Saint-Séverin, apôtre de la frontière danubienne au cinquième siècle

Vue de la tour ouest (IVe /V siècle) en fer à cheval des anciennes fortifications de Favianis
Photo © C.Stadler/Bwag – Eigenes Werk, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=48968124

   Venant d’Orient selon son biographe Eugippe, il s’installe à Favianis (Mautern, rive gauche, Basse-Autriche) vers 453 à un moment difficile où les structures administratives du Bas-Empire commencent à se désintégrer dans ces régions frontalières, laissant leurs habitants affronter le chaos des grandes invasions « barbares » (Alamans, Ruges, Hérules…) de la deuxième moitié du Ve siècle, « barbares » avec lesquels saint-Séverin arrive pourtant à négocier, qu’il soigne également et parfois conseille. Il y fondera un monastère.

Saint-Séverin du Norique (410 ?-482)

   Ce tableau appartient à la cathédrale saint-Étienne de Passau. Les deux premières lignes de la légende sont en latin : « Un don apostolique est un esprit qui voit l’avenir. Que d’exploits le père Severinus a-t-il accomplis ! Les deux lignes suivantes sont en allemand gothique : « Par sa sagesse, son érudition et ses miracles, il s’est montré apostolique. C’est pourquoi il convient d’honorer hautement le saint père Severinus ». La forteresse en feu représentée sur le tableau pourrait être celle de Hainburg/Danube ou de Salzbourg.

Sources :
SAGHY, Marianne, Le saint de la frontière barbare : Séverin de Norique, in BOZOKY, Edina (dir.) : Les saints face aux barbares au haut Moyen Âge : Réalités et légendes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017
http://books.openedition.org/pur/153045
roemermuseum@mautern-donau.gv.at
https://www.kirchen-am-fluss.at

Danube-culture, mis à jour décembre 2023 

La chapelle de sainte-Marguerite se trouve au sud de la vieille ville de Mautern, directement contre le mur d’enceinte. Les parties les plus anciennes du bâtiment datent probablement des IXe et Xe siècles, Une partie des remparts de l’époque romaine ayant servi à sa construction. Un nouvel édifice de style roman tardif a été érigé au début du XIVe siècle. Sur les murs nord et ouest de la nef se trouvent des fresques du martyre de saint-Laurent datant du premier quart du XIVe siècle. L’ensemble des décors du choeur, datant des environs de 1300, représente les sept dons du saint-Esprit, la vie de sainte-Marguerite, l’Annonciation, la Nativité, l’Adoration des Mages et au sommet de la voute  l’Agneau du Christ et la Trinité. L’inscription « EX QVIBUS VNVM ERAT FAVIANIS »  date de la première moitié du XIIe siècle. Photo droits réservés

Le Pont de Trajan

Le Pont de l’empereur Trajan sur le Danube : un extraordinaire exploit architectural

« Trajan construisit un pont de pierre sur l’Ister [Bas-Danube], pont à propos duquel je ne sais comment exprimer mon admiration pour ce prince. On a bien de lui d’autres ouvrages magnifiques, mais celui-là les surpasse tous. Il se compose de vingt piles, faites de pierres carrées, hautes de cent cinquante pieds, non compris les fondements, et larges de soixante. Ces piles, qui sont éloignées de cent soixante-dix pieds l’une de l’autre, sont jointes ensemble par des arches. […]
Si j’ai dit la largeur du fleuve, ce n’est pas que son courant n’occupe que cet espace […], c’est que l’endroit est le plus étroit et le plus commode de ces pays pour bâtir un pont à cette largeur. Mais, plus est étroit le lit où il est renfermé en cet endroit, descendant d’un grand lac pour aller ensuite dans un lac plus grand, plus le fleuve devient rapide et profond, ce qui contribue encore à rendre difficile la construction d’un pont. Ces travaux sont donc une nouvelle preuve de la grandeur d’âme de Trajan […] »

Dion Cassius (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
Historien romain d’origine grecque, né à Nicée en Bithynie (Iznik, Turquie) Dion Cassius est un homme politique d’une certaine audience. Son père est gouverneur de la Cilicie sous le règne de Commode (180-192). Il sera de son côté « Consul suffectus » sous Septime Sévère (193-211), puis « Consul ordinaire » en 229. À partir de cette date, il écrit son Histoire romaine (quatre-vingts livres).

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L’architecte et ingénieur d’origine grecque Apollodore de Damas (50-130), auteur du pont de Drobeta Turnu Severin« 

« 1. Quand on est sorti de Viminaque [Vinimacium, ville importante de l’Empire romain, sur la Via militaris, au confluent de la Mlava avec le Danube, sur la rive droite, ancienne capitale de la Mésie supérieure, aujourd’hui en Serbie et portant le nom de Kostolac] l’on rencontre sur le bord du Danube trois forts, Picne, Cupe & Nova, qui ne consistaient autrefois qu’en une Tour. Justinien y a depuis élevé un si grand nombre de maisons & de fortifications qu’il en a fait des villes fort célèbres. Il y avait sur l’autre bord, à l’opposite de Nova, une Tour dont le véritable nom était Litérata, & que les habitants appelaient par corruption Lédérata. Cette Tour ayant été autrefois abandonnée, Justinien en a depuis fait un fort considérable. En suite de Nova il y a divers forts,  à savoir Cantabazate, Smorne, Campse, Tanate, Serne & Ducéprate. Il y en a encore plusieurs autres sur l’autre bord qui ont tous été bâtis de neuf par les soins du même Prince. Il y a un peu plus loin une forteresse nommée la tête de bœuf, bâtie autrefois par Trajan, & tout auprès, une ancienne ville nommée Zane que l’Empereur a fait fortifier, de telle forte que ce sont maintenant deux des plus puissants boulevards de l’Empire. Proche de Zane est un fort, nommé Pont. Le fleuve se coupe en cet endroit pour entourer une partie de son rivage, après quoi il se remet dans son canal ordinaire ». Ce n’est pas de lui-même qu’il fait ce détour, il y est forcé par l’artifice des hommes. Je dirai ici pourquoi ce fort a été appelé Pont, & pourquoi le cours du Danube a été détourné en cet endroit-là.

2. L’Empereur Trajan étant d’un naturel ardent, & ambitieux semblait avoir de l’indignation de ce que son Empire n’était pas d’une étendue infinie & de ce que le Danube y servait de bornes. Il désira donc d’en joindre les deux bords avec un Pont afin qu’il n’apportât plus d’obstacle à les conquêtes. Je n’entreprendrai pas d’en faire la description. Il faudrait pour cela avoir la suffisance de cet Apollodore de Damas, qui en donna le dessin. Mais quelque grand que sut cet ouvrage, il devint inutile aux Romains, parce que la suite du temps, & le cours du fleuve le ruinèrent. Trajan rebâtit deux forts aux deux bouts du Pont. L’un de ces forts a été depuis nommé Pont, & l’autre Théodora. Les ruines du pont remplirent de telle sorte le canal du Danube qu’il changea son cours, & prit le tour dont j’ai parlé. Ces deux forts ayant été ruinés tant par la longueur du temps, que par les irruptions des Barbares, Justinien a fait réparer très solidement le fort du Pont, qui est au côté droit du Danube, & a assuré par ce moyen le repos de l’Illyrie & pour celui de Théodora il l’a négligé parce qu’il était trop exposé aux courses des nations étrangères. Le même Empereur a fait bâtir au-dessus du fort du Pont divers autres forts dont voici les noms : Narbourg, Susiane, Armate, Timéne, Théodoropole, Stilibourg, & Alicanibourg. »

Procope de Césarée (Vers 500-565),LIVRE IV. DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, CHAPITRE VI, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace »

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Campagne de l’empereur romain Trajan en 101-102 après J.-C (Original work: Cristiano64 derivative work: ColdEel — Ce fichier est dérivé de Campagna dacica Traiano 101-102 png.png)

« Une peinture multicolore montre le pont de Trajan, dont la voûte soutenue par des piles de pierre dominait le Danube à l’époque romaine, près de Turnu-Severin — localité bien connue de tous également aujourd’hui —, l’une des merveilles du monde des siècles passés, désormais disparue. Un premier dessin reproduit ce pont d’après un vieux tableau de Jakob Leuv, tel que celui-ci l’avait vu en 1669. Les arches datant de Trajan se dressaient, solides, robustes, au-dessus du passage étroit du fleuve, praticables pour les chariots et les hommes, comme au temps où les cohortes romaines partaient en campagne contre les Scythes et les hordes des invasions barbares. Si, sur le tableau réalisé sur place par notre auteur moins de cent ans plus tard, en 1750, on ne découvre plus que les ruines de cette imposante construction, les piles sont toujours plantées, encombrantes, dans l’eau et plusieurs fragments ont conservé leur cintre avec son épigraphe, un morceau de la Rome antique maintenant réduit en poussière. »
Stefan Zweig (1881-1942), Voyages, « Un voyage sur le Danube », « Un Voyage sur le Danube », Éditions Belfond, Paris, 2000
Ce texte de l’écrivain autrichien Stefan Zweig (1881-1942) a été publié pour la première fois en tant qu’article dans le tout premier numéro de l’éphémère revue fondée et publiée par Paul Siebertz et Alois Veltzé Donauland illustrierte Monatschrift (1917). 

