Les Souabes du Danube : une histoire douloureuse

Fresque d’une « boite du Danube » (Ulmer Schachtel) sur l’ancienne mairie d’Ulm (Bade-Wurtemberg)

La grande majorité d’entre eux provient de Haute-Souabe (au sud-ouest de l’Allemagne sur les Land de Wurtemberg et d’une partie de la Bavière, région de la rive droite du Haut-Danube située entre le Jura souabe, le lac de Constance et le Lech, un affluent de la rive droite du Danube), du nord du lac de Constance, du Haut-Danube (sud de la Forêt-Noire) de la principauté de Fürstenberg à laquelle se joingnent des Hessois, des Bavarois, des Franconiens et des Lorrains, ces derniers en trop petit nombre pour ne pas être assimilés rapidement aux Souabes ce qui leur vaudra bien des ennuis à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale… Ils sont recrutés par l’Empire d’Autriche pour repeupler, restaurer l’agriculture et la vie économique de territoires de confins après leur reconquête sur l’Empire ottoman.

 

Implantations et « colonies » des Souabes du Danube entre Preßburg (Bratislava) et Belgrade en particulier en « Turquie Souabe » (Hongrie du sud), Slavonie, Vojvodine, Batschka, Syrmie, Banat. Les noms des villes sont mentionnés en allemand (Fünfkirchen = Pecs, Neusatz = Novi Sad, Temeschwar = Timişoara, Esseg = Osijek, Waitzen = Vács, Raab = Györ…)

Ces colons conservèrent et conservent encore pour la plupart leur langue maternelle et leur religion, développant des communautés fortement allemandes tout en entretenant des relations étroites avec d’autres populations locales.
Les Souabes du Danube sont considérés comme le groupe le plus récent de l’ethnie allemande apparu en Europe. Ce groupe se compose d’Allemands de Hongrie, de Souabes de Satu Mare, d’Allemands de Croatie, de Bačka (Batschka), de Souabes du Banat, d’Allemands de Vojvodine, de Serbie et de Slavonie, de Croatie, notamment ceux de la région d’Osijek.
Les Allemands des Carpates et les Saxons de Transylvanie ne font pas partis des Souabes du Danube.
Après l’effondrement de l’Empire austro-hongrois à la suite de la Première Guerre mondiale, les zones de peuplement des Souabes du Danube sont divisées en trois parties par les puissances alliées. Une partie  demeure en Hongrie, la deuxième partie est attribuée à la Roumanie et la troisième à la Yougoslavie. Dans cette atmosphère de nationalisme ethnique, les minorités des Souabes du Danube doivent se battre pour obtenir l’égalité juridique en tant que citoyens et pour la préserver leurs traditions culturelles. Dans les années 30, l’Allemagne nazie fait non sans un certain succès la promotion des idées nationales-socialistes auprès des Souabes du Danube et revendique le droit de protéger cette population de langue allemande comme une des raisons de son expansion en Europe orientale..
Les Souabes du Danube sont confrontés à des défis complexes pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les puissances de l’Axe, dont l’Allemagne, envahissent les pays où ils vivent. Bien qu’ils aient été initialement favorisés par ces occupants, certains Souabes du Danube furent malgré tout contraints de se déplacer. L’Allemagne enrôle de force de nombreux hommes de cette communauté vers la fin du conflit. Des atrocités ont lieu pendant et après la guerre, en raison des allégeances compliquées, de la brutalité des nazis et en particulier de la réaction des partisans yougoslaves.

