Drobeta Turnu-Severin et les Portes-de-Fer par Lucien Romier

Les Portes-de-Fer
   « Le Danube, au sortir de la longue suite de défilés qui forment une coupure entre la chaînes des Carpates et celle des Balkans, s’apaise dans une grande courbe avant de prendre possession des plaines qui le conduiront à la mer Noire. Une route, venant de l’Orient par l’Olténie, arrive en terrasse sur cette courbe du Danube. Des collines boisées, d’où la route descend en lacets vers la vallée, on aperçoit, à l’Ouest, la masse de montagnes que le fleuve a traversée, et, marquant la sortie des Portes-de-Fer, deux petites villes, Kladovo (Serbie) du côté serbe, Turnu-Severin (Drobeta Turnu-Severin) du côté roumain. Ces deux villes correspondent à peu près aux deux têtes du pont de Trajan.

Vestiges du pont de Trajan

Peu de sites, mieux que celui-là, présentent le caractère d’un passage stratégique, différent d’un passage commercial. L’accès commercial de la Transylvanie est plus haut, par les routes de la Hongrie, ou plus bas par les routes de la Valachie. Mais quiconque est maître des Portes-de- Fer et de leurs issues, peut atteindre d’un coup de surprise le centre du réduit transylvain et en briser les artères de communication. Par là s’avancèrent les soldats de Trajan, résolus à en finir avec les Daces montagnards, pour mettre la main sur les mines d’or les plus riches du monde antique. Rome, au lieu de mordre dans la chair et les membres du royaume de Décébale, le saisit à la jointure de ses défenses montagneuses… Quelque qu’éphémère que fut la conquête proprement militaire de la Dacie par les Romains, le pays des Carpates a gardé de ce coup brutal et décisif une marque indélébile, que ni les Byzantins, ni les Germains, ni les Hongrois, ni les Turcs, envahisseurs successifs, n’ont pu effacer.
La ville de Turnu-Severin, reconstruite sur un plan géométrique à la russe par le général Kisselef1, gouverneur des provinces danubiennes, il y a environ un siècle, a des rues droites, bordées de maisons basses sans étage, aux murs blancs et aux toits rouges.

Plan de Drobeta Turnu-Severin

Elle s’enorgueillit d’un château d’eau en forme de donjon gothique. Des jardins en pente, que dominent un grand théâtre et une rangée de villas, descendent vers le fleuve. La ville moderne a prospéré par sa garnison, ses fonctionnaires, ses écoles, le commerce fluvial et quelques industries. Elle possède un large boulevard avec des cafés qui feraient envie à une sous-préfecture de notre Midi. On y rencontre des gens flânant toute la journée, et le soir, des dames qui ne semblent pas hostiles à l’étranger. Dans le quartier pauvre, des enfants jouent sans exubérance. C’est une population de fond olténien, alourdie par des influences balkaniques, hongroises et germaniques. Mais dans les champs, hors de la ville, le type du montagnard des Carpates, très haut de taille, très maigre, les cheveux couleur de chanvre, les yeux clairs et un peu tristes, voisine avec le type de l’Olténien au sang chaud et le type presque latin de certains Roumains de l’ancien Banat.

Le château d’eau de Drobeta Turnu-Severin

Bien qu’au dire des habitants, le château d’eau moderne soit la principale curiosité de la ville, je préfère m’attarder dans les ruines de la citadelle romaine. Les restes de l’enceinte et des tours dominent encore le bord de la vallée. On y accède par un parterre de fleurs discrètes. En bas, sur la rive, un haut bloc de briques maçonnées, rongé par le temps, vestige du pont de Trajan, dresse une silhouette qu’on dirait de défi, entre la ligne de chemin de fer et le fleuve où glissent les remorqueurs.
Le Danube, vers le soir, se dépouille un moment de toute brume. Ses eaux pâles et calmes reflètent les petites maisons de la rive serbe, et font paraître plus menaçante, à l’Ouest, la chaîne sombre des Balkans…La promenade aux Portes-de-Fer et au défilé de Kazan vaut bien une journée. En remontant la vallée, au-dessus de Turnu-Severin, on aperçoit la sortie du long goulot, de plus de cent kilomètres, par lequel le Danube s’est échappé de la plaine hongroise. À l’endroit où les dernières montagnes s’éloignent de ses deux rives, le fleuve devient soudain plus rapide : il coule sur des bancs d’écueils immergés qui tiennent toute la largeur de son cours. Ce sont les Portes-de-Fer. Jusque’à la fin du siècle dernier, la navigation n’y était possible qu’à l’époque des fortes crues et par des bateaux très légers. Depuis, le fleuve a été régularisé par des travaux de canalisation latérale aux passages les plus dangereux.
Le canal des Portes-de-Fer2, qu’inaugura en 1896 l’empereur François-Joseph, fut conçu et réalisé pour une utilité surtout germanique. Il assure, par une magnifique voie naturelle, le débouché de l’Europe centrale vers l’Orient. Mais cette oeuvre n’intéressait que fort peu les riverains du Bas-Danube.