Pont de Trajan dessiné par Nicolas de Sparr pour son « Atlas du cours du Danube », 1751

« Nous venions de visiter les restes de l’extraordinaire pont de Trajan, le plus grand de l’empire romain. Son architecte, Apollodore de Damas, était un Grec de Syrie, et l’on voyait encore deux grandes piles de maçonnerie encombrer la rive roumaine ; une troisième s’élevait de l’autre côté, dans un champ serbe. Les martinets rasaient la surface de l’eau, des faucons aux pattes rouges planaient et plongeaient tout autour de ces rescapées uniques des vingt piles massives. Jadis, elles s’étaient dressées, effilées, très hautes, pour supporter plus d’un mille de superstructure et d’arcatures de bois : des poutres que la cavalerie avait franchies à grand bruit, sur lesquelles les voitures à boeufs avaient grincé, tandis que la Treizième Légion marchait à pas lourds vers le nord pour assiéger Decebal à Sarmizegethuse1. S’il ne restait sur place que ces souches, le moment de la dédicace du pont est gravé avec force détails sur la colonne Trajane de Rome et les pigeons du Forum, qui grimpe en spirale autour du fût, peuvent admirer ces mêmes piles en bas-relief : le pont à balustres jaillit dans son intégrité, et le général en manteau se tient près du taureau sacrificiel et de l’autel allumé , entouré par ses légionnaires, le casque à la main, sous leurs étendards et leurs aigles. »
Patrick Leigh Fermor, « Entre fleuve et forêts » in Dans la nuit et le vent

1Sarmizegethuse : capitale, centre politique et religieux du royaume des Daces. Décébale était le roi de ce peuple dace des Carpates contre lequel Trajan organisa ses expéditions en 101-102 et 105-106. Le royaume dace est annexé à l’empire romain à l’issue de la deuxième campagne qui vit aussi le suicide de Décébale.

Le pont dit « de Trajan » ou le génie civil au service d’un empereur romain prestigieux

Le pont de l’empereur Trajan (Marcus Ulpius Traianus, 53-117, empereur romain de 98 à 117) à Drobeta-Turnu Severin a été construit, selon les historiens de l’Antiquité, d’après les plans de l’architecte syrien d’origine grecque Apollodore de Damas (50-130). Cet architecte réputé et connu pour ses monuments civils comme militaires choisit comme emplacement Pontes-Drobeta en aval du défilé des Portes-de-Fer. Selon lui, ce lieu offre les meilleures conditions pour la réalisation de cet audacieux projet. Le débit du fleuve est à cet endroit plus calme qu’en amont et la profondeur du Danube moindre. La présence d’alluvions provenant venant des roches des massifs des Balkans et des Carpates stabilise le lit et pouvait permettre de supporter le poids de l’ouvrage.

L'empereur Trajan (53-117). C'est sous son règne que l'Empire romain atteint son apogée.

L’empereur Trajan (53-117). C’est sous son règne que l’Empire romain atteint son apogée.

La monographie du pont, écrite par l’architecte Apollodore de Damas et connue de l’historien Procope de Césarée a malheureusement été perdue. La plupart des informations concernant la construction de ce pont sont relatées par un autre historien ayant eu connaissance des écrits d’Apollodore de Damas, Dion Cassius. Au Xe siècle, l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète (905-959) situe le pont de Drobeta à la frontière de la Hongrie, à trois jours de distance de Belgrade. Au milieu du XVIe siècle, l’historien italien Paulo Giovo (1483-1552) précise à son tour que le pont se trouve à proximité de Turnu-Severin. Quant aux chroniqueurs valaques et moldaves, ils en découvrent l’existence grâce à la description faite par les historiens byzantins et par l’intermédiaire des usages locaux.

Reconstitution du pont de Trajan

Reconstitution du pont de Trajan à Drobeta Turnu-Severin, photo Danube culture, © droits réservés

   Les ruines du pont sont étudiées pour la première fois en 1689 par l’ingénieur militaire et savant autrichien d’origine italienne Luigi Ferdinando, comte de Marsigli (1658-1730). Celui-ci eut même le projet de construire un pont juste à côté de celui d’Apollodore de Damas. Dans l’une de ses publications consacré au Danube et à son patrimoine et traduite en français, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Marsigli décrit avec forces détails la reconstitution de l’ouvrage.

Gravure représentant le pont de Trajan dans l’ouvrage de L. F. Marsigli « Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie », 1644

   En 1856, la sécheresse et le très bas niveau du Danube permettent à une commission autrichienne d’effectuer de nouvelles recherches sur les vestiges du pont romain qui affleurent cette année là à la surface de l’eau. L’ingénieur de la ville de Turnu Severin, Alexandru Popovici, s’est aussi intéressé cette même année aux ruines de l’ouvrage. Ses plans et ses écrits ont été conservés. La partie technique du pont a encore été analysée en 1906 par l’ingénieur français Edgard Duperrex, professeur à l’École polytechnique de Bucarest. Edgard Duperrex fait publier ses travaux et construit une maquette de la reconstitution du pont. Cette maquette, d’une dimension de plus de 15 m est conservée aujourd’hui au Musée des Portes-de-Fer de Drobeta-Turnu Severin. Pourtant, selon l’architecte roumain Marc Arvinte cette reconstitution « présente un massif de maçonnerie percé de deux arcades, une petite et une grande, deux fois plus large que la première. Un portail traité en arc de triomphe surmonté de trophées marque l’accès au pont. En partant du dessin de Duperrex, inexact, les représentations ultérieures des piles culées situées sur la rive gauche du fleuve sont en leur majorité fausses. Le pont apparaît asymétrique. Et pour cause, Duperrex a réalisé son dessin en 1906, 30 ans après la mise en service de la voie ferrée Turnu-Severin-Craiova (1876). Or, précisément au milieu de la « grande arcade » passait la voie ferrée. »1

Pont de Trajan

Pile du pont de Trajan sur la rive serbe, photo Danube-culture, © droits réservés

D’après Dion Cassius, la construction du pont est terminé au début de la deuxième guerre avec les Daces (105). L’hypothèse est confirmée par la découverte d’une médaille en bronze datant de 105 après J.-C. et qui représente d’un côté la tête de l’empereur Trajan, et de l’autre le pont sur le Danube. Celui-ci est toutefois réduit à ses 2 portails réunis par une arche en bois, en dessous de laquelle se trouve un bateau romain.

La technique utilisée par Apollodore pour la construction du pont demeure jusqu’à aujourd’hui une énigme. Plusieurs séries d’hypothèses s’appuyant sur l’ensemble des informations existantes ont été élaborées. Une des techniques qui pourrait avoir été utilisée est celle de la dérivation du Danube. L’écrivain et homme politique romain Pline le Jeune , (61/62?-114) prodigua ce conseil au poète Caninius qui rédigeait un poème sur les campagnes de Trajan contre les Daces : « Tu devras chanter les nouveaux fleuves déviés et les nouveaux ponts qui les traversent ». Cette allusion pourrait être liée au Danube et au pont de Drobeta. En faisant référence à l’endroit où se trouve celui-ci, Procope de Césarée précise dans une phrase du sixième chapitre de son livre IV : DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace » : « Ici, le fleuve détient un bras, une partie de la côte, puis il fait un détour et s’en retourne dans le lit commun. Et cette chose n’est pas réalisée de sa propre initiative, mais forcée par l’ingéniosité des hommes ».

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Le pont de Drobeta sur la colonne de Trajan à Rome (tableau XXII). Si le pont est présent sur le colonne, il n’apparaît toutefois qu’à l’arrière plan, derrière les soldats romains.

Il est probable qu’un canal a été creusé par les romains au même endroit. Ce canal qui se trouvait vraisemblablement sur le territoire actuel serbe (rive droite), entre la commune de Kladovo et l’île de Simian était un ancien bras du Danube, recreusé par Apollodore de Damas pour permettre de dévier le fleuve. S’agit-il du canal qu’on remarque sur la Colonne de Trajan, même si son emplacement n’est probablement pas exact ? On voit sur celle-ci des soldats passant le portail d’un pont, portail suivi d’une passerelle en bois, au-dessus d’une petite île. L’eau coule sous le pont. La toponymie des lieux confirme l’existence de deux bras du fleuve à Drobeta-Turnu Severin. Le nom de « Drubeta » signifie en latin « fendage » ce qui indiquerait qu’à cet endroit le Danube se séparait en deux bras. Le fait que le camp romain de « Castrum Pontes » ait été édifié du côté sud du pont pourrait renforcer cette hypothèse. Le nom latin de « Castrum Pontes » (« Le camp des ponts ») confirmerait que l’emplacement de ce camp était situé entre les ponts.

D’après des sources de l’Antiquité, la longueur du pont semble avoir été de 1.134,90 mètres. Pour les protéger contre les incendies et les hordes de barbares, les portails du pont étaient construits en pierres et en briques et ornés de sculptures et de trophées. Le pont avait une hauteur était de 18, 6 m et une largeur de 14, 55 m.

