Ada Kaleh (II), l’histoire de sa forteresse

   La construction des premiers remparts de protection d’Ada Kaleh est l’oeuvre de János Hunyadi (1387/1407?-1456). Il ordonne l’élévation de fortifications en 1444 afin de défendre la Hongrie contre l’expansion ottomane mais après la disparition du royaume de Hongrie en 1526, les Ottomans deviennent maîtres de la région pendant un siècle et demi et occupent l’île. Pour tenter de contrer menaces autrichiennes, ils font venir en 1716, 4 000 ouvriers des environs et érigent de nouvelles fortifications. Inutilement car l’année suivante, les armées du prince Eugène de Savoie font le siège victorieux de l’île, appelée Carolina sur les cartes de l’époque. Eugène de Savoie commande en 1691 l’érection d’une puissante forteresse. Ce sont les troupes de Friedrich Ambros Veterani (1643-1695), un général des armées de l’Empire autrichien d’origine italienne qui en a la charge. Elle est dotée de tours dans les angles qui sont reliées par deux redoutes et des galeries souterraines selon le principe mis au point par Vauban .

Friedrich Ambros Veterani (1643-1695)

  Friedrich Ambros Veterani a donné son nom aux célèbres grottes de Veterani situées sur la proche rive gauche du Danube (Roumanie).

Plan nouveau et très exact de l’lsle d’Orsova [pendant le siège ottoman de 1738] A. L’Isle, B. 4. Bastions, C. 4. demies lunes, D. Fossé marécageux, E. L’Éperon avec un mur de parapet, autrement dit la retirade, F. Magasin, G. fort pointu ayant un fossé plein d’eau de marais, H. Mur de parapet qui entoure toute l’Isle, au lieu d’un chemin couvert, I. petits ouvrages en forme d’Éperon, K. Casernes pour 4 bataillons, L. Église, M. grande garde, N. fort de St Charles et de Ste Élisabeth, O. Pont volant [pour accéder à l’île et revenir sur la rive gauche], P. Basse cour et Écurie pour les officiers de la garnison, Q. Cimetière des soldats, R. Tribunal de justice du Pays, S. Celui pour les soldats, T. Fournaise (Four à chaux), U. (V) Mine de pierres, W. bois à bâtir et à brûler,  X. Montagnes remplies de bois, Y. Limites de la Valachie. Collection de la Bibliothèque Nationale de France. 

   Cette place forte initiale va subir alternativement, du fait de sa position stratégique qui lui permet de fermer le défilé du Danube et de paralyser la navigation sur le fleuve, de nombreux sièges des armées ottomanes et autrichiennes. Médiocrement protégée à l’origine par de faibles fortifications en terre, elle est prise une première fois par les armées ottomanes lors d’une contre-attaque.

Détail du plan précédent, collection de la Bibliothèque Nationale de France de Paris

   Le traité de paix conclu sur les rives mêmes du Danube à Karlowitz (Sremski Karlovci, Serbie) le 26 janvier 1699 et qui met fin à la « Grande guerre turque » ou cinquième guerre austro-turque, longue de 26 années, donne la propriété de l’île à l’Empire ottoman. Mais les hostilités reprennent bientôt et ce sont cette fois les armées autrichiennes qui assiègent à la forteresse et la reprenne au bout de quelques mois. Quand à la paix de Passarowitz (Požarevac, Serbie) du 21 juillet 1718, elle entérine la prise de la forteresse par les Autrichiens bien décidés cette fois à la conserver.
   Les Autrichiens décident de la construction d’une nouvelle forteresse. Les travaux se prolongent et l’ouvrage ne sera achevé qu’au bout de vingt années. De forme rectangulaire, en pierres et en briques, il est situé au centre de l’île. Ses remparts et ses bastions protègent l’ensemble du site. Sur la rive droite, aujourd’hui serbe, un fort tour de guet complémentaire est érigée. Elle est reliée à l’île par une passerelle en bois qui sera détruite au cours du XIXe siècle. Avec les fortifications élevées sur la rive droite, le dispositif, baptisé du nom de Fort Élisabeth par les Autrichiens, rend presque impossible le passage des flottes ennemies.
   Les hostilités reprennent et la forteresse, à peine terminée, est assiégée et tombe pourtant à nouveau aux mains des Ottomans en 1738. Le Traité de Belgrade du 18 septembre 1739 marque la fin de cette guerre opposant l’Empire ottoman  à l’Autriche (et à la Russie). Gravement endommagée par les bombardements, la forteresse est reconstruite par les nouveaux occupants turcs. Les colons allemands qui s’y étaient installés pendant l’occupation autrichienne sont expulsés et remplacés par une population turque. Après un demi-siècle de paix les deux empires entre à nouveau en conflit en 1788 à l’initiative de Joseph II de Habsbourg (1741-1790 ). Belgrade est reconquise en 1789 par les troupes du Maréchal von Laudon (1717-1790) et Ada-Kaleh retombe pour une courte période aux mains des Autrichiens (1790). Le Traité de Sistova (1791) les contraint toutefois à restituer l’île, tout comme Belgrade, à la Sublime Porte.

