Les oiseaux du Danube : le Chevalier guignette (Actitis hypoleucos)

Bunǎ ziua, bonjour !

   Je suis un Chevalier guignette (Actitis hypoleucos), je suis un petit échassier appartenant à la famille des limicoles1 (ordre des Charadriiformes) et à l’espèce des Scolopacidés. J’ai pour cousins et cousines les Chevaliers arlequin, sylvain, culblanc, gambette, stagnatile, aboyeur, les Bécasseaux maubèche, sanderling, minute, de Temminck, cocorli, variable, falcinelle et autres Bécassines sourdes, des bois, des marais, Barges, Courlis, Tournepierre et j’en oublie !
J’habite avec eux et de nombreux autres d’oiseaux limicoles dans le delta du Danube et le long du fleuve un peu plus en amont. Il paraîtrait même qu’on serait même sur cet immense territoire  deltaïque de 5640 km2 et dans ses environs 180 espèces nicheuses et 98 comme hivernantes ou de passage au moment de la migration. Nous les Chevalier guignette n’y restons pas toute l’année, nous sommes des migrateurs et nous aimons nous dégourdir les ailes en entreprenant parfois de longs voyages jusqu’en Europe du Nord, sur les côtes maritimes de Finlande et des autres pays scandinaves.
Assez petit (je suis le plus petit de ma famille !), j’ai une grande queue qui présente une posture bossue caractéristique. Mon dos est marron, ma poitrine densément striée et mon ventre et dessous blanc de neige. Mes courtes pattes sont gris-verdâtres, mon bec marron foncé et mon iris marron. Je mesure entre 18 et 20,5 cm de longueur, pèse (je ne suis pas bien lourd !) entre 41 et 56g et mon envergure oscille entre 32 à 35 cm.

Chevalier guignette (Actitis hypoleucos), photo droits réservés

Quand je suis au sol et marche j’actionne ma queue de haut en bas comme mes copines les bergeronnettes si élégantes. J’aime aussi beaucoup m’amuser à voltiger juste au-dessus de l’eau. Pour qu’on me reconnaisse j’exhibe en vol une striure alaire blanche bien visible.
J’aime me faire un petit nid douillet discret dans un creux peu profond au milieu de la végétation, tapissé de feuilles sèches, d’herbes, etc.
Pour notre reproduction les femelles pondent 4 oeufs au mois de mai que nous couvons mâle et femelle pendant 21 à 24 jours. Nos oisillons sont pressés de quitter le nid peu après l’éclosion, il est vrai qu’on est un peu serré à quatre dans celui-ci. Ils deviennent très tôt autonomes dans leur alimentation et prennent leur envol après 3 semaines environ. Il n’y a pas trop de temps à perdre quand on est un Chevalier guignette.

Oeufs de Chevalier guignette, photo droits réservés

Je préfère émigrer de nuit, seul ou en petits groupe.
Ce que je mange ? Plutôt de petits invertébrés, larves, chenilles, moustiques, petits papillons, insectes… Il y a 18 000 espèces d’insectes différentes dans le delta ! De quoi satisfaire les plus difficiles d’entre nous. La table y est servie à volonté !
Pour chanter et communiquer, j’émets de petits appels aigus, faibles et variés en particulier un « ti-vii-viit » assez perçant.
J’habite dans le delta de la fin de l’été jusqu’au printemps. On y était très tranquille jusqu’à maintenant et la nourriture est si abondante. Le climat tempéré nous plaît beaucoup. Pourtant de nouvelles activités humaines ont vu le jour et j’ai entendu dire que certaines espèces de grands oiseaux comme l’Outarde canepetière, le Harle piette auraient disparu et d’autres encore se raréfiaient.

Notes :
1Limicole vient du latin limus, « limon », « boue »

Sources :
Dominique Robert, Les oiseaux au fil du fleuve, Éditions R. Chabaud – Le Chevalier, 1988

Danube-culture, mis à jour mars 2022, droits réservés

Le liman Sasyk (Bessarabie ukrainienne), un exemple de l’intervention catastrophique des hommes sur une milieu humide fragile

   Jusqu’en 1978, le liman était coupé en deux parties : une première zone d’eau saumâtre au nord avec « l’estuaire » du Kohylnik ou Cogâlnic en roumain, un fleuve qui prend sa source en Moldavie (243 km) et qui finit sa course en se jetant dans le liman de Sasyk, et celui du Sarata (Sărata en roumain, 120 km) qui prend également sa source en Moldavie, se jette dans le même liman et une seconde zone marine au sud. Le liman était séparé de la mer par un banc de sable de 0,5 km de large. En 1978, pendant l’occupation soviétique de l’Ukraine, un barrage en béton fut érigé sur le banc de sable et la lagune reliée au Danube via un canal par lequel arrivèrent les eaux douces des crues du fleuve qui entrainèrent une modification de la salinité du limon de la lagune. Ces conséquences ainsi que les perturbations causées par les activités de loisirs et de pêche commerciale, nuisirent considérablement à l’habitat de la faune avicole. Cette initiative malheureuse se solda par un désastre écologique, social et économique. L’objectif économique de la construction du barrage était de convertir la lagune saumâtre en un lac d’eau douce pour l’irrigation de terres agricoles. Le projet échoua et l’utilisation de l’eau de la lagune de Sasyk entraina au contraire la salinisation d’environ 30 000 hectares de terres cultivables avec des conséquences considérables pour l’agriculture, la minéralisation des eaux souterraines et des puits.
Des études scientifiques de 2007 démontrèrent de plus que la lagune était devenue trop dangereuse pour la baignade en raison d’une pollution, notamment aux pesticides, herbicides et insecticides et métaux lourds. L’eau y est décrite comme verdâtre avec une odeur très désagréable. De nombreux scientifiques et naturalistes se prononcèrent pour la démolition du barrage et d’autres installations annexes ainsi que la reconnexion de la lagune Sasyk avec la mer Noire.

Barrage démantelé, photo droits réservés

C’est pourquoi, dans le cadre du projet de Rewilding Ukraine intitulé « Renouvellement des zones humides et des steppes dans la région du delta du Danube » et avec l’aide des fonds collectés par l’Initiative européenne pour la suppression des barrages sur les rivières Kohylnik, Kagach et Sarata, dix anciens barrages et digues construits à l’époque de l’Union soviétique ont fait l’objet d’un démantèlement et l’alimentation en eau douce a été coupée sur certains cours d’eau. Ces zones humides font partie de la réserve de biosphère du delta Danube et sont des enjeux d’importance internationale pour la préservation de la biodiversité.

