Ada Kaleh (II), l’histoire de sa forteresse

   La construction des premiers remparts de protection d’Ada Kaleh est l’oeuvre de János Hunyadi (1387/1407?-1456). Il ordonne l’élévation de fortifications en 1444 afin de défendre la Hongrie contre l’expansion ottomane mais après la disparition du royaume de Hongrie en 1526, les Ottomans deviennent maîtres de la région pendant un siècle et demi et occupent l’île. Pour tenter de contrer menaces autrichiennes, ils font venir en 1716, 4 000 ouvriers des environs et érigent de nouvelles fortifications. Inutilement car l’année suivante, les armées du prince Eugène de Savoie font le siège victorieux de l’île, appelée Carolina sur les cartes de l’époque. Eugène de Savoie commande en 1691 l’érection d’une puissante forteresse. Ce sont les troupes de Friedrich Ambros Veterani (1643-1695), un général des armées de l’Empire autrichien d’origine italienne qui en a la charge. Elle est dotée de tours dans les angles qui sont reliées par deux redoutes et des galeries souterraines selon le principe mis au point par Vauban .

Friedrich Ambros Veterani (1643-1695)

  Friedrich Ambros Veterani a donné son nom aux célèbres grottes de Veterani situées sur la proche rive gauche du Danube (Roumanie).

Plan nouveau et très exact de l’lsle d’Orsova [pendant le siège ottoman de 1738] A. L’Isle, B. 4. Bastions, C. 4. demies lunes, D. Fossé marécageux, E. L’Éperon avec un mur de parapet, autrement dit la retirade, F. Magasin, G. fort pointu ayant un fossé plein d’eau de marais, H. Mur de parapet qui entoure toute l’Isle, au lieu d’un chemin couvert, I. petits ouvrages en forme d’Éperon, K. Casernes pour 4 bataillons, L. Église, M. grande garde, N. fort de St Charles et de Ste Élisabeth, O. Pont volant [pour accéder à l’île et revenir sur la rive gauche], P. Basse cour et Écurie pour les officiers de la garnison, Q. Cimetière des soldats, R. Tribunal de justice du Pays, S. Celui pour les soldats, T. Fournaise (Four à chaux), U. (V) Mine de pierres, W. bois à bâtir et à brûler,  X. Montagnes remplies de bois, Y. Limites de la Valachie. Collection de la Bibliothèque Nationale de France. 

   Cette place forte initiale va subir alternativement, du fait de sa position stratégique qui lui permet de fermer le défilé du Danube et de paralyser la navigation sur le fleuve, de nombreux sièges des armées ottomanes et autrichiennes. Médiocrement protégée à l’origine par de faibles fortifications en terre, elle est prise une première fois par les armées ottomanes lors d’une contre-attaque.

Détail du plan précédent, collection de la Bibliothèque Nationale de France de Paris

   Le traité de paix conclu sur les rives mêmes du Danube à Karlowitz (Sremski Karlovci, Serbie) le 26 janvier 1699 et qui met fin à la « Grande guerre turque » ou cinquième guerre austro-turque, longue de 26 années, donne la propriété de l’île à l’Empire ottoman. Mais les hostilités reprennent bientôt et ce sont cette fois les armées autrichiennes qui assiègent à la forteresse et la reprenne au bout de quelques mois. Quand à la paix de Passarowitz (Požarevac, Serbie) du 21 juillet 1718, elle entérine la prise de la forteresse par les Autrichiens bien décidés cette fois à la conserver.
   Les Autrichiens décident de la construction d’une nouvelle forteresse. Les travaux se prolongent et l’ouvrage ne sera achevé qu’au bout de vingt années. De forme rectangulaire, en pierres et en briques, il est situé au centre de l’île. Ses remparts et ses bastions protègent l’ensemble du site. Sur la rive droite, aujourd’hui serbe, un fort tour de guet complémentaire est érigée. Elle est reliée à l’île par une passerelle en bois qui sera détruite au cours du XIXe siècle. Avec les fortifications élevées sur la rive droite, le dispositif, baptisé du nom de Fort Élisabeth par les Autrichiens, rend presque impossible le passage des flottes ennemies.
   Les hostilités reprennent et la forteresse, à peine terminée, est assiégée et tombe pourtant à nouveau aux mains des Ottomans en 1738. Le Traité de Belgrade du 18 septembre 1739 marque la fin de cette guerre opposant l’Empire ottoman  à l’Autriche (et à la Russie). Gravement endommagée par les bombardements, la forteresse est reconstruite par les nouveaux occupants turcs. Les colons allemands qui s’y étaient installés pendant l’occupation autrichienne sont expulsés et remplacés par une population turque. Après un demi-siècle de paix les deux empires entre à nouveau en conflit en 1788 à l’initiative de Joseph II de Habsbourg (1741-1790 ). Belgrade est reconquise en 1789 par les troupes du Maréchal von Laudon (1717-1790) et Ada-Kaleh retombe pour une courte période aux mains des Autrichiens (1790). Le Traité de Sistova (1791) les contraint toutefois à restituer l’île, tout comme Belgrade, à la Sublime Porte.

Bombardement d’Ada Kaleh par les les armées autrichiennes du Maréchal von Laudon

   Ce traité inaugure enfin une longue ère de paix pour l’île qui va perdre de son importance stratégique du fait du déclin de l’Empire ottoman et de l’émancipation des peuples des Balkans. Ada Kaleh perd également sa garnison turque et sa passerelle la reliant à la rive méridionale qui sera laissé à l’abandon puis détruite au cours du XIXe siècle. Occupée pendant la première guerre mondiale, officieusement roumaine dès 1919,  elle reste sous domination ottomane jusqu’en 1923 où elle fut annexée officiellement à la Roumanie par le Traité de Lausanne tout en préservant sa séduisante atmosphère orientale.
   Un gros plan d’une carte de la Valachie datant de 1790 et de la brève occupation autrichienne d’alors, conservée à la Bibliothèque Nationale d’Autriche (ÖNB, Kartensammlung FBK Q.4.1a-i) permet de voir simultanément une passerelle, construite après le Traité de Passarowitz (1718) ou reconstruite entretemps, qui aurait encore relié à cette époque l’île au fort et à la tour de guet sur la rive droite (territoire ottoman) et un pont de bateaux (volant ?) provisoire, construit probablement dès après la reprise de l’île par les Autrichiens en 1790 qui relie la forteresse à la rive gauche (territoire autrichien) et aurait servi à différentes opérations militaires. 

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour mai 2024

Ada Kaleh in  « Zwey Hundert Vier und Sechzig Donau-Ansichten nach dem Verlauf des Donaustromes von seinem Ursprunge bis zum Ausfluss in den schwarzen Meer (Deux cents  soixante-quatre vues du Danube d’après le cours du fleuve depuis son sa source jusqu’à son embouchure dans la mer Noire). Avec une carte du Danube, publiée par Adolph Kunike, peintre d’histoire et propriétaire d’un institut de lithographie à Vienne. Accompagné d’une description topographique, historique, ethnographique et pittoresque par le Dr Georg Carl Borromäus Rumy, professeur émérite de littérature classique, de philosophie et de sciences historiques. Vienne, aux frais de l’éditeur, imprimé chez Leopold Grund 1826 et relié en trois albums.

Ada Kaleh (III)

« J’avais beaucoup entendu parler d’Adah Kaleh dans les dernières semaines et lu tout ce qui me tombait sous la main. Le nom signifie  « île forteresse » en turc. Elle faisait à peu près un mille de long, avait la forme d’une navette, légèrement courbée par le courant, un peu plus proche de la rive carpate que de la rive des Balkans. On l’a appelée Erythia, Rushafa, puis Continusa et, selon Appolonios de Rhodes, c’est là que les Argonautes jetèrent l’ancre à leur retour de Colchide. Comment Jason arriva-t-il à piloter le navire Argo à travers les Portes-de-Fer, puis le Kazan ? Il faut croire que Médée avait soulevé le navire au-dessus des écueils par magie. Certains prétendent que l’Argo avait atteint l’Adriatique par transport terrestre, d’autres qu’il l’avait traversée, remontant le Pô pour échouer mystérieusement en Afrique du Nord. Des écrivains ont émis l’hypothèse que le premier olivier sauvage implanté en Attique a pu être originaire de cette île. Mais elle devait sa célébrité à une époque plus tardive.

Patrick Leigh-Fermor (1915-2011), photo droits réservés

Ses habitants étaient turcs, descendants peut-être des soldats de l’un des premiers sultans qui aient envahis les Balkans, Murad Ier ou Bayazid Ier. Abandonnée par le reflux turc, l’île avait perduré, relique éloignée de l’Empire ottoman, jusqu’au traité de Berlin en 1878. Les Autrichiens détenaient sur elle quelque vague suzeraineté, mais l’île semble avoir été laissée pour compte jusqu’à ce qu’on la concède à la Roumanie lors du traité de Versailles ; et les Roumains avaient laissé tranquilles ses habitants. La première chose que je découvris après mon débarquement, ce fut un café rustique sous une treille, où siégeaient de vieux bonhommes assis en tailleur et en cercle, avec des faucilles, des doloires et des couteaux d’affûtage autour d’eux. Lorsqu’ils m’invitèrent à les rejoindre, la joie m’envahit comme si l’on l’avait soudain permis de m’asseoir sur un tapis magique. Des ceintures bouffantes rouge vif, d’un pied de large, plissaient abondamment leurs amples pantalons noirs ou bleu nuit. Certains portaient des vestes ordinaires, d’autres des boléros bleu nuit aux riches broderies noires et des fez couleur prune déteints et ceints de turbans effilochés, aux noeuds lâches ; tous sauf le hodja, dont les plis blancs comme neige étaient bien disposés autour d’un fez plus bas moins effilé, pourvu d’une courte tige au milieu. Quelque chose dans la ligne du front, la courbure du nez et le ressaut des oreilles les rendait indéfinissablement différents de toutes les personnes que j’avais croisées jusqu’ici. Ces quatre ou cinq cents insulaires appartenaient à quelques familles qui s’étaient alliées pendant des siècles, et j’en vis un ou deux avec l’expression vague et absente, le regard indécis, la légèreté erratique qui résultent parfois d’une trop grande antiquité et consanguinité. Malgré ces habits reprisés, usés jusqu’à la corde, leur style et leurs manières étaient pétris de dignité. Rencontrant un inconnu, ils se touchaient le coeur, les lèvres et le front de la main droite, puis la posaient sur la poitrine avec une inclinaison de tête et une formule murmurée de bienvenue. C’était un geste d’une grâce extrême, sorte de cérémonial d’altesses déchues. Un air de survivance préhistorique flottait sur l’île, comme si elle avait abrité une espèce par ailleurs éteinte et balayée depuis longtemps.