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Pile du pont de Trajan sur la rive serbe, photo Danube-culture, © droits réservés

Il  reste encore quelques rares éléments visibles de cet ouvrage ; les deux piles principales des deux rives du Danube. Les recherches menées en 1856 permettent de découvrir que les piles implantées dans le lit du fleuve avaient une longueur de 33 m et une largeur de 19 m. Jean Tzétzès (1110-1185), écrivain et poète byzantin, raconte que pour la construction de ces piles les romains utilisèrent d’immenses coffrages en bois d’une dimension de 36×24 m. Il est probable que ces coffrages furent mis en place lorsque le Danube se trouvait en période de basses-eaux. Les Romains procédèrent ensuite à l’insertion de lignes de pilons entre lesquels ils coulèrent du mortier formant ainsi un mur impénétrable. La pouzzolane volcanique utilisée pour fabriquer ce mortier provenait de la région de Naples. L’eau qui avait pénétré à l’intérieur de ces coffrages fut pompée grâce à des installations techniques. Une fois le lit du Danube complètement à sec, les ouvriers travaillèrent aux fondations des piles, pour pouvoir passer ensuite à la construction du corps du pont avec ses voutes en bois. Le nombre des piles du pont implantées dans l’eau s’élevait à vingt.

Reconstitution du pont de Trajan

Reconstitution du pont de Trajan à Drobeta Turnu-Severin, photo Danube-culture, © droits réservés

Les matériaux utilisés provenaient à l’exception de la pouzzolane en majorité des environs. Les pierres venaient des carrières de Schela Cladovei (Drobeta Turnu-Severin), de Gura Vǎii (en amont de Drobeta) le bois (du chêne) des grandes forêts des Portes-de-Fer. Les briques étaient fabriquées sur place.

En ce qui concerne la démolition du pont, il n’existe aucun indice précis. Dion Cassius pense que l’empereur Hadrien (76-138), successeur de Trajan, en est à l’origine et ce afin de protéger les frontières de l’empire des invasions des tribus voisines des Roxolans et des Lazyges, peuples sarmates d’origine scythe. Hadrien aurait donné l’ordre de démonter sa partie supérieure en bois. Mais son abandon et sa destruction définitive sont sans doute liés au départ des Romains de la Dacie au profit des Goths (256).

Le pont de Drobeta fait, dès l’Antiquité l’objet d’une grande admiration. François Ier aurait même sollicité son allié ottoman Soliman le Magnifique afin de lui permettre de démolir une pile du pont pour découvrir le secret de sa construction !

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2023

Notes :
1Marc Arvinte, La symétrie retrouvée du pont d’Appolodore de Damas sur le Danube
pont-sur-le-danube-apollodor-de-damas.blogspot.com

Sources :
ARVINTE, Marc La symétrie retrouvée du pont d’Appolodore de Damas sur le Danube, pont-sur-le-danube-apollodor-de-damas.blogspot.com
CASSIUS, Dion (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
CÉSARÉE, de, Procope (Vers 500-565),LIVRE IV. DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, CHAPITRE VI, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace »
LEIGH-FERMOR, Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent (Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue), préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, Bruxelles, septembre 2016
MARSIGLI (1658-1730), Louis Ferdinand, comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744
ZWEIG, Stefan (1881-1942), Voyages, « Un voyage sur le Danube », Éditions Belfond, Paris, 2000
www.icomos.org

pont-sur-le-danube-apollodor-de-damas.blogspot.com

Les Sarmates, voisins rebelles puis auxiliaires de l’Empire romain

La soumission des Sarmates, sarcophage romain, photo droits réservés

   « En incorporant Rhétie, Norique et Pannonie, l’Empire romain fixa ses frontières orientales tout le long du Danube, dans les années 16 à 9 avant J.-C. Ces progrès n’avaient pu se faire qu’en luttant contre les tribus sarmates, les Jazygues et les Roxolans. Au cours de l’hiver 69 avant notre ère, ces deux tributs avaient déjà violemment réagi en envahissant la Mésie et en écrasant deux cohortes romaines. Pendant plus d’un siècle, malgré des périodes d’accalmies, les Sarmates figurent parmi les voisins les plus rebelles du nord de l’Empire romain. Plusieurs empereurs luttèrent contre eux successivement, six d’entre eux prenant le titre de « Sarmaticus » après leur avoir infligé de sérieuses défaites. Rome alla même jusqu’à produire à cette occasion des monnaies commémoratives pour célébrer ces victoires sur des Iraniens.

Connus dès lors par les stratèges et par les historiens qu’ils intriguent, les Sarmates sont étudiés par le père de la géographie historique, le Grec Strabon (64/63 ? – 23-23 ?), qui étaient proches des milieux officiels romains. S’attachant à l’étude des origines des peuples, à leur migration comme à la fondation des empires, celui-ci précise ce qu’a pu être leur itinéraire : il les situe au départ sur les rives de la mer d’Azov, puis à l’ouest du Dniepr.
Venu d’Asie centrale, ce peuple de langue iranienne avait en effet envahi la région occupée par ses « cousins » scythes (entre le Don et la Caspienne) au IIIe siècle avant notre ère. Après avoir séjourné en Russie méridionale, il continua sa progression vers l’ouest pour s’établir entre les Carpates et le Danube au tournant de notre ère. Lorsque l’empereur Trajan conquiert la Dacie (le noyau de l’actuelle Roumanie) au cours des deux guerres de 101-102 et de 105-107), ils s’intercalent entre cette province nouvellement conquise et l’ouest de la Pannonie, sous la pression d’une autre tribu sarmate qui les pousse par l’arrière, les Alains. Une partie d’entre eux s’installe alors aux abords du monde romain, avant d’être soumis en 175 par Marc-Aurèle. C’est donc bien en Europe centrale que se dissoudront les Sarmates, au sein des autres peuples de la Pannonie, ultime melting pot des peuples de la steppe.

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L’empereur Marc-Aurèle, vainqueur des Sarmates

Après Strabon, Pomponius Mela puis Ptolémée utilisent les termes de Scythie et de Sarmatie pour désigner ces peuples. Pompanius Mela se servit des renseignements fournis par une expédition militaire romaine, qui avait poussé jusqu’au Jutland en l’an 5 de notre ère. Quant à Ptolémée, c’est lui qui avec ses successeurs inclut dans la Sarmatie l’ensemble de l’Europe centrale et orientale. »

Sources :
Iaroslav Lebedynsky, Les Sarmates, Éditions Errance, 2002
Francis Conte, Les Slaves, Aux origines des civilisations d’Europe centrale et orientale (VIe-XIIIe siècles), « Les Slaves et l’orient », Bibliothèque de l’Évolution de l’Humanité, Édition Albin Michel, Paris, 1996

Danube-culture, mis à jour août 2023

Marc-Aurèle (121-180), empereur philosophe et le Danube

Marc-Aurèle (Marcus Annius Verus) est né à Rome en 121 après Jésus-Christ. Il se prend très jeune de passion pour la philosophie et découvre l’oeuvre d’Épictète (vers 50-vers 130 ? après J.-C. ) puis devient l’élève de l’orateur, avocat et consul Marcus Cornelius Fronto (Fronton, vers 100-après 166 ). Il entretiendra avec celui-ci une longue correspondance. Protégé, après la mort de son père, par l’empereur Hadrien (Publius Aelius Hadrianus 76-138), il est adopté par son fils Antonin le Pieux (86-161), prend pour nom Marcus Aurelius Antoninus et se marie avec sa cousine Faustine la jeune qui lui donnera de très nombreux enfants. Faustine la jeune n’hésite pas à suivre son mari sur les champs de bataille. Les soldats la surnommeront Mater castrorum (La Mère des camps). Marc-Aurèle est profondément affecté lorsque celle-ci meurt en 176.

Marc-Aurèle

L’empereur Marc-Aurèle (120-180)

Les grandes qualités humaines de Marc-Aurèle alliées à une excellente éducation en font le successeur évident de l’empereur Hadrien mais, encore trop jeune, il doit attendre la mort d’Antonin le Pieux pour lui succéder. Il partage tout d’abord le trône avec son frère adoptif, Lucius Verus (130-169) jusqu’à la mort de celui-ci. Malgré une profonde aversion pour la violence, Marc-Aurèle se voit dans l’obligation de défendre l’empire romain sans cesse menacé par les Barbares. Ses armées remportent de nombreuses batailles qui leur permettent d’annexer la Mésopotamie et l’Arménie.
L’empereur philosophe meurt probablement de la peste le 17 mars 180 au camp romain de Sirmium (Sremska Mitrovica, en Voijvodine serbe) sur le front du Danube lorsque les affrontements avec les Germains reprennent. Son fils, le terrible Commode Antonin (161-192) qui sera plus tard assassiné par son esclave, lui succède.
Marc-Aurèle a rédigé une partie de ses réflexions philosophiques intitulées Pensées pour moi-même lors de la campagne contre les tributs Quades. À cette occasion il séjourne au bord du Danube à Carnuntum, sur la rive droite, en aval de Vienne et au bord du Gran (Hron), un affluent de la rive gauche du Danube qui délimite la frontière actuelle entre la Slovaquie et la Hongrie et se jette dans celui-ci à la hauteur de Šturovo (Slovaquie).