Le démantèlement des barrages en amont de la lagune Sasyk, photo droits réservés

Notes :
1Les limans se sont formés à la suite d’une élévation post-glaciaire du niveau de la mer, entraînant l’inondation des vallées. Les limans ont également été coupés de la mer dans une large mesure par le développement des névés. Bien que ressemblant souvent à des lagunes, leur ligne côtière étant formée d’un cordon littoral, ils ne contenaient cependant pas d’eau saumâtre à l’origine. Lorsqu’une mer pénètre dans un système de vallée peu profond d’un fleuve, une côte de liman se forme. La faune et la flore sont donc différentes de celles de la lagune.

Sources :
https://rewildingeurope.com
Artem V. Lyashenko, Kateryna Zorina-Sakharova,  « Hydroecological Characteristics of the Sasyk Liman and the Sasyk Reservoir », Hydrobiological Journal, January 2017,
53(3): 26-43

Gabčíkovo-Nagymaros ou la mort d’un projet de collaboration slovaco-hongrois sur le Danube

Cet article cite un extrait du livre de Jacques Bethemont Les grands fleuves. L’auteur rappelle brièvement la conception, selon le modèle soviétique productiviste du rapport entre l’homme et la nature (l’homme corrige les imperfections de la nature…), la vision de l’aménagement du grand fleuve-outil au service de l’économie et du transport de marchandises en particulier et le souci d’en tirer d’importantes ressources énergétiques qui prévalaient parmi les responsables politiques de l’Europe communiste. Pour l’Union soviétique, puissance danubienne de l’époque qui s’était octroyée militairement un accès direct sur le fleuve dans le delta, à hauteur du bras d’Ismaïl (aujourd’hui territoire ukrainien), les aménagements du Danube et l’édification de barrages plus en amont mais sur son territoire d’influence correspondaient également à des enjeux politiques et géostratégiques.
Dans le cas de l’abandon du barrage complémentaire de régulation de Nagymaros et selon J. Bethemont, les réactions hongroises auraient été également motivées par d’autres considérations que les seules perspectives hydrologiques et environnementales. La contestation du projet de barrage complémentaire de régulation de Nagymaros prévu en amont de Budapest, dans un des plus beaux paysages du Danube hongrois, aujourd’hui transformé en parcs naturels, par une partie de la population puis l’abandon de celui-ci par les responsables politiques magyars, ont préservé le fleuve et sa biodiversité d’un sinistre aménagement supplémentaire. On frémit en imaginant la triste et définitive monotonie d’un fleuve-canal-réservoir enserré dans un système de digues de Nagymaros jusqu’à Bratislava. La réalisation de la première partie du projet par la Slovaquie, en l’occurrence de la construction du barrage de Gabčíkovo et des aménagements du fleuve et de ses rives liés à celui-ci, sont un témoignage évocateur de ce que celui-ci aurait pu devenir si le projet avait été réalisé dans son intégralité.

Plan de l’intégralité du projet

Le temps des grands travaux
« Le temps du COMECOM, organisme de planification à l’échelle de L’Europe socialiste, fut aussi celui des grands travaux par lesquels l’homme était censé améliorer la nature. S’agissant du Danube, un projet diligenté par l’Energoproject soviétique (faut-il rappeler que l’URSS était une puissance danubienne puisqu’elle contrôlait la branche d’Ismaïl sur le delta ?) établit à partir de 1956 un plan d’aménagement qui devait rendre le Danube accessible aux convois poussés de 8 000 tpl et aux automoteurs de type volgien (5 000 tpl) jusqu’au niveau de Bratislava. La construction de cinq ouvrages était prévue entre la frontière autrichienne et le delta du Danube, soit un barrage entre Hongrie et Tchécoslovaquie, Gabčíkovo, un barrage servant à la régulation aval en territoire hongrois, Nagymaros, deux barrages au niveau des Portes-de-Fer, un barrage de dérivation vers la Moldavie, à hauteur d’Ismaïl. Par la suite ce système devait se raccorder au Rhin-Main-Danube austro-allemand.
La mise en oeuvre de Gabčíkovo, approuvée par les Hongrois et les Tchécoslovaques dans le cadre d’un traité signé en 1977, à la suite de longues et difficiles négociations, fut dénoncée unilatéralement par les Hongrois en 1989 alors que l’ouvrage de dérivation implanté à Dunakiliti était pratiquement achevé. S’agissant d’un ouvrage construit sur un fleuve soumis au droit international, cette rupture apparut comme l’un des temps forts dans la décomposition du système socialiste, sans pour autant que cette dénonciation unilatérale soit acceptable pour la partie slovaque.
Parmi les raisons qui peuvent expliquer cette rupture, le point de vue technique n’est pas négligeable en raisons des dimensions et de l’insertion spatiale du projet : un barrage à Dunakiliti créant une retenue enserrée dans un système de digues jusqu’au niveau de Bratislava, un canal de dérivation court-circuitant le Danube puis empruntant son lit canalisé et relevé jusqu’au bloc-usine de Gabčíkovo et une centrale de compensation à Nagymaros. La complexité de cet ouvrage de basse chute d’une capacité de 720 MWe pouvant produire 2 600 GWh/an dépassait les moyens des deux partenaires qui durent faire appel à des opérateurs soviétiques et autrichiens pour résoudre de multiples problèmes allant de la préservation des nappes à la construction de turbines géantes.

Conflits d’intérêts
   Au-delà de ces difficultés qui amenèrent très vite les Hongrois à demander dans un premier temps un report du projet, se trouvent des divergences d’intérêt. Pour les Soviétiques, l’ouvrage était la garantie d’un accès fluvial jusqu’au coeur de l’Europe et renforçait leur poids politique au contact des deux Europe, communiste et libérale. Pour les Tchécoslovaques, l’intérêt était d’abord énergétique mais la retenue de Bratislava pouvait être également l’amorce d’une liaison navigable interbassins Danube-Morava-Oder-Elbe. La partition entre Tchèques et Slovaques renforça ces derniers dans leur attitude volontariste.
Pour les Hongrois, ces intérêts étaient loin de compenser les retombées négatives de l’ouvrage, à commencer par l’impact écologique. Le secteur aménagé correspond en effet à un vaste cône sur lequel le fleuve tresse plusieurs lits entre eux par un lacis de faux-bras. Même après les aménagements du XIXe siècle, ce dispositif permet d’alimenter une puissante nappe d’eau filtrée qui dessert Budapest. De plus, cet espace amphibie abrite l’une des plus belles forêts alluviales d’Europe. Enfin, le canal dérivait les eaux en territoire slovaque, laissant le Danube hongrois à sec. Derrière cet argumentaire conforté par les scientifiques et largement diffusé dans une opinion très sensible aux problèmes environnementaux, deux arguments occultés mais présents à l’esprit de tous les Hongrois : leur passivité ou leur refus allait à l’encontre d’une position officielle qui défendait « l’indéfectible amitié unissant les peuples russe et hongrois » ; surtout, ils voyaient dans le canal une barrière les séparant de la forte minorité magyare qui occupait la rive gauche1.
C’est sans doute au niveau de cet irrédentisme latent qu’il faut rechercher la raison véritable d’une rupture dont les conséquences empoisonneront longtemps les relations de voisinage entre les deux pays. Dans l’immédiat, il n’y eut ni guerre ni violences mais recours à la Cour internationale de Justice de La Haye. Actuellement les Slovaques achèvent un projet croupion réduit à un barrage de dérivation en territoire slovaque et un canal de dérivation aboutissant à Dunakiliti aménagé en chute. Il n’est plus question du projet de Nagymaros. »

