Le Danube dans le « Dictionnaire de la conversation et de la lecture » (1835) dirigé par William Duckett

    « Ce fleuve, que les Allemands nomment Donau, n’occupe que le second rang dans l’hydrographie européenne : le Volga l’emporte sur ce rival par l’étendue de son bassin, la longueur de son cours et le volume de ses eaux. Mais, sous un autre aspect, le Danube mérite l’attention spéciale de toute l’Europe ; il semble destiné à rendre d’éminents services à plus de la moitié de cette partie du monde, au lieu que les projets qui concernent le Volga n’ont d’intérêt que pour un seul peuple. Le premier peut devenir européen, et le second ne peut être que russe. Mais une sorte de compensation rétablit l’égalité entre les destinées de ces fleuves ; celles du premier auront plus d’éclat lorsqu’elles seront accomplies malgré les résistances qui s’y opposeront, les embarras et les lenteurs de la diplomatie, dont le concours est nécessaire pour ouvrir cette grande voie de communication entre le Pont-Euxin1, l’Océan, la Baltique et la Méditerranée ; tout, au contraire, favorise la prompte exécution des projets pour améliorer la navigation du Volga, et le temps approche où ce fleuve sera tout ce qu’il peut être, l’un des plus grands moyens de prospérité pour le commerce de la Russie, quoiqu’il n’ait de communication qu’avec trois mers. – On a fait l’honneur à une très belle source, enfermée aujourd’hui dans la cour du château de Donaueschingen de la regarder comme l’origine du Danube, et le faible courant qui en sort porte le nom du fleuve, reçoit comme simples affluents deux rivières qui viennent s’y joindre et perdre leur nom.

Cartouche représantant Donaueschingen sur la carte du Danube de Jacob von Sandrart

Cartouche de Donaueschingen sur la carte du Danube (1683) du graveur allemand Jacob von Sandrart (1630-1798), collection privée