Le vapeur Ferenc-Jozsef de la compagnie hongroise de navigation sur le Danube lors de l’inauguration du canal de Sip 

Elle menaçait même de porter dommage à leur trafic intérieur. Les défilés du Danube, dans le passé, furent beaucoup plus un obstacle et une frontière qu’un lien entre les pays riverains. C’est pourquoi sans doute les Romains avaient construit leur pont en aval, de manière à tourner l’obstacle. Les deux routes historiques de l’Europe centrale vers l’Orient étaient des routes de terre : l’une, que suit encore à peu près l’Orient-Express, passait par le coeur de la Transylvanie, faisait la fortune des colonies saxonnes établies à l’entrée des Carpates et débouchait vers Bucarest ; l’autre, que suit également, aujourd’hui, une voie ferrée, traversait la péninsule balkanique pour atteindre d’une part Salonique et d’autre part Constantinople.
Il était évident que la voie fluviale du Danube, dans la mesure où elle capterait le trafic de l’Europe centrale à destination ou en provenance de l’Orient, ferait un tort grave à la route de terre de Transylvanie. Les marchands saxons des villes transylvaines, quelle que fut leur fidélité aux traditions germaniques, apercevaient le péril depuis longtemps : dès le début du XIXe siècle, ils commencèrent de se plaindre de la concurrence danubienne.
Aujourd’hui que les clefs du passage entre le Moyen et le Bas-Danube appartiennent à la Roumanie et à la Yougoslavie, les deux États les plus intéressés à la prospérité des routes de terre, on sent comme une hésitation, un ralentissement dans le trafic danubien.
Pour la Roumanie, en particulier, le problème est capital. L’avenir commercial de ce jeune Etat réside dans l’exploitation éventuelle de deux grandes lignes de transit vers la mer Noire et le proche-Orient : la ligne Nord-Sud, venant de la Pologne et des pays de la Baltique, la ligne Ouest-Sud-Est, venant de l’Europe centrale. Selon que le trafic de l’Europe centrale empruntera la voie fluviale du Danube ou la voie de terre qui traverse la Transylvanie, cette dernière province perdra une partie de ses chances traditionnelles ou les verra croître, et l’axe de prospérité de la Grande Roumanie se déplacera au profit de la région des plaines ou de la région des plateaux. Les deux régions, plaines danubiennes et plateaux subcarpatiques, ayant subi des mélanges de populations et des influences historiques de caractère assez différent, cette question particulière rejoint le problème général de savoir sur quelle formule l’État roumain établira finalement son équilibre, entre le « vieux royaume » et les nouvelles provinces… »

Lucien Romier (1885-1944), Le carrefour des Empires morts, du Danube au Dniestr, Librairie Hachette, Paris, 1931

Notes :
1 Le comte Paul Kisseleff (1788-1872) fut gouverneur des principautés roumaines de 1829 à 1834. Il sera également nommé ambassadeur de l’Empire russe à Paris en 1852.
2 En réalité le canal de Sip inauguré le 27 septembre 1896 par l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie François-Joseph de Habsbourg (1830-1916), le roi Alexandre Ier de Serbie (1876-1903)  et le roi de Roumanie Carol Ier (1839-1914). 