Notes :
1 Après la victoire turque de Mohacs, la nation hongroise put se replier et se reformer sur la rive gauche (actuellement slovaque) du fleuve qui, par la suite, devint la base de départ pour la reconquête du territoire hongrois. Le rattachement de ce sanctuaire à la Slovaquie remonte au traité de Trianon.

Affaire relative au Projet Gabčíkovo-Nagymaros
(Hongrie/Slovaquie)

Résumé de l’arrêt du 25 septembre 1997

   La Cour rappelle que la présente affaire trouve son origine dans la signature, le 16 septembre 1977, par la République populaire hongroise et la République socialiste tchécoslovaque d’un traité relatif à la construction et au fonctionnement du système d’écluses de Gabčíkovo-Nagymaros (dénommé ci-après le traité de 1977). Le nom des deux Etats contractants a varié au cours des ans; ils sont dénommés ci-après la Hongrie et la Tchécoslovaquie. Le traité de 1977 est entré en vigueur le 30 juin 1978. Il prévoit la construction et l’exploitation du système d’écluses par les parties en tant qu’investissement conjoint. Selon le préambule du traité, le système avait pour but de mettre en valeur, de façon générale, les ressources naturelles de la section Bratislava-Budapest du Danube aux fins du développement des secteurs des ressources hydrauliques, de l’énergie, des transports et de l’agriculture et des autres secteurs de l’économie nationale des parties contractantes. L’investissement conjoint tendait ainsi essentiellement à la production d’hydroélectricité, à l’amélioration de la navigation sur le tronçon en cause du Danube et à la protection des régions riveraines contre les inondations. En même temps, les parties contractantes, selon les termes du traité, s’engageaient tant à veiller à ce que la mise en oeuvre du projet ne compromette pas la qualité des eaux du Danube qu’à s’acquitter de leurs obligations concernant la protection de la nature et découlant de la construction et du fonctionnement du système d’écluses.
Le secteur du Danube auquel se rapporte la présente affaire est un tronçon d’environ 200 kilomètres, entre Bratislava, en Slovaquie, et Budapest, en Hongrie. En aval de Bratislava, la déclivité du fleuve diminue sensiblement, créant une plaine alluviale de gravier et de sédiments sableux. La frontière entre les deux Etats est constituée dans la majeure partie de cette région par le chenal principal du fleuve. Čunovo et, plus en aval, Gabčíkovo sont situés dans ce secteur du fleuve, en territoire slovaque; Čunovo est situé sur la rive droite du fleuve et Gabčíkovo sur la rive gauche. Plus bas, après jonction des divers bras, le fleuve entre en territoire hongrois. Nagymaros se trouve dans une vallée étroite à un endroit où le Danube fait un coude juste avant de se diriger vers le sud, entourant la grande île fluviale de Szentendre avant d’atteindre Budapest.
Les principaux ouvrages à construire en exécution du projet sont décrits dans le traité de 1977. Deux séries d’écluses étaient prévues, l’une à Gabčíkovo (en territoire tchécoslovaque), l’autre à Nagymaros (en territoire hongrois), en vue de constituer « un système d’ouvrages opérationnel, unique et indivisible ». Le traité prévoyait en outre que les spécifications techniques concernant le système seraient fixées dans le plan contractuel conjoint, qui devait être établi conformément à l’accord signé à cette fin par les deux gouvernements le 6 mai 1976; il prévoyait également que la construction, le financement et la gestion des travaux seraient menés  à bien conjointement et que les parties y participeraient à parts égales.
Sur un grand nombre de points, le plan contractuel conjoint précisait à la fois les objectifs du système et les caractéristiques des ouvrages. Il comprenait également des consignes provisoires d’exploitation et d’entretien dont l’article 23 précisait que « Les consignes d’exploitation définitives [seraient] agréées dans un délai d’un an  à compter de la mise en service du système. »
La Cour observe que le projet devait donc se présenter comme un projet conjoint intégré dans lequel les deux parties contractantes seraient sur un pied d’égalité en ce qui concerne le financement, la construction et l’exploitation des ouvrages. Son caractère unique et indivisible devait être concrétisé grâce au plan contractuel conjoint qui complétait le traité. C’est sous le contrôle de la Hongrie, en particulier, que se seraient trouvés les vannes de Dunakiliti et les ouvrages de Nagymaros, tandis que les ouvrages de Gabčíkovo aurait été placés sous le contrôle de la Tchécoslovaquie.

Affaire relative au Projet Gabčíkovo-Nagymaros
(Hongrie/Slovaquie) :
Arrêt du 25 septembre 1997 de la Cour Internationale de Justice

   Dans son arrêt sur l’affaire relative au Projet Gabcíkovo-Nagymaros (Hongrie/Slovaquie), la Cour a décidé que la Hongrie n’était pas en droit de suspendre puis d’abandonner, en 1989, la partie des travaux qui lui incombait dans le cadre du projet de barrage, tels qu’ils étaient déterminés dans le Traité signé en 1977 par la Hongrie et la Tchécoslovaquie et dans les instruments y afférents ; la Cour a décidé en outre que la Tchécoslovaquie était en droit d’entreprendre, en novembre 1991, les travaux préparatoires en vue de la mise en œuvre d’une solution alternative et provisoire (la « variante C »), mais non de la mettre unilatéralement en service en octobre 1992 ; que la notification, le 19 mai 1992, par la Hongrie de la terminaison du Traité de 1977 et des instruments y afférents n’a pas eu pour effet juridique d’y mettre fin (et que par conséquent ils sont toujours en vigueur et régissent les relations entre les Parties) ; et que la Slovaquie, en tant que successeur de la Tchécoslovaquie, est devenue partie au Traité de 1977.
Quant au futur comportement des Parties, la Cour a conclu : que la Hongrie et la Slovaquie doivent conduire des négociations de bonne foi en tenant compte de la situation existante, et qu’elles doivent prendre toutes les mesures nécessaires afin d’assurer la réalisation des objectifs du Traité de 1977 ; que, sauf si les Parties en conviennent autrement, un régime opérationnel conjoint pour le barrage en territoire slovaque doit être établi conformément au Traité de 1977 ; que chaque Partie doit indemniser l’autre Partie pour les dommages causés par son comportement ; et que le règlement des comptes concernant la construction et le fonctionnement des ouvrages doit être effectué conformément aux dispositions pertinentes du Traité de 1977 et des instruments y afférents.
De plus, la Cour a décidé que des normes du droit de l’environnement, récemment apparues, étaient pertinentes à l’exécution du Traité et que les Parties pouvaient, d’un commun accord, en tenir compte en appliquant plusieurs de ses articles. Elle a conclu que les Parties, pour concilier le développement économique et la protection de l’environnement, « devraient examiner à nouveau les effets sur l’environnement de l’exploitation de la centrale de Gabcíkovo. En particulier, elles doivent trouver une solution satisfaisante en ce qui concerne le volume d’eau à déverser dans l’ancien lit du Danube et dans les bras situés de part et d’autre du fleuve. »

