Friedrich Hölderlin, chantre de l’Ister et du mystère des fleuves

Mémorial de Friedrich Hölderlin à Lauffen sur le Neckar avec des extraits de son poème « Der Wanderer » (photo droits réservés)

   « Descendre le Danube, de la Forêt Noire  à la Mer Noire : voilà qui livre l’expérience de la direction, du courant vers « l’Orient »— tellement décisif pour Hölderlin : c’est sur ce chemin que les Grecs eux-mêmes sont nés d’une rencontre préhistorique entre ceux du nord-ouest et ceux qui sont les « fils du soleil », l’hymne La migration nous le dit ; ce concept hölderlinien est le concept de ce mouvement même. Cette figure, on la connaît, de façon abstraite ; notre culture n’est que la réponse toujours renouvelée à cette lumière venant de l’est, ex oriente lux, — Hölderlin chante cette Parole d’une « voix façonneuse d’hommes » qui par-delà les Alpes résonne en provenance de l’est : cette voix à laquelle les Héspériens [Allemands, Européens] devraient savoir répondre. Le cours du Danube, de l’Ister, en direction de l’Orient, évoque cette réponse. Mais, en même temps, la tendance inverse, de l’embouchure à la source, dans une correspondance singulière avec le souvenir du poète, en fait partie. C’est ainsi que l’on attire l’attention sur ce que l’on nomme le « Jeune Danube ».

Holger Schmid, « Hölderlin ; la parole et l’esprit du fleuve », in Annik Leroy, Danube-Hölderlin, Éditions La Part de l’OEil, Bruxelles 2002

« Le Danube, le seul fleuve de notre continent à relier tant de peuples aussi confusément mêlés ; il est le chemin qui relie l’Occident à L’Orient, un mythe autant qu’une réalité, une épopée vers la mer. »
Annik Leroy, « Vers la mer », in Danube-Hölderlin, Éditions La Part de l’OEil, Bruxelles 2002

Hoelderlin_1792

Friedrich Hölderlin en 1792, peinture de Franz-Karl Hiemer (1768-1822)

Johann Christian Friedrich Hölderlin (Lauffen an der Neckar, 1770-Tübingen, 1843)

   Son père, administrateur de biens, meurt alors qu’Hölderlin n’a que deux ans. Sa mère se remarie en 1774. Son mari, maire de la petite ville de Lauffen sur le Neckar (BadeWurtemberg) décède en 1779. Hölderlin intègre le séminaire protestant de Tübingen et se lie d’amitié avec les philosophes Georg Wilhem Friedrich Hegel (1770-1831) et Friedrich Wilhem Josef von Schelling (1875-1854).

Maison natale de F. Hölderlin à Lauffen sur le Neckar; dessin daté des années 1800

Encouragé par sa mère à devenir pasteur il préfère le métier de précepteur plus en phase avec ses préoccupations poétiques précoces.
Après un premier poste de précepteur à Waltershausen (Thuringe), obtenu grâce à  Friedrich Schiller (1759-1805) qu’il a rencontré en 1793, Hölderlin occupe le même poste à Francfort chez un riche banquier, d’origine huguenote Jacques Frédéric Gontard. Il y retrouve ses amis Hegel, tout comme lui précepteur, et Schelling. Le poète tombe amoureux de Susette Gontard, femme du banquier, mère de ses élèves et écrit un roman épistolaire en prose Hypérion1 ou l’Ermite en Grèce (publié en 1797 et 1799) relatant l’histoire transposée de son amour pour Susette qui a pris le nom de Diotima dans son livre. Chassé vertement de la maison Gontard, Hölderlin trouvera refuge dans la ville d’eau toute proche de (Bad) Homburg (Hesse) à l’invitation de son ami Isaac von Sinclair (1775-1815) où il reste de 1798 à 1800. Il continue  sa relation quelques temps avec Susette, correspond avec elle et travaille à son poème tragique en cinq actes Empédocle(les trois versions successives resteront inachevées et il se peut que d’autres textes aient été perdus) ainsi qu’à divers poèmes, essais et réflexions sur la poésie. Il reprend ensuite son métier de précepteur, séjourne 3 mois à Hauptwil en Suisse (canton de Thurgovie), retourne auprès de sa mère à Nürtlingen sur le Neckar et de là part à pied vers Bordeaux (Blanquefort) en décembre 1801. Il fait tout le trajet à pied, traversant une partie de l’Allemagne et de la France, faisant un détour par Lyon et le Massif central. Hölderlin loge dans la ville et travaille dans la maison du consul de Hamburg et marchand de vin Daniel Christoph Meyer qui l’accueille chaleureusement. A-t-il pris contact avec un cousin de Susette Gontard pendant son bref séjour ? « Chacun de ses nouveaux essais pour reprendre pied dans la vie est plus difficile, plus angoissé, plus bref ». De ce voyage et de ce séjour date l’admirable « Andenken » (« En souvenir de »).
Le séjour bordelais d’Hölderlin prend brutalement fin en mai. Le poète aurait-il su ou pressenti que sa Diotima était tombée malade et allait mourrir quelques semaines plus tard au mois de juin ? Son itinéraire retour est tout autant un mystère que son voyage aller. Lorsqu’il rentre en Allemagne, ses amis ne le reconnaissent pas. Schelling écrit : »La vue la plus triste que j’ai eu ici était celle de Hölderlin… ». Après son Allemagne, après les Hymnes, les Élégies, les Odes et toute une série de grands poèmes qui comptent parmi les plus beaux de la langue allemande (1801-1803), mais dont l’achèvement lui demande de plus en plus d’efforts ainsi que de remarquables traductions de Pindare et de tragédies de Sophocle (Antigone et Œdipe), Hölderlin séjourne à nouveau à Homburg près de son ami Sinclair. Mais l’aggravation de ses troubles mentaux l’oblige à être interné à la fin de l’été 1806 dans une clinique de Tübingen. La cure ne fera malheureusement qu’aggraver son état.
En 1807 le poète trouve un ultime refuge toujours à Tübingen chez le menuisier Ernst Zimmer. Il passera la seconde moitié de sa vie, écrivant encore quelques poèmes d’une facture très simple liés au cycle des saisons, signant ses écrits vers la fin de sa vie du pseudonyme de Scardanelli. Le poète est enterré au cimetière de Tübingen.
« De jeunes écrivains commencent à découvrir la grandeur de son lyrisme et à rassembler une partie de ses poèmes pour une édition dont il ne saura rien et qui paraîtra après sa mort. »

Hölderlin vers 1824, par JG Schreiner. Publié par Eduard Mörike dans le journal Freya.

C’est avec l’édition en 1914 de Norbert von Hellingrath (1888-1916) que l’oeuvre de Hölderlin trouve ses lecteurs ainsi qu’avec avec les interprétations du philosophe Martin Heidegger (1889-1976), qui en fait son poète de prédilection, peut-être également à cause d’une proximité géographique et d’une passion commune pour le « pays natal ». Le public français ne commencera à s’intéresser à l’oeuvre de Hölderlin qu’avec les premières traductions de Pierre-Jean Jouve et Pierre Klossowsky (1930) ainsi que du poète vaudois Gustave Roud (1942).
« Figure très noble et très pure de la poésie allemande, Hölderlin gagne sans doute à être lu en dépassant peu à peu les excès parfois contradictoires de ses principaux interprètes. »3

Notes :
1 un des Titans, fils d’Ouranos, frère de Poséidon

2 philosophe grec présocratique né à Agrigente en Sicile (vers 490-vers 430 av. J.-C.). Il est connu en dehors de ses œuvres, parce que la légende voudrait que, ou bien il se serait suicidé en se jetant dans l’Etna ou bien qu’il aurait disparu, sans proprement mourir
3 Philippe Jaccottet, D’une lyre à cinq cordes, « Notices bibliographiques, Johann Christian Friedrich Hölderlin », Gallimard, Paris, 1997

À la source du Danube (Am Quell der Donau)

 Car, de même que,  lorsque, tombant du splendidement accordé, de l’orgue dans la salle sainte,
Sourdant pur des inépuisables tuyaux,
Commence du matin le prélude éveilleur
Et que, loin alentour, de halle en halle
À présent, le rafraîchissant, le flot mélodieux, s’écoule, –
Jusqu’en ses ombres froides la maison
En est toute emplie d’enthousiasmes,
Mais à présent voici qu’est éveillé, à présent, que, montant à lui,
Soleil de la fête répond
Le choeur de la communauté : de même vint
La parole de l’est chez nous,
Et sur les rochers du Parnasse et sur le Cithéron1 j’entends,
O Asie, l’écho de toi venu, il se brise
Sur le Capitole et soudain du haut des Alpes

Vient une étrangère, elle,
Chez nous, l’éveilleuse,
La voix façonneuse d’hommes.
Là fut saisie d’une stupeur l’âme
Ceux qu’elle frappa, tous, et nuit
Ce fut souvent sur les yeux des meilleurs.
Car il est de beaucoup capable,
Et le flot et le roc ainsi que la force du feu
Il les dompte, l’homme, avec art,
Et se soucier, l’orgueilleux, du glaive,
Il ne le fait, mais il se voit
Par du divin, le fort, jeté à terre,

Et il ressemble presque à la bête sauvage ; laquelle,
Sous la poussée de la douce jeunesse,
Court sans répit les monts
Et sent sa propre force
Dans la chaleur de midi. Oui mais lorsque,
Entraînée en bas, dans les airs joueurs,
La lumière du soir, et avec le rayon attiédi
L’esprit de joie, vient vers
La terre heureuse, alors elle succombe, inaccoutumée
Au plus beau, et somnole un somme éveillé
Avant même qu’astre n’approche. De même aussi de nous.
De beaucoup en effet s’éteignit
La lumière des yeux avant même les dons envoyés par les dieux,

Dons amicaux qui d’Ionie à nous,
Aussi d’Arabie, vinrent, et contente
De l’enseignement de haut prix comme aussi des chants gracieux,
Jamais ne le fut l’âme de ces endormis,
Cependant quelques-uns veillaient. Et ils voyageaient souvent
Paisiblement parmi vous autres, ô citoyens de belles villes,
Aux Jeux, où, d’ordinaire, le héros
Etait secrètement assis près des poètes, contemplaient les lutteurs et, souriant,
Louait, lui le loué, les enfants au sérieux loisir.
Un amour incessant c’était et cela reste.
Et partis pour de bon, mais c’est pour ça que nous pensons
Les uns aux autres malgré tout, nous à vous, les joyeux, près de l’isthme
Et du Céphyse et du Taygète2,
Que nous pensons aussi à vous, les vallées du Caucase,
Si vieilles soyez-vous, paradis de là-bas,
Et à tes patriarches et tes prophètes,

Ô Asie, à tes forts, ô mère !
Qui , sans peur face aux signes du monde,
Avec le ciel sur les épaules et aussi le destin entier,
Au long du jour enraciné sur des montagnes,
Comprirent les premiers ça :
À parler seuls
À Dieu. A présent ils reposent. Mais alors que vous,
Et c’est cela qui est à dire,
Vous tous, anciens, vous ne disiez pas d’où ?
Nous te nommons, saintement forcés, te
Nommons, nous, Nature !, et neuf, comme du bain surgit
De toi tout ce qui est ne naissance divine.

Vrai, il en va de nous comme à peu près des orphelins ;
C’est bien comme jadis, mais finie cette douce tutelle ;
Tout est comme autrefois, mais cette affection, plus jamais ;
Jeunes gens, pourtant eux non plus, de l’enfance ayant souvenir,

Dans la maison ne sont des étrangers.
Ils vivent triplement, comme exactement comme aussi
Les premiers fils du ciel.
Et ce n’est pas pour rien que nous fut
En l’âme donnée la fidélité.
Ce n’est pas nous, c’est aussi ce qui est à vous qu’elle garde,
Et près des choses saintes, près des armes de la parole,
Qu’en partant vous, à plus maladroits, nous,
Vous les fils du destin, avez laissées derrière vous,

O esprits bons, là aussi vous êtes,
Souvent, quand la sainte nuée alors plane à l’entour de l’un,
Là nous nous étonnons et ne savons pas qu’en penser.
Mais vous nous relevez l’haleine de nectar
Et alors nous poussons des cris d’allégresse, souvent, ou encore nous saisit
Une rêverie, mais lorsque, de vous, l’un se voit trop aimé,
Il n’a de cesse d’être devenu l’un des vôtres.
C’est pourquoi, ô vous bienveillants ! Enlacez-moi légèrement,
Que je puisse rester, car beaucoup est encore à chanter,
Seulement ici prend fin, en pleurant de joie,
Comme une légende d’amour,
En moi le chant, et c’est ainsi également qu’il est
Qu’il est, avec rougeur, pâleur,
Dès le début venu. Mais il en va ainsi de Tout. »

« À la source du Danube », in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, traduits et présentés par Bernard Pautrat Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004, pp. 124-131

  L’Ister

Arrive, feu !
Avides sommes-nous,
De contempler le jour,
Et, une fois l’épreuve
Passée par les genoux,
L’on peut s’apercevoir des cris de la forêt.
Mais nous chantons, ici, depuis l’Indus,
Arrivés de loin, et
Depuis l’Alphée3, et nous avons longtemps
Cherché le convenable,
On ne peut pas sans ailes,
Accourir au plus près,
Tout droit
Et arriver sur l’autre bord.
Mais ici nous voulons bâtir.
Car des fleuves font labourable
Le pays. Oui, où poussent des herbes
Et où sur leurs rives viennent
Boire les bêtes en été,
Alors aussi viennent des hommes.

Mais celui-ci on le nomme l’Ister.
Belle est sa demeure. Y brûle des fûts le feuillage,
Il s’élève. Sauvages se dressent-
Ils, érigés en une mêlée ; au dessus,
Seconde mesure, fait saillie
Le dais de rochers. Aussi, surpris
Ne suis-je pas qu’il
Ait offert l’hospitalité à Hercule
En rayonnant de loin, en bas depuis l’Olympe,
Quand lui, pour se chercher de l’ombre,
Vint de l’isthme torride,
Car du courage ils étaient pleins,
Eux, là-haut, encore fallait-il, à cause des esprits,
La fraîcheur aussi. C’est pourquoi lui, il préféra venir
Par ici, près des sources des eaux, des rives jaunes
Au parfum montant haut, et, noires,
Du bois de pins où dans les profondeurs
Aime à se promener un chasseur
A midi, où l’on peut entendre pousser,
Près des résineux de l’Ister,

Mais celui-ci semble presque
Aller à reculons et
Je pense qu’il devrait venir
De l’Est.
Il y aurait beaucoup
À en dire. Et pourquoi pend-il
Tout droit des montagnes ? L’autre,
Le Rhin, s’en est de son côté
Allé. Ce n’est pas pour rien qu’ils vont
Se mettre au sec, les fleuves. Mais comment ? Un signe, il faut,
Rien d’autre, intègre et droit pour que soleil
Et lune, il les porte en son coeur, inséparables,
Et avance, de jour, aussi de nuit, et pour
Que les célestes se réchauffent l’un l’autre.
C’est pourquoi ceux-là sont aussi
La joie du Très-Haut. Car comment viendrait-il, sinon,
Ici-bas ? Et verts comme Herta4
Sont les enfants du ciel. Mais par trop patient
Lui me semble, pas
Plus libre, et presque à se moquer. Oui, quand
Doit débuter le jour
En sa jeunesse, où de croître il
Commence, un autre est là qui pousse
Déjà haut sa splendeur et qui, comme poulains,
Ecume sur le frein, et les airs au lointain
Entendent la poussée,
Lui, est satisfait ;
Mais au roc il faut des entailles,
Et à la terre des sillons,
Inhospitalier ce serait sans répit ;
Mais ce qu’il fait, lui, le fleuve,
Nul ne sait.

