut Géographique de Reims, vol. 33-34, n°129-130, 2007. Spatialités de l’Art. pp. 79-94 : www.persee.fr/doc/tigr_0048-7163_2007_num_33_129_1535

Panaït Istrati, chantre du Danube, de son affluent le Siret et du Baragan

   « Dans ce refuge où tout sentait la vie sauvage, j’oubliais dès le lendemain le choléra et l’ail qu’il fallait manger, et le camphre que l’on portait au cou, et le vinaigre pour se frotter le corps. Le bois de saules et son petit monde d’oiseaux me semblaient un coin de paradis ; la vue de mon cher Danube, par nos nuits tièdes et étoilées, nos clairs de lune, répondaient à mon plus grand rêve d’enfance : une vie sous un ciel clément, avec une hutte, une couverture et une marmite sur le feu… tout ce que j’avais lu dans les histoires de brigands… »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Codine »

Le Port de Brăila à l’époque de Panaït Istrati : un univers impitoyable, photo collection Musée Carol Ier, Brăila, droits réservés

 « Habituellement, le port et le Danube (mon Danube !) c’était là ma promenade passionnément aimée du jeudi. En été, le port m’absorbait dans son immense labeur. Il me semblait que toutes ces fourmilières d’êtres et de choses vivaient pour ma jouissance personnelle ; en hiver, c’était la majestueuse inertie, l’universel silence, l’imposante solitude des quais déserts, la blancheur immaculée, et surtout le terrifiant arrêt du fleuve sous son linceul de glace. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Codine »

L’entrée des docks du port de Brăila, photo collection Musée Carol Ier, Brăila, droits réservés

   « Ma lipovanca n’avait pas toujours été si malheureuse. Son mari avait été pêcheur à son compte. Avec l’aîné de ses trois enfants — « un garçon de quinze ans, fort comme un taureau » — il partait tous les soirs à la pêche sur le Danube et rentrait le matin assez tôt, le poisson vendu et l’argent dans sa poche. Ils étaient le père et le fils bien braves : ils ne buvaient pas et confiaient tous leurs sous à la Babouchka. Ce n’était pas beaucoup, mais, un jour moins, un jour plus, ça pouvait aller. Et en effet cela alla passablement bien « jusqu’au jour de l’Ascension de l’année dernière » où cela n’alla plus du tout, car ce « matin maudit », le garçon vint frapper à la fenêtre à deux heures de la nuit, et lorsqu’elle lui ouvrit, il n’eut plus que la force de dire : « Mère ! Il s’est noyé ! » et tomba sur le sol de la chaumière.
La barque avait chaviré à cause des grandes vagues. Le père, lourdement botté, avait tout son possible pour se maintenir à flot pendant que le fils, qui était pieds nus, luttait vaillamment pour lui arracher les « funestes bottes » — seul grand obstacle pour ces nageurs innés — mais, vieux et épuisé, il coula au moment même où une des deux bottes restait dans les mains du garçon. Celui-ci l’entendit crier un instant avant : Petrouchka ! Sauve-toi, et sois bon avec ta mère ! »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Mikhaïl »

   « Il est bien entendu que nous nagions, tous, comme des poissons, enfants du grand Danube que nous étions. Là encore, c’est de la belle histoire, riche en tendres souvenirs, en lumière, espace et cruelle amertume.
Holà ! Vie débordante ! Danube printanier de nos coeurs !
Nous nagions tous. mais nager, c’est peu dire. Quel est le pusillanime garçon de Braïla qui n’ait pas tenté la traversée entre Katagatz et Guétchète ? Et pourtant la belle affaire que cette traversée !
Passer le fleuve — en utilisant les cinq manières de nage connues : celle du chien, celle de la grenouille, la planche, comme les « vaillants » et le « piétinement » —, toucher du pied le limon de l’autre berge et rebondir immédiatement au retour, voilà ce que tout le monde ne pouvait pas faire ! Voilà ce qui était envié par tout le monde et par le petit « tout le monde » plus violemment ! Et voilà pourquoi chaque saison, les bras éloignés et impitoyables du grand Danube enlaçaient de préférence les petits corps de ceux qui qui s’y fiaient passionnément, les corps de ce pauvre petit « tour du monde ».
Il y en avait pour tous les goûts ; des maigriots, des potelés, des blonds, des bruns, des noirauds. Et des yeux grands, et des cils longs, des paupières qui ne devaient plus jamais se rouvrir au soleil, à la lumière, au Danube méchant et aux belles amoureuses qui les attendaient frémissantes à quelque carrefour choisi par le destin indifférent.
Ces corps nourris de polenta et de brûlants désirs, on les tirait du fleuve, parfois encore chauds, quelquefois bleus et déchiquetés par les écrevisses. Une mère au visage labouré par la détresse, une soeur abîmée par son ivrogne d’époux se trouvaient toujours sur la berge pour réchauffer de leurs embrassements le petit cadavre de celui qui avait donné au Danube sa suprême preuve d’amour… »
Panaït Istrati, Nerrantsaoula, 1927

Jean Alexandru Steriadi (1880-1956), bateaux dans le port de Braila, vers 1909, collection du Musée National de peinture de Bucarest

« Au débarcadères des pêcheries, tout était préparé pour une ballade joyeuse dans les saules du Danube. Une lotka [bateau traditionnel du Danube] fluette, appartenant à l’ami de Catherine, regorgeait de friandises, de vins et d’au-de-vie. Minnkou n’était pas encore là et de cette absence Minnka se fit du mauvais sang. Il vint cependant, peu après, tout regaillardi. L’embarcation prit le large, décente. Les femmes s’étaient couchées l’une contre l’autre, couvertes d’un tapis rustique, cependant que les gamins s’amusaient avec l’eau.
Ce n’était pas la seule lotka en fête qui traversait le Danube. Une multitude d’autres barques sillonnaient la vaste étendue du fleuve, certaines emportant même des musiciens. La plupart semblaient voguer à la dérive, heureuses du soleil, de la bonne chaleur où elles s’attardaient comme si elles craignaient de s’engager dans un fourré engourdi par l’hiver.
On tournoyait sur place et on buvait au son des violons et des tsambales [Cymbalum]. Parfois, des chants mélodieux de femmes retentissaient, clairs, dans l’espace, pour de longs moments. On entendait des échanges de souhaits et des apostrophes plaisantes, des rires, des cris apeurés. Notre lotka les écouta, longtemps, silencieuse, puis elle mit le cap sur l’autre rive et disparut comme une anguille.
Avant que le défilé de Korotichka les eût englouties, les deux hommes levèrent la tête pour contempler les innombrables navires, leur forêt de mats et la vaste ceinture éblouissante du Danube. »
Panaït Istrati, Tsatsa-Minka, « Barbat à sa mesure »

   Panaït Istrati consacre le premier chapitre de son roman Tsatsa-Minka à la Balta, un espace de prairies et forêts alluviales situé entre le Seret et son confluent avec le Danube, territoire que l’écrivain appelle du nom populaire « d’embouchure ».