La Cour était composée comme suit : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Herczegh, Shi, Fleischhauer, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ; M. Valencia- Ospina, Greffier.

*   *    *

Le dispositif de l’arrêt se lit comme suit :
« 155. Par ces motifs,
LA COUR,

1) Vu le paragraphe 1 de l’article 2 du compromis,
A. Dit, par quatorze voix contre une, que la Hongrie n’était pas en droit de suspendre puis d’abandonner, en 1989, les travaux relatifs au projet de Nagymaros ainsi qu’à la partie du projet de Gabcíkovo dont elle était responsable aux termes du Traité du 16 septembre 1977 et des instruments y afférents ;

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Fleischhauer, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : M. Herczegh, juge ;

B. Dit, par neuf voix contre six, que la Tchécoslovaquie était en droit de recourir, en novembre 1991, à la « solution provisoire » telle que décrite aux termes du compromis ;

POUR : M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Guillaume, Shi, Koroma,Vereshchetin, Parra- Aranguren, Kooijmans, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : M. Schwebel, Président ; MM. Bedjaoui, Ranjeva, Herczegh, Fleischhauer, Rezek, juges ;

C. Dit, par dix voix contre cinq, que la Tchécoslovaquie n’était pas en droit de mettre en service, à partir d’octobre 1992, cette  « solution provisoire » ;

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Herczegh, Shi, Fleischhauer, Kooijmans, Rezek, juges ;

CONTRE : MM. Oda, Koroma,Vereshchetin, Parra-Aranguren, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

D. Dit, par onze voix contre quatre, que la notification, le 19 mai 1992, de la terminaison du Traité du 16 septembre 1977 et des instruments y afférents par la Hongrie n’a pas eu pour effet juridique d’y mettre fin ;

POUR : M. Weeramantry, Vice-Président; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : M. Schwebel, Président ; MM. Herczegh, Fleischhauer, Rezek, juges ;

2) Vu le paragraphe 2 de l’article 2 et l’article 5 du compromis,

A. Dit, par douze voix contre trois, que la Slovaquie, en tant que successeur de la Tchécoslovaquie, est devenue partie au Traité du 16 septembre 1977 à compter du 1er janvier 1993 ;

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Herczegh, Fleischhauer, juges ;

B. Dit, par treize voix contre deux, que la Hongrie et la Slovaquie doivent négocier de bonne foi en tenant compte de la situation existante et doivent prendre toutes mesures nécessaires à l’effet d’assurer la réalisation des objectifs du Traité du 16 septembre 1977, selon des modalités dont elles conviendront ;

POUR : M. Schwebel, Président; M. Weeramantry, Vice-Président; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Herczegh, Fleischhauer, juges ;

C. Dit, par treize voix contre deux, que, sauf si les Parties en conviennent autrement, un régime opérationnel conjoint doit être établi conformément au Traité du 16 septembre 1977 ;

POUR : M. Schwebel, Président; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Herczegh, Fleischhauer, juges ;

D. Dit, par douze voix contre trois, que, sauf si les Parties en conviennent autrement, la Hongrie devra indemniser la Slovaquie pour les dommages subis par la Tchécoslovaquie et par la Slovaquie du fait de la suspension et de l’abandon par la Hongrie de travaux qui lui incombaient; et la Slovaquie devra indemniser la Hongrie pour les dommages subis par cette dernière du fait de la mise en service de la « solution provisoire » par la Tchécoslovaquie et de son maintien en service par la Slovaquie ;

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président; MM. Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Herczegh, Shi, Fleischhauer, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Oda, Koroma, Vereshchetin, juges ;

E. Dit, par treize voix contre deux, que le règlement des comptes concernant la construction et le fonctionnement des ouvrages doit être effectué conformément aux dispositions pertinentes du Traité du 16 septembre 1977 et des instruments y afférents, compte dûment tenu des mesures qui auront été prises par les Parties en application des points 2 B et C du présent dispositif.

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Herczegh, Fleischhauer

*  *  *

M. Schwebel, Président, et M.Rezek ont joint des déclarations à l’arrêt de la   Cour ; M. Weeramantry, Vice- Président, et MM. Bedjaoui et Koroma ont joint à l’arrêt les exposés de leur opinion individuelle ; MM. Oda, Ranjeva, Herczegh, Fleischhauer, Vereshchetin, Parra-Aranguren et M. Skubiszewski, juge ad hoc, ont joint à l’arrêt les exposés de leur opinion dissidente. »

Sources :
BETHEMONT, Jacques, Les grands fleuves, « La dimension internationale », « Gabcíkovo, mort d’un projet », Armand Collin/VUEF, Paris, 2002
BETHEMONT, Jacques et BRAVARD, Jean-Paul, « Gabcikovo, un grand projet et une controverse », Revue de géographie de Lyon, 1, 1986, p. 19-41
KOVÁCS, Péter, Quelques considérations sur l’appréciation et l’interprétation de l’arrêt de la Cour internationale de Justice, rendu dans l’affaire Gabcikovo-Nagymaros. German Yearbook of International Law, Volume 41 (1999), p. 252-266
MALJEAN-DUBOIS, Sandrine, L’arrêt rendu par la Cour internationale de Justice le 25 septembre 1997 en l’affaire relative au projet Gabcikovo-Nagymaros (Hongrie/Slovaquie). Annuaire français de droit international, Volume 43/1997 (1998), p. 286-332
MACINTYRE, Owen, Case concering the Gabcikovo-Nagymaros project (Hungary/Slovakia) : International Court of Justice, The Hague, 25 September 1997. Journal of Environmental Law, Volume 10 (1998-1), p. 79-91
ROBERT, Eric, L’Affaire relative au projet Gabcikovo-Nagymaros (Hongrie/Slovaquie). Un nouveau conflit en matière d’environnement devant la Cour internationale de Justice ?
Eric Robert. Studia diplomatica, Volume 47 (1994-5), p. 17-52

« L’Affaire Gabcikovo-Nagymaros », Nouvelle Europe, Samedi 25 novembre 2006
http://www.nouvelle-europe.eu/node/57
http: //vvb.sk

Cour Internationale de Justice de La Haye
www.icj-cji.org/docket/files/92/7376.pdf

Le canal de Bystroye (delta du Danube, territoire ukrainien) : une réalisation aux conséquences environnementales préoccupantes.

