Du droit fluvial chez les Romains… (La navigation sur le Danube)

« Les jurisconsultes romains ont constamment soutenus, dans ce monument glorieux de Sagesse civile — Les Pandects — que : aer, aqua profulens et mare jure comunia sunt haec omnia, et que toute tendance à empêcher les hommes de jouir d’une chose aussi nécessaire doit être considérée comme un acte d’injustice et d’usurpation : Usurpatum tamen et hoc est, tametsi mullo jure, ut quis prohiberi, possit ante aedes meas vel praetorium meum piscari, quae si quis prohibeatur adhuc injuriam agi potest.

Cette doctrine salutaire et libérale avait tellement pénétré dans les moeurs et la conscience de ce peuple de magistrats et de jurisconsultes que même les empereurs, qui se plaisaient à prendre le titre de « Seigneurs du monde », n’osaient s’arroger des droits sur la mer : « Ego quidam sum mundi dominus, lex autem maris. »

Les cours d’eau font partie du domaine public, en ce sens qu’ils sont ouverts à tous ; la navigation et le commerce y sont libres. L’État se réserve d’exercer un seul droit de police, destiné d’ailleurs uniquement à permettre à chacun de jouir également des cours d’eau. En revanche l’État perçoit un droit compensateur légitime, destiné à le rembourser  des dépenses auxquelles l’entraînaient tant l’exercice de ce droit de police que les travaux d’amélioration qu’il accomplissait sur le fleuve dans l’intérêt commun.

La navigation sur les fleuves romains était organisée en corporations. Les Collegia nautarum étaient gratifiés de nombreux privilèges et d’une certaine considération. Ces avantages leur venaient en partie du rôle de collecteurs d’impôts qu’ils remplissaient souvent pour les matières importées et aussi de ce que la navigation n’était pas considérée uniquement comme un travail manuel, caractère qui rendait les autres métiers méprisables.1 »

Alexandre-George Pitisteano, La question du Danube, « Droit fluvial chez les Romains » Librairie de jurisprudence ancienne et moderne Édouard Duchemin, Paris

Note :
1Engelhart, Histoire du droit conventionnel, « Nouvelle revue historique de droit français et étranger ».

Bibliographie :
DEMOGNY, G., La question du Danube, 1889
CANTILLI, P.-G. Le Danube, 1889
ENGELHART, « Histoire du droit conventionnel », Nouvelle revue historique de droit français et étranger
ENGELHART, « La question des embouchures du Danube », Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1870
ENGELHART, Régime conventionnel des fleuves internationaux, 1979
GEFFCKEN, La question du Danube, 1883
HUMBOLT, de, Baron, Mémoires 
LEVY, La Roumanie et la liberté du Danube, 1883
SAINT-CLAIR, de, André, Le Danube, 1905
STURDZA, L., Recueil des documents relatifs à la question du Danube URSEANU, V., L’Autriche-Hongrie et la Roumanie dans la question du Danube, 1882

Les Sarmates, voisins rebelles puis auxiliaires de l’Empire romain

La soumission des Sarmates, sarcophage romain, photo droits réservés

   « En incorporant Rhétie, Norique et Pannonie, l’Empire romain fixa ses frontières orientales tout le long du Danube, dans les années 16 à 9 avant J.-C. Ces progrès n’avaient pu se faire qu’en luttant contre des tributs sarmates, les Jazygues et les Roxolans. Au cours de l’hiver 69 avant notre ère, ces deux tributs avaient déjà violemment réagi en envahissant la Mésie et en écrasant deux cohortes romaines. Pendant plus d’un siècle, malgré des périodes d’accalmies, les Sarmates figurent parmi les voisins les plus rebelles du nord de l’Empire romain. Plusieurs empereurs luttèrent contre eux successivement, six d’entre eux prenant le titre de « Sarmaticus » après leur avoir infligé de sérieuses défaites. Rome alla même jusqu’à produire à cette occasion des monnaies commémoratives pour célébrer ces victoires sur des Iraniens.

Connus dès lors par les stratèges et par les historiens qu’ils intriguent, les Sarmates sont étudiés par le père de la géographie historique, le Grec Strabon (64/63 ? – 23-23 ?), qui étaient proches des milieux officiels romains. S’attachant à l’étude des origines des peuples, à leur migration comme à la fondation des empires, celui-ci précise ce qu’a pu être leur itinéraire : il les situe au départ sur les rives de la mer d’Azov, puis à l’ouest du Dniepr.

Venu d’Asie centrale, ce peuple de langue iranienne avait en effet envahi la région occupée par ses « cousins » scythes (entre le Don et la Caspienne) au IIIe siècle avant notre ère. Après avoir séjourné en Russie méridionale, il continua sa progression vers l’ouest pour s’établir entre les Carpathes et le Danube au tournant de notre ère. Lorsque l’empereur Trajan conquiert la Dacie (le noyau de l’actuelle Roumanie) au cours des deux guerres de 101-102 et de 105-107), ils s’intercalent entre cette province nouvellement conquise et l’ouest de la Pannonie, sous la pression d’une autre tribut sarmate qui les pousse par l’arrière, les Alains. Une partie d’entre eux s’installe alors aux abords du monde romain, avant d’être soumis en 175 par Marc-Aurèle. C’est donc bien en Europe centrale que se dissoudront les Sarmates, au sein des autres peuples de la Pannonie, ultime melting pot des peuples de la steppe.

