Le Danube

   Ce site aborde le fleuve dans une perspective géohistorique, sociétale et holistique. On y parle d’histoire, de navigation  du Danube, d’ethnologie, d’anthropologie, d’environnement, de climatologie, d’hydrographie, d’îles, de pélicans et autres oiseaux, d’esturgeons, de pêcheurs, de sources, du delta, de croisières, de musique, de gastronomie, de cinéma, d’étymologie, de peinture, de littérature, de grandes et petites cités, de souvenirs, de métiers du fleuve ou liés à celui-ci, de personnages danubiens d’anthologie ou d’habitants anonymes des bords du fleuve mais aussi de légendes, de mythes, de rites, de cosmologie, de symboles, autant dire de rationnel et d’irrationnel. Un fleuve comme le Danube incite à transgresser les barrières conventionnelles entre les différentes disciplines. Comme l’écrit le géographe Jacques Bethemont (1928-2017), dans l’avant-propos de son livre Les mots de l’eau, dictionnaire des eaux douces, de la métrique à la symbolique, « la disjonction entre les diverses représentations de l’eau [et par conséquent celles d’un fleuve] n’est pas irréductible à une conception globale. »

Pour paraphraser Héraclite, on ne se baignera donc jamais deux fois dans les mêmes eaux à la lecture du contenu de ce site élaboré en même temps dans une tentative d’approche transdisciplinaire ou polyculturelle du fleuve.
D’aucuns considéreront celui-ci comme une sorte de « bazar éclectique danubien » !

Carte du cours du Danube depuis sa source jusqu’à ses embouchures avec six cartouches, par le sieur [Guillaume ?] Sanson (1633-1703), géographe du roi, d’après le père Vincenzo Coronelli (1650-1718) et extraite de l’Atlas Nouveau publié par Alexis-Hubert Jaillot (1632?-1712), Paris, 1696

   L’une des légendes, parmi les plus belles de la mythologie européenne, raconte que Jason et ses Argonautes auraient remonté le Danube jusqu’à Belgrade puis la Save jusqu’à Siscia (Sisak en Croatie) et son affluent la Kupa (Kolpa) pour rejoindre enfin l’Adriatique au retour de leur périlleuse expédition de conquête de la Toison d’or.

Konstantinos Volanakis (1837-1907), Argo, huile sur toile, domaine public

Brigach und Breg bringen die Donau zu Weg !
(La Brigach et la Breg ouvrent le chemin au Danube !)
Dicton populaire du Bade-Wurtemberg

« Il regarda le Danube : l’eau coule. L’eau coule tous les jours, elle est maintenant à Immendingen, maintenant à Eckhartsau, maintenant à Apatin, maintenant à Chilia Veche et maintenant de nouveau à Immendingen. Quand sa journée était très bonne, que pouvait-il penser d’autre que le Danube est éternel et qu’il est lui-même le Danube ? »
Péter Esterházy (1950-2016), L’œillade de la comtesse Hahn-Hahn, En descendant le Danube, Gallimard, Paris, 1999

 

Le bassin versant du Danube et les pays qui se le partagent en 2024

Seul fleuve européen important avec le Pô à se diriger dans un axe général d’ouest en est, le Danube prend ses sources en Allemagne dans le vieux massif de la Forêt-Noire (Bade-Wurtemberg) à Furtwangen pour les uns ou dans le parc du château de Donaueschingen, considérées comme la sources officielle, pour les autres.

La source de la Breg (Danube) au lieu-dit saint-Martin à Furtwangen (Bade-Wurtemberg), photo © Danube-culture, droits réservés

Chapelle saint-Martin à Furtwangen dans la Forêt-Noire wurtembergeoise, photo © Danube-culture, droits réservés

Le confluent de la Breg (à gauche) avec la Brigach (à droite) auquel se sont joints les multiples sources et ruisseaux qui jaillissent du sous-sol du parc du château de Donaueschingen et de ses environs, donne naissance officiellement au Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

Le fleuve traverse ensuite, en formant de multiples méandres, une grande partie du vieux continent, s’élargissant peu à peu grâce à ses nombreux affluents pour finir et s’ouvrir en apothéose sous la forme d’un magnifique delta toujours en évolution depuis sa création, prodigue en biodiversité et en écosystèmes. Le Danube se jette, en se divisant en trois bras principaux (on en comptait un nombre plus important dans l’Antiquité : Hérodote et Strabon tout comme l’historien romain d’origine grecque Amien Marcellin en comptaient cinq, Pline sept…) et de multiples ramifications secondaires (du moins pour les deux bras de Chilia et de Sfintu Gheorghe, celui de Sulina ayant été aménagé par la Commission Européenne du Danube à partir de 1880) dans la mer Noire ou Pont-Euxin chez les anciens Grecs, une mer quasiment fermée appartenant à part égale à l’Asie et au continent européen. D’autres grands fleuves européens à l’est du Danube comme le Dniestr (1362 km), le Dniepr (2285 km), appelé dans l’Antiquité le Boristhène, le Boug méridional (806 km) ou Hypanis pour les anciens Grecs, viennent également déverser leurs eaux douces dans cette mer d’une superficie de 400 000 km2.

Les cours du Moyen et du Bas-Danube ainsi que le delta et les côtes occidentales de la mer Noire vus d’un satellite

Le Danube qui a pour lointain ancêtre le proto-Danube, un cours d’eau apparu il y a environ 25 millions d’années, est, dès sa naissance et sur de nombreux aspects, un fleuve fascinant et complexe. Son histoire commence bien avant que les hommes ne viennent peupler et coloniser son delta puis son bassin tout entier.

Au coucher du jour sur le Danube slovaque… photo © Danube-culture, droits réservés

    « Ne pourrait-on reprendre à propos [du Danube] et des grands fleuves la formule de Montaigne et les dire « ondulants et divers »? Tantôt abondants et tantôt amaigris, tantôt clairs et tantôt chargés de boue, tantôt rapides et tantôt lents, et toujours changeants d’un instant, d’une saison ou d’une longue période à l’autre. Cette diversité et cette puissance font que, en tout temps et en tout lieu, les fleuves offrent, dans une perspective anthropocentriste un double aspect ; il y a le fleuve hostile par sa force brutale, par ses crues, par les maladies qu’il véhicule ; mais il y a aussi le fleuve qui offre une ressource abondante, des terres fertiles et planes sur ses rives, son énergie. Cela dans des contextes de milieux naturels et d’environnements culturels également divers, de sorte que le problème des relations qui s’établissent entre un fleuve et les collectivités humaines qui occupent et se partagent son bassin suppose autant de variations qu’il y a de fleuves et de lieux dans le bassin du fleuve: tel cadre est-il ou non favorable à l’emprise et à l’action humaine ? Quelles variations le temps et les systèmes socioculturels introduisent-ils dans ces systèmes de relations ? Quelles sont finalement les résultantes du jeu combiné des relations entre le fleuve et les hommes ? »
Jacques Bethemont, « Les temps du fleuve » in « Les grands fleuves, Entre nature et société », Armand Collin, Paris, 2002, p. 52

Le Danube en quelques chiffres…
Le Danube se distingue des autres fleuves par le fait que l’on en mesure sa longueur à contre-courant, de l’aval vers l’amont, de l’extrémité d’un de ses bras (bras de Sulina) ou du point kilométrique zéro sur le même bras jusqu’à ses sources dans le parc du château de Donaueschingen ou alors jusqu’au lieu-dit Saint-Martin à Furtwangen ; une longueur difficile à déterminer de manière précise d’autant plus qu’elle fut et est toujours variable au cours du temps en raison du travail du fleuve lui-même tout au long de son périple jusqu’à la mer Noire et des nombreux aménagements entrepris par les hommes, en particulier sur le bras de Sulina où furent supprimés de nombreux méandres, principalement à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle. Ces aménagements avaient pour objectif d’améliorer, de sécuriser la navigation et l’exportation de céréales, de lutter plus en amont contre des inondations répétitives mais ils eurent également pour conséquence de réduire non seulement sa longueur de 134 km mais aussi sa largeur en de nombreux endroits et de modifier sa biodiversité.
Longueur totale (actuelle) du Danube, de Sulina (point zéro, Dobroudja, Roumanie) jusqu’à la source de la Breg en Forêt-Noire (Furtwangen, Bade-Wurtemberg, Allemagne) : 2 888 km (on trouve également parfois le chiffre de 3019 km…).
Le Danube mesure 2 840 km (2857 km selon des sources officielles allemandes) du point zéro de Sulina jusqu’à Donaueschingen (Allemagne) où le fleuve prend officiellement sa (ses) source(s).

La statue de la Baar indiquant au jeune Danube le chemin au-dessus du bassin rénové de la source du Danube dans le parc du château des princes de Furstenberg à Donaueschingen, lieu officiel de la naissance du fleuve, photo © Danube-culture, droits réservés

De Sulina (Point Kilométrique 0) à Galaţi (PK 151), le parcours du fleuve est considéré comme une route maritime, aussi se mesure-t-il sur celui-ci en milles marins (1 mille marin = 1, 852 km).

En aval de Sulina et du point kilométrique zéro à partir duquel on mesure les distances sur le fleuve vers l’amont, le Danube poursuit inlassablement son chemin vers la mer Noire, photo © Danube-culture, droits réservés

La distance en ligne droite entre le confluent de la Breg et de la Brigach à Donaueschingen et l’embouchure du fleuve est de 1 630 km, donnant ainsi un coefficient de sinuosité de 1,7.
Le Danube n’est qu’à la vingt-neuvième place (en considérant que sa longueur est de 3019 km) ou à la trente-et-unième place avec 2 840 km parmi les plus grands fleuves du monde.  C’est toutefois le plus long fleuve européen après la Volga (3 740 km,   3 545 km selon d’autres sources), cours d’eau qui se jette dans la mer Caspienne, drainant un  bassin versant de 1 350 000 km2 mais qui n’est pas le plus grand fleuve prenant sa source sur le territoire de la Russie. Il faut également rappeler que le Danube et la Volga ont des caractéristiques hydrographiques très différentes.
Le Danube franchit, de ses sources en Forêt-Noire jusqu’à la mer Noire, 22 longitudes.

Au confluent de la Breg et de la Brigach à Donaueschingen (Bavière), les premiers pas officiels du Danube, photo © Danube-culture droits réservés

Un très faible dénivelé
Le dénivelé total du fleuve, depuis Donaueschingen jusqu’à la mer Noire n’est que de 678 m. La pente moyenne est donc très faible et n’est égale en moyenne qu’à 25 cm/km d’où en particulier les nombreux méandres du fleuve d’autrefois ! Si le coefficient de sa pente dépasse les 1% en amont d’Ulm, il s’abaisse à 0,5% entre le confluent du Lech et Regensburg (Ratisbonne) puis à 0,2% sur la fin de son parcours allemand jusqu’à Passau. Le dénivelé reprend ensuite un peu d’ampleur pour atteindre une moyenne de 0,4% à la hauteur de Bratislava puis s’abaisse à 0,1% sur la frontière slovaco-hongroise et à 0,006% dans la plaine panonienne, remonte à 0,3% dans le passage entre les Carpates et le Balkan, défilés dit des Portes-de-Fer (avec des variations entre 0,04 et 2%) avant de redescendre à 0,05% jusqu’à Cernavodă (Roumanie, rive droite) pour terminer enfin à 0,01%  jusqu’à la mer Noire.

Débit
   Le fleuve a un débit annuel moyen d’environ 203 millions m3 (6 500 m3/s).

Le Danube en Strudengau (Haute-Autriche) à la hauteur de Sarmingstein (rive gauche), fleuve miroir, à l’automne, photo © Danube-culture, droits réservés

Régime
   Rassemblant des eaux en provenance des hautes montagnes (Alpes), de moyennes montagnes (Carpates, Balkan…) et de leurs contreforts, de hauts plateaux, de bassins et de plaines, le Danube possède un régime d’écoulement très complexe dont le profil évolue depuis celui d’une rivière de montagne jusqu’à celui d’un grand fleuve de basse plaine. De nombreuses crues affectant plus particulièrement le Haut et le Moyen-Danube. caractérisent son histoire mais le cours inférieur du fleuve n’a pas non plus été épargné par de sévères inondations. Ces crues dévastatrices n’ont toutefois pas touché au même moment l’ensemble du bassin en raison du « décalage chronologique qu’apportent à leur propagation les conditions d’écoulement et de l’hétérogénéité des influences météorologiques. »

Le fleuve pris par les glaces en 2014 à la hauteur de Vienne, photo droits réservés

L’embacle du Danube à la hauteur de Budapest pendant l’hiver 1939-1940, source Fortepan

Le fleuve peut encore, pendant certains hivers rigoureux, en traversant des régions à climat continental, charrier des glaces qui provoquent alors des embâcles remontant vers l’amont à partir de rétrécissements situés entre les reliefs. Il n’était pas rare autrefois que le Bas-Danube soit également pris par les glaces pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois entre le port de Cernavodǎ et ses embouchures, bloquant ainsi tout trafic fluvial.

Principales crues historiques du Danube : 1342, 1501, 1572, 1598, 1670, 1736, 1768, 1776, 1785, 1786, 1787, 1789, 1799, 1830, 1838, (particulièrement terrible à Budapest), 1849, 1897, 1899, 1954, 1956, 1965, 1970, 2002, 2006, 2010, 2013

Inondations à Vienne en 1830

Inondations à Budapest en 1838. Elles furent causées par l’accumulation de glace sur le Danube en plusieurs endroits au cours de l’hiver rigoureux qui avait précédé. Les raz-de-marée, déclenchés par la fonte de la glace en amont, formèrent d’énormes embâcles. Les masses d’eau et de glace qui tombaient  balayèrent la plaine inondable d’Esztergom jusqu’à la Dráva. Plus de 10 000 maisons s’effondrèrent dont plus de la moitié à Pest et Buda, 3 200 furent endommagées et 153 personnes perdirent la vie.

Principaux affluents
   Le Danube reçoit au long de son cours plus de 300 affluents plus ou moins importants parmi lesquels, d’amont en aval, l’Iller (rive droite, 147 km) au débit plus important que le Danube à son confluent avec celui-ci, le Lech (rive droite, 264 km), l’Isar (rive droite, 292 km), tous trois cours d’eau d’origine alpine, l’Inn (rive droite, 515 km), rivière fougueuse qui prend sa sources dans le massifs des Grisons (Suisse) et dont le débit serait également supérieur à celui du Danube à la hauteur de son confluent (Bavière), l’Enns (rive droite, 349 km), la Traun (rive droite, 153 km), deux  nouveaux affluents alpins, la Morava ou March (rive gauche, 329 km), la Leitha/Lajta/Litava (rive droite 180 km), la Váh/Waag (rive gauche, Waag, 378 km), le Hron ou Gran (rive gauche 298 km), l’Ipoly/Eipel (rive gauche, 232 km), la Drava/Drau (rive droite, 707 km), la Tisza/Tisa/Theiß (rive gauche, 970 km), la Sava/Save (rive droite, 940 km), le Timiș (rive gauche, 359 km), la Velika Morava (rive droite, 245 km), le Timok (rive gauche, 184 km), le Jiu (rive gauche, 331 km), l’Iskar/Искър (rive droite, 368 km), l’Olt (rive gauche, 670 km), la Yantra/Янтра (rive droite, 285 km), l’Argeş (rive gauche, 327 km), le Siret (rive gauche, 726 km) et le Prut/Prout (rive gauche, 967 km). Tous ces affluents prennent leurs sources dans l’un des trois massifs montagneux que le fleuve traverse : les Alpes, les Carpates et le Balkan.

Débit du fleuve et apport des principaux affluents, source : Commission du Danube

Le fleuve le plus international au monde !
10 pays se « partagent » aujourd’hui les rives du Danube ce qui en fait le fleuve le plus international au monde : d’amont en aval, Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Croatie, Serbie, Roumanie, Bulgarie, Moldavie, Ukraine. Outre ces dix pays que le fleuve traverse ou borde, son bassin versant englobe une partie du territoire de vingt autres (Italie, Suisse, République tchèque, Pologne, Slovénie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine du Nord, Kosovo, Monténégro, Albanie).
Toutefois le Danube est un fleuve du continent européen qui n’a aucune nationalité et qui n’appartient à aucun pays qu’il borde ou traverse. Il n’est ni allemand, ni autrichien, ni slovaque ou hongrois, croate, serbe, roumain, bulgare, ukrainien ou moldave. Le Danube est le Danube !

Le bassin versant danubien ou de la Suisse orientale à la Moldavie : un espace cohérent mais aussi source de tensions ?
Le bassin versant du Danube, qui occupe le vingt-cinquième rang mondial et qui représente une superficie totale de 817 000 km2 (805 000 km2 selon d’autres sources) soit environ un douzième du continent européen, englobe la totalité ou une partie de 19 (ou 20 avec le Monténégro) pays européens pour une population d’environ 83 millions d’habitants. Il s’étend à partir de 8° 09’ (sources de la Breg et de la Brigach) jusqu’au 29° 45’ de longitude est (delta sur la mer Noire). Les 20 pays composant son bassin sont la Moldavie, l’Ukraine, la Bulgarie, la République de Macédoine, l’Albanie, la Roumanie, la Serbie, la Hongrie, la Slovaquie, la Pologne, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Slovénie, l’Autriche, la Tchéquie, l’Italie, l’Allemagne et la Suisse.
Le point le plus méridional du bassin danubien se situe au 42° 05’ de latitude nord, à la source de son affluent de la rive droite l’Iskar dans le massif du Rila (Bulgarie), et son point le plus septentrional à 50° 15’ de latitude nord, à la source de la Morava (March, rive gauche) en République tchèque à la frontière tchéco-polonaise.
Selon sa structure géologique et géographique, le bassin versant du Danube peut-être divisé en trois sous bassins : Le Haut-Danube, le Moyen-Danube et le Bas-Danube que les Grecs de l’Antiquité appelaient « Ister ».
Un tiers du bassin danubien appartient aux grands massifs montagneux récents (Alpes, Carpates, Balkan, Alpes dinariques) et les deux autres tiers sont formés des montagnes moyennes de formation plus ancienne (Forêt-Noire, Jura souabe et franconien, Forêts de Bavière et de Bohême, Hauteurs tchéco-moraves, monts de Măcin), des plateaux (Dobroudja, Ludogorie, plateau moldave, Podolie) et de grandes plaines (plaine pannonienne ou Alföld, plaine roumano-bulgare).

Bassin-du-Danube

Bassin versant du Danube ; le fleuve au coeur d’un important et indispensable réseau hydrographique européen. Il manque sur cette carte l’Albanie et la Macédoine dont une infime partie de leur territoire appartient au bassin du Danube (source Wikipedia)

Le bassin du Danube avoisine à l’Ouest et au Nord-Ouest, près de ses deux sources, le bassin du Rhin, confine au Nord au bassin de la Weser, de l’Elbe, de l’Oder et de la Vistule, au Nord-Est au bassin du Dniestr et au Sud aux bassins versants des fleuves tributaires de la mer Adriatique et de la mer Égée.

Climat
En raison de sa forme allongé d’ouest en est et de la variété de son relief, le bassin versant du Danube reflète des conditions climatiques très diversifiées : influences océaniques (Haut-Danube), influences méditerranéennes dans les territoires traversés par deux de ses affluents, la Drava et la Sava (Haut et Moyen-Danube), climat continental aux hivers rigoureux dans les régions danubiennes orientales (Bas-Danube). Le climat est également tributaire de l’altitude et de l’exposition au vent ou non. Ensoleillement, nébulosité, régime des précipitations et des vents contribuent à complexifier le climat et sont à l’origine de nombreux microclimats sur les rives danubiennes.

Le Danube à la hauteur du Braunsberg (Hainburg, Autriche), photo © Danube-culture, droits réservés

Le Danube et les hommes : berceau des premières civilisations européennes
   On trouve sur les rives du Danube des témoignages de la présence humaine parmi les plus anciens du continent européen. Plusieurs représentations féminines et mythiques de la préhistoire dites Vénus , symbolisent le lien intime des hommes avec le fleuve dès le Paléolithique comme la Vénus de Hohle Fels découverte en 2008 non loin du Danube dans une grotte du Jura souabe, à proximité d’Ulm (Allemagne) qui a été sculptée dans de l’ivoire de mammouth et est datée d’env. 35 000-40 000 ans av. J.-C.

Venus de Hohle Fels, Jura souabe (Schwäbische alb)

Fany von Galgenberg, statuette en serpentine verte, retrouvée en 1988 à Strautzing, près de Krems, en  Wachau (Autriche), remonte quant à elle à de plus de 32 000 ans avant J.-C. La Vénus de Willendorf, mise à jour auparavant en Autriche également dans la région de la Wachau (1908), présente l’aspect d’une petite divinité fluviale en calcaire aux formes généreuses et appartient à l’époque glaciaire (entre 30 000 et 20 000 avant J.-C.).