« L’Ister », in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, traduits et présenté par Bernard Pautrat Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004, pp. 217-221

Notes :
1Le mont Cithéron est une montagne qui se trouve dans la partie occidentale de la chaîne de montagnes du Parnès qui constitue la frontière entre le nord de l’Attique et la Béotie, à une trentaine de kilomètres au nord d’Athènes. Elle doit son nom au roi Cithéron. Heracles a du tuer le lion du Mont Cithéron. Son sommet était consacré à Zeus, mais la montagne était aussi consacrée à Dionysos, où des orgies avaient lieu. Sur l’une de ses crêtes se trouvait une grotte des nymphes célèbre dans l’Antiquité.
2 Le Céphyse est une rivière qui descendait du mont Parnès, coulait au pied d’Athènes traversait les murs du Pirée, et tombait dans le golfe Saronique au port de Phalère. Quand au Taygète, il s’agit dans la mythologie d’ une des Pléiades. Elle fut transformée quelque temps en biche par  Artémis pour la soustraire à Zeus qui la convoitait. Il lui céda finalement, et fut la mère de Lacédémon.Elle a donné son nom à la montagne où elle se cacha ensuite pour cacher sa honte.
3 Fleuve du Péloponnèse, mais qui est aussi un dieu. Fils d’Océan et de Théthys, Alphée tomba amoureux de la nymphe Aréthuse qui se baignait dans le fleuve. Ce sont les eaux du fleuve Alphée qu’Hercule (Héraclès) détourna pour nettoyer les écuries d’Augias.
4 Déesse de la terre dans le Panthéon germanique.

Autre version en langue française…

L’Ister

« Viens, ô feu, maintenant !
Avides nous sommes
De voir le jour,
Et quand l’épreuve
Aura traversé les genoux,
Quelqu’un pourra percevoir les cris de la forêt.
Nous chantons cependant depuis l’Indus,
Venus de loin, et
Depuis l’Alphée, longtemps nous avons
Cherché l’approprié,
Ce n’est pas sans ailes que l’on pourra
Saisir ce qui est le plus proche,
Tout droit,
Et atteindre l’autre côté.
Ici, nous cultiverons.
Car les fleuves défrichent
Le pays. Lorsqu’il y a des herbes qui y poussent
Et que s’en approchent,
En été, pour boire les animaux,
Les hommes iront également.

Mais l’Ister on l’appelle.
Belle est sa demeure. Y brûle le feuillage des colonnes
Et s’agite. Sauvages, elles s’érigent
Dressées, mutuellement ; par dessus,
Une seconde mesure, jaillit
De rochers le toit. Ainsi ne m’étonne
Point qu’il ait
Convoqué Hercule en invité,
Brillant de loin, là-bas auprès de l’Olympe,
Quand celui-ci, afin de chercher l’ombre,
Vint du chaud Isthme ;
Car pleins de fougue ils étaient,
Là même, mais il est besoin, en raison des Esprits,
De la fraîcheur aussi. Ainsi préféra-t-il voyager
Ici, vers les sources d’eau et les rives d’or,
Élevées qui embaument, là-haut, et noires
De la forêt de sapins, où dans les profondeurs
Un chasseur aime à se promener,
Le midi, et que la croissance se fait entendre
Dans les arbres résineux de l’Ister,

Lui qui paraît, toutefois presque
Aller en reculant et
Je pense qu’il devrait venir de l’est.
Beaucoup serait à dire là-dessus. Et pourquoi adhère-t-il
Aux montagnes en aplomb ? L’autre,
Le Rhin, obliquement
Est parti. Ce n’est point pour rien que vont
Dans le pays sec les fleuves. Mais comment ? Il est besoin d’un signe,
De rien d’autre, tout bonnement, pour qu’il porte le soleil
Et la lune dans l’âme, inséparables,
Et qu’il continue, jour et nuit aussi, et que
Les Célestes chaleureusement se sentent l’un auprès de l’autre.
C’est pourquoi aussi ceux-là sont
La joie du Suprême. Car comment descendrait-il
Ici-bas ? Et ainsi que Herta la verte
Eux sont enfants du Ciel. Mais trop patient
Me paraît celui-là, non,
Prétendant, et quasiment se moquer. Car lorsque

Doit se lever le jour,
Dans sa jeunesse, là où à croître il
Commence, voilà un autre qui bondit déjà
Haut en splendeur, et comme les poulains,
Grince des dents dans la bride, et que de loin entendent
Le tumulte les vents,
Celui-là est content ;
Il a pourtant besoin de coups le rocher
Et de sillons la terre ;
Inhospitalier ce serait, sans répit ;
Mais ce qu’il fait lui, le fleuve,
Nul ne le sait.

Friedrich Hölderlin, « L’Ister », traduction de Holger Schmid, in Annik Leroy, Danube-Hölderlin, La Part de l’OEil, Bruxelles, 2002

 Une poétique universelle et spirituelle des fleuves et des rivières

   Il semble difficile de ne pas être d’accord avec Nicolas Waquet qui, dans la postface de sa judicieuse anthologie « Friedrich Hölderlin, Poèmes fluviaux » écrit que les plus grand poèmes de la quête spirituelle de Hölderlin, sont peut-être les poèmes fluviaux et « que la célébration des fleuves cristallisait son génie poétique »1.
Souvenons-nous que le poète allemand, dès le début de sa vie, fut placé sous la protection des dieux et autres divinités des eaux des fleuves. Il nait au bord même du Neckar, affluent du Rhin, fleuve qui sera le cours d’eau de ses années de jeunesse mais aussi celui de la deuxième moitié de sa vie jusqu’à sa mort. Peut-on parler de « retour au fleuve » comme un retour aux sources ?

« Mon bon Karl ! C’était dans ses beaux jours
Où j’étais jadis assis avec toi sur le rivage du Neckar,
Joyeux nous regardions les vagues battre le bord,
Détournions des ruisseaux dans le sable.
J’ai finalement levé les yeux. Dans les reflets du soir
Était le fleuve. Un sentiment sacré
Frémit dans tout mon coeur ; et soudain je ne plaisantais plus.
Soudain je fus plus grave, loin de nos jeux d’enfants.

Frémissant je murmurai : il faut prier ! »

Quant aux rives du Main à Francfort, celles-ci résonnent de son amour infini pour la Grèce antique et peut-être aussi de ses promenades idylliques avec sa Diotima :

« Ô toi paisible avec les étoiles, bienheureux !
Tu cours en bouillonnant du levant au couchant.
Vers ton frère, le Rhin ; et ensuite avec lui
Tu plonges joyeusement dans l’océan ! »

Cette rivière allemande relie désormais le Rhin au Danube sous le nom de canal « Rhin-Main-Danube ». Il est symptomatique de constater que de nombreux monarques et dirigeants allemands plus ou moins inspirés n’auront de cesse durant des siècles, de concrétiser leurs rêves et chercher des moyens de relier ces deux grands cours d’eau emblématiques surnommés « Vater Rhein und Mutter Donau » (« Le père Rhin et la mère Danube).
Congédié vertement par le banquier Gontard quand il apprend l’idylle entre sa femme et le poète, Hölderlin fera ensuite le voyage à pied, à l’aller comme au retour d’Allemagne à Bordeaux8 où il occupe brièvement à nouveau une place de précepteur dans une famille bourgeoise. La Garonne et le mouvement incessant des bateaux qui la remontent, la descendent vers l’estuaire et au-delà du phare de Cordouan vers la haute mer ou des autres embarcations exercent sur lui une vive immense fascination. Il lui dédit un poème parmi les plus émouvants de toute son oeuvre. C’est au bord des fleuves que le poète se sent chez lui :

« Mais les hommes sont maintenant
Partis chez des Indiens,
Là-bas passant à la pointe venteuse,
Au long des vignes, là
Où s’en vient la Dordogne,
Où se conjugue, ample comme la mer,
À la Garonne magnifique
Le fleuve, et part. Mais la mer
Prend et donne la mémoire,
Et l’amour aussi attache assidûment les yeux,
Mais ce qui reste est œuvres des poètes. »
(traduction Jean-Pierre Lefèvre, Friedrich Hölderlin, « … belle Garonne et les jardins… », version planétaire, William Blake & Co, Éditeur, Bordeaux, 2002)

Puis inquiet, nostalgique, instable, il repart et retrouvera après Homburg et son ami Sinclair, son cher Neckar pour finir ses jours comme un long crépuscule de paisible folie à Tübingen dans cette tour mis à sa disposition par le menuisier Zimmer dont les flots de la rivière viennent lécher les murs, peut-être aussi parce que le poète y réside et que cette rivière n’a pas oublié les vers inspirés que le poète lui a déjà autrefois consacrés. Avec ce retour au pays natal et aux années de ces études au séminaire protestant de la ville en compagnie de Hegel et Schelling, le cercle se referme ou plutôt s’ouvre sur le ciel infini de la poésie universelle. Les fleuves terrestres qui sont alors comme les artères du coeur pur du poète vont rejoindre les fleuves célestes et se confondre avec eux.
« Peu à peu, s’établira autour du fleuve une véritable construction spirituelle qui en fera tout d’abord le messager de la divinité, puis le centre civilisateur, toujours vivant et vivifiant du syncrétisme et de la philosophie hölderlinienne de l’Esprit migrateur » (Nicolas Waquet, Friedrich Hölderlin, Poèmes fluviaux). Au coeur de cette révélation de la présence divine et du sacré sur la terre brille la pureté dont l’écriture de Hölderlin se veut le reflet. Le poète réussit ainsi à se tenir au plus près de cette pureté qui le fascine et qu’il ne veut en rien altérer. Ici le mot pureté doit être évidemment compris au sens d’originel comme le souligne Martin Heidegger  dans son « Approche de Hölderlin ». De tous les éléments de la nature c’est des fleuves que le poète se sent le plus proche.

La tour dans la maison du menuisier Zimmer au-dessus du Neckar où Hölderlin passa la deuxième moitié de sa vie, photo Hedwig Storch, droits réservés

Am Quell der Donau – À la source du Danube

   « Le début de l’hymne fut perdu ou non retenu, il est de toutes façons très mutilé. Il s’agit du premier grand poème fluvial, datant de 1800 ou 1801, écrit en mètre libre. La strophe hétérométrique permet d’imiter les kôla de Pindare, dont la longueur variée est déterminée par le rythme d’insistance sur certains mots. La construction elle-même suit la triade pindarique : la strophe et l’antistrophe comprennent chacune douze vers et l’épode un nombre qui varie peu, soit :
   Le poète, placé à la source du Danube, regarde vers l’Est, vers l’Asie d’où nous est venu l’appel de l’Esprit renvoyé de montagne en montagne, du Parnasse et du Cithéron
au Capitole et aux Alpes. La plupart des hommes cependant en demeurent frappés de stupeur et comme plongés dans le sommeil. Mais quelques-uns veillent ; un jour, après les anciens Grecs et les patriarches, l’Europe occidentale à son tour répondra à la voie venue d’Asie, comme le choeur des fidèles répond au prélude de l’orgue ; ils donneront à la Nature son nom vrai. Il y a des génies bienfaisant qui habitent dans le langage lui-même et qui garantissent et suscite le réveil de l’Esprit. »

Friedrich Hölderlin, « Am Quell der Donau – À la source du Danube », Notes in Poèmes fluviaux,  Laurence Teper Éditions, Paris, 2004, pp. 160-161

Der Ister – L’Ister

   « Cet hymne inachevé date probablement de l’été 1803. Les vers, de longueur variable, à base ïambique ou dactylique, s’enchainent de manière inégale, soumis uniquement à leur propre rythme, un rythme (comme le souligne Pierre Berteaux) donné à l’expression sacrée d’une ferveur collective. Le titre rappelle le nom grec du Danube.
   Le poète, dans les trois premiers vers, anticipe l’instant où le jour se lèvera après la nuit de l’impiété. Les deux vers suivants, comme l’ébauche du poème le laisse croire, évoque la longueur de l’épreuve quand on attend le feu du nouveau jour. Le peuple venu de l’Indus se cherche une patrie auprès du Danube, autre fleuve civilisateur. C’est pourquoi nous traduisons par «le Destiné» ce que Hölderlin appelle « das Schickliche ». L’adjectif «schicklich» signifie littéralement «convenable». Il fait écho à des substantifs comme Geschick et Schicksal : « destin, partage ». Il s’agit en fait du lieu particulier (l’Ister) qui convient intrinséquement à la troupe errante qui lui a été échue en partage et où elle a destin de s’installer.
   Pour comprendre certains vers de la deuxième strophe, il faut savoir que Hölderlin a partiellement traduit la IIIe Olympique de Pindare. Il y est question de l’Ister et des ses sources ombragées, d’où Hercule aurait ramené l’olivier. Dans la strophe III, Hölderlin fait allusion à Hertha. Elle est chez les anciens Germains la Terre-Mère, que Tacite nomme Nerthus : « Nerthum, id est terra matrem collunt » (Germania, XL, 2). Au troisième vers de la strophe IV, c’est « un autre », le Rhin, qui est évoqué, par la force de son flux, dans toute la puissance de son pouvoir fertilisateur. Le rapprochement avec des fragments de Pindare que Hölderlin traduisait et commentait en 1803 éclaire la fin de l’hymne. Il faut considérer tout particulièrement celui intitulé « Das Belebende », »Le Vivifiant », avec lequel nous refermons le cycle. »

Friedrich Hölderlin, Der Ister – L’Ister, Notes in Poèmes fluviaux, Laurence Teper, Éditions, Paris, 2004, pp. 168

Notes :
Nicolas Waquet (traduction et présentation), Poèmes fluviaux, Anthologie, Laurence Teper Éditions, Paris, 2004, p. 123. Il manque à notre avis l’hymne « Andenken » (« En souvenir de ») qui date de son retour de Bordeaux printemps 1802)  

Eric Baude, © Danube-culture, mise à jour janvier 2023, droits réservés

Sources/bibliographie : 

ALTER, André, Hölderlin, le chemin de lumière, Champs Vallon, Seyssel, 1992
BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Librairie José Corti, Paris, 1942
FÉDIER, François, Friedrich Hölderlin, Douze poèmes, édition bilingue, Orphée/ La différence, Paris, 1989
Hölderlin, Poèmes / Gedichte, traduction de Geneviève Blanquis, Paris, Aubier, 1943

