Halage sur le Danube
Stefan Simony (1860-1950), équipage de « Hohenauer », huile sur bois
« Ces pauvres bateliers du Danube ! Ils ont aussi leurs légendes, tristes légendes, marquées çà et là par des croix funèbres ou des ex-voto. Le puissant fleuve sur lequel ils transportaient autrefois les voyageurs, et où ils transportent encore tant de lourdes denrées, les condamnent souvent, par ses nombreux détours, par ses bas-fonds, par ses îles d’où pendent de grands saules, par ses sables mouvants, à de rudes fatigues, et quelquefois les exposent à de mortels dangers. À leurs embarcations chargées de grains, de sel et de bois, sont attelés des chevaux choisis parmi les plus robustes. Sur chaque cheval se tient un homme vêtu d’un simple pantalon de toile, la tête couverte d’un large feutre, et en avant de cette cavalcade s’avance un guide expérimenté qui dirige la marche du convoi et proclame ses ordres que l’on répète de rang en rang jusqu’à ce qu’ils arrivent aux rameurs courbés sur leurs larges avirons.
Ces laborieuses manoeuvres ne peuvent, comme sur les bords de la Saône ou du Rhône, suivre régulièrement un des deux côtés du fleuve. À tout instant il faut qu’ils aillent, tantôt à droite, tantôt à gauche, chercher le chemin qui leur échappe, qu’ils traversent un bras du Danube pour gagner une île, un banc de sable, et qu’ils lancent de nouveau leurs chevaux à la nage pour atteindre une autre rive. Si le fond du fleuve les trompe, si le courant trop rapide les entraîne, si leur monture n’est pas assez forte, ou leur main assez ferme, il y a va pour eux de la vie. Mais, plus le passage est difficile, plus ils affectent de joie et de résolution.
C’est dans ces moments critiques qu’ils crient et font claquer leurs fouets pour s’encourager mutuellement et se guider l’un l’autre à travers les flots. Le soir, ils amarrent leur bateau à un rocher et campent sur la grève. On tire les provisions de la cambuse, on allume un grand feu et l’on prépare le souper en se racontant les vicissitudes de la journée. Les chevaux paissent en plein air, les hommes reposent sous leurs tentes. C’est au centre de l’Europe civilisée, entre la ville royale de Munich et la capitale de l’Autriche, l’image d’une pérégrination dans les steppes, d’une caravane dans le désert.

Stefan Simony (1860-1950), équipage de « Hohenauer » halant une « zille » chargée de pavée à la hauteur de Dürnstein en Wachau, aquarelle, 1886
D’importants travaux ont été faits pour faciliter la navigation du Danube, par les ordres de Marie-Thérèse dans le défilé du « Strudel », par ses successeurs sur plusieurs points essentiels, par l’ardente initiative du comte de Szechenyi près de Drencova1. Chaque années, d’habiles ingénieurs, de nombreux ouvriers, continuent cet utile labeur. S’ils n’ont point encore aplani partout le cours du fleuve, ils l’ont du moins dégagé de ses principales entraves, et le poète Campbell qui, il y a un demi-siècle, chantait le Danube en ses beaux vers, n’aurait plus le droit de dire aujourd’hui : « Ces rivages non parcourus, inconnus, incultes, où le paysan trouve à peine un sentier, où le pêcheur tient à peine une rame. » Ces rivages sont animés chaque été par une foule de voyageurs. De Ratisbonne à Sulina ce fleuve est sillonné par une quantité de barques, de navires et de bateaux à vapeur. Maintenant il va s’y faire de nouvelles légendes de bataille : puissent-elles n’être pas trop longues ni trop douloureuses. »
Xavier Marmier, Du Danube au Caucase, voyages et littérature, Paris, Garnier Frères, 1854
Le géographe et hydrologue bavarois Adrien von Riedel (1746-1809) a déjà décrit la pratique du halage sur le haut-Danube dans son « Atlas hydrographique des fleuves et rivières de Bavière », publié à Munich en 1806 :
« L’État doit entretenir tout le long du Danube les chemins destinés à remonter le fleuve au moyen des chevaux. Ces chemins ou passages se nomment ordinairement en langue allemande, « Schiffrit » ou « Ziehewege », et en Bavière « Treppelwege ». Ce qu’il y avait ci-devant de singulier sur le Danube, était les trains de bateaux chargés de sel (« Salzzüge »). Le sel qui venait de Hallein dans l’état de Salzbourg, et qui par certains contrats était cédé à la Bavière, se chargeait sur la Salzach et sur l’Inn, et était transporté jusqu’à St. Nicolas près de Passau, d’où on le charriait par [voie de] terre jusqu’au Danube, il y était alors chargé sur des bateaux, et conduit en remontant le Danube jusqu’à Donauwörth. Il y avait dans ces environs des paysans précisément destinés à remonter le fleuve avec les bateaux par le moyen des chevaux, et qui pour un salaire fixé, et quelques autres avantages entretenaient les chevaux de train nécessaires. En quelqu’endroit que la nuit vint à surprendre un tel train de sel, on passait la nuit en rase campagne. Les gens préposés à ces transports, et nommés en Bavière « Salzpodeln » s’entretenaient eux et leurs chevaux à leurs propres frais. Ces gens nommaient « fil » (« Faden ») le gros câble avec lequel tous les bateaux étaient attachés, et liés les uns aux autres, et auquel on attelait souvent 12 à 15 chevaux et même encore d’avantage. Il fallait toujours qu’un d’entre eux allât à cheval dans l’eau devant le train pour sonder la profondeur ; cette fonction exigeait beaucoup de précaution, et cet homme était continuellement en danger de perdre la vie, et c’est aussi pourquoi on nommait ce « Vorreiter » le nommait l’homme perdu (« der verlorene Mann »).
Dans la collection d’anciens récits de voyage de Rudolf W. Lang, il est aussi brièvement mentionné le halage dans le premier tiers du XIXe siècle sur le Danube.
« L’attraction […] pour les voyageurs sur le Danube était le « trafic de halage » qui, avec ses accidents fréquents, donnait aux passagers avides de sensations […] de nombreuses occasions d’être épiés et rendait ainsi plus divertissante la lente navigation sur le fleuve… »
Les bateaux de halage mesuraient jusqu’à 50 mètres de long ; les plus grands d’entre eux pouvaient transporter 100 tonnes de marchandises et étaient tirés par 8 à 12 chevaux. « Il est intéressant de rencontrer un tel bateau, écrit Carl Julius Weber (1767-1832) dans son guide de voyage2, « le bruit et les cris des « yodels » (jeunes garçons) sur les chevaux, dont celui qui ouvre la marche avec une perche pour sonder la profondeur de l’eau, est pénible, mais encore plus lorsqu’un cheval chute hors du sentier (chemin de halage) et entraîne les autres avec les « yodels » dans le Danube. L’indifférence des gens à l’égard d’un tel accident est triste, et le spectacle est terrible lorsque la corde se rompt ; les chevaux sautent hors du bateau et dans le bateau comme des boucs… »
Notes :
1 village des Portes-de-Fer sur la rive gauche roumaine, en amont d’Orşova
2 Weber, Carl Julius : Deutschland oder Briefe eines Deutschen reisen in Deutschland. 4 volumes. Stuttgart 1826-1828. 3 éditions en 1843/44 « modifiées selon les dernières conditions » comme « manuel de voyage » en 6 volumes. Cité par R. W. Lang p. 50
Eric Baude, © Danube-culture, mis à jour février 2026