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L’empereur Marc-Aurèle, vainqueur des Sarmates

Après Strabon, Pomponius Mela puis Ptolémée utilisent les termes de Scythie et de Sarmatie pour désigner ces peuples. Pompanius Mela se servit des renseignements fournis par une expédition militaire romaine, qui avait poussé jusqu’au Jutland en l’an 5 de notre ère. Quant à Ptolémée, c’est lui qui avec ses successeurs inclut dans la Sarmatie l’ensemble de l’Europe centrale et orientale. »

Sources :
Francis Conte, Les Slaves, Aux origines des civilisations d’Europe centrale et orientale (VIe-XIIIe siècles), « Les Slaves et l’orient », Bibliothèque de l’Évolution de l’Humanité, Édition Albin Michel, Paris, 1996

Le Pont de l’empereur Trajan sur le Danube : un extraordinaire exploit architectural

« Trajan construisit un pont de pierre sur l’Ister [Bas-Danube], pont à propos duquel je ne sais comment exprimer mon admiration pour ce prince. On a bien de lui d’autres ouvrages magnifiques, mais celui-là les surpasse tous. Il se compose de vingt piles, faites de pierres carrées, hautes de cent cinquante pieds, non compris les fondements, et larges de soixante. Ces piles, qui sont éloignées de cent soixante-dix pieds l’une de l’autre, sont jointes ensemble par des arches. […]

Si j’ai dit la largeur du fleuve, ce n’est pas que son courant n’occupe que cet espace […], c’est que l’endroit est le plus étroit et le plus commode de ces pays pour bâtir un pont à cette largeur. Mais, plus est étroit le lit où il est renfermé en cet endroit, descendant d’un grand lac pour aller ensuite dans un lac plus grand, plus le fleuve devient rapide et profond, ce qui contribue encore à rendre difficile la construction d’un pont. Ces travaux sont donc une nouvelle preuve de la grandeur d’âme de Trajan […] »

Dion Cassius (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
Historien romain d’origine grecque, né à Nicée en Bithynie (Iznik, Turquie) Dion Cassius est un homme politique d’une certaine audience. Son père est gouverneur de la Cilicie sous le règne de Commode (180-192). Il sera de son côté « Consul suffectus » sous Septime Sévère (193-211), puis « Consul ordinaire » en 229. À partir de cette date, il écrit son Histoire romaine (quatre-vingts livres).

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L’architecte et ingénieur d’origine grecque Apollodore de Damas (50-130), auteur du pont de Drobeta Turnu Severin

« 1. Quand on est sorti de Viminaque [Vinimacium, ville importante de l’Empire romain, sur la Via militaris, au confluent de la Mlava avec le Danube, sur la rive droite, ancienne capitale de la Mésie supérieure, aujourd’hui en Serbie et portant le nom de Kostolac] l’on rencontre sur le bord du Danube trois forts, Picne, Cupe & Nova, qui ne consistaient autrefois qu’en une Tour. Justinien y a depuis élevé un si grand nombre de maisons & de fortifications qu’il en a fait des villes fort célèbres. Il y avait sur l’autre bord, à l’opposite de Nova, une Tour dont le véritable nom était Litérata, & que les habitants appelaient par corruption Lédérata. Cette Tour ayant été autrefois abandonnée, Justinien en a depuis fait un fort considérable. En suite de Nova il y a divers forts,  à savoir Cantabazate, Smorne, Campse, Tanate, Serne & Ducéprate. Il y en a encore plusieurs autres sur l’autre bord qui ont tous été bâtis de neuf par les soins du même Prince. Il y a un peu plus loin une forteresse nommée la tête de bœuf, bâtie autrefois par Trajan, & tout auprès, une ancienne ville nommée Zane que l’Empereur a fait fortifier, de telle forte que ce sont maintenant deux des plus puissants boulevards de l’Empire. Proche de Zane est un fort, nommé Pont. Le fleuve se coupe en cet endroit pour entourer une partie de son rivage, après quoi il se remet dans son canal ordinaire ». Ce n’est pas de lui-même qu’il fait ce détour, il y est forcé par l’artifice des hommes. Je dirai ici pourquoi ce fort a été appelé Pont, & pourquoi le cours du Danube a été détourné en cet endroit-là.

2. L’Empereur Trajan étant d’un naturel ardent, & ambitieux semblait avoir de l’indignation de ce que son Empire n’était pas d’une étendue infinie & de ce que le Danube y servait de bornes. Il désira donc d’en joindre les deux bords avec un Pont afin qu’il n’apportât plus d’obstacle à les conquêtes. Je n’entreprendrai pas d’en faire la description. Il faudrait pour cela avoir la suffisance de cet Apollodore de Damas, qui en donna le dessin. Mais quelque grand que sut cet ouvrage, il devint inutile aux Romains, parce que la suite du temps, & le cours du fleuve le ruinèrent. Trajan rebâtit deux forts aux deux bouts du Pont. L’un de ces forts a été depuis nommé Pont, & l’autre Théodora. Les ruines du pont remplirent de telle sorte le canal du Danube qu’il changea son cours, & prit le tour dont j’ai parlé. Ces deux forts ayant été ruinés tant par la longueur du temps, que par les irruptions des Barbares, Justinien a fait réparer très solidement le fort du Pont, qui est au côté droit du Danube, & a assuré par ce moyen le repos de l’Illyrie & pour celui de Théodora il l’a négligé parce qu’il était trop exposé aux courses des nations étrangères. Le même Empereur a fait bâtir au-dessus du fort du Pont divers autres forts dont voici les noms : Narbourg, Susiane, Armate, Timéne, Théodoropole, Stilibourg, & Alicanibourg. »

Procope de Césarée (Vers 500-565),LIVRE IV. DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, CHAPITRE VI, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace »

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Campagne de l’empereur romain Trajan en 101-102 après J.-C (Original work: Cristiano64 derivative work: ColdEel — Ce fichier est dérivé de Campagna dacica Traiano 101-102 png.png)

« Une peinture multicolore montre le pont de Trajan, dont la voûte soutenue par des piles de pierre dominait le Danube à l’époque romaine, près de Turnu-Severin — localité bien connue de tous également aujourd’hui —, l’une des merveilles du monde des siècles passés, désormais disparue. Un premier dessin reproduit ce pont d’après un vieux tableau de Jakob Leuv, tel que celui-ci l’avait vu en 1669. Les arches datant de Trajan se dressaient, solides, robustes, au-dessus du passage étroit du fleuve, praticables pour les chariots et les hommes, comme au temps où les cohortes romaines partaient en campagne contre les Scythes et les hordes des invasions barbares. Si, sur le tableau réalisé sur place par notre auteur moins de cent ans plus tard, en 1750, on ne découvre plus que les ruines de cette imposante construction, les piles sont toujours plantées, encombrantes, dans l’eau et plusieurs fragments ont conservé leur cintre avec son épigraphe, un morceau de la Rome antique maintenant réduit en poussière. »
Stefan Zweig (1881-1942), Voyages, « Un voyage sur le Danube »