Ce privilège accordé à la faiblesse contre les droits de la force, si rarement contestés, remonte sans doute à une très haute antiquité; il est probable que son origine fut mythologique ; la beauté de la source et des sites qui l’environnent put faire croire que le dieu du fleuve avait choisi ce lieu pour sa demeure. Un prince de Fürstenberg2, propriétaire de ce charmant pays, eut l’ambition de se mettre à la place de ce dieu, de tenir à son tour l’urne inclinée dont les eaux vont se répandre jusque dans le Pont-Euxin ; il fit construire le château dont ce réservoir naturel et le ruisseau qu’il alimente, sont la plus intéressante décoration. – De ce point de départ jusqu’à la mer Noire, le cours développé du Danube est de plus de huit cent lieues3 ; mais la superficie de son bassin n’est pas proportionnée à l’espace parcouru. L’Elbe, l’Oder et la Vistule4 la resserrent sur la gauche ; et sur la droite, des fleuves peu considérables, mais nombreux, portent à l’Adriatique les eaux des versants dirigés vers ces mers. Ainsi, le Danube ne peut avoir des tributaires comparables à quelques-uns des affluents du Volga, tels que l’Oka et la Kama5. Ses eaux, très pures à sa source, se mêlent à celles de plusieurs courants venus des Alpes, et qui tiennent en dissolution des sels à base terreuse. Plus loin, des eaux de même amenées sur l’une et l’autre rive entretiennent les mauvaises qualités de toute la masse liquide, qui ne s’améliore point jusqu’à son entrée dans la mer Noire. Les bois se pétrifient dans ses eaux, mais très lentement, soit que la matière lapidifique6 n’y abonde pas, soit que la couche extérieure déjà pétrifiée ne laisse passer que très difficilement la matière qui doit opérer la transformation des couches ligneuses de l’intérieur. Au reste, les bonnes ou mauvaises qualités des eaux fluviales ont moins d’importance chez les peuples dont l’industrie est avancée que chez ceux qui se bornent aux productions spontanées de la nature. En nature, on peut ne considérer les fleuves par rapport à leur principale destination, que comme des voies navigables que l’art perfectionne et qu’il fait communiquer entre elles par des rivières artificielles ou par des voies de transport par terre. Le cours du Danube réclame encore d’importantes améliorations : des roches tantôt apparentes et tantôt cachées sous les eaux y rendent la navigation dangereuse en plusieurs lieux ; ce lit, encore embarrassé d’obstacles, peut être nettoyé ; les travaux qui le rendront navigable dans toutes les directions ne sont pas au-dessus des forces que chaque gouvernement peut employer à cette belle entreprise. On redoute aussi les inondations subite et excessives, surtout vers l’embouchure des affluents torrentueux, comme ceux qui descendent des Alpes dans les royaumes de Bavière et de Wurtemberg : cet inconvénient ne peut être évité, mais l’industrie peut y remédier ; il serait bien étrange que l’on fût arrêté en Europe, au dix-neuvième siècle, par des difficultés que l’indigène américain savait surmonter même avant l’invasion des Européens dans le Nouveau-Monde. On ne regardera pas non plus comme inexécutable un projet conçu sous le règne de Charlemagne7, à une époque où l’on n’avait en Europe aucune idée des canaux modernes, ni même de ceux des Chinois. Il est vrai que la jonction du Main au Danube par la Kednits et l’Altmülh8, telle que ce grand monarque l’avait conçue, vient en quelque sorte s’offrir d’elle-même à tout homme qui sait voir et qui visite ce pays. Les eaux seraient fournies avec abondance au point de partage de ce canal, et les deux rivières qui en feraient partie n’exigeraient pas des travaux trop dispendieux pour être rendues navigables. Cependant, par des motifs très louables, on préfèrera peut-être un chemin de fer à un canal qui serait plus utile, mais coûterait davantage ; on craindra que la grande entreprise de la navigation intérieure de l’Allemagne ne pèse trop fortement sur les générations qui voudront s’en charger ; le mieux, quoique bien connu, sera différé ; rejeté même, tant nous sommes accoutumés à nous contenter du médiocre ! Déjà le gouvernement autrichien a fait construire un chemin de fer entre Linz et Budweis9, en Bohême, sur la Moldau10, l’un des affluents de l’Elbe : voilà donc une première communication établie par les arts modernes entre l’Océan et le grand fleuve européen. Une navigation plus courte entre ce fleuve et le Rhin n’est certainement pas impossible, mais elle aurait à traverser la chaîne de la Forêt-Noire ; les écluses y seraient très multipliées, les frais de construction s’élèveraient beaucoup, et les barques ne pourraient passer que lentement. – Si l’on rencontre d’aussi grandes difficultés en traversant la chaîne de la Forêt-Noire, que faut-il penser d’une direction de canal tracée dans les Alpes ? On repoussera peut-être sans examen ces audacieuses conceptions ; l’engouement pour les chemins de fer domine partout ; on oublie que les canaux sont utiles de plus d’une manière, en temps de guerre comme durant la paix. Que le génie de la guerre plaide leur cause, qui est aussi la sienne; qu’il rende au moins ce service à l’humanité ; surtout, qu’il ne permette pas qu’un chemin de fer usurpe l’emplacement du canal de Charlemagne. Si les principaux affluents du Danube étaient rendus navigables, leurs inondations seraient moins à craindre, et leurs eaux pourraient être distribuées avec plus de profit pour l’agriculture. La construction des canaux ne rencontrera point d’obstacles dans la partie du bassin du fleuve au-delà de Vienne ; c’est là que les plus grandes rivières y portent leur tribut, que de grands lacs trouveront une place convenable dans un système de navigation intérieure, que les montagnes s’abaissent graduellement, que les sources sont moins élevées. En Hongrie, les canaux pourront contribuer à l’assainissement de quelques contrées actuellement insalubres ; ceux qui favorisent le commerce de Temesvar11 rendent en même temps à cette cité un service encore plus important : ils procurent l’écoulement d’eaux stagnantes, le desséchement de terrains marécageux. Un autre canal entre le Danube et la Theiss12, le plus grand affluent du fleuve, épargne plus de la moitié du temps que les bateaux auraient mis à descendre l’un des courants et à remonter l’autre, outre les difficultés de la navigation ascendante.