   « L’embouchure », Peu avant que le Sereth n’arrive à l’endroit où il fait don de sa vie au Danube glouton, son lit devient une grande campagne fertile qui s’étend entre Brǎila et Galatz. Pour la traversée en toute sa largeur, ses habitants, qu’on surnomme « ceux de l’Embouchure » ne peuvent mettre moins de deux heures de chariot tellement elle est vaste. Les dimensions inaccoutumées de ce lit, aussi bien que sa générosité, les vieux du pays les expliquent à leur façon. Ils disent que le Sereth avait à l’origine une âme, à l’exemple de nous autres hommes, une âme ambitieuse. Après son départ de Bukovine, ayant en cours de route séduit une belle jeune fille dont il était amoureux, l’orgueilleux Sereth décida de la conduire, par ses propres moyens ,jusqu’à la mer Noire et au-delà, afin de lui montrer des pays où poussent des oranges et des grenades qui sont tout ce qu’il y a de plus beaux sur la terre, mais qui, néanmoins, pâliraient de jalousie devant la splendeur de sa bien-aimée, dont le nom est Bistritsa. »
Tsatsa-Minka, Folio Gallimard, Paris 1998

   « Je t’écris ces lignes pendant que ton gramophone chante « Le Danube est gelé ». Il est bien gelé, mon Danube, gelé pour toujours. Et je me demande si ma vie, riche de rien que des miracles, pourra faire un dernier miracle, dégelant mon Danube au soleil d’un dernier printemps. »
Panaït Istrati, Lettre à un ami de Brǎila, 1935

Brăila_19ème

Brăila au XIXe siècle, photo collection privée

Éditions illustrées d’oeuvres de P. Istrati

Kir Nicolas, Éditions du Sablier, 31 mai 1926, illustré de 13 bois en couleurs plus vignettes par Charles Picart Ledoux, 31 mai 1926
Isaac le tresseur de fils de fer, À Strasbourg chez Joseph Heissler libraire, illustré par Dignimont, mai 1927
Pour avoir aimé la terre, Éditions Denoël et Steele, frontispice de Jean Texier, mai 1930

Tsatsa Minka, Éditions Mornay, illustré par Henri-Paul Boissonnas, 1931, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », n° 81
Les Chardons du Baragan, illustré par Maurice Delavier, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1929, n° 148
Kyra Kyralina, illustré par Ambroise Thébault, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1932, n° 165

Oncle Anghel, illustré par Michel Jacquot, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1933, n° 195
Présentation des Haïdoucs, illustré par Valentin Le Campion, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1934, n° 230
Domnitza de Snagov, illustré par François Quelvée, 1935, Éditions Fayard dans la collection « Le Livre de demain », n° 149
La Maison Thüringer, illustré par Raymond Renefer, 1935, n° 160
Le Bureau de placement, illustré par Jean Lébédeff, 1936, n° 203
Méditerranée, illustré par Jean Lébédeff, 1939

Les oeuvres complètes (?) de Panait Istrati ont été éditées par Gallimard (1977). On ne saurait également que recommander les trois tomes (2005, 2006 et 2015) des oeuvres de l’écrivain roumain publiés par les éditions Phébus sous la direction et présentées par Linda Lê, malheureusement trop tôt décédée.   

Danube-culture adresse ses grands et cordiaux remerciements à l’Association des Amis de Panaït Istrati (France), au Mémorial Panaït Istrati et à Liliana Šerban du Musée Carol Ier de Brăila pour les informations et les documents mis à disposition.

Sources :
Association des amis de Panaït Istrati
www.panait-istrati.com

Mémorial Panaït Istrati de Brǎila
www.muzeulbrailei.ro

BAUJARD, Jacques, Panaït Istrati, L’amitié vagabonde, Éditions Transboréale, Paris, 2015
Une très belle biographie de P. Istrati écrite par un libraire-écrivain inspiré.
Panaït Istrati et Romain Rolland, Correspondance 1919-1935. Édition établie, présentée et annotée par Daniel Lérault et Jean Rière, Gallimard, Paris, 2019
PAHOR, Boris (1913-2022), La porte dorée, Paris, Le Rocher, 2002. Dans son roman, le grand écrivain slovène évoque P. Istrati et la Roumanie.
Panaït Istrati, o flacare vie (Panaït Istrati, une flamme vivante), documentaire (court-métrage d’Alexandru Boiangiu) réalisé à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain. 

Panait Istrati au cinéma :
Plusieurs des romans de Panaït Istrati ont été adapté au cinéma :
Kira Kiralina, Boris Glagolin, (1879-1948), Russie, 1928, 86 mn

Affiche du film Kira Kiralina de Boris Glogolin

Les chardons du Baragan (Ciulinii Baraganului), Louis Daquin, (1908-1980), Roumanie-France, 1957, 116 mn
Codine, Henri Colpi, (1921-2006), Roumanie-France, 1963, 98 mn
Codine si Kira Kiralina, Gyula Maár (1934-2013), Hongrie, 1994, 177 mn
Kyra Kyralina, Dan Pita (1938), Roumanie, 2014, 99 mn
Sources : www.imdb.com 

Un documentaire (en roumain) sur l’histoire multiculturelle de Brǎila, ville natale de P. Istrati
https://youtu.be/52ERTIW iwYk

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour septembre 2022

Le chapeau de Panaït Istrati (Mémorial P. Istrati, Brăila), photo © Danube culture, droits réservés