La fuite pathétique de Souabes du Danube de Roumanie avant l’arrivée des armées soviétiques pendant l’été 1944 , photo © Bundesarchiv, Bild 1011-144-2311-19 Foto: Bauer / Spmmer 1944

Des dizaines de milliers de Souabes du Danube s’enfuient vers l’ouest avant l’arrivée des troupes soviétique. Après la guerre, les Souabes du Danube qui ont choisi de rester sur leur terre sont privés de tous leurs droits et leurs biens saisis. Un grand nombre d’entre eux sont déportés dans des camps de travail en Union soviétique. La Hongrie expulse la moitié de ses Allemands de souche. En Yougoslavie, les descendants de colons allemands sont rendus collectivement responsables des actions de l’Allemagne nazie et considérés comme des criminels de guerre. De nombreux Souabes du Danube yougoslaves sont également exécutés. On enferme les Les survivants dans des camps de travail et d’internement. Après la fermeture de ces camps, la majorité des survivants quitte la Yougoslavie et cherche refuge en Allemagne, en Autriche, dans d’autres régions d’Europe et au-delà, aux États-Unis, en Argentine ou en Australie.
Les petites  communautés de la diaspora souabes danubiennes essaient aujourd’hui de maintenir tant bien que mal et malgré le vieillissement de la population leur langue et leurs coutumes en organisant de nombreuses manifestations culturelles.
De plus, en raison de la diminution de la population des Souabes du Danube dans les Balkans, le mot Švabo désigne désormais les communautés de la diaspora ex-Yougoslave qui vivent et travaillent en tant que salariés ou résidents permanents dans les pays germanophones européens ou dans des pays connus pour leur faible taux de chômage et leurs emplois bien rémunérés. Il est également utilisé dans un contexte négatif au sein de l’ex-Yougoslavie, comme un équivalent approximatif de la connotation anglaise de « gosse de riche », reflétant la richesse sans précédent qui peut être acquise par une seule famille de « Gastarbeiter » à l’étranger tandis que leurs parents au pays luttent souvent financièrement pour se maintenir à flot.
En 1950 les Souabes du Danube représentaient une population d’environ 1. 500 000 personnes. Elle n’était plus que de 350 000 en 1990.

Une politique volontariste de repeuplement et de valorisation économique
   À la fin du XVIIe siècle, les armées impériales catholiques placées sous le commandement du Prince Eugène de Savoie (1663-1736) et de ses généraux commencent à reconquérir une grande partie du royaume de Hongrie jusqu’alors occupée par l’Empire ottoman dont le recul géographique et le déclin n’en sont qu’à leur début. Les Habsbourg, empereurs du Saint-Empire romain germanique et rois de Hongrie sont confrontés de part leurs (re)conquêtes territoriales à la nécessité de repeupler ces régions en grande partie dévastées et ont pour devoir de les protéger de nouvelles invasions venant de l’est de l’Europe ou d’au-delà. Ces missions exigent de faire appel à de la main d’oeuvre qui peut accomplir ces travaux avec l’aide du peu d’habitants restés dans ces confins géographiques. Fidèles à des convictions mercantilistes, les autorités prennent des initiatives pour y accroitre rapidement la population et obtenir de meilleurs résultats commerciaux, industriels et agricoles. Il leur semble évident que le succès le plus rapide dans cette démarche est de recruter des colons au sein du Saint-Empire Romain germanique, en particulier des colons possédant de bonnes connaissances spécialisées. La plupart des colons qui seront recrutés, dont on estime le nombre entre 100 000 et 400 000, viennent de Haute-Souabe, du Wurtemberg, de Bade, de Suisse, d’Alsace, de Lorraine, des électorats du Palatinat et de Trèves. Ultérieurement ceux-ci seront désignés sous le terme générique de « Souabes du Danube ». Ces colons rejoignent d’abord la ville d’Ulm par leurs propres moyens et vont descendre le Danube en bateau vers leur ‘Terre promise ». Ulm a joué un rôle extrêmement important en tant que principal port d’embarquement sur le fleuve devenant au XVIIIe siècle la principale plaque tournante des flux de population qui émigrent vers le sud-est de l’Europe. Ce sont tout d’abord des émigrants isolés qui partent puis, à partir de 1712, des convois entiers de bateaux dans des expéditions organisées soit par des propriétaires privés hongrois, soit par les autorités impériales. Cette même année le comte hongrois Alexandre Károlyi (1668-1743) encourage des colons souabes à venir s’installer sur sa propriété nouvellement acquise à Sathmar (Satu Mare, aujourd’hui en Transylvanie roumaine).