Le bastion d’Ada Kaleh dans les années cinquante

Plusieurs de mes voisins trituraient des chapelets, mais non pour prier ; ils les faisaient courir entre leurs doigts de temps en temps, comme pour mesurer leur oisiveté illimitée ; à mon grand ravissement, un vieil homme, encerclé par son nuage, fumait un narghilé. Six pieds de tube rouge était adroitement enroulés et, lorsqu’il tirait sur l’embouchure ambrée, le morceau de charbon rougeoyait sur un tas humide de feuilles de tabac d’Ispahan, et les bulles, qui se frayaient un chemin dans l’eau avec les coassements d’un crapaud qui s’accouple, remplissaient de fumée le récipient de verre. Pourvu de petites pinces, un garçonnet arrangea de nouveaux morceaux de charbon. À ce moment, le vieil me désigna du doigt en chuchotant ; quelques minutes plus tard, le garçon revenait avec un plateau chargé, posé sur une table ronde et haute de six pouces. Devant ma perplexité, un voisin m’expliqua la marche à suivre : d’abord, ingurgiter le petit verre de raki ; puis manger la cuillerée de délicieuse confiture de pétales de rose déjà prête sur une soucoupe de verre ; avaler ensuite un demi-gobelet d’eau ; enfin, siroter un dé à coudre de café noir et bouillant glissé dans un support de métal en filigrane. Le rituel s’achevait quand on avait vidé le gobelet et accepté du tabac, en l’occurrence une cigarette aromatique roulée à la main sur l’île. Pendant ce temps, les vieilles gens restaient assis, souriants, en silence, avec un soupir occasionnel, et parfois un mot amical à mon adresse dans ce qui me paraissait être un roumain très heurté ; le médecin m’avait dit que leur accent et leur syntaxe amusaient beaucoup sur le continent. Entre eux, ils parlaient le turc, que j’entendais pour la première fois : de sidérantes enfilades de syllabes agglutinées, avec une suite de voyelles identiques qui rappelaient obscurément le magyar ; tous les mots sont différents mais les deux langues sont de lointaines cousines dans le groupe ouralo-altaïque. Selon mon cicérone de tout à l’heure, leur idiome s’était beaucoup éloigné de la langue vernaculaire de Constantinople, ou bien il était resté immuablement pris dans son vieux moule, comme les parlers des vieilles communautés françaises du Québec ou d’Acadie, ou d’une collectivité anglaise isolée depuis longtemps, et qui parlerait encore la langue de Chaucer.
Je ne savais quoi faire en partant ; on arrêta ma tentative de paiement d’un sourire, en renversant la tête en arrière, d’une manière énigmatique. Comme tout le reste, le geste de dénégation universel dans le Levant, était pour moi une nouveauté ; et une fois de plus, il y eut cette charmante inclinaison, la main sur le coeur.

Ada Kaleh à l’époque du voyage de P.-L. Fermor , photo de Karl Konig, 1937, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne, droits réservés

Ainsi, c’était là les ultimes descendants des nomades victorieux venus des confins de la Chine ! Ils avaient conquis la plus grande partie de l’Asie, l’Afrique du Nord, jusqu’aux colonnes d’Hercule, asservi la moitié de la chrétienté, fait trembler les portes de Vienne ; victoires passées depuis longtemps, mais rappelées ici et là par un minaret qu’ils détenaient encore, comme une épée plantée en terre. Des maisons pourvues de balcons se regroupaient autour de la mosquée, avec de petits ateliers producteurs de loukoums et de cigarettes, tous entourés par les vestiges croulants d’une massive forteresse. Des treilles ou un auvent occasionnel ombrageaient les allées pavées. Des bidons d’essence peints en blanc étaient remplis de roses trémières et grimpantes ou d’oeillets, et les femmes qui s’activaient autour se cachaient la tête dans un sombre feredjé — un voile fixé sur le front, et refermé sur le le nez ; elles portaient un pantalon blanc fuselé, mise qui leur donnait l’air de quilles blanc et noir. Les enfants étaient des miniatures d’adultes semblablement vêtues et, leurs visages dévoilés exceptés, les fillettes auraient pu prétendre être la plus petite d’une série de poupées russes. Des feuilles de tabac pendaient à sécher au soleil comme des rangées de harengs. Les femmes juchaient des fagots de rameaux sur leur tête, nourrissaient la volaille, et revenaient de la berge en portant de pleines brassées de roseaux, et leurs faucilles. Des lapins aux oreilles tombantes se prélassaient ou sautillaient avec indolence dans les petits jardins, et grignotaient les feuilles des melons mûrissants. Des flottilles de canards croisaient parmi les filets et les canots, et des multitudes de grenouilles avaient fait descendre de leurs toits toutes les cigognes.
Hunyadi était l’auteur de la première muraille défensive, mais les remparts circulaires dataient d’après la prise de Belgrade par le prince Eugène, et la fuite des Turcs vers l’aval ; l’extrémité oriental de l’île donnait l’impression de devoir sombrer sous le poids de ses fortifications. Les voûtes des galeries de tirs et les formidables et humides magasins s’étaient effondrés. Des fissures courraient sur les remparts, de gros blocs de maçonnerie emplumés d’herbe s’étaient détachés, et les chèvres arrachaient les feuilles au milieu des ruines. Une sente conduisait, entre les poiriers et les mûriers, à un petit cimetière où s’inclinaient des stèles enturbannées, où l’on découvrait dans un coin la tombe d’un prince derviche de Bokhara qui avait fini ses jours ici après avoir vagabondé dans le monde, « pauvre comme Job », à la recherche du plus bel endroit terrestre, le plus à l’abri du mal et de l’infortune.
Il se faisait tard. Le soleil abandonna le minaret, puis la nouvelle lune, un peu moins filiforme que la nuit précédente, lui répondit dans le ciel turquoise, accompagnée d’un étoile qu’on aurait pu croire épinglée par un héraut ottoman. Aussi prompt, le buste du hodja apparut sur le balcon dominé par la flèche du minaret. Tendant le coup dans la brume, il leva les mains et l’invitation aiguë, traînante de l’izan flotta dans l’air, chaque verset oscillant et se dilatant comme des rides acoustiques provoquées par le jet intermittent de petits cailloux dans la mare atmosphérique. J’écoutais encore en retenant mon souffle que le message avait pris fin ; le hodja devait déjà être à mi-chemin de l’escalier obscur.

Ada Kaleh, photo de Karl Konig, 1937, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne, droits réservés

Entourés de pigeons, les hommes s’activaient sans se hâter, à la fontaine d’eau lustrale, près de la mosquée, et à la rangée de chaussons laissés dehors vinrent bientôt s’ajouter mes chaussures de gym. Une fois entrés, les Turcs se disposèrent en rang sur un grand tapis, les yeux baissés. Point de décoration, à part le mihrab, le mimbar et la calligraphie noire d’un verset coranique sur le mur. Les gestes de préparation s’effectuaient avec soin et mesure, à l’unisson, jusqu’au moment où, prenant de l’ampleur, la rangée d’adorateurs s’arqua comme une vague puis s’abattit, le front posé sur le tapis, la plante des pieds soudainement, candidement révélée ; se redressant, ils restèrent assis, les mains ouvertes sur les genoux, paumes tournées vers le ciel ; tous parfaitement silencieux. De temps en temps, le hodja assis devant eux murmurait « Allah Akbar ! » d’une voix tranquille, et un autre long silence s’ensuivait. Dans cet espace dépouillé et feutré, les quatre syllabes isolées avaient quelques choses d’incroyablement digne et austère.1
      Le vacarme des oiseaux et des coqs insulaires me réveilla juste à temps pour entendre l’appel du muezzin. Un frémissement agitait les feuilles de peupliers, et le lever du soleil projetait l’ombre de l’île loin en amont. La séduction de l’eau était irrésistible ; plongeant depuis un talus, je fus si surpris par la force du courant que je hâtais de remonter sur la rive après quelques brasses, de peur d’être emporté.

Le bazar d’Ada Kaleh, collection privée

Dans le café, les vieillards avaient déjà repris leur place, et je me retrouvais bientôt à siroter une tasse minuscule en mangeant du fromage de chèvre blanc, enveloppé dans une crêpe de pain ; le vieux fumeur de hookah, tirant ses premières bulles à travers l’eau, émettait les signaux de fumée d’un Huron. Un craquement, une ombre et un souffle d’air nous passèrent au-dessus de la tête ; une cigogne quittait sa posture d’unijambiste sur le toit pour glisser dans les roseaux ; elle replia ses ailes l’une sur l’autre, avec leur bande noire sénatoriale, et rejoignit trois compagnons qui arpentaient le bord de l’eau, attentifs, sur leurs échasses écarlates ; rien ne différenciait plus les parents des jeunes, à présent. L’un des vieux fit le geste de voler puis, indiquant vaguement la direction du sud-est, il dit : « Afrik, Afrik ! » Elles n’allaient pas tarder à partir. Quand ? Dans une ou deux semaines ; pas beaucoup plus… Je les avais vu arriver le soir de mon passage en Hongrie, et voici que parade, nichée, ponte et éducation, tout était fini et qu’elles s’apprêtaient à repartir. »

Patrick Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent, à pied de Londres à Constantinople (1933-1935), traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016
https://editionsnevicata.be

Notes :
1Les mots arabes signifiant « Allah est grand » — criés sur le minaret un peu plus tôt et à présent murmurés à l’intérieur — s’étaient vus remplacés pendant un certain temps, en Turquie, par l’expression locale Allah büyük ; de même que le rôle du fez et du turban avait été usurpé par la casquette de toile, souvent portée à l’envers par les fidèles comme font les bougnats, de manière à pouvoir toucher le sol du front sans être gêné par la visière. Si l’on veut bien admettre qu’un autre que le hodja, sur Ada-Kaleh, savait lire, c’étaient toujours les vieux caractères arabes qui étaient en usage, et non le nouvel alphabet latin obligatoire en Turquie proprement dite. Je retrouvai par la suite la même méfiance à l’égard des nouveautés parmi les minorités turques égarées en Bulgarie et en Thrace grecque par les traités d’après-guerre. Note de l’auteur.

