Albrecht Altdorfer (1480-1538) : La bataille d’Alexandre le Grand contre les armées perses de Darius III à Issos en 333 avant J.-C.

    Sur la cartouche au milieu des nuages se trouve l’inscription latine : « ALEXANDER M[AGNVS] DARIVM VLT[IMVM] SVPERAT CAESIS IN ACIE PERSAR[VM] PEDIT[VM] C[ENTVM] M[ILIBVS] EQUIT[VM], VERO X M[ILIBVS] INTERFECTIS. MATRE QVOQVE CONIVGE, LIBERIS DARII REG[IS] CVM M[ILLE] HAVD AMPLIVS EQVITIB[VS] FVGA DILAPSI, CAPTIS. »
Soit en français : « Alexandre le Grand vainc le dernier Darius, après que 100 000 fantassins soient tombés et 10 000 cavaliers aient été tués dans les rangs des Perses, et fait prisonniers la mère, l’épouse et les enfants du roi Darius ainsi que 1 000 cavaliers en déroute ».

Altdorfer a écrit au bas de son tableau, sur le bord inférieur :
« 1529 ALBRECHT ALTORFER ZU REGENSPVRG FECIT. »
« 1529, fait par Albrecht Altdorfer à Ratisbonne ».

   Au-dessus de la gigantesque bataille le soleil se couche, de l’autre côté, une lune orientale descendante symbolisée par un croissant est brouillée par des nuages, au-dessous un arrière-plan de reliefs paysages alpins au bleu profond presque méditerranéen touche les nuages, une ville de Tarse3 aux allures gothico-bavaroise et un Nil (à droite) ayant d’étonnantes ressemblances avec le Danube.

« Un éblouissement. Du plus loin qu’on l’aperçoit, l’œuvre aspire le regard. Non l’œuvre dans sa totalité, mais sa partie haute : le ciel, l’inscription flottant dans l’air, dans son cadre qui semble soutenue comme par des ailes par deux draperies rouge et rose, et, plus que tout, le soleil, le soleil comme un œil aux paupières de nuages et de montagnes bleues. Il se couche sur la vallée de l’Issos, alors qu’Alexandre met en déroute l’armée du roi perse Darius III et fait prisonnière la famille de ce dernier. »

Philippe Dagen, critique d’art, Le Monde, 25 août 2020

Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538) 

   On lira également au sujet d’Albrecht Altdorfer avec jubilation le chapitre consacré à l’ « École du Danube » par Patrick Leigh Fermor dans son livre Dans la nuit et le vent, Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue (préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, 2016).

Pour l’anecdote, Napoléon découvrant ce tableau à Munich, l’emporta avec lui et le fit accroché au mur de l’une des pièces (bureau ou salle de bains ?) de son château de Saint-Cloud dont il avait fait sa seconde résidence après Les Tuileries. Il fut restitué à la Bavière en 1815.

Paul-Louis Rossi, dans son livre « Vies d’Albrecht Altdorfer », peintre mystérieux du Danube, raconte que ce tableau aurait été retrouvé par l’écrivain, philosophe, critique d’art et poète allemand Friedrich von Schlegel (1772-1829) en 1803 lors de son séjour à Paris dans une salle de bain du château de Saint-Cloud. Schlegel en donne cette description :
« Nulle part on ne voit de sang, de choses repoussantes, de bras ou de jambes désarticulées ; au tout premier plan seulement, en y regardant de près, on voit sous les pieds des cavaliers qui se lancent les uns cotre les autres, sous les sabots, de leurs chevaux de batailles, plusieurs rangs de cadavres serrés les uns contre les autres comme un tissu. »
« Voilà ce qui, au yeux du peintre devait figurer les conflits futurs et la genèse des grandes guerres européennes. Alors que cette masse énorme d’hommes d’armes et de cavaliers se transforme en une mêlée gigantesque de soldats et de chevaux, d’oriflammes et de chars, un phénomène inattendu se produit qui dépasse encore l’enchevêtrement des hommes et des bêtes qui s’empare des éléments et brasse le ciel et la terre les nuages et l’eau, la mer, les montagnes et les fleuves en un véritable tourbillon cosmique, tel qu’il ne s’en produira plus dans la peinture. Comme si les feux de l’esthétique pouvait encore encore une fois confondre les combattants et les plonger dans ce chaos pour les mêler fraternellement un dernier instant. » (Paul Rossi, La bataille d’Alexandre, in Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard, Montrouge, 2009).

Notes :
1Guillaume IV de Bavière reste célèbre pour avoir  promulgué dans son duché, le 23 avril 1516, le décret de pureté de la bière  qui régit encore aujourd’hui la composition de la bière dans les pays germaniques.
2Regensburg 

3Ville de la Turquie asiatique occidentale (province de Mersin) au bord du fleuve Tarsus, haut-lieu de l’Antiquité et du stoïcisme, située autrefois dans la province romaine de Cilicie, ville natale de Saint-Paul.

