Le delta du Danube, les Varègues et la lotcă

Suite aux expéditions de ces guerriers, commerçants et marchands, sont fondées dans les régions orientales du continent européen, souvent au bord des grands fleuves, de petites cités fortifiées qui prospèrent grâce aux échanges commerciaux. À ceux-ci se joignent des échanges culturels incontestables. Les églises en bois qui apparaissent dans ces régions roumaines postérieurement à la christianisation des tribus vikings, aux alentours des VIIIème-Xème siècles, sont un des exemples de la rencontre et du mélange des traditions scandinaves avec les coutumes des peuples slaves de l’Europe orientale. Ces influences culturelles réciproques existaient déjà auparavant, à l’époque de la présence de tributs celtiques et daces au bord de la mer Noire.

Routes terrestres, fluviales et maritimes des Vikings : celle de la Volga est en rouge, celle des Varègues en violet (source Wikipedia)

Les Varègues1, (c’est ainsi que les Slaves et les Byzantins appelaient les Vikings originaires principalement de Suède mais aussi de Norvège, Danemark et Finlande voire d’Islande, qui voyagèrent à l’est de l’Europe entre le IXème et le XIème siècles, s’y installèrent pour une partie d’entre eux et fondèrent et gouvernèrent l’État médiéval de la Rus, IXème-XIIème siècles2), se sont aventurés jusqu’aux rives de la Mer Noire, dans le delta du Danube et bien au-delà.

Quelques traces de leur présence sont attestées d’un point de vue archéologique comme à Nufăru sur la rive droite du bras danubien de Sfântu Gheorghe (Saint-Georges). Ce village de pécheurs pourrait même, selon certaines sources hypothétiques, avoir été brièvement l’ancienne capitale de la Rus de Kiev sous le nom de Pereyaslavets et d’où proviendrait Prislav, son ancien nom jusqu’en 1968. On trouve près de Murfatlar, aujourd’hui célèbre pour ses vignobles, dans une grotte calcaire, aux côtés d’inscriptions en grec ancien, en écritures cyrillique, glagolitique et en vieux-turc (alphabet de l’Orkhon), une représentation  d’un bateau varègue, représentation qui  pourrait toutefois avoir été réalisée par des moines locaux lors de l’invasion ultérieure de l’empire bulgare. Des indices de la présence varègue ont également été découverts dans les fondations de l’ancienne forteresse byzantine. 

Aux origines de la lotcă

Photo © Danube-culture, droits réservés

Quant à la construction des lotcă, ces embarcations traditionnelles du delta du Danube utilisées pour la pêche, le transport et d’autres usages, elle s’inspire et reprend, d’une manière évidemment moins élaborée, la technique ancestrale de construction des bateaux des peuples scandinaves.

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Les lotcă vont toutefois n’en conserver que la forme initiale avec les planches de la coque en emboîtement mais sans superposition comme c’est le cas pour les embarcations Vikings. La terminologie de la construction d’une lotcă traditionnelle utilise encore le terme de « varangues » pour désigner les pièces renforçant le fond de la barque3.

La lotcă du delta du Danube est en sorte une copie danubienne réduite et simplifiée des bateaux des peuples scandinaves mais remarquablement bien adaptée aux canaux, aux bras du fleuve et aux spécificités de la navigation dans son delta.

Notes :
1Le terme de Varègues, uniquement a été également donné à des troupes de mercenaires probablement d’origine scandinave au service du basileus, l’empereur de Constantinople.
2 Une princesse de la première dynastie de la Rus de Kiev (riourikide) épousera Henri Ier (1008-1060) et deviendra reine de France sous le nom d’Anne de Kiev.
3Une varangue est une des pièces de charpente d’un bateau, servant, dans les fonds, de liaison transversale entre la quille et les membrures. Des anguillers sont pratiqués au pied des varangues pour faciliter l’écoulement d’eau le long de la quille (source Wikipedia)

En complément :
FLORIN PINTESCU, Présences de l’élément Viking dans l’espace de la romanité orientale en contexte méditerranéen, Studia Antiqua et Archaeologica, VIII, Iaşi, 2001
PAUL STEPHENSON, Byzantium’s Balkan Frontier : A Political Study of the Nothern Balkans, 900-1204, Cambridge University Press, Cambridge, 2000
REGIS BOYER, JOHN HAYWOOD, MARTINE SELVADJIAN, Atlas des Vikings. 789-1100. De l’Islande à Byzance: les routes du commerce et de la guerreAutrement, Paris, 1995
REGIS BOYER, Les Vikings. Histoire et civilisations, Plon, Paris 1992
REGIS BOYERLa Vie quotidienne des Vikings, Hachette, Paris 1992

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Un bandit lipovène légendaire du delta du Danube : Ştefan Vasili Terente (1895 ou 1896-1927), surnommé le « roi de la Balta »

Les Lipovènes ou vieux-croyants, suite à leur départ forcé de Russie où leur refus d’adopter les nouveaux rites orthodoxes imposés par le tsar Pierre-le-Grand (1672-1725) et les haut dignitaires de l’église les exposaient à une sévère répression ainsi que d’autres peuples persécutés comme les Haholi (Cosaques des rives de la Volga et du Dniepr), Russes, Nékrasoviens et Biélorusses, se  réfugièrent et s’installèrent, pour une partie d’entre eux, au début du XVIIIème siècle dans les régions du Boudjak et de la Dobrogea. Ces lieux quasiment inhabités, hostiles mais abondants en nourriture se trouvaient alors aux confins de l’Empire ottoman et étaient convoités par l’Empire russe qui y prendra pied par la suite…