« Nous venions de visiter les restes de l’extraordinaire pont de Trajan, le plus grand de l’empire romain. Son architecte, Apollodore de Damas, était un Grec de Syrie, et l’on voyait encore deux grandes piles de maçonnerie encombrer la rive roumaine ; une troisième s’élevait de l’autre côté, dans un champ serbe. Les martinets rasaient la surface de l’eau, des faucons aux pattes rouges planaient et plongeaient tout autour de ces rescapées uniques des vingt piles massives. Jadis, elles s’étaient dressées, effilées, très hautes, pour supporter plus d’un mille de superstructure et d’arcatures de bois : des poutres que la cavalerie avait franchies à grand bruit, sur lesquelles les voitures à boeufs avaient grincé, tandis que la Treizième Légion marchait à pas lourds vers le nord pour assiéger Decebal à Sarmizegethuse1. S’il ne restait sur place que ces souches, le moment de la dédicace du pont est gravé avec force détails sur la colonne Trajane de Rome et les pigeons du Forum, qui grimpe en spirale autour du fût, peuvent admirer ces mêmes piles en bas-relief : le pont à balustres jaillit dans son intégrité, et le général en manteau se tient près du taureau sacrificiel et de l’autel allumé , entouré par ses légionnaires, le casque à la main, sous leurs étendards et leurs aigles. »
Patrick Leigh Fermor, « Entre fleuve et forêts » in Dans la nuit et le vent (voir bibliographie)

1Sarmizegethuse : capitale, centre politique et religieux du royaume des Daces. Décébale était le roi de ce peuple dace des Carpates contre lequel Trajan organisa ses expéditions en 101-102 et 105-106. Le royaume dace est annexé à l’empire romain à l’issue de la deuxième campagne qui vit aussi le suicide de Décébale.

Le pont dit « de Trajan » ou le génie civil au service d’un empereur romain prestigieux

Le pont de l’empereur Trajan (Marcus Ulpius Traianus, 53-117, empereur romain de 98 à 117) à Drobeta-Turnu Severin a été construit, selon les historiens de l’Antiquité, d’après les plans de l’architecte syrien d’origine grecque Apollodore de Damas (50-130). Cet architecte réputé et connu pour ses monuments civils comme militaires choisit comme emplacement Pontes-Drobeta en aval du défilé des Portes-de-Fer. Selon lui, ce lieu offre les meilleures conditions pour la réalisation de cet audacieux projet. Le débit du fleuve est à cet endroit plus calme qu’en amont et la profondeur du Danube moindre. La présence d’alluvions provenant venant des roches des massifs des Balkans et des Carpates stabilise le lit et pouvait permettre de supporter le poids de l’ouvrage.

L'empereur Trajan (53-117). C'est sous son règne que l'Empire romain atteint son apogée.

L’empereur Trajan (53-117). C’est sous son règne que l’Empire romain atteint son apogée.

La monographie du pont, écrite par l’architecte Apollodore de Damas et connue de l’historien Procope de Césarée a malheureusement été perdue. La plupart des informations concernant la construction de ce pont sont relatées par un autre historien ayant eu connaissance des écrits d’Apollodore de Damas, Dion Cassius. Au Xe siècle, l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète (905-959) situe le pont de Drobeta à la frontière de la Hongrie, à trois jours de distance de Belgrade. Au milieu du XVIe siècle, l’historien italien Paulo Giovo (1483-1552) précise à son tour que le pont se trouve à proximité de Turnu-Severin. Quant aux chroniqueurs valaques et moldaves, ils en découvrent l’existence grâce à la description faite par les historiens byzantins et par l’intermédiaire des usages locaux.

Reconstitution du pont de Trajan

Reconstitution du pont de Trajan à Drobeta Turnu-Severin, photo Danube culture, droits réservés

Les ruines du pont sont étudiées pour la première fois en 1689 par l’ingénieur militaire et savant autrichien d’origine italienne Luigi Ferdinando, comte de Marsigli (1658-1730). Celui-ci eut même le projet de construire un pont juste à côté de celui d’Apollodore de Damas. Dans l’une de ses publications consacré au Danube et à son patrimoine et traduite en français, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Marsigli décrit avec forces détails la reconstitution de l’ouvrage.

Gravure représentant le pont de Trajan dont l’ouvrage de L. F. Marsigli Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, 1644

En 1856, la sécheresse et le très bas niveau du Danube permettent à une commission autrichienne d’effectuer de nouvelles recherches sur les vestiges du pont romain qui affleurent cette année là à la surface de l’eau. L’ingénieur de la ville de Turnu Severin, Alexandru Popovici, s’est aussi intéressé cette même année aux ruines de l’ouvrage. Ses plans et ses écrits ont été conservés. La partie technique du pont a encore été analysée en 1906 par l’ingénieur français Edgard Duperrex, professeur à l’École polytechnique de Bucarest. Edgard Duperrex fait publier ses travaux et construit une maquette de la reconstitution du pont. Cette maquette, d’une dimension de plus de 15 m est conservée aujourd’hui au Musée des Portes-de-Fer de Drobeta-Turnu Severin. Pourtant, selon l’architecte roumain Marc Arvinte cette reconstitution « présente un massif de maçonnerie percé de deux arcades, une petite et une grande, deux fois plus large que la première. Un portail traité en arc de triomphe surmonté de trophées marque l’accès au pont. En partant du dessin de Duperrex, inexact, les représentations ultérieures des piles culées situées sur la rive gauche du fleuve sont en leur majorité fausses. Le pont apparaît asymétrique. Et pour cause, Duperrex a réalisé son dessin en 1906, 30 ans après la mise en service de la voie ferrée Turnu-Severin-Craiova (1876). Or, précisément au milieu de la « grande arcade » passait la voie ferrée ». (In Marc Arvinte, La symétrie retrouvée du pont d’Appolodore de Damas sur le Danube, voir sources)

Pont de Trajan

Pile du pont de Trajan sur la rive serbe, photo Danube-culture, droits réservés

D’après Dion Cassius, la construction du pont est terminé au début de la deuxième guerre avec les Daces (105). L’hypothèse est confirmée par la découverte d’une médaille en bronze datant de 105 après J.-C. et qui représente d’un côté la tête de l’empereur Trajan, et de l’autre le pont sur le Danube. Celui-ci est toutefois réduit à ses 2 portails réunis par une arche en bois, en dessous de laquelle se trouve un bateau romain.