Alexander Karolyi (1668-1743)

L’information se répand comme une traînée de poudre dans toute la Haute-Souabe, une région dans laquelle les habitants et les paysans ont particulièrement souffert des derniers conflits et des ravages de la Guerre de Succession d’Espagne (1701-1713). Aussi des milliers d’entre eux convergent avec leur famille au printemps 1712 vers la capitale du Bade-Wurtemberg et s’embarquent à destination de la Hongrie comme de nombreuses chroniques de l’époque le mentionnent.
Cette tentative d’installation à Sathmar (Satu Mare,) échoue malheureusement, en grande partie parce que et ce malgré tous les efforts déployés sur place, les émigrants arrivent en trop grand nombre. Dès l’automne, des centaines de colons souabes, bloqués et malades se voient obligés de revenir d’où ils sont partis. La ville d’Ulm aménage immédiatement et à ses frais face à cet afflux un grand hôpital aux limites de la ville pour les accueillir et les soigner rapidement afin d’éviter la propagation d’épidémies.
Les motifs qui poussent la population à émigrer vers le sud-est de l’Europe sont multiples : guerres successives, catastrophes naturelles, famines, épidémies, impôts et taxes trop élevés, politique administrative rigide ou droits de succession oppressants. Dans le cas de certains colons, les faibles possibilités d’avancement social font parties des raisons de leur départ, associées parfois à des raisons personnels tels que de l’endettement, des conflits conjugaux, des grossesses prématurées ou avant le mariage ou encore le refus d’autorisation de se marier. Les perspectives de posséder leur propre ferme et leurs propres terres, d’être exempter provisoirement d’impôts, de recevoir des subventions pendant la période de colonisation et d’être exempter du service militaire sont très attrayantes. Une soif d’aventure ou de se refaire une réputation honnête jouent encore un rôle pour un petit nombre d’entre eux. Les volontaires provenaient de différentes catégorie sociales telles que des paysans et des artisans, des journaliers, des domestiques, des valets, des compagnons maçons et leurs apprentis, des pasteurs, des enseignants, toutes sortes de spécialistes comme des personnes sans aucune compétence particulière, des célibataires, des familles avec des enfants petits, grands ou adultes, des femmes enceintes, des veuves, des gens riches ainsi que des soldats. Si le premier train de bateaux d’émigrants pour Sathmar se solde par un échec, l’empereur Charles VI et les propriétaires hongrois s’accordent sur le fait qu’il faut accueillir un nombre supplémentaire de colons sur ces nouveaux territoires et mieux les répartir. En 1723, le processus de colonisation est insérée au sein de la politique officielle de l’État par le parlement hongrois qui siège encore à Presbourg (Bratislava). Cette même philosophie politique est mise en place par les Habsbourg et se perpétuera jusqu’au début du XIXe siècle.
Charles VI (1711-1740) de Habsbourg cherche à entrer en contact avec l’assemblée impérial souabe pour ses plans de colonisation et promet de n’accepter que les familles qui se présenteraient aux commissaires au recrutement avec des papiers attestant leur libération complète de leur ancien statut de domestique. Sous l’autorité du gouverneur lorrain Claude Florimond, Comte de Mercy (1666-1734), ce sont 3 000 à 4 000 familles qui s’installent dans plus de 60 lieux du Banat habsbourgeois en 1726. Le comte installe des émigrants à la même période dans ses propres domaines en « Turquie », dans la région autour de Fünfkirchen (Pécs). La colonisation dans