Danube-culture, © droits réservés, mis à jour mars 2024

Le Pont de Trajan

Le Pont de l’empereur Trajan sur le Danube : un extraordinaire exploit architectural

« Trajan construisit un pont de pierre sur l’Ister [Bas-Danube], pont à propos duquel je ne sais comment exprimer mon admiration pour ce prince. On a bien de lui d’autres ouvrages magnifiques, mais celui-là les surpasse tous. Il se compose de vingt piles, faites de pierres carrées, hautes de cent cinquante pieds, non compris les fondements, et larges de soixante. Ces piles, qui sont éloignées de cent soixante-dix pieds l’une de l’autre, sont jointes ensemble par des arches. […]
Si j’ai dit la largeur du fleuve, ce n’est pas que son courant n’occupe que cet espace […], c’est que l’endroit est le plus étroit et le plus commode de ces pays pour bâtir un pont à cette largeur. Mais, plus est étroit le lit où il est renfermé en cet endroit, descendant d’un grand lac pour aller ensuite dans un lac plus grand, plus le fleuve devient rapide et profond, ce qui contribue encore à rendre difficile la construction d’un pont. Ces travaux sont donc une nouvelle preuve de la grandeur d’âme de Trajan […] »

Dion Cassius (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
Historien romain d’origine grecque, né à Nicée en Bithynie (Iznik, Turquie) Dion Cassius est un homme politique d’une certaine audience. Son père est gouverneur de la Cilicie sous le règne de Commode (180-192). Il sera de son côté « Consul suffectus » sous Septime Sévère (193-211), puis « Consul ordinaire » en 229. À partir de cette date, il écrit son Histoire romaine (quatre-vingts livres).

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L’architecte et ingénieur d’origine grecque Apollodore de Damas (50-130), auteur du pont de Drobeta Turnu Severin« 

« 1. Quand on est sorti de Viminaque [Vinimacium, ville importante de l’Empire romain, sur la Via militaris, au confluent de la Mlava avec le Danube, sur la rive droite, ancienne capitale de la Mésie supérieure, aujourd’hui en Serbie et portant le nom de Kostolac] l’on rencontre sur le bord du Danube trois forts, Picne, Cupe & Nova, qui ne consistaient autrefois qu’en une Tour. Justinien y a depuis élevé un si grand nombre de maisons & de fortifications qu’il en a fait des villes fort célèbres. Il y avait sur l’autre bord, à l’opposite de Nova, une Tour dont le véritable nom était Litérata, & que les habitants appelaient par corruption Lédérata. Cette Tour ayant été autrefois abandonnée, Justinien en a depuis fait un fort considérable. En suite de Nova il y a divers forts,  à savoir Cantabazate, Smorne, Campse, Tanate, Serne & Ducéprate. Il y en a encore plusieurs autres sur l’autre bord qui ont tous été bâtis de neuf par les soins du même Prince. Il y a un peu plus loin une forteresse nommée la tête de bœuf, bâtie autrefois par Trajan, & tout auprès, une ancienne ville nommée Zane que l’Empereur a fait fortifier, de telle forte que ce sont maintenant deux des plus puissants boulevards de l’Empire. Proche de Zane est un fort, nommé Pont. Le fleuve se coupe en cet endroit pour entourer une partie de son rivage, après quoi il se remet dans son canal ordinaire ». Ce n’est pas de lui-même qu’il fait ce détour, il y est forcé par l’artifice des hommes. Je dirai ici pourquoi ce fort a été appelé Pont, & pourquoi le cours du Danube a été détourné en cet endroit-là.

2. L’Empereur Trajan étant d’un naturel ardent, & ambitieux semblait avoir de l’indignation de ce que son Empire n’était pas d’une étendue infinie & de ce que le Danube y servait de bornes. Il désira donc d’en joindre les deux bords avec un Pont afin qu’il n’apportât plus d’obstacle à les conquêtes. Je n’entreprendrai pas d’en faire la description. Il faudrait pour cela avoir la suffisance de cet Apollodore de Damas, qui en donna le dessin. Mais quelque grand que sut cet ouvrage, il devint inutile aux Romains, parce que la suite du temps, & le cours du fleuve le ruinèrent. Trajan rebâtit deux forts aux deux bouts du Pont. L’un de ces forts a été depuis nommé Pont, & l’autre Théodora. Les ruines du pont remplirent de telle sorte le canal du Danube qu’il changea son cours, & prit le tour dont j’ai parlé. Ces deux forts ayant été ruinés tant par la longueur du temps, que par les irruptions des Barbares, Justinien a fait réparer très solidement le fort du Pont, qui est au côté droit du Danube, & a assuré par ce moyen le repos de l’Illyrie & pour celui de Théodora il l’a négligé parce qu’il était trop exposé aux courses des nations étrangères. Le même Empereur a fait bâtir au-dessus du fort du Pont divers autres forts dont voici les noms : Narbourg, Susiane, Armate, Timéne, Théodoropole, Stilibourg, & Alicanibourg. »