HEIDEGGER, Martin, Approches de Hölderlin, Tel, Gallimard, Paris,
JACCOTTET, Philippe, D’une lyre à 1973 cinq cordes, « Notices bibliographiques,  Johann Christian Friedrich Hölderlin », Gallimard, Paris, 1997
JACCOTTET, Philippe (édition de), Hölderlin, Œuvres, Bibliothèque de la Pléïade, Paris, 1967
LEFÈVRE, Jean-Pierre, Hölderlin, « … belle Garonne et les jardins… », version planétaire, précédé de « Hölderlin dans la renverse du souffle » par Jean-Pierre Lefèvre, William Blake & Co, Éditeur, Bordeaux, 2002
LEROY, Annik, Danube-Hölderlin, La Part de l’OEil, Bruxelles, 2002
Gedichte (Poèmes), édition bilingue, Aubier, Paris, 1943
PAUTRAT, Bernard (traduction et présentation), Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004
Hymnes et autres poèmes (1796-1804)
, traduction d’Armel Guerne, Mercure de France, 1950, GF Flammarion, 1983
Poèmes de la Folie de Hölderlin, traduction de Pierre Jean Jouve avec la collaboration de Pierre Klossowski,  Fourcade, 1930, réédition Gallimard, 1963
Poèmes, version française de Gustave Roud, Lausanne, Mermod, 1942
WAQUET, Nicolas (traduction et présentation), Poèmes fluviaux, Anthologie, Laurence Teper, Éditions, Paris, 2004
www.greceantique.net

La tombe du poète dans le cimetière de Tübingen, photo droits réservés

Cosmogonies et mythologie des fleuves et de la traversée : entre mort, résurrection et immortalité

« Selon Gaston Bachelard les êtres humains ne sont pas des êtres du besoin mais du désir, l’eau ‒ et les quatre éléments ‒ ne se limite pas à une seule utilité, fonction, activité… Elle participe activement à l’imagination matérielle et charrie d’innombrables images qui contribuent à doter chaque Terrien d’un monde ou cosmos, dont la richesse spirituelle s’avère indispensable à l’édification de sa demeure terrestre. Cette étroite, subjective, intime relation avec les éléments facilite, par le filtre des images poétiques, l’intelligibilité du monde et démultiplie les interactions entre le Terrien et la Nature, à laquelle il appartient par la médiation même des éléments. La marchandisation des éléments, leur altération, dégradation, pollution, exploitation, extinction, éloigne les Humains de leur Humanité, puisque cette dernière réclame sa part de rêverie, sa portion d’imagination pour attribuer du sens aux choses et poétiser les mots qui les désignent. Le langage poétique élémental appartient à la capacité de rêver le monde pour le faire advenir. Ce mépris pour les éléments et leur géopoétique propre à chacun et à la géopoétique de leur entrelacements, représentent un appauvrissement irréversible qui cède le terrain à l’écocide. Se réapproprier la géopoétique des éléments revient à contrer la guerre déclarée par le productivisme et sa logique du toujours plus. « Faire environnement » ne consiste pas à environner l’environnement avec le déploiement inconsidéré des technologies, mais à combiner, associer, fiancer, le vivant et l’humain, pour coproduite, cocréer, copoétiser la Terre. Notre conversation avec les éléments ne relève pas du murmure honteux ou clandestin, mais d’une joyeuse fraternisation respectueuse des spécificités du vivant, ses rythmes, ses attentes et ses possibles. »
Thierry Paquot, Géopoétique de l’eau, Hommage à Gaston Bachelard

« N’urinez jamais à l’embouchure des rivières qui s’écoulent dans la mer, ni à leur source : gardez-vous en bien. »
« N’y satisfaites pas non plus vos autres besoins : ce n’est pas moins funeste. »
Hésiode, Les Travaux et les Jours

« Ô voyageur, suspend ton pas en atteignant le Danube ! Qu’importe ta hâte, demeure un instant, médite et contemple les flots vénérables et majestueux de ce fleuve royal que le monde antique a élevé au statut de divinité. »
Jean Bart (Eugeniu P. Botez), Le livre du Danube, Bibliothèque de la Ligue navale, Bucarest, 1933

 

Adoration de l’Agneau mystique des frère Jan et Hubert Van Eyck, 1432, détail : la source céleste se divise en sept fleuves qui correspondent au sept dons du Saint-Esprit, cathédrale Saint-Bavon de Gand

Mythologie des fleuves et de la traversée : entre mort, résurrection et immortalité

Nous sommes pour un certain nombre d’entre nous européens, les descendants des Grecs, des Celtes et des Latins, de ces civilisations qui vénéraient l’élément liquide et au sein de celui-ci les cours d’eau. Nous avons perdu au fil du temps qui s’est écoulé et des évènements de l’Histoire de notre continent ce culte divin pour les fleuves, pour l’eau et les autres éléments de la nature. Nous n’ appréhendons plus les fleuves comme aux premières heures de nos civilisations, nous ne les comprenons plus ou alors, depuis l’ère industrielle, seulement à travers le prisme de nos besoins énergétiques, de l’hygiène, de nos craintes devant les inondations et désormais aussi des basses-eaux dues à des périodes de sécheresse répétitives (sources de grande préoccupation pour les navigations de commerce et de croisière comme celles du Danube du Rhin et d’autres grands fleuves), de nos frénésies insatiables d’exploitation et de consommation des ressources naturelles, de nos envies presque pathologiques d’aménagements divers et de demandes de création d’espaces de loisirs et de lieux de villégiature face à une urbanisation effrénée. Pas un fleuve de l’ouest de notre vieux continent, pour ne se limiter qu’à ce territoire, sans volonté humaine et obstination d’aménagement pathétique. Ailleurs, de part le monde, le destin des grands fleuves semblent presque partout désormais devoir être réécrit par l’homme de la même manière. Ne les détourne-t-on pas en Chine, au mépris des populations riveraines et par des artifices techniques titanesques dont les conséquences sont imprévisibles. Ce ne sont pas les montagnes que l’on déplace (encore que…) mais bien les fleuves. Sombre avenir pour ceux-ci qui se doivent également de charrier vers la mer, vers les peuples de l’aval, moins d’alluvions, conséquence de la construction de barrages gigantesques, que de quantités croissantes de déchets de toutes sortes et origines.
Certains s’amusent à jouer sur la notion de fleuve sauvage comme c’est le cas pour la Loire dont on dit qu’elle est « le dernier fleuve sauvage d’Europe ». Un fleuve il est vrai presque sans barrage contrairement au Danube, au Rhin ou au Rhône mais pourtant considérablement endigué. Nous autres humains aimons nous bercer d’illusion quant à notre impact sur la nature et sur les fleuves en particulier. Nous refusons toujours regarder la vérité en face surtout quand elle nous renvoie une image de nos comportements incohérents et irresponsables. Comment la Loire pourrait-elle rester sauvage, préserver ce caractère originel, spécifique dans un paysage qui lui est de plus étranger, uniformisé, banalisé, massacré (et ce n’est pas un mot trop dur quand on est face à certaines réalisations…) en résumé anthropisé c’est-à-dire emprisonné par une pensée pseudo rationnelle, elle-même phagocytée, empoisonnée par la notion prégnante d’utilité et de consommation à court terme ? Le temps des fleuves n’est décidément pas celui des hommes. Le fleuve a toujours été un grand ordonnateur de ses paysages jusqu’au XIXe siècle mais il y a alors rupture du lien intime entre les deux partenaires. Le regard des hommes sur les fleuves s’appauvrit, dérive, se délite, se fragmente, s’effrite, se décompose et se dépoétise définitivement. D’ailleurs on pourrait s’interroger sur la notion même de regard sur le fleuve !
Les fleuves ont été non seulement révérés comme des dieux ou des éléments du divin par les premières civilisations à l’exemple du Tigre (nom grec, en sumérien Idigna c’est-à-dire « eau courante ») avec Sumer et pour citer un exemple encore plus évident, le Nil chez les Égyptiens qui en situaient la source (en égyptien Jotru) dans le monde surnaturel et dont l’étymologie du nom n’est pas encore vraiment élucidée mais aussi comme des symboles ésotériques pour les philosophes grecs. La plupart des grandes civilisations sont nées au bord d’un fleuve puis certaines se sont effondrées quand celui-ci s’est asséché.
Il se pourrait qu’on ait oublié aujourd’hui cette dimension divine et cosmique des fleuves dont les hommes de l’Antiquité avaient par contre une perception exacerbée. Émettons malgré tout le souhait qu’on puisse redonner aux fleuves leur caractère vivant et divin, leur don de métamorphose ainsi que toute leur dimension cosmique que leur reconnaissaient avec beaucoup d’humilité, de crainte et de vénération les premières civilisations de l’humanité.

Pieter Mortier (1661-1711), situation du Paradis Terrestre, Et des Païs Habitez par les Patriarches Dressée pour bien entendre l’Histoire Sainte, Par Messire Pierre Daniel Huet, 1700

 Grèce : Les dieux-fleuves du ciel, de la terre et des enfers, le dieu-fleuve métamorphose et le dieu-fleuve amoureux

Le réseau hydrographique grec, tout modeste qu’il soit en comparaison d’autres bassins fluviaux, est une source d’inspiration féconde et il nourrit abondamment l’imaginaire de ce monde grec antique qui emprunte aussi à l’héritage de croyances populaires chez des peuples plus anciens tout en les adaptant. Hésiode recense trois mille dieux et divinités des fleuves, des rivières, des ruisseaux et des sources. Il nous raconte que « Téthys conçut d’Océan et enfanta les fleuves tourbillonnants : Le Néilos, et l’Alphée, et l’Eridan aux tourbillons profonds, et le Strymôn, et le Méandre, et l’Istros au beau cours, et le Phasis, et le Rhèsos, et le Haliacmôn, et le Heptaporos, et le Grènicos, et l’Aisépos, et le divin Simoïs, et le Pènée, et le Hermos, et le Caikos au cours charmant, et le grand Saggarios, et le Ladôn, et le Parthénios, et l’Evénos, et l’Ardèskos et le divin Skamandros… » (Hésiode, Théogonie). Les Grecs anciens sacrifiaient volontiers à leurs dieux-fleuves des animaux comme des  taureaux, des chevaux, des moutons mais aussi des boucles de cheveux…

Océan, surmonté de son nom grec ΩΚΕΑΝΟϹ, avec ses attributs habituels : pinces de crustacé sur la tête et rame à la main, auxquelles ont été rajoutés ici un navire et un dauphin. Pétra (Jordanie), église, aile sud, mosaïque, VIe siècle, photo domaine public

Les Grecs avaient, au delà de leur propre cours d’eau, malgré tout besoin aussi de fleuves de dimension respectable et c’est pourquoi l’Ister ou l’Istros et les autres grands fleuves de la mer Noire tout comme le Nil et d’autres cours d’eau, les fascinèrent. Ont-ils été les premiers navigateurs à s’être aventurés sur le Bas-Danube ? Il n’est pas impossible que des navigateurs égyptiens, voire phéniciens ou peut-être encore des marins inconnus de civilisations encore plus anciennes qui avaient un culte pour l’eau, les mers et les fleuves et… l'[e]au-delà les aient précédé.

Johannes Moreelse (vers 1602-1634) , Héraclite, huile sur canevas,  vers 1630, Musée Centraal, Utrecht

L’image du fleuve a inspiré également le philosophe Héraclite (vers 540-vers 580). Pour lui et pour d’autres les fleuves sont l’image de la fluctuation universelle, de l’incessante métamorphose et de l’impermanence de toute chose. Il s’y réfère à trois reprises dans les rares fragments qui ont pu être préservés jusqu’à aujourd’hui. Ses pensées philosophiques sont populaires mais on oublie trop souvent leur auteur. Rendons à Héraclite ce qui lui appartient en le citant : « Ceux qui descendent au même fleuve, des eaux toujours nouvelles les baignent » (Fragment 12), « Nous descendons et nous ne descendons pas dans le même fleuve. » (Fragment 49), et enfin la troisième citation qui développe les deux premières : « On ne peut descendre deux fois dans le même fleuve, ni toucher deux fois une substance périssable dans le même état car par la promptitude et la rapidité de sa transformation, elle se disperse et se réunit à nouveau, ou plutôt ni à nouveau ni après, c’est en même temps qu’elle se rassemble et qu’elle se retire, qu’elle survient et s’en va. »(Fragment 91). »

Filippo Lauri (1623-1694), Alphée poursuivant Aréthuse, 1671, Musée du Louvre

Voici ce que nous raconte Jacques Lacarrière sur les fleuves du ciel et de la terre dans son livre En suivant les Dieux, Au coeur des Mythologies.