Les projets de Catherine II de Russie au détriment de l’Empire ottoman : en rouge l' »Empire néobyzantin » de Constantin de Russie, en bleu le « Royaume de Dacie » de Potemkine, en jaune les compensations pour l’Empire des Habsbourg et en bleu-vert celles offertes à la République de Venise (sources Wikipedia, domaine public)

Ces populations s’adaptèrent à leur nouvel environnement en pratiquant bien évidemment la pêche, en particulier celle de l’esturgeon et aussi un peu d’agriculture et d’élevage autour de leurs habitations, assurant ainsi pendant longtemps leur quasi autonomie alimentaire. Indépendants par la force des choses, fiers de leurs traditions séculaires, rebelles, pilleurs d’épave quand l’occasion se présentait, promptes et habiles à défier les autorités quelles qu’elles soient et jusqu’à encore récemment par leur connaissance insurpassable des dédales du delta et de la Balta, grands buveurs devant l’éternel, certains d’entre eux n’hésitèrent pas à mener ouvertement des actions de provocation tels Ştefan Vasili Terente (1895 ou 1896-1927), né dans le village de Carcaliu, Gheorghe Stroe ou Cocoş. 

Pêche à l’esturgeon dans le delta (1939)

La journaliste et voyageuse française Odette Arnaud qui s’intéressait aux Lipovènes et à leurs traditions, en particulier aux étranges coutumes de castration pratiquées par certains d’entre eux, les « Skoptzi », pratiques abandonnées depuis les années trente, séjourne dans le delta du Danube et en Moldavie en 1934  peu de temps après la mort du « roi de la Balta ». Elle conte à sa manière dans un chapitre de son livre « Pêcheurs de rêve » le destin tragique de ce brigand légendaire.

Odette Arnaud a reçu pour l’organisation de son périple l’aide du gouvernement roumain et du scientifique et précurseur de l’écologie en Roumanie, alors directeur  du Muséum d’Histoire Naturelle, Grigore Antipa (1867-1944) qui oeuvra inlassablement pour une gestion durable des ressources du delta. Appliquant les principes de la géonomie à cette région du Danube, il permit notamment à son pays de devenir le second producteur de caviar au monde. L’abandon de la géonomie par les autorités communistes roumaines dans les années 60, provoqua un effondrement des ressources naturelles du delta.
Les photos qui illustrent cet article ont été prises par l’auteure.

« Le roi de cette Balta2 inviolée s’appelait Vasile Stéphan Terente. Il mourut il y a sept ans. Mais sa vie vaut d’être contée. Elle illustre bien la tradition spéciale des bandits d’honneur. Bientôt la parabole s’emparera de ces évènements. Elle apprendra aux petits Lipovans comment ce paladin  pour la tendresse de sa dame rossait les hommes, mais fut rossé par Dieu. Caron3 goûte fort dans les roseaux les vérités édifiantes. Or c’en est une assurément que le Seigneur demeure invincible.

Campement dans les roseaux

Je tiens les faits de la bouche même de ceux qui couraient les fourrés au temps du malandrin. Ils vivent encore dans les parages de Carcaliu4. Mais ils vieillissent. L’un deux fut maire de deux cents cases et de plus d’hectares de marécages. Il me reçut à l’ombre de sa canna au milieu du hameau et nous nous assîmes sur des pierres branlantes dans une nuée de moustiques. Une ample provision de « Rakiu5 » d’un beau vert absinthe échauffait ses propos. À voir sa barbiche on imaginait qu’elle était rongée par les rats depuis les nuits d’embuscade. Un poignard glissé dans la botte droite, attestait une témérité passé. Le conteur ne manquait pas de couleur, mais plutôt de logique, et ses compagnons réfrénaient ses digressions avec peine.

Je traduis son récit tel que je l’ai compris.
Térente était un brave homme — avant que le malheur s’abattit sur lui. Il possédait une bonne barque, une forte carrure qui lui permettait de travailler mieux que les voisins, une femme belle et appliquée qui lui donnait quatre garçons. Aussi perdit-il la raison quand la douce petite mourut soudain près de Sfantu-Gheorghe. Dans un laps très bref, ses quatre fils en bas âge se noyèrent….

À l’aube, les femmes voilées quittent les îles et repartent vers le large

  Alors il se mit en branle avec sa vodka et ses armes. Cela présageait le pire. Car, n’est-ce pas, le sort qui étrille ainsi un Lipovan risque de lui suggérer d’étriller autrui. Térente adopta cette façon de détourner sa haine. La première fois ce fut sur un ingénieur de l’État porteur de trois cent mille lei, la paie des fonctionnaires du poste de Maçin6. Il le laissait nu, décontenancé, mais indemne. C’était un avertissement. Ses compatriotes n’eurent garde de le négliger. Seuls les étrangers, aux passages inopinés, furent détroussés lestement. Aucun n’y échappait. Alors les militaires décidèrent de faire un tour de son côté. Mais nul ne savait où il se terrait. Car le coquin se déplaçait dans les sables plus vite qu’une équille. Et les Lipovans ne manifestaient pas le moindre désir de le trahir.

