Entre sécheresse et pollutions à répétition : le destin tragique du Danube

Un cocktail chimique de produits toxiques, cancérigènes en concentration anormalement élevée (cyanure, arsenic, plomb, naphtalène, xylène, zinc, hydrocarbures…) a été également découvert pendant l’été 2018, en raison des basses-eaux dans le Danube budapestois lors de mesures effectuées par le site d’information Index et Greenpeace, à la hauteur de l’ancienne usine à gaz d’Óbuda. Cette usine a certes été  fermée dès 1984 mais son site n’a toujours pas été décontaminé depuis… Une situation inquiétante dont les pouvoirs publics, informés depuis au moins bientôt dix années ne se sont pas vraiment préoccupés et n’ont pas réussi à résoudre. L’année passée, aucune entreprise n’a répondu à l’appel d’offre pour un projet de décontamination des sols et des eaux souterraines, une situation digne de Kafka !
Une nouvelle catastrophe qui s’ajoute à la longue liste des pollutions subies par le Moyen et le Bas-Danube depuis l’an 2000 (2000, 2001, 2006, 2010…) mettant en danger la santé des populations riveraines, de la faune et de la flore.

Sources : Courrier des Balkans, 21 octobre 2018

Basses-eaux estivales sur le Danube (2018), photo © Danube-culture, droits réservés

Brouillard politique sur le Danube et son bassin : une protection de l’environnement soumise à bien des aléas ! 

   Le Danube est avec les autres grands fleuves du monde, le miroir de la situation environnementale préoccupante de la planète. Il est aussi le miroir de l’incapacité effarante d’une gestion politique européenne globale de ses ressources et de leur protection à l’exception de la navigation dont la gestion est confiée à une Commission internationale sans grands moyens et coincée entre des intérêts nationaux divergents. Les années passent et on en est donc à peu près toujours au même stade pour le reste en ce qui concerne le Danube qui pendant ce temps se meure sa faune et sa flore avec. Bien sûr il y a les réserves de biodiversité, les Parcs nationaux, dont ceux de Roumanie et de Serbie, (encore que ceux-ci soient inféodés à des structures forestières préoccupées par d’autres priorités), des programmes scientifiques et de nombreuses et louables initiatives d’ONG (WWF, Greenpeace…) ce qui permet de ne pas tout-à-fait perdre espoir. Mais que pèsent-ils face à une approche politique actuelle du fleuve qui demeure archaïque, fragmentée, inféodée à un mode de pensée technocratique complètement dépassé ?
   C’est parce que la protection de la biodiversité du fleuve est une stratégie à long terme qu’elle n’intéresse pas les responsables politiques. L’avenir du fleuve se perd dans les méandres capricieux d’intérêts personnels et de pratiques tenaces de corruption.  Il y aurait pourtant une grande urgence à changer de paramètres avant qu’il ne soit définitivement trop tard.
   Alors, avant de lancer de nouveaux projets d’infrastructures, de ponts, d’autoroutes, de planifier et d’inaugurer en grandes pompes et à grand renfort médiatique des corridors européens de transports, de projeter ou de remettre au goût du jour la construction de canaux (on se souvient encore du projet avorté après de nombreuses études d’achèvement de la liaison par canal de Bucarest au Danube roumain, projet digne des plus grandes années du communisme mégalomane, qui avait d’ailleurs commencé à cette période…) et autres infrastructures coûteuses mais pour lesquelles curieusement des financements sont presque toujours disponibles, notamment du côté de l’UE, peu regardante quant aux impacts de ces réalisations sur les écosystèmes, avant que ne soit scellé définitivement le destin  écologique du Danube et de son bassin hydrographique, peut-être faudrait-il enfin revenir au fleuve lui-même et se préoccuper prioritairement, clairement et intelligemment, avec l’appui de toute la communauté scientifique mobilisée autour de sa protection et dans l’intérêt des générations à venir, de la santé environnementale du fleuve sur l’ensemble de son cours !

Eric Baude, Danube-culture, mis à jour août 2022

Parcs et réserves naturels du Danube : une protection et une gestion d’écosytèmes fragiles et menacés

Ces structures, outre leur travail d’observation, de recensement, d’évaluation, de protection, de gestion de la biodiversité et d’échanges d’informations, missions réalisées par des des équipes scientifiques compétentes et motivées, mènent de nombreuses actions de sensibilisation. Elles bénéficient toutefois d’organisations administratives, de financements et de moyens d’action hétérogènes. Les périmètres protégés sont (trop) rarement inaccessibles au public.

Un aménagement fluvial souvent réalisé au détriment de l’environnement et de la biodiversité
Les travaux spectaculaires d’aménagement du fleuve pour la navigation et la protection contre les inondations puis pour la production d’énergie, aux XIXe et XXe siècles, notamment sur les Haut et Moyen-Danube, ont raccourci et considérablement modifié le cours du fleuve (endiguement, coupure des méandres, aménagement des berges, drainage du lit du fleuve…) ainsi que restreint drastiquement les zones naturelles et inondables, les forêts alluviales ancestrales qui jalonnaient autrefois son cours et celui de ses affluents. Du fait de certaines de ces modifications, il a de plus été constaté à plusieurs endroits un enfoncement du lit du fleuve.

Le Danube à la hauteur du Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes, photo © Danube-culture, droits réservés

   À peine la moitié de la totalité du cours du Danube peut encore être considérée comme une zone naturelle et seules 20 % des zones naturelles existantes au XIXe siècle ont pu être préservées jusqu’à aujourd’hui, parfois avec beaucoup de difficultés et au prix d’une mobilisation importante de scientifiques et de la population riveraine à l’exemple de l’Autriche quand il fut question de construire, dans les années 1980, une nouvelle centrale hydro-électrique à la hauteur de la petite ville de Hainburg (Basse-Autriche), faisant du fleuve « un désert de béton entre Vienne et Bratislava, une succession d’eaux stagnantes, une retenue d’eau trouble avec des vannes et des barrages de dix mètres de haut »1 et détruisant une grande partie des prairies et forêts alluviales de cette région avec leur exceptionnelle biodiversité. Le projet de barrage de Nagymaros, initié également par des acteurs politiques et économiques en Hongrie communiste, fut aussi ultérieurement abandonné en raison de la détermination de la population hongroise à préserver l’environnement.

Anciens projets d’aménagement du Danube slovaco-hongrois. Si le projet de barrage de Gabčikovo, sur le Danube slovaque aus confins de la Hongrie, a vu le jour, celui de Nagymaros, sur le Danube hongrois, fut heureusement abandonné.

Un fleuve amputé et métamorphosé
   L’homme a ainsi détourné par le passé le cours du fleuve et modifié les paysages sans en mesurer avec pertinence les conséquences sur le moyen et long terme. La paranoïa de plusieurs générations de décideurs politiques et économiques, obsédés par le développement de la civilisation industrielle, la notion de « progrès » et les régimes totalitaires au XXe siècle, peu amènes envers le Moyen et le Bas-Danube, ont ainsi laissé leurs empreintes et cicatrices indélébiles sur le fleuve et ses rives : industries lourdes, industries chimiques, pollutions récurrentes et diverses, centrales nucléaires en mauvais état, agriculture intensive, surexploitation de graviers et de sable, rejets des eaux usées et autres à certains endroits, braconnage et surpêche de certaines espèces dont l’extraordinaire esturgeon à d’autres endroits et plus récemment, l’aménagement et le bétonnage de périmètres des berges suite à un développement touristique anarchique, ont mis et continuent de mettre le fleuve et son patrimoine environnemental à rude épreuve. Celui-ci a de plus commencé désormais à subir les conséquences des modifications climatiques qui impactent l’écosystème du fleuve et modifient le cycle de vie de nombreuses espèces végétales et animales.

Guépier d’Europe (Merops Apiaster), un des symbole de l’avifaune danubienne, photo © Jitka Havlová, droits réservés

Patrimoine mondial de l’Unesco
Deux territoires baignés par le Danube ont été classés, à divers titres, au patrimoine mondial de l’Unesco : la moitié de son delta (Roumanie et Ukraine) en tant que réserve de biosphère et la région de la Wachau (2000) au titre des paysages.
De nombreux autres sites naturels et paysagers du fleuve mériteraient une protection plus vigilante de leur biodiversité mais toutes les conditions ne semblent pas encore actuellement pour faire aboutir de telles initiatives.