le Banat est ensuite suspendue et ne reprend qu’en 1734. Mais une nouvelle guerre contre les Ottomans (1737-1739) et l’épidémie de peste de 1738 paralysent les efforts de recrutement. Sous l’impératrice Marie-Thérèse (1740-1780), pendant la guerre de Succession d’Autriche et la guerre de Sept Ans (1756-1763), la politique impériale d’implantation, interrompue à plusieurs reprises, n’est remise en œuvre que par la suite sous la devise de « Ubi populus, ibi obulus » (« Là où il y a des sujets, il y a des impôts »). Un brevet de colonisation initié par Marie-Thérèse pour la Hongrie, la Transylvanie et le Banat de Timisoara, délivré en 1763, attire plus de 9 000 familles. L’afflux de migrants de l’empire atteint son apogée dans les années 1769-1771, lorsque l’inflation générale et les mauvaises récoltes augmentent les souffrances de la population du sud-ouest. Marie-Thérèse cherche principalement des familles riches de confession catholique. Sa phrase à ce sujet est légendaire : « Les protestants sont de mauvaises personnes ; mieux n’en vaut aucun qu’un peuple aussi dangereux ! ». Cependant, malgré cette revendication, des propriétaires hongrois acceptent des émigrants protestants. Les colons étaient initialement recherchés par des recruteurs dits paysans. Après 1763, le système de recrutement se structure et des commissariats fixes sont créés à Francfort /Main, Coblence/Rhin et Rottenburg/Neckar, dans lesquels les intéressés au départ doivent s’enregistrer. Dans l’ensemble, les Habsbourg accordent peu d’importance à la publicité bruyante pour recruter des colons du fait qu’ils étaient alors constitutionnellement en terrain dangereux, car en 1768, l’émigration vers des régions n’appartenant pas à l’empire (comme la Hongrie !) était interdite. Après la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763, d’autres dirigeants européens du sud de l’Allemagne ont également courtisé les colons souabes, en particulier la tsarine Catherine II de Russie (1762-1796) et le roi Frédéric II de Prusse (1740-1786), suivant ainsi la tradition de ses prédécesseurs. Tous deux garantissaient la liberté de religion aux émigrés, ce qui rendait leur pays intéressant pour les protestants désireux d’émigrer et qui n’étaient pas les bienvenus en Hongrie. Les émigrants n’étaient pas non plus expressément tenus d’avoir un minimum de richesse. L’Amérique du Nord, vers laquelle des milliers de personnes ont émigré chaque année, fut une concurrence permanente au XVIIIe siècle.
L’édit de tolérance de Joseph II (1780-1790) de 1781, qui permet aux non-catholiques de pratiquer librement leur religion dans l’Empire, ainsi que des conditions d’installation plus favorables déclenchent une vague de colons protestants. Outre plus de 10 ans d’exonération fiscale, les émigrés se voient entre autres offrir une maison, des terres agricoles, une paire de bœufs, deux chevaux, une vache et des outils. Au total, Joseph II a envoyé environ 45 000 personnes en Hongrie entre 1784 et 1787. Parmi eux se trouvaient environ 800 à 1 000 citoyens d’Ulm qui voulaient quitter leur patrie principalement pour des raisons économiques. Les fermiers, les domestiques, les journaliers et les tisserands constituaient le groupe le plus important d’émigrants, ainsi que les tailleurs, les cordonniers, les charpentiers, les bergers, les forgerons, les conducteurs de charriots, les tricoteurs de bas, les meuniers, les maçons. Les quartiers de Geislingen du Filstal fournissaient la majorité des émigrants, le reste était également réparti sur l’Alb. Peu de gens ont émigré de la ville elle-même.