Procope de Césarée (Vers 500-565),LIVRE IV. DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, CHAPITRE VI, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace »

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Campagne de l’empereur romain Trajan en 101-102 après J.-C (Original work: Cristiano64 derivative work: ColdEel — Ce fichier est dérivé de Campagna dacica Traiano 101-102 png.png)

« Une peinture multicolore montre le pont de Trajan, dont la voûte soutenue par des piles de pierre dominait le Danube à l’époque romaine, près de Turnu-Severin — localité bien connue de tous également aujourd’hui —, l’une des merveilles du monde des siècles passés, désormais disparue. Un premier dessin reproduit ce pont d’après un vieux tableau de Jakob Leuv, tel que celui-ci l’avait vu en 1669. Les arches datant de Trajan se dressaient, solides, robustes, au-dessus du passage étroit du fleuve, praticables pour les chariots et les hommes, comme au temps où les cohortes romaines partaient en campagne contre les Scythes et les hordes des invasions barbares. Si, sur le tableau réalisé sur place par notre auteur moins de cent ans plus tard, en 1750, on ne découvre plus que les ruines de cette imposante construction, les piles sont toujours plantées, encombrantes, dans l’eau et plusieurs fragments ont conservé leur cintre avec son épigraphe, un morceau de la Rome antique maintenant réduit en poussière. »
Stefan Zweig (1881-1942), Voyages, « Un voyage sur le Danube », « Un Voyage sur le Danube », Éditions Belfond, Paris, 2000
Ce texte de l’écrivain autrichien Stefan Zweig (1881-1942) a été publié pour la première fois en tant qu’article dans le tout premier numéro de l’éphémère revue fondée et publiée par Paul Siebertz et Alois Veltzé Donauland illustrierte Monatschrift (1917). 

Pont de Trajan dessiné par Nicolas de Sparr pour son « Atlas du cours du Danube », 1751

« Nous venions de visiter les restes de l’extraordinaire pont de Trajan, le plus grand de l’empire romain. Son architecte, Apollodore de Damas, était un Grec de Syrie, et l’on voyait encore deux grandes piles de maçonnerie encombrer la rive roumaine ; une troisième s’élevait de l’autre côté, dans un champ serbe. Les martinets rasaient la surface de l’eau, des faucons aux pattes rouges planaient et plongeaient tout autour de ces rescapées uniques des vingt piles massives. Jadis, elles s’étaient dressées, effilées, très hautes, pour supporter plus d’un mille de superstructure et d’arcatures de bois : des poutres que la cavalerie avait franchies à grand bruit, sur lesquelles les voitures à boeufs avaient grincé, tandis que la Treizième Légion marchait à pas lourds vers le nord pour assiéger Decebal à Sarmizegethuse1. S’il ne restait sur place que ces souches, le moment de la dédicace du pont est gravé avec force détails sur la colonne Trajane de Rome et les pigeons du Forum, qui grimpe en spirale autour du fût, peuvent admirer ces mêmes piles en bas-relief : le pont à balustres jaillit dans son intégrité, et le général en manteau se tient près du taureau sacrificiel et de l’autel allumé , entouré par ses légionnaires, le casque à la main, sous leurs étendards et leurs aigles. »
Patrick Leigh Fermor, « Entre fleuve et forêts » in Dans la nuit et le vent

1Sarmizegethuse : capitale, centre politique et religieux du royaume des Daces. Décébale était le roi de ce peuple dace des Carpates contre lequel Trajan organisa ses expéditions en 101-102 et 105-106. Le royaume dace est annexé à l’empire romain à l’issue de la deuxième campagne qui vit aussi le suicide de Décébale.