Bombardement d’Ada Kaleh par les les armées autrichiennes du Maréchal von Laudon

   Ce traité inaugure enfin une longue ère de paix pour l’île qui va perdre de son importance stratégique du fait du déclin de l’Empire ottoman et de l’émancipation des peuples des Balkans. Ada Kaleh perd également sa garnison turque et sa passerelle la reliant à la rive méridionale qui sera laissé à l’abandon puis détruite au cours du XIXe siècle. Occupée pendant la première guerre mondiale, officieusement roumaine dès 1919,  elle reste sous domination ottomane jusqu’en 1923 où elle fut annexée officiellement à la Roumanie par le Traité de Lausanne tout en préservant sa séduisante atmosphère orientale.
   Un gros plan d’une carte de la Valachie datant de 1790 et de la brève occupation autrichienne d’alors, conservée à la Bibliothèque Nationale d’Autriche (ÖNB, Kartensammlung FBK Q.4.1a-i) permet de voir simultanément une passerelle, construite après le Traité de Passarowitz (1718) ou reconstruite entretemps, qui aurait encore relié à cette époque l’île au fort et à la tour de guet sur la rive droite (territoire ottoman) et un pont de bateaux (volant ?) provisoire, construit probablement dès après la reprise de l’île par les Autrichiens en 1790 qui relie la forteresse à la rive gauche (territoire autrichien) et aurait servi à différentes opérations militaires. 

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2024

Ada Kaleh in  « Zwey Hundert Vier und Sechzig Donau-Ansichten nach dem Verlauf des Donaustromes von seinem Ursprunge bis zum Ausfluss in den schwarzen Meer (Deux cents  soixante-quatre vues du Danube d’après le cours du fleuve depuis son sa source jusqu’à son embouchure dans la mer Noire). Avec une carte du Danube, publiée par Adolph Kunike, peintre d’histoire et propriétaire d’un institut de lithographie à Vienne. Accompagné d’une description topographique, historique, ethnographique et pittoresque par le Dr Georg Carl Borromäus Rumy, professeur émérite de littérature classique, de philosophie et de sciences historiques. Vienne, aux frais de l’éditeur, imprimé chez Leopold Grund 1826 et relié en trois albums.

Amand Helm, photographe, Ada-Kaleh et Fort Élisabeth (Portes-de-Fer)

   Né à Teplice au nord des Pays de Bohême, territoire tchèque appartenant alors à l’Empire des Habsbourg, Amand Helm ouvre son premier studio de photographie sur la place Venceslas à Prague puis dès le milieu des années 1860, travaille à Vienne et en Basse-Autriche, photographiant parfois des projets de construction de lignes et ouvrages de chemins de fer, comme celui du prince héritier Rodolphe de Habsbourg. En 1868-1869, il prend des clichés de quelques-uns des sites les plus remarquables le long du Danube, de ses sources au delta, photos à partir desquelles il élabore son « Donau-Album ». Les paysages danubiens s’apparentent à des peintures vedutistes et témoignent presque des derniers moments d’une nature et de paysages anciens, avant les premiers bouleversements de la révolution industrielle, révolution qui débute tardivement en Europe centrale.
L’histoire de la provenance de la photo, qui a appartenu au géographe français Élisée Reclus (1830-1905) et qu’il a offerte  à la Bibliothèque nationale de France en 1886, connaît toutefois un autre rebondissement. Contraint à l’exil par son activisme pendant la Commune de Paris, E. Reclus rédige pendant son séjour en Suisse, sa monumentale Nouvelle Géographie Universelle en 19 volumes. Elle sera publiée par la Librairie Hachette. Le troisième volume, publié en 1878, est consacré à l’Europe centrale, Autriche-Hongrie, Allemagne.