Danube-culture, mis à jour mai 2024

Le Danube ottoman

« Contrafactur, wie der Türck Wien belagert, Anno 1529 » (titre original), plan du siège de Vienne en 1529 par les armées ottomanes, dessin d’Albert von Camesina (1806-1881) d’après Hans Guldenmund(t) et Ehrard Schön, collection du Wien Museum 

   « Le [bas] Danube (sous contrôle bulgare depuis la fondation du Deuxième Royaume bulgare en 1187) était d’importance militaire, stratégique et économique pour les Ottomans. Ils y accédèrent par le nord en conquérant le royaume bulgare de Târnovo (1393) et la principauté bulgare de Vidin (1396). Le fleuve devint ainsi une frontière naturelle entre l’Empire ottoman et les principautés roumaines de Valachie et de Moldavie. Conscients de son importance stratégique, à l’image des Romains et de leur célèbre Limes, les Ottomans créèrent dès les premières conquêtes une ligne de défense formée de lieux fortifiés le long de la rive méridionale (droite) du Danube. Les forts de la rive droite (comme Silistra, Nicopolis et Vidin) servirent de bases militaires pour de nouvelles campagnes au nord et au nord-ouest et de remparts contre les attaques venant de la rive opposée. Les premières provinces ottomanes danubiennes méridionales apparaissent à la fin du XIVe siècle : les sancak [sous-division administrative de l’Empire ottoman] de Silistra,

Carte ottomane du Danube du géographe et érudit turc Katip Çelebi ? (1609-1657)

Nikopol (Nicopolis) et Vidin rattachées au beylerbeyilik [province de l’Empire ottoman] de Roumélie [ensemble des territoires ottomans dans les Balkans]. Vers 1419-1420 d’autres importantes places fortes du Danube inférieur (Giurgiu/Yergögi, Turnu/Holovnik sur la rive septentrionale) devinrent ottomanes. La flotte ottomane (danubienne) occupa brièvement le centre commercial moldave de Chilia (Kilia) sur la rive gauche du bras septentrionale dans le delta du Danube. À la même époque, la forteresse de Cetatea Alba (Akkerman) sur la mer Noire à l’embouchure du Dniestr est attaquée par les Ottomans. Ils conquièrent le port génois de Caffa en Crimée (1455), puis les ports portiques d’Azov (1473), Copa et Anapa (1479). En 1484, la conquête de Kilia et Akkerman leur assure le contrôle définitif du delta danubien. C’était autant de pas vers la transformation de la mer Noire en lac ottoman. Les prises de Belgrade (1521), Mohács (1526), Buda (1540-1541), Brǎila (1538-1540) et Esztergom (1543) font des Ottomans les seuls maîtres du Danube d’Esztergom à la mer Noire. La forteresse de Tighina (Bender) sur le Dniestr (annexée en 1538) renforce la voie fluviale du Danube par la voie militaire terrestre des Tatars.

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Esztergom en 1543 sur une miniature turque

   En même temps le Danube se transforme en une ligne naturelle le long de laquelle se succèdent d’ouest en est une grande partie des provinces européennes ottomanes : Esztergom, Budin, Srem, Smederovo (Semendire), Mohacs, Vidin, Nikopol, Silistra et les pays tributaires de la Valachie, Transylvanie et Moldavie, sur les deux rives.
La voie fluviale du Danube était d’intérêt commercial, économique et militaire pour les Ottomans. Les ports de Chilia, Brăila, Silistra, Nikopol, Vidin, Smederovo, Golubac, Belgrade et Buda étaient parmi les plus fréquentés. Le Danube – sur lequel débouchaient de nombreuses voies terrestres – reliait l’Europe centrale aux Balkans, aux territoires au-delà de la mer Noire et la Méditerranée. La perception des revenus des échelles, qui allaient à l’État ottoman fut confié au defierdalik du Danube (Tuna defierdaliḡi, créé en 1583, supprimé en 1627-1628).

Semlin (Zemun), 1608

   Les îles du fleuve devinrent probablement ottomanes parallèlement à la conquête des territoires riverains. La documentation ottomane les cite à partir du XVIe siècle. Les animaux ne pouvaient y passer qu’en hiver. Inexploitables durant les longues périodes d’inondation, on pouvait en été y pratiquer labour, culture potagère et viticulture. Leur exploitation étant ainsi liée aux conditions climatiques, elles n’étaient pas systématiquement exploitées et furent longtemps non fiscalisées. L’installation de populations sur les îles visait le renforcement de la sécurité du trafic fluvial, non un profit économique.

Plan ottoman du siège de Vienne en 1683

   Les Ottomans attachèrent une grande importance militaire au Danube défendu par trois capitaineries fluviales à Buda, Smederovo et Hirsova, chacune commandée par un kapudan [amiral] portant le titre mirliva-yt Tuna [capitaine du Danube]. Il n’y avait pas un commandement central du Danube. Les capitaineries étaient sous le contrôle des beylerbey [gouverneurs] régionaux. La sécurité du tronçon entre les Portes-de-Fer et la mer Noire était confiée aux voïvodes de Valachie et Moldavie. La flotte du Danube évoluait en fonction des besoins militaires : 80-100 bâtiments lors de l’expédition de Varna ; après 1699, elle compta 55 bâtiments et 10 navires de transport. En outre, la plupart des places fortes (Vidin, Nikopol, Silistra, Smederovo, Ruse) avaient des flottilles pour le transport et contre les incursions d’ennemis ou de brigands.

Antoine du Chaffat (170?-1740) : plan de la forteresse de Baba Vida (Widdin), gravé à Augsburg vers 1740

En 1853, on cite 15 bâtiments pour celle de Vidin et 25 pour celle de Rusçuk (Ruse). Silistra avait perdu la sienne après 1828-1829. Des chantiers navals et des arsenaux existaient dans les principales échelles [ports fluviaux] : Vidin, Ruse, Nikopol, Silistra.

Sistova (Svishtov) à l’époque ottomane, gravure d’Adolph Kunike (1777-1838), vers 1825

   À partir de 1686, l’Empire Ottoman commence à perdre ses territoires danubiens et le contrôle du fleuve. Buda fut la première place reconquise par les armées du Saint Empire Romain germanique. Désormais le Danube sera la principale ligne de défense contre les offensives russes aux XVIIIe et XIXe siècles.

Ada-Kaleh

Le Traité de Berlin (1878) fit perdre aux Ottomans toutes leurs possessions danubiennes, à l’exception de la petite île d’Ada-Kaleh, oubliée (?) par les signataires et que l’Empire ottoman conservera jusqu’au traité de Lausanne (1923) avant qu’elle ne soit intégrée à la Roumanie puis disparaisse dans les flots du lac de retenue de la centrale hydroélectrique de Djerdap.

Ayşe Kayapınar, « Danube », in François Georgeon, Nicolas Vatin, Gilles Veinstein (sous la direction de) Dictionnaire de l’empire Ottoman – XVe-XXe siècle, Fayard, Paris, 2015, pp. 329-330.

Autres sources :
Ayşe Kayapınar, « Les îles ottomanes du Danube au début du XVIe siècle, Autres îles ottomanes », in Nicolas Vatin, Gilles Veinstein (sous la direction de), Insularités ottomanes, Institut Français d’Études Anatoliennes, Maisonneuve et Larose, Paris, 2004

Danube-culture, mai 2004

Les embouchures du Danube sur une carte ottomane (XVI-XVIIe siècles)

Le Danube ottoman III : une cartographie secrète du bas-Danube au XVIIIe siècle

Bateau d’apparat (Leibschiff) de l’internonce autrichien, le Conseiller royal et impérial de la cour baron Peter Philipp Herbert, Freiherr von Ratkeal (1735-1802), nommé ambassadeur (internonce) à Constantinople en 1779, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne   

   Le terme de « navire d’apparat » (Leibschiff) désignait autrefois des embarcations richement décorées réservées à la haute aristocratie et aux ambassadeurs importants. Empereurs, rois, princes, évêques appréciaient le relatif confort des voyages fluviaux. Ils utilisèrent également ce mode de transport comme une illustration prestigieuse de leur puissance devant leurs peuples et ceux des pays voisins. Ces navires d’apparat étaient accompagnés d’un convoi de plusieurs embarcations plus modestes qui faisaient office de cuisine, de transport des délégations, des domestiques et des bagages ou d’autres objets nécessaires au périple fluvial.
En 1779, le baron Peter Philipp Herbert, Freiherr von Ratkeal (1735-1802) qui est né dans la capitale de l’Empire ottoman, accepte la proposition de l’impératrice Marie-Thérèse de prendre la nonciature (ambassade d’Autriche) devenue vacante à Constantinople. Le diplomate rejoint son poste quelques temps plus tard en  descendant le Danube depuis Vienne jusqu’à Ruszuk accompagné de sa délégation. L’occasion est alors trop belle pour ne pas cartographier le cours inférieur du Danube, situé en territoire ottoman. Le capitaine du corps impérial et royal des pontonniers, Georg von Lauterer (1745-1784), est non seulement chargé de piloter le bateau d’apparat du baron et les cinq embarcations qui l’accompagnent mais aussi de la mission secrète de profiter de ce voyage fluvial pour cartographier le Danube ottoman à partir de Semlin (Belgrade) ce qu’il accomplira consciencieusement.

Plans du bateau d’apparat du baron Peter Philipp Herbert Freiheer von Ratkeal, sources : Kurt Schaefer, Historische Schiffe in Wien, Neu wissenschatlicher Verlag, Marine, Wien, 2002

   Le voyage, dont le journal de bord de Georg von Lauterer, toutes les cartes originales ainsi que deux plans du bateau ont été conservés, mène tout d’abord de Vienne (départ le 20 juillet 1779)  jusqu’à à Semlin, l’actuelle Zemun, dernière ville du cours du Danube sur le territoire impérial.
Pour ce périple de cinq semaines, le baron Peter Philipp Herbert et sa femme disposent sur leur embarcation d’apparat de quatre pièces, dont l’une sert de bibliothèque et de lieu de travail. Une loggia, une grande terrasse avec balustrade sur le toit, un local pour les usages sanitaires et à chacune des extrémités du bateau un emplacement pour les rameurs et les manoeuvres, viennent compléter l’ensemble. Les repas sont préparés et servis sur le bateau-salle à manger-cuisine. L’une des embarcations du convoi transporte apparemment des chevaux qui serviront à effectuer le trajet entre Rustschuk et Constantinople. Un autre bateau d’accompagnement est destiné aux domestiques et aux bagages. L’équipage du convoi se compose de 23 pontonniers et de 33 bateliers.

« Carte du Danube de Zemlin (Semlin, Zemun) jusqu’à Ruszug (Rutschuk, Ruse) avec toutes ses îles, bancs de sable, (bateaux)-moulins, rochers, tourbillons et autres passages dangereux avec les différentes rives et localités, toutes les rivières et ruisseaux qui s’y déversent, enregistrée au mois d’août 1779 par le capitaine du Corps impérial et royal Lauterer qui a transporte son Excellence impériale et royale l’internonce baron von Herbert. »  

   Depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec la Sublime Porte, la tradition veut que ce soit au large de Semlin qu’a lieu la présentation de l’ambassadeur impérial autrichien aux autorités ottomanes. Cette cérémonie fastueuse se déroule sur un « pont volant » ou « machine de transfert » ancré au milieu de la Save, rivière séparant les deux empires. La ligne de frontière est symboliquement marquée en « noir et jaune » sur le pont-volant. La cérémonie a lieu à bord pendant que des soldats autrichiens et turcs défilent sur les rives.
Une fois la cérémonie terminée, le représentant impérial doit poursuivre son  voyage en tant qu’invité sur le bateau du pacha ottoman mais ce n’est pas le souhait de Joseph II. La délégation autrichienne est censée cette fois trouver un moyen de traverser le territoire ottoman sur ses propres bateaux afin que G. von Lauterer puisse cartographier le cours inconnu du Bas-Danube jusqu’à Rustschuk.
L’autorisation turque est longue à parvenir à la délégation autrichienne. Elle n’est obtenue qu’après que l’épouse du baron de Ratkeal eut simulée une grossesse. Les Ottomans, méfiants, soupçonnent à juste titre, une volonté d’espionnage. Le 17 août 1779, les navires impériaux franchissent avec succès les cataractes des Porte-de-Fer sans le baron de Ratkeal qui a préféré continuer son périple à cheval vers la capitale ottomane.