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Faustine la jeune, femme de l’empereur Marc-Aurèle

Pensées pour moi-même…

 »   Il ne faut dire de l’homme nulle chose qui ne soit utile à l’homme en tant qu’il est homme ; pour les autres choses, ce ne sont pas des exigences de l’homme, la nature humaine ne les fait pas présager, ce ne sont pas des perfections de cette nature ; donc ce n’est pas en elles qu’est placée la fin de l’homme ni le bien qui accomplit cette fin. De plus, si l’une d’elles était utile à l’homme, il lui serait dommageable de les mépriser et de se garder d’elles, et celui qui peut s’en passer ne serait pas digne d’éloges ; et celui qui s’amoindrirait en l’une d’elles ne serait pas un homme de bien, si c’était là des biens. Mais en réalité, mieux il supporte de se dépouiller de ces choses et d’autres pareilles ou d’en être dépouillé, plus il est homme de bien. »

Pensées, Livre V

Petronell-Carnuntum, thermes

Petronell – Carnuntum, thermes du camp romain, photo Danube-culture, © droits réservés

« Songe souvent à la course folle des êtres et des évènements, à la vitesse avec laquelle ils se remplacent. Car l’être est comme un fleuve en continuel écoulement ; ses activités sont en changement incessant ; leurs causes ont des milliers de transformations ; presque rien n’est stable, même ce qui est le plus proche. Mais l’infini du passé et de l’avenir est un gouffre où tout disparaît. N’est-ce pas alors une folie de s’enorgueillir, de se tourmenter, de se plaindre de ces choses, comme si l’une d’elle nous gênait durablement et pour longtemps ? »
Pensées, Livre V

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Photo Danube-culture, © droits réservés

« Dusses-tu vivre trois mille ans et autant de fois dix mille ans, souviens-tu pourtant que personne ne perd une autre vie que elle qu’il vit, et qu’il n’en vit pas d’autre que celle qu’il perd. Donc le plus long et le plus court reviennent au même. Car le présent est égal pour tous ; est donc égal aussi ce qui périt ; et la perte apparaît ainsi comme instantanée ; car on ne peut perdre ni le passé ni l’avenir ; comment en effet pourrait-on vous enlever ce que vous ne possédez pas ? Il faut donc se souvenir de deux choses : l’une que toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes, et qu’il n’importe pas qu’on voit les mêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini ; l’autre, qu’on perd autant, que l’on soit très âgé ou que l’on meure de suite : le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé, puisque c’est la seule qu’on possède, et que l’on ne perd pas ce que l’on a pas. »
Pensées , Livre II, à Carnuntum.

« La durée de la vie humaine ? Un point. Sa substance ? Fuyante. La sensation ? Obscure. Le composé corporel dans son ensemble ? Prompt à pourrir. L’âme ? Un tourbillon. Le sort ? Difficile à deviner. La réputation ? Incertaine. Pour résumer, au total, les choses du corps s’écoulent comme un fleuve ; les choses de l’âme ne sont que songe et fumée, la vie est une guerre et un séjour étranger ; la renommée qu’on laisse, un oubli. Qu’est-ce qui peut la faire supporter ? Une seule chose, la philosophie. Elle consiste à garder son démon intérieur à l’abri des outrages, innocent, supérieur aux plaisirs et aux peines, ne laissant rien au hasard, agissant sans feinte ni mensonge, n’ayant nulle besoin qu’un autre fasse ou ne fasse pas telle action, acceptant les évènements et le sort, dans la pensée qu’il vient de là-bas, d’où il vient lui-même, et surtout attendant une mort propice à la pensée puisqu’elle n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose ; mais s’il n’y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement , pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale ? Car c’est conforme à la nature ; or nul mal n’est conforme à la nature. »
Pensées, Livre II, à Carnuntum.

Petronell-Carnuntum, photo Danube-culture, © droits réservés

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour juillet 2023

Rome et le Danube

« Établie sur le Rhin après la conquête des Gaules, complétée depuis 83 après J.-C. par l’organisation défensives des Champs Décumates1 qui couvrait le Main, le Neckar et le Jura souabe protégés par le limes2, la frontière de l’Empire romain s’établie beaucoup plus tard sur le Danube qui n’a été atteint qu’à la fin du règne d’Auguste.

Le « Limes » du Neckar, du Main et du Jura souabe

Cette frontière danubienne a toujours constitué le point faible de la défense romaine : la conquête de la Pannonie a permis de contrôler la ligne de la Sava3 ainsi que la vieille route de l’ambre allant d’Aquilée (Aquileia, province d’Udine, Italie) sur l’Adriatique à Carnuntum, en aval de Vienne sur la rive droite du Danube et qui se poursuivait  jusqu’en Allemagne du Nord. Le soulèvement dalmate et l’échec des campagnes de Germanie ont empêché Rome de porter la frontière au-delà, faute d’effectifs qui ont toujours fait défaut par la suite. Le front du Danube moyen et inférieur est resté ainsi sous la menace constante des incursions des Daces et d’autres peuples frontaliers qui refusaient une coexistence acceptée au contraire par les Germains transrhénans plus ou moins romanisés.

Le roi dace Décébale, dessin du début du XXe siècle d’après les bas-reliefs de la colonne trajane de Rome, photo, domaine public

À partir de 86 après J.-C., ces hostilités permanentes menées par le roi dace Décébale qui réussit à anéantir une armée romaine et risquait de devenir l’âme de coalitions dangereuses sur une frontière difficile à défendre en raison du redent constitué par le coude du Danube vers le sud, déterminèrent l’empereur Trajan à la conquête de la Dacie qui nécessita les deux « guerres daces » (101-102 et 105-106). Les épisodes de cette difficile conquête au cours desquels a été construit le pont de pierre5 de Drobeta Turnu-Severin [dit « Pont de Trajan« ] dans les Portes-de-Fer sont retracés à Rome par les bas-reliefs de la colonne Trajan.

MARSIGLI  (1658-1730), Louis Ferdinand, Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, A La Haye, Chez Jean Swart, 1744

La poussée barbare persista cependant et, à la faveur de l’anarchie militaire régnant à Rome, aboutit à l’effondrement du limes et aux catastrophes du IIIe siècle où Alamans et Goths ravagent l’Italie, les provinces danubiennes et la Grèce, et après lesquelles une frontière sûre ne put être établie qu’au prix de l’abandon de la Dacie et des Champs Décumates, ainsi que d’une pénétration pacifique mais dense de Germains installés dans l’Empire au titre de « fédérés », colons et militaires.

L’Empire romain en 117 après J.-C., droits réservés

Durant toute la période romaine, le Danube a vécu de la vie du limes [env. 5000 km à l’apogée de l’Empire], à la fois frontière jalonnée de camps militaires puis, à partir du IIIe siècle, défendue par des forteresses échelonnées en profondeur servant de point d’appui à de puissantes forces d’intervention, zone d’échanges de tous ordres avec le monde barbare et rocade militaire le long de laquelle se déplaçaient les troupes en opération et qu’empruntaient les transports destinés à leur ravitaillement. C’était une monde original, isolé des régions intérieures souvent moins peuplées, auquel une administration dense, une forte occupation militaire et des brassages incessants de population assuraient une profonde unité, formant une zone de développement économique continue des bouches du Rhin à celles du Danube, le long de laquelle se sont propagées les religions d’origine orientale, culte de Mithra et christianisme notamment.

Le Limes le long du Danube et ses forteresses chargées de défendre les frontières de l’empire ainsi que les provinces romaines entre 106 et 271/275 

Sur le Danube lui-même, Rome s’est manifestée dès le règne d’Auguste tout d’abord par la présence dans le delta d’une flottille chargée de la surveillance des côtes puis sur toute la longueur du fleuve pour appuyer et permettre le transport des troupes d’intervention. Sur le Danube inférieur, elle a été stationnée à Noviodunum, près de l’actuelle ville roumaine d’Isaccea en Dobroudja et à Aegyssus (Tulcea), d’autres unités étant réparties le long des postes du limes, notamment à l’embouchure du Siret (affluent du Bas-Danube, rive gauche) pour assurer le service de la douane romaine dont les points de passage étaient fortifiés. Le noeud de la défense était le camp de Troesmis, ancienne place forte géto-dace sur le bras du Bas-Danube de Mǎcin (Dobroudja) dont dépendaient les camps d’Axiopolis (Cernavoda), de Capidava, gué important sur le Bas-Danube, de Carcium, (Harşova). Tropaeum Trojani (Adamclisi), où subsiste le trophée dédié aux morts des guerres daces, était également siège d’une garnison. En amont, Durustorum (Silistra, Bulgarie), Novae (Shvistov, Bulgarie), Oecus, Ratiaria, Bononia (Vidin, Bulgarie), Sexaginta Prista (Ruse), Drobeta (Turnu Severin), Viminacum (Kostelac en Serbie, à l’est du confluent de la Morava), Singidunum, (Belgrade), Cibalae (au sud de la Drava), Intercisa (Dunapentele sur le Danube hongrois), Aquincum (Budapest), Brigetio (près de Komarom), Carnuntum (sur la rive droite en aval de Vienne) dont le site a été ensuite abandonné, Vindobona (Vienne), Comagenae (Tulln), Mautern (Flaviae), Aelium Cetium (Sankt Pölten), Lauriacum (Enns), Lentia (Linz), Castra Batava (Passau) et Castra Regina (Regensburg6) étaient également, de même qu’Augusta Vindelicum (Augsbourg), située plus au sud, des villes issues des camps du limes, eux-mêmes souvent établies sur d’anciens habitats celtiques ou plus anciens.