Le pont dit « de Trajan » ou le génie civil au service d’un empereur romain prestigieux

Le pont de l’empereur Trajan (Marcus Ulpius Traianus, 53-117, empereur romain de 98 à 117) à Drobeta-Turnu Severin a été construit, selon les historiens de l’Antiquité, d’après les plans de l’architecte syrien d’origine grecque Apollodore de Damas (50-130). Cet architecte réputé et connu pour ses monuments civils comme militaires choisit comme emplacement Pontes-Drobeta en aval du défilé des Portes-de-Fer. Selon lui, ce lieu offre les meilleures conditions pour la réalisation de cet audacieux projet. Le débit du fleuve est à cet endroit plus calme qu’en amont et la profondeur du Danube moindre. La présence d’alluvions provenant venant des roches des massifs des Balkans et des Carpates stabilise le lit et pouvait permettre de supporter le poids de l’ouvrage.

L'empereur Trajan (53-117). C'est sous son règne que l'Empire romain atteint son apogée.

L’empereur Trajan (53-117). C’est sous son règne que l’Empire romain atteint son apogée.

La monographie du pont, écrite par l’architecte Apollodore de Damas et connue de l’historien Procope de Césarée a malheureusement été perdue. La plupart des informations concernant la construction de ce pont sont relatées par un autre historien ayant eu connaissance des écrits d’Apollodore de Damas, Dion Cassius. Au Xe siècle, l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète (905-959) situe le pont de Drobeta à la frontière de la Hongrie, à trois jours de distance de Belgrade. Au milieu du XVIe siècle, l’historien italien Paulo Giovo (1483-1552) précise à son tour que le pont se trouve à proximité de Turnu-Severin. Quant aux chroniqueurs valaques et moldaves, ils en découvrent l’existence grâce à la description faite par les historiens byzantins et par l’intermédiaire des usages locaux.

Reconstitution du pont de Trajan

Reconstitution du pont de Trajan à Drobeta Turnu-Severin, photo Danube culture, © droits réservés

   Les ruines du pont sont étudiées pour la première fois en 1689 par l’ingénieur militaire et savant autrichien d’origine italienne Luigi Ferdinando, comte de Marsigli (1658-1730). Celui-ci eut même le projet de construire un pont juste à côté de celui d’Apollodore de Damas. Dans l’une de ses publications consacré au Danube et à son patrimoine et traduite en français, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Marsigli décrit avec forces détails la reconstitution de l’ouvrage.

Gravure représentant le pont de Trajan dans l’ouvrage de L. F. Marsigli « Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie », 1644

   En 1856, la sécheresse et le très bas niveau du Danube permettent à une commission autrichienne d’effectuer de nouvelles recherches sur les vestiges du pont romain qui affleurent cette année là à la surface de l’eau. L’ingénieur de la ville de Turnu Severin, Alexandru Popovici, s’est aussi intéressé cette même année aux ruines de l’ouvrage. Ses plans et ses écrits ont été conservés. La partie technique du pont a encore été analysée en 1906 par l’ingénieur français Edgard Duperrex, professeur à l’École polytechnique de Bucarest. Edgard Duperrex fait publier ses travaux et construit une maquette de la reconstitution du pont. Cette maquette, d’une dimension de plus de 15 m est conservée aujourd’hui au Musée des Portes-de-Fer de Drobeta-Turnu Severin. Pourtant, selon l’architecte roumain Marc Arvinte cette reconstitution « présente un massif de maçonnerie percé de deux arcades, une petite et une grande, deux fois plus large que la première. Un portail traité en arc de triomphe surmonté de trophées marque l’accès au pont. En partant du dessin de Duperrex, inexact, les représentations ultérieures des piles culées situées sur la rive gauche du fleuve sont en leur majorité fausses. Le pont apparaît asymétrique. Et pour cause, Duperrex a réalisé son dessin en 1906, 30 ans après la mise en service de la voie ferrée Turnu-Severin-Craiova (1876). Or, précisément au milieu de la « grande arcade » passait la voie ferrée. »1

Pont de Trajan

Pile du pont de Trajan sur la rive serbe, photo Danube-culture, © droits réservés

D’après Dion Cassius, la construction du pont est terminé au début de la deuxième guerre avec les Daces (105). L’hypothèse est confirmée par la découverte d’une médaille en bronze datant de 105 après J.-C. et qui représente d’un côté la tête de l’empereur Trajan, et de l’autre le pont sur le Danube. Celui-ci est toutefois réduit à ses 2 portails réunis par une arche en bois, en dessous de laquelle se trouve un bateau romain.