Ada-Kaleh et Fort Élisabeth, gravure colorée, vers 1830

   Fort Élisabeth a été construit en 1736 sur la rive droite du Danube, non loin de l’actuelle Tekija qui appartient à la commune de Kladovo (Serbie). Cette rive  droite serbe du Danube était également sous la domination des Habsbourg après la paix de Passarowitz (1718), selon l’historien Miloš Petrović. Les travaux de construction ont été dirigés par Johann Andreas von Hamilton (1679-1738), un militaire d’origine écossaise au service de l’Autriche, commandant en chef et gouverneur militaire du Banat, successeur du comte lorrain Claude Florimond de Mercy. L’éponyme n’était autre que l’épouse du roi Charles III de Hongrie, la mère de la reine Marie-Thérèse, la princesse Élisabeth Krisztina de Brunswick-Wolfenbuettel, considérée comme la plus belle femme de son temps. Ce fort faisait partie d’un ensemble de fortifications édifiées sur l’île d’Ada-Kaleh dans le but de contrôler la frontière du Danube et les navires qui l’empruntaient. L’ouvrage comportait plusieurs niveaux. La partie centrale se trouvait au niveau du Danube avec une tour de guet construite sur la colline escarpée la surplombant. Selon certaines légendes, un tunnel sous-marin la reliait à Ada-Kaleh. Dans la réalité un pont temporaire en bois reliait les fortifications insulaires à celles de la rive droite. Fort Élisabeth continua d’exister et de s’étendre après son transfert des mains autrichiennes aux Ottomans. Il fut encore régulièrement représenté sur les cartes du Bas-Danube, plus récemment sur la section du  « Second Military Survey » (1858). Bien que la région autour du fort, ait été intégrée à la Principauté de Serbie en 1833, Fort Élisabeth resta curieusement sous administration directe de l’Empire ottoman, quelque 500 soldats turcs y étant stationnés jusqu’au milieu du XIXe siècle.
Fort Élisabeth a été démoli par l’État serbe nouvellement indépendant dès 1868 à la demande des Turcs. Les ruines ont été exploitées par la population, puis les restes détruits dans la construction d’une route le long du fleuve. Les ruines des parties inférieures ont été submergées en même temps que l’île voisine d’Ada-Kaleh, au moment de la construction de la centrale électrique Djerdap I. Le niveau du Danube a été rehaussé d’environ 30 mètres sur ce tronçon et la route côtière elle-même inondée a été reconstruite au-dessus, creusant des entailles indélébiles sur les flancs des montagnes qui s’élèvent à l’arrière-plan.
On peut simplement résumer brièvement l’importance de cette photographie exceptionnelle d’Amand Helm comme étant probablement l’un des premiers clichés d’Ada-Kaleh telle qu’elle fut autrefois et la dernière et unique photographie connue de Fort Élisabeth.