Culture de Gârla Mare, âge du  Bronze, photo droits réservés

D’autres trésors archéologiques plus récents ont été retrouvés sur le site archéologique de Vinča (Serbie), lieu sur lequel les hommes s’étaient installés dès la première période du Néolithique moyen, époque qualifiée « d’âge d’or du genre humain » par le poète romain Ovide. Tout comme celui de Vinča, le site serbe encore plus ancien de Lepensky Vir (9500 – 6200 av. J.-C.) à la hauteur des défilés des Portes-de-Fer, témoigne également du haut degré de savoir-faire de ces premières civilisations danubiennes et européennes ainsi que de leur lien intime avec le fleuve.
Les premiers navigateurs dans le delta du Danube auraient été les Phéniciens suivis des Égyptiens. Ceux-ci pourraient, selon certaines sources, l’avoir dénommé « Triton » en référence au Nil. Les ressources des Carpates en minerais divers étaient vraisemblablement connues de ce peuple dès la XVIIIe dynastie des pharaons (1580-1350 avant J.-C.). Certains géographes grecs pensaient même que le chemin de l’Istros, nom attribué par les Grecs au Bas-Danube, était connu de Sesostris III (vers 1872-1854 avant J.-C.). Les marins grecs (VIIIe et VIIe siècles avant J.-C.) s’aventurent sur le Bas-Danube dans l’intention de découvrir de nouveaux territoires mais aussi de nouer des relations commerciales avec les populations autochtones. Les armées du souverain perse Darius Ier (vers 550-486 av. J.C.) vont aussi s’avancer dans la région du delta et du Bas-Danube mais elles sont obligées de battre en retraite devant les redoutables tributs nomades scythes, bien plus au fait de la géographie spécifique de ce territoire. Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) fait campagne contre les Gètes et les Triballes appartenant au peuple thrace en 335 av. J.-C. À partir de 500 av. J.-C., les premières tributs celtes, dont la langue pourrait être à l’origine du nom de Danube, s’installent au bord du fleuve. À l’époque de la conquête romaine les peuples indigènes de la région du Danube se partagent en quatre catégories plus ou moins distinctes : les Celtes au nord-ouest, les Illyriens (ouest), à l’est les Daces et les Thraces au nord et au sud.
Les conquêtes romaines orientales datent de l’apogée de l’empire (100-300 ap. J.-C.) et font de « Fluvius Danubius » une de ses principales frontières. Les légions y surveillent le fameux « Limes » (zone frontalière) avec ses camps fortifiés le long du fleuve qui protègent plus ou moins bien l’empire des tributs barbares qui n’hésitent pas si besoin, à traverser un fleuve qui n’est pas un obstacle quand celui-ci est gelé certains hivers ou en raison d’un lit peu profond et la présence de nombreux gués et bancs de sable. Les flottes militaires romaines danubiennes (Ier-VIe siècles ap. J.-C) comme la Classis Flavia Moesica, (Ier-IIIsiècles ap. J-C) dans la zone du Bas-Danube ou la Classis Flavia Pannonica, basée sur le Moyen-Danube à Carnuntum (rive droite), en aval de Vindebona (Vienne) avec un détachement à Brigetio (Szőny), stationnent dans des ports près de camps militaires érigés sur les rives danubiennes et sur le littoral de la mer Noire. Ces flottes bien adaptées au contexte danubien, naviguent habilement et rapidement avec différents types de bateaux (liburnes) suivant les époques et les missions sur le Danube et certains de ses affluents comme la Drava et la Morava (March). La présence romaine atteint son apogée vers 300 ap. J.-C. Le fleuve, alors entièrement sous domination romaine de ses sources jusqu’au delta, (les Romains sont probablement les seuls à l’avoir réussi de toute l’histoire humaine !), est devenu un axe commercial et de communication. Plusieurs empereurs romains furent des « adeptes » du Danube parmi lesquels Constantin Ier (280-337), né en Illyrie à Naissus (Niš, Serbie) qui se rendra à plusieurs reprises dans ses provinces danubiennes pour y répandre le christianisme ou encore Marc-Aurèle (121-180), dont une partie des « Pensées pour moi-même » (entre 170 et 180) a été rédigée sur les rives du fleuve près de Carnuntum. Cette occupation romaine a laissé des traces indélébiles dans l’histoire de ces contrées. Le déclin de l’Empire romain bouleverse l’ordre établi, laissant une situation de plus plus instable et un territoire ouvert aux invasions et aux migrations de tributs nomades de l’Asie centrale et d’ailleurs. Les Bulgares envahissent la Dacie et fondent leur premier empire. Entretemps les Germains s’emparent de territoires situés sur le Haut-Danube. Passau tombe aux mains des Hermundures en 470. Succédant aux Huns d’Attila, redoutables cavaliers asiates, les Avars établissent leur domination sur le Moyen-Danube (500-800 ap. J.-C.), assujettissant les tributs germaniques et slaves qui occupent déjà ces contrées. La domination avare prend fin lors de l’avènement de Charlemagne et de l’Empire franc. L’établissement du Saint-Empire romain germanique permettra de stabiliser les frontières sur le Haut et le Moyen-Danube jusqu’à l’arrivée des Ottomans sur le territoire de la Hongrie qui disputent entretemps Belgrade aux Bulgares et aux Serbes.
Se sont ainsi implantées la plupart du temps de force sur les territoires des deux empires, romain et byzantin, de nombreuses tributs que le bassin danubien occidental séduisait : Goths, Huns, Tatars, Coumans, Magyars, Germains, Slaves, Francs… et autres peuples venus souvent des steppes orientales et de contrées encore plus lointaines. Succèdent à Rome, l’Empire byzantins, de la fin du IVe jusqu’à la prise de Constantinople en 1453,  le premier (VIIe-Xesiècles) et le second empire bulgares (fin XII-XIVe siècles). De redoutables expéditions tataro-mongoles en provenance des steppes ukrainiennes viennent toutefois semer à plusieurs reprises la désolation dans ces contrées de l’Europe. Les trois premières croisades (fin XIe-XIIe siècles) suivent  la route du Danube jusqu’à Belgrade, certaines troupes descendant même le fleuve en bateau sur sa partie supérieure. L’Empire bulgare domine le Bas-Danube au XIIIe. Lui succèdent les principautés de Moldavie et de Valachie dans la deuxième moitié du XIIIe-XIVe siècle. Les Ottomans vont faire alors leurs premières apparitions et s’implantent dans les Balkans peu à peu dès le milieu du XIVe, profitant des divisions entre les empires byzantin, bulgare et la Serbie pour étendre leurs conquêtes. Le sultan Mehmed II dit « Le conquérant », met le siège devant Constantinople en 1453 et s’empare de la cité impériale. Manifestant des velléités de conquêtes européennes pendant trois siècles (XVe-XVIIe siècles), les Ottomans vont continuer à s’avancer peu à peu vers l’ouest annexant tout d’abord le Bas-Danube (Dobrogée, Valachie puis plus tard Moldavie et la Bessarabie) et une grande partie du fleuve hongrois jusqu’au delà de Budapest, justifiant parfaitement l’appellation de « Danube ottoman ». Le règne de Soliman le Magnifique (1494-1566) qui bat les armées hongroises à Mohács sur le Danube en 1526, représente le point culminant de l’expansion ottomane en Europe.

Les armées ottomanes assiègent sans succès Vienne pour la deuxième et dernière fois en 1683, collection du Musée de la ville de Vienne

Ces Ottomans seront difficilement repoussés à deux reprises aux portes de Vienne qu’ils assiègent en 1529 et 1683, par des coalitions d’armées catholiques et alliées. Tout comme les Romains, les Ottomans (La Grande Porte) avaient bien compris les intérêts stratégiques et économiques de maîtriser la navigation sur le Danube et s’y sont employés avec un certain succès. Ils s’appuient pour leurs conquêtes (et pour leurs échanges commerciaux !) sur des embarcations inspirées de leur flotte maritime mais adaptées aux conditions particulières et complexes de la navigation danubienne et au combat, les tschaïques.

Ada-Kaleh dans les année soixante. Perle ottomane dont l’existence rappelait le souvenir de la longue présence turque sur le moyen et le bas-Danube. L’île a été engloutie en 1972 dans les eaux du lac du barrage roumano-yougoslave des Portes-de-Fer (Djerdap I). Photo droits réservés

L’Empire russe commence à entrer régulièrement en conflit avec son voisin ottoman (onze guerres opposeront ces deux empires entre 1568 et 1878) et profite dès le début du XIXe de sa fragilisation pour le harceler et s’installer en Bessarabie et dans le delta, une politique perçue comme une menace pour Vienne et les capitales de l’Europe occidentale. Il occupe ensuite provisoirement la Moldavie et la Valachie, alors principautés danubiennes sous domination turque dont il prétend vouloir protéger la population orthodoxe. Ces deux principautés retrouveront leur indépendance en 1878.
La situation sur le cours inférieur du fleuve et dans les régions riveraines reste instable, confuse et tributaire des nombreux affrontements qui s’y déroulent dans la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du XXe : guerre de Crimée (1853-1856), guerres russo-turques danubiennes, guerres balkaniques (1912-1913), Première Guerre mondiale. Des alliances se font et se défont au gré des ententes et des mésententes, des trahisons, des gouvernements et des opportunités intéressées.

Le passage du Danube en juin 1877 par les armées russes, peinture de Nicolai Dimitriev-Orenburgski (1837-1898), 1883

Le Traité de Paris (1856) qui met fin à la guerre de Crimée, décrète également la liberté de navigation pour les bateaux de tous les États sans obligation de redevance des nations riveraines. Une Commission Européenne du Danube voit le jour. Elle sert en grande partie les intérêts des pays d’Europe de l’Ouest qui en sont membres et qui la dominent. Elle est d’abord chargée de la gestion du secteur de navigation entre Galaţi (PK 150/ 81 Mille) et les embouchures puis de Brǎila (PK 170), en amont de Galaţi sur la rive gauche jusqu’à la mer Noire et de l’aménagement des bras de Sulina et de celui méridional de Saint-Georges. Elle cédera ultérieurement la place à une administration roumaine spécifique.

Le port de Sulina aménagé par la Commission Européenne du Danube au début du XXe siècle

La première guerre mondiale voient s’affronter sur le Danube même les flottes fluviales militaires et sur ses rives les armées de la Triple Entente (Russie, Royaume-uni et France) et de leurs alliés (Roumanie, Serbie) avec celles de la Triple Alliance (Autriche-Hongrie, Italie, Allemagne) à laquelle s’est joint la Bulgarie. La géographie des rives  et des frontières du Moyen et du Bas-Danube est bouleversée avec la défaite et la disparition de l’Empire austro-hongrois. De « nouvelles » nations font leurs apparitions ou réapparitions (Tchécoslovaquie, Yougoslavie…). Les frontières redessinées vont s’avérer rapidement sources de conflits pour de nombreuses minorités séparées de leurs pays d’origine. De nombreuses grandes villes et leurs installations portuaires danubiennes seront bombardées lors de la seconde guerre mondiale, les ponts détruits, en particulier à Budapest lors de la retraite des armées nazies, ce qui a pour conséquence de stopper toute navigation commerciale.

Le Danube pris par les glaces et le pont des Chaines en 1945, photo Kádár Anna, Fortepan

De la frontière austro-tchécoslovaque jusqu’au delta, le fleuve sera sous surveillance et domination soviétiques de 1945 jusqu’en 1989. Une nouvelle commission internationale, la Commission du Danube, composée cette fois exclusivement des États riverains y compris l’Union soviétique mais sans l’Autriche et l’Allemagne qui la rejoindront ultérieurement, est mise en place suite à la Conférence et à la Convention de Belgrade (1948).
Le fleuve est le théâtre de violents affrontements lors de la guerre croato-serbe (1991-1995), comme en témoignent encore  certains bâtiments de la cité croate de Vukovar (rive droite). Le pont de Novi Sad (Voïvodine) sera bombardé et détruit par les avions de l’Otan au mois d’avril 1999 dans le cadre de la guerre entre la République fédérale de Yougoslavie et le Kosovo. Il est reconstruit entre 2003 et 2005 avec un financement à 95 % de l’Union Européenne et porte le nom de « Pont de la liberté ».
La rive gauche du bras du Bas-Danube roumano-ukrainien de Kilia redevient le théâtre d’affrontements depuis le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Les installations portuaires des villes ukrainiennes d’Ismaïl et de Reni tout comme celles d’Odessa, sont bombardées par l’armée russe.
Longue est la liste des empires et des nations du bassin danubien qui connaissent d’abord une expansion puis un déclin, se replient sur leur territoire d’origine voire disparaissent pour certains d’entre eux. Aucun empire n’a échappé à cette loi impitoyable. Il y a là pour l’Europe d’aujourd’hui une édifiante leçon d’histoire à méditer.
Malgré les conflits récurrents et des situations politiques parfois instables, des volontés plus ou moins ouvertes d’annexion et de volonté d’hégémonie de la navigation sur le fleuve, le Danube est resté un axe sur lequel et le long duquel les échanges, les routes commerciales et culturelles se sont développées.
L’Union européenne a fait du fleuve depuis 1997 un de ses neuf corridors prioritaires de transport multimodal au sein du marché unique européen, le corridor VII de transports paneuropéen ou corridor Rhin-Danube via le Main, un affluent du Rhin et le canal Rhin-Main-Danube. Il semblerait qu’aujourd’hui, du moins en ce qui concerne le Moyen et le Bas-Danube, les priorités d’aménagement et de transport se soient reportées bien plus sur les infrastructures routières (ponts, routes et autoroutes) que sur le fleuve lui-même, imparfaitement équipé en installations portuaires performantes. Le trafic fluvial sur cette partie de son cours stagne voire régresse alors que le transport des marchandises par camion a, quant à lui, littéralement explosé avec des conséquences environnementales préoccupantes. Des perspectives inédites d’échanges commerciaux et de modalité ont engendré la construction de nouveaux ponts sur le moyen et le bas-Danube comme ceux de Belgrade, Calafat-Vidin ou, plus récemment, celui de Brăila, dernier pont sur le fleuve avant la mer Noire et qui a été inauguré au début de l’été 2023 . Certaines liaisons par bac pourraient, par conséquence, disparaitre du paysage danubien à plus ou moins long terme.

Le nouveau pont suspendu sur le Danube de Brăila (Roumanie) inauguré en juin 2023, dernier pont sur le fleuve avant la mer Noire, photo droits réservés

Navigation
Le Danube est navigable sur 2655 km sous certaines conditions pour les petites unités, depuis Ulm (Bavière, Allemagne) jusqu’à la mer Noire et pour les grosses unités de Kelheim jusqu’à la mer Noire (bras de Sulina, Roumanie), soit sur une distance officielle de 2414, 72 km (sources Via Donau). 34 affluents et sous-affluents du Danube sont ou ont été navigables sur une une partie de leur cours parmi lesquels, d’amont en aval, l’Inn, la Salzach, la Traun, l’Enns, la Morava, la Vah, la Drava, la Tisza la Save, la Velika Morava le Timiş, la Bega, le Prut, le Siret portant théoriquement la totalité de la longueur navigable sur le Danube, ses affluents, sous-affluents et  canaux, à 8000 km !

Un bateau des services de la navigation slovaque en amont de Bratislava, photo © Danube-culture, droits réservés

Le régime de sa navigation est administré depuis Kelheim jusqu’à Sulina par la Convention de Belgrade de 1948 et deux protocoles additionnels de 1998 dont la mise en application est confiée à une commission internationale, la Commission du Danube qui siège à Budapest.

Les enjeux internationaux du fleuve : le long et difficile processus de la navigation commerciale
   Des échanges commerciaux se sont mis en place dès l’Antiquité. Des marins et des commerçants grecs fondent des comptoirs sur le Bas-Danube ou sur le littoral de la mer Noire comme Argamon (Orgame, VIIe siècle av. J.-C.) sur le cap Halmyris (Dolojman), Histria (VIe siècle avant J.-C.) surnommée la Pompéi roumaine, Tomis (Constanţa) ou Callatis (Mangalia). L’Empire romain, après ses victoires et ses conquêtes territoriales, assure pendant quelque temps la stabilité relative de ses frontières (Limes) grâce à la surveillance de la navigation sur le fleuve jusqu’à son delta avec ses deux flottes militaires en appui, la Classis Pannonica et la Classis Moesica composées de trirèmes et peut-être ultérieurement de liburnes et répartie sur plusieurs bases le long du fleuve et encourage le transport fluvial.

Deux

Deux bateaux militaires romains (des liburnes ?) sur le bas-Danube, détail du relief de la colonne de Trajan construite entre 107 et 113, tableau LVIII

Lui succède un Empire byzantin qui connaîtra de nombreuses crises successives. La navigation sur le fleuve va être plus tard, jusqu’aux conquêtes ottomanes des rives du Danube aux mains des diverses entités politiques riveraines et de leurs représentants locaux plus ou moins officiels qui parfois s’émancipent de leur tutelle supérieure et imposent aux bateaux de commerce de nombreuses taxes prohibitives ou pratiquent le pillage. Sur le Haut-Danube autrichien, la navigation commerciale est soumise à des seigneurs locaux sans scrupules qui parfois entravent la navigation sur le fleuve à l’aide de lourdes chaines et s’emparent des marchandises transportées. L’Empire ottoman et l’Empire autrichien s’affrontent pour le partage du fleuve du XVIe au XVIIIe. La navigation commerciale (transport des céréales…) sur le Bas-Danube (Empire ottoman) au profit de Constantinople, durera jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle malgré le long déclin de celui-ci.

Rudolf von Alt (1812-1905), À bord du steamer Maria-Anna de la DDSG, aquarelle, 1837

Le XIXe sera l’époque qui verra enfin la concrétisation de l’idée d’un statut international pour le fleuve. Cette idée inspirée de la révolution française, ne pourra se réaliser qu’en 1856 à cause en particulier d’un centralisme viennois obtus et protectionniste qui veut protéger les intérêts de la compagnie autrichienne D.D.S.G. ou « Première Compagnie Impériale et Royale avec privilège de Navigation à vapeur sur le Danube », fondée officiellement à Vienne en 1829, des nationalismes, des velléités d’indépendance qui vont désormais s’exprimer et agiter les peuples du bas-Danube ainsi que des guerres balkaniques et de Crimée.

Le 13 septembre 1837, le vapeur « Maria Anna » est l’objet sur le canal du Danube d’adieux enthousiastes lors de son départ pour un voyage d’essai en direction de Linz (Haute-Autriche). Après quatre journées difficiles vers l’amont, le bateau à aubes arrivera à Linz. Lithographie de Franz Wolf, 1837, collection du Wien Museum.

   La D.D.S.G. commence par assurer à partir de 1831 un service régulier de bateaux de passagers sur le trajet Vienne-Budapest. En 1837, elle étend son offre de Vienne à Linz. La « Bayerische-Würtembergische Dampfschiffahrts Gesellschaft » (Société bavaroise et wurtembergeoise de navigation à vapeur) inaugure en 1835 de son côté une liaison fluviale régulière entre Ratisbonne et Linz.

Le vapeur Louis Ier de la « Bayerische-Würtembergische Dampfschiffahrts Gesellschaft » (Société bavaroise et wurtembergeoise de navigation à vapeur)  le 16 octobre 1837 en aval du Pont de Pierre de Ratisbonne (Regensburg)

La navigation à vapeur danubienne va coexister encore jusqu’à la fin du siècle avec le transport des marchandises à bord de bateaux traditionnels à rames et avec une importante activité de flottage. Vers 1850 la D.D.S.G. transporte environ 10% de ses marchandises sur le trajet entre Linz et Vienne, 41% entre Vienne et Budapest, 35% entre Budapest et Orsowa et les 14% restants en aval des défilés des Portes-de-Fer. Des ports du Bas-Danube de Galaţi et de Brǎila que les bateaux de mer peuvent rejoindre, non parfois sans de grandes difficultés à cause de la barre à l’embouchure du fleuve, partent de nombreux navires, principalement chargés de céréales. En 1851, 666 bateaux sont à destination de Constantinople, 616 de l’Angleterre, 275 de Trieste et Venise, et 70  des ports de la Méditerranée occidentale dont Marseille.

Carte du cours du Danube depuis Ulm jusqu’à son embouchure dans la mer Noire, ou Guide de voyage à Constantinople, sur le Danube avec indication de tout ce qui a rapport à la navigation des Pyroscaphes sur cette route, 1837

Le Traité de Paris est signé le 18 mars 1856. En vertu de l’article 16 de celui-ci une première commission internationale voit le jour, la Commission Européenne du Danube qui est chargée des travaux d’aménagement « nécessaires, depuis Isaktcha (Isaccea, rive droite, mille 56,05), pour dégager les embouchures du Danube, ainsi que les parties de la mer y avoisinant, des sables et autres obstacles qui les obstruent, afin de mettre cette partie du fleuve et lesdites parties de la mer dans les meilleures conditions possibles de navigabilité pour tous les bateaux et favorisant l’exportation des ressources des pays du bas-Danube au profit de l’Europe occidentale et de la Turquie. » Le mandat de la C.E.D. dont le siège est à Galaţi, qui n’était initialement que de deux ans, sera étendu jusqu’à la fin des travaux puis il sera à nouveau prolongé à plusieurs reprises jusqu’en 1939, date à laquelle la C.E.D. transmet à la Roumanie la gestion des aménagements réalisés dans le delta du Danube.

Pavillon de la Commission Européenne du Danube

Une nouvelle convention est entretemps signée en 1921, après la première guerre mondiale pendant laquelle le Danube a lui-même été le théâtre d’affrontements tragiques. Une Commission Internationale du Danube (C.I.D.) est instituée, complémentaire de la Commission Européenne du Danube qui s’occupe du secteur Brăila-mer Noire. La C.I.D. prend en charge le fonctionnement de la navigation sur le reste du fleuve et des affluents correspondant. Elle est dissoute en 1940 à la conférence de Vienne, sous la pression des nazis. La navigation danubienne commerciale est quasiment totalement interrompue pendant la deuxième guerre mondiale.

Un des phares construits par la Commission Européenne du Danube à Sulina, aujourd’hui situé à plusieurs kilomètres du bord de la mer et transformé en musée de la C.E.D. Photo © Danube-culture, droits réservés

Une nouvelle commission internationale, la Commission du Danube dominée initialement par l’URSS et ses pays satellites, est établie à la suite de la Convention relative au régime de navigation sur le Danube, signée le 18 août 1948 à Belgrade. Elle a son siège à Budapest.
Ses compétences en terme de navigation s’exercent depuis cette date et s’étendent d’Ulm (Allemagne) jusqu’à Brǎila (Roumanie). Une administration roumaine du Bas-Danube, dit « Danube maritime », gère en complément, le secteur de Brǎila jusqu’à Sulina.