Photo Mihai Baciu, droits réservés

Une collaboration transfrontalière
Plusieurs parcs nationaux avec les parcs et réserves naturels danubiens se sont judicieusement regroupées dans une plateforme qui a pris le nom de Danubeparks et ce dans une logique transnationale et transfrontalière de protection du Danube, de ses espaces naturels et de sa biodiversité. Cette plateforme permet la mise en commun de connaissances scientifiques, une collaboration pour des recherches et des actions de prévention et d’information ainsi qu’une réflexion commune sur le développement du tourisme durable autour du fleuve
Danubeparks, fondé en juin 2009 par la déclaration de Vienne, bénéficie de financements européens.
www.danubeparks.org

Dans la réserve de biosphère du delta du Danube, village de Letea, photo © Danube-culture, droits réservés

Réserve de Biosphère du delta du Danube (Roumanie)
580 000 hectares du delta du Danube sont classés en réserve de biosphère, réserve inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco.
Année de création : 1990
Le delta est un univers danubien à part et, malgré des pollutions récurantes qui descendent souvent depuis l’amont, un impressionnant paradis pour de nombreuses espèces de plantes et d’animaux. Son territoire est un des plus importants espaces de migrations pour les oiseaux d’Europe et d’Asie. Il abrite plus de 1200 espèces de plantes, de rares variétés de plantes aquatiques, plus de 300 espèces d’oiseaux et plus de 150 espèces de poissons dont quelques rares spécimens du légendaire esturgeon et du béluga européen, deux espèces malmenées par les pécheurs du delta.
www.ddbra.ro
https://goo.gl/images/ARRPtv

Spatules eurasiennes (Platalea leucorodia) dans la réserve de biosphère du delta, photos droits réservés

Réserve Naturelle du Prut inférieur, lac de Beleu, petit delta de la République moldave (Moldavie)
1 755 hectares
Année de création : 1991

Parc Naturel Rusenski-Lom (Bulgarie)
3 408 hectares
Année de création : 1980
http://lomea.org/

Parc Naturel de Persina (Bulgarie)
21 762 hectares
Année de création : 1980
Ce parc est le plus grand espace naturel protégé de Bulgarie. Il est constitué en particulier de nombreuses îles préservées sur le Danube dans lesquelles nichent des aigles de mer (Pygargue à queue blanche).
www.persina.bg

Pygargue à queue blanche ou aigle de mer, un des plus majestueux oiseaux du Danube, photo droits réservés

Réserve de Biosphère de Srebarna (Bulgarie)
Cette structure ne fait pas partie de Danubeparks
Cette petite réserve de 9 km2 à l’écosystème fragile et qui fait la part belle à la faune ornithologique mais pas seulement, a été constituée dès 1942 autour du lac d’eau douce de Srebarna. Cette réserve est gérée par le bureau régional de l’environnement et de l’eau de Ruse.
www.riosv-ruse.org

Réserve Naturelle de Kalimok – Brushlen (Bulgarie)
Cette structure ne fait plus partie de Danubeparks
Administration de la Réserve Naturelle de Kalimok – Brushlen (ONG)
www.iber.bas.bg

Parc Naturel des Portes-de-Fer (Roumanie)
Surface : 115 665,80 ha
Année de création : 1990, déclaré en 2000
www.pnportiledefier.ro

Ile de Moldova-Vecche, Parc Naturel des Portes-de-Fer (Roumanie), photo Parc Naturel des Portes-de-Fer, droits réservés

Parc National de Djerdap (Serbie)
63 000 hectares
Année de création :
Ce parc ne fait pas partie de la plateforme commune Danubeparks.
Ce parc national magnifique de 63 000 hectares sur la rive méridionale du fleuve est, grâce à son relief, un belvédère au dessus du fleuve qui pénètre dans l’impressionnant défilé des Portes-de-Fer. Le site archéologique de Lepenski Vir témoigne quant à lui de la présence de l’homme dans ces lieux depuis des temps anciens. Sur la rive roumaine d’en face se trouve le Parc National des Portes-de-Fer.
www.npdjerdap.org

La Deliblatska peščara (Делиблатска пешчара en serbe) ou en français : «La dune de Deliblato» qui doit son nom au village de Deliblato est une réserve naturelle d’environ 350 hectares qui a été créé en 1965. Elle se situe au nord de la Serbie dans la province autonome de Voïvodine sur le territoire méridional multiculturel du Banat (rive gauche du Danube).
En raison de la richesse de sa flore et de sa faune, elle a été classée par l’UICN « réserve naturelle intégrale.
Cette réserve ne fait pas partie de la plateforme commune Danubeparks.
www.deliblatskapescera.rs

Parc National de Djerdap, Serbie, photo Danube-culture, droits réservés

Réserve Naturelle de Gornje Podunavlje (Serbie)
19 648 hectares
Année de création : 2001
Située à la frontière de la Serbie, de la Croatie et de la Hongrie, la Réserve Naturelle de Gornje Podunavlje est un modèle régional de collaboration transfrontalière dans le domaine de la protection de l’environnement. En partenariat avec le Parc Naturel de Kopački Rit (Croatie) et le Parc National Duna Dráva (Hongrie), il protège notamment, au sein de son territoire, des aires de nidification d’aigles de mer et de cigognes noires.
Institut National de Protection de la Nature
Administration des forêts
www.vojvodinasume.co.rs

Parc Naturel de Kopački Rit (Croatie)
23 891 hectares
Année de création : 1993 (1967)
Le Parc Naturel Kopački Rit était à l’origine une réserve de chasse. Il se trouve au confluent de la Dráva et du Danube (Km 1383) dans un paysage de zones inondables, de forêts alluviales primitives propices aux oiseaux migrateurs et aux poissons. Ce parc fait également partie de la réserve de biosphère de l’Unesco « Mura-Drava-Danube », créé en 2012.
Le parc propose un programme d’animations et de promenades dans l’environnement du parc, à pied, à bicyclette ou en bateau.
Administration du Parc Naturel de Kopački Rit :
www.pp-kopacki-rit.hr

Entre Mura, Drava et Danube, photo Parc Naturel de Kopacki Rit (Croatie)

Parc National Duna-Dráva (Hongrie)
50 000 hectares
Année de création : 1996
Le Parc National Duna Dráva (Duna-Drava Nemzeti Park en hongrois) s’étend tout au sud de la Hongrie, du confluent de la Sió (rive droite du Danube). jusqu’à la frontière avec la Croatie. Sa surface est un impressionnant labyrinthe de puszta, de prairies, forêts, bras secondaires, marais, étangs îles et îlots en permanente évolution. Le symbole du parc est la grue qu’on peut observer volant par millier au dessus du paysage au moment des migrations.
http://ddnp.nemzetipark.gov.hu//
www.ddnp.hu

Parc National Duna – Ipoly (Hongrie)
60 314 hectares
Année de création : 1997
Le Parc National Duna-Ipoly est l’autre grand parc des bords du Danube hongrois. Le fleuve traverse de superbes paysages de collines boisées et de grottes.
www.dinpi.hu

Zone de protection des paysages des prairies danubiennes (Slovaquie)
12 284 hectares
Année de création : 1998
La Morava est l’un des principaux affluents de la rive gauche du Danube. La réserve englobe une zone de prairies alluviales le long de la frontière slovaco-autrichienne.
Administration Nationale pour la protection de la nature
BROZ, Organisation Régionale pour la Protection de la Nature et le développement durable
www.broz.sk
Administration Nationale pour la protection de la nature
www.sopsr.sk

Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes (Autriche)
9 300 hectares
Année de création : 1996
Centre d’accueil et d’information
Château d’ ORTH Nationalpark-Zentrum
2304 Orth/Donau, Autriche
www.donauauen.at

Cistude d’Europe (Emys orbicularis), Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes, photo © Danube-culture, droits réservés

Aire de protection des paysages culturels de la Wachau (classement Unesco)
18 387 hectares et zone tampon 2 949 hectares
Année de classement à l’Unesco : 2000
https://whc.unesco.org/fr/list/970/.