La technique utilisée par Apollodore pour la construction du pont demeure jusqu’à aujourd’hui une énigme. Plusieurs séries d’hypothèses s’appuyant sur l’ensemble des informations existantes ont été élaborées. Une des techniques qui pourrait avoir été utilisée est celle de la dérivation du Danube. L’écrivain et homme politique romain Pline le Jeune , (61/62?-114) prodigua ce conseil au poète Caninius qui rédigeait un poème sur les campagnes de Trajan contre les Daces : « Tu devras chanter les nouveaux fleuves déviés et les nouveaux ponts qui les traversent ». Cette allusion pourrait être liée au Danube et au pont de Drobeta. En faisant référence à l’endroit où se trouve celui-ci, Procope de Césarée précise dans une phrase du sixième chapitre de son livre IV : DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace » : « Ici, le fleuve détient un bras, une partie de la côte, puis il fait un détour et s’en retourne dans le lit commun. Et cette chose n’est pas réalisée de sa propre initiative, mais forcée par l’ingéniosité des hommes ».

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Le pont de Drobeta sur la colonne de Trajan à Rome (tableau XXII). Si le pont est présent sur le colonne, il n’apparaît toutefois qu’à l’arrière plan, derrière les soldats romains.

Il est probable qu’un canal a été creusé par les romains au même endroit. Ce canal qui se trouvait vraisemblablement sur le territoire actuel serbe (rive droite), entre la commune de Kladovo et l’île de Simian était un ancien bras du Danube, recreusé par Apollodore de Damas pour permettre de dévier le fleuve. S’agit-il du canal qu’on remarque sur la Colonne de Trajan, même si son emplacement n’est probablement pas exact ? On voit sur celle-ci des soldats passant le portail d’un pont, portail suivi d’une passerelle en bois, au-dessus d’une petite île. L’eau coule sous le pont. La toponymie des lieux confirme l’existence de deux bras du fleuve à Drobeta-Turnu Severin. Le nom de « Drubeta » signifie en latin « fendage » ce qui indiquerait qu’à cet endroit le Danube se séparait en deux bras. Le fait que le camp romain de « Castrum Pontes » ait été édifié du côté sud du pont pourrait renforcer cette hypothèse. Le nom latin de « Castrum Pontes » (« Le camp des ponts ») confirmerait que l’emplacement de ce camp était situé entre les ponts.

D’après des sources de l’Antiquité, la longueur du pont semble avoir été de 1.134,90 mètres. Pour les protéger contre les incendies et les hordes de barbares, les portails du pont étaient construits en pierres et en briques et ornés de sculptures et de trophées. Le pont avait une hauteur était de 18, 6 m et une largeur de 14, 55 m.

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Pile du pont de Trajan sur la rive serbe, photo Danube-culture, droits réservés

Il  reste encore quelques rares éléments visibles de cet ouvrage ; les deux piles principales des deux rives du Danube. Les recherches menées en 1856 permettent de découvrir que les piles implantées dans le lit du fleuve avaient une longueur de 33 m et une largeur de 19 m. Jean Tzétzès (1110-1185), écrivain et poète byzantin, raconte que pour la construction de ces piles les romains utilisèrent d’immenses coffrages en bois d’une dimension de 36×24 m. Il est probable que ces coffrages furent mis en place lorsque le Danube se trouvait en période de basses-eaux. Les Romains procédèrent ensuite à l’insertion de lignes de pilons entre lesquels ils coulèrent du mortier formant ainsi un mur impénétrable. La pouzzolane volcanique utilisée pour fabriquer ce mortier provenait de la région de Naples. L’eau qui avait pénétré à l’intérieur de ces coffrages fut pompée grâce à des installations techniques. Une fois le lit du Danube complètement à sec, les ouvriers travaillèrent aux fondations des piles, pour pouvoir passer ensuite à la construction du corps du pont avec ses voutes en bois. Le nombre des piles du pont implantées dans l’eau s’élevait à vingt.

Reconstitution du pont de Trajan

Reconstitution du pont de Trajan à Drobeta Turnu-Severin, photo Danube-culture, droits réservés

Les matériaux utilisés provenaient à l’exception de la pouzzolane en majorité des environs. Les pierres venaient des carrières de Schela Cladovei (Drobeta Turnu-Severin), de Gura Vǎii (en amont de Drobeta) le bois (du chêne) des grandes forêts des Portes-de-Fer. Les briques étaient fabriquées sur place.

En ce qui concerne la démolition du pont, il n’existe aucun indice précis. Dion Cassius pense que l’empereur Hadrien (76-138), successeur de Trajan, en est à l’origine et ce afin de protéger les frontières de l’empire des invasions des tribus voisines des Roxolans et des Lazyges, peuples sarmates d’origine scythe. Hadrien aurait donné l’ordre de démonter sa partie supérieure en bois. Mais son abandon et sa destruction définitive sont sans doute liés au départ des Romains de la Dacie au profit des Goths (256).

Le pont de Drobeta fait, dès l’Antiquité l’objet d’une grande admiration. François Ier aurait même sollicité son allié ottoman Soliman le Magnifique afin de lui permettre de démolir une pile du pont pour découvrir le secret de sa construction.

Sources :
ARVINTE, Marc La symétrie retrouvée du pont d’Appolodore de Damas sur le Danube, pont-sur-le-danube-apollodor-de-damas.blogspot.com
CASSIUS, Dion (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
CÉSARÉE, de, Procope (Vers 500-565),LIVRE IV. DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, CHAPITRE VI, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace »
LEIGH-FERMOR, Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent (Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue), préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, Bruxelles, septembre 2016
MARSIGLI (1658-1730), Louis Ferdinand, comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744
ZWEIG, Stefan (1881-1942), Voyages, « Un voyage sur le Danube », Éditions Belfond, Paris, 2000
www.icomos.org

pont-sur-le-danube-apollodor-de-damas.blogspot.com

 

Rome et le Danube : un fleuve et une frontière facilement franchissables

« Établie sur le Rhin après la conquête des Gaules, complétée depuis 83 après J.-C. par l’organisation défensives des Champs Décumates1 qui couvrait le Main, le Neckar et le Jura souabe protégés par le limes2 , la frontière de l’empire romain l’est beaucoup plus tard sur le Danube qui n’a été atteint qu’à la fin du règne d’Auguste et a toujours constitué le point faible de la défense romaine : la conquête de la Pannonie a permis de contrôler la ligne de la Save3 ainsi que la vieille route de l’ambre allant d’Aquilée sur l’Adriatique à Carnuntum sur la rive droite du Danube, face à l’actuelle Bratislava4 , qui gagnait ensuite l’Allemagne du Nord ; mais le soulèvement dalmate et l’échec des campagnes de Germanie ont empêché Rome de porter la frontière au-delà, faute d’effectifs qui ont toujours fait défaut par la suite. Le front du Danube moyen et inférieur est resté sous la menace constante des incursions des Daces et des autres peuples frontaliers qui refusaient une coexistence acceptée au contraire par les Germains transrhénans plus ou moins romanisés.