Le pélican, symbole de la renaissance, oiseau emblématique du delta du Danube

Photo Mihai Baciu, droits réservés

Le pélican blanc (Pelecanus onocrotalus) ou frisé (Pelecanus crispus), habitants familiers du paysage deltaïque danubien, est un oiseau migrateur dont la présence sur notre planète remonte à la fin de l’ère secondaire, il y a une centaine de millions d’années. Il est encore présent sur tous les continents mais en bien moins grand nombre que par le passé.
Le mode de vie de cet oiseau emblématique du grand fleuve européen nous permet de mieux comprendre le sens de sa symbolique.
   Le pélican, dont les ailes peuvent atteindre une envergure de 3m 50 et qui peut peser jusqu’à 13kg, fait aussi partie des plus gros oiseaux de la planète. Il affectionne les zones humides et tranquilles des régions tropicales ou tempérées chaudes où le poisson abonde comme dans le delta du Danube où se regroupent plusieurs colonies de pélicans blancs et, nettement moins nombreuses, de pélicans frisés. On les trouvait autrefois jusqu’en Autriche et sur le Danube hongrois.Le pélican peut se déplacer sur terre, sur l’eau et dans l’air. C’est un oiseau monogame, pacifique et qui aime à vivre en collectivité. Dans une communauté de pélicans, il n’existe pas de dominants ni de dominés à l’exception d’une petite hiérarchie et d’un respect témoigné par les plus jeunes aux plus expérimentés des oiseaux de la communauté au moment de la pêche.
   Mâle et femelle couvent alternativement les œufs pendant une période de 29 à 36 jours et qui donnent naissance de un à trois oisillons, totalement dépourvus de plumes. Les oisillons sont alors nourris par le couple parental qui leur apporte la nourriture sous forme de bouillie régurgitée contenue dans la poche de leur bec que les adultes vident en le pressant contre leur poitrine.
   Un peu plus tard, les jeunes pélicans de la colonie, regroupés sous la surveillance de quelques adultes, vont chercher les morceaux de poissons directement dans le gosier des parents, parfois même jusque dans l’œsophage !
   Le pélican ne dépense pas son énergie inutilement, aussi la pêche n’occupe qu’une petite partie de l’emploi du temps de la colonie. Cet oiseau semble préférer avant tout passer de longues heures à dormir (méditer ?) ou à faire sa toilette et lisser ses plumes au soleil. La longue présence sur la terre de ce magnifique oiseau lui a sans doute permis d’acquérir une forme de sagesse.

Symbolique du pélican

   « Le Pélican est le symbole de l’amour du Prince pour ses peuples ; il est aussi l’emblème de la tendresse maternelle. »
Nicolas Vitton de saint-Allais, Dictionnaire de la Noblesse, 1816

Alfred Hofmann (1879-1958), fontaine des pélicans,  Widholzhof, Simmering, Vienne, 1926, une fontaine qu’on aimerait voir en eau, photo droits réservés

Ce n’est pas un hasard si nous trouvons la présence du pélican chez les Égyptiens qui en font un animal d’ornement se promenant dans les jardins et les palais. Les prêtres l’assimilent au cygne, le pélican étant « la lumière couvant l’œuf du monde ». L’oiseau était également sacré chez les musulmans, une vénération qui puise son origine dans une légende selon laquelle celui-ci était censé avoir participé à la construction de la Kaaba, à la Mecque.
Nombreuses sont les légendes autour du pélican dans l’Antiquité. Elles se répandent dans le monde grec puis romain. Voyant des morceaux sanguinolents de poissons régurgités, certains hommes pensaient que le pélican allait jusqu’à percer sa propre chair pour nourrir ses petits. L’oiseau devient alors le modèle de l’amour parental.
Cette histoire figure dans le Physiologos, bestiaire chrétien écrit en Égypte au IIe siècle ap. J.-C., oeuvre qui influencera tout le Moyen-âge. D’autres légendes apparaissent dans ce bestiaire comme celle qui raconte que les jeunes pélicans, à leur naissance, frappent leur géniteur. En représailles, celui-ci les tue. Ils ressuscitent trois jours plus tard grâce aux gouttes de sang que fait couler sur eux leur mère ce qui lui fait à son tour perdre la vie. 

Gravure de Pélican, issu d’une fresque des ruines de Chan Chan (royaume de Chimor), au Pérou, photo © Ajor933, droits réservés

   Une autre légende raconte que l’ennemi du pélican, le serpent, tue les oisillons avec son venin. L’oiseau s’envole alors au-dessus d’un nuage qu’il inonde de son sang afin que le liquide, tombant avec la pluie sur les jeunes oiseaux, puisse les ressusciter.
Le christianisme fait du pélican le symbole du sacrifice, du martyr et de la résurrection, comparant l’oiseau au Christ se sacrifiant pour la rédemption des pécheurs. Il symbolise également pour les Chrétiens l’amour paternel qui ne recule devant aucun sacrifice. 

Détail de la cathédrale de Metz, photo © zor32, droits réservés

   Eusèbe de Césarée (265-339) et saint Augustin (354-430) le mentionnent au début du IVe siècle. L’oiseau, dorénavant étroitement lié à la symbolique chrétienne, apparaît alors dans de nombreux livres enluminés, sur des chapiteaux et des stalles d’églises et plus tard sur des armoiries.

Église de La Trinité-La Palud à Marseille : stalles avec accoudoirs en bois sculpté en forme de pélicans, photo © Rvalette, droits réservés

« Le Bestiarum du Moyen Âge cite une ancienne chanson enfantine, oubliée depuis, dont le texte est : « Pie pelicane, Jesu domine » (Ô pélican plein de bonté, notre Seigneur Jésus »). Il mentionne aussi la faculté que possède cet oiseau de ne se munir que de la nourriture strictement nécessaire à sa survie. »

Blason de l’université de Cambridge, source Wikipedia

Dante, dans le Paradis de sa Divine Comédie, compare le Christ à l’oiseau, en parlant de saint-Jean qui fut représenté dans la Cène penché sur le sein du Sauveur :
« Voici venir celui qui coucha sur le sein
de notre Pélican : qui, du haut de la croix
avait été choisi pour un office insigne. »

Cette image est reprise au XIXe siècle par Alfred de Musset (1810-1857) dans son poème l’Allégorie du Pélican extrait de son oeuvre Les Nuits :
« Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les séraphins noirs t’ont faite au fond du cœur ;
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L’océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur ;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu.

Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
Ce n’est pas un concert à dilater le cœur ;
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant ;
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang. »