« Les fleuves sont, eux aussi, des êtres vivants. Mais, à l’inverse des sources, ils sont des éléments changeants dont le cours varie sans cesse. Ce courant qui abreuve, irrigue parfois inonde, se divisant en bras [encore une image anthropomorphique et là ce n’est pas moi qui le dit mais J. Lacarrière…] ou serpentant à travers les obstacles, possède lui aussi toutes les apparences de la vie. Il faut bien se dire que, pour les fleuves comme pour les sources, la vénération mêlée de crainte qu’ils ont inspirée a précédé de loin toutes les images et les figures que la mythologie en a tirée par la suite. On a adoré les fleuves en tant que tels, on a vénéré ou craint leur courant, leur eau majestueuse ou torrentielle, leur profondeur, leur puissance, sans éprouver le besoin de les représenter sous des formes animales ou humaines. Il s’agissait d’êtres vivants ayant leur forme propre auquel on consacrait des animaux, en général des chevaux et des taureaux (des moutons ou d’autres offrandes quand il n’y avait pas d’animal à proximité ce qui était plutôt rare). Si l’on prit par la suite, surtout en Grèce et à Rome, l’habitude de représenter les fleuves sous des formes humaines, comme une sorte de géant pourvu de cornes et à la barbe ruisselante, on se contentera ailleurs, chez les Celtes ou les Scythes [deux peuples danubiens…], de les représenter sous une forme animale, taurine de préférence. En Grèce même, l’Achéloos2 fut d’abord un taureau, comme le Scamandre3 à Troie, l’Eridanus4 (le Pô) et le Tibre en Italie [célébré plus tard dans la Rome antique comme le Tiberius pater c’est-à dire le père de tous les fleuves], ce qui explique l’existence des cornes qu’ils continueront à porter, une fois humanisés. Er surtout les fleuves, comme toutes les divinités aquatiques, peuvent [doivent] se métamorphoser à volonté [ce qui dans certaines circonstances et postures amoureuses est bien pratique !]…

Noël Coypel (1628-1707), Hercule et Achéloos, huile sur canevas, vers 1700-1704, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

Dans sa tragédie Les Femmes de Trachis, Sophocle nous présente la reine Déjanire, dernière épouse mortelle d’Héraclès [ou Hercule chez les Romains], en proie aux assiduités de l’Achéloos qui se confie au Choeur :

« Mon prétendant s’appelait Achéloos, c’était un fleuve. Et il venait me réclamer tantôt sous forme de taureau, tantôt sous forme de dragon luisant et tortueux, ou bien sous forme d’homme, mais un homme à front de taureau, avec une barbe touffue d’où ruisselait des flots d’eau vive « 5

Héraclès en aurait également profiter pour arracher par la même occasion la corne d’abondance à Achéloos…

C’est ce terrible prétendant qu’Héraclès dut combattre pour obtenir la main de Déjanire. La malheureuse doit assister malgré elle au combat, sur un tertre, tremblante de terreur devant l’affrontement de ses deux prétendants :

[Citons de nouveau Sophocle] :

« L’un est un fleuve puissant, hautes cornes, quatre pattes,
Il a la forme d’un taureau. C’est Acheloos d’OEniadis,
L’autre vient du pays de Thèbe. Il brandit l’arc,

La lance, la massue. C’est le fils de Zeus.
L’un vers l’autre ils s’avancent pour conquérir l’épouse
Cypris, déesse de l’hymen,

À leurs coptes arbitre le combat.
Alors c’est grand fracas de bras, d’arc et de cornes,

Prises brutales, front contre front, râles haletants,

Tandis qu’au loin, assise sur un tertre,

La belle, la douce Déjanire attend de savoir
Qui sera son époux. »6

La belle Déjanire tentera de tuer involontairement Héraclès en lui faisant revêtir une chemise enduite d’un philtre qu’elle croyait d’amour reçue du centaure Nessos ou Nessus, passeur établi sur l’Évènos7 mais qui était en fait un poison mortel. Elle se suicidera et Héraclès, fou de douleur, s’immole sur le Mont OEta.8

L’enlèvement de Déjanire par le centaure Nessus Ecole française du XVIIe, huile sur toile

L’historien grec né à Agyrium (Agira), Diodore de Sicile (90 av. J.-C. ?-20 av. J.-C. ?), raconte à sa manière dans son oeuvre considérable constituée à l’origine de quarante livres mais dont il n’en subsiste que quinze et intitulée Histoire universelle, les péripéties d’Héraclès (Hercule) avec Acheloos (tome Ier, livre IV, traduction de l’abbé Terrasson)  :

« HERCULE pour rendre service aux Calydoniens, détourna le fleuve Acheloüs et l’ayant fait passer dans le nouveau lit qu’il avait creusé lui‑même, il mit à sec une vaste étendue de terre qui autrefois couverte et maintenant arrosée par les eaux de ce fleuve est devenue très fertile. C’est ce qui a donné lieu aux poètes de feindre qu’Hercule se battit contre le fleuve Acheloüs changé en taureau ; que dans ce combat il lui cassa une corne dont il fit présent aux Étoliens et que cette corne fut appelée la corne d’Amalthée. Ils ajoutent qu’elle renferme tous les fruits d’automne, comme des raisins, des pommes et des oranges. Mais le but de cette fable est de représenter par la corne le nouveau canal de l’Acheloüs, et par les raisins, les pommes et les oranges, la fertilité de la contrée voisine du fleuve et la multitude infinie des arbres fruitiers qui y naissent. D’autres cependant croient que la corne d’Amalthée signifie l’ardeur et la persévérance du travail que demande la culture de la terre. Hercule combattit ensuite pour les Calydoniens contre les Thesprotes. Il se rendit maître par force de la ville d’Éphyre et tua de sa propre main Phylée, roi de ces peuples. La fille même de ce prince fut amenée prisonnière. Hercule ayant eu commerce avec elle en eut un fils appelé Tlépolème. Trois ans après son mariage avec Déjanire, ce héros dînant avec Oenée et étant servi à table par Eurynome, fils d’Architèle, à peine alors sorti de l’enfance, ce jeune homme fit une faute en servant. Hercule le tua quoiqu’involontairement en lui donnant un coup de poing. Cet accident l’affligea beaucoup, et il s’exila lui‑même de la ville de Calydon. Prenant avec lui Déjanire sa femme et leur fils Hyllus qui n’était alors qu’un enfant, ils arrivèrent ensemble au bord du fleuve Événus. Ils trouvèrent là le Centaure Nessus, qui moyennant un certain salaire transportait d’un côté du fleuve à l’autre ceux qui avaient envie de le traverser. Ce Centaure ayant d’abord pris Déjanire pour la faire passer de l’autre côté du fleuve, fut frappé de sa beauté et entreprit de lui faire violence. Déjanire implora en criant le secours de son mari. Hercule lança un trait contre le Centaure qui se sentant blessé à mort dit à Déjanire qu’il voulait lui laisser un philtre dont la propriété serait de faire qu’Hercule n’aimât plus aucune autre femme qu’elle : que pour cet effet, il fallait qu’elle mêlât l’huile qu’il lui donnait avec le sang qui découlait de la pointe de la flèche et qu’elle en frottât la tunique d’Hercule. Il expira dès qu’il eut donné cet avis à Déjanire. »

Mais reprenons notre lecture du livre de Jacques Lacarièrre :
« Il faut bien dire que pour les Grecs, de tels combats n’avait rien de mythologique. Derrière la convention littéraire qui tendait à décrire les combats d’Héraclès comme une suite d’épisodes héroïques et naïfs (dont les détails et les circonstances pouvaient être enjolivés à l’infini), les anciens Grecs percevaient certainement l’existence d’un véritable affrontement entre le héros civilisationnel  et cette force dangereuse qu’était le fleuve, au même titre que l’Hydre de Lerne. En luttant contre l’Achéloos et en l’empêchant de s’unir à Déjanire, Héraclès contraint le fleuve à demeurer dans les limites de sa nature, à ne pas pénétrer dans le monde humain. Et comme derrière tous ces symboles et ces images il est toujours possible de trouver des réalités très concrètes, on comprend qu’on peut y voir le symbole de la domestication des fleuves, de la découvertes de l’irrigation ». Peut-être peut-on y percevoir également le symbole de nos propre forces destructrices, le symbole de la barbarie de l’homme qu’il faut par un combat désespéré de notre raison, réussir à dominer.

« Si Héraclès parvient à vaincre l’Achéloos et à l’empêcher d’épouser Déjanire, il est d’autres fleuves, dans l’histoire de la mythologie, qui eurent plus de chance en amour. L’idée qu’un être vivant puisse être engendré par un fleuve n’a rien que de très naturel puisque les fleuves sont eux-mêmes des êtres vivants, doués du pouvoir de métamorphose. Il faut admettre ici la logique des mythes. Rien n’interdit, à priori, à un fleuve d’engendrer puisqu’il détient la vie et qu’il est fait d’une substance considérée comme fécondatrice, voire comme une semence. Si l’on oublie la rhétorique et la psychologie, on découvrira derrière les affabulations des poètes, la trame et le sens primitifs des forces en présence.

On a vu combien la langue anthropomorphique que nous continuons toujours d’employer à propos de l’eau — « l’eau qui chante », « fondre en larme », [« un projet qui tombe à l’eau, aller à vau l’eau »], — révèle à notre insu, les antiques associations entre l’eau et la vie. Aussi, en voyant deux fleuves « mêler leurs eaux » ou  » entremêler leurs bras », les poètes antiques pensèrent-ils naturellement à un enlacement amoureux. Aimer, pour un fleuve, cela consiste précisément à se jeter dans les « bras d’un autre fleuve ». Les confluents sont des lieux de conjonctions amoureuses et les « eaux mêlées » le symbole de l’union absolue. Le fleuve, en effet, possède le privilège de pouvoir s’unir si complètement à sa partenaire aquatique qu’il est ensuite impossible de  distinguer les deux conjoints. C’est une aventure de cet ordre qu’Ovide nous décrit dans la belle histoire de la fontaine Aréthuse.

L’Alphée9 est un fleuve du Péloponnèse qui coule en Arcadie. Il est comme tous les fleuves, fils d’Océan et de Théthys, son épouse. Un jour, il conçut, en apercevant Artémis, une folle passion pour la déesse. Mais la déesse réussit à chaque fois à fuir son étreinte. Il poursuivit alors la compagne de la déesse, la nymphe Aréthuse. Elle avait, un jour, commis l’imprudence de se baigner nue dans le fleuve et celui-ci, quittant son lit, se lança à sa poursuite.

René Antoine Houasse (1645-1710), Alphée et Aréthuse, huile sur canevas, vers 1688, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

Aréthuse s’enfuit à travers l’Arcadie et l’Élide. Mais la nymphe épuise vite ses forces alors que le fleuve , lui, est infatigable. Il est sur le point de la rattraper lorsque Artémis intervient pour sauver sa compagne. Elle l’enveloppe d’une nuée qui la dissimule aux regards du fleuve. Alphée tourne alors autour d’elle, pour monter la garde. Mais tandis qu’il l’assiège, « … une sueur glacée couvre les membres d’Aréthuse, des gouttes azurées coulent de tout son corps ; partout où elle pose le pied, de leur ruissellement naît une mare, et de ses cheveux coule une rosée et elle se voit changée en …fontaine. Mais le fleuve — car il reconnaît à cette eau l’objet de son amour — quittant l’apparence humaine qu’il avait prise, reprenant sa forme, se change, pour se mêler à elle, en ondes. Artémis fendit alors le sol et Aréthuse, plongée dans d’obscures cavernes, est entraînée jusqu’à Ortygie (en Sicile) où la déesse la ramena à la surface de la terre, sous les cieux. »

(Ovide, les Métamorphoses, trad. J. Lacarrière)

Les unions des fleuves furent malgré tout fécondes. Là où leurs eaux demeurent calmes, stables, sans débordements excessifs, en des pays au climat tempéré, ils peuvent passer pour des bienfaiteurs dont la paternité était bénéfique et recherchée. Chez un certain nombre de peuple indo-européens, en particulier les Celtes et les Scythes, beaucoup de noms propres signifient « fils du fleuve » : Rhénogénus, « fils du Rhin » en Gaule romaine, « fils du Don » chez les Scythes. En Grèce, l’Alphée donna naissance à plusieurs rois en Arcadie et en Messénie, l’Achéloos enfanta les Sirènes. En Troade, le fleuve Scamandre engendra Teucer, le premier roi de Troie et se trouva ainsi être l’ancêtre de toutes les dynastie troyennes. Cette paternité attribuée aux fleuves explique sans doute la coutume antique consistant à abandonner des nouveaux-nés aux flots d’un fleuve. Si le fleuve les sauve, c’est qu’ils sont de la même race que lui et, donc, prédestinés à être des héros, comme ce fut le cas pour Moïse [et aussi pour Rémus et Romulus,  abandonnés dans un panier sur le Tibre et laissés à leur destin…] »

Giambattista Fontana (1524-1587), Rémus et Romulus abandonnés sur le Tibre, gravure, 1575, Fine Arts Museum, San Francisco

« Les fleuves ne coulent pas seulement sur la terre. Les mythes projettent tout naturellement dans la totalité de l’univers les éléments et les réalités que l’homme rencontre dans son propre monde. Quand l’homme imagine l’univers constitué par les différentes parties d’un géant ou d’un dieu primordial, c’est en fait sa propre image qu’il agrandit aux dimensions du monde. Mais cette image lui revient différente, déformée par le jeu de ces lentilles ou miroirs successifs que constituent l’Histoire, l’évolution, le vieillissement des mythes. Si bien que de ces deux images en présence : l’homme de cette terre, le terrien, et l’Homme immense, gigantesque qui servit à modeler l’univers, l’Homme céleste, on ne sait plus laquelle exista en premier. Et l’univers renvoie à l’homme, sans qu’il sans doute, des figures, des réalités, des visions oubliées, empruntées à son propre monde. Il doit donc, en toute bonne logique, exister des fleuves ailleurs que sur la terre, dans le ciel ou dans les Enfers.

Phlégias, roi des Lapithes puni et exilé au Tartare, lieu de punition par Apollon fait traverser le Styx à Virgile et Dante dans La Divine Comédie (Chant VIII), gravure de Gustave Doré

Les fleuves infernaux traversant le pays des morts sont en général des fleuves connus ou identifiés et prolongeant seulement leur parcours sous la terre. On suppose alors qu’ils pénètrent dans le royaume des Enfers. Tels furent, pour les Grecs, le Styx11 [Styx, l’Océanide, figure féminine est la fille d’Oceanos et de Téthys, la déesse marine] et l’Achéron [fils de Gaïa et d’Hélios, fleuve de la douleur, qui empoisonne celui qui aimerait boire de son eau, le Cocyte12, bras du Styx ou affluent de l’Achéron dont les eaux sont constituées par les larmes des âmes mauvaises et sur les rives duquel attendent les défunts privés de sépulture pendant cent ans, le Phlégéthon ou Pyriphlégéthon (le fleuve brûlant de feu), également affluent de l’Achéron qui, en fait, n’est pas fait d’eau, mais de flammes sulfureuses, et dont le cours entoure la demeure des âmes les plus mauvaises]. Ils ne diffèrent en rien, sous terre, de ce qu’ils sont à sa surface, si ce n’est que leur eau acquiert dans l’au-delà des propriétés particulières. C’est aussi le cas du Léthé — qui était d’ailleurs une source à proprement parler plus qu’un fleuve — dont les eaux coulaient en silence et faisaient perdre à ceux qui en buvaient tout souvenir de leur vie antérieure. Les eaux du Styx passaient, quant à elles, pour rendre invulnérables tous  ceux qu’on y plongeait. C’est dans ce fleuve que la nymphe Thétis, épouse de Pélée et mère d’Achille, avait trempé son fils en le tenant par le talon, rendant invulnérable tout le corps du héros à l’exception de ce seul talon. Cette eau servait surtout aux dieux à prononcer leurs serments solennels. Jurer par le Styx était le plus terrible des serments et quiconque se parjurait encourait d’horribles châtiments. Il avait le pouvoir d’entendre les paroles prononcées. Son eau n’était pas une eau morte car elle enregistrait à jamais ce qui était dit en sa présence. Elle était « la mémoire des dieux. » [Une eau mémoire des dieux et mémoire du monde ? Comment ne pas penser aux travaux récents et parfois violemment décriés de certains scientifiques sur la mémoire de l’eau comme ceux de Jacques Benveniste (1935-2004) et de Matsuru Emoto (1943-2014).]

Dans la tradition de l’Hindouisme…

Les éléments de la nature sont aussi divinisés dans la mythologie indienne. Ainsi du Gange qui se transforme en déesse sous le nom de Gangā. Ce fleuve qui est une mythologie à lui tout seul pour les Hindouistes, d’une longue sensiblement égal au Danube (entre 2500 et 3000 km) mais au bassin un peu plus important (env. 900 000 km2, celui du Danube mesurant de 817 000 km2 ) et fait delta, destin commun avant de se jeter dans le golfe de Bengale avec un autre grand fleuve sacré (pour les Hindouistes) qui descend de l’Himalaya tibétaine, le Brahmapoutre ou en sanskrit Brahmaputra, c’est-à-dire le fils de Brahma (les Grecs de l’Antiquité qui le connaissaient le nommaient Dyardanes ou Œdanes) long lui aussi d’un peu moins de 3000 km et dont le bassin mesure env. 650 000 km2.