À Valcov, les églises pesantes ressemblent à des radeaux flottants

Peu après il parut que le voleur déraillait. Il s’en prenait aux jupons. Il enlevait deux jeunes juives fort riches de Braïla. Huit jours après les jolies personnes à peine décoiffées, regagnaient le domicile de leurs parents. Elles ne tarissaient pas de louanges. «Et si beau, ma chère, et si généreux ! Un vrai galant homme !» Alors maintes demoiselles de la ville se promenèrent en forêt à la recherche d’une rencontre. Le mauvais garnement les dédaigna.

      Hélas son existence se compliquait. Le gaillard eut l’envie de revoir ses parents à Carcaliu. Il y abordait une nuit que des copains montaient la garde. Mais les gendarmes rodaient, et la mort est toujours prête à accueillir un client. Elle reçut le brigadier que tuait Térente dans un éclair. Le meurtrier sautait dans le lagune et de six mois on n’entendit rien. Les petites expéditions de l’autorité se heurtaient encore à la nature et aux bandes qui protégeaient ouvertement le criminel.  Guérilla bruyante et vaine.

   Nul ne sait comment il advint que Térente, à son deuxième retour, tira sur un Lipovan, sans le manquer. Erreur ? Légitime défense ? Peu importe. Les moujiks se révoltèrent. Térente fratricide mourrait. Et, foi de Saint-Nicolas, cela ne trainerait pas. Ils mirent tant d’ardeur à battre la campagne à coups de rames sous la conduite de la police que le scélérat se trouvait promptement ligoté et assez balafré.

   Dans la prison il compta ses fidèles.  Il en restait deux.
   Mais ceux-là étaient en veine de sacrifice.  Ils frappèrent chez les vieux Térente.

   — Votre fils implore votre pardon. Il jure sur les Saintes Icônes de consacrer sa vie à racheter sa faute. Vendez vodka et vigne pour son évasion et il prendra soin de votre vieillesse.

Même à Valcov, les enfants sont toujours nus et ruisselants

Ainsi Térente regagnait la piste des canards. Il se souciait d’éviter les indiscrétions. Autant dire qu’il n’existait plus, sauf pour ses vieux qu’il nourrissait avec une générosité de pélican.
Cela durait encore au Carême. Mais les cloches de Pâques lui percèrent le tympan. Il souffrit éperdument, dans son grand silence intérieur, de ces explosions de douleur puis d’allégresse. La grande voix de la bête humaine se réveillait. La nuitée Quasimodo achevait ce désordre. Le pope célébrait l’office dans l’église de Carcaliu, sous les guirlandes de papier découpé. Sa jeune épouse négligeait le culte des saints rutilants, et elle préparait au presbytère un festin de poisson. Devant ce vagabond supplicié défilèrent en sarabande les promesses des agapes et celles de la femme. Alors en lui une rage sadique tonna comme un volcan. Elle fut cause qu’il dévasta la maison, puis l’hôtesse.

Cette horreur détruisait l’ordre souverain. Dieu s’en mêla. Car l’injure atteignait l’un de ses prophètes. Et ce fut le Très-Haut qui fit mourrir Térente par l’intermédiaire d’un fusil quelconque et d’une révolution dans la Balta.

   — Dieu l’a maudit, me répétèrent les judas qui l’avaient livré.
     Je l’ai maudit, achevait son père qui fut le premier à dénoncer son ultime cachette aux régiments mobilisés.
   De Carcaliu à Braïla, dans la mousse torride qui se hérisse de nombreuses forêts, je recueillis bien d’autres détails sur les fortes têtes sauvages. Car l’étuve du Danube me donnait l’envie d’écouter plutôt que de courir… « 

Le cimetière dans les roseaux du couvent de Petro-Pavlosk

Jancu Stroe
« C’est un bandit retraité ! Dame ! Il est centenaire. Aujourd’hui il pêche le hareng sur le rivage de Maçin. Là même où il commit ses pires coups. Les gendarmes et les hommes l’oublièrent. Et il faut arroser ses souvenirs d’un bon litre de rakiu — du jaune, à son idée — si l’on entendre autre chose que des grognements d’ours. Sale caractère jusqu’à ce jour ! Mais il a le sens de l’hospitalité. Car il allumait devant moi un grand feu pour chasser les moustiques. Il ne put nous offrir que des troncs de saules pour dossier.
   Son père était Roumain. Sa mère Lipovane. Il tenait d’elle sa secrète ressemblance avec les garçons qui multipliaient les raisons de troubler les retraites des oiseaux.

   Dès l’âge de quinze ans, son sang bouillait à la vue d’une jolie fille. La sempiternelle ardeur de ce pays de phosphore ! Mais que diable ! Un soir de printemps, quand il mit pied à terre, la situation était difficile. Sa Dulcinée lui avouait ses fiançailles avec un autre. Il ne protesta pas, mais peu après il endommageait le promis. Ensuite, il se défilait avec la belle sans souci des cris. Toutefois, au bout d’un temps, il lui parut impossible de la supporter. Alors il la semait, où ça se trouvait, comme un paquet. Mais la délaissée ne se plaignait jamais. Elle soupirait même après lui.