Détail de la carte du Danube de Semlin à Ruszug, passage des Portes-de-Fer (Demir-kapu), l’île de Neu Orsova (Ada-Kaleh) et le fort Élisabeth, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

   Le 29 août 1779, après un voyage d’environ cinq semaines au départ de Vienne, les navires atteignent Rustschuk, où ils sont vendus pour 325 florins à un marchand de bois local. La suite du voyage vers Constantinople se fait sur l’ancienne route romaine. G. von Lauterer a réussi sa mission de cartographier, à l’échelle d’environ 1 : 90 000, le cours inférieur du Danube de Semlin jusqu’à Rustschzuk, illustrant son travail avec de nombreux détails.

Détail de la carte du Danube de Semlin à Ruszug à la hauteur de Nicopel (Nicopolis, Nikopol) et du confluent de l’Alth (Olt) avec le Danube (rive gauche), collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

G. von Lauterer aura l’occasion de revenir naviguer sur le Bas-Danube et cartographiera cette fois le fleuve et ses rives jusqu’à la mer Noire par le bras de Sulina en 1782.

Carte de l’embouchure du Danube (bras de Sulina) par G. von Lauterer, 1782

   Le travail de cartographie danubienne de G. von Lauterer sera à son tour révisé et « amélioré par le capitaine impérial et royal Johann Sigfried Heribert, Freyherr von Tauferer (1750-1796) lorsque celui-ci a l’occasion de commander le premier navire qui rejoindra Constantinople depuis la Kulpa (Kopa) via la Save et le Danube » puis publié à Vienne en 1789.

Carte de navigation sur le Danube depuis Semlin jusqu’à son embouchure dans la mer Noire par Johann Siegfried von Heribert Freiherr von Tauferer 

   Les activités diplomatiques du baron Peter Philipp Herbert permettront de libérer le transport des marchandises transitant sur le bas-Danube de la tutelle turque. Il obtiendra également que les bateaux autrichiens puissent circuler librement à travers le détroit des Dardanelles. La société commerciale Willeshofen qu’il fonde, a pour objectif d’ouvrir aux bateaux autrichiens une voie commerciale par le Danube et la mer Noire jusqu’à la métropole de Russie méridionale (Nouvelle-Russie) de Kherson. Faute de disposer d’une flotte adaptée, le projet ne pourra être mis en oeuvre immédiatement.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour janvier 2024

Sources :
HALM, Hans, « Donauhandel und Donauschiffahrt von den österreichischen Erblanden nach Neurußland (1783) », in Jahrbücher für Geschichte Osteuropas, Neue Folge, Bd. 2, H. 1 (1954), pp. 1-52 (52 pages), Franz Steiner Verlag, 1954
SCHAEFER, Kurt, Historische Schiffe in Wien, neuer wissenschatlicher Verlag, Marine, Wien, 2002

Svishtov (Sistova, PK 552, 8, rive droite)

L’église de la sainte Trinité (photo droits réservés)

   On trouve à proximité (4 km vers l’est) de cette ville agréable et à l’atmosphère méridionale, construite en terrasses sur une colline verdoyante au dessus du fleuve, l’ancien forteresse romaine de Novae, mentionnée pour la première fois en 1726 par Luigi Fernando Marsigli dans son Danubius Pannonico-Mysicus  (publié en français en 1744 sous le titre de  Description du Danube), forteresse qui fut agrandi et embelli considérablement à l’époque de l’empereur byzantin Justinien (527-565) lors de la reconstruction de l’Empire romain d’Orient. Les Romains y entretinrent  une importante flotte militaire qui pouvait se déplacer rapidement pour défendre les frontières de l’empire (limes).

Sistova (Svishtov), gravure d’Adolph Kunike (1777-1838), vers 1825

La ville fait peu parler d’elle pendant les deux empires bulgares (XIe-XIVe siècles). Elle se développe ensuite pendant la longue domination turque (fin XIVe-XIXe siècles), devenant un centre d’échange important et le carrefour de différentes routes commerciales de l’Ouest et de l’Est de l’Europe. C’est dans cette ville que fut signé le 4 août 1791 le traité de paix (rédigé en français et en turc) qui mit fin à la dernière guerre austro-turque (1788-1791).

Le traité de Sistova ou La paix entre l’Autriche et la Turquie, 1792, gravure de Daniel Nikolaus Chodowiecki (1726-1801)

En 1877, lors du conflit avec l’Empire ottoman, les Russes traversent le Danube à proximité et mettent la ville à sac. Svishtov connait après la guerre d’indépendance contre l’occupant turque un déclin économique. Les troupes austro-bulgaro-allemandes traverseront en sens inverse à leur tour le fleuve à cette hauteur en 1916 pour envahir la Roumanie.

Passage du Danube par l’armée russe en 1877

Deux églises souterraines du XVIIe, l’église de la Sainte Trinité, édifiée en 1867 par l’architecte bulgare Koljo Ficev (1800-1881), endommagée par un tremblement de terre en 1977, le petit musée installé dans la maison natale (1861) de l’écrivain, poète et traducteur bulgare Aleko Ivanitsov Konstantinov (1863-1897)1 qui fit des études de droit en Russie, assassiné à l’âge de 34 ans, appartiennent au patrimoine historique, architectural et culturel incontournable de la cité. Quelques superbes maisons dans le style du Renouveau bulgare sur les façades desquelles se remarquent d’élégants balcons en bois ont été préservées. On trouve sur une colline du centre ville les ruines d’une forteresse datant du XIIIe/XIVe siècles.
Svishtov est également connue comme la ville de nombreux bienfaiteurs. Il n’y a pas d’initiative, de bâtiment, d’école, d’église ou d’institution d’importance qui n’ait bénéficié du soutien de bienfaiteurs par le biais de dons privés : L’Académie d’économie Dimitar A. Tsenov, l’école supérieure de commerce Dimitar Hadzhivasilev, la première maison de la culture bulgare Kiril D. Avramov (qui est aujourd’hui un théâtre et un musée), et environ 600 autres bienfaiteurs sont apparus à Svishtov rien qu’au cours de la renaissance nationale bulgare :
– Le premier don à une école a été fait en 1812 par Phillip Sakelarievichv ;
– Svishtov a été la première ville libérée du joug turc et la première administration civile y a été établie ;
– Le premier lycée professionnel de Bulgarie a été fondé à Svishtov grâce à un don de Dimitar Hadzhivasilev, originaire de la ville, et a été construit par l’architecte autrichien Paul Brant dans le style du célèbre lycée de Vienne ;
– L’histoire du chant choral bulgare a commencé à Svishtov, la première chorale bulgare ayant été fondée à Svishtov en 1868
– La première maison de la culture bulgare y a été créée grâce à un don de Kiril D. Avramov ;
– Svishtov est le lieu de naissance de l’auteur du premier livre imprimé en langue bulgare moderne, Philip Stanislavov et du compositeur de l’hymne bulgare, Tsvetan Radoslavov (1863-1931),  Gorda Stara planina, écrit en 1885.

La ville est aujourd’hui un important centre économique (activités portuaires), universitaire, scientifique et culturel régional. Un bac la relie deux fois par jour à la localité et port roumain de Zimnicea (PK 563, 65) sur la rive septentrionale du Danube.
Un monument en hommage aux soldats français de la 16e division d’infanterie coloniale a été érigé à Svishtov en 1919.

Sources :
RADKOV, Radko, DONETSKI, Peti, SVISHTOV – Cultural and Historical Sights, 2007
Svishtov now and yesterday, www.uni-svishtov.bg 

Notes :
1 Aleko Ivanitsov Konstantinov a laissé laisse une empreinte indélébile dans l’histoire de la littérature bulgare. Grâce à son style inimitable, caractérisé par la touche d’humour qui accompagne une grande partie de ses œuvres, il se forge la réputation de pourfendeur de tous les maux qui gangrènent la société bulgare à la fin du XIXe siècle. Baï Ganio (compère Ganio), son personnage le plus célèbre, reste aujourd’hui encore le symbole de tous les travers de la société qu’Aleko Ivanitsov Konstantinov condamnait ouvertement. L’écrivain est enterré au cimetière central de Sofia.

Aleko Ivanitsov Konstantinov (1863-1897) par Georgi Danchov (1846-1908)

Office de tourisme :
www.visitshvistov.com
 www.svishtov.bg

Eric Baude pour  Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2023

Luigi-Ferdinando Marsigli (1658-1730)

   « Tout le monde sait que monsieur le Comte de Marsigli eut beaucoup de part aux Négociations de la Paix de Carlowitz en 16991. Il fut employé la même année au règlement des limites entre les deux Empires, en qualité de Commissaire Impérial. L’Empereur Léopold2, qui le connaissait personnellement, ne fut point insensible aux grands service que le Compte lui rendit ; & non content de l’honorer des emplois militaires qui convenaient à son mérite et à sa naissance, il entra dans les vues que ce Seigneur formait  pour le progrès des Sciences, & il encouragea les travaux, en prenant sur soi la dépense de l’exécution. Peut-être lui comptait-on cette faveur pour une récompense. C’en était une en effet pour un homme de l’humeur du Comte. C’est ainsi que furent proposées et levées les cartes qui représentent le cours du Danube, depuis Callenberg3, au dessus de Vienne, jusqu’à Giorgio & Rossig (Ruse)4 où la Jantra5 vient se perdre dans ce fleuve. Ce n’est pas qu’il se soit borné à cette seule partie du Danube, car il en donne le cours tout entier, & remonte même jusqu’à sa source, comme le font voir quatre pièces de ce recueil ; mais le sort de ses recherches a eu principalement cette partie pour objet.