Navigation maritime sur le bras aménagé de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

Les enjeux environnementaux du Danube : un fleuve régulé, canalisé sur une grande partie de son cours et une nature fragilisée

Les premiers tentatives de régulation du fleuve ont eu lieu dès l’époque romaine puis à la Renaissance (XVIe) mais c’est à partir de la fin du XVIIIe siècle que les grandes initiatives d’aménagement pour la navigation, la régulation du fleuve et la protection contre les inondations ont commencé. Elles vont s’amplifier et se poursuivre tout au long des deux siècles suivants avec pour conséquence, conjointement à l’industrialisation d’une partie des rives danubiennes, au développement économique et démographique des villes en particulier de Vienne, capitale de l’empire austro-hongrois et de Budapest, puis à la construction de nombreux et grands barrages à partir du milieu du XXe siècle sur les cours allemands et autrichiens du fleuve mais aussi plus récemment en Slovaquie (Gabčikovo) et en aval, à la hauteur des Portes-de-Fer (Djerdap I et II), une modification considérable de son cours entraînant la disparition, à quelques miraculeuses exceptions près, d’une grande partie des zones humides qui caractérisaient le fleuve dans ses parties hautes et moyennes tout comme une sévère réduction des habitats naturels et de son exceptionnelle biodiversité, la disparition ou la raréfaction préoccupante de certaines espèces de poissons dont l’emblématique esturgeon sur le Moyen et le Bas-Danube, victime à la fois d’une pêche incontrôlée et de braconnage et des obstacles obstruants ses routes migratoires. Le Danube est aujourd’hui le symbole des problématiques transfrontalières environnementales du continent européen auxquelles de nombreuses initiatives, pas toujours cohérentes, tentent de trouver une réponse durable. Le conflit entre la Russie et l’Ukraine pourrait également, dans un proche avenir, engendrer des conséquences néfastes importantes pour la zone septentrionale du delta du Danube voire au-delà (destruction de sites naturels, bombardement des villes ukrainiennes riveraines du bras de Chilia, pollutions diverses…).

Un « produit » de l’histoire humaine
Le Danube a été et est aujourd’hui, à l’image d’autres cours d’eau européens, considérablement impacté par la présence des hommes sur ses rives. Plus de 80% de la longueur du fleuve ont ainsi été aménagés et sévèrement régulés. Plus de 700 barrages et déversoirs ont aussi été édifiés le long de ses principaux affluents. Son cours a été raccourci de 134 km et sa largeur a été réduite jusqu’à 40% depuis le milieu du XIXe siècle. Certains de ses principaux affluents ont également, tel la Tisza ou la Drava, subi le même sort. Pendant cette même période la quantité de sédiments qui se dépose dans le delta du Danube s’est aussi effondrée, diminuant de plus de la moitié et provoquant des mutations irréversibles. Le réchauffement climatique impacte déjà également le débit du fleuve avec des conséquences considérables pour la navigation ainsi que pour la biodiversité malgré des efforts conséquents mais insuffisants de protection et de renaturation sur plusieurs endroits de son cours (Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie).
Ces chiffres illustrent à quel point les hommes ont métamorphosé le profil du fleuve avec la construction de barrages puis de centrales hydroélectriques, d’ouvrages de rectification du cours, de coupures de méandres, d’initiatives de protection contre les inondations et d’autres aménagements. Mais où est donc le Danube d’antan ?

Le barrage roumano-serbe Djerdap I, dans les Portes-de-Fer, a certes considérablement amélioré la navigation dans cette partie du fleuve autrefois problématique et offert une énergie hydraulique abondante. Ce fut toutefois au détriment d’un patrimoine culturel (disparition de l’île turque d’Adah-Kaleh) et environnemental d’exception et une des causes de la disparition des esturgeons en amont, photo © Danube-culture, droits réservés

Ce n’est que depuis les 30 dernières années que des efforts pour inverser la tendance et tenter de restaurer ou de préserver les espaces naturels ceux-ci ont été entrepris. Parmi les organismes les plus actifs, l’ICPDR/IKSD (The International Commission for the Protection of the Danube River, Commission Internationale pour la Protection du Danube) est une organisation internationale composée de 14 États coopérants et de l’Union Européenne. Issue de la Convention sur la protection du Danube, signée par les pays du Danube en 1994 à Sofia (Bulgarie), elle est active à partir de 1998. L’ICPDR est depuis devenu, malgré un manque de moyens, l’un des organismes internationaux les plus importants et les plus dynamiques en matière de gestion des bassins hydrographiques en Europe. Elle s’occupe non seulement du Danube lui-même, mais aussi de l’ensemble du bassin du fleuve, qui comprend ses affluents ainsi que ses ressources en eau souterraine.
   D’autre part une plate-forme scientifique internationale rassemble désormais les plus importantes réserves naturelles danubiennes de biosphère dont celle du delta et les principaux parcs nationaux de 9 des 10 pays riverains du fleuve (Ukraine exceptées). Scientifiques et chercheurs collaborent, dans le cadre d’initiatives transfrontalières, à l’étude et à la protection de l’environnement et mettent en place des projets pour la reconstitution de milieux naturels danubiens endommagés par l’homme.
Des actions en faveur de la biodiversité sont aussi initiées par des organismes internationaux comme le repeuplement du delta et du Bas-Danube roumain, bulgare et ukrainien par les esturgeons, une espèce menacée d’extinction ainsi que par des associations locales de protection de l’environnement. Mais de nombreux dangers et difficultés subsistent.
Le Danube, tout comme comme le Rhin et le Rhône, est désormais un produit de l’histoire humaine. Ce ne sont pas seulement les hommes qui se sont adaptés au fleuve mais aussi celui-ci qui a été considérablement transformé par l’action des hommes.

Le devenir du Danube d’ici à la fin du XXIe siècle : du berceau de la civilisation à son tombeau  ?
   Quel pourrait être le devenir du Danube comme celui d’autres grand fleuves européens (Rhin, Loire, Rhône, Elbe, Oder, Èbre, Pô…) du point de vue du réchauffement climatique ?
Le Danube demeure un écosystème d’une grande fragilité qu’il faudrait protéger avec une vigilance accrue, une collaboration internationale de plus grande envergure et une réelle cohérence dans les politiques européennes qui détruisent son patrimoine environnemental d’un côté en tentant de le préserver de l’autre…
De graves menaces pèsent incontestablement sur le fleuve : la baisse des précipitations, la baisse de l’apport des glaciers du fait de leur régression voire pour certains de leur disparition via les affluents alpins du Haut-Danube comme l’Inn, le Lech, l’Isar, la Traun…, impacteront considérablement le fleuve et son débit. À cela s’ajouteront l’augmentation des périodes d’étiages (quid alors de la navigation commerciale et touristique ?), des phénomènes d’évaporation et de réchauffement de l’eau du fleuve. Qu’en sera-t-il également des périodes de crue qui n’ont cessé de se répéter jusqu’à récemment et de leur évolution ?
On ne peut par conséquent que s’interroger sur le devenir du fleuve et s’inquiéter de son évolution face à la rapidité du changement climatique et des conséquences sur ce cours d’eau, ses affluents, son bassin versant, sa biodiversité et les populations riveraines. La sagesse voudrait que nous n’accroissions pas notre dépendance vis-à-vis du Danube voire même que nous la réduisions dès aujourd’hui.

Retour aux sources, parc du château des princes Furstenberg, Donaueschingen, photo © Danube-culture, Droits réservés

Un fleuve et un bassin multiculturels
   « Ce qui rend le Danube, avec ses pays et ses habitants, si attrayant, c’est justement la diversité qui s’est déployée sur un espace restreint : ni une nature intacte, ni une culture uniformément formatée. L’espace Danubien présente toujours à la fois une grande variété de nationalités, de religions, de langues, de niveaux différents de développement économique, de traditions qui ne se sont pas perdues et de nouveaux projets qui sont expérimentés ».
Karl Markus Gauss, « Ein Donauausflug von A bis Z », in : Die Donau hinab. Bilder von Christian Thanhäuser, Text von Karl markus Gauss, Innsbruck — Wien 2009

Le bassin danubien se caractérise d’abord et ce depuis l’antiquité, comme un territoire de nombreuses migrations et invasions, un espace habité en conséquence par des populations d’une très grande diversité ethnique ainsi que par la présence d’un magnifique patrimoine naturel et multiculturel.
De nombreuses langues sont parlées sur les rives du fleuve parmi lesquelles l’allemand, le slovaque, le hongrois, le serbo-croate, le roumain, le bulgare, le moldave, l’ukrainien, le russe, l’hébreu, le romani, le turc, le tchèque, le ruthène… Des centaines de dialectes locaux et régionaux symbolisent également l’extraordinaire et complexe mosaïque linguistique et culturelle du bassin danubien.
Plusieurs alphabets, latin, arabe, vieux-slavon et cyrillique cohabitent où cohabitèrent ensemble sur les rives du fleuve où à proximité.

Le Danube à Vienne depuis la rive gauche : un fleuve domestiqué et aménagé pour les loisirs, photo © Danube-culture droits réservés

Quatre capitales dont trois de pays appartenant actuellement à l’Union Européenne ont « fenêtre » sur le Danube : Vienne (Autriche), Bratislava (Slovaquie), Budapest (Hongrie) et Belgrade (Serbie).

La basilique archiépiscopale saint Adalbert d’Esztergom (rive droite, Hongrie), ville thermale au passé prestigieux, ancienne capitale hongroise, photo © Danube-culture, droits réservés

De nombreuses grandes villes et petites cités au patrimoine historique et culturel d’exception se tiennent sur les rives du fleuve ou proches d’elles ou encore sur son ancien cours et toujours en lien avec lui parmi lesquelles Donaueschingen considérée comme la source officielle du Danube, Ulm, Günzburg, Lauingen, Höchstadt, Donauwörth, Neuburg, Ingolstadt, Kelheim,  Regensburg, Straubing, Vilshofen, Passau (Allemagne), Aschach, Linz,

Le Danube à la hauteur de Linz, capitale de la Haute-Autriche, photo © Danube-culture, droits réservés

Enns, Grein, Ybbs, Persenbeug, Spitz, Melk, Dürnstein, Krems, Klosterneuburg, Tulln, Vienne, Hainburg (Autriche), Bratislava, Gabčikovo, Komárno, Šturovo (Slovaquie), Komárom, Esztergom, Szentendre, Budapest, Ráckeve, Dunaújváros, Dunaföldvár, Kalocsa, Szekszárd, Baja, Mohács (Hongrie), Apatin, Vukovar (Croatie), Novi Sad, Belgrade, Kladovo (Serbie), Orşova, Drobeta-Turnu Severin, Brăila, Galaţi, Tulcea, Sulina (Roumanie), Vidin, Ruse, Tutrakan, Silistra (Bulgarie), Reni, Ismaïl, Vilkovo (Ukraine) pour ne citer que quelques-unes d’entre elles.

Le bastion des pêcheurs d’Ulm (rive gauche) sur le Haut-Danube, point de départ de nombreux d’émigrants souabes au XVIIIe siècle, photo © Danube-culture, droits réservés

Le delta du Danube ou l’apothéose du fleuve : un univers peuplé depuis l’Antiquité, un monde à part, une histoire singulière, une biodiversité extraordinaire, un espace menacé à sanctuariser

Ancienne carte du delta du Danube de Rigas Vélestinlis (vers 1757-1798) ou Rigas le Thessalien, écrivain, philosophe, poète et patriote grec, une des plus importantes figures de la Renaissance culture grecque. Arrêté et accusé de conspiration contre l’Empire ottoman, il fut étranglé dans la tour Nebojša à Belgrade avec sept de ses compagnons et son corps jeté dans le Danube.

« Le delta du Danube est l’ultime et le plus extraordinaire cadeau que le grand fleuve fasse au continent avant que ses flots ne s’unissent à ceux de la mer Noire. »
Eugen Panighiant 

   Le delta1 (le mot vient de la lettre grecque delta qui signifie « en forme de triangle ») du Danube qui est précisément, comme de nombreux deltas, en forme de triangle, est l’un des plus jeunes et des plus actifs écosystèmes du continent européen.
Les trois bras actuels principaux du fleuve et une multitude de bras secondaires irriguent aujourd’hui le territoire deltaïque : le bras septentrional roumano-ukrainien de Chilia (Kilia, 116 km de long), le bras médian dit de Sulina (63 km) qui draine l’essentel de la navigation depuis son aménagezment par la Commission Européenne du Danube et le bras méridional de Saint-Georges, (Sfântu Gheorghe, 109 km), forment, avant de se « jeter » dans la mer Noire (la déclivité du delta d’ouest en est n’est que de 0,006% !), un exceptionnel territoire alluvionnaire en constante progression vers la mer. Sa superficie s’étend sur 580 700 ha dont 459 000 ha se situent en Roumanie et 121 700 en Ukraine. Ces chiffres doivent être toutefois considérés comme une situation à une date donnée (1993) car de par ses importants apports alluvionnaires, le fleuve contribue à étendre la surface de son delta et à en modifier la géographie. Cette géographie mouvante entraîne des contestations des frontières établies comme l’a illustré un différent récent entre l’Ukraine et la Roumanie.
Ses processus géomorphologiques, écologiques, biologiques sont dépendants de la qualité de l’eau du Bas-Danube. Ce paysage unique qui n’a cessé d’être modelé par le fleuve dès 16 000 ans avant J.-C., est habité par les hommes depuis l’Antiquité. 

Le Pélican, oiseau emblématique du delta du Danube a bien failli disparaître. Aujourd’hui pélicans blancs et frisés sont protégés mais leur nombre a considérablement diminué depuis le début du XXe siècle, photo droits réservés

   Le delta du Danube, avec son dense réseau de canaux qui relie plus d’une centaine de lacs et de limans peu profonds (6 m maximum), est d’abord considéré comme « le royaume de l’eau ».

Pêche dans le delta sur le bras de Sfântu Gheorghe (Saint-Georges), photo © Danube-culture, droits réservés

   Ce territoire à 80 % aquatique fascine les scientifiques et les historiens depuis longtemps. On trouve déjà sa mention dans les oeuvres de nombreux écrivains, historiens, philosophes, géographes de l’Antiquité comme Hérodote, Erasthotène (176-194 av. J.-C.), Strabon, Ptolémée, Pline l’ancien, Tacite…

Une lotca dans le delta, photo © Danube-culture, droits réservés

   Les premières investigations géomorphologiques connues, sont celle du grand géographe français Élysée Reclus (1830-1905) puis l’oeuvre de scientifiques roumains comme Grigore Antipa (1867-1944) en 1912 et 1914, Constantin Brătescu (1882-1945) en 1922, Gheorghe Vâlsan (1885-1935) et d’autres chercheurs roumains après la Seconde Guerre mondiale, recherches souvent associées à des programmes d’exploitation des ressources du delta comme la faune piscicole, les roseaux…
   La première réserve naturelle dans le delta est créée grâce aux efforts de Grigore Antipa et de quelques autres scientifiques et concerne la forêt primaire de Letea (1938).

Forêt primaire de Letea, delta du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

   Les autres précurseurs scientifiques de la protection l’environnement qui alerteront sur la fragilité du écosystème deltaïque, dès la fin des années cinquante, verront leur travail et leurs articles censurés par le régime communiste. Il faut attendre la chute de cette dictature pour que soit que soit inaugurée la réserve de biosphère (1990), le site Ramsar et que le delta fasse l’objet d’un classement au patrimoine mondial de l’Unesco.

Le delta du Danube, la surface couverte de roseaux (en marron), paradis des oiseaux et ses dépôts d’alluvions dans la mer Noire : un paysage en permanente évolution, photo prise le 26 février 2021 par le satellite Copernicus, European Union, Copernicus Sentinel-2 imagery

   Le delta du Danube est le second plus grand delta d’Europe après celui de la Volga. Riche de 1 700 espèces végétales, d’environ 3 450 espèces animales, de 400 lacs intérieurs et d’une roselière de 2 700 kilomètres carrés, ce territoire bénéficie depuis quelques années de programmes de « reconstruction écologique » et appartient désormais au réseau mondial des Réserves de Biosphère de l’Unesco. Sa protection est devenue transfrontalière dès 1998, la partie située sur le territoire ukrainien du delta, au nord, étant entrée dans la réserve de biosphère.

Réserve de biosphère du delta du Danube, sources ARBB

   Pour la seule Roumanie, 18 sites (soit 8 % de la surface du delta) sont classés en zones de « protection stricte ». Toute activité et présence humaine y sont en principe interdites. Dans les zones dites « tampons » (38,5 % du delta), les activités des habitants et le tourisme sont tolérés lorsqu’ils respectent l’environnement ce qui n’est pas toujours le cas pendant la période estivale. Enfin, 52,7 % du delta restent ouverts au développement économique mais sous le contrôle de l’administration chargée de la gestion de la réserve (ARBB). La partie roumaine du delta roumain est placée sous l’autorité administrative d’un gouverneur.

Delta du Danube, photo droits réservés

Au delà du delta la fin du Danube ?
Pas vraiment puisque les eaux du Danube, à l’instar de celles des autres grands fleuves de la mer Noire (Dniepr, Boug, Dniestr et Don), plus denses que ses propres eaux, poursuivent leur route sous-marine : un fort courant d’eau saumâtre situé à environ vingt-cinq mètres de profondeur et passant au large de Constanţa et des plages bulgares, avance vers le détroit des Dardanelles et la Méditerranée. Un canyon principal et des canyons secondaires dessinés par le fleuve sur le fond de la mer Noire et les courants sont visibles sur des photos satellites.
Le Danube est dans son essence, évidemment bien plus qu’un fleuve frontière, un rôle limité que n’a pourtant cessé de vouloir lui assigner l’homme depuis l’Antiquité avec plus ou moins de succès ou de conséquences désastreuses…

Danube_delta_Landsat_2000

Apothéose d’un fleuve : photo du delta du Danube prise par le satellite Landsat en 2000

Notes :
1 Le delta est une forme de relief littoral plus ou moins saillante vers le large et résultant de l’accumulation des matériaux apportés par un fleuve à son embouchure; la saillie peut n’être que relative, comme lorsque le delta occupe un fond de baie. L’avancée de la ligne de rivage est elle-même associée à une saillie des formes sous-marines construite par l’accumulation des matériaux en avant du relief émergé. Cette accumulation, en pente faible et limitée par un talus, constitue la plate- forme deltaïque. C’est l’ensemble des formes émergées (delta strico sensu ou plaine deltaïque) et des formes immergées qui constituent l’intégralité du relief deltaïque (Moore G.F. et Asquith D.G., 1971).

Eric Baude pour Danube-Culture, mis à jour avril 2024, © droits réservés

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Les pélicans du Danube et de son delta

Une centaine d’espèces d’oiseaux choisit également le delta du Danube pour y passer l’hiver ou le traverser ce qui en fait l’un des terrains d’observation ornithologique les plus fascinants au monde. Six voies migratoires printanières et cinq automnales, originaires des continents africain, asiatique et européen, survolent, se posent et séjournent dans le delta.

Le Pélican, un pêcheur organisé
   Deux des huit espèces connues de pélicans, le pélican frisé (Pelecanus crispus) et le pélican blanc (Pelecanus onocrotalus) nichent dans le delta. C’est la colonie de pélicans communs la plus importante en Europe. Elle est évaluée à  plus ou moins 2 500 couples. Elle s’installe au début du printemps et repart à la fin de l’été ou au début de l’automne pour passer l’hiver dans le delta du Nil ou sur d’autres deltas africains et du Moyen-Orient. Rares sont les individus qui choisissent de rester sur place. Le delta du Danube est le refuge des pélicans situé le plus à l’ouest du vieux continent.

Pélican frisé (Pelecanus crispus), photo droits réservés

Eugen Petrescu, de la Société Ornithologique Roumaine explique que pour la plupart des touristes et même des habitants du delta, la différence entre le pélican frisé et le pélican commun n’est pas évidente. Presque insaisissable, elle relève de la taille des oiseaux, le pélican frisé étant juste un peu plus grand.
La migration du pélican commun commence en août-septembre. Très peu d’oiseaux choisissaient autrefois d’hiverner dans le delta alors qu’on observe aujourd’hui de plus de spécimens pendant la saison froide. Il semble qu’au début de sa présence en Roumanie, le pélican frisé avait pour habitat des zones humides en amont du Danube et non pas le delta lui-même, où le pélican commun était déjà installé. On a d’ailleurs observé leur tendance à se déplacer non pas vers le sud, mais en sens inverse vers l’amont du fleuve, en direction de Călăraşi et jusqu’en Olténie, comme s’ils refaisaient de mémoire cet itinéraire. Selon des observateurs de la Société bulgare de protection des oiseaux, une troisième colonie de nidification de pélicans frisés s’est d’ailleurs installée dans la zone bas-danubienne bulgare. Ce nouveau groupe est considéré comme une sous-colonie de celle distante d’environ 2 km où nichent 22 couples depuis 2016. Plus à l’est, la Réserve de Srebarna (Bulgarie) abrite elle aussi une colonie de pélicans frisés. Cette zone est d’une importance cruciale pour la protection du pélican frisé sur le bas-Danube.
En période de reproduction, le plumage des pélicans acquiert un coloris particulier. La partie grise revêt un éclat argenté, tandis que la mandibule se colore en un très beau rouge pourpre. C’est ce contraste des couleurs qui confère aux oiseaux une élégance particulière durant la période d’accouplement. En outre, les pélicans sont très sensibles à toute forme de perturbation. Si, par exemple, une colonie est fortement dérangée pendant son séjour, elle ne revient pas sur les mêmes lieux l’année suivante. Les pélicans sont une espèce rare, menacée d’extinction.