Sa réalisation fut contestée activement mais sans résultat par le gouvernement roumain et  les organisations environnementales ukrainiennes et roumaines. Elle s’ajouta au contentieux frontalier entre la Roumanie et l’Ukraine, héritage des différents frontaliers historiques précédents roumano-russes et roumano-sviétiques. Ce différent frontalier qui s’étendait sur des îles de la mer Noire et des perspectives d’exploitation de gisements sous-marins a été en grande partie résolu suite à un arrêt de la Cour International de Justice de La Haye en février 2009. Aujourd’hui seul subsiste un contentieux à propos de l’îlot Maican sur le Bras de Chilia du Danube et du golfe de Musura entre l’embouchure de ce même bras et celle du bras de Sulina.

Les territoires maritime faisant l’objet d’un litige entre la Roumanie et l’Ukraine, carte de Spiridon Manoliu, 2010, domaine public.

Outre le fait que le canal de Prorva, suite à un défaut d’entretien, devint impraticable pour les bateaux de commerce et fut fermé à la navigation en 1997, fermeture qui privait l’Ukraine d’un accès danubien à la mer Noire sur son territoire, la raison officielle principale invoquée par le gouvernement ukrainien pour la construction de ce canal a été de permettre aux bateaux de ce pays d’économiser le paiement d’importantes taxes de passage à la Roumanie, au cas où sa frontière de facto avec la Roumanie, qui passe au sud du talweg2 de Chilia, serait ramenée sur la frontière de jure c’est-à-dire sur le thalweg conformément au Traité de Paris de 1947. Mais cette situation ne risque toutefois plus, en principe, de se reproduire depuis la signature le 2 juin 1997 du traité roumano-ukrainien de Constanza, traité signé sous l’égide de l’OTAN ainsi que depuis l’arrêt rendu le 3 février 2009 par la Cour Internationale de Justice de la Haye. Cet arrêt répartit en effet la zone maritime de chacun des deux pays au large de l’embouchure. Le traité roumano-ukrainien et l’arrêt de la Cours Internationale de Justice de La Haye ont entériné la frontière de facto.

Le Delta et le canal de Bystroe

Le delta du Danube, les bras de Sfântu Gheorghe, de Sulina (Roumanie), du Vieil Istanbul, le canal de Prorva et le canal de Bystroe (Bystre) en Ukraine qui part du bras de Chilia et rejoint la mer Noire en traversant la réserve de biosphère.

Plusieurs associations de protection de l’environnement de Roumanie, d’Ukraine et de l’étranger s’inquiétèrent des importants travaux de dragage, de la construction de digues nécessaires à la réalisation de ce canal, du rejet des alluvions prélevés dans une zone située entre cinq et dix kilomètres au large du delta et des possibles désastreuses conséquences environnementales, hydrologiques et halieutiques de ce projet. Elles protestèrent également contre l’absence totale de concertation du gouvernement ukrainien. Elles soulignèrent les risques importants pour les milieux naturels spécifiques du delta (le canal traverse notamment la réserve de biosphère du delta), pour les territoires de nidification d’oiseaux rares de la région tout comme pour les zones de reproduction de poissons migrateurs. Selon elles, le volume d’eau déversée dans ce canal pourrait aussi à terme menacer l’écosystème du liman Sasyk, isolé auparavant du littoral par un cordon sableux et importante frayère des aloses pontiques et de plusieurs espèces d’esturgeons et de mulets. L’Union européenne demanda également en 2004 au gouvernement ukrainien de surseoir à la construction du canal de Bystroye mais les autorités du pays, après avoir repoussé de quelques semaines la date de l’inauguration des travaux, confirmèrent leur décision de les entreprendre et de mener le projet à son terme. Le canal fut inauguré le 14 mai 2007.

Les limans Sasyk ou Kunduk, Shagani et Alibey sur une carte du XIXème siècle

Les liman Sasyk ou Kunduk, Shagani et Alibey sur une carte du XIXe siècle

Notes :
1 Le liman est une lagune ou un lac marécageux plus ou moins salin, isolé de la mer par un cordon littoral barrant partiellement le delta, l’estuaire ou l’embouchure d’un fleuve. Les liman du Danube servaient autrefois de réserve de pêche pour les populations locales comme les Lipovènes. Le Liman Sasyk porte également les noms de  Bolshoy Sasik ou Sasyk (russe), Inlet Cunduc, Lacul Conduc (roumain), Liman Kundu ou Kunduk (turc), Liman Sasik ou Sasyk (ukrainien), Ozero Kunbuk, Ozero Kundak, Ozero Sasik ou Sasyk.
2 Le talweg ou thalweg correspond au fond d’une vallée, ici le chenal navigable du bras de Chilia.

Eric Baude, © Danube-culture, révisé août 2020

Le pélican et le delta du Danube

Une centaine d’espèces d’oiseaux choisit également le delta du Danube pour y passer l’hiver ou le traverser ce qui en fait l’un des terrains d’observation ornithologique les plus fascinants au monde. Six voies migratoires printanières et cinq automnales, originaires des continents africain, asiatique et européen, survolent, se posent et séjournent dans le delta.

Le Pélican, un pêcheur organisé

Deux des huit espèces connues de pélicans, le pélican frisé (Pelecanus crispus) et le pélican blanc (Pelecanus onocrotalus) nichent dans le delta. C’est la colonie de pélicans communs la plus importante en Europe. Elle est évaluée à  plus ou moins 2 500 couples. Elle s’installe au début du printemps et repart à la fin de l’été ou au début de l’automne pour passer l’hiver dans le delta du Nil ou sur d’autres deltas africains et du Moyen-Orient. Rares sont les individus qui choisissent de rester sur place. Le delta du Danube est le refuge des pélicans situé le plus à l’ouest du vieux continent.