Notes :
1
« Le progrès a aujourd’hui immergé l’ensemble de ce paysage. Un voyageur assis à ma vieille table sur l’embarcadère d’Orşova serait obligé de l’envisager à travers un gros disque de verre monté sur charnière de   cuivre ; ce dernier encadrerait une perspective de boue et de vase. Le spectateur serait en effet chaussé de plomb, coiffé d’un casque de scaphandrier et relié par cent pieds de tubes à oxygène à un bateau ancré dix-huit brasses plus haut. Parcourant un ou deux milles vers l’aval, il se traînerait péniblement jusqu’à l’île détrempée, au milieu des maisons turques noyées ; vers l’amont il trébucherait entre les herbes et les éboulis jonchant la route du comte Széchenyi pour discerner de l’autre côté du gouffre obscur les vestiges de Trajan ; et tout autour, au-dessus et en-dessous, l’abîme sombre baillerait, les rapides où se précipitaient naguère les courants, où les cataractes frémissaient d’une rive à l’autre, où les échos zigzaguaient le long des vertigineuses crevasses, étant engloutis dans le silence du déluge. Alors, peut-être, un rayon hésitant dévoilerait l’épave éventrée d’un village ; puis un autre, et encore un autre, tous avalés par la boue. Il pourrait s’épuiser à arpenter bien des jours ces lugubres parages, car la Roumanie et la Yougoslavie ont bâti l’un des plus gros barrages de béton et l’une des plus grosses usines hydroélectriques du monde entier, en travers des Portes de Fer. Cent trente milles du Danube se sont transformés en une vaste mare, qui a gonflé et totalement défiguré le cours du fleuve. Elle a supprimé les canyons, changé les escarpements vertigineux en douces collines, gravi la belle vallée de la Cerna presque jusqu’aux Bains d’Hercule. Des milliers d’habitants, à Orşova et dans les hameaux du bord de l’eau, ont du être déracinés et transplantés ailleurs. Les insulaires d’Ada-Kaleh ont été déplacés sur une autre île en aval, et leur vieille terre a disparu sous la surface comme si elle n’avait jamais existé. Espérons que l’énergie engendrée par le barrage a répandu le bien-être sur l’une et l’autre rive, en éclairant plus brillamment que jamais les villes roumaines et yougoslaves, car, sauf du point de vue économique, les dommages causés sont irréparables. Peut-être, avec le temps et l’amnésie, les gens oublieront-ils l’étendue de leur perte.
   D’autres ont fait mal, ou pis ; mais il est patent qu’on n’a jamais vu nulle part aussi complète destruction des souvenirs historiques, de la beauté naturelle et de la vie sauvage. Mes pensées vont à mon ami d’Autriche, cet érudit qui songeait aux milliers de milles encore libres que les poissons pouvaient parcourir depuis la Krim Tartarie jusqu’à la Forêt-Noire, dans les deux sens ; en quels termes, en 1934, avait-il déploré le barrage hydroélectrique prévu à Persenbeug, en Haute-Autriche : « Tout va disparaître ! Ils feront du fleuve le plus capricieux d’Europe un égout municipal. Tous ces poissons de l’Orient ! Ils ne reviendront jamais. Jamais, jamais, jamais !
   Ce nouveau lac informe a supprimé tout danger pour la navigation, et le scaphandrier ne trouverait que l’orbite vide de la mosquée : on l’a déplacée pierre par pierre pour la reconstruire sur le nouveau site des Turcs, et je crois qu’on a soumis l’église principale au même traitement. Ces louables efforts pour se faire pardonner une gigantesque spoliation ont ravi à ces eaux hantées leur dernier vestige de mystère. Aucun risque qu’un voyageur imaginatif ou trop romantique croit entendre l’appel à la prière sorti des profondeurs ; il ne connaîtra pas les illusoires vibrations des cloches noyées comme à Ys, autour de la cathédrale engloutie : ou bien dans la légendaire ville de Kitège, près de la moyenne Volga, non loin de Nijni-Novgorod. Poètes et conteurs disent qu’elle disparu dans la terre lors de l’invasion de Batu Khan. Par la suite, elle fut avalé par un lac et certains élus peuvent parfois percevoir le chant des cloches. Mais pas ici : mythes, voix perdues, histoire et ouï-dire ont tous été vaincus, en ne laissant qu’une vallée d’ombres. On a suivi à la lettre le conseil goethéen : « Bewahre Dich von Raüber und Ritter und Gespentergeschichten », et tout s’est enfui… »

Patrick Leigh Fermor,  « La rançon du progrès ou « Quelques réflexions à la table d’un café, entre le Kazan et les Portes de Fer », in Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople (1933-1935), traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016

Cet article est issu de celui publié sur le site Duna szigetek (https://donauinseln.blogspot.com), traduit, adapté et complété en français par Eric Baude.
Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, août 2024 

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