La technique utilisée par Apollodore pour la construction du pont demeure jusqu’à aujourd’hui une énigme. Plusieurs séries d’hypothèses s’appuyant sur l’ensemble des informations existantes ont été élaborées. Une des techniques qui pourrait avoir été utilisée est celle de la dérivation du Danube. L’écrivain et homme politique romain Pline le Jeune , (61/62?-114) prodigua ce conseil au poète Caninius qui rédigeait un poème sur les campagnes de Trajan contre les Daces : « Tu devras chanter les nouveaux fleuves déviés et les nouveaux ponts qui les traversent ». Cette allusion pourrait être liée au Danube et au pont de Drobeta. En faisant référence à l’endroit où se trouve celui-ci, Procope de Césarée précise dans une phrase du sixième chapitre de son livre IV : DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace » : « Ici, le fleuve détient un bras, une partie de la côte, puis il fait un détour et s’en retourne dans le lit commun. Et cette chose n’est pas réalisée de sa propre initiative, mais forcée par l’ingéniosité des hommes ».

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Le pont de Drobeta sur la colonne de Trajan à Rome (tableau XXII). Si le pont est présent sur le colonne, il n’apparaît toutefois qu’à l’arrière plan, derrière les soldats romains.

Il est probable qu’un canal a été creusé par les romains au même endroit. Ce canal qui se trouvait vraisemblablement sur le territoire actuel serbe (rive droite), entre la commune de Kladovo et l’île de Simian était un ancien bras du Danube, recreusé par Apollodore de Damas pour permettre de dévier le fleuve. S’agit-il du canal qu’on remarque sur la Colonne de Trajan, même si son emplacement n’est probablement pas exact ? On voit sur celle-ci des soldats passant le portail d’un pont, portail suivi d’une passerelle en bois, au-dessus d’une petite île. L’eau coule sous le pont. La toponymie des lieux confirme l’existence de deux bras du fleuve à Drobeta-Turnu Severin. Le nom de « Drubeta » signifie en latin « fendage » ce qui indiquerait qu’à cet endroit le Danube se séparait en deux bras. Le fait que le camp romain de « Castrum Pontes » ait été édifié du côté sud du pont pourrait renforcer cette hypothèse. Le nom latin de « Castrum Pontes » (« Le camp des ponts ») confirmerait que l’emplacement de ce camp était situé entre les ponts.

D’après des sources de l’Antiquité, la longueur du pont semble avoir été de 1.134,90 mètres. Pour les protéger contre les incendies et les hordes de barbares, les portails du pont étaient construits en pierres et en briques et ornés de sculptures et de trophées. Le pont avait une hauteur était de 18, 6 m et une largeur de 14, 55 m.

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Pile du pont de Trajan sur la rive serbe, photo Danube-culture, © droits réservés

Il  reste encore quelques rares éléments visibles de cet ouvrage ; les deux piles principales des deux rives du Danube. Les recherches menées en 1856 permettent de découvrir que les piles implantées dans le lit du fleuve avaient une longueur de 33 m et une largeur de 19 m. Jean Tzétzès (1110-1185), écrivain et poète byzantin, raconte que pour la construction de ces piles les romains utilisèrent d’immenses coffrages en bois d’une dimension de 36×24 m. Il est probable que ces coffrages furent mis en place lorsque le Danube se trouvait en période de basses-eaux. Les Romains procédèrent ensuite à l’insertion de lignes de pilons entre lesquels ils coulèrent du mortier formant ainsi un mur impénétrable. La pouzzolane volcanique utilisée pour fabriquer ce mortier provenait de la région de Naples. L’eau qui avait pénétré à l’intérieur de ces coffrages fut pompée grâce à des installations techniques. Une fois le lit du Danube complètement à sec, les ouvriers travaillèrent aux fondations des piles, pour pouvoir passer ensuite à la construction du corps du pont avec ses voutes en bois. Le nombre des piles du pont implantées dans l’eau s’élevait à vingt.

Reconstitution du pont de Trajan

Reconstitution du pont de Trajan à Drobeta Turnu-Severin, photo Danube-culture, © droits réservés

Les matériaux utilisés provenaient à l’exception de la pouzzolane en majorité des environs. Les pierres venaient des carrières de Schela Cladovei (Drobeta Turnu-Severin), de Gura Vǎii (en amont de Drobeta) le bois (du chêne) des grandes forêts des Portes-de-Fer. Les briques étaient fabriquées sur place.