   Quant à Jancu Stroe, il se spécialisait dans les rapts. Chaque frimousse bien tournée avait une chance de lui plaire. Il surgissait entre les eaux d’un canal ou bien au milieu d’une foule. Et il se servait. Sans phrases. parfois un peu brutalement. En avant ! La compagne se sentait toujours l’envie d’affronter le romanesque. Lorsqu’il avait trop présumé de son appétit, et bien ! il ne le dissimulait pas. Il changeait de quartier et de partenaire. Mille et trois ? Peut-être. Mais la préférée ? Ma question l’embarrasse. Les exploits d’amour s’embrouillent dans sa cervelle de mécréant . Mes soupçons se portèrent sur une ronde petite personne qu’il enlevait le jour de ses noces à la barbe du marié, comme elle entrait à l’église. La partie n’était pas gagnée. Il fallut encore fuir devant l’insistance du bafoué qui chambardait toutes les tanières par des battues monstres. Mais je ne puis démêler si Jancu Stroe aimait la femme  ou bien la peine qu’elle lui occasionnait. Pour lui aussi — qui sait —   le sentiment redoublait dan la persécution.

   Passons sur ses prouesses confondues.
   Mais ne croyez pas que Jancu Stroe hésite quand il évoque Térente. Un Térente boueux et insolent qui mendiait u gîte et lançait son poing dans le ventre de l’hôte qui ne versait pas à boire. Un Térente qui malgré la rossée se comportait en grand seigneur et payait d’un couteau neuf car les lei lui manquaient. Le voici : rouillé depuis longtemps. Nulle part le prestige de cet énergumène ne se ressent mieux qu’entre cette végétation où la nuit quintuple les fantômes, devant ce colosse chenu qui reconnait l’avoir servi humblement maintes fois.  Il est mort. Quelle erreur ! Ses défroques servent d’enseignes à la racaille des hautes herbes et son coeur reste mêlé aux forces du delta !

   À travers les confidences de Jancu Stroe, je perçois une rancoeur. Il déteste un certain Cocosh. Une sorte de petit frère jumeau. C’était un rival — non un maître — mais prêt à la bataille, capable de nuire dans cette course à la tendresse et mal disposé à se laisser distancer. La fâcheuse concurrence durait peu. Des mâles exaspérés expédièrent Cocosh ad patres, une nuit qu’il n’y prenait garde. Mortelle bousculade !
J’eus un aperçu de ce que cela signifie de féroce entêtement.
Pendant mon séjour, Gherghishan — ni Roumain, ni Lipovan, un sans-patrie — tenait la Balta en amont de Carcaliu.  Il « kidnappait » les pêcheurs. Il ligotait à un arbre sa capture, nue sous le soleil. Quand la rançon tardait, il entaillait la peau et y glissait du sel. Les atrocités se répétaient, car il n’est pas facile de trouver vingt mille lei dans les bauges des Russes. Déjà six marins étaient morts de ses passe-temps.
Un jour, de bon matin, ce fut une levée de rames. Les gens de l’ouest se joignaient à ceux de l’est. Ils purent ainsi traquer en rang serré. Travail pénible dans un terrain aussi difficile. Parfois un homme glissait à l’eau. Sa place se bouchait aussitôt. Ailleurs une jambe cassait prise dans une racine invisible. Quelqu’un parait le coup. Et cette chasse continuait son bruit de roue de moulin. Le mutisme des révoltés donnait à penser le sort qui attendait l’ennemi s’il se trouvait là. Aucune fuite n’était possible pour lui.  On l’encerclait. Midi sonnait. Mais la canicule ne mordait pas sur ces peaux velues, ni la faim, ni les moustiques qui cependant se faufilaient jusque dans mes bottes. Le même train se soutenait encore jusqu’à la tombée de la nuit. Alors la jacquerie de débanda pour reprendre quelques jours plus tard. Mais Gherghishan courait encore trois mois après.
   Je dois reconnaître que je traversais sans accident, et presque sans m’en apercevoir, une forêt des environs de Tulcea, où, la veille il rançonnait un médecin. Cela ne signifie pas que je doute de l’authenticité de ce Fantomas. Je n’en veux que le témoignage des victimes, les estafilades, l’argent versé, et aussi l’incapacité où je me trouvais de décider mon escorte — des civils pour lors — à m’accompagner au monastère de Nifon, près de son nouveau repère, dans les montagnes de Dobroudja.
Mais cette rocambole m’épargnait toujours… »  

Odette Arnaud, Pêcheurs de rêve, « Bandits d’honneur », Collection « La Vie d’aujourd’hui », Éditions de la Nouvelle Revue Critique (6ème édition), Paris 1936
De la même auteure :
La Nouvelle Roumanie…, Collection « La Vie d’aujourd’hui »
Éditions de la Nouvelle Revue critique, Paris, 1938

Bibliographie :
Alexandru, Ionel Ștefan și Alexandru, Milica, Terente – regele bălților, Editura Dunărea, Brăila, 2003
Vlad Nica, Terente, regele bălților, thèse de doctorat
https://ro.wikipedia.org/wiki/Terente

La vie mouvementée de Ştefan Vasili Terente a alimenté de nombreuses légendes, des chansons et une littérature populaire, la publication de romans-feuilletons dans les journaux comme celui de Sylvia Bernescu (1924) et fait plus récemment l’objet d’un film réalisé en 1995 par le cinéaste Andrei Blaier « Terente, le roi de la Balta » d’après un scénario de Fănuș Neagu.  