Aire de protection de la vallée étroite du Danube/Passau
1  776 hectares
Année de création : 1996-1986
www.hausamstrom.de
www.donaugigant.com
www.passauer-land.de

Centre d’études des prairies alluviales de Neuburg sur le Danube (Allemagne)
2 997 hectares
Année de création : 2005
Ville d’Ingolstadt
District de Neuburg-Schrobenhausen
Le cours du Danube est en Allemagne, à l’exception de la partie encore naturelle située entre Straubing et Vilshofen (Bavière), fortement dégradé par une succession de barrages et d’usines hydroélectriques. Une démarche de revitalisation et de gestion des forêts alluviales subsistantes a toutefois commencé à être initiée. Le Centre d’études des forêts alluviales de Neuburg-sur-le-Danube travaille en collaboration avec les services de protection de l’environnement de cette commune et de ceux d’Ingolstadt à la mise ne place d’initiatives de développement durable.
District de Neuburg-Schrobenhausen
www.auenzentrum-neuburg-ingolstadt.de

Ville d’Ingolstadt :
www.ingolstadt.de

Dans le delta du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

Notes :
1 Franz Weber, Le paradis sauvé, « Un appel de Vienne », Éditions Pierre-Michel Favre, Lausanne, 1986

Danube-culture, mis à jour juin 2022

Les oiseaux du Danube : le Chevalier guignette (Actitis hypoleucos)

Bunǎ ziua, bonjour !

   Je suis un Chevalier guignette (Actitis hypoleucos), je suis un petit échassier appartenant à la famille des limicoles1 (ordre des Charadriiformes) et à l’espèce des Scolopacidés. J’ai pour cousins et cousines les Chevaliers arlequin, sylvain, culblanc, gambette, stagnatile, aboyeur, les Bécasseaux maubèche, sanderling, minute, de Temminck, cocorli, variable, falcinelle et autres Bécassines sourdes, des bois, des marais, Barges, Courlis, Tournepierre et j’en oublie !
J’habite avec eux et de nombreux autres d’oiseaux limicoles dans le delta du Danube et le long du fleuve un peu plus en amont. Il paraîtrait même qu’on serait même sur cet immense territoire  deltaïque de 5640 km2 et dans ses environs 180 espèces nicheuses et 98 comme hivernantes ou de passage au moment de la migration. Nous les Chevalier guignette n’y restons pas toute l’année, nous sommes des migrateurs et nous aimons nous dégourdir les ailes en entreprenant parfois de longs voyages jusqu’en Europe du Nord, sur les côtes maritimes de Finlande et des autres pays scandinaves.
Assez petit (je suis le plus petit de ma famille !), j’ai une grande queue qui présente une posture bossue caractéristique. Mon dos est marron, ma poitrine densément striée et mon ventre et dessous blanc de neige. Mes courtes pattes sont gris-verdâtres, mon bec marron foncé et mon iris marron. Je mesure entre 18 et 20,5 cm de longueur, pèse (je ne suis pas bien lourd !) entre 41 et 56g et mon envergure oscille entre 32 à 35 cm.

Chevalier guignette (Actitis hypoleucos), photo droits réservés

Quand je suis au sol et marche j’actionne ma queue de haut en bas comme mes copines les bergeronnettes si élégantes. J’aime aussi beaucoup m’amuser à voltiger juste au-dessus de l’eau. Pour qu’on me reconnaisse j’exhibe en vol une striure alaire blanche bien visible.
J’aime me faire un petit nid douillet discret dans un creux peu profond au milieu de la végétation, tapissé de feuilles sèches, d’herbes, etc.
Pour notre reproduction les femelles pondent 4 oeufs au mois de mai que nous couvons mâle et femelle pendant 21 à 24 jours. Nos oisillons sont pressés de quitter le nid peu après l’éclosion, il est vrai qu’on est un peu serré à quatre dans celui-ci. Ils deviennent très tôt autonomes dans leur alimentation et prennent leur envol après 3 semaines environ. Il n’y a pas trop de temps à perdre quand on est un Chevalier guignette.

Oeufs de Chevalier guignette, photo droits réservés

Je préfère émigrer de nuit, seul ou en petits groupe.
Ce que je mange ? Plutôt de petits invertébrés, larves, chenilles, moustiques, petits papillons, insectes… Il y a 18 000 espèces d’insectes différentes dans le delta ! De quoi satisfaire les plus difficiles d’entre nous. La table y est servie à volonté !
Pour chanter et communiquer, j’émets de petits appels aigus, faibles et variés en particulier un « ti-vii-viit » assez perçant.
J’habite dans le delta de la fin de l’été jusqu’au printemps. On y était très tranquille jusqu’à maintenant et la nourriture est si abondante. Le climat tempéré nous plaît beaucoup. Pourtant de nouvelles activités humaines ont vu le jour et j’ai entendu dire que certaines espèces de grands oiseaux comme l’Outarde canepetière, le Harle piette auraient disparu et d’autres encore se raréfiaient.

Notes :
1Limicole vient du latin limus, « limon », « boue »

Sources :
Dominique Robert, Les oiseaux au fil du fleuve, Éditions R. Chabaud – Le Chevalier, 1988

Danube-culture, mis à jour mars 2022, droits réservés

Konrad Lorenz, scientifique et protecteur du Danube et de ses rives, pionnier de l’éthologie

« Celui qui connaît vraiment les animaux est par là même capable de comprendre pleinement le caractère unique de l’homme. »

   Ses recherches ont été consacrées à l’étude du comportement des animaux dans leur milieu naturel mettant notamment en valeur l’importance de la notion d’empreinte. Elles ont contribué au développement de l’éthologie. Parti de l’observation patiente et minutieuse de certains oiseaux, Konrad Lorenz s’est interrogé sur l’homme et son devenir en tant qu’espèce sociale. Il s’est aussi illustré également dans le domaine de la protection de l’environnement danubien autrichien.
Konrad Lorenz enseigne de 1937 à 1940 à l’Université allemande Albertus de Königsberg, alors en Prusse orientale, aujourd’hui Kaliningrad, enclave russe, où il occupe la chaire d’E. Kant puis, mobilisé et fait prisonnier par l’armée russe, il ne rentre en Autriche qu’en 1946.

Konrad Lorenz à Altenberg, photo droits réservés

   Travaillant tout d’abord chez lui dans la maison familliale d’Alternberg, il devient codirecteur du département d’éthologie comparée de l’Institut Max-Planck, créé par ses soins en 1951 à Buldern en Westphalie (Allemagne) puis directeur de l’Institut Max-Planck de Seewiesen près de Munich à partir de 1961. Il revient alors à Altenberg. Dans les dernières années de sa vie Konrad Lorenz apporte son soutien et se joint aux défenseurs de l’environnement et de la nature, en particulier lorsque le gouvernement socialiste autrichien décide de construire une centrale nucléaire à Zwettendorf sur le Danube, près de Tulln. L’opposition d’une grande partie de la population et un référendum obligera celui-ci à renoncer de mettre la centrale en fonctionnement. Il apporte encore son prestigieux soutien aux opposants du projet de barrage de Greifenstein, à proximité d’Altenberg et de sa maison, projet malheureusement réalisé puis de celui de Hainburg, en aval de Vienne, initiative critiquée vivement par les défenseurs de l’environnement soutenus par l’écologiste suisse Franz Weber et dont l’abandon permit la création du Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes et le sauvetage de ce patrimoine naturel unique.
Le Prix Nobel de physiologie ou médecine qui lui fut attribué en 1973 provoqua une vive polémique dans une partie de la communauté scientifique qui contestait ses hypothèses. On lui lui reprocha également d’avoir été membre du parti nazi et d’avoir publié en 1940 dans une revue allemande un article intitulé «  Désordres causés par la domestication du comportement spécifique à l’espèce « .
Prairies alluviales danubiennes…
   « Comme coulées dans du plâtre, les traces des multiples habitants des prairies alluviales danubiennes ont été préservées dans les larges bandes boueuses jusqu’à la prochaine inondation. Qui a osé prétendre qu’il n’y avait plus aucun cerf dans ces lieux ? D’après les empreintes, de nombreux cerfs imposants semblent au contraire encore fréquenter ces forêts, même si on ne les entend plus à la période du rut. Les dangers de la dernière guerre, qui a fait dans ses derniers instants tant de ravages par ici, les ont rendus secrets et furtifs. Chevreuils et renards, rats musqués et rongeurs plus petits, innombrables chevaliers guignettes, pluviers, petit-gravelots et chevaliers sylvains ont déformé la boue avec les séries croisées de leurs déplacements. Même si ces traces racontent à mes yeux les histoires les plus belles, combien plus nombreuses sont celles que détecte le seul museau de ma petite chienne ! Elle se régale dans des orgies d’odeurs que nous autres êtres humains, avec nos pauvres nez, ne pouvons même pas nous imaginer… »
Konrad Lorenz

La forteresse de Greifenstein et le Danube au-dessus d’Altenberg en 1942 avant la construction de la centrale hydroélectrique, territoire d’observations et d’expérimentations multiples du scientifique autrichien