Les alchimistes s’emparent également très tôt de l’image du pélican. Ils se servent de ces oiseaux pour symboliser les parties volatiles de la matière, utilisant celui qu’ils appellent « l’oiseau d’Hermès » pour représenter leur Mercure. Un vase alchimique ou alambic, récipient hermétique muni de deux tubes recourbés reliant le sommet, ressemblant à la silhouette du pélican qui se perce le flanc, porte son nom. Le pélican représente aussi l’œuvre au blanc, les trois oisillons étant respectivement le Sel, le Soufre et le Mercure ou encore l’ image de la « pierre philosophale  » éparpillée dans le plomb liquide, où elle se dissout et se décompose pour le transformer en or.  Le pélican alors symbolise l’aspiration à la purification.
Les Rose-Croix à leur suite utilisent le symbole, qui est repris dans la Franc-maçonnerie pour l’ordre ultime du Rite Français et pour le dix-huitième degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, qui porte le titre de « Souverain Prince Rose-Croix, ou Chevalier de l’Aigle et du Pélican ».
On retrouve cet oiseau accompagné des outils sur des tabliers de maçons correspondant à ces degrés. Il pourrait alors symboliser la consécration au grade de maitre et l’achèvement du parcours initiatique, comme le pélican, victorieux de la mort, pourrait faire renaitre ses enfants vers la lumière de l’initiation.
Robert-Jacques Thibaud, auteur d’une série de dictionnaires sur la signification des mythes des différentes cultures du bassin méditerranéen et de l’Europe occidentale, voit dans le pélican une représentation de « l’œuvre générant puis entretenant sa création ». Selon lui, « le pélican symbolise l’axiome assurant que l’on ne découvre que ce que l’on possède déjà en soi. C’est l’image d’une autre phase de la longue quête spirituelle assimilable au grand-œuvre ».
En héraldique, le pélican est traditionnellement représenté comme un oiseau à bec d’aigle, dans son nid, les ailes déployées au-dessus de ses petits, se perçant la poitrine d’où coulent des gouttes de sang. Il est dénommé « Pélican de piété ». L’oiseau apparaît sur les armoiries de plusieurs familles, institutions, villes, pays, voire même imaginaires comme sur celui de la Syldavie dans Le sceptre d’Ottokar d’Hergé.
Au final, notre oiseau porte en lui les symboles de la mort, de la renaissance, donc des cycles de la vie, de la quête spirituelle tendant vers la lumière.

Eric Baude, © Danube-culture, mis à jour août 2022, droits réservés

Emblème de la Louisiane, source Wikipedia

Sources :
BIEDERMANN, Hans, KNAURS Lexikon der Symbole, Droemersche Verlagsanstalt Th. Knaur Nachfolger, München, 1989
CHEVALIER, Jean, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Robert Laffont/Jupiter,  Paris, 2000
COLIN, Didier, Dictionnaire des symboles des mythes et des légendes, Hachette, Paris 2000
www.oiseaux.net

http://www.larousse.fr/encyclopedie/vie-sauvage/p%C3%A9lican/178178
lieuxsacres.canalblog.com

George Georgescu (1887-1964), chef d’orchestre originaire de Sulina : un destin d’exception

De Sulina à Bucarest
   C’est à Sulina, petite ville au bout du delta du Danube (Km 0) qui a donné son nom à l’un des bras de ce fleuve, que naît un 12 septembre 1887 George Georgescu. Leonte, son père, est le responsable du bureau de la douane. Il a épousé Elena, fille du capitaine du port. Rien ne semble disposer particulièrement leur fils à une destinée de musicien. Rien sauf peut-être la présence dans la maison d’un beau violon de lăutar (joueur de musique traditionnelle) premier prix d’une loterie auquel son père a, par envie de jouer, inscrit George.
   L’enfance du futur chef d’orchestre se passe au rythme des affectations de son père dans les ports danubien de Galaţi et Giurgiu. Le jeune garçon découvre et écoute avec ravissement les fanfares et les orchestre d’harmonie qui distraient à la belle saison les citadins lors de leurs promenades dominicales. Elles jouent un répertoire de musique populaire, inspiré par la mode viennoise et des oeuvres comme la valse déjà célèbre des Flots du Danube (Valurile Dunarii) du compositeur roumain d’origine serbe Iosif Ivanovici (1845-1902).

La première édition chez Gebauer de la valse pour piano Les vagues du Danube de I. Ivanovici

    La passion de la musique va saisir le jeune garçon et ne plus jamais le lâcher. Quand il se retrouve seul chez lui, il réunit bocaux et autres ustensiles pour improviser sur ces instruments de fortune pendant des heures. Ayant retrouvé un jour au-dessus d’une armoire le violon gagné à la loterie, il arrive bientôt à en jouer en le tenant verticalement, coincé entre ses cuisses, à la manière d’un violoncelle. Le jeune homme s’amuse à composer, pendant ses années de lycée à Giurgiu, une valse qui impressionne son professeur de musique. Il lui confie la direction du choeur du lycée et lui permet même d’enseigner à sa place. C’est ainsi que George Georgescu débute officiellement sa carrière de musicien. Au diable les études scolaires ! Il veut apprendre à jouer du violoncelle. Refus obstiné de ses parents qui ne considèrent pas la musique comme un vrai métier. Interdiction de prendre des cours. Qu’à cela ne tienne, il décide de s’enfuir de chez lui et se retrouve à Bucarest. 

De Bucarest à Berlin
   C’est un jeune homme de dix-neuf années, aux cheveux longs et confiant en sa bonne étoile, qui s’inscrit en 1906 au Conservatoire de Bucarest. Trop âgé pour entrer dans la classe de violoncelle, il suit d’abord les cours de celle de contrebasse. Une fois encore George Georgescu surprend ses professeurs par sa capacité à faire chanter son instrument et par son sens inné de la mélodie. Une opportunité va se présenter de remplacer au pied levé le chef titulaire de l’orchestre du Théâtre National et son succès lui permet de se voir confier ce poste.« Gogu », comme on l’appelle familièrement, sait imposer son mode de travail, sa très grande exigence envers les interprètes y compris dans le répertoire d’opérette. Il demande aux chanteurs de connaître leur partition dans le détail et non plus de chanter à l’oreille, approximativement, comme ils en ont l’habitude. « Pour être bien jouée, la musique, fût-elle réputée « facile », demande une très grande rigueur ».
   George Georgescu demeure au plus profond de lui-même d’abord violoncelliste. À 23 ans, le voilà capable d’interpréter toutes les oeuvres majeures du répertoire, les concertos d’A. Dvořák, C. Saint-Saëns… Mais le temps de la reconnaissance à l’étranger n’est pas encore venu. En janvier 1911, le jeune instrumentiste diplômé du Conservatoire de Bucarest monte dans le train à la Gare du Nord à destination de Berlin.

Le violoncelliste Hugo Becker (1864-1941)