Arc de triomphe de Carnuntum, photo By C.Stadler/Bwag – Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=35764294

Le Danube était longé sur sa rive gauche jusqu’en Forêt-Noire par une route où aboutissaient des voies en provenance de l’intérieur, d’Andrinopole, de Serdica (Sofia) et, au delà, de Byzance et de Thessalonique, — de Naïssus (Niš) et de la côte dalmate —, enfin d’Italie par les cols alpins ; dans les défilés des Portes-de-Fer, on voyait avant sa submersion par la retenue des ouvrages hydroélectriques, la route taillée dans la roche par Trajan dont le souvenir est perpétué par l’inscription rupestre dite  « Tabula Trajan ».

Table de Trajan, photo © Danube-culture, droits réservés

Malgré leur importance et leur étendue révélées par l’archéologie, les cités danubiennes, situées dans des zones où les opérations militaires n’ont guère cessé, paraissent avoir connu un développement moindre qu’ailleurs notamment dans les cités rhénanes, plus précoces, fondées dans des contrées moins rudes et où commandaient des princes de la maison impériale. En l’absence de colonies, l’urbanisation s’est limitée aux grands axes de sorte que les peuples autochtones ont conservé leur encadrement régional et constitué des entités ethniques relativement résistantes aux influences urbaines et à l’assimilation. En Dacie, l’importance de l’occupation militaire et de la colonisation jointe à des contacts anciens et prolongés ont assuré une profonde romanisation qui a subsisté jusqu’à nos jours ; l’ouverture de routes a permis l’exploitation intensive des mines de fer, de cuivre, et surtout d’or dont l’Empire avait grand besoin pour régler le déficit de son commerce extérieur et couvrir les frais des grands travaux publics. Cet essor économique entretenait sur le Danube et ses affluents, la Sava  en particulier, une navigation marchande active, aux mains de corporations de nautes connues par les inscriptions (nautae universi Danubii de Axiopolis).

Le pont romain dit  » de Trajan » sur le Danube, reconstitution

Au cours des IIe et IIIe siècles, grâce à l’importance des marchés militaires et barbares, cet axe économique danubien, prolongé aussi bien vers la Germanie que vers l’Asie mineure, l’a progressivement emporté sur les itinéraires méditerranéens convergeant sur Rome qui cesse d’être le centre du commerce européen ; l’essor des villes danubiennes contraste avec la stagnation de celles du sud-ouest de la Pannonie ; les villes de la mer Noire, en relation directe avec la Dacie, entretiennent vers l’Asie mineure un trafic animé par la présence tout le long du fleuve de marchands orientaux qui s’accentuera sous le Bas-Empire et durant les siècles suivants. Le déplacement des réseaux commerciaux s’est prolongé par un déplacement des pouvoirs politiques vers les frontières de plus en plus menacées qui a donné à la Pannonie et à l’Illyricum7 un poids toujours plus décisif dans l’Empire et affirmé l’importance de Byzance, de même que sur le Rhin et la Moselle Cologne et Trêves prenaient le pas sur les villes de l’intérieur et sur Rome. »
 Jean Ritter,  Le Danube, P.U.F., Paris, 1976

La colonne de Trajan à Rome, érigé en 113 apr. J.-C., photo droits réservés

La colonne de Trajan
La colonne de Trajan érigée en 113 de notre ère et source inestimable d’informations se trouve à Rome. Il s’agit d’un monument commémoratif décoré de reliefs illustrant les deux campagnes militaires victorieuses de l’empereur Trajan (53-117) contre les redoutables tributs daces. La colonne mesure 38 m de haut et se compose de 19 tambours de marbre blanc italien. Elle repose sur une base de huit blocs et est surmontée d’un piédestal de deux blocs. À l’origine, une statue en bronze de Trajan de 4,8 m se trouvait sur le piédestal supérieur, mais elle fut remplacée par une statue de saint-Pierre en 1588. Selon toute vraisemblance, la colonne fut conçue par Apollodore de Damas  à qui l’on doit également la réalisation du pont dit « de Trajan » pour commémorer les deux campagnes de 101-102 et 105-106 de notre ère. À la mort de Trajan en 117, ses cendres furent enterrées dans les fondations de la colonne.
La perspective irrégulière et la présence de plus de 2 600 personnages sculptés en bas-relief en spirale autour de la colonne constituent un récit vivant de 200 m de long et présentant 155 scènes clés. Trajan apparaît dans de nombreuses situations diverses telles que la conduite de l’armée, le jugement des prisonniers et la tenue de conseils de guerre. Les deux campagnes, à partir de la base, sont organisées dans une chronologie approximative des principaux événements, chacune d’entre elles étant séparée par une scène avec un bouclier et des trophées.
La plupart des scènes individuelles de la colonne se suivent mais elles sont parfois séparées par un élément du paysage, comme des rochers, des arbres ou même des bâtiments qui indiquent un changement de scène narrative. Les personnages sont généralement aux deux tiers de leur taille réelle et la perspective est obtenue en représentant les scènes comme si elles étaient inclinées vers le spectateur, les personnages de l’arrière-plan étant ainsi représentés au-dessus de ceux du premier plan. À l’origine, les reliefs étaient peints en couleur et des traces de cette peinture ont été conservées jusqu’au XVIIIe siècle. Érigée dans le Forum de Trajan, la sculpture de la colonne aurait été beaucoup plus visible depuis les deux bibliothèques – l’une grecque et l’autre latine – qui se trouvaient à l’origine de chaque côté de la colonne. Elle repose sur un piédestal qui porte également une sculpture en relief, représentant cette fois des armes et des armures daces capturées ainsi que quatre aigles impériaux portant des guirlandes de victoire. La base se compose également d’une longue inscription sur le côté sud-est qui utilise des lettres capitales de 10 cm de haut pour indiquer que le monument a été dédié à Trajan par le Sénat et le peuple de Rome (SPQR) en 113 de notre ère. La colonne servait en fait de plate-forme d’observation. Une porte dans le piédestal donne accès à un escalier intérieur en spirale qui grimpe à l’intérieur de la colonne pour permettre l’accès au piédestal de la plate-forme supérieure. L’escalier est entièrement sculpté dans la pierre massive et est éclairé par 40 petites fenêtres placées dans la colonne à intervalles réguliers. À l’origine, la plate-forme d’observation était équipée d’un rail métallique et pouvait accueillir jusqu’à 15 personnes qui pouvaient admirer les bâtiments s’étendant aux alentours.

Danube-culture, mis à jour, juillet 2023
Notes :
1 Jacques Ancel, Peuples et Nations des Balkans, 2eme édition, Éditions du CTHS, Paris, 1995, cité par Guillaume Durand, dans Carpates et Danube, Une géographie historique de la Roumanie, Editura Istros, Muzeul Brǎilei, 2012, p. 26   
2
Champs Décumates : territoire situé entre la rive droite du Rhin et le cours supérieur du Danube. Ce territoire fut annexé à l’Empire romain au 1er siècle après J.-C. sous la dynastie des Flaviens.

3 Le Limes : frontière entre l’empire romain et le monde barbare, à savoir les peuples ne parlant ni grec ni latin. Le limes danubien reposait sur des fortifications reliées entre elle par une voie qui suivait le Danube. Une flotte de bateaux répartie dans plusieurs ports fluviaux venait compléter le dispositif de défense.
4 Affluent de la rive droite du Danube qui conflue avec celui-ci à la hauteur de Belgrade
5 En réalité un peu en amont de Bratislava et du confluent de la Morava avec le Danube sur la rive droite
6 et de bois
7 Ratisbonne (Bavière)
8 Illyrie : Province romaine située sur la rive orientale de l’Adriatique correspondant à peu près à l’Ouest de la Croatie, de la Slovénie, de la Bosnie-Herzégovine, du Monténégro de l’Albanie et du Kosovo actuels

Sources :
RITTER, Jean, Le Danube, P.U.F., Paris, 1976
MARSIGLI (1658-1730), Louis Ferdinand, Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744
DURAND, Guillaume, Carpates et Danube, Une géographie historique de la Roumanie, Editura Istros, Muzeul Brǎilei, 2012
Le Danube romain en Autriche :
www.donau-limes.at
https://www.worldhistory.org › trans › fr › 1-12029 › colonne-de-trajan

Ovide, poète de l’Antiquité romaine exilé entre Danube et mer Noire

Ovide en exil par le peintre

Ion Theodorescu-Sion (1882-1939), Ovide en exil à Tomis, 1915

Auguste restera inflexible tout comme son successeur Tibère et jamais Ovide ne retournera à Rome ni en Ausonie (Italie) malgré ses supplications. Il mourra d’ennui, d’amertume et de nostalgie dans ces contrées au climat rude et chaque jour menacées par les barbares dont les Sarmates et les Gètes, très proches, de l’autre côté du Danube et dont il apprendra malgré tout le dialecte :
 » Sarmatico cogor plurima more loqui.
Et pudet et fateor, iam desuetudine longa
vix subeunt ipsi uerba latina mihi… »
« Je suis souvent forcé de parler en Sarmate.
J’ai honte et je l’avoue : à ne plus m’en servir,
j’ai peine moi-même à retrouver les mots latins… »
« La vie à Tomes » (V, VII)
Il écrira pendant son exil définitif les cycles des Tristes en l’an 8-14 après Jésus-Christ puis les Pontiques et les Halieutiques (12-16 ap. Jésus-Christ).