Pélican frisé (Pelecanus crispus), photo droits réservés

Eugen Petrescu, de la Société Ornithologique Roumaine explique que pour la plupart des touristes et même des habitants des lieux, la différence entre le pélican frisé et le pélican commun n’est pas évidente. Presque insaisissable, elle relève de la taille des oiseaux, le pélican frisé étant juste un peu plus grand.

La migration du pélican commun commence en août-septembre. Très peu d’oiseaux choisissaient autrefois d’hiverner dans le delta alors qu’on observe aujourd’hui de plus d’oiseaux pendant la saison froide. Il semble qu’au début de sa présence en Roumanie, le pélican frisé avait pour habitat des zones humides en amont du Danube et non pas le delta  lui-même, où le pélican commun était déjà installé. On a d’ailleurs observé leur tendance à se déplacer non pas vers le sud, mais en sens inverse vers l’amont du fleuve, en direction de Călăraşi et jusqu’en Olténie, comme s’ils refaisaient de mémoire cet itinéraire. Selon des observateurs de la Société bulgare de protection des oiseaux, une 3ème colonie de nidification de pélicans frisés s’est d’ailleurs installée dans la zone bas-danubienne bulgare. Ce nouveau groupe est considéré comme une sous-colonie de celle distante d’environ 2 km où nichent 22 couples depuis 2016. Plus à l’est, la Réserve de Srebarna (Bulgarie) abrite elle aussi une colonie de pélicans frisés. Cette zone est d’une importance cruciale pour la protection du Pélican frisé sur le bas-Danube.

En période de reproduction, le plumage des pélicans acquiert un coloris particulier. La partie grise revêt un éclat argenté, tandis que la mandibule se colore en un très beau rouge pourpre. C’est ce contraste des couleurs qui confère aux oiseaux une élégance particulière durant la période d’accouplement. En outre, les pélicans sont très sensibles à toute forme de perturbation. Si, par exemple, une colonie est fortement dérangée pendant son séjour, elle ne revient pas sur les mêmes lieux l’année suivante. Les pélicans sont une espèce rare, menacée d’extinction.

Pélican frisé sur le bras de Sfântu Gheorghe, photo © Danube-culture, droits réservés

Le pélican est sans doute, du moins pour le grand public, l’oiseau le plus représentatif de cette région du fleuve. Celui-ci a le sens de l’entraide et s’organise pour se nourrir d’une manière collective et coopérative. Au moment de la pêche le groupe de pélicans se dispose en arc de cercle ou sur une même ligne et avance régulièrement, la tête sous l’eau, se servant de leur poche profonde et souple qui pend sous leur conséquent bec jaune comme d’une épuisette pendant que de joyeux rabatteurs de la même espèce effraient et poussent les poissons vers les oiseaux pêcheurs. La cérémonie de la pêche se répètent deux fois par jour. Le pélican nourrit sa famille par régurgitation de la nourriture en voie de digestion.

Cet oiseau qui ingurgite un bon kilo de poissons quotidiennement était considéré autrefois par les habitants du delta et en particulier les pêcheurs professionnels comme un concurrent redoutable au même titre que le grand cormoran qui s’organise aussi en colonie mais pêche en solitaire. L’espèce fut donc longtemps chassée et menacée d’extermination. Elle est désormais protégée. Double revanche pour cet oiseau unique et singulier qui représente désormais le symbole de la riche mais fragile biodiversité du plus grand delta fluvial européen.

Pélican frisé (Pelecanus crispus), Bruch, 1832

Ordre : Pélécaniformes
Famille : Pélécanidés
Genre : Pelecanus
Espèce : crispus
Espèce monotypique
Taille : 180 cm
Envergure : 310 à 345 cm
Poids : 10000 à 13000 g

Pélican blanc (Pelecanus onocrotalus), Linnaeus, 1758

Ordre : Pélécaniformes
Famille : Pélécanidés
Genre : Pelecanus
Espèce : onocrotalus
Espèce monotypique
Taille : 148 à 175 cm
Envergure : 226 à 360 cm
Poids : 10000 à 11000 g

Sources :
Radio România International/ À la découverte de la Roumanie/Les pélicans du delta du Danube, Teofilia Nistor (29 juillet 2013)
www.oiseaux.net

Eric Baude, révisé janvier 2021

La rivière Sava, la cigogne handicapée et le vieil homme !

La Sava prend ses sources au sein du Triglavski Narodni Park (seul parc national de Slovénie) en deux endroits, à Slavinci (Sava Dolinka) et à Bohinj au pied du mont Komarča (Savica puis Sava Bohinjka) dans les Alpes juliennes slovènes, non loin des frontières italiennes et autrichiennes.

Source de la Sava Dolinka, sources Wikipedia, domaine public

Les deux cours d’eau se rejoignent et forme la Sava près de Radovljica. La rivière conflue avec le Danube à la hauteur de Belgrade (Km 1170), au pied de la vieille ville, de sa forteresse de Kalemegdan et de la Grande île de la guerre. Son cours, comme celui de la Tisza et ses rives marécageuses ont été considérablement aménagés pour l’agriculture par l’homme dans les siècles précédents. Celui-ci a coupé de nombreux méandres, réduit ainsi sa longueur de plusieurs dizaines de kilomètres, construit des canaux, drainant et assainissant de vastes territoires pour certains inondés régulièrement par les crues de la rivière. Comme pour ses affluents, la Drina, l’Una et la Kupa, la Sava fait office de frontière, parfois contestée, sur une partie de son cours.

Cette rivière nonchalante après Zagreb, serpente et inonde encore par ses crues périodiques de nombreuses prairies alluviales d’une exceptionnelle biodiversité telles celles de Lonjsko Polje (parc naturel, www.pp-lonjsko-polje.hr), Cernac Polje, Jelas Polje, Odransko Polje (Croatie) ou Donja Gradina (Bosnie-Herzégovine). Certaines d’entre elles ont été érigées en parcs ou réserves naturels. Le village de Čigoć dans le Parc Naturel de Lonjsko Polje s’est vu accorder en 1994 le titre de ≪Premier village européen des cigognes≫ !