Ulm et le Danube au XVIIIe siècle

Quiconque souhaite quitter Ulm ou le territoire doit d’abord introduire une demande auprès des autorités compétentes : pour la population urbaine, il s’agit de la mairie, pour les sujets de la campagne le bureau de l’administration. S’il le colon s’était acquitté de toutes ses dettes et des frais (émigration et taxe additionnelle, « taxe de mariage » pour les célibataires, rachat du servage pour les domestiques, délivrance de passeports, certificat de naissance, actes de baptême…) le permis d’émigration lui était délivré. La majorité des émigrants d’Ulm se sont installés dans la Batschka (Бачка) entre le Danube et la Tisza, en particulier dans des villes protestantes dont la plupart sont maintenant en Voïvodine serbe. Même après la mort de Joseph II en 1790, la colonisation s’est poursuivie sous Léopold II (1790-1792) et François II (1792-1835) dans une proportion toutefois considérablement réduite.

Une reconstitution d’une « boite d’Ulm » (Ulmer Schachtel), à la hauteur de Ratisbonne, photo © Danube-culture, droits réservés

Les émigrants furent une source de revenus importantes pour les bateliers d’Ulm qui transportaient des marchandises et des passagers sur le Danube avec des radeaux depuis le Moyen Âge puis à partir de 1570, également avec des « Zille », bateau traditionnel danubien. Le voyage vers Vienne durait en moyenne 8 à 10 jours. Seuls quelques bateaux partis d’Ulm continuaient jusqu’en Hongrie. Les frais de voyage pour les adultes et les enfants vers Vienne s’élevaient à environ 1 florin 30 kreuzers. Les embarcations ne naviguaient évidemment que pendant la journée. À la tombée de la nuit, le bateau accostait et les passagers restaient soit à bord soit descendaient sur la rive ou, s’ils pouvaient se le permettre, dinaient et passaient la nuit dans une auberge. Certains de ces coches d’eau ou autre embarcation encore plus rudimentaire accueillirent jusqu’à 300 émigrants pour leur voyage au cours des principaux mois de migration (avril à juin). Arrivées à destination, les embarcations qui prirent ultérieurement le nom d »Ulmer Schachteln » (boites d’Ulm), étaient vendues ou démontées pour servir de bois de construction ou de chauffage. Les bateliers devaient rentrer à Ulm par voie terrestre.

Extrait d’un article du Dr. Gudrun Litz (Archives de la ville d’Ulm), traduction et adaptation en langue française : Eric Baude

Pour en savoir plus…
Danube Swabian Central Museum Ulm
Schillerstrasse 1, 89077 Ulm, Allemagne

Plaque commémorative aux colons souabes sur les quais du Danube à Ulm, photo © Danube-culture, droits réservés

Adah Kaleh (II) : l’histoire de sa forteresse

   La construction de la toute première forteresse sur l’île d’Adah-Kaleh est à l’initiative de l’Empire autrichien et remonte à 1691. Elle est réalisée selon le principe mis au point par Vauban par les troupes de Friedrich Ambros Veterani (1643-1695), un général des armées de l’Empire autrichien d’origine italienne.

Friedrich Ambros Veterani (1643-1695)

   Celui-ci a par ailleurs donné son nom aux célèbres grottes de Veterani situées sur la proche rive gauche du Danube (Roumanie).

Plan nouveau et très exact de l’lsle d’Orsova [pendant le siège ottoman de 1738], sources BNF A. LIsle B. 4. Bastions C. 4. demies lunes D. Fossé marécageux E. L’Éperon avec un mur de parapet, autrement dit la retirade. F. Magasin G. fort pointu ayant un fossé plein d’eau de marais. H. Mur de parapet qui entoure toute l’Isle, au lieu d’un chemin couvert. I. petits ouvrages en forme d’Éperon. K. Casernes pour 4 bataillons. L. Église. M. grande garde. N. fort de St Charles et de Ste Élisabeth O. Pont volant. P. ? Basse cour et Écurie pour les officiers de la garnison. Q. Cimetière des soldats. R. Tribunal de justice du Pays. S. Celui pour les soldats. T. Fournaise (Four à chaux) U. (V) Mine de pierres W. bois à bâtir et à brûler X. Montagnes remplies de bois. Y. Limites de la Valachie 

   Cette place forte initiale va subir alternativement, du fait de sa position stratégique qui lui permet de fermer le défilé du Danube et de paralyser la navigation sur le fleuve, de nombreux sièges des armées ottomanes et autrichiennes. Médiocrement protégée à l’origine par de faibles fortifications en terre, elle est prise une première fois par les armées ottomanes lors d’une contre-attaque.