Luigi Ferdinando Marsigli (1758-1730)

   Tout conspire à donner une haute idée de l’exactitude de ce travail. Ce n’est point un Géographe sédentaire, qui recueillant dans son cabinet diverses relations faites à la hâte par des voyageurs peu rigides sur le calcul, tâche d’ajuster de son mieux les distances qu’ils marquent sur une appréciation populaire, et hasarde souvent bien des choses dans les sinuosités que fait le cours d’une rivière. C’est un mathématicien habile, & exact jusqu’au scrupule, qui veut tout voir et tout mesurer jusqu’à la dernière précision. C’est en même temps un officier général, qui a sous lui, & à sa disposition, bon nombre de géomètres dont il conduit lui-même les opérations, & à qui il communique et son esprit & prête les lumières, pour former un ouvrage digne de son siècle & de la postérité, & qui réponde à l’idée qu’en a déjà d’avance le souverain qui doit en jouir… »

Bruzen de la Martinière, préface  de LA HONGRIE ET LE DANUBE PAR Mr. Le COMTE DE MARSIGLI, EN XXXI Cartes très fidèlement gravées d’après les Desseins originaux & les Plans levez Sur les lieux par l’Auteur lui-même. Ouvrage où l’on voit la Hongrie, par rapport à ses rivières, à ses Antiquités Romaines & à ses Mines ; & les Sources & Cours du Danube, &c.
A LA HATE, AUX DEPENS DE LA COMPAGNIE, M. CC. XLI

Notes :
1 Traité signé au bord du Danube le 26 janvier 1699 entre l’Empire ottoman et la Sainte Ligue  à  Karlowitz (Sremski Karlovci).  Ce traité marque le début du recul de la Sublime Porte (Empire ottoman)
2 Léopold Ier de Habsbourg (1640-1705),  couronné empereur du Saint Empire germanique en 1658 à Francfort.
3 Kahlenberg aux portes de Vienne appelé autrefois Mont Caetius, Giurgiu (Roumanie, rive gauche) et Ruse (Bulgarie, rive droite)
4 Giurgiu (Roumanie, rive gauche) et Ruse (Bulgarie, rive droite)
Affluent du Danube de la rive droite qui prend sa source en Bulgarie dans le Grand Balkan (appelé autrefois Mont Haemus ou Hémus

« … En suivant l’Armée Impériale, j’ai eu le loisir d’examiner non seulement avec attention, & sans être troublé par la crainte de l’Ennemi, tout ce qui s’offre depuis Vienne jusqu’à l’endroit où la Teisse (Tisza) se jette dans le Danube, mais aussi de rectifier & de fixer au plus juste les distances des Lieux par des Observations Astronomiques. M’tant ensuite avancé jusqu’à Vidin avec la même Armée, & la chance tournant peu de tems après, il ne me fut pas possible de continuer mes Observations avec la même exactitude ; puisque ne trouvant plus dans le reste du Païs les commodités nécessaires, je fus obligé d’aller tantôt par eau, tantôt par terre, en voiture ou a cheval, pour dérober à la hâte, au milieu même des Ennemis, tout ce qui pouvait servir à mon dessein. J’ai été plus embarrassé encore à l’égard du district entre Fillerun ou Filerin, Château situé sur le bord du Danube dans la Haute Servie, & le confluent de la rivière de Jantra ; car m’tant embarqué sur un vaisseau qui alloit à Constantinople, je n’y pu faire que clandestinement mes Observations… »

   Louis Ferdinand MARSIGLI (1658-1730), Comte, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques

Luigi-Ferdinando Marsigli est né à Bologne le 10 juillet 1658 dans une famille de praticiens où il est de règle de recevoir une éducation soignée. Sa curiosité insatiable pour toutes sortes de discipline l’accompagnera toute sa vie. Le jeune homme complète sa formation avec quelques-uns des meilleurs savants italiens de l’époque : l’astronome Geminiano Montanari (1633-1687), le mathématicien et philosophe Giovanni Alfonso Borelli (1608-1679) et le médecin-naturaliste Marcelo Malpighi (1628-1694).

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DANUBIUS PANNONICO-MYSICUS (1726), ouvrage monumental contenant des observations géographiques, hydrographiques, astronomiques et physiques sur le Danube et son environnement.

Guerres et conflits en Europe et à ses frontières orientales se succèdent ; empires contre royautés, occident chrétien contre Empire ottoman… Marsigli choisit une carrière militaire singulière. Il se rend et séjourne à l’âge de 21 ans à Constantinople pour espionner les forces militaires de la Grande Porte tout en approfondissant ses connaissances en histoire naturelle qui lui permettent de publier en 1681 un traité sur les eaux du Bosphore.

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Buda, Ofen, Pest et l’île de Csepel en aval, carte publiée par Marsigli dans son ouvrage DANUBIUS PANNONICO-MYSICUS

L’Empire autrichien et sa capitale étant régulièrement sous la menace des armées de la Sublime Porte, L. Marsigli propose en 1682, après avoir servi la République de Venise, et fort de ses connaissances sur les armées ottomanes, ses services à l’empereur Léopold Ier de Hasbourg, roi de Bohême et de Hongrie qui s’empresse de les accepter et lui offre le commandement d’une compagnie d’infanterie. Mais les Turcs le capturent quelques mois plus tard sur les rives de la Rába, affluent hongrois du Danube, et l’emprisonnent. Sa captivité dure neuf mois chez ses premiers geôliers puis il est remis à un pacha ottoman qui veut bien le libérer en contrepartie d’une rançon. Sa famille, informée de sa captivité, réussit à le racheter et à le faire libérer le 25 mars 1684.
L. F. Marsigli retrouve sa place dans l’armée impériale où sa hiérarchie lui confie des travaux de génie civil, de constructions de fortifications, lui demande d’envisager des projets de pont sur le Danube. Il est nommé colonel en 1689 et reçoit également les fonctions de messager auprès du pape pour l’informer des victoires de la Chrétienté sur l’Empire ottoman. Son intérêt à cette époque va au pont romain dit « de Trajan » construit près de Drobeta Turnu-Severin par l’architecte d’origine grecque Appolodore de Damas à l’occasion des campagnes de l’empereur Trajan contre les tributs daces. Marsigli étudie les techniques de construction et envisage même le projet d’édifier un ouvrage sur le Danube à proximité de celui-ci.
Lorsque la guerre entre la France et l’Autriche (guerre de succession d’Espagne) reprend en 1701, Marsigli, devenu entretemps général, reçoit le commandement, sous les ordres du comte Johann Philipp d’Arco (1752-1704) de la place de Brisach-sur-le-Rhin (Vieux Brisach), assiégée par les armées françaises. Les armées impériales autrichiennes capitulent au bout de treize jours. L’empereur Léopold Ier, fort mécontent, reproche à ces deux militaires d’avoir cédé trop vite et ordonne de décapiter le comte d’Arco. Marsigli a plus de chance, il n’est que déchu de ses fonctions le 4 septembre 1704. Toutes ses tentatives pour amener à la révision de ce jugement se solderont par des échecs. Sa disgrâce lui permet toutefois de se consacrer pleinement à l’histoire naturelle, de parcourir l’Europe, d’étudier en Suisse la géographie des montagnes, de sillonner la France puis de s’installer à Marseille où il se prend de passion pour la biologie marine.
Le pape Clément XI (1649-1721) le rappelle en 1709 pour commander ses troupes. Après un bref séjour en Italie, il revient à Marseille (à noter qu’il s’appelle Marsigli soit Marseille en italien…), reprend ses recherches et fait publier son Histoire physique de la mer à Amsterdam (1715).
De retour dans sa ville natale, Marsigli propose à Bologne ses riches collections d’instruments de physique et d’astronomie, des plans et cartes de génie militaire et des pièces archéologiques. Ce don s’accompagne toutefois d’une condition : les collections doivent être gérées par des savants. Et pour cela, il fonde l’Institut des Sciences et des Arts de Bologne. Cette création est mal reçue par certains et engendre quelques heurts avec la communauté scientifique de l’époque, en particulier avec la prestigieuse Académie des Sciences et l’Académie de Peinture, Sculpture et Architecture de Bologne. Malgré tout  la communauté scientifique se réconcilie et L. Marsigli peut lier les activités du nouvel institut aux deux académies tout en les subordonnant à la vénérable université de Bologne.

Frontispice de le l’ouvrage La Hongrie et le Danube, extrait du Danubius Pannonico-Mysicus (Bibliothèque Nationale de France, domaine public)

En ce début du siècle des Lumières, l’intérêt pour les sciences est général en Europe. Alors que de nombreux États s’affrontent, les communautés scientifiques et artistiques transcendent au contraire les frontières. L.  Marsigli est salué et accueilli dans le cercle de nombreuses sociétés savantes et académies. Il appartient à la Société Royale des Sciences de Montpellier, devient membre associé étranger de l’Académie des Sciences de France (1715) puis membre de la Royal Society de Londres.

Mappa Metallographica, Celebris Fodinae Semnitziensis, Danubius Pannonico-Mysicus, 1726

Marsigli continue de promouvoir les sciences et fonde une imprimerie qui a la charge de publier les travaux des savants de l’Institut de Bologne. Estimant que les collections de cet institut ne sont pas encore suffisamment étoffées, en particulier pour les échantillons de pays lointains, il se rend en Angleterre et en Hollande et acquiert de nouvelles pièces ainsi que des monographies. C’est à l’occasion de sa venue à la Haye qu’est publié en 1726 son ouvrage monumental en 6 volumes sur le Danube DANUBIUS PANNONICO-MYSICUS. Les cartes sont publiées ultérieurement.

Ardea_Cinerea_in_Danubius_Pannonico-Mysicus_1726_by_Marsigli

Héron cendré (Ardea cinerea), Danubius Pannonico-Mysicus, 1726

Le savant retourne une nouvelle fois en Provence en 1728, mais une attaque d’apoplexie l’oblige à rentrer à Bologne. Une seconde attaque l’emporte le 1er novembre 1730.

Extrait de l’Éloge de Monsieur le comte Marsigli, (BNF, Archives de l’Académie des sciences, domaine public)

 Sources/bibliographie (extrait) :
MARSIGLI, Comte de, LA HONGRIE ET LE DANUBE PAR Mr. Le COMTE DE MARSIGLI, EN XXXI, Cartes très fidèlement gravées d’après les Desseins originaux & les Plans levez Sur les lieux par l’Auteur lui-même. Ouvrage où l’on voit la Hongrie, par rapport à ses rivières, à ses Antiquités Romaines & à ses Mines ; & les Sources & Cours du Danube, &c., Avec une Préface sur l’excellence & l’usage de ces cartes, PAR Mr. Bruzen de la Martinière
A LA HATE, AUX DEPENS DE LA COMPAGNIE, M. CC. XLI
MARSIGLI  (1658-1730), Louis Ferdinand, Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744

MARSIGLI, Luigi Ferdinando, Danubius Pannonico-Mysicus, Tomus I., A Duna Magyarországi és Szerbiai szakasza, Deák, Antal András, A Duna Fölfedezése, Vízügyi Múzeum, Levéltar és Könyvgyűjtemény, [Budapest], 2004
MARSIGLI, Luigi Ferdinando, L’État Militaire De L’Empire Ottoman., Edité par Pierre Gosse, Jean Neaulme, De Hondt & Moetjens., The Hague, 1732
QUINCY, L.D.C.H., Mémoires sur la Vie de Mr. le Comte de Marsigli, De l’Académie Royale des Sciences de Paris & Montpellier, De la Société Royale de Londres, & Fondateur de l’Institut de Boulogne, par Mr. L.D.C.H. de Quincy, IV Parthie, Chez Conrad Ohell & Comp., a Zuric, XVIIXI

STOYE, John, Marsigli’s Europe, 1680-1730: The life of Luigi Ferdinando Marsigli, Soldier and Virtuoso, Yale University Press, New Haven, 1994

Eric Baude pour Danube-culture, ©  droits réservés, mis à jour août 2023

Le Boudjak (Bessarabie), territoire danubien

Carte de la Bessarabie de Franz Johann Joseph Reilly (1766-1820), vers 1790   

   Délimité par les villes de Bender (Bendery en russe, Tighina en roumain et moldave), cité moldave sur les bords du Dniestr appartenant depuis 1992 à la petite république sécessionniste sous emprise russe de Transnitrie, Izmaïl, important port danubien ukrainien et Bilhorod-Dnistrovskyi (Ukraine), le Boudjak fut longtemps le territoire de multiples affrontements et reconquêtes entre l’Empire russe et l’Empire ottoman. Celui-ci y importa notamment, lors de sa longue occupation, la culture du safran. La maîtrise du Boudjak permettait avant tout de s’assurer un accès stratégique sur le delta du Danube et à son bras septentrional de Kylia.