Pour approfondir la question lipovène : 
Frédéric Beaumont, « Les Lipovènes du delta du Danube », Balkanologie [En ligne], Vol. X, n° 1-2 | mai 2008, mis en ligne le 02 avril 2008, consulté le 20 mars 2019. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/394

Olexandre Prygarine, « LES « VIEUX-CROYANTS » (LIPOVANE) DU DELTA DU DANUBE », Presses Universitaires de France | « Ethnologie française » 2004/2 Vol. 34 | pages 259 à 266
 https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2004-2-page-259.htm

Notes :
La partie maritime du delta a été peuplée par l’homme dès le néolithique moyen. La Culture dite « de Hamangia » s’est développée au cinquième millénaire avant notre ère sur la côte ouest de la mer Noire. Son nom provient du site de Baia-Hamangia, découvert en 1952 sur les rives du lac Goloviţa, au sud du delta.
2 Balta (populaire) ou Lounca, région inondable du delta dont la politique d’endiguements menée par le régime communiste modifia considérablement les écosystèmes.
3 Caron ou Charon  est dans la mythologie grecque le pilote de la barque des enfers qui,  sur les marais de l’Achéron et contre rétribution, fait traverser les âmes des morts ayant reçu une sépulture.
4 Village du delta situé sur le bras de Maçin (Vieux-Danube)
5 Eau-de-vie de fruits très populaire dans les Balkans
6 Petite ville sur le bras danubien (Vieux-Danube) du même nom.

Tulcea, la ville aux sept collines

« Le soir, vers cinq heures, on s’arrêtait à Toultcha, l’une des plus importantes villes de la Moldavie. En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C’est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l’amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d’une petite chaîne, au fond d’un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d’Ismaïl. Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s’aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha ; la seconde, plus au nord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s’être ramifiée en cinq chenaux. C’est ce qu’on appelle les bouches du Danube. Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie,qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire. »
Jules Verne, Kéraban-le-têtu, 1882

La Dobrogée et le delta du Danube sont habités depuis le Paléolithique mais Tulcea, qui porte dans l’Antiquité le nom d’Aegyssos ou Aegyssus, a été probablement fondée au VIIIsiècle av. J.-C. par des tributs daces et/ou gètes auxquelles succèdent des navigateurs grecs qui établissent plusieurs comptoirs dans le delta du Danube. Lors de ses conquêtes en Europe orientale au Ier siècle ap. J.-C, Rome intègre la Dobrogée à son territoire sous le nom de province de Mésie inférieure. Des légionnaires bâtissent sur une colline la citadelle de Caestrum Aegyssus.

Fouilles archéologiques sur le site du Caestrum d’Aegyssus, photo Danube-culture, droits réservés

C’est à partir de cet emplacement que la ville se développe peu à peu. Point stratégique pour la navigation sur le Danube, Tulcea sert aussi de base à la Classis, une flotte romaine qui surveille et protège la frontière avec les peuples barbares (Limes) puis aux bateaux de l’Empire byzantin et à ceux de la République de Gêne. Après Rome et Byzance la ville appartiendra à l’Empire bulgare. Elle passe brièvement entretemps sous domination russe et tatare, tombe à la fin du XIVe siècle sous le joug du voïvode de Valachie Mircea Ier l’Ancien ou Mircea cel Bătrân (env. 1355-1418) avant d’être conquise en 1416 par l’Empire ottoman et de rester sous son joug  jusqu’en 1878. Tulcea est alors attribuée à la Roumanie au moment du partage de la Dobrogée.

portul-tulcea

Le port de Tulcea autrefois 

La cité connaîtra un essor rapide dès son intégration au réseau ferré roumain (1925). Elle entrera ensuite, après la seconde guerre mondiale, dans une longue léthargie pendant la dictature communiste qui, comme dans tant d’autres lieux de ce pays, détruit consciencieusement le centre ville et une partie de son patrimoine historique pour « reconstruire » selon d’étranges canons esthétiques des immeubles au style déprimant.

Une architecture communiste inesthétique a largement défiguré le centre ville. Sur la droite le minaret de la vieille mosquée, photo Danube-culture, droits réservés

Tulcea et la Dobrodgée abritaient autrefois des moulins à vent puis dès le XIXsiècle des chantiers navals (qui existent encore aujourd’hui sous le nom de VARD Tulcea et appartiennent à l’armateur italien Fincantieri, présent également sur le Danube roumain amont à Brǎila). La Commission Européenne du Danube avait localisé à Tulcea une partie de ses activités. Des industries de pêche, de conserveries de poissons et de légumes se sont également implantées et développées, activités auxquelles se sont jointes par la suite une petite industrie et beaucoup plus récemment un tourisme encore saisonnier qui se disperse depuis Tulcea dans les bras du delta et jusqu’à la mer Noire. De nombreux pécheurs la fréquentent. Du port de Tulcea partent ou accostent certains grands bateaux de croisière qui naviguent sur le Danube. Le siège de l’administration de la réserve de biosphère du delta du Danube se trouve sur la falaise (ARBB).  