   L’écologiste suisse Max Weber parle dans son livre Le paradis sauvé, livre consacré à la lutte pour la protection des prairies alluviales danubiennes en aval de Vienne et à l’abandon du projet de barrage de Hainburg, sa rencontre à Altenberg en 1984 avec Konrad Lorenz :
« Et il nous raconte comment, jeune homme, il avait l’habitude de traverser les bancs de gravier clair, là-bas au bord du Danube, de patauger dans les eaux peu profondes et de se jeter enfin dans le fleuve, de le traverser à grandes brassées — comment, depuis l’autre rive, il pénétrait dans l’Au et comment il restait couché au plus profond de l’Au, « au bord d’un bras secret du grand fleuve, comme un crocodile enfoncé dans la vase », au milieu d’un paysage vierge dépourvu du moindre signe de l’existence d’une civilisation humaine. »

Les prairies alluviales danubiennes, un patrimoine naturel exceptionnel, photo Danube-culture © droits réservés

   « C’est alors que je réussissais parfois, dit-il en poursuivant son anecdote, racontée également dans un de ses livres, à réaliser un miracle auquel les sages orientaux les plus érudits aspirent comme à un but suprême : sans que je m’endorme, mes pensées se dissolvent dans la nature qui m’entoure ; le temps s’arrête, ne signifie plus rien, et lorsque le soleil descend et que la fraîcheur du soir m’incite au retour, je ne sais plus si ce sont des secondes ou des années qui ont passé. Ce Nirvana animal est le meilleur contrepoids au travail intellectuel, un véritable baume pour les nombreuses écorchures à l’âme de l’homme moderne stressé. »
Max Weber, Le paradis sauvé, Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1986

Franz Weber à Hainburg en 1984

Bibliographie en langue française (sélection)
Les animaux ces inconnus, Éditions de Paris (1953)
Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons (traduit de l’allemand), Flammarion, Paris (1968)
Évolution et Modification du comportement : L’inné et l’acquis, Payot, Paris (1967)
Tous les chiens, tous les chats, Flammarion, Paris (1970)
Essais sur le comportement animal et humain : Les leçons de l’évolution de la théorie du comportement, Le Seuil, Paris (1970)
Une histoire naturelle de la connaissance, Flammarion, Paris (1975).
Les Huit péchés capitaux de notre civilisation, Flammarion, Paris (1973)
 L’Agression, une histoire naturelle du mal, Flammarion, Paris (1977)
L’Homme dans le fleuve du vivant, Flammarion, Paris (1981)
Les Fondements de l’éthologie, Flammarion, Paris (1984)
Les Oies cendrées, Éditions Albin Michel, Paris (1989)
L’Année de l’oie cendrée, Stock, Paris (1991)
L’homme en péril, Flammarion, Paris (1992)
De petits points lumineux d’espoir, entretiens avec Frédéric de Towarnicki, Rivage, Paris (2009)

Eric Baude pour Danube-culture, révisé mars 2021 © droits réservés

Le Danube autrichien non canalisé et ses forêts alluviales en amont de Hainburg, désormais territoire protégé, photo Danube-culture © droits réservés

Le liman Sasyk (Bessarabie ukrainienne), un exemple de l’intervention catastrophique des hommes sur une milieu humide fragile

   Jusqu’en 1978, le liman était coupé en deux parties : une première zone d’eau saumâtre au nord avec « l’estuaire » du Kohylnik ou Cogâlnic en roumain, un fleuve qui prend sa source en Moldavie (243 km) et qui finit sa course en se jetant dans le liman de Sasyk, et celui du Sarata (Sărata en roumain, 120 km) qui prend également sa source en Moldavie, se jette dans le même liman et une seconde zone marine au sud. Le liman était séparé de la mer par un banc de sable de 0,5 km de large. En 1978, pendant l’occupation soviétique de l’Ukraine, un barrage en béton fut érigé sur le banc de sable et la lagune reliée au Danube via un canal par lequel arrivèrent les eaux douces des crues du fleuve qui entrainèrent une modification de la salinité du limon de la lagune. Ces conséquences ainsi que les perturbations causées par les activités de loisirs et de pêche commerciale, nuisirent considérablement à l’habitat de la faune avicole. Cette initiative malheureuse se solda par un désastre écologique, social et économique. L’objectif économique de la construction du barrage était de convertir la lagune saumâtre en un lac d’eau douce pour l’irrigation de terres agricoles. Le projet échoua et l’utilisation de l’eau de la lagune de Sasyk entraina au contraire la salinisation d’environ 30 000 hectares de terres cultivables avec des conséquences considérables pour l’agriculture, la minéralisation des eaux souterraines et des puits.
Des études scientifiques de 2007 démontrèrent de plus que la lagune était devenue trop dangereuse pour la baignade en raison d’une pollution, notamment aux pesticides, herbicides et insecticides et métaux lourds. L’eau y est décrite comme verdâtre avec une odeur très désagréable. De nombreux scientifiques et naturalistes se prononcèrent pour la démolition du barrage et d’autres installations annexes ainsi que la reconnexion de la lagune Sasyk avec la mer Noire.

Barrage démantelé, photo droits réservés

C’est pourquoi, dans le cadre du projet de Rewilding Ukraine intitulé « Renouvellement des zones humides et des steppes dans la région du delta du Danube » et avec l’aide des fonds collectés par l’Initiative européenne pour la suppression des barrages sur les rivières Kohylnik, Kagach et Sarata, dix anciens barrages et digues construits à l’époque de l’Union soviétique ont fait l’objet d’un démantèlement et l’alimentation en eau douce a été coupée sur certains cours d’eau. Ces zones humides font partie de la réserve de biosphère du delta Danube et sont des enjeux d’importance internationale pour la préservation de la biodiversité.

Le démantèlement des barrages en amont de la lagune Sasyk, photo droits réservés

Notes :
1Les limans se sont formés à la suite d’une élévation post-glaciaire du niveau de la mer, entraînant l’inondation des vallées. Les limans ont également été coupés de la mer dans une large mesure par le développement des névés. Bien que ressemblant souvent à des lagunes, leur ligne côtière étant formée d’un cordon littoral, ils ne contenaient cependant pas d’eau saumâtre à l’origine. Lorsqu’une mer pénètre dans un système de vallée peu profond d’un fleuve, une côte de liman se forme. La faune et la flore sont donc différentes de celles de la lagune.

Sources :
https://rewildingeurope.com
Artem V. Lyashenko, Kateryna Zorina-Sakharova,  « Hydroecological Characteristics of the Sasyk Liman and the Sasyk Reservoir », Hydrobiological Journal, January 2017,
53(3): 26-43

Le pélican et le delta du Danube

Une centaine d’espèces d’oiseaux choisit également le delta du Danube pour y passer l’hiver ou le traverser ce qui en fait l’un des terrains d’observation ornithologique les plus fascinants au monde. Six voies migratoires printanières et cinq automnales, originaires des continents africain, asiatique et européen, survolent, se posent et séjournent dans le delta.

Le Pélican, un pêcheur organisé
   Deux des huit espèces connues de pélicans, le pélican frisé (Pelecanus crispus) et le pélican blanc (Pelecanus onocrotalus) nichent dans le delta. C’est la colonie de pélicans communs la plus importante en Europe. Elle est évaluée à  plus ou moins 2 500 couples. Elle s’installe au début du printemps et repart à la fin de l’été ou au début de l’automne pour passer l’hiver dans le delta du Nil ou sur d’autres deltas africains et du Moyen-Orient. Rares sont les individus qui choisissent de rester sur place. Le delta du Danube est le refuge des pélicans situé le plus à l’ouest du vieux continent.