Le roi dace Décébale, dessin du début du XXe siècle d’après les bas-reliefs de la colonne trajane de Rome, photo, domaine public

À partir de 86 après J.C., ces hostilités permanentes menées par le roi dace Décébale qui réussit à anéantir une armée romaine et risquait de devenir l’âme de coalitions dangereuses sur une frontière difficile à défendre en raison du redent constitué par le coude du Danube vers le sud, déterminèrent l’empereur Trajan à la conquête de la Dacie qui nécessita les deux « guerres daces » (101-102 et 105-106). Les épisodes de cette difficile conquête au cours desquels a été construit le pont de pierre5 de Drobeta Turnu-Severin [dit « Pont de Trajan« ] dans les Portes-de-Fer sont retracés à Rome par les bas-reliefs de la colonne Trajan.

MARSIGLI  (1658-1730), Louis Ferdinand, Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, A La Haye, Chez Jean Swart, 1744

La poussée barbare persista cependant et, à la faveur de l’anarchie militaire régnant à Rome, aboutit à l’effondrement du limes et aux catastrophes du IIIe siècle où Alamans et Goths ravagent l’Italie, les provinces danubiennes et la Grèce, et après lesquelles une frontière sûre ne put être établie qu’au prix de l’abandon de la Dacie et des Champs Décumates, ainsi que d’une pénétration pacifique mais dense de Germains installés dans l’Empire au titre de « fédérés », colons et militaires.

Durant toute la période romaine, le Danube a vécu de la vie du limes [env. 5000 km à l’apogée de l’empire], à la fois frontière jalonnée de camps militaires puis, à partir du IIIe siècle, défendue par des forteresses échelonnées en profondeur servant de point d’appui à de puissantes forces d’intervention, zone d’échanges de tous ordres avec le monde barbare et rocade militaire le long de laquelle se déplaçaient les troupes en opération et qu’empruntaient les transports destinés à leur ravitaillement. C’était une monde original, isolé des régions intérieures souvent moins peuplées, auquel une administration dense, une forte occupation militaire et des brassages incessants de population assuraient une profonde unité, formant une zone de développement économique continue des bouches du Rhin à celles du Danube, le long de laquelle se sont propagées les religions d’origine orientale, culte de Mithra et christianisme notamment.

Sur le Danube lui-même, Rome s’est manifestée dès le règne d’Auguste tout d’abord par la présence dans le delta d’une flottille chargée de la surveillance des côtes puis sur toute la longueur du fleuve pour appuyer et permettre le transport des troupes d’intervention. Sur le Danube inférieur, elle a été stationnée à Noviodunum, près de l’actuelle ville roumaine d’Isaccea et à Aegyssus (Tulcea), d’autres unités étant réparties le long des postes du limes, notamment à l’embouchure du Siret, pour assurer le service de la douane romaine dont les points de passage étaient fortifiés. Le noeud de la défense était le camp de Troesmis, dans la région de Galazti-Braïla, dont dépendaient les camps d’Axiopolis (Cernavoda), de Capidava, gué important du Danube, de Carcium, (Harşova) ; Tropaeum Trojani (Adamclisi), où subsiste le trophée dédié aux morts des guerres daces, était également siège d’une garnison. En amont, Durustorum (Silistrie), Novae (Svistov), Oecus, Ratiaria, Bononia (Vidin), Sexaginta Prista (Ruse), Drobeta (Turnu Severin), Viminacum (Kostelac en Serbie, à l’est du confluent de la Morava), Singidunum, (Belgrade), Cibalae (au sud de la Drava), Intercisa (Dunapentele en Hongrie), Aquincum (Budapest), Brigetio (près de Komarom), Carnuntum dont le site a été ensuite abandonné, Vindobona (Vienne), Lauriacum (Lorch), Cetium (Sankt Pölten), Lentia (Linz), Castra Batava (Passau) et Castra Regina (Regensburg6) étaient également, de même qu’Augusta Vindelicum (Augsbourg), située plus au sud, des villes issues des camps du limes, souvent établies d’ailleurs sur d’anciens habitats celtiques.

Le Danube était longé sur sa rive gauche jusqu’en Forêt-Noire par une route où aboutissaient des voies en provenance de l’intérieur, d’Andrinopole, de Serdica (Sofia) et, au delà, de Byzance et de Thessalonique, — de Naïssus (Niš) et de la côte dalmate —, enfin d’Italie par les cols alpins ; dans les défilés des Portes-de-Fer, on voyait avant sa submersion par la retenue des ouvrages hydroélectriques, la route taillée dans la roche par Trajan dont le souvenir est perpétué par l’inscription rupestre dite  « Tabula Trajan ».

Tabula Traiana, photo Danube-culture, droits réservés

Malgré leur importance et leur étendue révélées par l’archéologie, les cités danubiennes, situées dans des zones où les opérations militaires n’ont guère cessé, paraissent avoir connu un développement moindre qu’ailleurs notamment dans les cités rhénanes, plus précoces, fondées dans des contrées moins rudes et où commandaient des princes de la maison impériale. En l’absence de colonies, l’urbanisation s’est limitée aux grands axes de sorte que les peuples autochtones ont conservé leur encadrement régional et constitué des entités ethniques relativement résistantes aux influences urbaines et à l’assimilation. En Dacie, l’importance de l’occupation militaire et de la colonisation jointe à des contacts anciens et prolongés ont assuré une profonde romanisation qui a subsisté jusqu’à nos jours ; l’ouverture de routes a permis l’exploitation intensive des mines de fer, de cuivre, et surtout d’or dont l’Empire avait grand besoin pour régler le déficit de son commerce extérieur et couvrir les frais des grands travaux publics. Cet essor économique entretenait sur le Danube et ses affluents, la Save particulièrement, une navigation marchande active, aux mains de corporations de nautes connues par les inscriptions (nautae universi Danubii de Axiopolis).