   Il commence dans la capitale allemande par faire le siège de la demeure d’Hugo Becker (1864-1941), l’un des plus extraordinaires violoncellistes de cette époque et professeur à la Hochschule der Kunste (École Supérieure des Arts). Le maître est assailli de demandes venues des quatre coins du monde. Il refuse un grand nombre de visites. Le jeune musicien roumain qui n’est pas du genre à se décourager parvient à se faire auditionner. Il joue le solo du concerto pour violoncelle de Camille Saint-Saëns. H. Becker émet des réserves à l’égard de son jeu. Sa technique, son phrasé, laissent encore à désirer. Tout cela va demander un énorme travail. Par ailleurs il lui faudra renoncer également à ses cheveux longs, car, selon Becker, ils « nuisent au son du violoncelle » ! Becker discerne malgré tout dans « Gogu » un artiste hors du commun. Non seulement le jeune violoncelliste se montre passionné, mais il a toutes les qualités pour servir celle-ci. Il est donc admis dans le cercle très fermé des disciples du virtuose berlinois. Bien des années plus tard, G. Georgescu confiera : « Tout ce que je sais, je l’ai appris grâce à Hugo Becker ». La réputation du jeune musicien grandit. Il rencontre et se lie d’amitié avec George Szell (1897-1970), lui aussi futur chef d’orchestre, fait la connaissance du ténor italien Enrico Caruso (1873-1921) et de Richard Strauss (1864-1949). Becker ne tarit pas d’éloges pour son protégé, à tel point qu’il lui propose de le remplacer au sein du célèbre Quatuor Marteau, un quatuor fondé par Henri Marteau (1874-1934 ), violoniste né à Reims d’un père français et d’une mère allemande, ancienne élève de Clara Schumann (1819-1896). H. Marteau est ouvert aux musiques de tous les horizons contrairement à de nombreux musiciens de son époque. En grand défenseur de la musique contemporaine française, il donne la première audition du Concerto pour violon de Jules Massenet (1842-1912) et se rend outre-Atlantique pour jouer le Concerto romantique de Benjamin Godard (1849-1895). Parcourant toute l’Europe son nom est à l’affiche d’un concert à Bucarest en 1897.
   G. Georgescu réalise ses premières tournées internationales comme violoncelliste de ce quatuor et découvre des publics de différentes traditions culturelles. Henri Marteau invite son jeune collaborateur dans sa villa musicale de Lichtenberg où il s’installe pour pouvoir voyager plus facilement. G. Georgescu fait la connaissance du compositeur bulgare Pancho Vladigherov (1899-1978) qui rendra à plusieurs reprises hommage dans ses oeuvres aux musiques roumaines. Mais le déclenchement de la première guerre mondiale interrompt brutalement les activités du quatuor Marteau.
   G. Georgescu doit reprendre son métier de violoncelliste. L’année 1916 va bouleverser définitivement sa carrière professionnelle. Alors qu’il monte dans un train pour aller donner un récital, la portière du wagon se referme sur l’une de ses mains. La douleur n’est pas très vive mais elle l’oblige dans l’immédiat à annuler tous ses engagements. Les médecins ne se montrent guère rassurants. La perte de sensibilité pourrait le contraindre à abandonner le violoncelle. Par ailleurs l’entrée en guerre de la Roumanie fait de lui un espion aux yeux des autorités allemandes et il est incarcéré dans une prison berlinoise. Les milieux artistiques locaux interviennent et font libérer le musicien, qui doit malgré tout se présenter deux fois par jour à la police. Sa main le fait toujours souffrir. Combien de temps pourra-t-il encore jouer ?
   La mésaventure de G. Georgescu est arrivée aux oreilles du chef austro-hongrois Arthur Nikisch (1855-1922). Pour celui-ci, G. Georgescu a toutes les qualités pour devenir un chef d’orchestre hors du commun. Il s’en est déjà ouvert à Richard Strauss et a eu l’occasion d’en juger par lui-même. Sa décision est prise : G. Georgescu sera son disciple. A. Nikisch lui confie, dès ses débuts, la Philharmonie de Berlin. En 1918, année symbolique pour la nation roumaine qui récupère la Transylvanie, un jeune musicien originaire du delta du Danube, pratiquement inconnu dans son propre pays, obtient un immense succès à la tête de cet orchestre légendaire. Le programme de son premier concert est constitué d’oeuvres d’E. Grieg (1843-1907), P. I. Tchaïkovski (1840-1893) et R. Strauss. Quelques mois plus tard, Georgescu accompagne avec la même formation un jeune pianiste chilien encore méconnu, Claudio Arrau (1903-1991), dont c’est la toute première apparition en public.

Arthur Nikisch (1855-1922), peinture de Robert Sterl (1910)

Retour en Roumanie
   G. Georgescu revient dans son pays natal le 4 janvier 1920. Il s’apprête à diriger la Philharmonie de Bucarest. Personne n’imagine alors que c’est le début d’une longue relation intime et passionnée entre cet orchestre et son chef. La Philharmonie de Bucarest  a été fondée en 1868. Ses deux prédécesseurs à la tête de cet orchestre, Ioan Andrei Wachman (1807-1863) et Grigoraș IonicăDinicu (1889-1949) ont essayé de donner à la Roumanie la formation symphonique qu’elle mérite. Mais si le pays a d’excellents musiciens et des chorales remarquables, il ne possède pas encore de formation orchestrale expérimentée dans le grand répertoire classique.
   La famille royale assiste au concert d’inauguration de la saison dirigé par G. Georgescu. Le roi Ferdinand Ier de Roumanie (1865-1927) et la reine Maria (1875-1938), esthètes et mélomanes avertis, pressentent que le jeune chef a l’autorité nécessaire pour mettre en place une formation symphonique de haut niveau. Le roi décide de lui faire confiance et lui confie la mission de recruter à l’étranger des instrumentistes prestigieux qui pourront l’aider à faire de la Philharmonie de Bucarest une référence internationale. G. Georgescu se rend à Vienne pour auditionner des instrumentistes. Son but est non seulement d’évaluer les qualités artistiques de ses futurs musiciens, mais aussi de prendre en compte leur aptitude à répondre à ses exigences. Parmi les instrumentistes qu’il remarque et persuade de le rejoindre à Bucarest, se trouve Iosif Prunner (1886-1969), premier contrebassiste des Concerts Colonne, l’un des meilleurs orchestres de l’époque.

Le roi Ferdinand Ier de Roumanie (1865-1927)

   L’effectif de la Philharmonie roumaine atteint rapidement une centaine de musiciens. Année après année, concert après concert, G. Georgescu construit patiemment, avec une totale abnégation, la personnalité de son orchestre. Il attache une très grande importance aux répétitions, se préoccupe de chaque pupitre, de chaque musicien, se souvenant des conseils de ses maîtres, de la fameuse nuance pianissimo d’Arthur Nikisch qu’il s’emploie à faire maîtriser parfaitement par ses instrumentistes. Le niveau de qualité atteint peu à peu par l’orchestre lui permet maintenant d’inviter des chefs étrangers. Richard Strauss, Bruno Walter (1876-1962), Felix Weingartner (1863-1942), Oskar Nedbal (1874-1930), Gabriel Pierné (1863-1937) et Vincent d’Indy (1851-1931) viennent diriger dans la capitale roumaine. Tous sont unanimement impressionnés par l’excellence des musiciens de la Philharmonie de Bucarest. G. Georgescu ne restreint pas ses activités à la musique symphonique. Il dirige la 9ème Symphonie  de Beethoven avec le concours de la société chorale Carmen. L’année suivante, il prend la direction de l’Opéra se révélant également un chef lyrique d’exception. Il dirige à la fois des opéras comme ceux de Wagner et des  oeuvres du XXe siècle (Salomé de Richard Strauss). Il assure la direction de l’Opéra de Bucarest de 1922 à 1926 puis pendant toute la décennie des années 1930. G. Georgescu donne souvent en création des pièces de musique contemporaine roumaine, s’investit pleinement dans son rôle pédagogique, offre des séances gratuites pour les étudiants tout en fréquentant assidûment les milieux artistiques de la capitale. Avec ses amis du cercle « Tambalagii » (« Les joueurs de cymbalum »), il participe, dans la maison de Constantin Brǎiolu, l’infatigable collecteur de musique traditionnelle, à des soirées mémorables qui ne s’achèvent que le lendemain à l’aube. 