Pélican frisé (Pelecanus crispus), photo droits réservés

Eugen Petrescu, de la Société Ornithologique Roumaine explique que pour la plupart des touristes et même des habitants des lieux, la différence entre le pélican frisé et le pélican commun n’est pas évidente. Presque insaisissable, elle relève de la taille des oiseaux, le pélican frisé étant juste un peu plus grand.
La migration du pélican commun commence en août-septembre. Très peu d’oiseaux choisissaient autrefois d’hiverner dans le delta alors qu’on observe aujourd’hui de plus d’oiseaux pendant la saison froide. Il semble qu’au début de sa présence en Roumanie, le pélican frisé avait pour habitat des zones humides en amont du Danube et non pas le delta  lui-même, où le pélican commun était déjà installé. On a d’ailleurs observé leur tendance à se déplacer non pas vers le sud, mais en sens inverse vers l’amont du fleuve, en direction de Călăraşi et jusqu’en Olténie, comme s’ils refaisaient de mémoire cet itinéraire. Selon des observateurs de la Société bulgare de protection des oiseaux, une 3ème colonie de nidification de pélicans frisés s’est d’ailleurs installée dans la zone bas-danubienne bulgare. Ce nouveau groupe est considéré comme une sous-colonie de celle distante d’environ 2 km où nichent 22 couples depuis 2016. Plus à l’est, la Réserve de Srebarna (Bulgarie) abrite elle aussi une colonie de pélicans frisés. Cette zone est d’une importance cruciale pour la protection du Pélican frisé sur le bas-Danube.
En période de reproduction, le plumage des pélicans acquiert un coloris particulier. La partie grise revêt un éclat argenté, tandis que la mandibule se colore en un très beau rouge pourpre. C’est ce contraste des couleurs qui confère aux oiseaux une élégance particulière durant la période d’accouplement. En outre, les pélicans sont très sensibles à toute forme de perturbation. Si, par exemple, une colonie est fortement dérangée pendant son séjour, elle ne revient pas sur les mêmes lieux l’année suivante. Les pélicans sont une espèce rare, menacée d’extinction.

Pélican frisé sur le bras de Sfântu Gheorghe, photo © Danube-culture, droits réservés

Le pélican est sans doute, du moins pour le grand public, l’oiseau le plus représentatif de cette région du fleuve. Celui-ci a le sens de l’entraide et s’organise pour se nourrir d’une manière collective et coopérative. Au moment de la pêche le groupe de pélicans se dispose en arc de cercle ou sur une même ligne et avance régulièrement, la tête sous l’eau, se servant de leur poche profonde et souple qui pend sous leur conséquent bec jaune comme d’une épuisette pendant que de joyeux rabatteurs de la même espèce effraient et poussent les poissons vers les oiseaux pêcheurs. La cérémonie de la pêche se répètent deux fois par jour. Le pélican nourrit sa famille par régurgitation de la nourriture en voie de digestion.
Cet oiseau qui ingurgite un bon kilo de poissons quotidiennement était considéré autrefois par les habitants du delta et en particulier les pêcheurs professionnels comme un concurrent redoutable au même titre que le grand cormoran qui s’organise aussi en colonie mais pêche en solitaire. L’espèce fut donc longtemps chassée et menacée d’extermination. Elle est désormais protégée. Double revanche pour cet oiseau unique et singulier qui représente désormais le symbole de la riche mais fragile biodiversité du plus grand delta fluvial européen.

Pélican frisé (Pelecanus crispus), Bruch, 1832

Ordre : Pélécaniformes
Famille : Pélécanidés
Genre : Pelecanus
Espèce : crispus
Espèce monotypique
Taille : 180 cm
Envergure : 310 à 345 cm
Poids : 10000 à 13000 g

Pélican blanc (Pelecanus onocrotalus), Linnaeus, 1758

Ordre : Pélécaniformes
Famille : Pélécanidés
Genre : Pelecanus
Espèce : onocrotalus
Espèce monotypique
Taille : 148 à 175 cm
Envergure : 226 à 360 cm
Poids : 10000 à 11000 g

Sources :
Radio România International/ À la découverte de la Roumanie/Les pélicans du delta du Danube, Teofilia Nistor (29 juillet 2013)
www.oiseaux.net

Eric Baude pour Danube-culture, révisé septembre 2021

Gabčíkovo-Nagymaros ou la mort d’un projet de collaboration slovaco-hongrois sur le Danube

Cet article cite un extrait du livre de Jacques Bethemont Les grands fleuves. L’auteur rappelle brièvement la conception, selon le modèle soviétique productiviste du rapport entre l’homme et la nature (l’homme corrige les imperfections de la nature…), la vision de l’aménagement du grand fleuve-outil au service de l’économie et du transport de marchandises en particulier et le souci d’en tirer d’importantes ressources énergétiques qui prévalaient parmi les responsables politiques de l’Europe communiste. Pour l’Union soviétique, puissance danubienne de l’époque qui s’était octroyée militairement un accès direct sur le fleuve dans le delta, à hauteur du bras d’Ismaïl (aujourd’hui territoire ukrainien), les aménagements du Danube et l’édification de barrages plus en amont mais sur son territoire d’influence correspondaient également à des enjeux politiques et géostratégiques.
Dans le cas de l’abandon du barrage complémentaire de régulation de Nagymaros et selon J. Bethemont, les réactions hongroises auraient été également motivées par d’autres considérations que les seules perspectives hydrologiques et environnementales. La contestation du projet de barrage complémentaire de régulation de Nagymaros prévu en amont de Budapest, dans un des plus beaux paysages du Danube hongrois, aujourd’hui transformé en parcs naturels, par une partie de la population puis l’abandon de celui-ci par les responsables politiques magyars, ont préservé le fleuve et sa biodiversité d’un sinistre aménagement supplémentaire. On frémit en imaginant la triste et définitive monotonie d’un fleuve-canal-réservoir enserré dans un système de digues de Nagymaros jusqu’à Bratislava. La réalisation de la première partie du projet par la Slovaquie, en l’occurrence de la construction du barrage de Gabčíkovo et des aménagements du fleuve et de ses rives liés à celui-ci, sont un témoignage évocateur de ce que celui-ci aurait pu devenir si le projet avait été réalisé dans son intégralité.

Plan de l’intégralité du projet

Le temps des grands travaux
« Le temps du COMECOM, organisme de planification à l’échelle de L’Europe socialiste, fut aussi celui des grands travaux par lesquels l’homme était censé améliorer la nature. S’agissant du Danube, un projet diligenté par l’Energoproject soviétique (faut-il rappeler que l’URSS était une puissance danubienne puisqu’elle contrôlait la branche d’Ismaïl sur le delta ?) établit à partir de 1956 un plan d’aménagement qui devait rendre le Danube accessible aux convois poussés de 8 000 tpl et aux automoteurs de type volgien (5 000 tpl) jusqu’au niveau de Bratislava. La construction de cinq ouvrages était prévue entre la frontière autrichienne et le delta du Danube, soit un barrage entre Hongrie et Tchécoslovaquie, Gabčíkovo, un barrage servant à la régulation aval en territoire hongrois, Nagymaros, deux barrages au niveau des Portes-de-Fer, un barrage de dérivation vers la Moldavie, à hauteur d’Ismaïl. Par la suite ce système devait se raccorder au Rhin-Main-Danube austro-allemand.
La mise en oeuvre de Gabčíkovo, approuvée par les Hongrois et les Tchécoslovaques dans le cadre d’un traité signé en 1977, à la suite de longues et difficiles négociations, fut dénoncée unilatéralement par les Hongrois en 1989 alors que l’ouvrage de dérivation implanté à Dunakiliti était pratiquement achevé. S’agissant d’un ouvrage construit sur un fleuve soumis au droit international, cette rupture apparut comme l’un des temps forts dans la décomposition du système socialiste, sans pour autant que cette dénonciation unilatérale soit acceptable pour la partie slovaque.
Parmi les raisons qui peuvent expliquer cette rupture, le point de vue technique n’est pas négligeable en raisons des dimensions et de l’insertion spatiale du projet : un barrage à Dunakiliti créant une retenue enserrée dans un système de digues jusqu’au niveau de Bratislava, un canal de dérivation court-circuitant le Danube puis empruntant son lit canalisé et relevé jusqu’au bloc-usine de Gabčíkovo et une centrale de compensation à Nagymaros. La complexité de cet ouvrage de basse chute d’une capacité de 720 MWe pouvant produire 2 600 GWh/an dépassait les moyens des deux partenaires qui durent faire appel à des opérateurs soviétiques et autrichiens pour résoudre de multiples problèmes allant de la préservation des nappes à la construction de turbines géantes.