En ce qui concerne la démolition du pont, il n’existe aucun indice précis. Dion Cassius pense que l’empereur Hadrien (76-138), successeur de Trajan, en est à l’origine et ce afin de protéger les frontières de l’empire des invasions des tribus voisines des Roxolans et des Lazyges, peuples sarmates d’origine scythe. Hadrien aurait donné l’ordre de démonter sa partie supérieure en bois. Mais son abandon et sa destruction définitive sont sans doute liés au départ des Romains de la Dacie au profit des Goths (256).

Le pont de Drobeta fait, dès l’Antiquité l’objet d’une grande admiration. François Ier aurait même sollicité son allié ottoman Soliman le Magnifique afin de lui permettre de démolir une pile du pont pour découvrir le secret de sa construction !

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2023

Notes :
1Marc Arvinte, La symétrie retrouvée du pont d’Appolodore de Damas sur le Danube
pont-sur-le-danube-apollodor-de-damas.blogspot.com

Sources :
ARVINTE, Marc La symétrie retrouvée du pont d’Appolodore de Damas sur le Danube, pont-sur-le-danube-apollodor-de-damas.blogspot.com
CASSIUS, Dion (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
CÉSARÉE, de, Procope (Vers 500-565),LIVRE IV. DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, CHAPITRE VI, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace »
LEIGH-FERMOR, Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent (Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue), préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, Bruxelles, septembre 2016
MARSIGLI (1658-1730), Louis Ferdinand, comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744
ZWEIG, Stefan (1881-1942), Voyages, « Un voyage sur le Danube », Éditions Belfond, Paris, 2000
www.icomos.org

pont-sur-le-danube-apollodor-de-damas.blogspot.com

Drobeta-Turnu Severin par l’écrivain roumain Alexandru Vlăhuţa (1858-1819)

Le port de Drobeta-Turnu Severin au début du XXe siècle, collection particulière

    « À partir de Vertchiorova1, les berges s’abaissent et s’aplanissent. De vastes champs de maïs verdoient à l’horizon. La voie ferrée, en bordure ininterrompue, ourle tout droit la rive du fleuve, jusqu’à Tournou-Sévérine, qui apparaît, au coucher du soleil, comme en un décor de théâtre. Le Danube élargi, empiète en courbe sur le littoral roumain, et repousse la ville sur une hauteur ombragée d’arbres, dont les touffes laissent entrevoir, toujours plus haut, toujours plus grandes, de blanches maisons coiffées de tuiles rouges. D’épaisses fumées noires s’échappent à gros bouillons des cheminées d’usine. On entend de loin cogner dans les chantiers, les lourds marteaux de fer. La berge, au débarcadère, fourmille de monde, comme une foire. Ils abondent, ces lieux, en souvenirs antiques. C’est par ici que s’écoula, il y a dix-huit siècles, le flot des légions romaines destinées à planter, dans les plaines désertes de la Dacie, un peuple nouveau.
C’est ici que plus tard, l’empereur Septime Sévère2, établit ses postes de sentinelles, à l’orient de son empire : «les camps Sévériens» dont on voit les restes encore aujourd’hui (La Tour de Sévère) dans le jardin public de la ville, situé au dessus du port, sur une terrasse élevée, d’où l’on découvre une des plus belles perspectives sur le Danube. C’est ici que se trouvait autrefois la capitale de l’Olténie, la résidence des illustres Bans de Sévérin3 dont l’origine se perd dans la nuit des temps, par-delà l’époque de la première colonisation. Les fouilles opérées dans les environs exhument d’antiques ruines, des figures de pierre, des bijoux et des monnaies romaines, lointains souvenirs de ce peuple d’incomparables héros, qui a transplanté et instauré dans les plaines danubiennes, la lumière, le parler et l’imposante puissance de l’empire le plus grand et le plus glorieux que le soleil ait vu.
Quelles empreintes de géant ont laissées, partout où ils passèrent, ces légionnaires de Trajan4 ! Leurs traces se montrent encore parmi les crevasses des montagnes. Toute chose leur fut soumise. Les rochers s’écartèrent pour leur faire place : les fleuves se soumirent, épouvantés par l’ombre et le fracas des premiers ponts qui les eussent enjambés. Même le Danube, le grandiose, l’impétueux Danube fut dompté, et dut fléchir sous le joug. On voit encore aujourd’hui se dresser hors des flots, comme deux bras gigantesques tendus vers le ciel, les extrémités du pont qui a rendu immortel le nom d’Apollodore de Damas5.