Vue sur les chantiers navals VARD, photo Danube-culture droits réservés

Le fleuve qui, peu après Tulcea, se divise en plusieurs bras, s’éparpille et forme un impressionnant labyrinthe naturel, refuge d’une incroyable faune et flore sauvage, en poursuivant son chemin vers la mer. Cette proximité invisible du delta donne à cette dernière grande ville danubienne, malgré une architecture que la municipalité tente désespérément d’égayer en rénovant et en repeignant certains immeubles du centre-ville, une atmosphère au parfum presque méridional. Le voyageur éprouve la sensation singulière d’être à la frontière d’un autre monde, d’un univers à la fois proche et mystérieux dessiné par le fleuve et ses alluvions. Le delta représente l’ultime étape d’un fleuve qui semble vouloir effacer les certitudes du relief, des paysages et des cultures traversés et façonnés jusque là.

Départ pour une pêche (miraculeuse ?) dans le delta, photo Danube-culture droits réservés

Le port et la promenade le long du Danube (Faleza), lieu de rendez-vous de départ et d’arrivée des bateaux et vedettes pour Sulina, Chilia Veche, Sfântu Gheorghe et les villages disséminés dans le delta, offre un regard sur tout ce qui se passe sur l’eau et les innombrables embarcations qui circulent. Le parc du monument de l’indépendance qui abrite le Musée d’histoire et d’archéologie et les fouilles de la cité d’Aegyssus domine la ville et la zone industrielle orientale.

Photo Danube-culture, droits réservés

Ferries, bacs, cargos, paquebots anciens et nouveaux-nés des chantiers navals, barques de pêche, se dispersent ou se rassemblent en un manège permanent, s’approchant et s’éloignant inlassablement des deux rives et des embarcadères, des esplanades où se pressent, se promènent, se mélangent joyeusement pendant la belle saison touristes, scientifiques, naturalistes, ornithologues, archéologues, pêcheurs et habitants de la ville et des environs. 

La mosquée de Tulcea (Geamia Azizie), symbole d’une longue domination ottomane, photo Danube-culture, droits réservés

Tout en étant aujourd’hui majoritairement roumaine, Tulcea abrite des minorités bulgares, turques musulmanes, grecques, roms, russes, lipovènes (Vieux Russes) et ukrainiennes comme en témoignent divers édifices religieux.

La cathédrale orthodoxe Saint Nicolas, photo Danube-culture, droits réservés

Les bateaux et hydroglisseurs qui partent de Tulcea permettent de rejoindre tous les villages du delta accessibles par le fleuve sur ses trois bras principaux ainsi que la petite ville de Sulina : le bras de Sfântu Gheorghe au sud, celui de Sulina au centre, aménagé et rectifié par la Commission Européenne du Danube, et celui septentrional de Chilia, bras faisant office de frontière entre la Roumanie et l’Ukraine. Le port abrite également une base de pilotage pour les gros navires.

Un des bateaux semi-rapides de la compagnie Navrom qui desservent le delta depuis Tulcea, photo Danube-culture, droits réservés

Il est nécessaire pour chaque touriste souhaitant visiter le delta d’acheter un permis valable le temps du séjour. Ce permis est en vente aux comptoirs de la compagnie Navrom ou à l’ARBDD. ( www.ddbra.ro)

Sources :
ARITON, Nicolae C. Tulcea, The exquisite Romantic and Nostalgic Traveler’s Guide, ZOOM print & copy center, Iași, 1976
POSTELNICU, Valentina, Tulcea in documente de archivă, Ed. Ex Ponto, Tulcea, 2006
VRABIE, Sofia, Sfinxul Deltei, Municipul Tulcea, Ghid turistic, Harvia S.R.L., Tulcea, 2005 

www.navromdelta.ro
Plusieurs types de bateaux plus ou moins rapides pour le delta. Horaires suivant la saison disponibles sur le site.

Office de Tourisme de Tulcea
Strada portului (rue du port)

Photo Danube-culture, droits réservés

Centre National d’information et de promotion touristique de Tulcea
www.cnipttulcea.ro

Culture/environnement

Centre d’informations de l’ARBDD
N° 34a, strada portului

Exposition sur la biodiversité du delta et ses populations mais aussi nombreuses informations sur le site concernant les autorisation nécessaires pour se rendre dans le delta, les horaires et les destinations des bateaux, les excursions et l’hébergement (bureau de tourisme Antrec).
www.ddbra.ro

Villa Avramide, siège de l’ICEM, photo Danube-culture, droits réservés 

Villa Avramide, photo Danube-culture, droits réservés

ICEM, Institut de Recherches Éco-muséales
Cet institut réputé et logé dans la superbe villa Avramide qu’on peut visiter regroupe plusieurs musées de Tulcea et sites historiques de la Dobrogée (Centre écotouristique de Tulcea, Musée des Arts, Musée d’Ethnographie et d’Art Populaire, Musée d’Histoire et d’Archéologie, Villa Avramide, Monument paléochrétien de Niculiţei, forteresse d’Halmytis, Musée du Vieux-phare de Sulina, Forteresse médiévale d’Enisala, Gospodăria Țărănească conservată « in situ », Enisala, Mémorial Panaït Cerna). Bibliothèque possédant un fonds de 50 000 volumes dont des manuscrits et éditions anciennes.
www.icemtl.ro