Conflits d’intérêts
   Au-delà de ces difficultés qui amenèrent très vite les Hongrois à demander dans un premier temps un report du projet, se trouvent des divergences d’intérêt. Pour les Soviétiques, l’ouvrage était la garantie d’un accès fluvial jusqu’au coeur de l’Europe et renforçait leur poids politique au contact des deux Europe, communiste et libérale. Pour les Tchécoslovaques, l’intérêt était d’abord énergétique mais la retenue de Bratislava pouvait être également l’amorce d’une liaison navigable interbassins Danube-Morava-Oder-Elbe. La partition entre Tchèques et Slovaques renforça ces derniers dans leur attitude volontariste.
Pour les Hongrois, ces intérêts étaient loin de compenser les retombées négatives de l’ouvrage, à commencer par l’impact écologique. Le secteur aménagé correspond en effet à un vaste cône sur lequel le fleuve tresse plusieurs lits entre eux par un lacis de faux-bras. Même après les aménagements du XIXe siècle, ce dispositif permet d’alimenter une puissante nappe d’eau filtrée qui dessert Budapest. De plus, cet espace amphibie abrite l’une des plus belles forêts alluviales d’Europe. Enfin, le canal dérivait les eaux en territoire slovaque, laissant le Danube hongrois à sec. Derrière cet argumentaire conforté par les scientifiques et largement diffusé dans une opinion très sensible aux problèmes environnementaux, deux arguments occultés mais présents à l’esprit de tous les Hongrois : leur passivité ou leur refus allait à l’encontre d’une position officielle qui défendait « l’indéfectible amitié unissant les peuples russe et hongrois » ; surtout, ils voyaient dans le canal une barrière les séparant de la forte minorité magyare qui occupait la rive gauche1.
C’est sans doute au niveau de cet irrédentisme latent qu’il faut rechercher la raison véritable d’une rupture dont les conséquences empoisonneront longtemps les relations de voisinage entre les deux pays. Dans l’immédiat, il n’y eut ni guerre ni violences mais recours à la Cour internationale de Justice de La Haye. Actuellement les Slovaques achèvent un projet croupion réduit à un barrage de dérivation en territoire slovaque et un canal de dérivation aboutissant à Dunakiliti aménagé en chute. Il n’est plus question du projet de Nagymaros. »

Notes :
1 Après la victoire turque de Mohacs, la nation hongroise put se replier et se reformer sur la rive gauche (actuellement slovaque) du fleuve qui, par la suite, devint la base de départ pour la reconquête du territoire hongrois. Le rattachement de ce sanctuaire à la Slovaquie remonte au traité de Trianon.

Affaire relative au Projet Gabčíkovo-Nagymaros
(Hongrie/Slovaquie)

Résumé de l’arrêt du 25 septembre 1997

   La Cour rappelle que la présente affaire trouve son origine dans la signature, le 16 septembre 1977, par la République populaire hongroise et la République socialiste tchécoslovaque d’un traité relatif à la construction et au fonctionnement du système d’écluses de Gabčíkovo-Nagymaros (dénommé ci-après le traité de 1977). Le nom des deux Etats contractants a varié au cours des ans; ils sont dénommés ci-après la Hongrie et la Tchécoslovaquie. Le traité de 1977 est entré en vigueur le 30 juin 1978. Il prévoit la construction et l’exploitation du système d’écluses par les parties en tant qu’investissement conjoint. Selon le préambule du traité, le système avait pour but de mettre en valeur, de façon générale, les ressources naturelles de la section Bratislava-Budapest du Danube aux fins du développement des secteurs des ressources hydrauliques, de l’énergie, des transports et de l’agriculture et des autres secteurs de l’économie nationale des parties contractantes. L’investissement conjoint tendait ainsi essentiellement à la production d’hydroélectricité, à l’amélioration de la navigation sur le tronçon en cause du Danube et à la protection des régions riveraines contre les inondations. En même temps, les parties contractantes, selon les termes du traité, s’engageaient tant à veiller à ce que la mise en oeuvre du projet ne compromette pas la qualité des eaux du Danube qu’à s’acquitter de leurs obligations concernant la protection de la nature et découlant de la construction et du fonctionnement du système d’écluses.
Le secteur du Danube auquel se rapporte la présente affaire est un tronçon d’environ 200 kilomètres, entre Bratislava, en Slovaquie, et Budapest, en Hongrie. En aval de Bratislava, la déclivité du fleuve diminue sensiblement, créant une plaine alluviale de gravier et de sédiments sableux. La frontière entre les deux Etats est constituée dans la majeure partie de cette région par le chenal principal du fleuve. Čunovo et, plus en aval, Gabčíkovo sont situés dans ce secteur du fleuve, en territoire slovaque; Čunovo est situé sur la rive droite du fleuve et Gabčíkovo sur la rive gauche. Plus bas, après jonction des divers bras, le fleuve entre en territoire hongrois. Nagymaros se trouve dans une vallée étroite à un endroit où le Danube fait un coude juste avant de se diriger vers le sud, entourant la grande île fluviale de Szentendre avant d’atteindre Budapest.
Les principaux ouvrages à construire en exécution du projet sont décrits dans le traité de 1977. Deux séries d’écluses étaient prévues, l’une à Gabčíkovo (en territoire tchécoslovaque), l’autre à Nagymaros (en territoire hongrois), en vue de constituer « un système d’ouvrages opérationnel, unique et indivisible ». Le traité prévoyait en outre que les spécifications techniques concernant le système seraient fixées dans le plan contractuel conjoint, qui devait être établi conformément à l’accord signé à cette fin par les deux gouvernements le 6 mai 1976; il prévoyait également que la construction, le financement et la gestion des travaux seraient menés  à bien conjointement et que les parties y participeraient à parts égales.
Sur un grand nombre de points, le plan contractuel conjoint précisait à la fois les objectifs du système et les caractéristiques des ouvrages. Il comprenait également des consignes provisoires d’exploitation et d’entretien dont l’article 23 précisait que « Les consignes d’exploitation définitives [seraient] agréées dans un délai d’un an  à compter de la mise en service du système. »
La Cour observe que le projet devait donc se présenter comme un projet conjoint intégré dans lequel les deux parties contractantes seraient sur un pied d’égalité en ce qui concerne le financement, la construction et l’exploitation des ouvrages. Son caractère unique et indivisible devait être concrétisé grâce au plan contractuel conjoint qui complétait le traité. C’est sous le contrôle de la Hongrie, en particulier, que se seraient trouvés les vannes de Dunakiliti et les ouvrages de Nagymaros, tandis que les ouvrages de Gabčíkovo aurait été placés sous le contrôle de la Tchécoslovaquie.

Affaire relative au Projet Gabčíkovo-Nagymaros
(Hongrie/Slovaquie) :
Arrêt du 25 septembre 1997 de la Cour Internationale de Justice

   Dans son arrêt sur l’affaire relative au Projet Gabcíkovo-Nagymaros (Hongrie/Slovaquie), la Cour a décidé que la Hongrie n’était pas en droit de suspendre puis d’abandonner, en 1989, la partie des travaux qui lui incombait dans le cadre du projet de barrage, tels qu’ils étaient déterminés dans le Traité signé en 1977 par la Hongrie et la Tchécoslovaquie et dans les instruments y afférents ; la Cour a décidé en outre que la Tchécoslovaquie était en droit d’entreprendre, en novembre 1991, les travaux préparatoires en vue de la mise en œuvre d’une solution alternative et provisoire (la « variante C »), mais non de la mettre unilatéralement en service en octobre 1992 ; que la notification, le 19 mai 1992, par la Hongrie de la terminaison du Traité de 1977 et des instruments y afférents n’a pas eu pour effet juridique d’y mettre fin (et que par conséquent ils sont toujours en vigueur et régissent les relations entre les Parties) ; et que la Slovaquie, en tant que successeur de la Tchécoslovaquie, est devenue partie au Traité de 1977.
Quant au futur comportement des Parties, la Cour a conclu : que la Hongrie et la Slovaquie doivent conduire des négociations de bonne foi en tenant compte de la situation existante, et qu’elles doivent prendre toutes les mesures nécessaires afin d’assurer la réalisation des objectifs du Traité de 1977 ; que, sauf si les Parties en conviennent autrement, un régime opérationnel conjoint pour le barrage en territoire slovaque doit être établi conformément au Traité de 1977 ; que chaque Partie doit indemniser l’autre Partie pour les dommages causés par son comportement ; et que le règlement des comptes concernant la construction et le fonctionnement des ouvrages doit être effectué conformément aux dispositions pertinentes du Traité de 1977 et des instruments y afférents.
De plus, la Cour a décidé que des normes du droit de l’environnement, récemment apparues, étaient pertinentes à l’exécution du Traité et que les Parties pouvaient, d’un commun accord, en tenir compte en appliquant plusieurs de ses articles. Elle a conclu que les Parties, pour concilier le développement économique et la protection de l’environnement, « devraient examiner à nouveau les effets sur l’environnement de l’exploitation de la centrale de Gabcíkovo. En particulier, elles doivent trouver une solution satisfaisante en ce qui concerne le volume d’eau à déverser dans l’ancien lit du Danube et dans les bras situés de part et d’autre du fleuve. »

La Cour était composée comme suit : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Herczegh, Shi, Fleischhauer, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ; M. Valencia- Ospina, Greffier.