Prise d’Izmaïl par les armées russes du général Alexandre Souvorov (1729-1800) en décembre 1790, peinture de Samuil Schiflyar (1786-1840) 

   Le Boudjak est avec la Bessarabie un territoire valaque puis moldave au XVe siècle et passe sous contrôle ottoman jusqu’en 1812. Entre le début du XIXe siècle à la fin du XXe siècle le Boudjak change seize fois de nationalité, appartenant six fois à la Russie-Union soviétique, quatre fois à l’Empire ottoman, quatre fois à la principauté de Moldavie-Roumanie et une fois à l’Empire autrichien. Cette région est désormais ukrainienne depuis 1991.
   Le Boudjak servit aussi de refuge incertain à des diasporas d’origine européennes ou asiatiques persécutées ou en fuite comme celles des Lipovènes (Vieux-croyants russes en conflit avec leur hiérachie et les réformes du tsar) qui s’y abritent dès le XIIIe siècle, des Gagaouzes (turcophones et chrétiens orthodoxes), des Nogaïs (Tatars turcophones d’origine nomade), des Tatars, des Juifs ou, au XIXe siècle, de nouvelles terres à cultiver pour des colons slaves, lorrains, allemands d’origine prussienne et du Würtemberg1, vaudois (qui y importèrent la culture de la vigne), voisinant avec d’autres ethnies d’origine turque, cosaque, moldave qui s’étaient installées auparavant dans cette région.

Le Boudjak, région multiethnique, document du gouvernement ukrainien (2017)

Notes :
1
Ce sont ces mêmes Allemands du Boudjak qui, avec ceux de Bucovine, furent rapatriés de force en 1940 par bateaux et durent remonter le Danube vers le pays de leurs ancêtres
à cause du pacte germano-soviétique.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2023

Les Souabes du Danube : histoire d’une migration douloureuse

Fresque d’une « boite du Danube » (Ulmer Schachtel) sur l’ancienne mairie d’Ulm (Bade-Wurtemberg)

Les Souabes du Danube : histoire d’une migration douloureuse 
La grande majorité d’entre eux étaient originaires de Haute-Souabe (au sud-ouest de l’Allemagne sur les Land du Bade- Wurtemberg et d’une partie de la Bavière, région sur la rive droite du Haut-Danube située entre le Jura souabe, le lac de Constance et le Lech, un affluent de la rive droite du Danube, du nord du lac de Constance, de la principauté de Fürstenberg à laquelle se joignirent des habitants de la Hesse, d’autres régions de la Bavière, de la Franconie et de la Lorraine, alors possession des Habsbourg. Ces derniers furent toutefois en trop petit nombre pour ne pas être assimilés rapidement aux Souabes ce qui leur vaudra d’aillleurs bien des ennuis à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ces candidats-colons sont recrutés par les autorités du Saint-Empire Romain germanique et du royaume de Hongrie pour repeupler, restaurer l’agriculture et la vie économique des territoires des confins après leur reconquête sur l’Empire ottoman dont les frontières européennes ne cesseront de reculer.

Implantations et « colonies » des Souabes du Danube entre Preßburg (Bratislava) et Belgrade, en particulier en « Turquie Souabe » (Hongrie du sud), Slavonie, Vojvodine, Batschka, Syrmie, Banat. Les noms des villes sont mentionnés en allemand (Fünfkirchen = Pecs, Neusatz = Novi Sad, Temeschwar = Timişoara, Esseg = Osijek, Waitzen = Vács, Raab = Györ…)

Ces colons et leurs descendants conservèrent et conservent encore pour la plupart leur langue maternelle et leur religion, développant des communautés fortement allemandes tout en entretenant des relations étroites avec les autres populations locales.
Les Souabes du Danube sont considérés comme le groupe le plus récent de l’ethnie allemande européenne. Ce groupe se compose d’Allemands de Hongrie, de Souabes de Satu Mare, d’Allemands de Croatie, de Bačka (Batschka), de Souabes du Banat, d’Allemands de Vojvodine, de Serbie, de Croatie, notamment ceux de la région d’Osijek (Slavonie).
Les Allemands des Carpates et les Saxons de Transylvanie ne sont par contre pas considérés comme des Souabes du Danube.


Après l’effondrement de l’Empire austro-hongrois à la suite de la Première Guerre mondiale, les territoires de peuplement des Souabes du Danube sont divisés en trois parties par les puissances alliées. Une première partie demeure en Hongrie, la deuxième partie est attribuée à la Roumanie et la troisième à la Yougoslavie. Dans cette atmosphère de nationalisme ethnique exacerbé, les minorités souabes danubiennes durent lutter pour obtenir l’égalité juridique en tant que citoyens de ces pays et pour préserver leurs traditions culturelles. Dans les années 30, l’Allemagne nazie fait, non sans un certain succès, la promotion des idées nationales-socialistes auprès des Souabes du Danube et estime qu’il est de son devoir de protéger ces populations de langue allemande justifiant par ce prétexte, son expansion en Europe centrale et orientale.
Les communautés souabes du Danube sont confrontées à des défis complexes pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les puissances de l’Axe, dont l’Allemagne, décident d’envahir les pays où ils vivent. Bien que les Souabes du Danube aient été initialement favorisés par les armées allemandes, certains seront malgré tout contraints de se déplacer. L’Allemagne enrôle également de force de nombreux hommes de ces communautés vers la fin du conflit. Des atrocités ont lieu pendant et après la guerre de part et d’autre, en raison de certaines compromissions avec les occupants, de la brutalité des nazis et de la réaction des partisans yougoslaves.

La fuite pathétique de Souabes du Danube de Roumanie avant l’arrivée des armées soviétiques pendant l’été 1944 , photo © Bundesarchiv, Bild 1011-144-2311-19 Foto: Bauer / Sommer 1944

Des dizaines de milliers de Souabes du Danube s’enfuiront vers l’ouest avant l’arrivée des troupes soviétiques. Après le conflit, les Souabes du Danube qui ont choisi de rester sur leur terre sont privés de tous leurs droits et leurs biens saisis. Un grand nombre d’entre eux sont d’autre part déportés dans des camps de travail en Union soviétique. La Hongrie expulse de son côté la moitié de ses Allemands de souche. En Yougoslavie, les descendants de colons allemands sont rendus collectivement responsables des actions de l’Allemagne nazie et considérés comme des criminels de guerre. De nombreux Souabes du Danube yougoslaves sont également exécutés. On enferme les survivants dans des camps de travail et d’internement. Après la fermeture de ces camps, la majorité des survivants quittent la Yougoslavie et cherchent refuge en Allemagne, en Autriche, dans d’autres régions d’Europe, aux États-Unis, en Argentine ou en Australie.
Les petites  communautés souabes danubiennes qui sont demeurées sur place, essaient de maintenir tant bien que mal, malgré le vieillissement de leur population, leur langue et leurs coutumes en organisant de nombreuses manifestations culturelles.
De plus, en raison de la diminution de la population des Souabes du Danube dans les Balkans, le mot Švabo désigne désormais les communautés de la diaspora ex-yougoslave qui vivent et travaillent en tant que salariés ou résidents permanents dans les pays germanophones européens ou dans des pays connus pour leur faible taux de chômage et leurs emplois bien rémunérés. Il est également employé dans un contexte négatif au sein de l’ex-Yougoslavie, comme un équivalent approximatif de la connotation anglaise de « gosse de riche », reflétant la richesse sans précédent qui peut être acquise par une seule famille de « Gastarbeiter » à l’étranger tandis que leurs parents restés « au pays » continuent à vivre dans des conditions modestes.
En 1950, les Souabes du Danube représentaient une population d’environ 1. 500 000 personnes. Elle n’était plus que de 350 000 en 1990.

Quai des Souabes du Danube à Ulm, photo © Danube-culture, droits réservés

Une politique volontariste de repeuplement et de valorisation économique
   À la fin du XVIIe siècle, les armées impériales catholiques placées sous le commandement du Prince Eugène de Savoie (1663-1736) et de ses généraux commencent à reconquérir une grande partie du royaume de Hongrie jusqu’alors occupée par l’Empire ottoman et dont le recul géographique et le déclin n’en sont alors qu’à leur début. Les Habsbourg, empereurs du Saint-Empire romain germanique et rois de Hongrie, sont confrontés de par leurs (re)conquêtes territoriales à la nécessité de repeupler ces régions en grande partie dévastées et ont pour devoir de protéger celles-ci de nouvelles invasions venant de l’est de l’Europe ou d’au-delà. Ces missions exigent de faire appel à de la main d’oeuvre en capacité d’accomplir ces travaux avec l’aide du peu d’habitants restés dans ces confins géographiques. Fidèles à leurs convictions mercantiles, les autorités prennent des initiatives pour y accroitre rapidement la population et obtenir de meilleurs résultats commerciaux, industriels et agricoles. Il leur semble évident que le succès le plus rapide pour réaliser leurs objectifs est de recruter des colons au sein du Saint-Empire romain germanique, en particulier des colons possédant de bonnes connaissances spécialisées. La plupart des colons alors recrutés, dont on estime le nombre entre 100 000 et 400 000, viennent de Haute-Souabe, du Wurtemberg, de Bade, de Suisse, d’Alsace, de Lorraine ainsi que des électorats du Palatinat et de Trèves. Ultérieurement, ceux-ci seront désignés sous le terme générique de « Souabes du Danube ». Ces colons rejoignent d’abord la ville d’Ulm par leurs propres moyens et vont descendre le Danube en bateau (Ulmer Schachtel ou boites d’Ulm) vers leur « Terre promise ». Ulm a joué un rôle extrêmement important en tant que principal port d’embarquement sur le fleuve devenant au XVIIIe siècle la principale plaque tournante des flux de population qui émigrent vers le sud-est de l’Europe. Ce sont tout d’abord des émigrants isolés qui partent puis, à partir de 1712, des convois entiers de bateaux dans des expéditions organisées soit par des propriétaires privés hongrois, soit par les autorités impériales. Cette même année, le comte hongrois Alexandre Károlyi (1668-1743) encourage des colons souabes à venir s’installer sur sa propriété nouvellement acquise à Sathmar (Satu Mare, aujourd’hui en Transylvanie roumaine).