Pélican frisé, photo droits réservés

    Le pélican est sans doute, du moins pour le grand public, l’oiseau le plus représentatif de cette région du fleuve. Celui-ci a le sens de l’entraide et s’organise pour se nourrir d’une manière collective et coopérative. Au moment de la pêche le groupe de pélicans se dispose en arc de cercle ou sur une même ligne et avance régulièrement, la tête sous l’eau, se servant de leur poche profonde et souple qui pend sous leur conséquent bec jaune comme d’une épuisette pendant que de joyeux rabatteurs de la même espèce effraient et poussent les poissons vers les oiseaux pêcheurs. La cérémonie de la pêche se répètent deux fois par jour. Le pélican nourrit sa famille par régurgitation de la nourriture en voie de digestion.
Cet oiseau qui ingurgite un bon kilo de poissons quotidiennement, était considéré autrefois par les habitants du delta et en particulier les pêcheurs professionnels, comme un concurrent redoutable au même titre que le grand cormoran qui s’organise aussi en colonie mais pêche en solitaire. L’espèce fut donc longtemps chassée et menacée d’extermination. Elle est désormais protégée. Double revanche pour cet oiseau unique et singulier qui représente désormais le symbole de la riche mais fragile biodiversité du plus grand delta fluvial européen.

Recensement des pélicans frisés en Roumanie danubienne de décembre 2023 : une population stable malgré l’épidémie de grippe aviaire de 2022.
   Lors du recensement de décembre 2023, 949 pélicans frisés (Pelecanus crispus, Bruch 1832) ont été dénombrés sur l’ensemble de leur aire de répartition en Roumanie. Parmi eux, 704 étaient des adultes et 245 étaient immatures et dans différentes catégories d’âge. Il s’agit du nombre le plus élevé de pélicans frisés enregistré jusqu’à présent en Roumanie au cours du suivi hivernal effectué depuis le début du projet Pelican Way of LIFE (https://life-pelicans.com)
   Le nombre de pélicans le plus élevé a été, comme prévu, observé dans les zones de grands lacs le long du Danube, telles que Suhaia, Bugeac et Oltina. Cependant, par rapport aux années précédentes, près de la moitié (404 individus) du total enregistré a été recensée dans la réserve de biosphère du delta du Danube. Les zones surveillées couvraient, comme les années précédentes, la quasi-totalité de l’aire de répartition de l’espèce, et pas seulement les sites du projet.
   « Nous voulions assurer la meilleure couverture possible et obtenir le nombre le plus représentatif de pélicans hivernants dans notre pays. Pendant la période de suivi (8-10 décembre), nous avons rencontré des conditions hivernales typiques avec un temps moins favorable, des températures basses et un vent relativement fort. Bien que ces conditions aient rendu le suivi partiellement difficile, elles ont également réduit la mobilité des pélicans dans les différentes zones, facilitant ainsi le processus de comptage », a expliqué le biologiste Sebastian Bugariu, coordinateur du projet en Roumanie.
   Le nombre de pélicans frisés enregistrés en Roumanie est le plus élevé depuis le début du projet. Combiné au nombre de pélicans frisés comptés en Bulgarie (644 individus), le total reste dans les paramètres observés les années précédentes. C’est encourageant et on peut dire que la population de pélicans frisés est globalement stable, surtout si l’on tient compte de l’impact considérable de l’épidémie de grippe aviaire en 2022, qui a affecté les effectifs de manière significative.
   Des zones telles que la vallée de Mostiștei, la zone de Calarasi Iezer, la basse vallée de l’Olt et le confluent de l’Olt avec le Danube, Bistreț, le delta du Danube et la zone lagunaire, y compris les sites du sud-ouest de la Dobrogea (Bugeac, Oltina, Dunăreni, Vederoasa), les lacs du centre de la Dobrogea et la côte de la mer Noire ont été surveillés. Lors des expéditions dans le delta du Danube et la zone lagunaire, les équipes ont bénéficié du soutien de l’Administration de la réserve de biosphère du delta du Danube (ARBDD), partenaires de ce projet.
La couverture des zones a été faite de manière à éviter le risque de comptages multiples. Au total, 13 équipes ont participé, dont 6 équipes, composées d’observateurs du SOR accompagnés par le personnel de l’ARBDD, ont participé au territoire de la réserve de biosphère du delta du Danube.
   Le suivi à long terme du Pélican frisé est fondamental pour observer les tendances et la dynamique de la population de l’espèce, les changements potentiels et pour pouvoir développer des mesures visant à assurer la meilleure conservation et protection de l’espèce possible.
Sources : Societatea Ornitologică Română
https://www.sor.ro
https://youtu.be/gvpk1QTL9E8?

Pélican blanc (Pelecanus onocrotalus), Linnaeus, 1758

Ordre : Pélécaniformes
Famille : Pélécanidés
Genre : Pelecanus
Espèce : onocrotalus
Espèce monotypique
Taille : 148 à 175 cm
Envergure : 226 à 360 cm
Poids : 10000 à 11000 g

Pélican blanc

Pélican frisé (Pelecanus crispus), Bruch, 1832

Ordre : Pélécaniformes
Famille : Pélécanidés
Genre : Pelecanus
Espèce : crispus
Espèce monotypique
Taille : 180 cm
Envergure : 310 à 345 cm
Poids : 10000 à 13000 g

Pélican frisé

Sources :
Dominique ROBERT, Danube, les oiseaux au fil du fleuve, Éditions Lechevalier-R.Chabaud, 1988

Radio România International/ À la découverte de la Roumanie/Les pélicans du delta du Danube, Teofilia Nistor (29 juillet 2013)
www.oiseaux.net
Societatea Ornitologică Română

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour avril 2024

Le pélican, symbole de la renaissance, oiseau emblématique du delta du Danube

Photo Mihai Baciu, droits réservés

Les onocrotales (le pélican, pelicanus onocrotalus, L.) ressemble aux cygnes : et on n’y trouverai aucune différence s’ils n’avaient pas à la gorge une espèce de premier ventre. C’est là que cet animal insatiable entasse tout, et la capacité de cette poche est étonnante ; puis ayant achevé sa provision, il la ramène peu à peu dans son bec, et la faut descendre, par une sorte de rumination dans le ventre véritable…
Pline l’Ancien (23-79), Histoire naturelle, Livre 10, LXVI 

Le pélican blanc (Pelecanus onocrotalus) ou frisé (Pelecanus crispus), habitants familiers du paysage deltaïque danubien, est un oiseau migrateur dont la présence sur notre planète remonte à la fin de l’ère secondaire, il y a une centaine de millions d’années. Il est encore présent sur tous les continents mais en bien moins grand nombre que par le passé.
Le mode de vie de cet oiseau emblématique du grand fleuve européen nous permet de mieux comprendre le sens de sa symbolique.
   Le pélican, dont les ailes peuvent atteindre une envergure de 3m 50 et qui peut peser jusqu’à 13 kg, fait aussi partie des plus gros oiseaux de la planète. Il affectionne les zones humides et tranquilles des régions tropicales ou tempérées chaudes où le poisson abonde comme dans le delta du Danube où se regroupent plusieurs colonies de pélicans blancs et, nettement moins nombreuses, de pélicans frisés. On les trouvait autrefois jusqu’en Autriche et sur le Danube hongrois.Le pélican peut se déplacer sur terre, sur l’eau et dans l’air. C’est un oiseau monogame, pacifique et qui aime à vivre en collectivité. Dans une communauté de pélicans, il n’existe pas de dominants ni de dominés à l’exception d’une petite hiérarchie et d’un respect témoigné par les plus jeunes aux plus expérimentés des oiseaux de la communauté au moment de la pêche.
   Mâle et femelle couvent alternativement les œufs pendant une période de 29 à 36 jours et qui donnent naissance de un à trois oisillons, totalement dépourvus de plumes. Les oisillons sont alors nourris par le couple parental qui leur apporte la nourriture sous forme de bouillie régurgitée contenue dans la poche de leur bec que les adultes vident en le pressant contre leur poitrine.
   Un peu plus tard, les jeunes pélicans de la colonie, regroupés sous la surveillance de quelques adultes, vont chercher les morceaux de poissons directement dans le gosier des parents, parfois même jusque dans l’œsophage !
   Le pélican ne dépense pas son énergie inutilement, aussi la pêche n’occupe qu’une petite partie de l’emploi du temps de la colonie. Cet oiseau semble préférer avant tout passer de longues heures à dormir (méditer ?) ou à faire sa toilette et lisser ses plumes au soleil. La longue présence sur la terre de ce magnifique oiseau lui a sans doute permis d’acquérir une forme de sagesse.

Symbolique du pélican

   « Le Pélican est le symbole de l’amour du Prince pour ses peuples ; il est aussi l’emblème de la tendresse maternelle. »
Nicolas Vitton de saint-Allais, Dictionnaire de la Noblesse, 1816

Alfred Hofmann (1879-1958), fontaine des pélicans,  Widholzhof, Simmering, Vienne, 1926, une fontaine qu’on aimerait voir en eau, photo droits réservés

   Ce n’est pas un hasard si nous trouvons la présence du pélican chez les Égyptiens qui en font un animal d’ornement se promenant dans les jardins et les palais. Les prêtres l’assimilent au cygne, le pélican étant « la lumière couvant l’œuf du monde ». L’oiseau était également sacré chez les musulmans, une vénération qui puise son origine dans une légende selon laquelle celui-ci était censé avoir participé à la construction de la Kaaba, à la Mecque.
   Nombreuses sont les légendes autour du pélican dans l’Antiquité. Elles se répandent dans le monde grec puis romain. Voyant des morceaux sanguinolents de poissons régurgités, certains hommes pensaient que le pélican allait jusqu’à percer sa propre chair pour nourrir ses petits. L’oiseau devient alors le modèle de l’amour parental.
   Cette histoire figure dans le Physiologos, bestiaire chrétien écrit en Égypte au IIe siècle ap. J.-C., une oeuvre qui influencera tout le Moyen-âge. D’autres légendes apparaissent dans ce bestiaire comme celle qui raconte que les jeunes pélicans, à leur naissance, frappent leur géniteur. En représailles, celui-ci les tue. Ils ressuscitent trois jours plus tard grâce aux gouttes de sang que fait couler sur eux leur mère ce qui lui fait à son tour perdre la vie. 

Gravure de Pélican, issu d’une fresque des ruines de Chan Chan (royaume de Chimor), au Pérou, photo © Ajor933, droits réservés

   Une autre légende raconte que l’ennemi du pélican, le serpent, tue les oisillons avec son venin. L’oiseau s’envole alors au-dessus d’un nuage qu’il inonde de son sang afin que le liquide, tombant avec la pluie sur les jeunes oiseaux, puisse les ressusciter.
   Le christianisme fait du pélican le symbole du sacrifice, du martyr et de la résurrection, comparant l’oiseau au Christ se sacrifiant pour la rédemption des pécheurs. Il symbolise également pour les Chrétiens l’amour paternel qui ne recule devant aucun sacrifice. 

Détail de la cathédrale de Metz, photo © zor32, droits réservés

   Eusèbe de Césarée (265-339) et saint-Augustin (354-430) le mentionnent au début du IVe siècle. L’oiseau, dorénavant étroitement lié à la symbolique chrétienne, apparaît alors dans de nombreux livres enluminés, sur des chapiteaux et des stalles d’églises et plus tard sur des armoiries.

Église de La Trinité-La Palud à Marseille : stalles avec accoudoirs en bois sculpté en forme de pélicans, photo © Rvalette, droits réservés

« Le Bestiarum du Moyen Âge cite une ancienne chanson enfantine, oubliée depuis, dont le texte est : « Pie pelicane, Jesu domine » (Ô pélican plein de bonté, notre Seigneur Jésus »). Il mentionne aussi la faculté que possède cet oiseau de ne se munir que de la nourriture strictement nécessaire à sa survie. »

Blason de l’université de Cambridge, source Wikipedia

« Pie pellicane, Jesu Domine,
Me immundum munda tuo sanguine;
Cujus una stilla salvum facere
Totum mundum quit ab omni scelere. »

« Pieux pélican, Jésus mon Seigneur
Moi qui suis impur, purifie-moi par ton sang
Dont une seule goutte aurait suffi à sauver
Le monde entier de toute faute. »
Extrait de l’Hymne eucharistique « Adoro te devote » de Saint-Thomas d’Aquin (1225-1274)

Jacques Callot (1592-1635), saint-Thomas d’Aquin, « Les Images De Tous Les Saincts et Saintes de L’Année », 1635 

Le poète florentain Dante Alighieri (1265-1321), dans le « Paradis » de sa Divine Comédie (1321, long poème racontant le voyage de l’auteur en enfer guidé par le poète romain Virgile. Il y retrouve plus tard sa bien-aimée, Béatrice qui le guide jusqu’au purgatoire puis au paradis où, dans un moment d’extase, le narrateur aperçoit Dieu), compare le Christ à l’oiseau, en parlant de saint-Jean qui fut représenté dans la Cène penché sur le sein du Sauveur :
« Voici venir celui qui coucha sur le sein
de notre Pélican : qui, du haut de la croix
avait été choisi pour un office insigne. »

Gustave Doré, illustration pour le Paradis de Dante

Cette image est reprise au XIXe siècle par Alfred de Musset (1810-1857) dans son poème l’Allégorie du Pélican extrait de son oeuvre Les Nuits :
« Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les séraphins noirs t’ont faite au fond du cœur ;
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L’océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur ;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu.

Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
Ce n’est pas un concert à dilater le cœur ;
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant ;
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang. »

Les alchimistes s’emparent également très tôt de l’image du pélican. Ils se servent de ces oiseaux pour symboliser les parties volatiles de la matière, utilisant celui qu’ils appellent « l’oiseau d’Hermès » pour représenter leur Mercure. Un vase alchimique ou alambic, récipient hermétique muni de deux tubes recourbés reliant le sommet, ressemblant à la silhouette du pélican qui se perce le flanc, porte son nom. Le pélican représente aussi l’œuvre au blanc, les trois oisillons étant respectivement le Sel, le Soufre et le Mercure ou encore l’ image de la « pierre philosophale  » éparpillée dans le plomb liquide, où elle se dissout et se décompose pour le transformer en or.  Le pélican alors symbolise l’aspiration à la purification.
Les Rose-Croix à leur suite utilisent le symbole, qui est repris dans la Franc-maçonnerie pour l’ordre ultime du Rite Français et pour le dix-huitième degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, qui porte le titre de « Souverain Prince Rose-Croix, ou Chevalier de l’Aigle et du Pélican ».
On retrouve également cet oiseau accompagné des outils sur des tabliers de maçons correspondant à ces degrés. Il pourrait alors symboliser la consécration au grade de maitre et l’achèvement du parcours initiatique, comme le pélican, victorieux de la mort, pourrait faire renaitre ses enfants vers la lumière de l’initiation.
Robert-Jacques Thibaud (1941-2001), auteur d’une série de dictionnaires sur la signification des mythes et des symboliques de différentes cultures, voit dans le pélican une représentation de « l’œuvre générant puis entretenant sa création ». Selon lui, « le pélican symbolise l’axiome assurant que l’on ne découvre que ce que l’on possède déjà en soi. C’est l’image d’une autre phase de la longue quête spirituelle assimilable au grand-œuvre ».
En héraldique, le pélican est traditionnellement représenté comme un oiseau à bec d’aigle, dans son nid, les ailes déployées au-dessus de ses petits, se perçant la poitrine d’où coulent des gouttes de sang. Il est dénommé « Pélican de piété ». L’oiseau apparaît aussi sur les armoiries de plusieurs familles, institutions, villes, pays, voire même imaginaires comme sur celui de la Syldavie dans Le sceptre d’Ottokar d’Hergé.

Armoiries de la Syldavie dans le Sceptre d’Ottokar de Hergé, source : JulianKepler — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=133417678

Au final, notre oiseau porte en lui les symboles de la mort, de la renaissance, donc des cycles de la vie, de la quête spirituelle tendant vers la lumière.

Emblème de la Louisiane, source Wikipedia

Sources :
BIEDERMANN, Hans, KNAURS Lexikon der Symbole, Droemersche Verlagsanstalt Th. Knaur Nachfolger, München, 1989
CHEVALIER, Jean, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Robert Laffont/Jupiter,  Paris, 2000
COLIN, Didier, Dictionnaire des symboles des mythes et des légendes, Hachette, Paris 2000
PORTIER, Lucienne, Le pélican. Histoire d’un symbole, Éditions du Cerf, paris, 1984
www.oiseaux.net

http://www.larousse.fr/encyclopedie/vie-sauvage/p%C3%A9lican/178178
lieuxsacres.canalblog.com

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour avril 2024, © droits réservés

Sulina, kilomètre zéro

Le voyage sur le Danube existe-t-il vraiment ?

La navigation danubienne s’apparente, d’amont en aval, au règne mystérieux de la soustraction ! Ce qui est parcouru est effacé, évanoui, perdu. Les kilomètres, après avoir été de fidèles compagnons de cette soustraction, du moins en avons-nous eu l’impression, laissent, peu avant le delta, la place aux milles maritimes, autres repères qui sont de règle pour la navigation sur cette partie du Bas-Danube et qui vont du port de Brǎila (rive gauche) à celui de Sulina. Oubliée aussi ou presque la vitesse (souvent associée au bruit) dès les portes du delta franchies, où celle-ci paraît, quand elle se fait entendre, sur l’eau (les barques et les vedettes de transport sont munies de puissants et bruyants moteurs), sur les berges, les plages, sur les pistes sableuses et poussiéreuses, dans les quelques rues carrossables de Sulina pendant la saison estivale et de certains villages reliés à la terre ferme (les 4×4 se sont aussi invités sur la scène du delta depuis quelques années), d’une modernité incongrue voire vulgaire, kitsch qui ne sied guère à ce singulier environnement d’eau, de sable et de roseaux. Si vous êtes pressés, ne comptez pas sur le delta pour partager votre impatience. Allez donc voir ailleurs !
   Puisqu’il ne reste plus maintenant, à cet endroit, sur le fleuve, rien d’autre que des distances en ruine avant l’au-delà fluvial, le voyage sur le Danube existe-t-il vraiment ?
   Étrange périple dont n’ont guère conscience les croisiéristes. Périple aux allures d’une dérive vers le néant après tant d’efforts dépensés à trouver un chemin. Le Danube s’évertue lentement mais imperturbablement, inexorablement, à défaire, à décomposer soigneusement, avec une infinie et invisible patience, tout voyage organisé, prémédité : la réalité de plus en plus décalée depuis l’invention par la Commission européenne du Danube du point zéro à Sulina, le rendez-vous  laborieux avec la Mer noire ou du moins repoussé de plus en plus loin comme s’il ne devait pas avoir lieu maintenant mais plus tard ce dont témoignent les vieux phares aveugles, rouillés, hors service et perdus dans leur propre dérive, certes en apparence immobiles. Cette rencontre du moment présent, du maintenant, de l’ici et du nulle part, désintègre d’abord le souvenir même des jours et des nuits souvent blanches d’avant le départ et l’(in)certitude des heures de navigation, de la traversée de grandes villes aux monuments et bâtiments relevant  à la fois du meilleur et du pire de l’histoire humaine, aux quais longilignes et monotones, du rythme des confluences où les eaux ont quelquefois du mal à se mêler, de canaux imposants, d’anciens signaux de navigation, inutiles désormais et de plus en plus recouverts par la végétation, d’embarcadères désuets, de bajoyers de gigantesques écluses qui ferment l’horizon pendant la mise à niveau vers l’aval ou l’amont puis s’ouvrent brièvement vers l’horizon, vomissent comme à regret de lourds convois et des péniches chargées et se referment à nouveau. Rien n’était déjà établi avant d’entreprendre le voyage depuis le lointain amont, mais là, arrivé dans le delta, tout le paysage s’ingénue à flotter, à vaciller inlassablement vers l’horizontal, nuages, îles, forêts, roseaux, oiseaux, rives (mais où sont les rives ?), tout sur l’eau et autour de l’eau s’enfuit, dérive sans fin. Les eaux emportent tout. Peut-on trouver plus abstrait que la réalité des souvenirs dans cet univers horizontal à la fois mouvant et pourtant apparemment si immobile ? Le temps deltaïque est, semble-t-il, l’allié de l’oubli, de la désintégration et peut-être aussi, pour combien d’années encore, le dernier refuge continental de la lenteur.
   Seul le ciel frissonne et nous donne raison d’attendre un coucher de soleil imminent. Les mouvements sur les infimes langues de terre vacillantes, dans ces confins labyrinthiques d’eaux, de canaux, de roseaux, d’oiseaux et encore d’eaux, sont devenus imperceptibles ; ces peuples des «eaux-delà», dont tout l’art consiste à se dérober aux inquisiteurs et aux habitants eux-mêmes. Il n’y a plus ni aval, ni amont, ni sources, ni même delta, il n’y a que le fleuve immense sur lequel dérivent des pélicans blancs.
Eric Baude, Sulina, delta du Danube
Sulina photo Danube-culture, droits réservés