La déesse Ganga (détail), Besnagar, période Gupta, photo de Joseph David Beglar (1845-1907)

Mais les fleuves n’existent pas non plus pour les Hindouistes seulement sur terre mais aussi au-dessus de la terre, dans le ciel c’est à dire ailleurs dans l’univers ou  du moins ils y existaient, à l’origine des temps car les fleuves qui coulent aujourd’hui sur la terre ne sont qu’un bras de ce fleuve initial, baignant les espaces du ciel.

   Ainsi, selon un mythe indien célèbre cité dans les grandes épopées du Mahâbhârata et du Ramayana, le Gange, aux origines, coulait dans le ciel, non sur la terre. Mais devant l’amoncellement des cendres de tous les hommes morts sur la terre, la planète risquait d’étouffer. Il lui manquait un fleuve pour balayer les cendres. Alors un sage, Baghirata, tenta par le seul pouvoir de l’ascèse, de faire descendre le Gange céleste sur la terre. Mais le dieu Shiva s’interposa, afin d’éviter à la terre une catastrophique inondation. Ce dieu Shiva représente, dans le panthéon indien, le principe destructeur et régénérateur. Dans la conception cyclique de la philosophie indienne, toute destruction appelle une régénération, toute mort une renaissance selon un cycle sans fin où la vie succède à la mort, où rien ne s’achève ni ne s’anéantit jamais. Le dieu Shiva décide donc d’intervenir et de faire descendre le Gange sur sa chevelure. Là, le fleuve serpentera et se divisera avant de s’écouler sur la terre, sans mal pour les humains.

Shiva faisant couler le Gange de ses cheveux et Parsatti assis sour une peau de Tigre, source Wellcome image, https://wellcomeimages.org/indexplus/obf_images/ca/a3/c7fa636c7c95540559cafff87166.jpg

   « Shiva résolut de faire disparaître le Gange. la sainte rivière tomba sur sa tête, dans l’épaisseur de la couronne de ses tresses, pareille à l’Himalaya, et ne peut aller jusqu’à terre en dépit de tous ses efforts. Égarée dans la couronne de ses tresses, elle ne pouvait trouver d’issue. Elle erra ainsi pendant un grand nombre d’années. »

(Extrait de l’Anthologie sanskrite, traduction de Louis Renou, voir bibliographie)

   Lorsqu’après une sévère ascèse, le dieu permettra enfin au fleuve Gange, divisé, apaisé, de se répandre sur la terre, la venue du fleuve divin sera comme une fête prodigieuse, un évènement que les dieux, les hommes, les animaux eux-mêmes salueront dans l’exaltation :

   « Son eau se répandit sur terre parmi des cris aigus, pendant que des bancs de poissons, de tortues, des troupes de crocodiles et autres animaux tombaient ou étaient tombés sur la terre dont ils rehaussaient l’éclat. »

    Alors, les dieux, les sages, regardèrent le Gange descendant du firmament sur la terre. Montées sur des chars pareils à des villes, sur des chevaux, sur des éléphants et des embarcations, les divinités accoururent pour voir cette merveilleuse descente du Gange en ce monde — eux les vieux à l’état incommensurable. Et tandis qu’elles affluaient ainsi avec l’éclat de leur parure, le firmament, sans nuage, brilla comme sous une centaine de soleils. Les bandes de crocodiles et de serpents, les poissons agiles parsemaient l’espace d’éclairs.  Les jaillissements de l’eau blanche d’écume pareils à des nuées d’automne, emplissaient les airs avec le vol dense des flamants… »

Rappelons que l’eau du Gange est censé effacer toutes les erreurs humaines. « Il lave aussi bien les cendres des morts que le corps des vivants de toute trace de souillure depuis que le dieu Shiva l’a capturé et conduit dans son lit. Les pèlerinages vers les sources du fleuve sont également très appréciés pour effacer un Karma chargé. »

(Extrait de l’Anthologie sanskrite, traduction de Louis Renou, voir bibliographie)

En Chine ancienne

« Cette civilisation accordait une grande place au pouvoir qu’exerçait le premier empereur mythique Yu le Grand sur les dieux du fleuve. Afin de combattre les eaux, Yu conclut une alliance avec le dieu du Fleuve (le fleuve Jaune, Huanghe, dont les eaux débordaient), il lui céda la moitié de son corps, en gage de sa personne entière. Il lui fallut toutefois treize années de dur labeur pour mettre fin aux inondations. Afin de canaliser toutes les eaux de la terre, il ouvrit des brèches à travers les montagnes et dragua les fleuves, les sources et les estuaires.

Yu le Grand et le fleuve Jaune, National Palace Museum, Pékin

Malgré son épuisement il alla jusqu’au bout de sa mission en édifiant un système d’irrigation capable de drainer les eaux en crue vers la mer. Son titanesque ouvrage de drainage rendit la terre propice à la culture et relia les neuf provinces de Chine les unes aux autres. En reconnaissance, l’empereur en place abdiqua en sa faveur. Les habitants tentaient également de leur côté d’adoucir les divinités fluviales par des sacrifices humains. Ils pensaient en effet que des dragons-rois vivaient dans les fleuves et qu’ils attendaient de la part des hommes des sacrifices qui les délivreraient des inondations et des crues. Les noyés étaient des êtres dangereux qui cherchaient parmi les baigneurs quelqu’un qui leur permettrait de naître une seconde fois. »
(Rubrique « Fleuve », Encyclopédie des symboles, voir bibliographie)

Dans la tradition bouddhique, dans la Genèse et dans les traditions perses

La tradition bouddhique a aussi bien évidemment ses propres légendes des eaux mais elle sont en de nombreux points différentes de la tradition hindouiste. « Elle imagine qu’il existe au centre du monde , dans la région de l’Himalaya, un lac immense dont les eaux servent de réservoir à la terre. [Quant au Gange céleste, au lieu de tomber dans la chevelure du dieu Shiva comme le stipule la tradition hindouiste] il se se déverse dans un lac nommé Anavatapta.

Première carte bouddhiste du monde avec le lac Anavatapta au centre, réalisée par le moine japonais Rokashi Hoptan, 1710, source Wikipedia

Ce lac contient toutes les eaux du monde et il est bridé par quatre rochers en forme d’animaux, correspondant aux quatre points cardinaux. L’eau s’échappe par les gueules de ces animaux : à l’est, de la tête du lion sort un fleuve clair : la Sita ; au sud, de la tête du boeuf sort un fleuve blanc : le Gange ; à l’ouest, de la tête d’un cheval sort un fleuve vert : l’Indus ; au nord, de la tête d’un éléphant sort un fleuve jaune : l’Oxus. »

J. Lacarrière remarque « qu’on ne peut s’empêcher  de faire le rapprochement avec les quatre fleuves tels qu’ils sont présentés dans la Genèse. Là aussi, en ce lieu mythique appelé Eden, qui est le centre du monde, jaillissent à chacun des points cardinaux quatre fleuves qui se répandent vers les quatre extrémités de la terre.

Topographie du paradis terrestre avec Adam et Ève dans le jardin des délices ay pays d’Éden, source de quatre fleuves, page de l’Atlas de cartographie historique de l’Arménie, Zadig Khanzadian, 1960, Musée arménien de France – Fondation Nourhan Fringhian, Paris

   « … Un fleuve sortait d’Éden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras. Le premier s’appelle le Pishon [ou Pison, l’Indus ?] : il contourne tout le pays de Havila où il y a l’or ; l’or de ce pays est pur et là se trouve le bdellium et la pierre d’onyx. Le deuxième fleuve s’appelle le Giron [Giton, le Gange ?] : il contourne tôt le pays de Kush. Le troisième fleuve s’appelle [Hidekel] le Tigre [?] : il coule à l’orient d’Assur. Le quatrième fleuve est l’Euphrate. »
La Bible de Jérusalem

Quant aux anciens Iraniens [les Perses] dont les mythes sont très proches de ceux de leurs voisins indiens, « ils avaient imaginé, eux aussi, un lac analogue. Un fleuve mythique nommé Ardvi [signifiant productif et fertile] descend de la montagne Hukairya et se jette dans un lac gigantesque. De ce fleuve et de ce lac sortes toutes les eaux de la terre. »

Plat de l’époque des Sassanides (deuxième empire perse) daté des Ve-VIIe siècles de notre ère représentant la déesse Ardvi Sura Anahita, Cleveland Museum of Arts, photo domaine public

Ardvi[Sura] est aussi le nom de la Grande Déesse des eaux du panthéon iranien. Son nom complet, Ardvi Sura Anahita, signifie la « forte rivière pure » ou les  » eaux fortes non polluées ». Elle est la source de vie, liée à la purification, la déesse de toutes les eaux à la surface de la Terre, la source de l’Océan cosmique, la déesse des eaux fertilisantes, de la fertilité et de la fécondité.13

« L’humide, l’héroïque, l’immaculée », « Aux larges cours », « toutes les bouches de ses fleuves se réunissent à la Mer Vourukasha. Chacun d’eux s’y réunit au milieu de cette mer ».

Les fleuves du Coran
« Le terme « eau » figure à soixante-trois reprises, toujours au singulier, dans quarante-deux des cent quatorze sourates du Livre, soit plus d’une sur trois. (François Clément, « L’eau sous la langue et autres arabesques » in Jackie Pigeaud, L’eau, les Eaux, Xès Entretiens de la Garenne Lemot, voir bibliographie)

Pour les bédoins et les hommes du désert l’eau évoque le paradis. Dans le Coran, « le fleuve revêt un caractère d’abondance et des promesses de félicité. Voici la description du jardin promis à ceux qui craignent Dieu. Il y aura des fleuves dont l’eau est incorruptible, des fleuves de lait au goût inaltérable, des fleuves de vins, délices pour ceux qui en boivent, des fleuves de miel purifié. (XLVII, 15). L’eau ne sera pas saumâtre, le lait ne va pas s’acidifier et le miel sera transparent. Ces fleuves seront d’une pureté inégalée sur terre. Oui, ceux qui craignent Dieu demeureront dans des jardins, au bord des fleuves, dans un séjour de Vérité, auprès d’un Roi tout-puissant. (LIV, 54-55). C’est ainsi qu’a apparaît le Paradis : il étanche toutes les soifs. (Henry Normand, Dictionnaire des symboles universelles basés sur le principe de la clef de la connaissance, voir bibliographie)
Dans un hadîth (recueil de commentaires sur le Coran) rapporté par Al Boukhari, Mahomet décrit ainsi un fleuve du paradis  :
« Tandis que je marchais au Paradis, je vis un fleuve dont les bords étaient formés de perles voûtées et trouées ?
– Qu’est-ce, O Gabriel ? demandais-je
– C’est le fleuve de l’abondance, répondit-il, celui que Ton Seigneur t’a accordé.
L’ange en prit une poignée et je constatai que sa boue était du musc de la meilleure odeur ».
Et dans un autre hadit : « Le fleuve de l’abondance est un fleuve au Paradis, ses bords sont en or, son lit est formé de joyaux et de rubis, son sable est meilleur que le musc, son eau plus délicieuse que le miel et plus blanche que la neige« .

Si les principaux fleuves du paradis qui sont aussi les sources des autres fleuves, sont au nombre de quatre, trois (?) fleuves baigneraient selon les livres d’exégèses les enfers musulmans : al-Mawbiq, al-Ghay et al-Athâm.

Dans la mythologie nordique

   Dans la mythologie nordique Élivágar (flots tumultueux) est un nom collectif qui désigne les rivières présentes à l’origine du monde et dont la source est Hvergelmir. Hvergelmir se trouve au centre de Niflheim ou Nebelheim et représente un monde glacial de la brume ou de l’obscurité et des Nibelungen qui existait avant la création du monde, sous la troisième racine du frêne Yggdrassil ou arbre monde sous laquelle se cache Nidhögg un dragon/serpent qui ronge la racine.Le Grímnismál, un des poèmes mythologiques de l’Edda poétique précise à son sujet que  « c’est là que toute rivière a son origine ».

Oluf Olufsen Bagge (1780-1836), Yggdrasil, Prose Edda, 1847, source Wikipedia

Le frêne [parfois un autre arbre] Yggdrasil, arbre qui dans la mythologie nordique est l’arbre des origines symbolise l’axis mundi, l’Arbre Monde que nous retrouvons dans toutes les traditions. Du pied de cet arbre de la Sagesse jaillissent également trois sources, celle de la possession, celle de la puissance, celle de la connaissance. »

lL n’y a pas de mythologie sans fleuve et pas de fleuve sans mythologie ! Laissons en conclusion encore une fois la parole à Jacques Lacarièrre :  « …tour à tour nourriciers et destructeurs, apportant la vie et la mort, les fleuves jouent le rôle d’éléments primordiaux jaillissant du centre du monde, Himalaya, Éden ou arbre-monde, pour se répandre ensuite sur la surface de la terre. Ils sont présents partout, ils coulent depuis les origines et ils couleront jusqu’à la fin des temps, avant l’homme, après l’homme encore qu’on puisse peut-être désormais en douter. Ils sont le miroir mouvant où ce dernier découvre à la fois sa prospérité et son anéantissement, le courant de vie qui nourrit, détruit et purifie et dont l’homme ne peut qu’amoindrir ou diviser la force prodigieuse sans jamais la posséder vraiment, comme celle de la terre. C’est pourquoi les fleuves, mieux que tôt autre élément de l’univers, ont suggéré à l’hommes les délices les délices et les angoisses du devenir. » (Jacques Lacarièrre, Les fleuves du ciel et de la terre, in Au coeur des mythologie, p. 104, voir bibliographie)

La traversée du fleuve

« Ne traversez jamais les fleuves au cours éternel, avant d’avoir prononcé une prière, les yeux fixés sur leurs magnifiques courants, avant d’avoir trempé vos mains dans l’onde agréable et limpide. Celui qui franchit un fleuve sans purifier ses mains du mal dont elles sont souillées attire sur lui la colère des dieux, qui lui envoient par la suite de terribles châtiments. »
Hésiode, Théogonie, (cité par Jacques Béthemont dans son livre Les mots de l’eau, dictionnaire des eaux douce, voir bibliographie)

Ludwig Richter (1803-1884), traversée [paisible et en musique] de l’Elbe au pied des ruines de la forteresse de Schreckenstein (Střekov), huile sur toile, 1837, château de Pillnitz

La traversée du fleuve est également une thématique à la dimension universelle. Elle apparaît dans de nombreuses traditions et appartient à une mythologie commune aux continents africain, sud et nord américain, asiatique, pacifique, européen. Partout dans le monde où les hommes rencontrent un fleuve il y a évidemment passage sur l’autre rive en acte et symboliquement. Traverser un fleuve à gué est aussi une étonnante expérience. Par ailleurs les passeurs ainsi que leurs embarcations diverses auxquels nous devons faire appel afin de nous protéger des flots, du courant ou d’une dérive incertaine ont la précieuse mission de nous emmener sains et saufs sur une autre rive, de l’autre côté, peut-être celle de l’éternité, de la résurrection ou encore de l’immortalité. La traversée peut prendre un sens métaphorique ou ésotérique dont les philosophes de toutes traditions se sont également emparés. Mais celle-ci n’est parfois que la continuation, au-delà de l’obstacle symbolique, géographique et physique que représente le fleuve, d’un simple chemin quotidien, familier ou une tentation inoffensive pour atteindre une autre rive toute proche sans qu’elle soit synonyme d’un monde inconnu. On traverse aussi parfois un bras du fleuve pour rejoindre une île, ces lieux d’un ailleurs sans vrai danger. C’est le fleuve, cet architecte du paysage qu’il faut remercier d’avoir inventer les îles. On s’embarque et l’on fait faire preuve de patience tout en s’émerveillant de cette traversée qui semble suspendre le temps. Le fleuve, cet inventeur prodigieux,  féconde sans cesse l’imaginaire du paysage et des hommes et les réconcilie. C’est de ces îles apprivoisées, cultivées, sauvages, enchantées dont des hommes de tout âge et de toute condition sont tombés et tombent encore régulièrement amoureux. Les îles au milieu des grands fleuves ont sans doute captiver autant que leurs soeurs maritimes qu’elles aient été proches du continents, lointaines ou exotiques. Ne vous êtes-vous pas déjà interrogés sur la présence des îles au milieu des fleuves ?