Ion Theodorescu-Sion (1882-1939), Ovide à Tomis, huile sur carton, 1927

« L’hiver à Tomes »
Si quelqu’un se souvient encore d’Ovide l’exilé
et que mon nom sans moi subsiste dans la ville,
qu’il sache que je vis au milieu des Barbares,
sous des étoiles que la mer ne baigne jamais,
Autour sont les Sarmates1, race farouche, et les Besses2, et les Gètes3

qui ne méritent point que je donne leur nom.

Tant que les vents sont tièdes, le Danube est notre rempart :
son cours nous garantit contre leurs incursions ;
mais lorsque la saison mauvaise a montré son hideux visage,
que le gel a changé la terre en marbre blanc,
quand s’abattent sous l’Ourse4 et la bise et la neige,
le pôle frissonnant chasse alors ses nations.
La neige, une fois sur le sol, résiste au soleil et aux pluies :
la bise la durcit et la rend permanente.
Ainsi, une autre tombe avant que la première n’ait fondu
et dans l’ombre d’endroits elle reste deux ans.
Lorsque se déchaîne l’Aquilon5, telle est sa violence
qu’il renverse les hautes tours, emporte les toitures.

Des peaux et des braies rapiécées protègent mal les gens du froid ;
de tout leur corps on ne voit plus que leur visage.
Qu’ils bougent, l’on entend le bruit de leurs cheveux où pendent des glaçons ;
leur barbe prise par le gel éclate de blancheur.
Le vin se maintient dur, gardant la forme de la cruche ;
au lieu de le verser, on le donne en morceaux.
Que dire des ruisseaux, qu’enchaîne et condense le froid,
du lac qu’on doit forer pour en tirer une eau friable ?
Le Danube lui-même, aussi large pourtant que le Nil,
lui qui se jette dans la mer par de nombreuses embouchures,
il voit les vents durer et glacer ses flots azurés
et roule vers la mer des ondes invisibles.
Là où voguaient des nefs, l’on va maintenant à pied ferme
et le pas des chevaux heurte les eaux gelées.
Grâce à ces ponts nouveaux, sous lesquels l’onde coule,
le boeuf sarmate tire son chariot barbare.

J’ai même vu l’immense mer arrêtée sous la glace,
ses flots sans mouvement sous l’écorce glissante.
C’est peu de l’avoir vu : j’ai foulé cette mer durcie,
mon pied, sans se mouiller, pressa la surface des eaux.
Si telle avait jadis été la mer pour toi, Léandre6,
l’on n’accuserait point ce détroit de ta mort.

Alors, le dauphin ne peut plus bondir contre les vents :
l’hiver cruel comprime ses efforts.
Quoique Borée7 mugisse en agitant ses ailes,
pas un remous sur le gouffre enfermé.
la glace, comme marbre, assiège les poupes dressées,
la rame est impuissante à fendre l’eau durcie.
J’ai vu des poissons, raidis comme enchaînés dans la glace,
une partie d’entre eux vivaient encore.
Quand le cruel Borée, dans l’excès de sa violence,
coagule la mer ou bien les eaux du fleuve en crue,
aussitôt, à travers le Danube aplani par l’aquilon,
accourt le Barbare ennemi, sur son coursier rapide,
puissant par sa monture et par ses traits volants au loin,
et il dévaste largement les campagnes voisines…

Tristes, III, X 

Notes :
1 tribu scythique redoutée de la steppe pontique d’origine iranienne qui fut en conflit avec l’Empire romain
2 tribu thrace des Balkans
3 peuple vivant  dans l’espace carpato-danubien-pontique, parfois assimilé aux Daces par des historiens de l’Antiquité.
4 Une des plus grandes constellations célestes. Chez Ovide, Callisto était fille de Lycaon, roi d’ Arcadie. Zeus aperçut la jeune vierge comme elle chassait en compagnie d’ Artémie et s’en éprit ; il la séduisit en prenant l’apparence de Diane elle-même. Héra, jalouse, la changea en ourse après qu’elle eut donné naissance à un fils, Arcas. L’enfant grandit dans l’ignorance de sa mère, et un jour qu’il participait à une chasse, la déesse dirigea Callisto vers l’endroit où il se trouvait, dans l’espoir qu’elle soit transpercée de ses flèches. Mais Zeus enleva l’ourse et la plaça parmi les étoiles où Arcas la rejoignit, sous les noms de Grande Ourse et Petite Ourse.
5 vent du nord
6 Léandre, amoureux d’Héro, prêtresse d’Aphrodite à Sestros qui habite sur la rive européenne de l’Hellespont, traverse le détroit à la nage guidé par une lampe qu’Héro allume en haut de la tour où elle vit. Mais lors d’un orage, la lampe s’éteint et Léandre s’égare dans les ténèbres. Lorsque la mer rejette son corps le lendemain, Héro se suicide en se jetant du haut de sa tour. Ovide a imaginé dans une de ses oeuvres (Héroïdes) une lettre écrite par Léandre et la réponse d’haro.
7 autre vent du nord

William Turner (1775-1851), Ovide chassé de Rome, huile sur toile, 1838. Cette œuvre traite de l’exil de Rome d’Ovide, reconstitué ici sous la forme d’une variété de temples, d’arcs de triomphe et de statues datant de différentes périodes de l’histoire de la ville. Turner laisse planer l’ambiguïté sur la présence d’Ovide dans l’image : il pourrait s’agir du personnage arrêté au premier plan, ou bien il pourrait être tout simplement absent, déjà banni ou décédé (une tombe en bas à gauche porte son nom complet). Avec la scène brumeuse et le soleil couchant sur l’eau (le Tibre ?) le peintre évoque le sentiment d’un dernier adieu à Rome et à son âge d’or. Sources : The Metropolitan Museum of Art. 

Ovide en quelques dates :
43 avant J.-C. – Naissance de Publius Ovidius à Sulmona (Abruzzes)
25-20 avant J.-C. – Voyage en Grèce sur les lieux de l’Iliade. Il fréquente déjà le cercle littéraire de Messala auquel appartiennent Horace, Tibulle, Virgile…
23-14 avant J.-C. – Cinq livres des Amours que le poète réduira à trois.
20-15 avant J.-C. – quinze premières Héroïdes, lettres supposées écrites par les grandes héroïnes de la mythologie grecque qu’il complètent par six autres lettres.
13-18 avant J.-C. – Médée, tragédie perdue
2-1 avant J.-C. – Deux premiers livres de l’Art d’aimer, un troisième suit deux ans après.
7-8 après J.-C. – Les Métamorphoses, deux cents cinquante six fables de la mythologie grecque et romaine. Inachevées
8 après J.-C. Exilé à Tomis en Mésie, au frontière de l’Empire. Parti d’Italie par bateau en décembre et ayant laissé sa troisième épouse à Rome,  il arrive en mars sur les lieux après avoir peut-être terminer son voyage à pied à travers la Thrace jusqu’à Tomis. Selon l’historien Jérôme Carcopino, Ovide aurait fait escale à l’île d’Elbe.
Hiver 8-9 après J.-C. – Premier livre des Tristes
9 après J. -C. – Deuxième livre
9-10 après J.-C. – Troisième livre
10-11 après J.-C. – Quatrième livre
11-12 après J.-C. – Cinquième livre
14 après J.-C. – mort de l’empereur Auguste auquel succède Tibère. Ovide reste en exil.
12-16 après J.-C. – Pontiques, Halieuthiques
15-16 après J.-C. – suite des Pontiques
17 après J.-C. – mort d’Ovide  à Tomis.