Le comte hongrois Alexandre Karolyi (1668-1743)

L’information se répand rapidement dans toute la Haute-Souabe, une région où les habitants et les paysans ont particulièrement souffert des derniers conflits et des ravages de la Guerre de Succession d’Espagne (1701-1713). Aussi, au printemps 1712, plein d’espoir, des milliers d’entre eux convergent avec leur famille vers la capitale du Bade-Wurtemberg et s’embarquent à destination de la Hongrie, comme des chroniques de l’époque le mentionnent.
Malheureusement, cette tentative d’installation à Sathmar (Satu Mare) échoue, en grande partie parce que, et ce malgré tous les efforts déployés sur place, les émigrants arrivent en trop grand nombre. Dès l’automne, des centaines de colons souabes, bloqués et malades, se voient obligés de revenir d’où ils sont partis. La ville d’Ulm aménage immédiatement et à ses frais face à ce reflux un grand hôpital aux limites de la ville pour les accueillir et les soigner rapidement afin d’éviter la propagation d’épidémies.

Un « Ulmer Schachtel » en chemin d’Ulm à Plintenburg (Visegrád), fresque à Visegrád, Hongrie

Les motifs qui poussent la population à émigrer vers le sud-est de l’Europe sont multiples : guerres successives, catastrophes naturelles, famines, épidémies, impôts et taxes trop élevés, politique administrative rigide ou droits de succession oppressants. Dans le cas de certains colons, les faibles possibilités d’avancement social font partie des raisons de leur départ, associées parfois à des raisons personnelles tels que de l’endettement, des conflits conjugaux, des grossesses prématurées ou avant le mariage, ou encore le refus d’autorisation de se marier. Les perspectives de posséder leur propre ferme et leurs propres terres, d’être exempté provisoirement d’impôts, de recevoir des subventions pendant la période de colonisation et d’être exempté du service militaire sont très attrayantes. Une soif d’aventure ou de se refaire une réputation honnête joue encore un rôle pour un petit nombre d’entre eux. Les volontaires provenaient de différentes catégories sociales telles que des paysans et des artisans, des journaliers, des domestiques, des valets, des compagnons maçons et leurs apprentis, des pasteurs, des enseignants, toutes sortes de spécialistes comme des personnes sans aucune compétence particulière, des célibataires, des familles avec des enfants petits, grands ou adultes, des femmes enceintes, des veuves, des gens riches ainsi que des soldats. Si le premier train de bateaux d’émigrants pour Sathmar se solde par un échec, l’empereur Charles VI et les propriétaires hongrois s’accordent sur le fait qu’il faut malgré tout accueillir un nombre supplémentaire de colons sur ces nouveaux territoires et mieux les répartir. En 1723, le processus de colonisation est inséré au sein de la politique officielle de l’État par le parlement hongrois qui siège encore à Presbourg (Bratislava). Cette même philosophie politique est mise en place par les Habsbourg et se perpétuera jusqu’au début du XIXe siècle.
L’empereur Charles VI (1711-1740) de Habsbourg cherche à entrer en contact avec l’assemblée impériale souabe pour ses plans de colonisation et promet de n’accepter que les familles qui se présenteraient aux commissaires au recrutement avec des papiers attestant leur libération complète de leur ancien statut de domestiques. Sous l’autorité du gouverneur lorrain Claude Florimond, Comte de Mercy (1666-1734), ce sont 3 000 à 4 000 familles qui s’installent dans plus de 60 lieux du Banat habsbourgeois en 1726. À la même période, le comte installe des émigrants à la même période dans ses propres domaines en « Turquie », dans la région autour de Fünfkirchen (Pécs). La colonisation dans le Banat est ensuite suspendue et ne reprend qu’en 1734. Mais une nouvelle guerre contre les Ottomans (1737-1739) et l’épidémie de peste de 1738 paralysent les efforts de recrutement. Sous l’impératrice Marie-Thérèse (1740-1780), pendant la guerre de Succession d’Autriche et la guerre de Sept Ans (1756-1763), la politique impériale d’implantation, interrompue à plusieurs reprises, n’est remise en œuvre que par la suite sous la devise de « Ubi populus, ibi obulus » (« Là où il y a des sujets, il y a des impôts »). Un brevet de colonisation initié par Marie-Thérèse pour la Hongrie, la Transylvanie et le Banat de Timisoara, délivré en 1763, attire plus de 9 000 familles. L’afflux de migrants de l’empire atteint son apogée dans les années 1769-1771, lorsque l’inflation générale et les mauvaises récoltes augmentent les souffrances de la population du sud-ouest. Marie-Thérèse cherche principalement des familles riches de confession catholique. Sa phrase à ce sujet est légendaire : « Les protestants sont de mauvaises personnes ; mieux n’en vaut aucun qu’un peuple aussi dangereux ! ». Cependant, malgré cette revendication, des propriétaires hongrois acceptent des émigrants protestants. Les colons étaient initialement recherchés par des recruteurs dits paysans. Après 1763, le système de recrutement se structure et des commissariats fixes sont créés à Francfort /Main, Coblence/Rhin et Rottenburg/Neckar, où  les intéressés au départ doivent s’inscrire. Dans l’ensemble, les Habsbourg accordent peu d’importance à la publicité bruyante pour recruter des colons du fait qu’ils étaient alors constitutionnellement en terrain dangereux, car en 1768, l’émigration vers des régions n’appartenant pas à l’empire (comme la Hongrie !) était interdite. Après la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763, d’autres dirigeants européens du sud de l’Allemagne ont également courtisé les colons souabes, en particulier la tsarine Catherine II de Russie (1762-1796) et le roi Frédéric II de Prusse (1740-1786), suivant ainsi la tradition de leurs prédécesseurs. Tous deux garantissaient la liberté de religion aux émigrés, ce qui rendait leur pays intéressant pour les protestants désireux d’émigrer et qui n’étaient pas les bienvenus en Hongrie. Les émigrants n’étaient pas non plus expressément tenus d’avoir un minimum de richesse. L’Amérique du Nord, vers laquelle des milliers de personnes ont émigré chaque année, fut une concurrence permanente au XVIIIe siècle.
L’édit de tolérance de Joseph II (1780-1790) de 1781, qui permet aux non-catholiques de pratiquer librement leur religion dans l’Empire, ainsi que des conditions d’installation plus favorable déclenchent une vague de colons protestants. Outre plus de 10 ans d’exonération fiscale, les émigrés se voient entre autres offrir une maison, des terres agricoles, une paire de bœufs, deux chevaux, une vache et des outils. Au total, Joseph II a envoyé environ 45 000 personnes en Hongrie entre 1784 et 1787. Parmi eux se trouvaient environ 800 à 1 000 citoyens d’Ulm qui voulaient quitter leur patrie principalement pour des raisons économiques. Les fermiers, les domestiques, les journaliers et les tisserands constituaient le groupe le plus important d’émigrants, ainsi que les tailleurs, les cordonniers, les charpentiers, les bergers, les forgerons, les conducteurs de chariots, les tricoteurs de bas, les meuniers, les maçons. Les quartiers de Geislingen du Filstal fournissaient la majorité des émigrants, le reste étant également réparti sur le territoire de  l’Alb. Peu de gens ont émigré de la ville elle-même.

Ulm et le Danube au XVIIIe siècle

Quiconque souhaitant quitter Ulm ou le territoire doit d’abord introduire une demande auprès des autorités compétentes : pour la population urbaine, il s’agit de la mairie, pour les sujets de la campagne le bureau de l’administration. Si le colon s’était acquitté de toutes ses dettes et des frais (émigration et taxe additionnelle, « taxe de mariage » pour les célibataires, rachat du servage pour les domestiques, délivrance de passeports, certificat de naissance, actes de baptême…), le permis d’émigration lui était délivré. La majorité des émigrants d’Ulm se sont installés dans la Batschka (Бачка) entre le Danube et la Tisza, en particulier dans des villes protestantes dont la plupart sont maintenant en Voïvodine serbe. Même après la mort de Joseph II en 1790, la colonisation s’est poursuivie sous Léopold II (1790-1792) et François II (1792-1835) dans une proportion toutefois considérablement réduite.

Une reconstitution d’une « boite d’Ulm » (Ulmer Schachtel), à la hauteur de Ratisbonne, photo © Danube-culture, droits réservés

Les émigrants furent une source de revenus importante pour les bateliers d’Ulm qui transportaient des marchandises et des passagers sur le Danube avec des radeaux depuis le Moyen Âge puis à partir de 1570, également avec des « Zille », bateaux traditionnels danubiens. Le voyage vers Vienne durait en moyenne 8 à 10 jours. Seuls quelques bateaux partis d’Ulm continuaient jusqu’en Hongrie. Les frais de voyage pour les adultes et les enfants vers Vienne s’élevaient à la somme modeste d’environ 1 florin 30 kreuzers. Les embarcations ne descendaient le fleuve que pendant le jour. À la tombée de la nuit, le bateau accostait et s’amarrait à la rive et les passagers restaient soit à bord soit descendaient à terre ou, s’ils pouvaient se le permettre, dinaient et passaient la nuit dans une auberge. Certains de ces coches d’eau ou autres embarcations encore plus rudimentaires accueillirent jusqu’à 300 émigrants pour leur voyage au cours des principaux mois de migration (avril à juin). Arrivées à destination, les embarcations qui prirent ultérieurement le nom d »Ulmer Schachteln » (boites d’Ulm), étaient vendues ou démontées pour servir de bois de construction ou de chauffage. Les bateliers rentraient à Ulm par voie terrestre.
Danube-culture, mis à jour août 2023

Sources :
Danube Swabian Central Museum Ulm
Schillerstrasse 1, 89077 Ulm, Allemagne
info@dzm-museum.de
www.dzm-museum.de
https://donauschwaben-souabes-danube-france.blogspot.com

Plaque commémorative dédiée aux colons souabes du Danube à Ulm, photo © Danube-culture, droits réservés

Nikopol (Bulgarie), ou le souvenir d’un désastre chrétien

Prise de la forteresse de Nikopol par les troupes russes en 1877

   Cette petite cité bulgare est connue pour la victoire de l’empereur romain Trajan sur les Daces. En l’honneur de celle-ci la ville est appelée « Nicopolis ad Istrum », la ville de la Victoire sur le Danube ». En 629 une forteresse est érigée par les armées romaines d’Orient sur l’ordre de l’empereur byzantin Héraclius Ier (vers 575-641). La ville se tient à la frontière nord de cette empire. Après la conquête ottomane de l’empire bulgare le dernier tsar se réfugie dans la forteresse de Nikopol qui tombe aux mains des assaillants en même temps que la ville en 1395. C’est aux abords de Nikopol que l’armée des Chrétiens a subi, trois ans auparavant, une de ses défaites les plus retentissantes.