Le mythe de la traversée chez les Égyptiens de l’Antiquité

Le cycle perpétuel du lever et du coucher du soleil est comparable au cycle de la vie et de la mort. Ainsi, chaque matin le soleil naît à l’orient, croît jusqu’au zénith, puis vieillit jusqu’à l’occident où il disparaît dans le royaume des morts. Le dieu solaire Rê fait cette traversée à bord d’une barque appelée mandjet. Le choix d’une barque comme moyen de transport se comprend aisément dans une civilisation résolument fluviale où le Nil occupe la place d’axe principal de communication et de source quasi-exclusive d’alimentation grâce aux crues, à l’irrigation et à la pêche.

Seth harponne le serpent Apophis pour défendre la barque de Re, source Wikipedia

Le périple de Rê se perpétue au-delà du soir et de la tombée de la nuit. C’est aux commandes d’une autre barque, appelée Mesektet qu’il entame son périple souterrain et traverse les douze heures de la nuit avant de pouvoir renaître au matin. Dans le royaume des morts (la nuit), il doit affronter les forces du chaos dont le représentant le plus puissant est le serpent Apophis. Il est accompagné sur la barque par d’autres divinités qui, comme Seth, l’aident à lutter contre le chaos.

Par ailleurs, la navigation est le parcours d’initiation que doit accomplir l’âme dans la barque du soleil jusqu’à affronter le tribunal suprême composé d’Osiris, de Maat à la balance et de 42 divinités. Osiris est considéré comme le premier navigateur après que Seth l’a tué et c’est à l’issue de cette navigation qu’il est devenu Osiris le ressuscité. Enfin, dans le culte oriental d’Isis, la déesse est dite « pelagia » c’est-à-dire favorable aux marins.

Des barques solaires ont été retrouvées près des pyramides de Gizeh. Enfouie depuis environ 4500 ans, la barque funéraire de Kheops ne fut découverte qu’en 1954 au pied de la pyramide de Khéops. Elle fut trouvée lors de travaux autour de la grande pyramide.

Les Égyptiens de l’Antiquité ont imaginé qu’en s’associant au dieu solaire lors de sa course perpétuelle à bord des barques sacrés, leurs âmes vivraient éternellement. C’est ainsi que le culte funéraire est fortement marqué par ce mythe solaire. Par exemple, on construisait de préférences les tombeaux sur la rive occidentale du Nil (où « meurt » le soleil) et lors de l’enterrement on faisait traverser le fleuve au défunt sur des barques semblables à celle du dieu solaire. Sous l’ancien Empire, le roi est le seul à ressusciter sous la forme d’une divinité. Il a également le pouvoir de se joindre au dieu Rê dans sa barque. La barque solaire devait transporter le corps du souverain dans l’au-delà pour une vie éternelle.

Le mythe de la traversée du fleuve chez les Grecs : Charon, immortel  passeur des Enfers

Charon, fils d’Érèbe et de Nyx était le vieux mais immortel passeur des Enfers. Souvent représenté comme un vieillard grand et fort avec une longue barbe blanche, et portant des vêtements foncés et sales, il convoyait dans sa barque sur le Styx les âme des défunts déjà ensevelis, recevant pour sa tâche une pièce de monnaie placée dans la bouche du défunt. C’est la raison pour laquelle une obole était placée dans la bouche du mort lors des rites funéraires grecs. C’est cette offrande capitale qui allait permettre au mort de régler sa traversée. Ceux qui ne pouvaient payer étaient condamnés à errer sur les rives pendant 100 ans. Les âmes elles-mêmes devaient ramer car Charon ne faisait que conduire la barque. Il lui était interdit de faire passer des êtres vivants et ayant désobéi, il  fut enchainé pendant un an après avoir fait passer Héraclès [Hercule] qui voulait descendre aux Enfers.

Joachim Patinier (ou Patinir, vers 1480/1485-1524), Le passage du Styx, Charon (détail) huile, Musée du Prado

   Pour connaître un peu mieux le personnage et en avoir une idée précise, il faut se reporter à Virgile qui le décrit dans le chant 6 de l’Énéide quand Énée, avec l’aide de la Sibylle se rend aux enfers pour rencontrer son père Anchise.

  « De là part la voie qui mène aux ondes de l’Achéron du Tartare. Ici un gouffre aux eaux fangeuses, agité de vastes remous bouillonne et crache tout son sable dans le Cocyte. Un portier effrayant surveille ces eaux et ces fleuves, Charon, d’une saleté repoussante, au menton tout couvert de poils blancs et hirsutes, aux yeux fixes et ardents ; un manteau sordide, retenu par un nœud, pend de ses épaules. À l’aide d’une perche, il pousse son radeau, manœuvre les voiles, et transporte les corps dans sa barque couleur de rouille ; assez vieux déjà, mais de la vieillesse vive et verte d’un dieu. Toute une foule éparse près des rives se pressait à cet endroit : des mères et des époux, et les corps sans vie de héros magnanimes, des enfants et de jeunes vierges, des jeunes gens placés sur le bûcher sous les yeux de leurs parents ; ils sont nombreux comme les feuilles qui, dans les forêts, glissent et tombent au premier froid de l’automne, ou comme les myriades d’oiseaux qui, venus du large vers la terre, se rassemblent, dès que la froide saison les fait fuir à travers l’océan et les pousse vers des terres baignées de soleil. Ils restaient debout, suppliant de pouvoir traverser les premiers, et tendaient les mains, dans leur désir de l’autre rive. Mais le triste Nocher accepte tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, refoulant tous les autres, bien loin à l’écart du rivage. […]

Claude Gellée, dit le Lorrain (1600 ou 1604/1605 – 1682), la Sybille de Cumes conduisant Énée aux Enfers, plume et encre brune, vers 1669-1672, Musée du Louvre 

   Dès lors, poursuivant sur la voie engagée, ils [Enée et la Sibylle] s’approchent du fleuve. Dès que le nocher, depuis les flots du Styx, les aperçoit de loin s’avançant par le bois silencieux et dirigeant leurs pas vers la rive, il les interpelle et d’emblée les accable d’invectives : « Qui que tu sois, homme en armes qui te diriges vers nos fleuves, allons, de là où tu es, dis-moi pourquoi tu viens, et arrête-toi. Ici, c’est le royaume des ombres, du sommeil et de la nuit qui endort : transporter dans la barque stygienne des corps en vie est interdit. D’ailleurs, je n’ai pas eu à me réjouir, à leur arrivée ici, d’avoir accueilli sur le marais l’Alcide, et Thésée et Pirithoüs, bien qu’ils fussent nés de dieux et dotés de forces invincibles. Le premier saisit de sa main et enchaîna le gardien du Tartare, qu’il avait arraché, tout tremblant, du trône même du roi ; les autres tentèrent d’enlever notre souveraine à la couche de Dis ». À ces dires, la prophétesse de l’Amphrysos répondit brièvement : « Ici, point de traîtrise comparable ; cesse de t’inquiéter, nos traits n’apportent pas de violence ; le gigantesque geôlier pourra, aboyant sans fin dans son antre, terroriser les ombres exsangues, et la chaste Proserpine surveiller le seuil de son oncle paternel. Le Troyen Énée, illustre pour sa piété et ses faits d’armes, descend auprès de son père, chez les ombres profondes de l’Érèbe. Si le spectacle d’une si grande piété ne t’apitoie nullement, reconnais du moins ce rameau ». Et elle découvre le rameau dissimulé sous son vêtement. Le cœur de Charon gonflé de colère s’apaise ; et plus un mot n’est prononcé. Lui, admirant le don vénérable, la baguette miraculeuse qu’il aperçoit après si longtemps, tourna sa barque bleu sombre et s’approcha de la rive. Alors, il fait reculer les autres âmes, assises sur les longs bancs, et vide le pont ; en même temps, il accueille dans sa coque le grand Énée. Sous le poids, la barque faite de pièces agencées gémit et par ses fentes prend en abondance l’eau du marais. Finalement la prophétesse et le héros, indemnes, traversent le fleuve et sont déposés sur une fange informe, parmi les algues glauques. »
Virgile, Enéide, Chant VI

Faisons encore au sujet de la traversée un bref détour par la philosophie. Les fleuves furent aussi un vaste sujet de réflexion pour les philosophes grecs comme on l’a déjà vu avec Héraclite. Chez Platon et peut-être également Socrate l’image récurrente de la traversée du fleuve était systématiquement en rapport avec la question de l’immortalité de l’âme. « Ainsi, que ce soit à l’intérieur des mythes chez Héraclite que le philosophe élabora, ou à l’intérieur de ses développements dialectiques, la traversée du fleuve a tout d’un symbole ésotérique, autrement dit, d’un symbole en rapport avec la transmission de la connaissance métaphysique inhérente au processus initiatique traditionnel…. Les récits que l’on trouve chez Platon vont dans le sens de cette interprétation : la traversée de la rivière représente l’épreuve de résistance de l’âme à la pesanteur du corps qui peut conduire à une rechute dans le cycle indéfini des réincarnations après la mort, conformément à ce qu’était, selon toute vraisemblance, le cœur de la doctrine transmise lors des cérémonies de culte à mystères. Mais le flot qu’il s’agit de traverser ne représente pas uniquement le monde de la génération : c’est aussi, chez Platon, le flot du logos…. Platon semble donc envisager la pratique de la philosophie comme un moyen efficace pour traverser le fleuve, c’est-à-dire pour entraîner son âme à ne pas chuter de nouveau dans un corps après la mort. »12

Dans l’ancienne Chine

« À l’arrivée du printemps, une cérémonie consistait à ce que de jeunes hommes traversent les fleuves pour accompagner le passage du vieux yin au jeune yang, tandis que, dans le bouddhisme ch’an, gagner la rive opposée était le symbole dont on se servait couramment  pour désigner à cet état fondamental des choses où l’on se trouve à la fois en-deçà et au-delà de l’être et du non-être. »
(Rubrique « Fleuve » dans l’Encyclopédie des symboles, voir bibliographie)

Chez les Celtes

C’est au terme d’une traversée (navigation) sur la mer de l’ouest que les Celtes irlandais découvrent les îles fortunées, situées dans l’au-delà où règnent des femmes immortelles parmi lesquelles Avallon, Ablach (cf. imrama celtiques). Ces îles fortunées sont un pays paradisiaque où le temps n’a pas de prise et où poussent des pommiers chargés de pommes d’argent et d’or.

John-William Waterhouse ( 1849-1917), Tristan et Yseult avec le philtre magique, huile sur toile, vers 1916, collection Fred et Sherry Ross

Quant à la légende Tristan qui illustre à merveille ce thème de la traversée c’est aussi sur une barque que, blessé à mort, il rejoint Yseult et la promesse d’une nouvelle vie. C’est sur cette même barque qu’ils boivent tout deux l’élixir qui les fera tomber amoureux.

Dans la mythologie judéo-chrétienne

Les motifs de la traversée et de la barque ont été fortement exploités par la religion chrétienne. Nombreux sont les saints qui ont pour attribut la barque, parmi lesquels Saint Brandan dont la navigation n’est autre que la christianisation de celle de Bran (celtique). Ce saint parcourt les mers, guidé par le Seigneur, et la légende dit qu’ainsi il aurait visité l’île des bienheureux. Dans la mythologie judéo-chrétienne, on raconte aussi que de nombreux saints prenaient la mer en provenance d’Irlande pour aller évangéliser les contrées païenne. D’ailleurs, Voltaire s’en amuse dans l’incipit de l’Ingénu.

Une autre embarcation célèbre est bien sûr l’arche de Noé qui est à la fois symbole de mort et de vie, dans une sorte de rédemption.

Enfin, le Christ lui-même incarne la figure du passage, notamment lorsqu’il marche sur les eaux.

Celui qui incarne sans doute le mieux ce thème de la traversée est sans nul doute Saint-Christophe dont l’histoire a été racontée par Jacobus de Voragine (1228/1229-1298) dans sa Légende dorée.

Joachim Patinier (ou Patinir, vers 1480/1485-1524), Paysage avec Saint Christophe (1422), huile sur bois, monastère de San Lorenzo, Espagne

   La figure de ce saint légendaire ne repose sur aucun personnage historique réel, mais il est néanmoins adoré depuis le Ve siècle est considéré comme l’un des quatorze sauveurs. La légende le décrit comme un géant du nom d’Offero ou de Reprobus originaire de la tribu sauvage des cynocéphales, qui ne voulait offrir ses services qu’au plus puissant des êtres. Après qu’un roi et le Diable eurent fait preuve de lâcheté, seul restait l’enfant Jésus. Le géant l’aurait porté pour l’aider à traverser un fleuve ; durant la traversée, l’enfant devint si lourd qu’il fit s’affaisser le géant sous l’eau et le baptisa Christophore, le porteur du Christ. Saint-Christophe serait mort en martyre sous le règne de l’empereur Decius. Il est représenté comme un géant tenant à sa main un pieu ou un bâton feuillu (symbole de la rémission des péchés par la force de la grâce divine) ; l’enfant Jésus est assis sur l’une de ses épaules et tient un globe qui symbolise le monde. Le saint imaginaire est l’incarnation du croyant qui porte le Christ dans le monde pour professer sa foi et obtient ainsi le salut de son âme : « Il porta le Christ de diverses manières : sur ses épaules lorsqu’il l’aida à traverser le fleuve ; dans son corps lorsqu’il se mortifiait ; dans son esprit lorsqu’il se recueillait ; dans sa bouche lorsqu’il faisait profession de foi et allait prêcher la bonne nouvelle ». (Jacobus de Vorangine, La légende Dorée).