Les ruines du pont de Trajan, collection particulière

   À cette même place, sur cette terre consacrée par tant de grands sacrifices et de précieux souvenirs, s’élève aujourd’hui Tournou-Sévérine, l’un des ports les plus importants de la Roumanie ; ville à l’aspect occidental, aux beaux bâtiments, aux imposantes écoles, aux rues larges et droites, autrefois citadelle entourée par un fossé profond, qu’aux moments de danger le Danube remplissait en un clin d’œil, mettant ainsi la cité sous l’égide de ses flots et la pressant sur son sein, de ses bras protecteurs, comme un enfant bien-aimé.

Le port de Drobeta-Turnu Severin dans les années trente, photo collection particulière

   Et, comme s’il était écrit que cette ville, à laquelle se rattachent tant de grands événements, dût graver son nom une fois de plus dans l’histoire de notre nation, voilà que c’est encore ici, à la place même où l’empereur Trajan mit pied à terre, il y a dix-huit siècles, que fit ses premiers pas sur le sol de la Roumanie, le jeune Prince Carol Ier6 , convié à prendre entre ses mains fortunées et sagaces la destinée de ce peuple, et à ressusciter dans son âme l’antique vaillance et l’indomptable énergie, en l’éveillant aune vie nouvelle, à une nouvelle phase de gloire et de progrès… »

Alexandru Vlăhuţa, extrait de son livre « La Roumanie pittoresque », traduction française de Mărgărita Miller-Verghy, publié à Bucarest en 1903

Alexandru Vlahuţa (1858-1919)

Notes :
1 Vârciorova, en aval du confluent de la Bahna avec le Danube, rive gauche.
2 146-211, Septime Sévère règne de 193 à 211 après avoir été nommé empereur à Carnuntum par les légions qui stationnent sur le Danube.
3
Princes ou gouverneurs régnant sur un Banat, territoire frontalier de la couronne hongroise. Les Bans de Severin règneront en fait de 1233 jusqu’à la conquête et la destruction de la forteresse en 1524 par les armées de Soliman le Magnifique. Cette forteresse qui avait été construite entre 1247 et 1250 par l’ordre  des chevaliers de Jeanne représentait le centre politico-administratif du Banat de Severin. Il s’agit de la première forteresse en pierre de Roumanie. C’est ici que Mircea l’Ancien (Mircea cel Bătrân, ?-1418, puissant voïvode de Valachie de 1386-1418 ) signe avec le roi de Hongrie, un traité d’alliance contre les Ottomans en 1406. À partir de ce moment-là, la forteresse de Severin n’a plus qu’un seul objectif : la défense devant la menace des Ottomans. La place forte comportait une imposante tour de guet (donjon), six tours défensives, deux murs de pierre concentriques et une douve profonde alimentée par l’eau du Danube. La tour de guet qui se trouve dans l’angle nord-est est également connue sous le nom de « Tour de Sever ». À l’intérieur de la forteresse se trouvent les ruines d’une église. En 1370, le prince de Valachie Vladislav Ier (Vlaicu Voda, 1325-1377), après avoir reçu le Banat de Severin en 1369 et accepté la suzeraineté hongroise, établit la deuxième métropole orthodoxe du pays roumain dans cette forteresse. L’épiscopat latin de Severin est fondé en 1382 et se place sous la protection de saint Séverin de Noricum, également connu sous le nom latin de San Severino.

4 Marcus Ulpius Traianus, 53-117, empereur de 53 à 117. Il mène deux campagnes contre les Daces en 101-102 qu’il affronte et vainc à Adamclisi en Dobrouja et en 105-106, assiégeant et prenant leur capitale Sarmizegetusa, sur le site actuel du village de Grădiștea de Munte dans le judeţ de Hunedoara en Transylvanie et contraignant leur chef Decebale à se réfugier dans les montagnes des Carpates puis à se suicider.
5 60,-129 ? architecte du pont de Trajan, construit entre 103 et 105, probablement le premier ouvrage en dur réalisé sur le Danube.
6 1839-1914, né à Sigmaringen sur le haut-Danube allemand, appartenant à la dynastie de Hohenzollern, il règne sur la Roumanie de 1881 à 1914.
Danube-culture, © droits réservés, juillet 2022
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