Le delta du Danube et Sulina

   « Au voyageur fatigué du ciel et de l’eau, les bouches du Danube s’annoncent par un misérable village massé autour d’un dôme d’or, et qui semble flotter sur la mer. Plus loin Sulina paraît dans le même accroupissement au ras des flots. La ville est bâtie sur le sable, au milieu de roseaux verts et jaunes, et son peuple ne trouve d’ombre que celle de ses maisons. L’idée qui s’impose est celle d’une ville morte, roulée par le Danube et repoussée par la mer. La plaine et la mer se confondent, comme se confondent la plaine et le ciel. Il semble qu’il n’y ait de réel que le bateau immobile et Sulina qui se balance.
   De plus près, la ville montre un visage propre, une beauté médiocre de campagnarde et de pêcheuse. Elle voudrait s’égayer de quelques notes vives d’habits militaires comme de l’or de son dôme, mais l’immense cadre gris la rapetisse et l’éteint. Les mâts et les vergues des vaisseaux rangés au quai lui font un semblant d’avenue plantée d’arbres secs mais bientôt le regard se détourne d’elle pour interroger la grande route d’un Danube jaune et lourd.
   Le fleuve dessine deux ou trois larges courbes, puis devient un grand canal boueux tout bêtement droit, que double la ligne sèche du chemin de halage. Le long de ses berges, çà et là, se dressent, comme des bornes, des huttes au seuil desquelles brillent de beaux pieds nus. Aucun arbre d’abord, puis, comme une espérance, ils viennent un à un, et se massent enfin en petits groupes dans de petits jardins. Des barques en formes de pirogue où des hommes en bonnet de fourrure pagayent, sillonnent la pesanteur de l’eau silencieuse. Par endroits tremblent les ailes d’un moulin à vent.
   L’arrière pays n’est qu’un champ de roseaux semé d’étangs bleus qui s’ouvrent sur le fleuve jaune, et au bord desquels courent de petits chevaux, crinières battantes. La vie humaine se resserre dans un espace de vingt mètres au delà des berges, le long de la rangée des arbres verts. À quelques pas des pirogues tirées à terre et presque couchées sur les seuils, de petites maisons blanches, percées d’étroites fenêtres, s’échelonnent, posées sur le sable, et couvertes de toits de chaume quadrangulaire au milieu de minuscules jardins carrés. Puis vingt croix irrégulièrement dispersées parmi les touffes d’ajonc, comme un troupeau de bêtes immobiles, un héron au milieu d’une flaque bleue, un serpent qui traverse le fleuve… »

Pierre Dominique, « Le Danube », Les Danubiennes, Bernard Grasset, Paris, 1926

  « Cinq heures après avoir quitté Tulcea, le bateau était maintenant presque vide. Dans la réverbération du soleil couchant, eau grise et ciel se confondaient. Se sont dessinés enfin une tour, une grue, quelques immeubles du genre HLM : Sulina, bourgade du bout du fleuve. Et plus loin encore, une ligne sombre : la mer Noire.
La Commission européenne instituée par le Traité de Paris du 30 mars 1856 pour améliorer la navigabilité des embouchures du Danube a construit ces digues et ce phare achevés en novembre 1870. Les Puissances signataires du Traité ayant été représentées successivement par … » suit la liste des noms des mandataires de « l’Autriche-Hongrie, la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Confédération d’Allemagne, la Sardaigne et l’Italie, la Turquie ». Cette plaque apposée sur une maison carrée en pierre grise qui abrite encore la capitainerie du port ne pourrait mieux évoquer le sort des peuples de la région et légitimer leur sentiment d’avoir été constamment dépossédés de leur histoire. On y trouve en effet deux absents. La Russie — elle venait de perdre la guerre de Crimée et donc de dire temporairement adieu à ses visées sur l’au-delà du fleuve — et surtout cette Roumanie qui n’était encore ici, en 1856, que la Valachie : la seule population présente sur ces confins n’a pas eu à participer aux décisions des cours européennes qui l’intéressaient au premier chef…

L’ancien palais de la Commission Européenne du Danube, au bord du fleuve, photo prise de l’ancien phare de Sulina, photo Danube-culture, droits réservés

Au-delà s’étendait un no man’s land de dunes, de canaux et d’étendues d’eau croupie, de poutrelle et de blocs de béton dont on ne comprenait pas la destination première. Et au-delà, encore, la mer, qui plus que Noire méritait le nom de Morte, tant le battement mécanique de ses vagues huileuses et sombres imitait maladroitement la respiration marine. « Beach ! » nous ont crié des jeunes filles. Elles ont disparu derrière des ronciers et nous ne les avons pas revues. Nous avons traversés le cimetière des Lipovènes. Qui sont les Lipovènes ? Une secte de Vieux Croyants persécutés en Russie et venus peupler ce rivage il y a cents ans. Mais encore ? La sage théorie de Klavdij selon laquelle, en voyage, on ne peut prétendre tout savoir et tout apprendre, qu’il faut laisser leur part d’autonomie et de mystère aux histoires que l’on croise, avait décidément du bon — surtout pour nous voyageurs à bout de souffle, qui avions l’impression d’être arrivés sur la fin d’un monde.

Photo Danube-culture, droits réservés

Des coques de bateaux échoués émergeaient des champs qui masquaient les eaux. Le soir tombait, c’était l’heure où la lumière qui s’enfuit exalte la passion photographique de Klavdij. Une proue noire se dressant très haut, nue, lui a fait oublier le temps, l’endroit, toute autre repère que cette forme enfoncée comme un coin géant dans le ciel, solitaire, lyrique, incarnant à la fois la désolation infinie et la pérennité du passage des hommes. Il l’a photographié longuement, puis a sauté d’une épave échouée en pleine terre à l’autre avec une frénésie qui lui a fait négliger ce que, moi, j’apercevais au loin : au sud, d’une haute tour de radiophare, nous parvenaient de soudains
miroitements ; au nord se dessinaient, j’en étais certain, les tourelles et les mâts gris de bateaux de guerre accostés au ras de l’horizon, et il en émanait d’identiques éclairs rapides : il n’y avait pas de doute, nous étions observés, uniques humains sur ce Finistère. J’ai fini par repérer la silhouette d’un homme, non, de plusieurs, qui nous suivaient à la jumelle. Pour la première fois, j’ai senti monter une sourde angoisse et j’ai fini par la faire, un petit peu, partager à Klavdij, l’arrachant à un sentiment de plénitude dans son travail qu’il avait rarement vécu avec autant d’intensité depuis le début du voyage.

Entre Danube et mer Noire : la station météo, digue méridionale du chenal du bras de Sulina, photo Danube-culture, droits réservés 

Au bout d’un canal impossible à traverser, c’était enfin la jonction du fleuve et de la mer. En face, très loin, la côte ukrainienne. Du haut d’un mirador, un homme en civil, armé, nous a hélés avant de descendre. D’autres, boueux et hirsutes, sont sortis d’une cabane, se sont approchés, nous ont tendu la main qui ne tenait pas une bouteille de bière : « Ostarojno ! Granitsa ! Opasnïe ! — Attention, frontière, dangereux ! » presque mot pour mot et dans la même langue les paroles que nous avions entendues, il y avait plus d’un mois, au soir de notre arrivée dans le port de Durrës… Étaient-ils gardes frontières, roumains ou ukrainiens, étaient-ils pêcheurs ou contrebandiers, lipovènes ou tsiganes ? L’homme à la Kalachnikov a insisté pour nous ramener en barque à Sulina. Nous avons refusé avec l’obstination du désespoir, pour rebrousser chemin vers l’ouest. Longtemps, sans oser nous retourner, nous avons senti leurs regards nous suivre. Peut-être étions-nous arrivés ici aux bords d’une Europe, encore une autre qui s’affirmait d’emblée, celle-là, abruptement inconnue. »

François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Éditions du Seuil, Points aventure, 1997 

Sulina, rive gauche, photo Danube-culture, droits réservés

   « Pendant deux heures, la chaloupe a descendu un petit canal bien serré dans ses murs de roseaux. La nuit est tombée, et Sulina ne s’est dévoilé qu’au dernier moment, à la lueur de ses rares lampadaires.
Débarquer de nuit à Sulina est propice aux fantasmes, aux sourdes appréhensions des villes portuaires qui ne montrent d’elles-mêmes qu’une rangée de hangars endormis, silhouettes fantastiques de bâtiments mystérieux. Il faut d’abord enjamber des chalutiers amarrés les uns aux autres avant de parvenir au quai obscur, plein d’ombres furtives et de chiens énervés. Mieux vaut attendre la lumière du jour pour dissiper ces peurs irrationnelles. Mais même de jour, Sulina reste peuplée de fantômes… »

Sulina en 1846, une vingtaine d’années avant que la Commission Européenne du Danube ne commence ses travaux. Le vieux phare se situe encore à l’embouchure (rive droite), le cimetière est au bord de la mer et sur la piste qui mène au bras et au village de Sfântu Gheorghe. Sur la rive gauche se trouve l’établissement de quarantaine. La légende précise que Sulina est entièrement construite en bois.

   « Il y a cent ans, le vieux phare était encore au bord de la mer. Trois ou quatre kilomètres de lande le dépassent maintenant, sédiments que le Danube n’en finit pas de drainer et qu’il dépose là avant de finir sa course. Un vaste terrain vague, cimetière d’épaves et d’installations portuaires dont il ne reste que les socles de béton. Tout au bout se dresse un mirador désaffecté. La vue, de là-haut, est imprenable. Sur Sulina, à l’ouest, devenue miniature. Sur l’immense courbe de la plage qui disparait vers le sud. Sur les côtes de l’Ukraine, que l’on devine loin au nord. Sur le Danube qui se perd en mer, vers l’est, un temps prolongé par de longues digues qui s’étirent et s’étiolent jusqu’au nouveau phare, au large. Et sur cette lande, juste au pied, qui émerge à peine des eaux, piquée de buissons penchés par les vents, langue de sable qui marque le point le plus oriental de Roumanie, assurément la limite d’une Europe, et qui s’enfonce comme une pointe dans les eaux de la mer Noire. »

Guy-Pierre Chaumette, Frédéric Sautereau, « Sulina, au bout d’une Europe, vit hors du temps », Lisières d’Europe, De la mer Égée à la mer de Barents, voyage aux frontières orientales, , Autrement, Paris, 2004

Eric Baude, © Danube-culture, mis à jour mars 2024

Savoureux et fascinant delta !

Il existe véritablement trois bortsch du pêcheur, que préparent les hommes qui restent la nuit sur les dunes désertes et glacées, juste avec le produit de leur pêche ; ajoutons-y celui que fait la khaziaïca [maîtresse de maison] chez elle, où l’on trouve de tout en abondance, même l’hiver.

   La nuit, quand les hommes du delta partent à la pêche, ils n’emportent qu’un peu de pain, un ou deux oignons, du sel, du vinaigre et du piment fort. Il est rare que le Lipovène oublie une ou deux pommes de terre au fond de son sac. mais il saura préparer au coeur de la végétation luxuriante du delta, tel un architecte divinement inspiré, la plus savoureuse des soupes de poisson d’eau douce ayant jamais existé (qui ressemble à la célèbre bouillabaisse du midi).

   En disant poisson, je veux évidemment parler de tous les poissons du delta réunis ! Parce que sans légumes ni bouquet garni, c’est justement la variété de ce qui cuit qui donne son goût formidable à la ciorba des cosaques.

   Prenons les choses dans l’ordre et allons-y tranquillement : quelques conseils en préambule. Le poisson pour le bortsch doit être archifrais. Presque vivant ! Ne le lavez pas trop énergiquement. Grattez les écailles, coupez-lui le ventre. Videz-le (les oeufs, les laitance et les abats des carnassiers iront dans le bouillon), rincez-le une fois à l’eau fraîche et c’est tout. Quels poissons faut-il mettre dans le bortsch ? Déjà, pas de ciorba qui tienne sans carassins, sans ides à la chair rose-dorée – ou au moins des brèmes – et une carpe de bonne taille. Mais il serait dommage de ne pas faire cuire ensemble un triangle de carnassiers – un silure, un sandre, un brochet – avec un peu de poissons à chair blanche comme les petites brèmes et les gardons, une ablette et deux carassins avec leurs oeufs et tout, sans oublier une tanche douceâtre, et un barbeau dont la chair est très raffinée (attention, ses oeufs sont toxiques, ils provoquent maux de tête et vertiges). Et on mettra aussi deux ou trois perches de bonne taille, dont la chair a une texture blanche, ferme et salée.

Le brochet avec son parfum d’algues et son goût d’amandes, le silure qui sent les châtaignes grillées et qui en a le goût, l’ide jaunâtre au parfum aphrodisiaque, sont uniques : de véritables créations divines. Tout se combine pourtant dans le bortsch du pêcheur comme – dois-le dire ? – dans une symphonie. C’est un terme rebattu ! Une assemblée superbement démocratique réunie devant les urnes et qui votera pour faire triompher l’unique, la colossale, l’indubitable volonté populaire.
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2 litres d’eau

1 oignon

1 cuillerée rase de sel

5 à 6 kilos de poisson

vinaigre (j’en mets une cuillère à soupe par assiette mais c’est selon votre goût)

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Dès les premiers bouillons, mettre l’oignon haché et le poisson, tout ce que peut recouvrir l’eau.

Vingt minutes après le début de l’ébullition, ajouter le vinaigre, comme on aime (le bouillon va blanchir), le bortsch est prêt !

Le bortsch rempli (de viande) les lundis et vendredis est un plat du diable. Pour l’en délivrer, mets-y du sel et quelques morceaux de charbon, l’autre ne pourra plus approcher.

Dans le delta, on mange le bortsch selon un rituel particulier… On sort le poisson. Dans un grand plat creux on mélange le bouillon, le sel, le vinaigre, on coupe en petits morceaux le piment fort et l’ail. On remet le poisson dans cette saumure acidulée et piquante, et avec les mains, les pieds, la bouche, et tout ce qui se présente (parce que si l’on a passé sa journée à ramer et qu’on est transi de froid on ne cherche pas, là-bas, parmi les roseaux, à avoir de bonnes manières), on mange comme on peut ! Et il y a de quoi !

   Quand on commence à ressentir bien-être et satiété, alors on met du bouillon dans les écuelles, juste le bouillon, et on le boit, bouillant, épais et vivifiant, en pensant qu’il y a bien peu de plaisirs dans la vie et que cela vaut la peine d’aller le chercher même très loin et à des époques peu propices.

   Radu Anton Roman, Savoureuse Roumanie, 358 recettes culinaires et leur histoire, traduit du roumain par Marily le Noir, Les Éditions Noir sur Blanc, Montricher, 2004

Radu Anton Roman

Journaliste, écrivain, réalisateur, chroniqueur, essayiste, personnage rabelaisien, grand épicurien et pêcheur devant l’éternel, passionné de gastronomie et de culture populaire, Radu Roman (1948-2005) est un personnage incontournable du paysage culinaire roumain et du delta du Danube. Né à Fǎgǎras en Transylvanie, une petite ville située dans le département de Brašov et traversée par la rivière l’Olt, affluent du Danube de la rive gauche il déménage avec sa jeune sœur à Bucarest suite au décès de sa mère. Après ses études secondaires il s’inscrit en droit à l’université, abandonne rapidement, fait son service militaire et revient à Bucarest avec l’intention de devenir écrivain.
Au début de sa carrière littéraire, il occupe divers emplois (maçon, gardien de nuit, bibliothécaire…) pour subvenir à ses besoins et ceux de sa soeur, tout en suivant les cours de la faculté de journalisme où il obtient son diplôme en 1976 avec une thèse intitulée « Clichés impératifs dans les chroniques d’art ». La découverte en 1983, suite à une fracture, d’une maladie congénitale, l’incite à partir se réfugier dans le delta d’où il ne reviendra qu’en 1984.
Radu Anton Roman publie en 1985 « Jours de pêche », onze histoires se déroulant dans une petite ville de pêcheurs du delta du Danube qui valent à son auteur, en raison d’une critique sociale perçue comme hostile au régime, les foudres des dirigeants  communistes. Il perd son poste de rédacteur en chef du journal « Munca », et cesse ses activités pour raisons médicales. Il revient ensuite au journalisme après la révolution et signe de nombreux articles critiques envers les nouveaux dirigeants post-communistes roumains. Au cours de cette période, Radu Anton Roman réalise également deux documentaires sur le delta du Danube, qui lui assure une réputation dans son pays et à l’étranger : « Paradise Lost » (1990), et « Delta, Now ! » (1991), documentaires produits et diffusés par la télévision roumaine. Jacques-Yves Cousteau invite ce grand connaisseur du delta du Danube et de ses ressources à rejoindre son équipe pour ses deux expéditions scientifiques1 du printemps et de l’automne 1991, expéditions à laquelle participent également d’autres personnalités roumaines comme les zoologistes Mihai C. Băcescu, Alexandru Marinescu, le chercheur Adrian Gagea et le géographe Ion Cepleanu. « J’ai du mal à croire qu’il n’y ait plus rien de tout cela en Europe », dira le commandant Cousteau à propos du delta du Danube.

Avec le commandant Cousteau en 1991

Cette expédition du commandant Cousteau et de son équipe a été présentée au public en 1992 dans Redécouverte du monde II. Roman Radu a publié un récit personnel dans un carnet de voyage intitulé « Dans le delta avec Jacques-Yves Cousteau » en 2001.

Son émission de cuisine La cuisine de Radu (Bucătăria lui Radu) pour  la télévision roumaine dans les années 2001-2005, rencontra un immense succès.2

Bibliographie :
Poésie :
Ohaba, Țara asta, Editura Cartea Românească, București, 1972
Elegii, Editura Cartea Românească, București, 1980
Romans :
Vara nimănui, Editura Eminescu, București, 1978
Zile de pescuit, Editura Cartea Românească, București, 1985, Editura Metropol, București, 1996, Editura Paideia, București, 2002, 2010, traduit en français sous le titre « Des poissons sur le sable » (Éditions Noir sur Blanc, avec une préface du commandant Cousteau), 2004

Precum fumul, Editura Cartea Românească, București, 1996,
Histoires :
Haz cu… pește, Editura Globus, București, 1994,
Journaux de voyage :
Țările de sus ale merilor, Editura Eminescu, București, 1974
Călătorie spre Nord, Editura Eminescu, București, 1976
În Deltă cu Jacques-Yves Cousteau, Editura Paideia, București, 2001
Gastronomie :

Bucate, vinuri și obiceiuri românești, Editura Paideia, București, 1998, 2001, 2008, 2014, traduit en français sous le titre « Savoureuse Roumanie » : 358 recettes culinaires et leur histoire, éditions Noir sur Blanc, 2001, 2004
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. I, Hop și noi pe papa-mond, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. II, Ardealul, la pohta ce pohtim, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. III, Valahia de miazăzi, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. IV, Banatul și Muntenia colinară, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. V, Moldova atributelor, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. VI, Mese și obiceiuri românești, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. VII, De la munte la deltă, Editura Paideia, București, 2008
Bucate tradiționale românești. Muntenia-Moldova, Editura Paideia, București, 2009, 2011,
Bucate tradiționale românești. Banat-Ardeal, Editura Paideia, București, 2009, 2013
Sărbătoarea Paștilor, Editura Paideia, București, 2010, 2013,
Bucate foarte românești, Editura Paideia, București, 2011, 2012, 2013, 2014,
Bucate românești recomandate de Radu Anton Roman, Editura Paideia, București, 2011, 2013,
Bucate de post, Editura Paideia, București, 2011,
Vinuri din România, Editura Paideia, București, 2011, 2012,
Wine from Romania, Editura Paideia, București, 2011 (en), 2012 (en), 2014 (bilingvă ro-en),
Bucate, tradiții și obiceiuri de Crăciun, Editura Paideia, București, 2012, 2014 (bilingvă ro-en),
Dragobete în rețete, Editura Paideia, București, 2013.
photographie :
Suflet candriu de papugiu vol. 1 Scrisă dintâi, Editura Noi Media Print, București, 2006
Suflet candriu de papugiu vol. 2 Scrisă din urmă, Editura Noi Media Print, București, 2008,
Delta Dunarii (fotografie), Editura Artec Impresiones, 2009, Editura Vellant, 2013 (bilingvă ro-en)
Films (documentaires) :
« Paradise Lost » (1990)
« Delta, Now ! » (1991) 

 « Nous devons une partie de la renommée à du delta Jacques-Yves Cousteau qui, juste après la chute du rideau de fer, a navigué sur le Danube et est descendu à deux reprises pour des voyages de recherche des sources du fleuve jusqu’au delta. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas dissocier la présence du célèbre Cousteau de celle de Radu Anton Roman, qui fut son guide. L’expérience de Radu est consignée dans son journal « Dans le delta du Danube avec Jacques-Yves Cousteau » (Éditions Paideia, 2001), bien que son intérêt pour le delta se reflète également dans deux romans et un livre de notes. »

Notes :
1 L’expédition du commandant Cousteau dans le Delta permit à Radu Anton Roman de découvrir les raffinements de la cuisine française. Le talentueux chef de l’équipe réussit à affiner ses goûts et à lui donner sa première grande leçon de gastronomie comparée ; une leçon perfectionnée au plus haut niveau et qui marquera Radu à vie : «… Le passage du poulet amer du type «frères Petreuș» et des pieds de porc détrempés – les fameux «adidași» – aux ragouts et aux « dindes à la Patrick» a été catastrophique pour moi : j’ai pris 20 kg ; ensuite, je n’ai plus jamais réussi à maigrir : au printemps 1991, je pesais 100 kg pour 1,85 m, et en 1992, pour Noël, j’étais passé à 140 ! Les Français me regardaient avec stupéfaction dévorer des bols de terrine, des plateaux de canard aux oranges, des plateaux de tartes aux fraises… Ils m’apportaient du saumon fumé farci aux mangetouts et aux amandes, du poulet cantonais à la purée de coco, du jarret de veau mariné au vinaigre de framboise, des pointes d’asperges braisées au madère… Je me battais comme un hystérique, comme si je voulais retrouver ces années de misère, une enfance avec de la marmelade au menu, un âge adulte avec du fromage rationné et du pain avec beaucoup de sauce, une vie au service…. (« Dans le Delta avec Jean-Yves Cousteau. », p. 84).
Au cours de ces expéditions le commandant Cousteau découvre le cimetière des lotcas du lac Matiţa près de Mila 23. Des centaines de barques renversées, brûlées par le soleil et battues par le vent, ayant appartenues à des Lipovènes  gisent abandonnées au bord du lac. Radu Anton Roman, après s’être découvert et à sa suite le commandant,  lui raconte cette tradition lipovène qui veut qu’après la mort d’un pêcheur lipovène, la lotca ne soit plus utilisée et vienne finir ses jours à cet endroit.  Voir le documentaire sur le delta et les deux expéditions (en anglais…) :  https://youtu.be/dpdbf3C8NoE?feature=shared (extraits)
2  « La nourriture, je l’ai découverte par la faim. Nous avions une petite sœur et nous devions vivre avec le peu qu’il y avait… qu’il n’y avait pas. Bien sûr, dans ces circonstances, la nourriture devient très importante. Lorsque vous mangez une fois par jour, par chance ou par hasard, vous devez chérir la nourriture. Ma mère est morte alors que nous étions très jeunes, j’avais 14 ans et ma sœur 12, et mon père était assez absent, je ne veux pas entrer dans les détails. Nous vivions tous avec une pension de 900 lei par mois et, pendant les premiers mois, nous avons d’abord acheté du savarin, puis nous avons mangé ce que nous pouvions. Petit à petit, nous avons appris à nous débrouiller, à cuisiner, à aimer le temps qu’il fait, bref une aventure d’adolescents. »