Centrul Ecoturistic Tulcea (Centre écotouristique de Tulcea, ancien Musée d’Histoire Naturelle)
N°1, strada 14 Noiembrie (1 rue du 14 novembre)
Un complexe muséal avec un aquarium présentant la faune, la flore et les spécificités environnementales du delta du Danube. Salles de projection video, salles de conférence…

Museul  de Ethnografie şi Artǎ Popularǎ (en cours de rénovation)
N° 2, strada 9 Mai
Collection de costumes, de meubles, traditions régionales

Museul de Artǎ
N° 2, strada Grigore Antipa
Belle collection d’oeuvres de grands peintres et sculpteurs roumains et d’artistes régionaux, icônes, peinture sur verre, meubles et objets de l’occupation turque dans un bâtiment avenant.
Expositions permanentes et temporaires. 

 Magdalena Chersoi, Delta, photo Danube-culture, droits réservés 

Musée d’Histoire et d’Archéologie
Parc archéologique Aegyssus IV
Parc du Monument de l’Indépendance

La gare maritime et les guichets de Navrom, photo Danube-culture, droits réservés

 

 

Vignobles danubiens, des territoires ancestraux d’exception !

Les vignobles de la Wachau autrichienne et leurs voisins de la vallée de la Krems (Kremstal, rive gauche), du Kamp (Kamptal), de la Traisen (Traisental, rive droite) ou des coteaux adoucis de Wagram (rive gauche), pour ne citer que ceux-ci, sont emblématique des magnifiques vins blancs qui sont élaborés sur les terroirs danubiens autrichiens. Le niveau de qualité de ces vins danubiens est toutefois, comme partout, contrasté et va des vins les plus extraordinaires des meilleurs terroirs et parcelles aux plus simples des breuvages (vins rouges) n’apaisant guère (et encore !) que la soif.

Spitz/Danube (rive gauche) et ses vignobles au coeur de la Wachau, une région classée au patrimoine mondial de l’Unesco pour ses paysages viticoles ancestraux (photo droits réservés)

Quand à Vienne, unique capitale européenne à avoir préserver un vignoble conséquent, elle s’enorgueillit aussi à juste titre de ses nombreuses charmantes et joyeuses auberges et caveaux de vignerons avec cours, jardins (Heuriger) et parfois vue sur la ville. Ici l’on vous sert un gouleyant, traditionnel et joyeux vin blanc de production tout-à-fait locale, le « Gemischter Satz » qui peut être élaboré avec 20 différents cépages, parfois biologique (voir l’article sur les vins de Vienne sur ce site).

Le plus petit vignoble viennois, place Schwarzenberg, dont les vins sont vendus au profit d’oeuvres caritatives (photo droits réservés)

Le Danube est peut-être aujourd’hui, avec le Rhône, la Loire, l’estuaire de la Gironde, le Neckar, la Moselle et le Rhin, l’un des cours d’eau les plus propices à la culture de la vigne du continent européen. Comme pour le sel et d’autres matières (bois, fer, céréales…), on a longtemps acheminé par bateaux sur ce fleuve, avec en particulier les fameuses « Zille », grandes barques en bois à fond plat parfaitement adaptées à la délicate navigation danubienne, depuis les régions de production, d’importantes quantités de barriques de vin vers les capitales et les grandes villes qui jalonnent son parcours, telles Vienne, Bratislava, Budapest, Belgrade et au delà…

Photo droits réservés

Les vignobles du Haut et Moyen-Danube

Bien que la vigne soit cultivée en Allemagne dans quelques villages bavarois des bords du fleuve comme à Bach/Danube (rive gauche), entre Ratisbonne et Wörth, c’est en Autriche que le fleuve rencontre ses premières grandes régions viticoles : les régions de la Wachau, Kremstal, Wagram, Kamptal, Donauland, Vienne et ses collines, Petronell-Carnuntum (rive droite), la région des thermes (Thermenland, au sud de Vienne) et enfin la région orientale aux frontières de la Hongrie du nord du Burgenland (rive droite), plate et chaude, plaine et terroir féconds pour les vins de cépage Blaufränkisch, Zweigelt, Pinot noir, Carbernet-Sauvignon… mais aussi de grands vins blancs, plus particulièrement sur les reliefs autour de Neusiedlersee, grand lac peu profond, vestige de l’antique mer panonnienne. La Styrie, la Carinthie méridionale et le Tyrol du sud, aux frontières de l’Italie, se joignent avec bonheur aux territoires viticoles danubiens.
Le niveau moyen de qualité de l’ensemble de la production autrichienne qui s’étend sur 50 000 ha de vignes est l’un des plus élevés d’Europe.