Malena et son protecteur Stjepan Vokic !
En Croatie, sur les rives préservées de la Save, Stjepan Vokic, gardien d’école à la retraite, s’occupe depuis 24 ans de la cigogne Malena qu’une blessure a clouée au sol.
https://dai.ly/x6hwo12

Réserve de Kopački rit (Danube croate, Slavonie) : une petite amazone au coeur de l’Europe

« Lorsque nous mettons notre canoë à l’eau, l’heure est matinale et la nuit appartient encore à la Hulotte. Un mâle tout proche nous salue de ses hululements quand nous démarrons de Sakadas, le petit embarcadère de la réserve de Kopački rit. L’obscurité est totale et l’atmosphère ouatée baigne dans une légère brume. Nous avons quatre kilomètres à parcourir pour parvenir au lac, le centre de la réserve. Le canal qui nous y mène est bordé de vieux saules dont les pieds sont encore baignés par l’inondation. Tant bien que mal, nous nous guidons sur leur sombres silhouettes pour trouver notre chemin. Maniant notre bateau avec précaution, nous glissons silencieusement, trahis seulement par la cadence de nos pagaies et le chuintement des filets d’eaux sur la coque. Depuis le départ nous ne parlons plus, attentifs aux bruits de la nuit et impressionnés par la sérénité du lieu. Nous sommes en route depuis une demi-heure quand des éclaboussements devant nous, sur la rive boueuse, nous alertent. Nous laissons le canoë filer sur son erre.

Kopački rit, paradis des oiseaux, photo droits réservés

Une masse sombre fourrage dans la vase à une dizaine de mètres. Le canoë vient buter sur la rive molle et c’en est déjà trop : grognement d’inquiétude, un énorme sanglier grimpe précipitamment sur la berge et s’arrête. Il ne nous a pas encore identifié, il capte les moindres effluves bruyamment. Cette fois il la compris : grognement de colère, il tourne les talons et s’enfonce sans hâte dans la roselière. Cavalcade soudaine sous les saules, piétinement de bois mort qui craque sous les sabots, trois cerfs mâles s’enfuient au galop en soulevant des gerbes d’eau. La luminosité est maintenant suffisante pour les suivre à la jumelle. À cent mètres, ils se sont arrêtés ; têtes tournées dans notre direction, ils prennent la mesure du danger, nous laissant le loisir d’apprécier leurs bois magnifiques en velours. Le canal s’élargit, dernier méandre avant le lac. la brume légère monte en vapeur et démasque les Hérons bihoreaux à l’affût sur des arbres morts. Cette lumière en demi-teinte a leur préférence.

Nous passons au large, très doucement, sans les faire voler. Le lac, enfin devant nous, le Kopacko Jezero. Tandis que l’aurore insensiblement s’empourpre, nous les entendons venir de très loin, bien avant d’apercevoir leur vol caractéristique. Les Oies cendrées se rapprochent, une centaine, à grand renfort de cancanements. Un large tour d’inspection avant de se poser et elles amerrissent les unes derrière les autres, dans une salve d’éclaboussures. Fascinés par le spectacle, nous voilà plongés au coeur du marais sauvage, trois jours seulement après avoir quitté les embouteillages parisiens. Un mouvement de panique s’empare des centaines de Grands Cormorans, Canards et Limicoles stationnant sur les vasières. Même les Hérons cendrés, Grandes Aigrettes et Spatules décollent. L’émotion nous saisit. Celui dont on nous a garanti la présence, le très rare Pygargue à queue blanche, est bien là, seigneur des lieux survolant son domaine dès les premières lueurs du jour. Un premier contact inoubliable… Après une année de préparation matérielle, de démarches administratives et de compilation livresque, le mythe enfin s’efface devant la réalité. L’aventure danubienne commence ! »

http://www.parkovihrvatske.hr/nature-park-kopacki-rit

Sources : Dominique Robert, « Du beau Danube bleu… au beau Danube vert », in Danube, Les oiseaux au fil du fleuve, préface de Paul Géroulet, Éditions Le Chevalier- R. Chabaud, ?, 1988

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Le grand canal de Bačka (région de Voïvodine, Serbie)

Grand canal de Bačka à hauteur de Bezdan, source : www.bezdan.org.sr

Ce canal construit entre 1794 et 1801 appartient au système élaboré de voies d’eau, d’irrigation et de lutte contre les inondations Danube-Tisza-Danube. La longueur totale du canal est de 118 km. Il mesurait entre 17 et 25 m de large et sa profondeur était de 3 m à l’origine.

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L’écluse d’entrée du Grand canal de Bačka depuis le Danube, actuellement désaffectée, (photo : www.bezdan.org.sr)

Une importante et durable pollution a considérablement détérioré au XXème siècle la biodiversité de cette voie d’eau. Cette pollution est la conséquence de la proximité de champs d’extraction de pétrole sur une partie de son parcours et au déversement des rejets des zones industrielles des villes serbes de Vrbas, Kula et Crvenka. Près de 400 000 tonnes contenant des métaux lourds et des résidus de pétrole reposent sur le fond. Cette pollution a touché également les rivières reliées au canal. Selon de nombreux scientifiques, il est même considéré comme l’un des réservoirs les plus détériorés en Europe et pose de graves problèmes de santé pour les populations environnantes. Cette pollution a contaminé régulièrement aussi le Danube et la Tisza.

Grand canal de Bačka, à la hauteur de Bezdan

Grand canal de Bačka, à la hauteur de Bezdan, photo : www.bezdan.org.sr

Des travaux de dépollution et de réhabilitation du Grand canal de Bačka ont commencé à être réalisés, suite à la signature en 2008 par le Ministère de l’environnement serbe d’un mémorandum pour son nettoyage et sa remise en état mais ils n’ont pu être pour le moment achevés, faute de financements…

Certaines collectivités locales bordant la voie d’eau comme celle de Bezdan, ont malgré tout entrepris d’aménager ses berges dans l’intention de développer des activités de tourisme et de loisirs.

www.vodevojvodine.com
https://youtu.be/cG4m7lKLBlQ

Grand canal de Backa_Source Wikipedia

Grand canal de Bačka (photo source Wikipedia)

 

Entre sécheresse et pollutions à répétition : le destin tragique du Danube

La sécheresse estivale et automnale qui a sévi en 2018 ces derniers mois sur le Danube hongrois (et ailleurs en amont et en aval…) a eu des conséquences pour le moins contrastées. D’un côté elle a permis la découverte rare mais réjouissante celle-là, d’un trésor du XVIIIème siècle, de l’autre elle a remit à l’ordre jour l’héritage non assumé du triste passé industriel communiste sur les rives hongroises et son impact environnemental calamiteux.

Un cocktail chimique de produits toxiques, cancérigènes en concentration anormalement élevée (cyanure, arsenic, plomb, naphtalène, xylène, zinc, hydrocarbures…) a été découvert pendant l’été 2018, en raison des basses-eaux dans le Danube budapestois lors de mesures effectuées par le site d’information Index et Greenpeace, à la hauteur de l’ancienne usine à gaz d’Óbuda. Cette usine a été  fermée dès 1984 mais son site n’a toujours pas été décontaminé depuis… Une situation inquiétante dont les pouvoirs publics, informés depuis au moins bientôt dix années ne se sont pas vraiment préoccupés et n’ont pas réussi à résoudre. L’année passée, aucune entreprise n’a répondu à l’appel d’offre pour un projet de décontamination des sols et des eaux souterraines, une situation digne de Kafka !
 Courrier des Balkans, 21 octobre 2018

Une nouvelle catastrophe qui s’ajoute à la longue liste des pollutions subies par le Moyen et le Bas-Danube depuis l’an 2000 (2000, 2001, 2006, 2010…) mettant en danger la santé des populations riveraines, de la faune et de la flore.