Une reconnaissance internationale
   La réputation de G.  Georgescu a désormais largement franchi les frontières. La France l’accueille en 1921 pour une série de concerts qui sont encensés par la critique parisienne. Il revient en 1926, rencontre Igor Stravinsky (1882-1971) puis une nouvelle fois en 1929. À cette occasion il doit remplacer au pied levé Willem Mengelberg (1871-1951). « Gogu » dirige également à Vienne des oeuvres de Richard Strauss, suscitant de nouvelles critiques dithyrambiques de la part du féroce chroniqueur Julius Korngold (1860-1945). Pablo Casals (1876-1973) l’invite à Barcelone, où le chef roumain est honoré par l’Union Musicale Espagnole de la capitale catalane.
   Pour la première tournée de l’orchestre à l’étranger, en 1922, les musiciens jouent à Constantinople puis à Athènes. Un voyage depuis le port Constanţa en forme de véritable expédition sur un navire au long cours !  C’est le premier grand voyage de l’orchestre pour de nombreux musiciens. Au-delà de l’aspect artistique et du très bon accueil des mélomanes turcs et grecs, le chef sait combien une telle tournée peut renforcer la cohésion de sa formation, favoriser l’émergence d’une culture commune et la développer. Tous les musiciens qui participent à cette tournée se souviendront longtemps de cette première tournée en Méditerranée orientale.
   G. Georgescu doit solliciter, après plusieurs saisons éprouvantes avec la Philharmonie et l’Opéra de Bucarest, un temps de repos au début de 1926. Il s’installe à Paris, dirigeant à l’occasion l’orchestre Colonne. Quand il apprend que la reine Maria de Roumanie, en route pour les Etats-Unis, doit passer par la capitale française, il se décide d’aller à sa rencontre pour lui rendre hommage. La souveraine apprécie son geste élégant. « Mais pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous en Amérique ? » demande-t-elle soudain au musicien. Ce dernier, pris au dépourvu, hésite : il n’en a pas les moyens, il n’a rien prévu, et que ferait-il là-bas ? La souveraine insiste. Et le chef d’orchestre roumain se retrouve embarqué sur un transatlantique à destination de New-York en compagnie de la reine de Roumanie. Aucun engagement, aucun contact artistique ne l’attend outre-atlantique. Mais le destin lui sera une nouvelle fois favorable.
   Lors d’une représentation au Carnegie Hall à laquelle il assiste, il fait la connaissance d’Arthur Judson (1881-1975), agent artistique d’Arturo Toscanini (1867-1957). Lorsque, quelques jours plus tard, Toscanini éprouve une vive douleur au bras et doit renoncer à diriger la fin de la saison musicale de l’année 1926 à New York, Judson pense aussitôt à G. Georgescu. Auparavant il demande malgré tout conseil à Richard Strauss : ce Roumain inconnu aux États-Unis a-t-il les épaules assez solides pour remplacer « Il Maestro » ? R. Strauss répond sans hésiter que Georges Georgescu saura relever ce défi, qu’il n’en a aucun doute. Quant à l‘intéressé, il hésite. Le public américain est un des publics les plus exigeants au monde, la concurrence est sévère et de très haut niveau. Des chefs actifs aux Etats-Unis comme Pierre Monteux (1875-1954), Willem Mengelberg ou Léopold Stokovski (1882-1977) jouissent d’une immense estime. Mais G. Georgescu va s’avérer encore une fois l’homme de la situation. Il finit par accepter et dirige, dès décembre 1926, l’Orchestre philharmonique de New York. Le programme est composé d’oeuvres de B. Smetana, F. Schubert et R. Strauss à qui le musicien roumain doit tant. La presse ne tarit pas d’éloge à l’issue du concert. Voici un nouveau chef d’orchestre européen qui dorénavant comptera pour tous les mélomanes du Nouveau Monde. Dans l’orchestre américain joue un certain Jenö Blau (1899-1985), un musicien originaire de Hongrie qui, remarqué à son tour par Judson pour palier à une nouvelle défection de Toscanini, deviendra connu sous le nom d’Eugene Ormandy et prendra plus tard la direction de l’Orchestre de Philadelphie. En 1958, E. Ormandy et son orchestre seront l’hôte de la capitale roumaine.
    Le séjour américain de G. Georgescu dure plusieurs mois et se révèle être un succès phénoménal même quand il assure au pied levé une représentation de La Bohême de Puccini. Lorsqu’il prend le navire qui le ramène sur le vieux continent, il se retrouve en compagnie de Toscanini et de sa fille Vanda. Le vieux chef italien, lui aussi autrefois violoncelliste talentueux, a admis G. Georgescu dans le cercle restreint des artistes qu’il tolère à ses côtés. Un geste très significatif de la part de cette personnalité sans concession. Toscanini, s’il ne dirigea pratiquement pas de musique roumaine, rendra néanmoins hommage à un autre immense chef et compatriote de G. Georgescu, Ionel Perlea (1900-1970).
   G. Georgescu fait désormais partie, au retour de son séjour triomphal, des plus grands chefs d’orchestre de son temps. On admire ses interprétations de Beethoven, de Brahms, de R. Strauss, très rigoureuses et pourtant toujours si naturelles à l’écoute. Son nom est à l’affiche des saisons de nombreux orchestres européens. Malgré tout, il n’oublie pas son pays. Les dix années à la tête de sa Philharmonie de Bucarest sont célébrées par un concert de mille exécutants ! Il se marie en 1933 avec Florica Oroveanu (1913-2008) dite Tutu. En dépit d’une différence d’âge importante, le couple restera uni à travers les épreuves et sa femme veillera toujours à ranimer le souvenir de l’immense artiste que fut son époux. Deux de ses livres, consacrés à ses mémoires musicales, parsemées d’anecdotes précieuses et spirituelles, ont servis de base à cet article.
   Georgescu poursuit son action pédagogique en organisant des festivals thématiques consacrés à des écoles nationales, met au point une nouvelle tournée en Méditerranée orientale. L’orchestre et son chef sont devenus une référence. Pablo Casals, le « plus grand des violoncellistes » selon G. Georgescu, rejoint la capitale roumaine pour donner plusieurs concerts mémorables, dont un au côté du violoniste et compositeur George Enescu (1881-1955) dans le Double Concerto pour violon et violoncelle de Brahms.
   Un séjour de G. Georgescu en Italie revêt une importance particulière. Il dirige à Rome l’opéra de Moussorgski (1839-1881) Boris Godounov, alors récemment redécouvert. Le chef roumain dirige aussi un poème symphonique intitulé Juventus de Victor de Sabata  (1892-1967). On pourrait s’interroger aujourd’hui, au cas où l’on ignorerait que cette même pièce symphonique, apologie de la jeunesse exaltée, fut aussi âprement défendue par Arturo Toscanini, sur la signification de diriger une telle oeuvre dans un pays aux mains de Mussolini.
   À la fin de la décennie 1930, G. Georgescu découvre dans son compatriote Constantin Silvestri l’un des jeunes chefs d’orchestre les plus prometteurs. L’avenir lui donnera raison mais l’Europe est alors déjà au bord du gouffre. La Philharmonie de Varsovie lui propose le poste de chef titulaire. Les musiciens polonais ne pouvaient imaginer à ce moment là que quelques mois plus tard, leur gouvernement en exil, pourchassé par les Nazis, trouverait refuge dans la capitale roumaine.
   Quand la seconde guerre mondiale éclate, la Roumanie s’engage, sous la férule du conducator Ion Antonescu (1882-1946), aux côtés des puissances de l’Axe. Très mauvais choix ! G. Georgescu et son orchestre sont réquisitionnés pour une tournée dans une Europe dominée par les Nazis. Le jeune Dinu Lipatti (1917-1950), pianiste d’exception, filleul de G. Enesco et fils spirituel de G. Georgescu, joue avec eux. Pendant que le monde s’embrase, un autre pianiste roumain, encore adolescent, Valentin Gheorghiu, né en 1928 à Galaţi, commence à s’affirmer comme un véritable génie du piano. Les critiques musicaux sont une nouvelle fois dithyrambiques. Un chroniqueur allemand compare avantageusement G. Georgescu au chef d’orchestre néerlandais W. Mengelberg. Bien qu’il faille naturellement être de la plus grande vigilance envers la sincérité de ces critiques, volontiers inféodés à la propagande, un enregistrement nous permet toutefois de constater le niveau d’interprétation atteint par les musiciens roumains. En effet, la Roumanie, de nouveau écartelée au profit de ses voisins hongrois (qui récupèrent une partie de la Transylvanie) et bulgare (annexion du « quadrilatère » de la Dobroudja méridionale), voit l’armée allemande déferler sur son territoire dès 1940, officiellement, à la demande de I. Antonescu qui réclame une protection du grand frère allemand. En vérité, cette invasion a pour but de mettre la main sur les ressources naturelles de la Roumanie dont les exploitations pétrolières de Ploiești et  de préparer l’invasion de l’URSS. Les différentes techniques novatrices utilisées par les Nazis à cette occasion, avec les nouveaux magnétophones à bandes, permettent d’enregistrer la Philharmonie de Bucarest en 1942. Il s’agit de la première Symphonie et des deux Rhasodies de G. Enesco. L’écoute de cet enregistrement permet d’apprécier l’engagement physique des musiciens, le lyrisme inouï du mouvement lent de la symphonie. Le niveau d’interprétation atteint à cette époque par l’orchestre sous la direction de George Georgescu ne sera plus jamais surpassé dans l’histoire de cette formation. La première Symphonie de G. Enesco est une oeuvre d’une grande difficulté qui n’admet aucune imperfection, une œuvre littéralement héroïque, sans doute moins accessible que ses deux célèbres Rhapsodies.