Sources :
Ovide, Les Tristes, traduit du latin par Dominique Poirel, Orphée, La Différence, Paris, 1989
Ovide, Les Tristes, texte établi et traduit par J. André (Collection des Universités de France, publiée sous le patronage de l’Association Guillaume Budé), Les Belles Lettres, Paris, 1968
Ovide, Les Tristes, Les Pontiques, Ibis, Le Noyer, Halieuthiques, traduction nouvelle d’Émile Ripert, Librairie classique Garnier, Paris, 1937

Eugène Delacroix (1798-1963) Ovide chez les Scythes, 1859, National Gallery London

« Tout ce qu’il y a dans Ovide de délicatesse et de fertilité a passé dans la peinture de Delacroix ; et, comme l’exil a donné au brillant poète la tristesse qui lui manquait, la mélancolie a revêtu de son vernis enchanteur le plantureux paysage du peintre …
Si triste qu’il soit, le poète des élégances n’est pas insensible à cette grâce barbare, au charme de cette hospitalité rustique. Tout ce qu’il y a dans Ovide de délicatesse et de fertilité a passé dans la peinture de Delacroix […].
L’artiste qui a produit cela peut se dire un homme heureux, et heureux aussi se dira celui qui pourra tous les jours en rassasier son regard. L’esprit s’y enfonce avec une lente et gourmande volupté, comme dans le ciel, dans l’horizon de la mer, dans des yeux pleins de pensée, dans une tendance féconde et grosse de rêverie. »
Charles Baudelaire, curiosités esthétiques, Paris 1868

L’exil d’Ovide et le delta du Danube
« À quel endroit du Danube faut-il conclure cette croisière imaginaire ? C’est ici, juste avant que le Danube rencontre la mer Noire que s’expriment toute la force et la grandeur de son delta. Le Danube semble sortir de son lit, alors que sa surface est presque aussi grande que la mer vers laquelle il se dirige. Ce débordement du Danube, qui n’est pas encore maîtrisé, a créé tout un réseau de bras latéraux, de nouveaux univers aquatiques, d’enclos naturels inaccessibles, de marais et de marécages, qui sont devenus des réserves pour la flore et la faune qui se sentent encore à ces endroits à l’abri de la main de l’homme. Mais l’homme ne fut seulement impitoyable envers les animaux et la flore. Sur cette côte de la mer Noire qui s’est alliée au Danube, tout en conservant sa teinte grisâtre, sa rudesse et son inhospitalité, l’Empire romain a créé des lieux dignes de la vengeance d’un César. L’empereur Auguste a exilé le poète Ovide à Tomi ou Tomis. De là, il n’est jamais revenu à Rome, bien qu’il ait supplié son juge sévère de faire preuve de clémence et de lui pardonner ses frasques poétiques.
Avant de partir en exil dans ce lieu reculé de la côte de la mer Noire, Ovide a décrit sa dernière nuit à Rome, sachant qu’il quittait aussi une civilisation supérieure, tout le monde de l’érotisme qui lui était cher, où il régnait en poète incontestable :

« Cum subit ille tristis noctis imago,
qua mihi supremum tempus in urbe fuit,
cum repeto noctem, qua toi mihi cara reliqui,
labitur ex coulis nunc quoique gutta meis. »

« Quand me revient le souvenir de cette nuit cruelle,
de ces derniers moments que j’ai vécus à Rome,
quand je ma rappelle, avec tout ce que j’ai quitté,
alors, comme aujourd’hui, mes yeux sont plein de larmes ».
Les Tristes I, III

Il se trompait, comme beaucoup d’autres écrivains qui n’avaient pas compris que la proximité d’un homme de pouvoir comportait des dangers et qu’une parole imprudente pouvait détruire l’illusion de sa propre intangibilité et conduire le malheureux à l’exil ou à la mort.
Son exil sur les rives du Pont a enrichi la littérature européenne d’un recueil de vaines lamentations d’un homme qui se noie dans la nature et la solitude à l’extrémité de l’Empire romain, Les « Tristes ». C’est également dans sa prison de Maribor, pendant la Première Guerre mondiale, qu’Ivo Andrić (1892-1975) prix Nobel de littérature en 1961) a écrit ses poèmes lyriques nostalgiques, auxquels il a donné le titre « Ex Ponto ». Ovide, qui souffrait, avait réussi à faire du lointain Pont-Euxin danubien un exemple de l’issue d’un combat entre un poète et un homme.
Le destin d’Ovide n’a heureusement pas effrayé de nombreux auteurs qui s’étaient engagés consciemment dans ce combat inégal et qui sont partis volontairement en exil. Beaucoup d’entre eux ont sombré dans les eaux troubles de leur désespoir. De nombreux Serbes du Banat ont également été déportés, après le conflit yougoslave avec le Komintern en 1948, dans les terres désolées et austères du Baragan, près du delta du fleuve. Dans cet ostracisme loin d’être anodin, les Serbes étaient classés parmi les peuples condamnés à disparaître dans cette région perdue, située non loin de l’une des l’embouchure du Danube dans la mer Noire, à Sulina. Comme si cette région du Baragan était fatalement destinée à voir disparaître des peuples enfermés dans cette « cage » naturelle. Les Circassiens y ont été amenés par bateaux depuis la Russie tsariste, et abandonnés à leur inéluctable disparition. Le même sort a été réservé aux Tatares. Il s’agissait de morts sans témoins, une méthode utilisée par tous les systèmes répressifs connus dans l’histoire et à laquelle la nature a prêtée, involontairement main-forte !

Dejan Medaković (1922-2008)

Dejan Medaković (Дејан Медаковић, 1922-2008)

Dejan Medaković est un historien de l’ancienne Yougoslavie né à Zagreb, spécialiste de l’histoire de l’art, membre de l’Académie serbe des Sciences et des Arts et, de 1999 à 2003, président de cette institution. Il a orienté ses recherches dans de nombreux domaines de l’histoire de l’art et de la critique d’art, de l’art serbe médiéval jusqu’à la peinture contemporaine, même si ses domaines d’expertise concernaient d’abord l’art serbe baroque et les conditions culturelles au XVIIIe siècle, ainsi que l’art serbe du XIXe siècle. Il est l’auteur de plusieurs monographies et études en rapport avec le patrimoine culturel de l’église orthodoxe serbes (monastères de Hilandar ou Chilandar et de Savina). Parmi ses œuvres figurent également Les Chroniques des Serbes de Trieste, parues en 1987, Les Serbes à Vienne, Les Serbes à Zagreb, Les Images de Belgrade dans les gravures anciennes et Thèmes serbes choisis.
Outre ses ouvrages scientifiques, Dejan Medaković a également publié cinq recueils de poésies et un cycle autobiographique en prose intitulé Efemeris.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour juillet 2023

Le delta du Danube et l’empereur Hadrien (76-138 ap. J.-C.)

 » Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal… »

« Si elle s’était prolongée trop longtemps, cette vie à Rome m’eût à coup sûr aigri, corrompu ou usé. Le retour à l’armée me sauva. Elle a ses compromissions aussi, mais plus simples. Le départ pour l’armée signifiait le voyage ; je partis avec ivresse. J’étais promu tribun à la Deuxième Légion, l’adjudicatrice : je passai sur les bords du Haut-Danube quelques mois d’automne pluvieux, sans autre compagnon qu’un volume récemment paru de Plutarque.

Aquincum, camp romain de la rive gauche du Danube, aujourd’hui inséré dans Budapest, photo droits réservés

Je fus transféré en novembre à la Cinquième Légion Macédonique, cantonnée à cette époque (elle l’est encore) à l’embouchure du même fleuve, sur les frontières de la Moésie inférieure. La neige qui bloquait les routes m’empêcha de voyager par terre. Je m’embarquai à Pola4 ; j’eus à peine le temps, en chemin, de revisiter Athènes, où, plus tard, je devais longtemps vivre. La nouvelle de l’assassinat de Domitien5, annoncée peu de jours après mon arrivée au camp, n’étonna personne et réjouit tout le monde. Trajan bientôt fut adopté par Nerva; l’âge avancé du nouveau prince faisait de cette succession une matière de mois tout au plus : la politique de conquêtes, où l’on savait que mon cousin se proposait d’engager Rome, les regroupements de troupes qui commençaient à se produire, le resserrement progressif de la discipline maintenait l’armée dans un état d’effervescence et d’attente. Ces légions danubiennes fonctionnaient avec la précision d’une machine de guerre nouvellement graissée ; elles ne ressemblaient en rien aux garnisons endormies que j’avais connues en Espagne ; point plus important, l’attention de l’armée avait cessé de se concentrer sur les querelles de palais pour se reporter sur les affaires extérieures de l’empire ; nos troupes ne se réduisaient plus à une bande de licteurs prêts à acclamer ou à égorger n’importe qui. Les officiers les plus intelligents s’efforçaient de distinguer un plan général dans ces réorganisations auxquelles ils prenait part, de prévoir l’avenir, et pas seulement leur propre avenir. Ils s’échangeaient sur ces évènements au premier stage de la croissance pas mal de commentaires ridicules, et des plans stratégiques aussi gratuits qu’ineptes barbouillaient le soir la surface des tables. Le patriotisme romain, l’inébranlable croyance dans les bienfaits de notre autorité et la mission de Rome de gouverner les peuples prenaient chez ces hommes de métier des formes brutales dont je n’avais pas encore l’habitude. Aux frontières, où précisément l’habileté eût été nécessaire, momentanément du moins, pour se concilier certains chefs nomades, le soldat éclipsait complètement l’homme d’État ; les corvées et les réquisitions en nature donnaient lieu à des abus qui ne surprenaient personne. Grâce aux divisions perpétuelles des barbares, la situation au nord-est était somme toute aussi favorable qu’elle pourra jamais l’être : je doute même que les guerres qui suivirent y aient amélioré quelque chose. Les incidents de frontières nous causaient des pertes peu nombreuses, qui n’étaient inquiétantes que parce qu’elles étaient continues ; reconnaissons que ce perpétuel qui-vive servait au moins à aiguiser l’esprit militaire. Toutefois j’étais persuadé qu’une moindre dépense, jointe à l’exercice d’une activité mentale un peu plus grande, eût suffi à soumettre certains chefs, à nous concilier les autres, et je décidais de me consacrer surtout à cette dernière tâche, que négligeait tout le monde.