Sources : Courrier des Balkans, 21 octobre 2018

Basses-eaux estivales sur le Danube (2018), photo © Danube-culture, droits réservés

Brouillard politique sur le Danube et son bassin : une protection de l’environnement soumise aux aléas politiques ! 

   Le Danube est avec les autres grands fleuves du monde, le miroir de la situation environnementale préoccupante de la planète. Il est aussi le miroir de l’incapacité effarante d’une gestion politique européenne globale de ses ressources et de leur protection à l’exception de la navigation dont la gestion est confiée à une Commission internationale sans grands moyens et coincée entre des intérêts nationaux divergents. Les années passent et on en est donc à peu près toujours au même stade pour le reste en ce qui concerne le Danube qui pendant ce temps se meure sa faune et sa flore avec. Bien sûr il y a les réserves de biodiversité, les Parcs nationaux, dont ceux de Roumanie et de Serbie, (encore que ceux-ci soient inféodés à des structures forestières préoccupées par d’autres priorités), des programmes scientifiques et de nombreuses et louables initiatives d’ONG (WWF, Greenpeace…) ce qui permet de ne pas tout-à-fait perdre espoir. Mais que pèsent-ils face à une approche politique actuelle du fleuve qui demeure archaïque, inféodée à un mode de pensée technocratique complètement dépassé ?

   C’est parce que la protection de la biodiversité du fleuve est une stratégie à long terme qu’elle n’intéresse pas les responsables politiques. L’avenir du fleuve se perd dans les méandres capricieux d’intérêts personnels et de pratiques tenaces de corruption. Il y aurait pourtant une grande urgence à changer de paramètres avant qu’il ne soit définitivement trop tard. 

    Alors, avant de lancer de nouveaux projets d’infrastructures, de ponts, d’autoroutes, de planifier et d’inaugurer en grandes pompes et à grand renfort médiatique des corridors européens de transports, de projeter ou de remettre au goût du jour la construction de canaux (on se souvient encore du projet récent d’achèvement de la liaison par canal de Bucarest au Danube roumain, projet digne des plus grandes années du communisme mégalomane, qui avait d’ailleurs commencé à cette période…) et autres infrastructures coûteuses mais pour lesquelles curieusement des financements sont presque toujours disponibles, notamment du côté de l’UE, peu regardante quant aux impacts de ces réalisations sur les écosystèmes, avant que ne soit scellé définitivement le destin  écologique du Danube et de son bassin hydrographique, peut-être faudrait-il enfin revenir au fleuve lui-même et se préoccuper prioritairement, clairement et intelligemment, avec l’appui de toute la communauté scientifique mobilisée autour de sa protection et dans l’intérêt des générations à venir, de la santé environnementale du fleuve sur l’ensemble de son cours !

Eric Baude, Danube-culture, décembre 2018

Sites d’information sur et autour du Danube

  • www.danubecom-intern.org
    Commission du Danube
    Le site de la Commission du Danube (Budapest) contient des informations sur le fleuve, les projets, les règlements concernant la circulation sur celui-ci. Les membres de la Commission du Danube sont les représentants des dix pays riverains du fleuve et la Russie. Le site contient également toutes les coordonnées des consulats des pays danubiens (français).

  •  www.danube-river.org
    Site de la Commission du tourisme du Danube. Courtes présentations des dix pays riverains du Danube avec des liens utiles, informations sur le Danube à vélo, les croisières et différents événements.

  • www.ipcdr.org
    Commission internationale pour la protection du Danube (environnement, économie, culture). A l’origine de nombreux travaux de tous ordre sur le Danube elle est en aussi à l’origine de la manifestation Danubeday qui a lieu chaque année depuis 2004 tout au long du fleuve.

  • www.danubeday.org
    Un site très utile d’informations sur les différentes manifestations en lien avec le Danube

  • www.viadonau.org
    Site de la Société des Voies Navigables Autrichiennes avec des informations en permanence actualisées concernant les barrages, les écluses, les ports danubiens, les conditions de navigation. Indispensable pour ceux qui veulent naviguer sur le fleuve. Archives d’articles de presse.

  • www.idm.at
    Institut pour l’Espace Danubien et l’Europe centrale, Vienne (Autriche). Cet institut très actif développe, en lien avec des chercheurs et des partenaires institutionnels, des recherches transversales sur la problématique danubienne et de son bassin (allemand, anglais).

  • www.donau-info.org
    Site de la GTZ (Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit, Allemagne), organisme de coopération régional allemand avec la Roumanie, la Croatie, la Serbie et la Bulgarie (en allemand)

  • www.ddbra.ro
    Centre d’information de la réserve de biosphère du delta du Danube (environnement)

  • www.danubedelta.ro
    Site d’informations sur le delta du Danube

  • www.ddni.ro
    Institut National du Delta du Danube pour la recherche et le développement (Roumanie)

  • www.archeologie-danube.hypotheses.org
    Remarquable et passionnant travail de recherches de la Mission franco-roumaine archéologique sur le delta du Danube

  • www.romaniatourism.com/delta.html
    La page de l’Office de Tourisme roumain sur le delta du Danube

  • www.banaterra.eu
    Un site d’informations très intéressant sur le Banat et l’émigration des colons lorrains et d’autres populations dans ces territoires autrichiens proches du Danube, aujourd’hui hongrois, serbes et roumains, durant le XVIIIème siècle après leur reconquête sur l’empire ottoman.

  • www.donau-radweg.info
    Site d’information très documenté sur la piste cyclable le long du Danube (Eurovélo 6) et les infrastructures touristiques et culturelles

  • www.donauradweg.at
    Pour les amateurs de randonnées à bicyclette le long du Danube autrichien. Très complet et toujours actualisé mais seulement en allemand, anglais, italien ou tchèque… Un site du Land de Haute-Autriche.
  • www.donaulimes.at
    Même site que le précédent. Le Danube et l’Empire romain : 40 monuments et 15 musées autrichiens témoignant de la présence des Romains sur le Danube

  • www.danubeparks.org
    Site de Danubeparks, plate-forme regroupant 12 parcs et réserves naturelles sur le Danube

  • www.donau.com
    Excellent site d’informations touristiques et culturelles du Land de Basse-Autriche. En allemand, anglais, tchèque, slovène… 

 

 

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