Dans la mythologie germanique : La légende des Nibelungen

  « Le Danube, c’est la Pannonie, le royaume d’Attila, c’est l’Orient, l’Asie qui déferle et détruit, à la fin de la Chanson des Nibelungen, la valeur germanique ; quand les Burgondes le traversent, pour se rendre à la cour des perfides Huns, leur destin – un destin allemand – est scellé. »
Claudio Magris, in Danube, collection « L’Arpenteur » Éditions Gallimard, Paris, 1988

La légende des Nibelungen fait partie de ce fond mythique nordeuropéen qui a marqué l’inconscient collectif et l’imaginaire de notre Occident, tout aussi profondément que les mythes gréco-latins ou hébraïques du fonds méditerranéen. Cette mythologie nordique nous est relativement peu connue en France, où depuis des siècles les habitudes culturelles nous ont familiarisés plutôt avec l’héritage gréco-romain, et surtout parce que ces légendes du Nord sont avant tout de source orale et qu’elles n’ont pas été écrites avant le XIXe siècle.

La légende s’ébauche aux premiers siècles de notre ère alors que le christianisme était encore loin d’être implanté en Germanie et que le mythe l’emportait de beaucoup sur l’histoire. Cette légende concerne la race des Burgondes (dont les Nibelungen sont les ancêtres mythiques), qui était alors installée à Worms sur les bords du Rhin. Contée et chantée en partie dès le XIIIe siècle par les troubadours, cette chanson dont l’auteur est inconnu, s’est perpétuée jusqu’à nos jours (au moins en ce qui concerne l’épopée de Siegfried). L’évêque de Passau, ville sur le Danube à la frontière austro-allemande, Pilgram (920 ?-991 ?), en aurait fait réaliser un texte en latin au Xe siècle. Un manuscrit de la Chanson des Nibelungen est conservé dans la Bibliothèque de la cour des princes de Fürstenberg à Donaueschingen, là où le Danube prend officiellement ses sources. Ce manuscrit date de 1203 et a été vraisemblablement copié par un moine d’une abbaye voisine. Des fragments de la Chanson des Nibelungen ont été également retrouvés dans la bibliothèque de la somptueuse abbaye bénédictine danubienne de Melk en Wachau et y sont exposés. Le compositeur allemand Richard Wagner (1813-1883) s’inspirera de cette tragique épopée pour écrire en 1874 une oeuvre lyrique imposante, la Tétralogie (Der Ring der Nibelungen, l’Anneau des Nibelungen composé de L’Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried, Le Crépuscule des dieux.

Synopsis :
Le jeune Siegfried s’éprend de Kriemhild, sœur du roi des Burgondes Gunther, qui règne à Worms sur le Rhin (Rhénanie-Palatinat). Gunther lui promet la main de Kriemhild s’il l’aide à conquérir Brunhild, vierge guerrière, reine d’Islande. Siegfried assiste Gunther et le fait triompher des trois épreuves imposées aux prétendants. Siegfried épouse alors Kriemhild mais il intervient à nouveau pour maîtriser Brunhild, la jeune épouse de Gunther qui se rebelle. Quelques années après, une querelle éclate entre les deux reines : Kriemhild, blessée dans son amour-propre par Brunhilde qui la traite d’esclave, reproche à sa belle-sœur d’avoir appartenu à Siegfried avant d’être devenue la femme de Gunther.

À Brunhilde outragée, Hagen, le fidèle vassal de Gunther, promet vengeance. Ayant appris de Kriemhild quelle partie du corps de Siegfried était vulnérable, il le tue traîtreusement dans une partie de chasse. Afin de venger le meurtre de Siegfried, Kriemhild accepte d’épouser le roi des Huns, Etzel (Attila), et réussit à attirer Gunther et ses guerriers dans le pays d’Etzel. Par la faute de Kriemhild, obsédée de se venger et par celle de Hagen, qui n’accepte aucun compromis, les fêtes du mariage dégénèrent en sanglants combats. De la troupe des Burgondes, il ne restera plus que Hagen, à qui Kriemhild va trancher la tête avec l’épée de Siegfried avant d’être aussitôt mise à mort par Hildebrand.

Nibelungenlied, Codex Donaueschingen (1847-1916), Badische Landesbibliothek Karlsruhe, source Wikipedia, domaine public

Comment les seigneurs se rendirent tous chez les Huns et arrivèrent au bord du Danube.
C’est ici, au bord du fleuve, que cherchant et trouvant un moyen de passer sur l’autre rive, Hagen apprend de la bouche des ondines surprises par le héros, que le voyage sera, pour lui et ses compagnons d’armes, sans retour…

« Au matin du douzième jour, le roi atteignit le Danube… »

1525
Lorsque, quittant la Franconie de l’Est, ils chevauchèrent vers le Swalefeld, on pouvait reconnaître à leur majestueuse allure les princes et leurs parents, ces héros dignes d’éloge. Au matin du douzième jour, le roi atteignit le Danube.
1526
Hagen de Tronege chevauchait en tête. Il était, pour les Nibelungen, une aide et un réconfort. À ce moment, le hardi héros descendit de cheval, mit pied à terre sur le sable de la grève et attacha tout aussitôt sa monture à un arbre.
1527
Le fleuve était sorti de son lit, et on avait caché les bateaux. Les Nibelungen étaient fort inquiets, ne sachant pas comment ils pourraient passer l’eau. Le fleuve était trop large. Plus d’un chevalier à la belle prestance mit alors pied à terre.
1528
« Prince du Rhin, dit alors Hagen, il peut t’arriver malheur ici. Tu peux le voir toi-même : le fleuve a débordé. Son courant est très fort. J’ai grand peur qu’ici nous ne perdions aujourd’hui plus d’un valeureux héros.
1529
— Que me reprochez-vous, Hagen ? dit le noble roi. Au nom de vos hautes qualités, ne nous découragez pas d’avantage. Cherchez donc le gué qui nous permettra d’aller sur l’autre rive et de transporter loin d’ici nos chevaux et nos vêtements.
1530
— Je ne hais pas la vie, dit Hagen, au point de vouloir me noyer dans ce large fleuve. Plus d’un guerrier périra, avant, de ma main au pays d’Etzel : c’est ma ferme volonté.
1531
Restez près de l’eau, vous autres, fiers et valeureux chevaliers ! J’irai moi-même chercher le long du fleuve, les passeurs qui nous conduiront sur l’autre rive, au pays de Gelfrat. » Le vigoureux Hagen saisit son solide bouclier.
1532
Il était bien armé : il avait pris son bouclier et attaché sur la tête son heaume qui brillait d’un vif éclat. Il portait, par-dessus sa cuirasse, une épée très large, dont les deux tranchants coupaient terriblement.
1533
Hagen se mit à la recherche des passeurs, en amont comme en aval. Il entendit l’eau d’une belle fontaine clapoter ; il tendait l’oreille ; c’étaient des ondines aux dons surnaturels qui se baignaient là et voulaient se rafraîchir.
1534
Hagen les remarqua et les suivit secrètement. Lorsqu’elles s’en aperçurent, elles tentèrent de s’enfuir à la
hâte. Elles étaient heureuses de lui avoir échappé. mais Hagen leur prit leurs vêtements. C’est le seul tort qu’il leur fît.
1535
L’une des ondines — Hadeburg était son nom — dit alors : « Noble chevalier Hagen, dès que vous nous aurez rendu nos vêtements, héros hardi, nous vous ferons savoir aussitôt comment se terminera pour vous votre voyage à la cour des Huns. »
1536
Tels des oiseaux, elles voletaient devant lui de-ci de-là sur les flots. Aussi lui parurent-elles tout à fait capables de faire des prédictions dignes de foi. Quoi qu’elles dussent lui dire, il était prêt à le croire. De ce qu’il désirait savoir, elles l’en informèrent clairement.
1537
Hadeburg lui dit : « Vous pouvez bien partir pour le pays des Huns. Je vous en réponds en cet instant sur ma foi : jamais héros ne sont allés en aucun royaume pour s’y couvrir d’aussi grands honneurs. Vous pouvez m’en croire, je dis la vérité. »
1538
Hagen eut le coeur réjoui de ces paroles. Sans tarder d’avantage il leur rendit leurs habits. Lorsqu’elles eurent revêtu leurs étranges vêtements, elles lui dirent la vérité sur leur voyage au pays d’Etzel.

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Hagen et les ondines du Danube par Johann Heinrich Füssli (1741-1825), peintre suisse d’origine britannique

1539
La deuxième ondine, qui s’appelait Sieglinde, dit alors : « Je veux te mettre en garde, fils d’Aldrian. Ce n’est que pour recouvrer ses vêtements que ma parente t’a menti. Si tu vas chez les Huns, tu seras cruellement trompé.
1540
Il te faut rebrousser chemin ; il en est encore temps. Car, hardi héros, vous n’êtes invités que pour périr au pays d’Etzel. Tous ceux qui s’y rendent sont voués à la mort. »
1541
Hagen répondit alors : « Vous m’abusez sans nécessité. Comment pourrait-il arriver que nous trouvions là tous la mort par la haine de quiconque ? » Elles commencèrent à lui expliquer plus précisément leur prédiction.
1542
L’une d’elles reprit : « Les choses sont telles qu’aucun de vous ne restera en vie, si ce n’est le chapelain du roi. Nous le savons bien. Celui-là rentrera sain et sauf au pays de Gunther. »

Ferdinand Fellner (1847-1916), Hagen et les Ondines

1543
Le coeur plein de rage, le hardi Hagen dit alors : « Il serait bien pénible de dire à mes seigneurs que nous perdrons tous la vie chez les Huns. Toi, la plus sage des femmes, montre-nous donc où passer l’eau. »
1544
Elle dit : « Puisque tu ne veux pas renoncer au voyage, sache qu’en amont, au bord de l’eau il y a une maison où demeure un passeur. Il n’y en a nulle part ailleurs. » Il en resta là et ne posa plus de question.
1545
L’une des ondines dit à Hagen qui s’éloignait, contrarié : « Attendez encore, seigneur Hagen, vous êtes trop pressé ! Écoutez encore comment vous atteindrez l’autre rive. Le seigneur de cette marche s’appelle Else.

Danube_Arthur Rackham_Ondine

Ondine, Arthur Rackham (1867-1939)

1546
Son frère a pour nom le brave Gelpfrat. Il est seigneur en Bavière. Vous rencontrerez de grandes difficultés si vous voulez traverser sa marche. Tenez-vous sur vos garde et usez de prudence à l’égard du passeur.
1547
Il est d’humeur si irascible qu’il ne vous laissera pas la vie, à moins que vous ne vous montriez bienveillant envers ce héros. Si vous voulez qu’il vous fasse traverser le fleuve, donnez-lui le salaire qui lui revient. Il est le gardien de ce pays et il est tout dévoué à Gelpfrat.
1548
S’il ne vient pas tout de suite, appelez-le de l’autre côté du fleuve, et dites que vous vous appelez Almerich. C’était un héros valeureux, qui a quitté ce pays à cause d’une guerre privée. Le passeur viendra à vous dès que vous aurez prononcé ce nom. »
1549
Le téméraire Hagen s’inclina devant les ondines. Il ne dit plus rien et garda le silence. Puis il remonta le long du fleuve jusqu’à ce qu’il trouvât de l’autre côté une maison.
1450
Il commença à crier très fort par dessus le fleuve : « Passeur, viens me chercher, dit le brave valeureux, je te donnerai comme salaire un bracelet d’or rouge. Il me faut absolument, sache-le, faire cette traversée. »
1551
Le passeur était si puissant qu’il ne lui plaisait pas de servir ; c’est pourquoi il n’acceptait jamais qu’on le payât. Ses hommes d’armes étaient eux aussi très arrogants. Hagen cependant, continuait de rester seul de ce côté-ci de l’eau.
1552
Il se mit alors à crier avec une telle force que tout le fleuve en retentit, car la force du héros était exceptionnellement grande : « Viens me chercher : je suis Almerich. Je suis le vassal d’Else ; l’acharnement d’ennemis m’a fait quitter ce pays. »
1553
Il lui offrit au bout son épée un bracelet, beau et rutilant, fait d’or rouge, pour qu’on le transporta dans le pays de Gelpfrat. L’audacieux passeur prit lui-même la rame en main.
1554
Ce passeur était marié depuis peu. L’appétit de grandes richesses conduit souvent à une mauvaise fin. Il voulut gagner l’or si rouge de Hagen. Cela lui valut la mort, donnée par l’épée furieuse du héros.
1555
Le passeur se hâta de ramer jusqu’à l’autre rive. Comme il ne trouva pas l’homme dont il avait entendu le nom, il entra dans une terrible colère. Quand il aperçut Hagen, il dit au brave d’un ton furieux :
1556
« Il se peut que vous vous appeliez Almerich. Mais vous ne ressemblez pas à celui que j’attendais : il était mon frère par ma mère et par mon père. Maintenant que vous m’avez trompé, il faudra que vous restiez de ce côté-ci du fleuve.
1557
— Non, par le Dieu tout-puissant, répliqua Hagen. Je suis un guerrier étranger et je veille sur des braves. Faites-moi aujourd’hui l’amitié de prendre le salaire que je vous offre pour que vous me fassiez traverser le fleuve. Je vous en serai vraiment reconnaissant. »
1558
Le passeur reprit : « Cela ne peut être. Mes chers Seigneurs ont des ennemis. C’est pourquoi je ne fais passer aucun étranger en ce pays. Si tu tiens à la vie, redescends vite sur le rivage.
1559
— N’agissez pas de la sorte, dit Hagen, car mon coeur est triste. Acceptez de moi, par amitié, cet or si précieux et conduisez-nous sur l’autre rive, mille chevaux et autant d’hommes. « Le passeur, en colère, dit : « Jamais je ne le ferai. »
1560
Il brandit une forte rame, grande et large, et en frappa Hagen, qui en fut très contrarié, car il trébucha
dans la barque et tomba à genoux. Jamais le seigneur de Tronege n’avait rencontré passeur si emporté.
1561
Celui-ci voulut mettre encore davantage en colère l’audacieux étranger. Il abattit une perche si fort sur la tête de Hagen qu’elle vola en éclats. C’était un homme très fort. Le passeur d’Else en eut fort à souffrir.
1562
Fou de rage, Hagen aussitôt mit la main au fourreau où il trouva son épée. Il fit sauter la tête de l’homme et l’envoya par le fond. La nouvelle fut bientôt connu des fiers Burgondes.
1563
Tandis que Hagen frappait le batelier, la barque s’était mise à dériver au gré des flots. Il en fut fort affligé.
Il la remit dans la bonne direction, mais la fatigue l’avait gagné. Le vassal du roi Gunther rama de toutes ses forces.
1564
L’étranger fit virer la barque à coup de rame si violents  que la forte rame se brisa dans ses mains. Il
voulait rejoindre les guerriers et accoster sur le rivage. Il n’avait plus de rame ; comme il eut tôt fait d’en lier les morceaux ensemble
1565
avec une courroie de bouclier ! C’était un étroit galon. Il descendit le fleuve en direction d’une forêt. Là, il trouva son seigneur debout sur le rivage. Maint homme de belle prestance vint alors à sa rencontre.
1566
Les valeureux et courageux chevaliers le saluèrent et lui firent un bel accueil. Ils virent alors dans la
barque fumer le sang qui avait couler de la blessure  que le guerrier avait fait au passeur. Les héros assaillirent Hagen de questions.
1567
Lorsqu’il vit le sang chaud ruisseler dans la barque, le roi Gunther dit aussitôt : « Dites-moi donc Hagen, où est le passeur ?  Je crains que votre vaillance et votre force lui aient ôté la vie. »
1568
Hagen mentit : « J’ai trouvé la barque près d’un saule sauvage. Je l’ai détaché de ma main. Aujourd’hui, je n’ai vu ici aucun passeur. Il n’est arriver malheur à personne par ma faute.
1569
Le seigneur Gernot, du pays burgonde dit : « J’ai grand’ peur qu’aujourd’hui, plus d’un de nos compagnons très chers ne trouvent la mort puisque nous n’avons à disposition aucun batelier qui nous fasse traverser le fleuve. J’en suis très triste. »
1570
Hagen cria très fort : « Hommes d’armes, déposez dans l’herbe les harnais des chevaux. Il me souvient que j’étais le meilleur passeur qu’on pût trouver sur le Rhin. Je me fais fort de vous faire passer dans le pays de Gelpfrat. »
1571
Pour leur faire traverser au plus vite le fleuve, ils fouaillèrent les chevaux, qui se mirent tout aussitôt à nager, si bien que le fort courant ne heur enleva aucune bête. Il n’y en eut que quelques-unes que la fatigue fit dériver au loin.
1572
Puisqu’ils ne pouvaient renoncer au voyage, les guerriers portèrent dans la barque leur or et aussi leurs vêtements. Hagen commandait à tous : il mena sur l’autre rive, dans le pays inconnu, grand nombre de puissants guerriers.
1573
Tout d’abord, il fit traverser le fleuve à mille nobles chevaliers, puis à ses propres guerriers. Mais il y en avait encore bien plus. Ce sont neuf mille hommes d’armes qu’il transporta sur l’autre rive. Ce jour-là, le bras du héros de Tronege ne resta pas oisif.
1574
Tandis qu’il les amenait tous sains et saufs sur l’autre rive, le brave, vaillant et courageux, songeait aux
étranges paroles que lui avaient dites les farouches ondines. Cela faillit coûter la vie au chapelain du roi.
1575
Hagen trouva le prêtre près des bagages renfermant les objets du culte. De sa main, il s’appuyait sur le reliquaire. Mais cela ne lui servit de rien. Quand Hagen le vit, l’infortuné prêtre de Dieu dut souffrir un grand tourment.
1576
Hagen le fit promptement passer par-dessus bord. Ils furent nombreux à s’écrier :  « Sauvez-le, seigneur, sauvez-le ! » Le jeune Giselher se mit en colère. Mais Hagen ne voulut pas renoncer à son projet.