Sources :
https://ro.wikipedia.org › wiki › Radu_Anton_Roman
https://adevarul.ro › stil-de-viata › magazin › aventurile-lui-jacques-yves-
https://adevarul.ro › stiri-locale › tulcea › aventurile-marelui-explorator-
https://youtu.be/dpdbf3C8NoE?feature=shared

Danube-culture © droits réservés,  mis à jour 10 janvier 2024

Albert Marquet (1875-1947) : voyage à Galaţi et dans le delta du Danube en 1933

« Marquet a beaucoup voyagé. Qui le connaissait peu aurait pu s’en étonner. Discret et ne demandant qu’à passer inaperçu, il paraissait fait pour vivre une vie tranquille, volontiers contemplative, entièrement occupée à peindre et dessiner, isolé, un peu en retrait, derrière une fenêtre soigneusement choisie. Mais non, il était curieux des êtres. Il aimait la rue, son mouvement, tout ce qui décelait la vie. Il était aux aguets de ce qui lui permettait de prendre connaissance des gens que le hasard lui faisait rencontrer. Il se méfiait des paroles trop contrôlées, plus souvent dites pour masquer que pour confier et pensait que des attitudes, des mouvements, des tressaillements de visages moins surveillés livraient davantage de vérité. Quand il eut assez d’argent pour partir à l’étranger, peu lui importa de déambuler dans un pays dont il ignorait la langue. Il n’avait qu’à se promener au hasard des rues pour trouver compagnie, et une compagnie qui ne lui pèserait pas. Elle lui laisserait sa liberté intacte. Ne s’apercevant pas de sa discrète présence elle ne risquerait pas de le contraindre à supporter une curiosité qui se serait refermée sur lui et l’aurait emprisonné. »

Albert Marquet vers 1920

D’Athènes à Galatz

   « Nous devions avoir instinctivement besoin de nous retrouver dans de l’habituel et du connu car nous avions passé le printemps sur les bords du Danube. Un de nos amis diplomate y était envoyé pour quelques semaines et craignant de s’y ennuyer il nous avait incité à le suivre. Tenté par un voyage en Méditerranée, coupé d’escale dont il avait apprécié le charme au cours d’une précédente croisière, Marquet n’hésita pas. Il revit Athènes et le Parthénon, en goûta la mesure et l’équilibre, la couleur du marbre que l’action conjointe du temps et du soleil était arrivée à incorporer à la colline qui le portait. Il s’attarda longuement au musée où des sculptures archaïques offraient leurs jeunes sourires et leurs grâces. Aucun enseignement, aucune contrainte, seulement l’acceptation des conditions de la vie, dans ses limites et ses dimensions. Plus de perfection peut-être dans les oeuvres du grand musée de la ville mais l’émerveillement de l’enfance était passé ; passé ou dépassé ? L’appréciation dépendait de la qualité de son visiteur, de son humeur ou de son émotion. Marquet se sentit plus à l’aise à Athènes qu’en Égypte.

Albert Marquet, les quais de Galatz. Au premier plan deux bateaux portant pavillon de la C.E.D. Le premier aurait pu être celui mis à la disposition du peintre lors de son séjour en 1933.

À Galatz où nous savions devoir rester, nous fûmes logés dans le meilleur hôtel du pays mais quand le lendemain matin Marquet ouvrit sa fenêtre sur une rue étroite, sans caractère, il déclara tout net : « Autant nous installer à Bécon-les-Bruyères. Nous partirons demain. » La Commission du Danube tenait en ce moment séance sous la présidence d’un haut fonctionnaire roumain, et sa femme mise au courant par moi, de la subite décision de Marquet tenta d’arranger les choses. Elle fit tenir un mot à son mari pour l’instruire de l’affaire et lui suggérer un possible accommodement.  Il donna son accord. Alors elle nous informa que la Commission avait sur le Danube un bateau qu’elle mettait à notre disposition. Il ne nous offrait qu’une cabine étroite mais sur le pont, Marquet se trouverait en plein milieu du trafic fluvial. De quoi le séduire et le fixer pour un bout de temps. Le beau Danube bleu : une valse, une chanson. Sous nos yeux s’étalait un large fleuve, grossi par les eaux limoneuses du printemps et sur lesquelles pour la délectation de Marquet s’entrecroisaient des bateaux de tous tonnages et battant divers pavillons. L’animation gagnait les quais où de gros camions mêlés à de légères carrioles  apportaient diverses marchandises que des dockers entassaient dans des entrepôts ou dans des cales béantes. La coulée des eaux lourdes du Danube nous incita à nous laisser emporter par elle jusqu’à l’embouchure et sans quitter notre bateau nous arrivâmes à Sulina. Les mêmes eaux blondes et puissantes, une immense plaine marécageuse et couverte de joncs, livrée à toutes sortes d’oiseaux que le bruit de notre moteur effrayait. Ils s’envolaient avec des cris et un grand bruit d’ailes pour se reposer à nouveau confiants, quelques mètres plus loin. Comme nous exprimions notre surprise et notre ravissement il nous fut dit que si nous souhaitions en voir davantage une voiture serait mise à notre disposition avec un soldat comme guide. « Vous traverserez le delta et dans une heure ou deux vous serez à Vulkov, une Venise verte. Vous n’aurez qu’à louer un bateau pour y circuler. Vous en trouverez facilement, chaque famille a le sien. Pas d’hôtel. Vous logerez chez l’habitant. »
La voiture avait des ressorts grinçants. Elle avança sur une piste sablonneuse ou défoncée en côtoyant d’abord la mer puis traversant une terre à peine émergée des eaux où des oiseaux nageaient, se poursuivaient et criaient, nous aboutîmes à un large bras du fleuve3. Un bateau nous attendait et bientôt, après l’avoir traversé et marché quelque peu, entendu les paroles de bienvenue d’un maire souriant et barbu qui, sans doute, donna des directives à notre soldat, nous fûmes abandonnés, nous et nos valises, dans une pièce blanchie à la chaux. « Nous airons de la chance, dit Marquet, si nous arrivons demain à trouver le Danube. » Pourquoi pas ? J’étais optimiste. Nous étions arrivés à nous faire servir à dîner dans une chambre encombrée d’icônes, de broderies et de dentelles par une fillette loquace qui, en roumain, en russe et par gestes nous fit connaître toute sa famille4. Elle eut aussi recours à quelques photographies.

Valcov (Vylkove) dans les années trente, photo du photographe allemand Kurt Hielscher (1881-1948) 

Le Danube nous le retrouvâmes sans peine. La compagnie de navigation qui nous avait pris en charge envoya un de ses employés à notre recherche et il lui fut facile de nous rejoindre. Nous étions les seuls étrangers dans le pays et nous ne pouvions pas y faire un pas sans être suivis par une nuée d’enfants. Il nous fit prendre place dans sa barque et nous dit sa joie de parler français, sa fierté de constater qu’il pouvait comprendre et être compris dans une langue dont il ne s’était jamais servi depuis qu’il l’avait apprise à l’école. Dans son euphorie il entreprit de nous enseigner le russe et le roumain et comme nous avions plus envie de regarder que d’écouter il se donna beaucoup de mal pour rien.

Albert Marquet, Les quais de Galatz, 1933

Quand vint le moment de quitter Galatz nous n’eûmes pas d’hésitation. Nous regagnerions Vienne en remontant le Danube. Nous n’avions pas envie de nous en séparer brutalement. Nous entreprîmes un long voyage que Marquet illustra d’aquarelles faites vivement du bateau qui côtoyait des rives fuyantes. De petits villages, une église se détachant d’une verte colline, des prés, des paysans, une charrette traînée par un cheval maigre, des bateaux que le nôtre dépassait ou rencontrait, une gorge resserrée entre de vraies montagnes : le récit se poursuivait séduisant et varié. « Pourquoi, demanda un de nos compagnons, un ingénieur roumain, ne prenez-vous pas de photos, et tranquillement dans votre atelier vous feriez vos aquarelles. » Comment faire comprendre à cet homme raisonnable qu’il est plus tentant d’essayer d’appréhender ce qui vous échappe ? »

Marcelle Marquet, Marquet, Voyages, Série Rythmes et Couleurs, Éditions Librex S.A., Lausanne, 1968

Notes : 
1 Sulina,  port (autrefois port franc) et petite ville à l’extrémité du delta sur le bras du Danube du même nom, bras aménagé par la Commission Européenne du Danube pour la navigation maritime. La Commission Européenne du Danube effectua d’importants travaux de canalisation et installa ses services techniques à Sulina qui se développa dans la deuxième moitié du XIXe siècle et connut une économie prospère au début du XXe siècle.
2 Valçov, village de pécheurs lipovènes (Vieux-Croyants orthodoxes) situé sur le bras de Kilia. La petite ville d’aujourd’hui se trouve en Ukraine et porte le nom de Vylkove ou Vilkovo.
3 Le bras de Kilia ou Chilia, bras septentrional du delta du Danube. Une piste relie Sulina (rive gauche) au bras de Kilia (rive droite) qu’il faut franchir pour atteindre Vylkove (rive gauche).
4 A. Marquet et sa femme sont hébergés dans une famille lipovène.

Sources :
MARQUET, Marcelle, Marquet, Voyages, Série Rythmes et Couleurs, Éditions Librex S.A., Lausanne, 1968
MARQUET, Marcelle, Le Danube, voyage de printemps, Mermod, 1954 (32 pages)

Les Lipovènes du delta du Danube

Vilkove ou Vylkovo (Vâlcov en roumain), ancienne carte postale roumaine

« Il ne faudrait pas se figurer que les pêcheurs n’ont qu’à plonger leurs mains dans le Danube pour en retirer des poissons de choix. La pêche de l’esturgeon ne va pas sans péril. On suspend sur la moitié du fleuve, à deux poteaux ou à deux flotteurs, des filets formés de longues lignes qui balancent au mouvement des eaux, leurs gros hameçons. Dès que les esturgeons s’y engagent, ils sont attrapés et accrochés. Ces lignes doivent être assez espacées ; et les inspecteurs exigent entre les filets  un intervalle d’au moins cinquante mètres, afin que les petits, les chanceux ou les malins puissent s’esquiver. Lorsque les pêcheurs arrivent, ils soupèsent chaque ligne l’une après l’autre et, quand ils sentent le poisson se débattre, ils unissent leurs efforts et la soulèvent avec précaution. À peine le museau de la bête émerge-t-il, q’un homme, armé d’un maillet où l’on a coulé du plomb fondu, lui en assène un coup mortel, car l’esturgeon renverserait barque et pêcheurs. L’an dernier, on en a pris un qui pesait deux cents kilos. Ce genre de  pêche à l’assommoir convient aux Lippovans, ces cosaques sauvages ; ils tiennent autant du boucher que du pêcheur… »
André Bellessort (1866-1942), Sur le Danube, article parue dans la Revue française, 6 septembre 1905

Les Lipovènes qui fuirent la Russie et les persécutions du régime du tsar au début du XVIIIe siècle ont du et su s’adapter aux conditions difficiles de leur nouvel environnement, dans le delta du Danube. Autrefois majoritaires dans celui-ci, devenus presque exclusivement pêcheurs (pour les hommes) et agricultrices pour les femmes, ces « Vieux-Croyants » d’un autre temps ont réussi à préserver jusqu’à aujourd’hui leur langue, leurs pratiques religieuses et une grande partie de leurs traditions tout en diversifiant récemment, pour des raisons économiques et de survie, leurs activités. Certains villages s’ouvrent comme ceux de Mila 23 ou de Jurilovca, à un tourisme durable. Mais la population lipovène est désormais vieillissante à l’image des autres communautés du delta du Danube, déserté peu à peu par ses habitants, les nouvelles générations préférant gagner les grandes villes voisines voire Bucarest et au-delà en Europe pour y travailler.

Vylkove (Vylkovo, Valcov) dans les années cinquante (photo Kurt Hilscher), la petite ville aujourd’hui sur le territoire ukrainien était alors soviétique après avoir été roumaine 

La communauté lipovène des « Vieux Croyants » est dispersée de façon hétérogène sur les territoires ukrainiens (Boudjak, oblast d’Odessa) et roumains (Dobrodgée, départements de Tulcea et de Constanţa, Munténie, département de Brǎila). Elle est fortement implantée, côté ukrainien, notamment à Vilkove (Вилкове en ukrainien, Valcov en roumain), petite ville du Boudjak de Bessarabie, sur la rive gauche du bras danubien septentrional de Chilia, et dans des villages aux alentours. Fondée par des réfugiés lipovènes en 1746 sur un territoire ottoman aux confins de la Russie, Vilkove devient russe en 1812, moldave en 1856, roumaine en 1859, suite à l’union de la Moldavie avec la Valachie, de nouveau russe en 1878, retourne à la Moldavie en 1917 et redevient roumaine en 1918 jusqu’en 1940 ou elle passera sous le giron soviétique. La petite ville fait partie de l’Ukraine depuis 1991. 

Le nom de Lipovène proviendrait du moine Filip, faisant d’eux les Filipovcy, c’est à dire les adeptes de Filip, en roumain Filipoveni, devenus avec le temps Lipoveni.1 Selon d’autres sources, ce nom viendrait du mot lipa (tilleul), un arbre dont le bois servait pour la fabrication des icônes.   

« De nos jours le delta, où vivent environ vingt-cinq à trente mille personnes, est surtout le territoire des Lipovènes, ces pêcheurs à longue barbe de patriarche arrivés au XVIIIe siècle de la Russie qu’ils avaient quittée pour des raisons religieuses. Les Vieux-Croyants, adeptes du moine Philippe, avaient abandonné la Moldavie pour se réfugier en Bucovine ; ils refusaient les sacerdoces, les sacrements, le mariage et le service militaire, et ils refusaient surtout de jurer et de prier pour le tsar, tandis qu’ils choisissaient comme suprême pénitence de mourir sur le bûcher ou en jeûnant. Dans la Bucovine autrichienne Joseph II leur accorda la liberté de culte et l’exemption du service militaire ; l’empereur illuministe méprisait probablement les principes qui leur interdisait de prendre aucun médicament, mais il admirait à coup sûr leur douceur laborieuse et respectueuse des lois, et surtout leur ingéniosité industrieuse, qui faisait d’eux des artisans et paysans hautement qualifiés et en avance sur le plan technique. Vers le milieu du XIXe siècle, beaucoup de Lipovènes en revinrent à une acceptation de la hiérarchie et une célébration de la messe selon l’ancienne liturgie, et à la fin du siècle certains rejoignirent l’église grecque d’Orient.

À présent les Lipovènes sont pêcheurs dans le delta, mais exercent aussi ailleurs les métiers les plus divers, dans les fabriques ou les usines de Roumanie. Pourtant, ils restent toujours essentiellement le peuple du fleuve, vivant dans l’eau comme les dauphins ou les autres mammifères marins. Sur les rives, leurs barques noires ressemblent à de grosses bêtes en train de se reposer sur la plage au soleil, à des phoques prêts à plonger et à disparaître dans les eaux au moindre signal. C’est sur l’eau que se trouvent leur maison de bois, de boue et de paille, couvertes de roseau, leurs cimetières avec leurs croix bleu ciel, leurs écoles où les enfants se rendent en canoë. Les couleurs des Lipovènes sont le noir et le bleu ciel, clair et doux comme les yeux de Nikolaï sous ses cheveux blonds. Tandis que notre bateau passe devant leurs maisons, les gens se montrent hospitaliers et joyeux, ils nous saluent et nous font signe de nous arrêter et d’entrer ; l’un d’entre eux, à petits coups de pagaie, nous accoste et nous offre du poisson tout frais en échange de raki.
Il n’y a pas de limite entre la terre et l’eau, les rues qui dans un village conduisent d’une maison à l’autre sont tantôt des sentiers herbeux, tantôt des canaux sur lesquels flottent des joncs et des nénuphars ; la terre et les fleuve s’interpénètrent et se perdent l’un dans l’autre, les « plaurs » recouverts de roseaux flottent comme des arbres à la dérive où sont fixés au fond comme des îles. Ce n’est pas pour rien qu’il existe une Venise du delta, Valcov, avec son église à coupoles.

Église lipovène de Vylkovo, photo © Danube-culture droits réservés

Zaharia Haralambie, près du mille 23 [Mila 23], sur l’ancien cours du Danube, à double méandre, du côté du canal qui mène à Sulina, est le gardien de la réserve des pélicans ; toute sa vie se passe à écouter leurs cris et le battement de leurs ailes. Comme les autres Lipovènes, il a un visage franc et ouvert, une innocence dénuée de crainte. Les enfants, qui en bande ont fait cercle autour de nous dès que nous sommes descendus, se plongent dans le fleuve et le boivent, se courent après sans faire de distinction entre la terre et l’eau. Les femmes sont bavardes, aimables, elles ont des façons libres et familières, ce qui induit Cisek, dans son roman, à imaginer de plaisantes aventures amoureuses. Le delta, c’est l’abandon total à l’écoulement ; dans cet univers liquide qui libère et dénoue, les feuilles se laissent aller et emporter par le courant. »
Claudio Magris, « Sur le delta » in Danube, Collection l’Arpenteur, Éditions Gallimard, Paris 1986

« Pour définir la population que l’on qualifie de lipovène en Roumanie, en Moldavie et dans l’ouest et le sud de l’Ukraine, on peut dire qu’il s’agit d’une population ethniquement russe ; installée principalement en Moldavieet en Dobroudja depuis près de 300 ans, et qui a conservé la langue, les croyances religieuses et les coutumes ancestrales de sa patrie d’origine la Russie. Ces Russes-Lipovènes, nom que prirent les Vieux-croyants russes en s’installant sur les terres de l’Empire ottoman et de ses principautés vassales de Moldavie et Valachie dès le début du XVIIIe siècle sont, aujourd’hui encore, massivement présents dans le delta du Danube, dont ils constituaient jusque dans les années 1890 la majorité de la population. Ces nouveaux arrivants fuyaient les persécutions de l’administration tsariste qui cherchait à leur imposer de force une réforme de l’Église orthodoxe russe qu’ils refusaient avec obstination depuis la fin du XVIIe siècle. Leur peuplement actuel, situé pour l’essentiel dans le delta du Danube, semble remonter, quant à lui, à la guerre russo-turque de 1768-1774 dans laquelle les Vieux-croyants furent impliqués. On distingue dès cette époque deux types de peuplement russes vieux-croyants dans la région du delta du Danube, deux peuplements bien distincts à l’origine mais qui progressivement, pour des raisons culturelles et religieuses, se sont homogénéisés pour aboutir à l’émergence du peuplement russe-lipovène que l’on connaît aujourd’hui… »

Notes :
1Frédéric Beaumont, « Les Lipovènes du delta du Danube », Balkanologie [En ligne], Vol. X, n° 1-2 | mai 2008, mis en ligne le 02 avril 2008, URL : http://balkanologie.revues.org/394
2 Moldavie au sens large. Les Lipovènes sont également présents en Bucovine, région partagée aujourd’hui entre la Roumanie et l’Ukraine.

350px-LipovènesCarteBibliographie :
BEAUMONT, Frédéric, « Les Lipovènes du delta du Danube », Balkanologie [En ligne], Vol. X, n° 1-2 | mai 2008, mis en ligne le 02 avril 2008
PRYGARINE, Olexandre, « LES « VIEUX-CROYANTS » (LIPOVANE) DU DELTA DU DANUBE », Presses Universitaires de France | « Ethnologie française » 2004/2 Vol. 34 | pages 259 à 266
https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2004-2-page-259.htm
POLIAKOV, Leon, L’épopée des vieux-croyants : Une histoire de la Russie authentique, Librairie académique Perrin, 1991
CISEK, Oskar Walter (1897-1966), Strom ohne Ende, Rütten & Loening, Berlin, 1967, 
Interview de Frédéric Beaumont sur les populations lipovènes du delta :
www.youtube.com/watch?v=2-8_Gbi6j58

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés mis à jour novembre 2023

Kurt Hielscher (1881-1948  Vâlcov, photo extraite du recueil « Landschaft, Bauten, Volksleben. F.A. Brockhaus, Leipzig 1933/Roumanie. Son paysage, ses monuments, son peuple. F.A. Brockhaus, Leipzig 1933.

Jean Bart (Eugeniu P. Botez)

   « Le Danube, large et paisible, s’écoule lentement et indolemment vers la mer avec la même majestueuse insouciance depuis des milliers d’années. »
Jean Bart, Dettes oubliées, 1915

Fils du général de brigade Panait Botez (1843-1018), Jean Bart commence en 1882 ses études à l’école primaire du quartier Păcurari de Iaşi en Moldavie où enseigne, en tant qu’instituteur, l’écrivain Ion Creangǎ (1837-1889). Il les poursuit au lycée militaire puis à l’École de la Marine de Constanţa, termine sa formation d’officier en embarquant à bord du navire-école Mircea et travaille ensuite dans l’administration navale militaire et civile. Il occupera ultérieurement les fonctions de Directeur de l’École de la Marine de Constanţa, de Commissaire maritime (1909-1913 et 1915-1918), de Capitaine principal du port de Sulina, de Commandant de la garnison et de Commandant militaire du même port.