Au cours des IIe et IIIe siècles, grâce à l’importance des marchés militaires et barbares, cet axe économique danubien, prolongé aussi bien vers la Germanie que vers l’Asie mineure, l’a progressivement emporté sur les itinéraires méditerranéens convergeant sur Rome qui cesse d’être le centre du commerce européen ; l’essor des villes danubiennes contraste avec la stagnation de celles du sud-ouest de la Pannonie ; les villes de la mer Noire, en relation directe avec la Dacie, entretiennent vers l’Asie mineure un trafic animé par la présence tout le long du fleuve de marchands orientaux qui s’accentuera sous le Bas-Empire et durant les siècles suivants. Le déplacement des réseaux commerciaux s’est prolongé par un déplacement des pouvoirs politiques vers les frontières de plus en plus menacées qui a donné à la Pannonie et à l’Illyricum7 un poids toujours plus décisif dans l’Empire et affirmé l’importance de Byzance, de même que sur le Rhin et la Moselle Cologne et Trêves prenaient le pas sur les villes de l’intérieur et sur Rome. »

Notes :
1 Champs Décumates : territoire situé entre la rive droite du Rhin et le cours supérieur du Danube. Ce territoire fut annexé à l’Empire romain au 1er siècle après J.-C. sous les Flaviens.

2 Le Limes : frontière entre l’empire romain et le monde barbare, à savoir les peuples ne parlant ni grec ni latin. Le limes danubien reposait sur des fortifications reliées entre elle par une voie qui suivait le Danube. Une flotte de bateaux répartie dans plusieurs ports fluviaux venait compléter le dispositif de défense.
3 Affluent du Danube
4 En réalité un peu en amont de Bratislava et du confluent de la Morava avec le Danube sur la rive droite
5 et de bois
6 Ratisbonne
7 Illyrie : Province romaine située sur la rive orientale de l’Adriatique correspondant à peu près à l’Ouest de la Croatie, de la Slovénie, de la Bosnie-Herzégovine, du Monténégro de l’Albanie et du Kosovo actuels

Sources :
Jean Ritter, Le Danube, P.U.F., Paris, 1976
MARSIGLI  (1658-1730), Louis Ferdinand, Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744

Marc-Aurèle (121-180), empereur philosophe et le Danube

Marc-Aurèle (Marcus Annius Verus) est né à Rome en 121 après Jésus-Christ. Il se prend très jeune de passion pour la philosophie et découvre l’oeuvre d’Épictète (vers 50-vers 130 ? après J.-C. ) puis devient l’élève de l’orateur, avocat et consul Marcus Cornelius Fronto (Fronton, vers 100-après 166 ). Il entretiendra avec celui-ci une longue correspondance. Protégé, après la mort de son père, par l’empereur Hadrien (Publius Aelius Hadrianus 76-138), il est adopté par son fils Antonin le Pieux (86-161), prend pour nom Marcus Aurelius Antoninus et se marie avec sa cousine Faustine la jeune qui lui donnera de très nombreux enfants. Faustine la jeune n’hésite pas à suivre son mari sur les champs de bataille. Les soldats la surnommeront Mater castrorum (La Mère des camps). Marc-Aurèle est profondément affecté lorsque celle-ci meurt en 176.

Marc-Aurèle

L’empereur Marc-Aurèle

Les grandes qualités humaines de Marc-Aurèle alliées à une excellente éducation en font le successeur évident de l’empereur Hadrien mais, encore trop jeune, il doit attendre la mort d’Antonin le Pieux pour lui succéder. Il partage tout d’abord le trône avec son frère adoptif, Lucius Verus (130-169) jusqu’à la mort de celui-ci. Malgré une profonde aversion pour la violence, Marc-Aurèle se voit dans l’obligation de défendre l’empire romain sans cesse menacé par les Barbares. Ses armées remportent de nombreuses batailles qui leur permettent d’annexer la Mésopotamie et l’Arménie.

L’empereur philosophe meurt probablement de la peste le 17 mars 180 au camp romain de Sirmium (Sremska Mitrovica, en Voijvodine serbe) sur le front du Danube lorsque les affrontements avec les Germains reprennent. Son fils, le terrible Commode Antonin (161-192) qui sera plus tard assassiné par son esclave, lui succède.

Marc-Aurèle a rédigé une partie de ses réflexions philosophiques intitulées Pensées pour moi-même lors de la campagne contre les tributs Quades. À cette occasion il séjourne au bord du Danube à Carnuntum, sur la rive droite, en aval de Vienne et au bord du Gran (Hron), un affluent de la rive gauche du Danube qui délimite la frontière actuelle entre la Slovaquie et la Hongrie et se jette dans celui-ci à la hauteur de Šturovo (Slovaquie).

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Faustine la jeune, femme de l’empereur Marc-Aurèle

Pensées pour moi-même

« Il ne faut dire de l’homme nulle chose qui ne soit utile à l’homme en tant qu’il est homme ; pour les autres choses, ce ne sont pas des exigences de l’homme, la nature humaine ne les fait pas présager, ce ne sont pas des perfections de cette nature ; donc ce n’est pas en elles qu’est placée la fin de l’homme ni le bien qui accomplit cette fin. De plus, si l’une d’elles était utile à l’homme, il lui serait dommageable de les mépriser et de se garder d’elles, et celui qui peut s’en passer ne serait pas digne d’éloges ; et celui qui s’amoindrirait en l’une d’elles ne serait pas un homme de bien, si c’était là des biens. Mais en réalité, mieux il supporte de se dépouiller de ces choses et d’autres pareilles ou d’en être dépouillé, plus il est homme de bien. »

Pensées, Livre V

Petronell-Carnuntum, thermes

Petronell-Carnuntum, thermes du camp romain (photo Danube-culture, droits réservés)