Ferdinand August Fellner (1799- 1859), Hagen jette l’aumonier dans le Danube, lithographie, vers 1820

1577
Le seigneur Gernot, du pays des Burgondes, dit : « À quoi nous sert donc, Hagen, la mort du chapelain ? Si un autre que vous faisait cela, vous en seriez fâché. Pourquoi en voulez-vous au prêtre ? »
1578
Le prêtre faisait l’impossible pour se maintenir sur l’eau. Il espérait pouvoir s’en sortir si quelqu’un lui venait en aide. Mais cela ne put être, car le vigoureux Hagen était fort en colère et le repoussait toujours au fond de l’eau, ce que personne n’approuva.
1579
Lorsqu’il se rendit compte que personne ne venait l’aider, le pauvre prêtre fit péniblement demi-tour pour regagner l’autre rive. Bien qu’il ne sût pas nager, la main de Dieu le secourut, en sorte qu’il revint sain et sauf sur la terre ferme.
1580
Le pauvre prêtre se mit debout et secoua ses vêtements. Par là Hagen reconnut que le sort prédit par les farouches ondines était inéluctable. Il pensa en lui-même : « Ces braves sont voués à la mort. »
1581
Lorsqu’ils eurent déchargés le bateau et emportés tout ce que les vassaux des trois rois y avaient accumulé, Hagen le réduisit en morceaux qu’il jeta dans le fleuve. Les hardis et valeureux guerriers en furent très étonnés.
1582
« Pourquoi faites-vous cela, mon frère ? demanda Dancwart. Comment traverserons-nous le fleuve lorsque, du pays des Huns, nous reviendrons dans le pays rhénan ? » Hagen leur fit, depuis, comprendre  qu’il n’y aurait pas de retour.
1583
Le héros de Tronege dit : « Je le fais dans cette intention : s’il se trouve dans ce voyage quelque lâche parmi nous qui, par couardise, voudrait nous quitter et s’enfuir, il trouvera dans ces flots une mort honteuse. »
1584
Leurs chevaux étaient prêts, et les bêtes de somme bien chargées. Ils n’avaient, au cours de ce voyage, subi aucune perte qui les mît en difficulté, mis à part le chapelain. Celui-ci dut regagner la rive à pied la rive du Rhin.

La Chanson des Nibelungen, « La Plainte, Aventure XXV, Comment les seigneurs se rendirent tous chez les Huns »

Rappelons enfin que le thème de la traversée apparaît dans une oeuvre poétique beaucoup plus proche de nous, celle du poète et critique d’art Yves Bonnefoy (1923-2016) qui était lui-même un grand spécialiste des mythologies et l’auteur d’un dictionnaire sur ce thème. Ce thème de la traversée est encore associé à d’autres motifs qui sont la substance même de la poésie « bonnefidienne » comme le seuil, la barque et par voie de conséquence l’eau. »

Eric Baude, mis à jour le 1er avril 2022, Danube-culture © droits réservés

Notes :
1″La vie d’Homère nous échappe en fait presque totalement. Sept villes se sont disputé l’honneur de lui avoir donné le jour dont Chios. Kenneth White, dans son très beau recueil « Un monde à part, Cartes et territoires » cite le livre d’un ingénieur ukrainien travaillant à Mikolaïv sur le Boug dans lequel celui-ci affirme qu’Homère, avant d’être grec était d’abord scythe et cimmérien (peuple indo-européen originaire des steppes de la Sibérie occidentale et installé par la suite en Tauride et sur les rives de la mer d’Azov), qu’il est est né à Olévia (?) sur les bords de la mer Noire et est mort et a été enterré sur la péninsule d’Hylaea. » 
Kenneth White, Un monde à part, cartes et territoires, collection Feuilles d’herbe(s), Géographie Éditions, Héros-Limite, Genève, 2018
2 Fleuve grec qui porte aujourd’hui le nom d’Aspropotamos, (potamos signifiant fleuve en grec), le plus grand cours d’eau de Grèce (220 km). Il se jette dans la mer Ionienne. Ce fleuve de l’Épire, au nord-ouest de la Grèce, coulait entre l’Étolie et l’Acarnanie. Il passait pour le plus ancien fleuve de la Grèce. C’est sur ses bords, dit-on, que s’établirent et vécurent les hommes primitifs. Après avoir mangé les glands doux de la forêt de Dodone, ils venaient se désaltérer aux eaux douces de l’Achéloos. Achéloos est aussi le père des Sirènes. On le retrouve dans les récits d’Appolodore et dans les Métamorphoses d’Ovide.
3 Le Scamandre ou en grec ancien Σκάμανδρος / Skámandros est un fleuve côtier de Troade, ancienne région d’Asie mineure où se trouvait la ville de Troie. Dans la mythologie grecque, c’est aussi le dieu fleuve le personnifiant. Si les humains le nomment Scamandre, les dieux le désignent par le nom de Xanthe (Ξάνθος / Xánthos). Hésiode en fait un descendant d’ Océan et de Théthys. Comme le Simoïs, autre dieu fleuve de Troade, sa source se trouve au mont Ida et coule dans la plaine de Troie avant de rejoindre l’Hellespont, ancien nom du détroit des Dardanelles qui relie la mer Egée à la mer Noire via la mer de Marmara. Un passage de l’Illiade parle de deux cours d’eau issus du Scamandre dont l’un est chaud et l’autre toujours frais. C’est en cherchant ces deux cours d’eau que l’archéologue allemand Heinrich Schliemann aurait localisé la colline d’Hissarlik et mis au jour les vestiges de la cité antique de Troie. Le nom actuel du Scamandre est Karamenderes, rivière d’une centaine de kilomètres et coulant en territoire turc.
4 Ou l’Eridan, ancien nom du Pô mais aussi du Rhin et du Rhône dans l’Antiquité… Il se peut que ce soit sur l’Éridan qu’auraient navigué Jason et ses compagnons après avoir remonté le Danube et la Sava lors de leur voyage de retour en Thessalie. Rappelons que parmi les Argonautes au nombre d’environ cinquante il y aurait une femme à la forte personnalité du nom d’Atalante, connue pour sa beauté et sa course rapide et qui n’avait accepté de se marier qu’avec plus véloce qu’elle. Hippomène qui en était tombé amoureux laissa tomber trois pommes d’or confiée par Aphrodite qui détournèrent l’attention d’Atalante et lui permirent d’arriver le premier.
5 Jacques Lacarrière, (traduit et commenté par), Le théâtre de Sophocle, Oxus éditions, 2008, voir bibliographie
6 Idem
7 Fleuve d’Étolie dont la source se trouve dans le Pinde. Les parents du dieu-fleuve associé sont Océan et Téthys ou bien Arès et Démodice selon Apollodore ou Arès et Stéropé selon Plutarque. Le prince Evenos se jeta dans le cours d’eau après avoir échoué à rattraper sa fille, Marpessa, enlevée par Idas sur un char ailé. Dans les Trachiniennes de Sophocle c’est sur ses rives que se déroule la rencontre entre Héraclès accompagnée de Déjanire et du centaure Nessos.
8 Sommet du massif de Pinde
9 Ce sont les eaux du fleuve Alphée qu’Héraclès (Hercule) détourna pour nettoyer les écuries d’Augias.
10 Le Styx apparaît également dans la Divine Comédie de Dante Alighieri (1265-1321)
11Dans la mythologie grecque, le Cocyte était un fleuve des Enfers était alimenté par les larmes de ceux qui étaient dans la démesure, comme par exemple l’orgueil, ainsi que celles de ceux qui s’étaient mal conduits en général. Sur ses rives, les âmes qui n’avaient pas eu de sépultures (âmes perdues ou errantes) cherchaient leurs chemins vers les Enfers. C’est sur ses rives que devaient attendre les âmes privées de sépulture, pendant cent ans, avant de comparaître devant les juges qui statueront sur leur sort définitif. On représentait sur son rivage des ifs, des cyprès et autres arbres au feuillage sombre. Dans son voisinage se trouvait une porte posée sur un seuil et des gonds d’airain, entrée du Tartare. Dans la tradition romaine (notamment chez Virgile), le Cocyte devient le fleuve principal des Enfers…
12 Mathieu Labadie, « Le symbole ésotérique de la traversée du fleuve chez Platon », Revue de l’histoire des religions, 3 /15, Armand Collin, pp. 299-324, https://doi.org/10.4000/rhr.8405
13 Pour l’historien des religions et anthropologue français Georges Dumézil (1898-1986) elle correspond à la déesse indienne Saravstî.

Johan Mader (1796-1847) ), troisième terrasse des jardins du château de Hof (Basse-Autriche), grotte des fontaines, allégorie du Danube, photo Wolfgang Sauber, droits réservés 

Sources bibliographiques :
BACHELARD, Gaston, L’Eau et les Rêves, Essai sur l’imagination de la matière, Librairie Joseph Corti, Paris, 1942
BÉTHEMONT, Jacques, Les mots de l’eau, dictionnaire des eaux douces, L’Harmattan, Paris, 2012
BIEDERMANN, Hans, Knaurs Lexikon der Symbole, Éditions Knaur, München, 1989
COLIN, Didier, Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes, Hachette, Paris, 2000
ELIADE, Mircea, Traité d’histoire des religions, préface de Georges Dumézil, Payot, Lausanne, 1989
ENCYCLOPÉDIE DES SYMBOLES, Édition française établie sous la direction de Michel Cazenave, Encyclopédie d’aujourd’hui, La Pochothèque, Le Livre de Poche, ?, 1999
FRÉDÉRIC, Louis (1923-1996), Nouveau dictionnaire de la civilisation indienne, Bouquins, Paris, 2018
HÉSIODE, Théogonie, Le Livre de Poche, Collection Classiques, traduction Philippe Brunet, Paris, 1999
HÖLDERLIN, Friedrich, Poèmes fluviaux, anthologie traduite et présentée par Nicolas Waquet, Éditions Laurence Teper
LABADIE, Matthieu, « Le symbole ésotérique de la traversée du fleuve chez Platon », Revue de l’histoire des religions, 3 /15, Armand Collin, https://doi.org/10.4000/rhr.8405
LACARRIÈRE, Jacques, En suivant les Dieux, Au coeur des Mythologies, Éditions Philippe Lebaud, Paris, 1998
LACARRIÈRE, Jacques, Le livre des genèses, essai d’iconographie sur la création du monde, Éditions Philippe Lebaud, 1990
LACARRIÈRE, Jacques, (traduit et commenté par) Le théâtre de Sophocle, Oxus éditions, 2008
LA CHANSON DES NIBELUNGEN, traduit du moyen-haut-allemand par Danielle Buschinger et Jean-Marc Pastré, L’aube des peuples, Gallimard, Paris, 2001
LORDKIPANIDZÉ Otar, LÉVÈQUE, Pierre (sous la direction de), La mer Noire, acte du VII
e symposium de Vani, P.U.F. Franc-Comtoises, Diffusion Les Belles Lettres, Paris, 1999
NORMAND, Henry, Dictionnaire des symboles universelles basés sur le principe de la clef de la connaissance, Dervy, Paris, 2012
PAQUOT, Thierry, Géopoétique de l’eau, Hommage à Gaston Bachelard, Eterotopia France / Rhizome, Paris, 2016
PIGEAUD, Jackie (dir.), L’EAU, LES EAUX, Xes Entretiens de La Garenne Lemot, Interférences, Presses Universitaires de Rennes, 2006
RENOU, Louis (1986-1966), Anthologie sanskrite, Paris, Payot, 1947,
OVIDE, Les Métamorphoses, Folio Classique, Paris, 1992
WHITE, Kenneth, Un monde à part, cartes et territoires, collection Feuilles d’herbe(s), Géographie Éditions, Héros-Limite, Genève, 2018

Sites consultés :
mythologica.fr
http://racines.traditions.free.fr/symboles/baytreuth.pdf

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