Sources :
Butor, Michel, Le Musée imaginaire de Michel Butor, Flammarion, Paris, 2015
Leigh Fermor, Patrick, Dans la nuit et le vent, Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue, préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, Bruxelles, 2016
Rossi, Paul-Louis, Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube, Bayard, Montrouge, 2009
Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, novembre 2020

La bataille d’Alexandre, détail

Martin Johann Schmidt dit « Kremserschmidt » (1718-1801), peintre danubien du Baroque autrichien

Le peintre est né dans le petit village de Grafenwörth (rive gauche du Danube) près de Krems, en Basse-Autriche. Il se forme initialement auprès de son père, Johannes, artiste sculpteur originaire de Hesse (Allemagne) et établi en Autriche depuis 1710. Il poursuit ses études auprès de Gottlieb Starmayr de 1732 à 1737, avec lequel le jeune peintre réalise sa première fresque pour le plafond de la salle du conseil de la cité de Retz en Basse-Autriche (1741) et complète sa formation par l’étude assidue de l’art de la gravure. On suppose aussi qu’il fit un court voyage à Venise avant 1745, comme semblent le confirmer son style et en particulier l’importance qu’il accorde à la couleur.

La maison du peintre à Krems-Stein (Basse-Autriche), photo Danube-culture, droits réservés

Photo Danube-culture, droits réservés

Les figures, peu nombreuses et de très grande taille, de ses débuts (saint-André embrassant sa croix, 1745, château de Goldegg, Tyrol) font place à des scènes plus dramatiques et plus mouvementées (Saint-Nicolas, patron des bateliers, 1750, église saint-Nicolas de Stein/Danube, Basse-Autriche) ou plus gracieuses (La Sainte Famille, 1752, église de Moritzreith, Basse-Autriche).

Saint Nicolas

Saint-Nicolas (détail), église saint-Nicolas de Stein/Danube, 1750

La Sainte Famille, église de Moritzreith (Basse-Autriche), 1752

En 1756, Martin Johann Schmidt trouve la voie des grandes compositions avec son tableau de l’Ascension (Krems, église des Piaristes) et peint un cycle de 4 fresques largement brossées de la Vie de Marie dans la chapelle de l’abbaye augustinienne de Herzogenburg (Basse-Autriche). Cette même année, il obtient ses Droits de bourgeoisie dans les villes attenantes de Krems et Stein et où il participera activement à la vie publique.

Kremser Schmidt, autoportrait, 1760, Museum de la ville de Krems, Basse-Autriche

Il séjourne sans doute à Vienne vers 1764-65, devient membre de l’Académie impériale d’Autriche en 1768 sur présentation de deux oeuvres, l’Arbitrage de Midas entre Apollon et Marsyas et Vénus dans la forge de Vulcain (Akademie der bildete Künste, Vienne).

Vénus dans la forge de Vulcain (Akademie der bildete Künste, Vienne)

Son souhait de s’assimiler au goût cultivé de l’époque l’ont porté vers des sujets mythologiques, où il se montre malgré tout plus simple et plus prosaïque que dans ses tableaux illustrant des thématiques religieuses ainsi que vers la peinture de genre dans laquelle il exprime son sens de l’humour et ses dons d’observation (le Concert de chambre, Vienne, coll. particulière).

Le peintre Franz Anton Maulbertsch (1724-1796), 1775

En 1777, « Kremser Schmidt » travaille à Salzbourg pour l’abbaye Saint-Pierre où sont conservés ses esquisses et son portrait de l’abbé Beda Seauer. 

Il séjourne à plusieurs reprise à Vienne pour réaliser des portraits des Habsbourg. Vers 1780, il exécute la décoration de la chapelle du palais Rococo construit par l’architecte et scientifique jésuite Gabriel Gruber (1740-1805) à Ljubljana (Slovénie). Sa renommée s’étend désormais à travers toute l’Europe centrale, en particulier comme peintre de tableaux d’autel. Il voyage, suite à des commandes, et peint parfois des cycles entiers comme ceux de l’abbaye saint-Pierre de Salzbourg, de Spital am Pyrhn (Haute-Autriche), de l’église des Franciscains de Sankt-Pölten (Basse-Autriche), de l’église abbatiale d’Aschbach (Basse-Autriche) et de l’église paroissiale de Melk .

La fuite en Égypte, abbaye bénédictine de Seitenstetten, Basse-Autriche, 1767

 Son abondante production (environ un millier de toiles, une quarantaine de fresques et une trentaine de gravures) illustre l’étendue de son art et son goût de la diversité. La couleur est l’élément fondamental de son art : d’une chaude pénombre surgissent quelques rehauts intenses marquant les acteurs principaux, frappés par une lumière vive et éparse.

Kremser Schmidt, Musiciens, 1781, Wien, Musée du Belvédère

Kremser Schmidt exprime une tonalité très personnelle dans ses petits oeuvres sur cuivre (La fuite en Égypte, 1767, abbaye bénédictine de Seitenstetten, Basse-Autriche), où l’aspect anecdotique, l’intimité et l’agrément prennent le pas sur la situation dramatique.

Martin Johann  Schmidt dit « Kremser Schmidt » , autoportrait, 1790

Sources :
Dictionnaire de la peinture Larousse, Édition Larousse, Paris, 2003

© Danube-culture, octobre 2019, droits réservés

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