Détail du plan précédent, Sources BNF

   Le traité de paix conclu sur les rives mêmes du Danube à Karlowitz (Sremski Karlovci, Serbie) le 26 janvier 1699 et qui met fin à la «Grande guerre turque» ou cinquième guerre austro-turque, longue de 26 années, donne la propriété de l’île à l’Empire ottoman. Mais les hostilités reprennent bientôt et ce sont cette fois les armées autrichiennes qui assiègent à la forteresse et la reprenne au bout de quelques mois. Quand à la paix de Passarowitz (Požarevac, Serbie) du 21 juillet 1718, elle entérine la prise de la forteresse par les Autrichiens bien décidés cette fois à la conserver.

   Les Autrichiens décident de la construction d’une nouvelle forteresse. Les travaux se prolongent et l’ouvrage ne sera achevé qu’au bout de vingt années. De forme rectangulaire, en pierres et en briques, il est situé au centre de l’île. Ses remparts et ses bastions protègent l’ensemble du site. Sur la rive droite, aujourd’hui serbe, un fort tour de guet complémentaire est érigée. Elle est reliée à l’île par une passerelle en bois qui sera détruite au cours du XIXe siècle. Avec les fortifications élevées sur la rive droite, le dispositif, baptisé du nom de Fort Élisabeth par les Autrichiens, rend presque impossible le passage des flottes ennemies.

   Les hostilités reprennent et la forteresse, à peine terminée, est assiégée et tombe pourtant à nouveau aux mains des Ottomans en 1738. Le Traité de Belgrade du 18 septembre 1739 marque la fin de cette guerre opposant l’Empire ottoman  à l’Autriche (et à la Russie). Gravement endommagée par les bombardements, la forteresse est reconstruite par les nouveaux occupants turcs. Les colons allemands qui s’y étaient installés pendant l’occupation autrichienne sont expulsés et remplacés par une population turque. Après un demi-siècle de paix les deux empires entre à nouveau en conflit en 1788 à l’initiative de Joseph II de Habsbourg (1741-1790 ). Belgrade est reconquise en 1789 par les troupes du Maréchal von Laudon (1717-1790) et Adah-Kaleh retombe pour une courte période aux mains des Autrichiens (1790). Le Traité de Sistova (1791) les contraint toutefois à restituer l’île, tout comme Belgrade, à la Sublime Porte.

Bombardement d’Adah Kaleh par les les armées autrichiennes du Maréchal von Laudon

   Ce traité inaugure enfin une longue ère de paix pour l’île qui va perdre de son importance stratégique du fait du déclin de l’Empire ottoman et de l’émancipation des peuples des Balkans. Adah Kaleh perd également sa garnison turque et sa passerelle la reliant à la rive méridionale qui sera laissé à l’abandon puis détruite au cours du XIXe siècle. Occupée pendant la première guerre mondiale, officieusement roumaine dès 1918,  elle reste sous domination ottomane jusqu’en 1923 où elle fut annexée officiellement à la Roumanie par le Traité de Lausanne tout en préservant sa séduisante atmosphère orientale.

 Un gros plan d’une carte de la Valachie datant de 1790 et de la brève occupation autrichienne d’alors est conservée à la Bibliothèque Nationale Autrichienne (ÖNB, Kartensammlung FBK Q.4.1a-i). Elle permet de voir simultanément une passerelle, construite après le Traité de Passarowitz (1718) ou reconstruite entretemps, qui aurait encore relié à cette époque l’île au fort et à la tour de guet sur la rive droite (territoire ottoman) et un pont de bateaux (?) provisoire, construit probablement dès après la reprise de l’île par les autrichiens en 1790 qui relie la forteresse à la rive gauche (territoire autrichien) et aurait servi à différentes opérations militaires. 

Eric Baude © Danube-culture, mise à jour juin 2020

Adah Kaleh (Nouvelle Orsova) en 1830

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