Georges Enesco en 1930

Mise à l’écart  puis réhabilitation
   La Roumanie rejoint à la fin de la guerre  le camp des Alliés. Le pays, libéré des nazis mais tombe rapidement sous domination communiste. Les collaborateurs sont, comme ailleurs, pourchassés. Pendant trois ans, G. Georgescu est mis à l’écart. G. Enesco prend sa défense. Le chef d’orchestre est accusé de complaisance envers l’ancien régime fasciste et mis en retraite de la vie musicale. La Philharmonie de Bucarest est confiée à Constantin Silvestri qui succède à George Cocea et Emanoil Ciomac (1890-1962). G. Georgescu revient en 1947, à la tête de l’Orchestre de la radio roumaine. Il dirige aussi la Philharmonie moldave de Iaşi et répond favorablement des invitations pour se produire à l’étranger (Prague, Kiev…). Les années de mise à l’écart n’ont pas réussi à effacer son souvenir. Il est invité officiellement, le 11 décembre 1953, à reprendre la direction de la Philharmonie de Bucarest. De son côté, C. Silvestri est nommé à la fois à l’Opéra et à l’Orchestre de la radio. Le prestige de G. Georgescu est resté si intense que le pouvoir communiste ne pouvait que restituer au chef d’orchestre le poste qu’il avait occupé pendant 24 années. Mais G. Georgescu va vers ses 70 ans et certains craignent que son retour ne soit qu’éphémère. L’avenir allait leur donner tort.
   Dix années sans direction de G. Georgescu ont laissé des traces dans la formation de Bucarest. L’orchestre n’est plus le même, son niveau a baissé. G. Georgescu doit une nouvelle fois, reconstruire, mois après mois, concert après concert, une formation qui retrouve avec difficulté le niveau qu’elle avait atteint à la fin des années 30. Il n’est évidemment plus question de se rendre à Vienne pour recruter des musiciens d’élite, rideau de fer oblige. En mai 1955, la mort en France de G. Enesco, scandaleusement oublié des cercles musicaux de l’après guerre, définitivement exilé de sa terre natale, bouleverse le monde musical roumain. G. Georgescu et son orchestre n’oublient pas leur dette envers le grand de leurs musiciens et compositeurs. L’orchestre de Bucarest prend le nom de « Philharmonie George Enesco ».
Les efforts s’avèrent payants. Les tournées internationales recommencent. À Prague, Evguenii Mravinski (1903-1988), chef historique de la Philharmonie de Leningrad, reconnaît en G. Georgescu l’un des plus grands interprètes de Beethoven et de Tchaïkovski. En octobre 1956, les mélomanes du Festival d’automne de Varsovie, dédié à la musique contemporaine, acclament pendant 25 minutes les musiciens roumains. L’année suivante, G. Georgescu est enfin autorisé à traverser le rideau de fer. Il est membre du Concours international de piano Long-Thibaut de Paris et il peut se rendre sur la tombe de G. Enesco au cimetière du Père-Lachaise.
   Cette même année 1957, la Philharmonie George Enescu joue à Belgrade. G. Georgescu a demandé à un jeune violoniste timide, du nom de Ion Voicu (1923-1997) d’être le soliste de la tournée. Le public yougoslave est subjugué et Ion Voicu doit jouer un premier bis, un second, encore un autre… Rien n’y fait, le public yougoslave, debout et applaudissant à tout rompre, refuse de quitter la salle, même quand celle-ci est plongée dans l’obscurité. L’intervention des pompiers, lance d’incendie en main et menaçant de noyer la salle, sera nécessaire pour évacuer les auditeurs conquis par le jeu ensorcelant de ce violoniste à l’allure gauche. Bien des années plus tard, Ion Voicu sera à son tour nommé à la tête de la Philharmonie George Enescu.
   L’Italie et la Grèce réclament Georgescu mais une nouvelle tournée, cette fois-ci dans le Grand Nord, attend les musiciens. L’URSS, la Finlande puis la Suède accueillent l’orchestre par un temps polaire. Les mélomanes suédois plébiscitent la qualité des interprètes, étonnés de découvrir des musiciens d’exception. Il manque en effet à la Philharmonie George Enescu un élément essentiel, les enregistrements qui auraient pu permettre d’attirer l’attention de l’étranger sur ce chef et son orchestre.
   Invité à  Moscou, G. Georgescu participe comme membre du jury à la première édition du concours international Tchaikovsky qui récompense le pianiste américain Van Cliburn (1934-2013). L’enthousiasme des retrouvailles avec le milieu musical de la capital russe est si grand qu’un concert exceptionnel est improvisé, avec le concours de son vieux complice, le pianiste S. Richter (1915-1997).