« Songe souvent à la course folle des êtres et des évènements, à la vitesse avec laquelle ils se remplacent. Car l’être est comme un fleuve en continuel écoulement ; ses activités sont en changement incessant ; leurs causes ont des milliers de transformations ; presque rien n’est stable, même ce qui est le plus proche. Mais l’infini du passé et de l’avenir est un gouffre où tout disparaît. N’est-ce pas alors une folie de s’enorgueillir, de se tourmenter, de se plaindre de ces choses, comme si l’une d’elle nous gênait durablement et pour longtemps ? »
Pensées, Livre V

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« Dusses-tu vivre trois mille ans et autant de fois dix mille ans, souviens-tu pourtant que personne ne perd une autre vie que elle qu’il vit, et qu’il n’en vit pas d’autre que celle qu’il perd. Donc le plus long et le plus court reviennent au même. Car le présent est égal pour tous ; est donc égal aussi ce qui périt ; et la perte apparaît ainsi comme instantanée ; car on ne peut perdre ni le passé ni l’avenir ; comment en effet pourrait-on vous enlever ce que vous ne possédez pas ? Il faut donc se souvenir de deux choses : l’une que toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes, et qu’il n’importe pas qu’on voit les mêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini ; l’autre, qu’on perd autant, que l’on soit très âgé ou que l’on meure de suite : le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé, puisque c’est la seule qu’on possède, et que l’on ne perd pas ce que l’on a pas. »
Pensées , Livre II, à Carnuntum.

« La durée de la vie humaine ? Un point. Sa substance ? Fuyante. La sensation ? Obscure. Le composé corporel dans son ensemble ? Prompt à pourrir. L’âme ? Un tourbillon. Le sort ? Difficile à deviner. La réputation ? Incertaine. Pour résumer, au total, les choses du corps s’écoulent comme un fleuve ; les choses de l’âme ne sont que songe et fumée, la vie est une guerre et un séjour étranger ; la renommée qu’on laisse, un oubli. Qu’est-ce qui peut la faire supporter ? Une seule chose, la philosophie. Elle consiste à garder son démon intérieur à l’abri des outrages, innocent, supérieur aux plaisirs et aux peines, ne laissant rien au hasard, agissant sans feinte ni mensonge, n’ayant nulle besoin qu’un autre fasse ou ne fasse pas telle action, acceptant les évènements et le sort, dans la pensée qu’il vient de là-bas, d’où il vient lui-même, et surtout attendant une mort propice à la pensée puisqu’elle n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose ; mais s’il n’y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement , pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale ? Car c’est conforme à la nature ; or nul mal n’est conforme à la nature. »
Pensées, Livre II, à Carnuntum.

Petronell-Carnuntum (photo Danube-culture, droits réservés)

Danube-culture, révision juillet 2019, droits réservés

 

 

Le delta du Danube et L’empereur Hadrien (76-138 ap. J.-C.)

« Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal… »

   « Si elle s’était prolongée trop longtemps, cette vie à Rome m’eût à coup sûr aigri, corrompu ou usé. Le retour à l’armée me sauva. Elle a ses compromissions aussi, mais plus simples. Le départ pour l’armée signifiait le voyage ; je partis avec ivresse. J’étais promu tribun à la Deuxième Légion, l’adjudicatrice : je passai sur les bords du Haut-Danube quelques mois d’automne pluvieux, sans autre compagnon qu’un volume récemment paru de Plutarque.

Aquincum, camp romain de la rive gauche du Danube, aujourd’hui inséré dans Budapest 

Je fus transféré en novembre à la Cinquième Légion Macédonique, cantonnée à cette époque (elle l’est encore) à l’embouchure du même fleuve, sur les frontières de la Moésie inférieure. La neige qui bloquait les routes m’empêcha de voyager par terre. Je m’embarquai à Pola3; j’eus à peine le temps, en chemin, de revisiter Athènes, où, plus tard, je devais longtemps vivre. La nouvelle de l’assassinat de Domitien4, annoncée peu de jours après mon arrivée au camp, n’étonna personne et réjouit tout le monde. Trajan bientôt fut adopté par Nerva; l’âge avancé du nouveau prince faisait de cette succession une matière de mois tout au plus : la politique de conquêtes, où l’on savait que mon cousin se proposait d’engager Rome, les regroupements de troupes qui commençaient à se produire, le resserrement progressif de la discipline maintenait l’armée dans un état d’effervescence et d’attente. Ces légions danubiennes fonctionnaient avec la précision d’une machine de guerre nouvellement graissée ; elles ne ressemblaient en rien aux garnisons endormies que j’avais connues en Espagne ; point plus important, l’attention de l’armée avait cessé de se concentrer sur les querelles de palais pour se reporter sur les affaires extérieures de l’empire ; nos troupes ne se réduisaient plus à une bande de licteurs prêts à acclamer ou à égorger n’importe qui. Les officiers les plus intelligents s’efforçaient de distinguer un plan général dans ces réorganisations auxquelles ils prenait part, de prévoir l’avenir, et pas seulement leur propre avenir. Ils s’échangeaient sur ces évènements au premier stage de la croissance pas mal de commentaires ridicules, et des plans stratégiques aussi gratuits qu’ineptes barbouillaient le soir la surface des tables. Le patriotisme romain, l’inébranlable croyance dans les bienfaits de notre autorité et la mission de Rome de gouverner les peuples prenaient chez ces hommes de métier des formes brutales dont je n’avais pas encore l’habitude. Aux frontières, où précisément l’habileté eût été nécessaire, momentanément du moins, pour se concilier certains chefs nomades, le soldat éclipsait complètement l’homme d’État ; les corvées et les réquisitions en nature donnaient lieu à des abus qui ne surprenaient personne. Grâce aux divisions perpétuelles des barbares, la situation au nord-est était somme toute aussi favorable qu’elle pourra jamais l’être : je doute même que les guerres qui suivirent y aient amélioré quelque chose. Les incidents de frontières nous causaient des pertes peu nombreuses, qui n’étaient inquiétantes que parce qu’elles étaient continues ; reconnaissons que ce perpétuel qui-vive servait au moins à aiguiser l’esprit militaire. Toutefois j’étais persuadé qu’une moindre dépense, jointe à l’exercice d’une activité mentale un peu plus grande, eût suffi à soumettre certains chefs, à nous concilier les autres, et je décidais de me consacrer surtout à cette dernière tâche, que négligeait tout le monde.