Carte historique de la Thrace antique d’Abraham Ortelius (1527-1598) datée 1585 avec la Mésie inférieure qui avait depuis longtemps disparu.

J’y étais poussé par mon goût du dépaysement ; j’aimais à fréquenter les barbares. Ce grand pays situé entre les bouches du Danube et celles du Borysthènes7, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer intérieure, habitués aux paysages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. Il m’est arrivé là-bas d’adorer la déesse Terre, comme ici nous adorons la déesse Rome, et je ne parle pas tant de Cérès, que d’une divinité plus antique, antérieure même à l’invention des moissons. Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe8avait l’abondance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achevait ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables. Le froid d’un haut-plateau d’Espagne ne le cède à aucun autre, mais c’était la première fois que je me trouvais face à face avec le véritable hiver, qui ne fait dans nos pays que des apparitions plus ou moins brèves, mais qui là-bas s’installe pour de longues périodes de mois, et que, plus au nord, on devine immuable, sans commencement et sans fin. Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieure des courants de trace aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures. Le présence de cet ennemi impersonnel, presque abstrait, produisait une exaltation indescriptible, un sentiment d’énergie accrue. On luttait pour conserver sa chaleur comme ailleurs pour garder courage. À certains jour, sur la steppe, la neige effaçait tous les plans, déjà si peu sensibles ; on galopait dans un monde de pur espace et d’atomes purs. Aux choses les plus banales, les plus molles, le gel donnait une transparence en même temps qu’une dureté céleste. Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal. Asar, mon guide caucasien, fendait la glace au crépuscule pour abreuver nos chevaux. Ces bêtes étaient d’ailleurs un de nos points de contact les plus utiles avec les barbares : une espèce d’amitié se fondait sur des marchandages, des discussions sans fin, et le respect éprouvé l’un pour l’autre à cause de quelque prouesse équestre. Le soir, les feux de camp éclairaient les bonds extraordinaires des danseurs à la taille étroite, et leurs extravagants bracelets d’or. 
Bien des fois, au printemps, quand la fonte des neige me permit de m’aventurer plus loin dans les régions de l’intérieur, il m’est arrivé de tourner le dos à l’horizon du sud, qui renfermait les mers et les îles connues, et à celui de l’ouest, où quelque par le soleil se couchait sur Rome, et de songer à m’enfoncer plus avant dans ces steppes ou par-delà ces contreforts du Caucase, vers le nord ou la plus lointaine Asie. Quels climats, quelle faune, quelles races d’hommes aurais-je découverts, quels empires ignorants de nous comme nous le sommes d’eux, ou nous connaissant tout au plus grâce à quelques denrées transmises par une longue succession de marchands et aussi rares pour eux que le poivre de l’Inde, le grain d’ambre des régions baltiques le sont pour nous ? À Odessos9, un négociant revenu d’un voyage de plusieurs années me fit cadeau d’une pierre verte, semi-transparente, substance sacrée, paraît-il, dans un immense royaume dont il avait au moins côtoyé les bords, et dont cet homme épaissement enfermé dans son profit n’avait remarqué ni les moeurs ni les dieux. Cette gemme bizarre fit sur moi le même effet qu’une pierre tombée du ciel, météore d’un autre monde. Nous connaissons encore assez mal la configuration de la terre. À cette ignorance, je ne comprends pas qu’on se résigne. j’envie ceux qui réussiront à faire le tour des deux cents cinquante mille stade grecs si bien calculés par Erastothène10, et dont le parcours nos ramènerait à notre point de départ. je m’imaginais prenant la simple décision de continuer à aller de l’avant, sur la pistequi déjà remplaçait nos routes. Je jouais avec cette idée…
   Être seul, sans biens, sans prestige, sans aucun des bénéfices d’une culture, s’exposer au milieu d’hommes neufs et parmi des hasards vierges… Il va de soi que ce n’était qu’un rêve, et le plus bref de tous. Cette liberté que j’inventais n’existait qu’à distance ; je me serais bien vite recréé tout ce à quoi j’aurais renoncé. Bien plus, je n’aurais été partout qu’un romain absent. Une sorte de cordon ombilical me rattachait à la Ville. Peut-être, à cette époque, à ce rang de tribun, me sentais-je encore plus étroitement lié à l’empire que je ne le suis comme empereur, pour la même raison que l’os du poignet est moins libre que le cerveau. Néanmoins, ce rêve monstrueux, dont eussent frémi nos ancêtres, sagement confinés dans leur terre du Latium, je l’ai fait, et de l’avoir hébergé un instant me rend à jamais différent d’eux. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, « Varius multiplex multiformus », Librairie Plon, Paris, 1958 (première édition)

Notes :
1Le Dniepr, fleuve ukrainien et européen
2 Peuple d’origine thrace qui s’était constitué en royaume possédant un haut degré de civilisation et  occupait un territoire comprenant une partie de la plaine pannonienne, les Carpates et la région du Bas-Danube, correspondant géographiquement à une grande partie de la Roumanie d’aujourd’hui. Redoutables guerriers, bien organisés, ils furent vaincus par Trajan lors de deux campagnes successives (101-102 et 105-107).
3 Moésie ou Mésie inférieure, province romaine.
4 Pola ou Pula, port situé en Istrie (Croatie).
5 Domitien (51-96), empereur romain. Il règne de 81 jusqu’à son assassinat en 96.
6 Nerva (30-98) succède à Domitien en 96. N’ayant pas de descendant il fait de Trajan son fils adoptif peu avant sa mort.
7 Le Dniepr : Borysthènes est un nom d’origine scythe.
8 Les Scythes sont un ensemble de peuples indo-européens parlant une langue iranienne et occupant un vaste territoire eurasien, à l’origine nomade et férus de chevaux qui font des incursions en Europe à partir du VIIème siècle avant J.-C. Ils sont à l’origine d’un des premiers peuplements de la région du Bas-Danube.
9 Aujourd’hui Varna, ville et port et grande station balnéaire  bulgare sur la mer Noire.
10 Erastothène (vers 276-vers 194 ou 195 av. J.-C.) Savant grec encyclopédiste, un des premiers géographes de l’Antiquité, il fut aussi à la demande du pharaon Ptolémée III bibliothécaire du Musée d’Alexandrie et précepteur de son fils. Il semble qu’il ait calculé assez précisément la circonférence de la terre.

Du droit fluvial chez les Romains… (La navigation sur le Danube)

« Les jurisconsultes romains ont constamment soutenus, dans ce monument glorieux de Sagesse civile — Les Pandects — que : aer, aqua profulens et mare jure comunia sunt haec omnia, et que toute tendance à empêcher les hommes de jouir d’une chose aussi nécessaire doit être considérée comme un acte d’injustice et d’usurpation : Usurpatum tamen et hoc est, tametsi mullo jure, ut quis prohiberi, possit ante aedes meas vel praetorium meum piscari, quae si quis prohibeatur adhuc injuriam agi potest.

Cette doctrine salutaire et libérale avait tellement pénétré dans les moeurs et la conscience de ce peuple de magistrats et de jurisconsultes que même les empereurs, qui se plaisaient à prendre le titre de « Seigneurs du monde », n’osaient s’arroger des droits sur la mer : « Ego quidam sum mundi dominus, lex autem maris. »

Les cours d’eau font partie du domaine public, en ce sens qu’ils sont ouverts à tous ; la navigation et le commerce y sont libres. L’État se réserve d’exercer un seul droit de police, destiné d’ailleurs uniquement à permettre à chacun de jouir également des cours d’eau. En revanche l’État perçoit un droit compensateur légitime, destiné à le rembourser  des dépenses auxquelles l’entraînaient tant l’exercice de ce droit de police que les travaux d’amélioration qu’il accomplissait sur le fleuve dans l’intérêt commun.

La navigation sur les fleuves romains était organisée en corporations. Les Collegia nautarum étaient gratifiés de nombreux privilèges et d’une certaine considération. Ces avantages leur venaient en partie du rôle de collecteurs d’impôts qu’ils remplissaient souvent pour les matières importées et aussi de ce que la navigation n’était pas considérée uniquement comme un travail manuel, caractère qui rendait les autres métiers méprisables.1 »

Alexandre-George Pitisteano, La question du Danube, « Droit fluvial chez les Romains » Librairie de jurisprudence ancienne et moderne Édouard Duchemin, Paris

Note :
1Engelhart, Histoire du droit conventionnel, « Nouvelle revue historique de droit français et étranger ».

Bibliographie :
DEMOGNY, G., La question du Danube, 1889
CANTILLI, P.-G. Le Danube, 1889
ENGELHART, « Histoire du droit conventionnel », Nouvelle revue historique de droit français et étranger
ENGELHART, « La question des embouchures du Danube », Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1870
ENGELHART, Régime conventionnel des fleuves internationaux, 1979
GEFFCKEN, La question du Danube, 1883
HUMBOLT, de, Baron, Mémoires 
LEVY, La Roumanie et la liberté du Danube, 1883
SAINT-CLAIR, de, André, Le Danube, 1905
STURDZA, L., Recueil des documents relatifs à la question du Danube URSEANU, V., L’Autriche-Hongrie et la Roumanie dans la question du Danube, 1882

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