*   *    *

Le dispositif de l’arrêt se lit comme suit :
« 155. Par ces motifs,
LA COUR,

1) Vu le paragraphe 1 de l’article 2 du compromis,
A. Dit, par quatorze voix contre une, que la Hongrie n’était pas en droit de suspendre puis d’abandonner, en 1989, les travaux relatifs au projet de Nagymaros ainsi qu’à la partie du projet de Gabcíkovo dont elle était responsable aux termes du Traité du 16 septembre 1977 et des instruments y afférents ;

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Fleischhauer, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : M. Herczegh, juge ;

B. Dit, par neuf voix contre six, que la Tchécoslovaquie était en droit de recourir, en novembre 1991, à la « solution provisoire » telle que décrite aux termes du compromis ;

POUR : M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Guillaume, Shi, Koroma,Vereshchetin, Parra- Aranguren, Kooijmans, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : M. Schwebel, Président ; MM. Bedjaoui, Ranjeva, Herczegh, Fleischhauer, Rezek, juges ;

C. Dit, par dix voix contre cinq, que la Tchécoslovaquie n’était pas en droit de mettre en service, à partir d’octobre 1992, cette  « solution provisoire » ;

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Herczegh, Shi, Fleischhauer, Kooijmans, Rezek, juges ;

CONTRE : MM. Oda, Koroma,Vereshchetin, Parra-Aranguren, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

D. Dit, par onze voix contre quatre, que la notification, le 19 mai 1992, de la terminaison du Traité du 16 septembre 1977 et des instruments y afférents par la Hongrie n’a pas eu pour effet juridique d’y mettre fin ;

POUR : M. Weeramantry, Vice-Président; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : M. Schwebel, Président ; MM. Herczegh, Fleischhauer, Rezek, juges ;

2) Vu le paragraphe 2 de l’article 2 et l’article 5 du compromis,

A. Dit, par douze voix contre trois, que la Slovaquie, en tant que successeur de la Tchécoslovaquie, est devenue partie au Traité du 16 septembre 1977 à compter du 1er janvier 1993 ;

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Herczegh, Fleischhauer, juges ;

B. Dit, par treize voix contre deux, que la Hongrie et la Slovaquie doivent négocier de bonne foi en tenant compte de la situation existante et doivent prendre toutes mesures nécessaires à l’effet d’assurer la réalisation des objectifs du Traité du 16 septembre 1977, selon des modalités dont elles conviendront ;

POUR : M. Schwebel, Président; M. Weeramantry, Vice-Président; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Herczegh, Fleischhauer, juges ;

C. Dit, par treize voix contre deux, que, sauf si les Parties en conviennent autrement, un régime opérationnel conjoint doit être établi conformément au Traité du 16 septembre 1977 ;

POUR : M. Schwebel, Président; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Herczegh, Fleischhauer, juges ;

D. Dit, par douze voix contre trois, que, sauf si les Parties en conviennent autrement, la Hongrie devra indemniser la Slovaquie pour les dommages subis par la Tchécoslovaquie et par la Slovaquie du fait de la suspension et de l’abandon par la Hongrie de travaux qui lui incombaient; et la Slovaquie devra indemniser la Hongrie pour les dommages subis par cette dernière du fait de la mise en service de la « solution provisoire » par la Tchécoslovaquie et de son maintien en service par la Slovaquie ;

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président; MM. Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Herczegh, Shi, Fleischhauer, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Oda, Koroma, Vereshchetin, juges ;

E. Dit, par treize voix contre deux, que le règlement des comptes concernant la construction et le fonctionnement des ouvrages doit être effectué conformément aux dispositions pertinentes du Traité du 16 septembre 1977 et des instruments y afférents, compte dûment tenu des mesures qui auront été prises par les Parties en application des points 2 B et C du présent dispositif.

POUR : M. Schwebel, Président ; M. Weeramantry, Vice-Président ; MM. Oda, Bedjaoui, Guillaume, Ranjeva, Shi, Koroma, Vereshchetin, Parra-Aranguren, Kooijmans, Rezek, juges ; M. Skubiszewski, juge ad hoc ;

CONTRE : MM. Herczegh, Fleischhauer

*  *  *

M. Schwebel, Président, et M.Rezek ont joint des déclarations à l’arrêt de la   Cour ; M. Weeramantry, Vice- Président, et MM. Bedjaoui et Koroma ont joint à l’arrêt les exposés de leur opinion individuelle ; MM. Oda, Ranjeva, Herczegh, Fleischhauer, Vereshchetin, Parra-Aranguren et M. Skubiszewski, juge ad hoc, ont joint à l’arrêt les exposés de leur opinion dissidente. »

Sources :
BETHEMONT, Jacques, Les grands fleuves, « La dimension internationale », « Gabcíkovo, mort d’un projet », Armand Collin/VUEF, Paris, 2002
BETHEMONT, Jacques et BRAVARD, Jean-Paul, « Gabcikovo, un grand projet et une controverse », Revue de géographie de Lyon, 1, 1986, p. 19-41
KOVÁCS, Péter, Quelques considérations sur l’appréciation et l’interprétation de l’arrêt de la Cour internationale de Justice, rendu dans l’affaire Gabcikovo-Nagymaros. German Yearbook of International Law, Volume 41 (1999), p. 252-266
MALJEAN-DUBOIS, Sandrine, L’arrêt rendu par la Cour internationale de Justice le 25 septembre 1997 en l’affaire relative au projet Gabcikovo-Nagymaros (Hongrie/Slovaquie). Annuaire français de droit international, Volume 43/1997 (1998), p. 286-332
MACINTYRE, Owen, Case concering the Gabcikovo-Nagymaros project (Hungary/Slovakia) : International Court of Justice, The Hague, 25 September 1997. Journal of Environmental Law, Volume 10 (1998-1), p. 79-91
ROBERT, Eric, L’Affaire relative au projet Gabcikovo-Nagymaros (Hongrie/Slovaquie). Un nouveau conflit en matière d’environnement devant la Cour internationale de Justice ?
Eric Robert. Studia diplomatica, Volume 47 (1994-5), p. 17-52

« L’Affaire Gabcikovo-Nagymaros », Nouvelle Europe, Samedi 25 novembre 2006
http://www.nouvelle-europe.eu/node/57
http: //vvb.sk

Cour Internationale de Justice de La Haye
www.icj-cji.org/docket/files/92/7376.pdf

Le canal de Bystroye (delta du Danube, territoire ukrainien) : une réalisation aux conséquences environnementales préoccupantes.

Sa réalisation fut contestée activement mais sans résultat par le gouvernement roumain et  les organisations environnementales ukrainiennes et roumaines. Elle s’ajouta au contentieux frontalier entre la Roumanie et l’Ukraine, héritage des différents frontaliers historiques précédents roumano-russes et roumano-sviétiques. Ce différent frontalier qui s’étendait sur des îles de la mer Noire et des perspectives d’exploitation de gisements sous-marins a été en grande partie résolu suite à un arrêt de la Cour International de Justice de La Haye en février 2009. Aujourd’hui seul subsiste un contentieux à propos de l’îlot Maican sur le Bras de Chilia du Danube et du golfe de Musura entre l’embouchure de ce même bras et celle du bras de Sulina.

Les territoires maritime faisant l’objet d’un litige entre la Roumanie et l’Ukraine, carte de Spiridon Manoliu, 2010, domaine public.

Outre le fait que le canal de Prorva, suite à un défaut d’entretien, devint impraticable pour les bateaux de commerce et fut fermé à la navigation en 1997, fermeture qui privait l’Ukraine d’un accès danubien à la mer Noire sur son territoire, la raison officielle principale invoquée par le gouvernement ukrainien pour la construction de ce canal a été de permettre aux bateaux de ce pays d’économiser le paiement d’importantes taxes de passage à la Roumanie, au cas où sa frontière de facto avec la Roumanie, qui passe au sud du talweg2 de Chilia, serait ramenée sur la frontière de jure c’est-à-dire sur le thalweg conformément au Traité de Paris de 1947. Mais cette situation ne risque toutefois plus, en principe, de se reproduire depuis la signature le 2 juin 1997 du traité roumano-ukrainien de Constanza, traité signé sous l’égide de l’OTAN ainsi que depuis l’arrêt rendu le 3 février 2009 par la Cour Internationale de Justice de la Haye. Cet arrêt répartit en effet la zone maritime de chacun des deux pays au large de l’embouchure. Le traité roumano-ukrainien et l’arrêt de la Cours Internationale de Justice de La Haye ont entériné la frontière de facto.