Le Festival Enesco
   Georgescu s’engage tout entier dans la création à Bucarest d’un grand festival dédié à la mémoire de Georges Enesco. Le Festival Enesco sera une manifestation d’envergure internationale, à la fois série de concerts et concours de violon. Pour la première édition, en 1958, il réunit Yehudi Menuhin (1916-1999) et David Oistrakh (1908-1974) dans le Double Concerto de Jean-Sébastien Bach. L’unique opéra de G. Enesco, Oedipe, est dirigé par Constantin Silvestri. Cette tradition de donner Oedipe continue de nos jours à chaque édition du festival.
   Le succès du festival n’altère en rien sa volonté de voyager. Il dirige en Tchécoslovaquie, où son art subjugue ses confrères Václav Smetáček (1906-1986) et Georges Sebastian (1903-1989), en Hongrie où il dirige pour la première fois son orchestre devant le compositeur  Zoltán Kodaly (1882-1967) admiratif. Après de nouveaux engagements en Pologne et en France, G. Georgescu est invité aux États-Unis. Il ne s’agit plus d’un voyage improvisé comme auparavant mais d’une invitation officielle à diriger les grandes formations américaines. Les cercles musicaux américains considèrent G. Georgescu comme l’un des derniers héritiers de la grande tradition européenne de la direction d’orchestre. Parmi les oeuvres roumaines qu’il interprète, quelques miniatures symphoniques, véritables bijoux orchestraux du regretté Theodor Rogalski (1901-1954). G. Georgescu assiste pendant son séjour à New York à une représentation de West Side Story de L. Bernstein (1918-1990).
   Il rentre épuisé en Europe et connaît des problèmes de santé. Electrecord, la maison de disques roumaine, s’intéresse enfin à lui et lui propose d’enregistrer l’intégrale des neuf symphonies de Beethoven. Une proposition qui arrive tardivement pour un orchestre qui n’a plus le panache d’avant-guerre et pour un chef épuisé par les sollicitations venues des quatre coins du monde. À Milan, où il retrouve Wally, la fille de Toscanini, on lui présente le représentant de la firme de disque américaine RCA. Ce dernier lui offre un contrat d’enregistrement pour la saison 1963-64. Cette série de disques ne verra malheureusement jamais le jour. Au cours d’une tournée en Allemagne de l’Est, G. Georgescu a une nouvelle attaque cardiaque. Bien que diminué physiquement, il trouve la force de diriger un programme qui permet au public d’entendre le violoniste français Christian Ferras (1933-1982). Ce sera son ultime concert. G. Georgescu est amené d’urgence à l’hôpital et meurt alors que la radio diffuse un extrait de l’un de ses concerts, Une vie de héros, poème symphonique de Richard Strauss, une de ses oeuvres préférées.
   Le disque n’a retenu de cet immense artiste, dépositaire d’une tradition ancestrale, qu’une infime partie de son art, enregistré de plus dans des conditions précaires. Si ses interprétations des symphonies de Beethoven s’inscrivent dans une tradition germanique rigoureuse, elle captive le mélomane par les somptueuses sonorités naturelles des cordes ainsi que leur très grande virtuosité. Sa direction, toujours très précise, son sens de la dynamique, est révélatrice de sa vision d’ensemble. G. Georgescu se refuse à bousculer les tempo et fuit les effets faciles. Ses crescendos ne sont jamais brutaux. S’il affectionnait le grand répertoire germanique (ses interprétations de Beethoven, Brahms et R. Strauss faisaient autorité) et les oeuvres contemporaines roumaines, il a également abordé le répertoire de toutes les époques à l’exception des oeuvres inspirées par Arnold Schönberg et l’École de Vienne. 

Alain Chotil-Fani, révision Eric Baude, mis à jour juillet 2021
Tous droits réservés

Un superbe film documentaire de la TVR (en roumain). Les images du travail de G. Georgescu avec ses musiciens sont impressionnantes.

Le Musée du phare de Sulina (Monumente Istorice Muzeul Farul Vechi, Sulina) a dédié, à l’excellente initiative de sa conservatrice Maria Sinescu une salle au grand chef d’orchestre roumain originaire des lieux.

Sources :
Pour en savoir plus sur les musiques et les compositeurs roumains dont beaucoup restent à (re)découvrir un site incontournable (en français) : http://rhapsodiesroumaines.blogspot.fr/
Tutu George Georgescu, George Georgescu, ediția a II-a revizuită şi adăugită, Bucureşti, Editura Muzicală, 2001
Tutu George Georgescu, Amintiri dintr-un secol, Bucureşti, Editura Muzicală, 2001
Viorel Cosma (sous la direction de), Dirijorul George Georgescu / Mărturii în contemporaneitate, Bucureşti, Editura Muzicală, 1987
Jean-Charles Hoffelé, notices pour la collection de CD « L’Art de George Georgescu », Lys

Remerciements à Alain Chotil-Fani pour avoir mis son article à la disposition de notre site.

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