Le canal Bácsér ou Franzencanal, carte de J. Stenger d’après J. und G. von Kiss. (1792), collection privée

Mais les canaux de l’Autriche sont jusqu’à présent les seuls que l’on ait à citer dans le bassin du Danube : la navigation artificielle n’y a presque pas fait de progrès, et si l’invasion des chemins de fer n’est pas arrêtée dans sa marche triomphante, il est vraisemblable qu’on ne songera de long-temps à ouvrir dans ces contrées les communications que réclame le commerce intérieur de l’Europe. Ce commerce a plus besoin de canaux que les échanges entre l’Asie et l’Europe, réduits ordinairement à des objets de peu de poids et qui s’accommodent de tous les moyens de transport ; mais, pour ceux-ci même, il importe que la navigation du Danube soit facile, sûre et libre, et que plus d’un canal la prolonge jusqu’au Rhin, afin d’assurer l’économie du transport des marchandises venues en Europe par la voie de l’Océan. La consommation de ces marchandises en Europe surpassera dans tous les temps les importations de la mer Noire ; peu à peu, les Indes passent dans le Nouveau-Monde, les épiceries des Moluques prospèrent à la Guyane, le thé de la Chine ne sera plus tiré à grands frais de cette contrée si loin de nous ; l’Amérique se chargera de nous en fournir d’aussi bon, à moindre prix. C’est vers l’ouest qu’il faut diriger ses regards lorsque l’on s’occupe de la navigation du Danube. Les projets d’une aussi haute importance n’atteindraient pas leur but s’ils se conformaient à la statistique commerciale du moment. »

William DUCKETT (dir.), le Danube dans le « Dictionnaire de la conversation et de la lecture », Tome XIX, [D-Délibéra], Paris, Belin-Mandar, 1835, p. 187-189

Notes : 
1 C’est sous cet ancien nom que les Grecs de l’Antiquité désignait la mer Noire. 
2 La famille des princes de Fürstenberg est installée à Donaueschingen depuis 1723. Une des sources du Danube (une résurgence de la Brigach), située dans le parc à proximité du château, est considérée comme la source officielle du fleuve. 
3 Ancienne unité de longueur équivalent à  environ quatre kilomètres ce qui  donnerait ici au Danube une longueur de 3 200 km !
4 1094 km de longueur pour l’Elbe, 866 km pour l’Oder et 1047 km pour la Vistule
5 L’Oka (1480 km, 1600 km selon d’autres sources) est un affluent de la rive droite de la Volga, La Kama conflue avec la  » mère » Volga comme on appelle ce fleuve dans le folklore russe sur sa rive gauche après une parcours de 1805 km. Ces deux rivières sont les deux plus importants affluents de la Volga.
Pour la petite histoire Le film soviétique Volga réalisé en noir et blanc en 1938 par Grigori Aleksandrov (1903-1983) était l’oeuvre cinématographique préférée de Staline. Il a été colorisé en 2010.
6 Propre à former des pierres
7 Le rédacteur de l’article (vraisemblablement W. Duckett) fait ici allusion à la Fossa Carolina de l’empereur Charlemagne. 
8 La Chemnitz, sous-affluent de l’Elbe de 76, 5 km et l’Altmühl, affluent d’une longueur de 227 km de la rive gauche du Danube. Ses 34 derniers kilomètres ont été intégrés au canal Rhin-Main-Danube.
La Vltava (430 km), affluent de la rive droite de l’Elbe qui prend sa source dans la Šumava (Böhmer Wald), coule vers le nord, traverse Prague et la Bohême jusqu’à son confluent avec l’Elbe.
10České Budějovice en langue tchèque, capitale de la Bohême du sud. 
11 Timişoara, grande ville multiculturelle roumaine située dans le Banat roumain et capitale de cette région. Le canal de la Bega construit entre 1718 et 1723 la traverse. 
12 Nom allemand pour la Tisza (965 km), grand affluent du Danube de la rive droite originaire des Carpates qui se jette dans le fleuve sur le territoire serbe par l’intermédiaire du canal Bácsér (ou Franzenkanal en allemand) . Quelques tributs du peuple gète (Thyssagètes ?) auraient habité sur les bords de celle-ci dans l’Antiquité selon Hérodote, (sources :
Legrand Philippe-Ernest, « Hérodote, historien de la guerre scythique », in Revue des Études Anciennes, Tome 42, 1940, n°1-4. Mélanges d’études anciennes offerts à Georges Radet, sous la direction de Fernand Chapouthier, William Seston et Pierre Boyancé. pp. 219-226.
www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1940_num_42_1_3096

Eric Baude, © Danube-culture, août 2021, droits réservés

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