Le Delta et le canal de Bystroe

Le delta du Danube, les bras de Sfântu Gheorghe, de Sulina (Roumanie), du Vieil Istanbul, le canal de Prorva et le canal de Bystroe (Bystre) en Ukraine qui part du bras de Chilia et rejoint la mer Noire en traversant la réserve de biosphère.

Plusieurs associations de protection de l’environnement de Roumanie, d’Ukraine et de l’étranger s’inquiétèrent des importants travaux de dragage, de la construction de digues nécessaires à la réalisation de ce canal, du rejet des alluvions prélevés dans une zone située entre cinq et dix kilomètres au large du delta et des possibles désastreuses conséquences environnementales, hydrologiques et halieutiques de ce projet. Elles protestèrent également contre l’absence totale de concertation du gouvernement ukrainien. Elles soulignèrent les risques importants pour les milieux naturels spécifiques du delta (le canal traverse notamment la réserve de biosphère du delta), pour les territoires de nidification d’oiseaux rares de la région tout comme pour les zones de reproduction de poissons migrateurs. Selon elles, le volume d’eau déversée dans ce canal pourrait aussi à terme menacer l’écosystème du liman Sasyk, isolé auparavant du littoral par un cordon sableux et importante frayère des aloses pontiques et de plusieurs espèces d’esturgeons et de mulets. L’Union européenne demanda également en 2004 au gouvernement ukrainien de surseoir à la construction du canal de Bystroye mais les autorités du pays, après avoir repoussé de quelques semaines la date de l’inauguration des travaux, confirmèrent leur décision de les entreprendre et de mener le projet à son terme. Le canal fut inauguré le 14 mai 2007.

Les limans Sasyk ou Kunduk, Shagani et Alibey sur une carte du XIXème siècle

Les liman Sasyk ou Kunduk, Shagani et Alibey sur une carte du XIXe siècle

Notes :
1 Le liman est une lagune ou un lac marécageux plus ou moins salin, isolé de la mer par un cordon littoral barrant partiellement le delta, l’estuaire ou l’embouchure d’un fleuve. Les liman du Danube servaient autrefois de réserve de pêche pour les populations locales comme les Lipovènes. Le Liman Sasyk porte également les noms de  Bolshoy Sasik ou Sasyk (russe), Inlet Cunduc, Lacul Conduc (roumain), Liman Kundu ou Kunduk (turc), Liman Sasik ou Sasyk (ukrainien), Ozero Kunbuk, Ozero Kundak, Ozero Sasik ou Sasyk.
2 Le talweg ou thalweg correspond au fond d’une vallée, ici le chenal navigable du bras de Chilia.

Eric Baude, © Danube-culture, révisé août 2020

La rivière Sava, la cigogne handicapée et le vieil homme !

La Sava prend ses sources au sein du Triglavski Narodni Park (seul parc national de Slovénie) en deux endroits, à Slavinci (Sava Dolinka) et à Bohinj au pied du mont Komarča (Savica puis Sava Bohinjka) dans les Alpes juliennes slovènes, non loin des frontières italiennes et autrichiennes.

Source de la Sava Dolinka, sources Wikipedia, domaine public

Les deux cours d’eau se rejoignent et forme la Sava près de Radovljica. La rivière conflue avec le Danube à la hauteur de Belgrade (Km 1170), au pied de la vieille ville, de sa forteresse de Kalemegdan et de la Grande île de la guerre. Son cours, comme celui de la Tisza et ses rives marécageuses ont été considérablement aménagés pour l’agriculture par l’homme dans les siècles précédents. Celui-ci a coupé de nombreux méandres, réduit ainsi sa longueur de plusieurs dizaines de kilomètres, construit des canaux, drainant et assainissant de vastes territoires pour certains inondés régulièrement par les crues de la rivière. Comme pour ses affluents, la Drina, l’Una et la Kupa, la Sava fait office de frontière, parfois contestée, sur une partie de son cours.

Cette rivière nonchalante après Zagreb, serpente et inonde encore par ses crues périodiques de nombreuses prairies alluviales d’une exceptionnelle biodiversité telles celles de Lonjsko Polje (parc naturel, www.pp-lonjsko-polje.hr), Cernac Polje, Jelas Polje, Odransko Polje (Croatie) ou Donja Gradina (Bosnie-Herzégovine). Certaines d’entre elles ont été érigées en parcs ou réserves naturels. Le village de Čigoć dans le Parc Naturel de Lonjsko Polje s’est vu accorder en 1994 le titre de ≪Premier village européen des cigognes≫ !

Malena et son protecteur Stjepan Vokic !
En Croatie, sur les rives préservées de la Save, Stjepan Vokic, gardien d’école à la retraite, s’occupe depuis 24 ans de la cigogne Malena qu’une blessure a clouée au sol.
https://dai.ly/x6hwo12

Réserve de Kopački rit (Danube croate, Slavonie) : une petite amazone au coeur de l’Europe

« Lorsque nous mettons notre canoë à l’eau, l’heure est matinale et la nuit appartient encore à la Hulotte. Un mâle tout proche nous salue de ses hululements quand nous démarrons de Sakadas, le petit embarcadère de la réserve de Kopački rit. L’obscurité est totale et l’atmosphère ouatée baigne dans une légère brume. Nous avons quatre kilomètres à parcourir pour parvenir au lac, le centre de la réserve. Le canal qui nous y mène est bordé de vieux saules dont les pieds sont encore baignés par l’inondation. Tant bien que mal, nous nous guidons sur leur sombres silhouettes pour trouver notre chemin. Maniant notre bateau avec précaution, nous glissons silencieusement, trahis seulement par la cadence de nos pagaies et le chuintement des filets d’eaux sur la coque. Depuis le départ nous ne parlons plus, attentifs aux bruits de la nuit et impressionnés par la sérénité du lieu. Nous sommes en route depuis une demi-heure quand des éclaboussements devant nous, sur la rive boueuse, nous alertent. Nous laissons le canoë filer sur son erre.

Kopački rit, paradis des oiseaux, photo droits réservés

Une masse sombre fourrage dans la vase à une dizaine de mètres. Le canoë vient buter sur la rive molle et c’en est déjà trop : grognement d’inquiétude, un énorme sanglier grimpe précipitamment sur la berge et s’arrête. Il ne nous a pas encore identifié, il capte les moindres effluves bruyamment. Cette fois il la compris : grognement de colère, il tourne les talons et s’enfonce sans hâte dans la roselière. Cavalcade soudaine sous les saules, piétinement de bois mort qui craque sous les sabots, trois cerfs mâles s’enfuient au galop en soulevant des gerbes d’eau. La luminosité est maintenant suffisante pour les suivre à la jumelle. À cent mètres, ils se sont arrêtés ; têtes tournées dans notre direction, ils prennent la mesure du danger, nous laissant le loisir d’apprécier leurs bois magnifiques en velours. Le canal s’élargit, dernier méandre avant le lac. la brume légère monte en vapeur et démasque les Hérons bihoreaux à l’affût sur des arbres morts. Cette lumière en demi-teinte a leur préférence.

Nous passons au large, très doucement, sans les faire voler. Le lac, enfin devant nous, le Kopacko Jezero. Tandis que l’aurore insensiblement s’empourpre, nous les entendons venir de très loin, bien avant d’apercevoir leur vol caractéristique. Les Oies cendrées se rapprochent, une centaine, à grand renfort de cancanements. Un large tour d’inspection avant de se poser et elles amerrissent les unes derrière les autres, dans une salve d’éclaboussures. Fascinés par le spectacle, nous voilà plongés au coeur du marais sauvage, trois jours seulement après avoir quitté les embouteillages parisiens. Un mouvement de panique s’empare des centaines de Grands Cormorans, Canards et Limicoles stationnant sur les vasières. Même les Hérons cendrés, Grandes Aigrettes et Spatules décollent. L’émotion nous saisit. Celui dont on nous a garanti la présence, le très rare Pygargue à queue blanche, est bien là, seigneur des lieux survolant son domaine dès les premières lueurs du jour. Un premier contact inoubliable… Après une année de préparation matérielle, de démarches administratives et de compilation livresque, le mythe enfin s’efface devant la réalité. L’aventure danubienne commence ! »

http://www.parkovihrvatske.hr/nature-park-kopacki-rit

Sources : Dominique Robert, « Du beau Danube bleu… au beau Danube vert », in Danube, Les oiseaux au fil du fleuve, préface de Paul Géroulet, Éditions Le Chevalier- R. Chabaud, ?, 1988

doc01520720150731161328_00

Retour en haut de page