La maison de Jean Bart à Sulina, collection ICEM, Tulcea

Sans doute est-il un témoin privilégié, lors de son séjour à Sulina, du déclin économique de la petite ville que la Commission Européenne du Danube (1856-1940) avait, de par son installation à la fin des années 1850, sa présence durant de nombreuses années et ses impressionnants travaux d’aménagement pour la navigation à l’embouchure de ce bras, métamorphosée en une cité au destin inespéré.

L’ancien palais de la Commission Européenne du Danube à Sulina, construit en 1860, photo Danube-culture, droits réservés

   « Quand tu rejoindras le Danube, ô voyageur, arrêtes-toi ! Qu’importe ta course, attarde-toi ici quelques instants. Médite et contemple silencieusement la grandeur suprême du vieux roi des fleuves que le monde antique a érigé au rang de divinité. »
Jean Bart, Le livre du Danube, Bibliothèque de la Ligue navale, Bucarest (?), 1933

L’écrivain dont le choix du pseudonyme de Jean Bart est un témoignage d’admiration pour le célèbre corsaire français, collabore en 1899 au magazine littéraire Pagini literare aux côtés de Mihail Sadoveanu (1880-1961) et entretient de nombreux contacts dans le monde de la littérature qui lui permettront d’écrire dans d’autres revues spécialisées roumaines (Viața Românească, Adevărul Literar…). Il effectue en parallèle de ses activités de journaliste et d’écrivain, en tant que secrétaire de la Ligue Navale Roumaine et spécialiste dans les problématiques de la navigation danubienne, plusieurs missions officielles en Suède, aux États-Unis, en Suisse et en France.

Jean Bart, Le Danube et sa solution, publié à Galaţi en 1920

Jean Bart a écrit de nombreux articles et reportages pour la presse roumaine ainsi que des romans et des nouvelles. Son dernier livre Europolis, premier volet d’une trilogie dont seul ce premier volume verra le jour, se déroule à Sulina. Ce livre est publié l’année de sa mort, en 1933.

Jean Bart, collection Musée National de la Littérature Roumaine, Bucarest

L’essayiste et critique littéraire roumain Paul Cermat a récemment consacré (2010) une préface à une nouvelle édition d’Europolis, préface intitulée : Un port de la răsărit (Un port du levant). Quant à Claudio Magris, il écrit à propos de ce roman dans son livre Danube1 : « Jean Bart voit les destinées humaines elles-mêmes aborder à Sulina comme les épaves d’un naufrage ; la ville, comme le dit le nom qu’il lui a inventé, vit encore dans un halo d’opulence et de splendeur, c’est un port situé sur de grandes routes, un endroit où se rencontrent des gens venus de pays lointains et où on rêve, on entrevoit, on manie mais surtout on perd la richesse.

Groupe de femmes de Sulina, collection ICEM, Tulcea

Dans ce roman, la colonie grecque, avec ses cafés, est le décor de cette splendeur à son déclin, à laquelle la Commission du Danube confère une dignité politico-diplomatique, ou du moins un semblant. Le livre est, toutefois, une histoire d’illusion, de décadence, de tromperie et de solitude, de malheur et de mort ; une symphonie de la fin, dans laquelle cette ville qui se donne des allures de petite capitale européenne devient bas-fond, rade abandonnée ».

Europolis, roman, (nouvelle traduction par Gabrielle Danoux), 2016

Europolis
   « Sulina, du nom d’un chef cosaque, est la porte du Danube. Le blé en sort et l’or rentre. La clef de cette porte est passée au fil des temps d’une poche à l’autre, après d’incessantes luttes armées et intrigues. Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien.
Sulina, tout comme Port Saïd à l’embouchure de Suez, une tour de Babel en miniature, à l’extrémité d’une voie d’eau internationale, vit uniquement du port.
Cette ville, créée par les besoins de la navigation, sans industrie ni agriculture, est condamnée à être rayée de la carte du pays, si on choisit un autre bras du fleuve comme porte principale du Danube. »
Jean Bart, Europolis, 1933, roman, nouvelle traduction en français par Gabrielle Danoux, 2016

Le cimetière international multiconfessionel de Sulina, modèle de tolérance religieuse, photo Danube-culture, droits réservés

La trame d’Europolis peut se résumer ainsi : à Sulina, port du delta en déclin, Stamati Marulis, patron de café et ancien marin, s’est marié à Penelopa qui a fréquenté du temps de sa jeunesse un milieu huppé à Istamboul avant la mort de son père. Elle est frustrée du peu d’envergure de son mari et se laisse séduire par Angelo Deliu, un marin avide de conquêtes féminines. Une lettre annonce à Stamati l’arrivée de son frère Nicola Marulis, émigré aux Etats-Unis et que tout le monde imagine riche et prêt à investir. Nicola débarque avec sa fille Evantia, une magnifique métisse. Il a été condamné, emprisonné et se trouve sans d’argent. Sa fille tombe amoureuse de Neagu, un jeune apprenti capitaine mais se fait piéger par Angelo et lui cède. Neagu, follement jaloux, part au loin. Pénélope se suicide. Stamati brûle sa maison et finit sa vie à l’asile. Nicola fait de la contrebande pour survivre. Il est tué lors d’une opération de police. Evantia travaille dans un bordel où elle danse. Enceinte, elle accouche avant de mourir de tuberculose. Son infirmière, Miss Sibyl, adopte l’enfant.

Jour de fête à Sulina (1932), collection ICEM, Tulcea

   Europolis a été porté une première fois à l’écran en 1961 sous le nom de Porto-Franco par le réalisateur roumain de Galaţi, Paul Călinescu (1902-2000) avec dans les principaux rôles Ștefan Ciobotărașu (Stamate), Simona Bondoc (Penelope), Elena Caragiu (Evantia) Geo Barton (Nick Santo), Liliana Tomescu (Olimpia) et Fory Etterle (le docteur).
Le roman a été récemment adapté au cinéma pour un film au titre éponyme par le cinéaste Cornel Gheorgiţa (1958). Ce film est sorti sur les écrans en 2011.

Sulina au début du XXe siècle 

Notes :
1 Claudio Magris, « Comme le fleuve se jette à la mer », in Danube, Collection L’Arpenteur, Domaine italien, Gallimard, Paris, 1988

Bibliographie :
Jurnal de bord (Journal de bord), Schițe de bord și marine (Esquisses de bord et des mers), 1901
Datorii uitate (Devoirs oubliés), 1916, mémoires de guerre
În cușca leului (Dans la cage du lion), 1916, mémoires de guerre
Prințesa Bibița (La Princesse Bibița), roman, 1923
În Deltă… (Dans le delta), 1925
Pe drumuri de apă (Par les voies maritimes), 1931
Europolis, roman, 1933

Livres en français :
Europolis, roman (traduction Constantin Botez), 1958
Europolis, roman, nouvelle traduction par Gabrielle Danoux, 2016

Remerciements chaleureux à Maria Sinescu, conservatrice passionnée des Monuments Historiques et du Musée du vieux phare de Sulina département de l’ICEM Gavrilǎ Simion de Tulcea et qui veille attentivement sur deux salles de documentation passionnantes, l’une sur l’écrivain Eugeniu P. Botez, la vie à Sulina et l’autre sur le chef d’orchestre Georges Georgescu (1887-1964), né dans cette petite ville portuaire du bout de l’Europe et l’un des plus grands chefs d’orchestre de l’histoire européenne de la musique.

Eric Baude, © Danube-culture, mis à jour novembre 2023, droits réservés

Élisée Reclus : le Bas-Danube, le pays des Bulgares et la Roumanie danubienne

Le texte cité appartient à sa Nouvelle Géographie Universelle, deuxième géographie universelle en langue française après celle de Conrad Malte Brun (1775-1826), intitulée Précis de la géographie universelle ou Description de toutes les parties du monde sur un plan nouveau d’après les grandes divisions naturelles du globe, publiée entre 1810 et 1829. L’oeuvre monumentale d’Élysée Reclus, qui comprend 19 volumes, est éditée entre 1875 et 1894. Le projet remonte en fait aux années 1860 et est en partie motivé parce que le géographe a remarqué que le travail de son prédécesseur est dépassé et que les  révisions  lui paraissent manquer d’ampleur et de méthode. D’où le choix de son titre pour l’ensemble de ce cycle : « Nouvelle Géographie universelle : la terre et les hommes« soit l’inscription dans une forme de tradition qu’il s’agit d’actualiser et une attention toute particuliè1re à la dimension humaine. » Le géographe rédige la plus grande partie du texte dans son style inimitable et savoureux. S’il a pour cela, en éminent géographe de terrain au savoir universel, effectué de multiples voyages et observé attentivement de nombreuses régions avec leurs habitants, Élysée Reclus a aussi bénéficié de l’aide d’autres géographes, de cartographes de nationalités russe, suisse, hongroise… dont on retrouve les noms au long des volumes, scientifiques dont un certain nombre proviennent du réseau anarchiste international.1

Élysée Reclus par Nadar, domaine public

Les Balkans, le Despoto-Dagh et le pays des Bulgares (IV)

   « Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa [fleuve bulgaro-turco-grec qui débouche dans la mer Égée], du Strymon [fleuve gréco-turc qui se dans la mer d’Égée], du Vardar [fleuve gréco-macédonien qui se jette dans la mer Égée], sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d’eau que toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en quantités telles, qu’il pourrait s’en former annuellement un territoire d’au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de profondeur. Cette masse énorme de sables et d’argiles se dépose dans les marais et sur les rivages du delta, et quoiqu’elle se répartisse sur un espace très considérable, cependant le progrès annuel des bouches fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable, comme les Palus-Moeotides1.

Le Palus-Méotide et le Pont-Euxin pour le voyage du jeune Anacharsis, juin 1781, gravé par P. F. Tardieu

Les marins peuvent être rassurés, du moins pour la période que par J. D. Barbié du  traverse actuellement notre globe, car si l’empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c’est après un laps de six millions d’années seulement que la mer Noire sera comblée ; mais dans une centaine de siècles peut-être l’îlot des Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la terre ferme.

L’île des serpents et son phare, gravure allemande de 1898

Lorsqu’on aura mesuré l’épaisseur des terrains d’alluvions que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul rigoureux, évaluer la période qui s’est écoulée depuis que le fleuve, abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces parages de la mer Noire.
D’ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent au continent n’est encore qu’à demi émergée ; des lacs, restes d’anciens golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces, des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une sorte de domaine indivis entre le continent et la mer ; seulement quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l’assaut des vagues marines, se redressent ça et là au-dessus de la morne étendue des boues et des roseaux et portent des bois épais de chênes, d’ormes et de hêtres. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités, déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches étaient au nombre de six ; il n’en existe plus que trois aujourd’hui.

Bras de Kilia en 1771 d'après une carte russe anonyme

Bras septentrional de Kilia en 1771, document réalisé par un cartographe anonyme russe

Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta, dont la superficie est d’environ 2,700 kilomètres carrés ; en outre, il possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d’un faible tirant d’eau, osent s’y hasarder. La bouche méridionale, celle de Saint-George ou Chidrillis, est également inabordable. C’est la bouche intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux gros bâtiments de commerce, si l’art de l’ingénieur n’en avait singulièrement amélioré les conditions d’accès. Naguère la profondeur de l’eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois d’avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui conduisent l’eau fluviale jusqu’à la mer profonde, on a pu abaisser de trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce n’est en Écosse, à l’embouchure de la Clyde, l’homme n’a mieux réussi à discipliner à son profit les eaux d’une rivière.

M. Bergue, Sulina, port turc sur un bras du Danube à son embouchure, Le Monde illustré, 1877, domaine public

La Soulina est devenue un des ports de commerce les plus importants de l’Europe et en même temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai que ce grand travail d’utilité publique n’est point dû à la Turquie, mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la partie du Danube située en aval d’Isaktcha une sorte de souveraineté2. C’est un syndicat international ayant son existence politique autonome, sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé au profit de toutes les nations d’Europe.

Galatz (rive gauche), siège de la Commission Européenne du Danube, gravure de 1877

D’autres fugitifs, que la destinée n’a point traités aussi cruellement que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes, des Moscovites  » Vieux-Croyants », qui, vers la fin du siècle dernier, ont dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah [sultan] les recueillit généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la Turquie d’Europe et d’Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du delta danubien ont prospéré : un de leurs établissements, qui borde les rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de « Paradis de Cosaques ». Leur principale industrie est celle de la pêche de l’esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de l’hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le tsar et le sultan, mais ils ont eu d’autant plus à souffrir de la vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie. D’ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes.

Groupe de Vieux Croyants (ou Lipovènes), initialement, des fidèles de Filip Pustosviat (1672-1742), photo prise en 1895

Une colonie de Polonais, quelques villages d’Allemands, situés sur la branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers d’Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l’Europe et de l’Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès ethnologique de la Dobroudja. Mais la différence est grande entre les tribus diverses qui vivent isolées dans l’intérieur de la presqu’île et la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type.
Ce mélange qui se fait aux bouches du Danube entre Grecs et Francs, Anglais et Arméniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut manquer de se faire tôt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de contrées en Europe où les grandes voies internationales soient mieux indiquées qu’en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le Danube lui-même, dont les villes turques riveraines, Viddin [Vidin], Sistova [Svichtov], Roustchouk [Ruse], Silistrie [Silistra], acquièrent de jour en jour une importance plus considérable dans le mouvement européen et qui se continue dans la mer Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de Bourgas, très-important pour l’expédition des céréales.

Sistova (Svichtov, Bulgarie)

Mais cette voie naturelle n’est pas assez courte au gré du commerce ; il a fallu l’abréger par un chemin de fer, qui coupe l’isthme de la Dobroudja, entre Tchernavoda [Cernavoda] et Kustandjé [Constanţa], puis par une voie ferrée plus longue, qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk [Ruse] au port de Varna, en passant à Rasgrad [Razgrad] et près de Choumla [Choumen]. Un autre chemin de fer suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube à la mer Égée par la dépression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les plaines où se sont bâties les villes de Jamboly [Yambol] et d’Andrinople [Edirne]4. Plus à l’ouest, Tirnova [Veliko Tărnovo], l’antique cité des tsars de Bulgarie, Kezanlik [Kazanlak] et Eski-Zagra [Stara Zagora], sont les étapes d’un autre chemin de jonction entre le Danube et le littoral de la Thrace… »

Notes :
1 Ferretti, F., Élisée Reclus. Pour une géographie nouvelle, CTHS, 2014

2 PALUS – MEOTIDE, (Géog. anc.) en latin Palus – Moetis, grand golfe ou mer, entre l’Europe & l’Asie, au nord de la mer Noire, avec laquelle le Palus – Méotide communique par le moyen d’une embouchure appelée anciennement le Bosphore Cimmérien. Les anciens lui ont donné tantôt le nom de lac, tantôt celui de marais.
3 Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires chargés, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales. 125,000,000 fr.
4 aujourd’hui en Turquie

La Roumanie et le Danube

   « Comme la Lombardie, à laquelle tant de traits physiques et sa population même la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin comblé par les débris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu, le Danube, qui développe sa vaste courbe de 850 kilomètres au sud de la plaine valaque, est lui-même une autre mer par la masse de ses eaux et par la facilité qu’il offre à la navigation. Précisément à son entrée dans les campagnes basses, au célèbre défilé de la « Porte de Fer », son lit, profond de 50 mètres, se trouve à 20 mètres au-dessous du niveau de la mer Noire, et la portée moyenne de son courant dépasse celle de tous les fleuves réunis de l’Europe occidentale, du Rhône au Rhin. Pourtant les Romains avaient déjà jeté sur le Danube, immédiatement en aval de la Porte de Fer, un pont considéré à bon droit comme l’une des merveilles du monde.
Poussé, dit-on, par un sentiment de basse envie, l’empereur Hadrien fit démolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan aux générations futures. On n’en voit plus que les culées des deux rives et, lorsque les eaux sont très-basses, les fondements de seize des vingt piles qui soutenaient l’ouvrage ; sur le territoire valaque, une tour romaine, qui a donné son nom à la petite ville de Turnu-Severin, désigne aussi l’endroit où les légions de Rome posaient le pied sur la terre de Dacie.

Vestiges d’une pile du Pont de Trajan, Turnu Severin, Roumanie, photo droits réservés

Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gardé son importance, mais l’industrie moderne n’a pas encore remplacé le pont de Trajan, et tant qu’on n’aura pas commencé la construction du pont-viaduc de Giurgiu ou Giurgevo à Roustchouk, le Danube continuera de rouler librement ses flots de la Porte de Fer à la mer Noire.

Le Danube entre la Valachie roumaine et la Bulgarie, E. Reclus, Nouvelle Géographie Universelle, 1875

Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de même que presque tous les fleuves de l’hémisphère septentrional, ne cesse d’appuyer à droite, du côté de la Bulgarie. Il en résulte un contraste remarquable entre les deux rives. Au sud, la berge rongée par le flot s’élève assez brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage, égalisée par le fleuve pendant ses crues, s’étend au loin et se confond avec les campagnes basses. Des marécages, des lacs, des coulées, restes des anciens lits du Danube, s’entremêlent de ce côté en un lacis de fausses rivières entourant un grand nombre d’îles et de bancs à demi noyés. Sur cet espace, où les eaux se sont promenées de ci et delà, on voit même, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivière qui a cessé d’exister en cours indépendant pour emprunter le lit d’un autre fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les terrains bas, que le fleuve a nivelés et délaissés, se trouvent appartenir à la Valachie, dont ils accroissent la zone marécageuse et déserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a pour elle la salubrité du sol, les beaux emplacements commerciaux, et c’est de ce côté qu’ont dû être bâties presque toutes les cités riveraines. On dit que les castors, exterminés dans presque toutes les autres parties de l’Europe, sont encore assez communs dans les terres à demi noyées de la rive valaque. Arrivé à une soixantaine de kilomètres de la mer en ligne droite, le Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s’épanouir en delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire.

Le Bas-Danube contourne la Dobroudja avant de pouvoir rejoindre la mer Noire

C’est à ce détour du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le Pruth, à demi russe par la rive orientale de son cours supérieur, lui apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonflé par ces deux rivières, ne garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomètres environ : il se bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue de former la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La branche méridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-même, coule en entier sur le territoire ottoman : c’est la grande artère de navigation, par sa bouche turque de la Soulina. La maîtresse branche du fleuve est fort importante dans l’histoire actuelle de la Terre, à cause des changements rapides que ses alluvions accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d’Ismaïl, le Danube de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations, des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se réunissent en un seul canal avant de s’étaler en patte d’oie au milieu des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand delta. La côte de ces terres nouvelles, dont le développement extérieur est d’environ vingt kilomètres, s’accroît tous les ans d’une quantité de limon égale à 200 mètres de largeur sur des fonds de dix mètres seulement2. Pourtant, en dépit de la marche rapide des alluvions au débouché de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet endroit beaucoup moins avancée à l’est qu’à la partie méridionale du delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d’origine moderne et que la grande masse des eaux s’épanchait autrefois par les bouches ouvertes plus au sud.

Carte autrichienne du bras de Kilia (Chilia), 1918

En étudiant la carte du delta danubien, on voit que le cordon littoral d’une si parfaite régularité qui forme la ligne de la côte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et moldave, se continue au sud à travers le delta en s’infléchissant légèrement vers l’est. C’est l’ancien rivage, il se relève au-dessus des plaines à demi noyées comme une espèce de digue, que les diverses bouches du fleuve ont dû traverser pour se jeter dans la mer. Les alluvions portées par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont étalées en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le grand bras actuel n’a pu déposer au-devant du rempart qu’un archipel d’îles encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l’histoire du Danube.

2 ) Portée moyenne du Danube d’après Ch. Hartley.
9,200 mètres cubes par seconde.
Portée la plus forte……….. 28,000 mètres cubes par seconde.
Portée moyenne de la bouche de Kilia. 5,800 mètres cubes par seconde.
Portée moyenne de la bouche de Saint-Georges 2,600 mètres cubes par seconde.
Portée moyenne de la bouche de Soulina…. 800 mètres cube par seconde.
Alluvions moyennes du Danube…. 60,000,000 mètres cubes par an.

Tout en gagnant peu à peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement isolé des lacs d’une superficie considérable. Entre la bouche du Dniester et le delta danubien, on remarque sur la côte plusieurs golfes ou « limants » d’une très-faible profondeur, dans lesquels les eaux s’évaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince couche saline. La forme générale de ces nappes d’eau, la nature des terrains qui les entourent, la disposition parallèle des ruisseaux qui s’y jettent, les font ressembler complètement à d’autres lacs que l’on voit plus à l’ouest jusqu’à l’embouchure du Pruth ; seulement ces derniers sont remplis d’eau douce, et le cordon de sable qui les barre à l’entrée les sépare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve étaient autrefois des limans d’eau salée comme les lagunes de la côte; mais à mesure que le Danube a comblé son golfe, ces lacs, graduellement séparés de la mer, se sont vidés de leurs eaux salées et se sont remplis d’eau douce : que le fleuve continue d’empiéter dans la mer, et les nappes salines du littoral, alimentées en amont par des ruisseaux d’eau pure, se transformeront de la même manière.
Immédiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien, l’entrée des plaines valaques était défendue par une ligne de fortifications romaines, connues sous le nom de « mur » ou « val de Trajan », comme les fossés, les murailles et les camps retranchés de la Dobroudja méridionale; le peuple les attribue d’ordinaire au césar, quoiqu’elles aient été élevées beaucoup plus tard par le général Trajan contre les Visigoths. Cette barrière de défense, qui coïncide à peu près avec la frontière politique tracée entre la Bessarabie moldave et la Bessarabie russe, est devenue très-difficile à reconnaître sur une partie notable de son parcours. Il est probable qu’à l’ouest du Pruth elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et la Valachie tout entière ; les traces, encore visibles ça et là, en sont désignées sous le nom de « chemin des Avares ». Entre le Pruth et le Dniester, le mur de Trajan était double ; une deuxième muraille, dont les vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et Bender, couvrait les approches de la vallée danubienne. Ce n’était pas trop, en effet, d’une double ligne de défense pour interdire l’accès d’une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer la cupidité de tous les conquérants ! »

Élisée Reclus, Nouvelle Géographie Universelle, « Géographie de l’Europe, Tome Ier : l’Europe méridionale, (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) », Paris, Librairie Hachette et Cie, 1875.