Carte historique de la Thrace antique d’Abraham Ortelius (1527-1598) datée 1585 avec la Mésie inférieure qui avait depuis longtemps disparu.

  J’y étais poussé par mon goût du dépaysement ; j’aimais à fréquenter les barbares. Ce grand pays situé entre les bouches du Danube et celles du Borysthènes6, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer intérieure, habitués aux paysages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. Il m’est arrivé là-bas d’adorer la déesse Terre, comme ici nous adorons la déesse Rome, et je ne parle pas tant de Cérès, que d’une divinité plus antique, antérieure même à l’invention des moissons. Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe7 avait l’abondance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achevait ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables. Le froid d’un haut-plateau d’Espagne ne le cède à aucun autre, mais c’était la première fois que je me trouvais face à face avec le véritable hiver, qui ne fait dans nos pays que des apparitions plus ou moins brèves, mais qui là-bas s’installe pour de longues périodes de mois, et que, plus au nord, on devine immuable, sans commencement et sans fin. Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieure des courants de trace aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures. Le présence de cet ennemi impersonnel, presque abstrait, produisait une exaltation indescriptible, un sentiment d’énergie accrue. On luttait pour conserver sa chaleur comme ailleurs pour garder courage. À certains jour, sur la steppe, la neige effaçait tous les plans, déjà si peu sensibles ; on galopait dans un monde de pur espace et d’atomes purs. Aux choses les plus banales, les plus molles, le gel donnait une transparence en même temps qu’une dureté céleste. Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal. Asar, mon guide caucasien, fendait la glace au crépuscule pour abreuver nos chevaux. Ces bêtes étaient d’ailleurs un de nos points de contact les plus utiles avec les barbares : une espèce d’amitié se fondait sur des marchandages, des discussions sans fin, et le respect éprouvé l’un pour l’autre à cause de quelque prouesse équestre. Le soir, les feux de camp éclairaient les bonds extraordinaires des danseurs à la taille étroite, et leurs extravagants bracelets d’or.

   Bien des fois, au printemps, quand la fonte des neige me permit de m’aventurer plus loin dans les régions de l’intérieur, il m’est arrivé de tourner le dos à l’horizon du sud, qui renfermait les mers et les îles connues, et à celui de l’ouest, où quelque par le soleil se couchait sur Rome, et de songer à m’enfoncer plus avant dans ces steppes ou par-delà ces contreforts du Caucase, vers le nord ou la plus lointaine Asie. Quels climats, quelle faune, quelles races d’hommes aurais-je découverts, quels empires ignorants de nous comme nous le sommes d’eux, ou nous connaissant tout au plus grâce à quelques denrées transmises par une longue succession de marchands et aussi rares pour eux que le poivre de l’Inde, le grain d’ambre des régions baltiques le sont pour nous ? À Odessos8, un négociant revenu d’un voyage de plusieurs années me fit cadeau d’une pierre verte, semi-transparente, substance sacrée, paraît-il, dans un immense royaume dont il avait au moins côtoyé les bords, et dont cet homme épaissement enfermé dans son profit n’avait remarqué ni les moeurs ni les dieux. Cette gemme bizarre fit sur moi le même effet qu’une pierre tombée du ciel, météore d’un autre monde. Nous connaissons encore assez mal la configuration de la terre. À cette ignorance, je ne comprends pas qu’on se résigne. j’envie ceux qui réussiront à faire le tour des deux cents cinquante mille stade grecs si bien calculés par Erastothène9, et dont le parcours nos ramènerait à notre point de départ. je m’imaginais prenant la simple décision de continuer à aller de l’avant, sur la piste  qui déjà remplaçait nos routes. Je jouais avec cette idée…

Être seul, sans biens, sans prestige, sans aucun des bénéfices d’une culture, s’exposer au milieu d’hommes neufs et parmi des hasards vierges… Il va de soi que ce n’était qu’un rêve, et le plus bref de tous. Cette liberté que j’inventais n’existait qu’à distance ; je me serais bien vite recréé tout ce à quoi j’aurais renoncé. Bien plus, je n’aurais été partout qu’un romain absent. Une sorte de cordon ombilical me rattachait à la Ville. Peut-être, à cette époque, à ce rang de tribun, me sentais-je encore plus étroitement lié à l’empire que je ne le suis comme empereur, pour la même raison que l’os du poignet est moins libre que le cerveau. Néanmoins, ce rêve monstrueux, dont eussent frémi nos ancêtres, sagement confinés dans leur terre du Latium, je l’ai fait, et de l’avoir hébergé un instant me rend à jamais différent d’eux. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, « Varius multiplex multiformus », Librairie Plon, Paris, 1958 (première édition)

1 Peuple d’origine thrace qui s’était constitué en royaume possédant un haut degré de civilisation et  occupait un territoire comprenant une partie de la plaine panonienne, les Carpates et la région du Bas-Danube, correspondant géographiquement à une grande partie de la Roumanie d’aujourdhui. Redoutables guerriers, bien organisés, ils furent vaincus par Trajan lors de deux campagnes successives (101-102 et 105-107).
2 Moésie ou Mésie inférieure, province romaine.
3 Pola ou Pula, port situé en Istrie (Croatie).
4 Domitien (51-96), empereur romain. Il règne de 81 jusqu’à son assassinat en 96.
5 Nerva (30-98) succède à Domitien en 96. N’ayant pas de descendant il fait de Trajan son fils adoptif peu avant sa mort.
6 Le Dniepr : Borysthènes est un nom d’origine scythe.
7 Les Scythes sont un ensemble de peuples indo-européens parlant une langue iranienne et occupant un vaste territoire eurasien, à l’origine nomade et férus de chevaux qui font des incursions en Europe à partir du VIIème siècle avant J.-C. Ils sont à l’origine d’un des premiers peuplements de la région du Bas-Danube.
8 Aujourd’hui Varna, ville et port et grande station balnéaire  bulgare sur la mer Noire.
9 Erastothène (vers 276-vers 194 ou 195 av. J.-C.) Savant grec encyclopédiste, un des premiers géographes de l’Antiquité, il fut aussi à la demande du pharaon Ptolémée III bibliothécaire du Musée d’Alexandrie et précepteur de son fils. Il semble qu’il ait calculé assez précisément la circonférence de la terre.
 

  

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