L’Abbaye de Göttweig comme celle de Melk et de Klosterneuburg possède ses propres vignobles (photo droits réservés)

C’est incontestablement dans la région de la Wachau, entre l’abbaye de Melk et l’abbaye de Göttweig, que s’élaborent les vins blancs secs les plus réputés de ce pays voire d’Europe. On aurait désormais tort de négliger malgré tout les vins des régions voisines de Wagram, Kamptal (rive gauche),Traisental le vignoble de Carnuntum (rive droite), en aval de Vienne, et celui du « Thermenland » avec ses jolis villages, au sud de la capitale, qui réservent de belles surprises à l’amateur oenophile éclairé.

Slovaquie méridionale et Hongrie danubienne (Moyen-Danube)

Le vignoble slovaque (vins blancs) se tient sur la rive gauche (nord) du Danube et borde ses affluents. La production slovaque a beaucoup progressé depuis quelques années. De l’autre côté, sur la rive hongroise, apparaissent en amont d’Esztergom les premiers reliefs et le petit vignoble d’Ázsár-Nezmély. L’origine de ce vignoble remonte à l’époque romaine. Un bon ensoleillement et une arrière-saison, souvent chaude, permettent de produire en majorité des vins rouges, plutôt légers et quelques vins blancs de qualité. Les vins danubiens hongrois danubiens offrent désormais aussi de belles émotions tant en rouge qu’en blanc voire rosé et méritent une plus grande reconnaissance. Le Danube baigne ainsi plusieurs grandes régions viticoles hongroises jusqu’à la frontière méridionale (vins rouges des vignobles de Szekszard, Hajos-Vaskut et Kiskunsag) puis voisine avec un vignoble croate septentrional (régions de Baranja et d’Ilok) de taille modeste. Ces vignobles ont été façonnés avec l’aide du fleuve et de ses affluents dont la Drava (Slavonie croate).

Les vignobles serbes, croates, roumains et bulgares du Bas-Danube : le renouveau d’un savoir faire ancestral

Dans les Balkans danubiens, l’amateur de découvertes sera tout à la joie de rencontrer des vins et des cépages parfois inconnus qui sortent encore relativement peu de leur zone de production comme celles du Banat serbo-roumain, de Vojvodine et de Fruška Gora en Serbie septentrionale, de Ruse, Pleven, Veliki Tarnovo et Vidin en Bulgarie (rive droite), des collines de l’Olténie (Dealu Mare) et de la Drobrogea en Roumanie. Malmenés par la période communiste, peu avide en général d’élaboration de vins de qualité, ces vignobles apportent de bonnes (et moins bonnes) surprises qui illustrent l’hétérogénéité actuelle de la production mais il est évident que la qualité progresse rapidement. À noter que des vignerons français et italiens se sont, depuis quelques temps, installés sur les terroirs serbes et roumains danubiens et les versants septentrionaux de la Dobrogea roumaine. Leur présence influence les méthodes de vinification. Les vins élaborés ces dernières années, parfois de façon biologique, suscitent de plus en plus nombreux commentaires élogieux et de belles perspectives dans l’avenir. Certains vins se retrouvent dans les caves et sur les tables de grands restaurants parisiens !
Les conditions climatiques de la prochaine décennie seront déterminantes pour l’avenir de ces vignobles du Bas-Danube. 

Le « Bermet », un vin serbe d’anthologie inclassable et à l’élaboration secrète, toujours cultivé en Vojvodine à Sremski Karlovci (rive droite), sur les bords du Danube, au pied de la belle Fruška Gora (photo droits réservés)

Mentionnons parmi les cépages cultivés le long du fleuve, outre les Riesling d’origine allemande et les transfuges français comme les Cabernet, Merlot et Pinot pour les rouges, le Sauvignon et le Chardonnay pour les blancs, les excellents Grüner Veltliner autrichiens (blanc), les Frankovka (rouge) ou l’Ezerjo slovaque, le Kadarka et  l’Olazriesling hongrois.

Photo droits réservés

En Croatie continentale on pourra déguster des vins de cépages Graševina et Traminer, en Serbie on découvrira un vieux cépage local traditionnel, le Procupac. Si l’on a beaucoup et un peu trop planté de Cabernet et de Merlot en Bulgarie danubienne, le pays possède aussi des cépages locaux intéressants comme le Mavrud, le Melnik (rouge), le Dimiat ou le Rkatsiteli (blanc).

Quant à la Roumanie, également riche en variétés locales et trésors insoupçonnés, vignerons et oenologues valorisent de mieux en mieux les cépages Feteasca Neagra et Babeasca Neagra (rouge), les Feteasca Alba, Feteasca Regala, Cramposia  (blanc). Là aussi le meilleur comme le plus médiocre se côtoient encore mais la transition fait son chemin. De beaux vins blancs aux raisins sucrés et ensoleillés sont produits à partir des variétés Grasa et Tamioasa.

Sur les vins roumains et le réchauffement climatique :
Irimia, L.M., Patriche, C.V. & Roșca, B. Theor Appl Climatol (2018) 133: 1. Climate change impact on climate suitability for wine production in Romania
https://doi.org/10.1007/s00704-017-2156-z

 Sur les vins autrichiens :
www.vinea-wachau.at
www.kremstal-wein.at
www.wienerwein.at
www.oesterreichischwein.at

Eric Baude, révisé août 2018, droits réservés 

 

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