Sources :
Brun, Christophe, Feretti, Federico, ELISÉE RECLUS, UNE CHRONOLOGIE FAMILIALE 1796- 2014 : Sa vie, ses voyages, ses écrits, ses ascendants, ses collatéraux, les descendants, leurs écrits, sa postérité. 2014, http://hal.archives-ouvertes.fr/. hal-01018828
Clerc, Pascal, Géographies Universelles, © Hypergéo 2004 – GDR Libergéo
www.hypergeo.eu
Ferretti, F., Élisée Reclus. Pour une géographie nouvelle, CTHS, 2014
Reclus, Élisée, Nouvelle Géographie Universelle, « Géographie de l’Europe, Tome Ier : l’Europe méridionale, (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) », Paris, Librairie Hachette et Cie, 1875

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour novembre 2023

Ştefan Vasili Terente (1895 ou 1896-1927), bandit lipovène légendaire du delta du Danube et de la Balta

 Les Lipovènes ou vieux-croyants, suite à leur départ forcé de Russie où leur refus d’adopter les nouveaux rites orthodoxes imposés par le tsar Pierre-le-Grand (1672-1725) et les haut dignitaires de l’église les exposaient à une sévère répression ainsi que d’autres peuples persécutés comme les Haholi (Cosaques des rives de la Volga et du Dniepr), Russes, Nékrasoviens et Biélorusses, se  réfugièrent et s’installèrent, pour une partie d’entre eux, au début du XVIIIe siècle dans les régions du Boudjak et de la Dobrogée. Ces lieux quasiment inhabités, hostiles mais abondants en nourriture se trouvaient alors aux confins de l’Empire ottoman et étaient convoités par l’Empire russe qui y prendra pied durablement par la suite…

Les projets de Catherine II de Russie au détriment de l’Empire ottoman : en rouge l' »Empire néobyzantin » de Constantin de Russie, en bleu le « Royaume de Dacie » de Potemkine, en jaune les compensations pour l’Empire des Habsbourg et en bleu-vert celles offertes à la République de Venise (sources Wikipedia, domaine public)

 Ces populations s’adaptèrent à leur nouvel environnement en pratiquant bien évidemment la pêche, en particulier celle de l’esturgeon et aussi un peu d’agriculture et d’élevage autour de leurs modestes habitations, assurant ainsi pendant longtemps leur quasi autonomie alimentaire. Indépendants par la force des choses, fiers de leurs traditions séculaires, rebelles, pilleurs d’épave quand l’occasion se présentait, prompts et habiles à défier les autorités quelles qu’elles soient et jusqu’à encore récemment par leur connaissance insurpassable des dédales du delta et de la Balta (plaine alluviale avec de nombreuses îles formée par deux bras du Bas-Danube en amont du delta lui-même), grands buveurs devant l’éternel, certains d’entre eux n’hésitèrent pas à mener ouvertement des actions de provocation tels Ştefan Vasili Terente (1895 ou 1896-1927), né dans le village de Carcaliu, Gheorghe Stroe ou Cocoş. 

Pêche à l’esturgeon dans le delta (1939), photo Odette Arnaud

   La journaliste et voyageuse française Odette Arnaud s’intéressa dans les années trente aux Lipovènes et à leurs traditions, en particulier aux étranges coutumes de castration pratiquées par certains d’entre eux, les « Skoptzi », pratiques abandonnées depuis les années trente. Elle séjourne dans le delta du Danube et en Moldavie en 1934 environ sept années après la mort du « roi de la Balta », Ştefan Vasili Terente (1895 ou 1896-1927) contant  à sa manière romanesque dans un chapitre de son livre « Pêcheurs de rêve » le destin tragique de ce brigand légendaire.
   Odette Arnaud a reçu pour l’organisation de son périple dans le delta l’aide du gouvernement roumain et en particulier du scientifique et précurseur de l’écologie en Roumanie, alors directeur  du Muséum d’Histoire Naturelle, Grigore Antipa (1867-1944) qui oeuvra inlassablement pour une gestion durable des ressources du delta. Appliquant les principes de la géonomie à cette région du Danube, il permit notamment à son pays de devenir le second producteur de caviar au monde. L’abandon de la géonomie par les autorités communistes roumaines dans les années 60, provoqua un effondrement des ressources naturelles du delta dont elle ne s’est avec ses populations, jamais remise.
    « Le roi de cette Balta inviolée s’appelait Vasile Stéphan Terente. Il mourut il y a sept ans. Mais sa vie vaut d’être contée. Elle illustre bien la tradition spéciale des bandits d’honneur. Bientôt la parabole s’emparera de ces évènements. Elle apprendra aux petits Lipovans comment ce paladin pour la tendresse de sa dame rossait les hommes, mais fut rossé par Dieu. Caron2 goûte fort dans les roseaux les vérités édifiantes. Or c’en est une assurément que le Seigneur demeure invincible.

Campement dans les roseaux, photo Odette Arnaud

   Je tiens les faits de la bouche même de ceux qui couraient les fourrés au temps du malandrin. Ils vivent encore dans les parages de Carcaliu3. Mais ils vieillissent. L’un deux fut maire de deux cents cases et de plus d’hectares de marécages. Il me reçut à l’ombre de sa canna au milieu du hameau et nous nous assîmes sur des pierres branlantes dans une nuée de moustiques. Une ample provision de « Rakiu4 » d’un beau vert absinthe échauffait ses propos. À voir sa barbiche on imaginait qu’elle était rongée par les rats depuis les nuits d’embuscade. Un poignard glissé dans la botte droite, attestait une témérité passé. Le conteur ne manquait pas de couleur, mais plutôt de logique, et ses compagnons réfrénaient ses digressions avec peine.
   Je traduis son récit tel que je l’ai compris.
Térente était un brave homme — avant que le malheur ne s’abattit sur lui. Il possédait une bonne barque, une forte carrure qui lui permettait de travailler mieux que les voisins, une femme belle et appliquée qui lui donnait quatre garçons. Aussi perdit-il la raison quand la douce petite mourut soudain près de Sfântu-Gheorghe. Dans un laps très bref, ses quatre fils en bas âge se noyèrent….

À l’aube, les femmes voilées quittent les îles et repartent vers le large, photo Odette Arnaud

  Alors il se mit en branle avec sa vodka et ses armes. Cela présageait le pire. Car, n’est-ce pas, le sort qui étrille ainsi un Lipovan risque de lui suggérer d’étriller autrui. Térente adopta cette façon de détourner sa haine. La première fois ce fut sur un ingénieur de l’État porteur de trois cent mille lei, la paie des fonctionnaires du poste de Măçin5. Il le laissait nu, décontenancé, mais indemne. C’était un avertissement. Ses compatriotes n’eurent garde de le négliger. Seuls les étrangers, aux passages inopinés, furent détroussés lestement. Aucun n’y échappait. Alors les militaires décidèrent de faire un tour de son côté. Mais nul ne savait où il se terrait. Car le coquin se déplaçait dans les sables plus vite qu’une équille. Et les Lipovans ne manifestaient pas le moindre désir de le trahir.

À Vâlcov (Vylkovo, Ukraine), les églises pesantes ressemblent à des radeaux flottants, photo Odette Arnaud

   Peu après il parut que le voleur déraillait. Il s’en prenait aux jupons. Il enlevait deux jeunes juives fort riches de Braïla. Huit jours après les jolies personnes à peine décoiffées, regagnaient le domicile de leurs parents. Elles ne tarissaient pas de louanges. «Et si beau, ma chère, et si généreux ! Un vrai galant homme !» Alors maintes demoiselles de la ville se promenèrent en forêt à la recherche d’une rencontre. Le mauvais garnement les dédaigna.
   Hélas son existence se compliquait. Le gaillard eut l’envie de revoir ses parents à Carcaliu. Il y abordait une nuit que des copains montaient la garde. Mais les gendarmes rodaient, et la mort est toujours prête à accueillir un client. Elle reçut le brigadier que tuait Térente dans un éclair. Le meurtrier sautait dans le lagune et de six mois on n’entendit rien. Les petites expéditions de l’autorité se heurtaient encore à la nature et aux bandes qui protégeaient ouvertement le criminel.  Guérilla bruyante et vaine.
   Nul ne sait comment il advint que Térente, à son deuxième retour, tira sur un Lipovan, sans le manquer. Erreur ? Légitime défense ? Peu importe. Les moujiks se révoltèrent. Térente fratricide mourrait. Et, foi de Saint-Nicolas, cela ne trainerait pas. Ils mirent tant d’ardeur à battre la campagne à coups de rames sous la conduite de la police que le scélérat se trouvait promptement ligoté et assez balafré.
   Dans la prison il compta ses fidèles. Il en restait deux.
   Mais ceux-là étaient en veine de sacrifice. Ils frappèrent chez le vieux Térente.
   — Votre fils implore votre pardon. Il jure sur les Saintes Icônes de consacrer sa vie à racheter sa faute. Vendez vodka et vigne pour son évasion et il prendra soin de votre vieillesse.

Même à Valcov, les enfants sont toujours nus et ruisselants, photo Odette Arnaud

   Ainsi Térente regagnait la piste des canards. Il se souciait d’éviter les indiscrétions. Autant dire qu’il n’existait plus, sauf pour ses vieux qu’il nourrissait avec une générosité de pélican.
Cela durait encore au Carême. Mais les cloches de Pâques lui percèrent le tympan. Il souffrit éperdument, dans son grand silence intérieur, de ces explosions de douleur puis d’allégresse. La grande voix de la bête humaine se réveillait. La nuitée Quasimodo achevait ce désordre. Le pope célébrait l’office dans l’église de Carcaliu, sous les guirlandes de papier découpé. Sa jeune épouse négligeait le culte des saints rutilants, et elle préparait au presbytère un festin de poisson. Devant ce vagabond supplicié défilèrent en sarabande les promesses des agapes et celles de la femme. Alors en lui une rage sadique tonna comme un volcan. Elle fut cause qu’il dévasta la maison, puis l’hôtesse.
   Cette horreur détruisait l’ordre souverain. Dieu s’en mêla. Car l’injure atteignait l’un de ses prophètes. Et ce fut le Très-Haut qui fit mourrir Térente par l’intermédiaire d’un fusil quelconque et d’une révolution dans la Balta.
   — Dieu l’a maudit, me répétèrent les judas qui l’avaient livré.
     Je l’ai maudit, achevait son père qui fut le premier à dénoncer son ultime cachette aux régiments mobilisés.
   De Carcaliu à Brăila, dans la mousse torride qui se hérisse de nombreuses forêts, je recueillis bien d’autres détails sur les fortes têtes sauvages. Car l’étuve du Danube me donnait l’envie d’écouter plutôt que de courir… »

Le cimetière dans les roseaux du couvent de Petro-Pavlosk, photo Odette Arnaud

Jancu Stroe
   « C’est un bandit retraité ! Dame ! Il est centenaire. Aujourd’hui il pêche le hareng sur le rivage de Măcin. Là même où il commit ses pires coups. Les gendarmes et les hommes l’oublièrent. Et il faut arroser ses souvenirs d’un bon litre de rakiu — du jaune, à son idée — si l’on entendre autre chose que des grognements d’ours. Sale caractère jusqu’à ce jour ! Mais il a le sens de l’hospitalité. Car il allumait devant moi un grand feu pour chasser les moustiques. Il ne put nous offrir que des troncs de saules pour dossier.
   Son père était Roumain. Sa mère Lipovane. Il tenait d’elle sa secrète ressemblance avec les garçons qui multipliaient les raisons de troubler les retraites des oiseaux.
   Dès l’âge de quinze ans, son sang bouillait à la vue d’une jolie fille. La sempiternelle ardeur de ce pays de phosphore ! Mais que diable ! Un soir de printemps, quand il mit pied à terre, la situation était difficile. Sa Dulcinée lui avouait ses fiançailles avec un autre. Il ne protesta pas, mais peu après il endommageait le promis. Ensuite, il se défilait avec la belle sans souci des cris. Toutefois, au bout d’un temps, il lui parut impossible de la supporter. Alors il la semait, où ça se trouvait, comme un paquet. Mais la délaissée ne se plaignait jamais. Elle soupirait même après lui.
  Quant à Jancu Stroe, il se spécialisait dans les rapts. Chaque frimousse bien tournée avait une chance de lui plaire. Il surgissait entre les eaux d’un canal ou bien au milieu d’une foule. Et il se servait. Sans phrases. parfois un peu brutalement. En avant ! La compagne se sentait toujours l’envie d’affronter le romanesque. Lorsqu’il avait trop présumé de son appétit, et bien ! il ne le dissimulait pas. Il changeait de quartier et de partenaire. Mille et trois ? Peut-être. Mais la préférée ? Ma question l’embarrasse. Les exploits d’amour s’embrouillent dans sa cervelle de mécréant . Mes soupçons se portèrent sur une ronde petite personne qu’il enlevait le jour de ses noces à la barbe du marié, comme elle entrait à l’église. La partie n’était pas gagnée. Il fallut encore fuir devant l’insistance du bafoué qui chambardait toutes les tanières par des battues monstres. Mais je ne puis démêler si Jancu Stroe aimait la femme ou bien la peine qu’elle lui occasionnait. Pour lui aussi — qui sait — le sentiment redoublait dan la persécution.
   Passons sur ses prouesses confondues.
   Mais ne croyez pas que Jancu Stroe hésite quand il évoque Térente. Un Térente boueux et insolent qui mendiait un gîte et lançait son poing dans le ventre de l’hôte qui ne versait pas à boire. Un Térente qui malgré la rossée se comportait en grand seigneur et payait d’un couteau neuf car les lei lui manquaient. Le voici : rouillé depuis longtemps. Nulle part le prestige de cet énergumène ne se ressent mieux qu’entre cette végétation où la nuit quintuple les fantômes, devant ce colosse chenu qui reconnait l’avoir servi humblement maintes fois.  Il est mort. Quelle erreur ! Ses défroques servent d’enseignes à la racaille des hautes herbes et son coeur reste mêlé aux forces du delta !
   À travers les confidences de Jancu Stroe, je perçois une rancoeur. Il déteste un certain Cocosh. Une sorte de petit frère jumeau. C’était un rival — non un maître — mais prêt à la bataille, capable de nuire dans cette course à la tendresse et mal disposé à se laisser distancer. La fâcheuse concurrence durait peu. Des mâles exaspérés expédièrent Cocosh ad patres, une nuit qu’il n’y prenait garde. Mortelle bousculade !
J’eus un aperçu de ce que cela signifie de féroce entêtement.
   Pendant mon séjour, Gherghishan — ni Roumain, ni Lipovan, un sans-patrie — tenait la Balta en amont de Carcaliu.  Il « kidnappait » les pêcheurs. Il ligotait à un arbre sa capture, nue sous le soleil. Quand la rançon tardait, il entaillait la peau et y glissait du sel. Les atrocités se répétaient, car il n’est pas facile de trouver vingt mille lei dans les bauges des Russes. Déjà six marins étaient morts de ses passe-temps.
   Un jour, de bon matin, ce fut une levée de rames. Les gens de l’ouest se joignaient à ceux de l’est. Ils purent ainsi traquer en rang serré. Travail pénible dans un terrain aussi difficile. Parfois un homme glissait à l’eau. Sa place se bouchait aussitôt. Ailleurs une jambe cassait prise dans une racine invisible. Quelqu’un parait le coup. Et cette chasse continuait son bruit de roue de moulin. Le mutisme des révoltés donnait à penser le sort qui attendait l’ennemi s’il se trouvait là. Aucune fuite n’était possible pour lui.  On l’encerclait. Midi sonnait. Mais la canicule ne mordait pas sur ces peaux velues, ni la faim, ni les moustiques qui cependant se faufilaient jusque dans mes bottes. Le même train se soutenait encore jusqu’à la tombée de la nuit. Alors la jacquerie de débanda pour reprendre quelques jours plus tard. Mais Gherghishan courait encore trois mois après.
   Je dois reconnaître que je traversais sans accident, et presque sans m’en apercevoir, une forêt des environs de Tulcea, où, la veille il rançonnait un médecin. Cela ne signifie pas que je doute de l’authenticité de ce Fantomas. Je n’en veux que le témoignage des victimes, les estafilades, l’argent versé, et aussi l’incapacité où je me trouvais de décider mon escorte — des civils pour lors — à m’accompagner au monastère de Nifon, près de son nouveau repère, dans les montagnes de Dobroudja.
Mais cette rocambole m’épargnait toujours… »  

Odette Arnaud, Pêcheurs de rêve, « Bandits d’honneur », Collection « La Vie d’aujourd’hui », Éditions de la Nouvelle Revue Critique (6e édition), Paris 1936
De la même auteure :
La Nouvelle Roumanie…, Collection « La Vie d’aujourd’hui »
Éditions de la Nouvelle Revue critique, Paris, 1938

Bibliographie :
Alexandru, Ionel Ștefan și Alexandru, Milica, Terente – regele bălților, Editura Dunărea, Brăila, 2003
Vlad Nica, Terente, regele bălților, thèse de doctorat
https://ro.wikipedia.org/wiki/Terente

La vie mouvementée de Ştefan Vasili Terente a alimenté de nombreuses légendes, des chansons et une littérature populaire, la publication de romans-feuilletons dans les journaux comme celui de Sylvia Bernescu (1924) et a fait plus récemment l’objet d’un film kitsch et à l’esthétique contestable réalisé en 1995 par le cinéaste roumain Andrei Blaier (1933-2011) « Terente, le roi de la Balta » d’après un scénario du romancier, nouvelliste et dramaturge Fănuș Neagu (1932-2011) auteur d’Histoire de la route de Brăila (1989).

Gavril Pătru dans le rôle de Terente

Synopsis du film : 
Terente, matelot engagé sur un navire militaire, entre en conflit avec ses supérieurs. Pendant un certain temps, il se cache à Braila, soutenu par Lonescu Bazil, un journaliste réputé.
Finalement arrêté, Terente est condamné à la prison, mais parvient à s’échapper avec l’aide du même journaliste, qui a également recruté plusieurs prostituées du célèbre établissement « La Tanti Elvira ».
De retour dans son village natal de Carcaliu, Terente, renié par ses parents, parvient à rassembler une importante somme d’argent grâce à une série d’attaques et à former un groupe d’hommes de main avec lesquels il reprend le bateau pour se venger de ceux qui l’ont trahi. Il reste ensuite un moment en ville pour régler ses comptes  avec un officier pédéraste qui l’avait forcé à avoir des relations sexuelles avec lui.
Pendant tout ce temps, il bénéficie du soutien de Bazil lonescu, dont il ne comprend pas vraiment les raisons de son aide. Ce dernier le suit également dans ses pérégrinations dans les marais que Terente connaît depuis son enfance où il se cache avec sa bande. De là il part pour ses campagnes de pillage contre les riches et les institutions corrompues. Le brigand est accompagné en permanence, entre autres, d’un terroriste soviétique envoyé en mission spéciale en Roumanie, qui a réussi à infiltrer le gang et finit par être démasqué.
Après plusieurs passages à tabac, vols, enlèvements de jeunes filles et orgies qui effraient les habitants de Brăila mais en fascinent aussi certains, créant une aura de légende autour du brigand (une atmosphère copieusement entretenue par le journaliste Bazil qui bénéficie de tous les secrets des opérations de Terente), les autorités entament une campagne de grande envergure pour capturer la bande. Mais leurs efforts échouent lamentablement, dans la Balta dont Terente connaît  tous les recoins. Le plus grand banquier et l’avocat le plus réputé de la ville, dont les filles ont été enlevées ,proposent une récompense élevée pour la capture de Terente et la libération de leurs filles. Les escapades de Trente avec meurtres et démonstrations d’invincibilité, se poursuivent, malgré l’intensification des recherches jusqu’à ce que Terente soit trahi, également pour de l’argent, par l’homme qu’il considérait comme son ami, le journaliste Bazil lonescu. Entouré d’une armée de gendarmes, Terente, attiré dans un piège pour voir son enfant, fruit de son amour pour la seule femme qu’il ait jamais aimée, tombe sous une grêle de balles (Andrei Blaier).

Pour approfondir la question lipovène : 
Frédéric Beaumont, « Les Lipovènes du delta du Danube », Balkanologie [En ligne], Vol. X, n° 1-2 | mai 2008, mis en ligne le 02 avril 2008, consulté le 20 mars 2019. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/394
Olexandre Prygarine, « LES « VIEUX-CROYANTS » (LIPOVANE) DU DELTA DU DANUBE », Presses Universitaires de France | « Ethnologie française » 2004/2 Vol. 34 | pages 259 à 266

Notes :
La partie maritime du delta a été peuplée par l’homme dès le néolithique moyen. La Culture dite « de Hamangia » s’est développée au cinquième millénaire avant notre ère sur la côte ouest de la mer Noire. Son nom provient du site de Baia-Hamangia, découvert en 1952 sur les rives du lac Goloviţa, au sud du delta.
2 Caron ou Charon est dans la mythologie grecque le pilote de la barque des enfers qui,  sur les marais de l’Achéron et contre rétribution, fait traverser les âmes des morts ayant reçu une sépulture.
3 Village du delta situé sur le bras de Mǎçin (Vieux-Danube)
4 Eau-de-vie de fruits très populaire dans les Balkans
5 Petite ville en amont du delta sur le bras danubien (Vieux-Danube) du même nom.

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