Church_of_Saints_Peter_and_Paul,_Nikopol,_Bulgaria,_Tsvetan_Tsolov

Église Saint-Pierre et Saint-Paul de Nikopol (photo droits réservés)

Pendant la présence ottomane, la forteresse sera consolidée et la cité connaît un développement économique et culturel pendant plusieurs siècles. La ville est prise par les troupes russes en 1877.

v  « Nikopol. C’est au bord de cette ville du Danube, qui n’est plus aujourd’hui qu’un village, que le Sultan Bajazet — dit La Foudre — a anéanti en 1392 l’armée des Chrétiens, conduite par le roi Sigismond de Hongrie ; les chroniqueurs de l’époque et le témoignage du grand voyageur Schiltberger, le Marco Polo bavarois, mettent surtout l’accent sur l’élégance méprisante avec laquelle la cavalerie française, sans se préoccuper d’aucun plan stratégique, se jeta, tête baissée et en rangs serrés dans la défaite. Dix siècles auparavant, dans la province de Nikopol, s’était installé un groupe de Goths, parmi lesquels l’évêque Wulfila, dont la traduction de la bible en gotique marque le début des littératures germaniques. D’une certaine façon c’est de ces rives, où ne subsite plus aucune présence allemande, qu’est parti le germanisme, se déplaçant vers l’Ouest, puis bien des siècles plus tard revenant à nouveau vers l’Est, comme un fleuve qui inverse son cours, pour se retirer enfin à l’Ouest, repoussé par d’autres migrations, préludant à des ères nouvelles. »
Claudio Magris, « La bible des Goths » in Danube, 1986

Danube-culture, mis à jour juin 2023

Vienne ou l’art subtil de boire le café…

« Dans cette position critique qui se prolongea pendant soixante jours, les assiégés n’eurent que sept fois des nouvelles de l’armée impériale et l’espoir d’une prochaine délivrance. Les premières leur furent apportées le septième jour du siège par un marinier venu à la nage du camp du duc de Lorraine (21 juillet 1683). Le second messager qu’ils virent arriver fut Jacques Haider, domestique du résident impérial, M. de Khunitz, qui était retenu prisonnier au camp turc avec l’ambassadeur polonais Proski, tandis que l’internonce Caprara était envoyé sous bonne escorte à Tulln. Comme il voulait s’en retourner en qualité d’exprès, sa demande éveilla les soupçons et il fut mis en état d’arrestation ; cependant, il réussit plus tard à quitter le camp et à apporter pour la seconde fois des nouvelles aux assiégés. La même tâche fut entreprise avec succès par le lieutenant Grogorowitz (9 août 1683) et par le polonais François Koltschitzky de Szombor (13 août 1683), ancien interprète de la compagnie orientale de commerce, homme de ressources et de résolution, qui traversa le camp ottoman avec son domestique, en chantant des couplets en langue turque ; parvenu ainsi jusqu’à Nussdorf, où des bateliers le transportèrent au camp impérial, il revint trois jours après, non sans avoir couru les plus grands dangers. Son domestique accomplit encore deux fois cette périlleuse mission avec le même bonheur1. En récompense d’un tel service, l’interprète de la compagnie orientale obtint, après la délivrance de Vienne, l’autorisation d’ouvrir le premier café qui a été établi dans cette capitale, car la grande quantité de café qu’on trouva dans le camp ottoman en fit importer l’usage à Vienne et cette ville eut pour premier cafetier le Polonais Koltschitzky2 , surnommé le frère Coeur, parce qu’il avait coutume de saluer par cette dénomination familière les habitués de son établissement. Toutes les fois que les messagers servant d’intermédiaires entre le camp et les assiégés arrivaient heureusement au terme de leur voyage, on tirait un certain nombre de fusées du haut de la tour Saint-Étienne, et, lorsque l’armée impériale arriva enfin pour délivrer la place, un semblable signal répondit du haut des montagnes dites Hermann et Calenberg, au feu de joie allumé à cette occasion. »
Joseph de Hammer (1774-1856), Histoire de l’Empire ottoman, depuis son origine jusqu’à nos jours, traduit par J. J. Hellert, Bellizard, Paris 1836

   Déguisé à l’orientale, celui-ci traversa incognito les lignes ennemies et put solliciter le secours de troupes catholiques placées sous le commandement du roi de Pologne, Jean III Sobieski (1629-1696), qui mirent en déroute les assiégeants turcs. En récompense, Koltschitzky, outre l’obtention de la nationalité autrichienne et de deux cents ducats, reçut à sa demande, les cinq cents sacs de café abandonnés par les soldats turcs dans leur débandade. Ces précieux « grains à chameaux » avait été en grande partie transportés d’abord par des caravanes puis sur le Danube par bateaux jusqu’aux environs de Vienne depuis les lointains territoires moyen-orientaux. Koltschitzky aurait aussi été autorisé à ouvrir à la fin du XVIIe siècle le premier café de Vienne, établissement qui portait le nom d’ « À la bouteille bleue » !

« À la bouteille bleue », premier café de Vienne ? 

   Voilà pour l’histoire et la légende ! Une autre version, peut-être plus proche de la vérité prétend que ce serait un arménien du nom de Johannes Diodato qui serait à l’origine du premier café viennois dans la ville. C’est celle que raconte volontiers les Viennois quant à l’origine de leur passion pour ce breuvage qui fait évidemment partie, depuis cette époque, de leur identité. Koltschitzky a d’ailleurs sa statue et sa rue à Vienne.

Franz Georg Koltschitzky (1640-1694), gravure anonyme, 1720

   Les premiers établissements à servir ce breuvage exotique étaient de taille modeste et se reconnaissaient à leur enseigne qui représentait un Turc avec une cafetière à la main.

« À peine avait-on conclu la paix avec l’ennemi héréditaire que les Viennois commencèrent à établir leur bazar, à construire des poêles et à préparer une boisson asiatique en utilisant une eau noble et pure. On put ainsi voir surgir dans toutes les ruelles et à tous les coins de rue un « turc » moulu et un poêle à charbon. »
D’après un rapport de l’époque, cité par G.H. Oberzil.

La ronde savoureuse des cafés traditionnels viennois :
-Le « Schwartz », un café noir (ou moka), servi traditionnellement sur un petit plateau argenté avec un verre d’eau. la petite cuillère est posée en équilibre sur le haut du verre. Le « Schwartz » se boit soit « ganz kurz » (serré) ou « verlängerter » c’est-à dire allongé
-Le « Melange  » (prononcez « Mélanche ! »), moitié café et moitié lait.
-Le « Kapuziner » est un mélange auquel on rajoute une goutte de crème.
-Le « Dunklen » est un mélange auquel on rajoute deux gouttes de crème
-Le « Braunen » est un mélange auquel on rajoute trois gouttes de crème !
-Le « Schale Gold » est un mélange plus clair aux couleurs dorées.
-Le « Kaffee verkehrt » est un café renversé qui contient plus de lait que de café.
-L’ « Einspanner », l’équivalent du café viennois français, est un café noir servi dans un verre avec une dose copieuse de crème fouettée.
-Le « Franziskaner » est un mélange recouvert de crème fouettée.
-L’ « Eiskaffee » est un café noir froid sur deux boules de glace à la vanille, le tout recouvert de crème fouettée.
-Le « Kaiser Melange » est un café éclairci avec un jaune d’oeuf.
Le « Fiaker » est un café noir avec quelques gouttes de rhum. Une boisson appréciée des cochers pour se réchauffer l’hiver et patienter d’où son nom.
-Le « Türkischer » est un café traditionnel turc.

   Un musicien du prestigieux « Wiener Philharmoniker » (Orchestre philharmonique de Vienne) avait quant à lui pour habitude de demander un café « durch kaltes Obers », c’est-à-dire recouvert de crème fouettée glacée ce qui rendait la préparation extrêmement délicate. On peut satisfaire à Vienne toutes les envies de café, même les plus excentriques !  

« Dans le petit café de Hernals
Il suffit de deux Mokkas
Pour être heureux
Toute une journée… »
Chanson viennoise

« Tu as des soucis quels qu’ils soient ? Vas au café !
Pour raison quelconque, toute plausible qu’elle soit, elle ne peut venir chez toi ? Vas au café !
Tu as des bottes déchirées ? Vas au café !
Tu as quatre cents couronnes de salaire et en dépenses cinq cents ? Vas au café !
Tu es, comme il sied, économe et ne t’offres rien ? Vas au café !
Tu n’en trouves aucune qui te convienne ? Vas au café !
Tu es au fond de toi-même au bord du suicide ? Vas au café !
On ne te fait plus crédit nulle part ? Vas au café ! »
Peter Altenberg (1859-1919), Kaffeehaushymne

Le Café Central à sa grande époque, 1935, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

   De nombreux intellectuels et artistes, Hugo von Hofmannsthal, Arthur Schnitzler, Karl Krauss, Joseph Roth, Elias Canetti, Alfred Polgar, Felix Salten, Richard Beer-Hofmann, Hermann Broch, Robert Musil, Franz Werfel, Leo Perutz, Hermann Bahr, Franz Kafka, Sigmund Freud, Gustav Klimt, Egon Schiele, Gustav Malher, l’architecte Adof Loos, auteur du Museum Kaffee, Léon Trotsky, Theodor Herzl…, fréquentèrent assidument les cafés de la capitale impériale durant de nombreuses années contribuant largement à leur réputation. Les femmes n’y étaient tout d’abord autorisées qu’accompagnées ! Des célébrités, des hommes politiques ou écrivains encore inconnus se retrouvaient aux cafés Griensteidl, Zentral, Herrenhof, Hawelka ou ailleurs. Il y avait bien évidemment aussi des cafés dans le parc du Prater.  On y faisait ou refaisait le monde, on y préparait des révolutions (dont peut-être celle de 1848) et peut-être aussi des contre-révolutions. Le mouvement Jung-Wien a eu son siège permanent au café Central. Chaque établissement avait sa palette de journaux et de revues, certains d’entre eux dépensant au quotidien une fortune pour satisfaire ses habitués. Le café Central, propriété des frères Pach, proposait 251 journaux et revues en 1913 ! On fumait (encore jusqu’à il y a peu), on jouait également aux échecs, au billard et on dansait dans certains établissements.
« Rien n’a peut-être autant contribué à la mobilité intellectuelle et à l’orientation internationale de l’Autrichien que cette facilité qu’il avait de se repérer aussi complètement, au café, dans les évènements mondiaux, tout en discutant dans un cercle d’amis. Chaque jour, nous y passions des heures et rien ne nous échappait. »

Stefan Zweig, Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen, 1941, Belfond, Paris, 1982

À noter que la « Wiener Kaffeehauskultur » est désormais inscrite au patrimoine immatérielle de l’Unesco depuis 2011.

Eric Baude, Danube-culture © droits réservés, mis à jour mars 2022

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