Budapest et les écrivains à travers les siècles…

« Cette ville noble, dans un site favorable, couronnée de collines, se mirant dans les immenses plaines de Pest. Elle mérite justement le titre de capitale d’un vaste royaume. »
Federico Baldissera Bartolomeo Cornaro (1579-1653), cardinal et patriarche de Venise

Budapest, sans doute plus que toute autre grande ville danubienne, est liée intimement au fleuve et à l’histoire de ses ponts. Et c’est de ses ponts, des quais, des rives de Buda et de Pest, de l’île Marguerite des balcons, des terrasses, des collines aux multiples perspectives et des nombreuses promenades qui presque toujours ramènent vers le Danube comme attirées, aimantées par celui-ci, que l’on découvre la magnificence et la poésie d’une vieille capitale « à l’allure seigneuriale et imposante de ville protagoniste de l’histoire ». Mais que diraient tous ces écrivains et voyageurs du passé s’ils redécouvraient Budapest et ses immenses chantiers, les perspectives de ses nouveaux quartiers à la périphérie du centre en cette fin de premier quart du XXIe siècle ?

Fritz Lach (1868-1933), Budapest, quai Rodolphe, aquarelle, 1908

Budapest en ruine…
« On y voit les palais que les princes habitaient mais qui sont presque tombés en ruine ; ce qui reste ne se soutient que par des appuis et sert de caserne aux soldats turcs qui, n’ayant pas une paie suffisante pour vivre, font faire aucunes réparations : aussi, pourvu que leur lit soit à couvert de la pluie et que leurs chevaux soient en un lieu sec, ils se mettent peu en peine du reste. Ils occupent seulement les rez-de-chaussée et abandonnent les appartements aux rats et aux belettes…
Les Turcs croient qu’il y a de la folie à bâtir une maison… mais en revanche ils sont magnifiques dans leurs jardins et dans leurs bains. »
Ogier Ghiselin de Busbecq (1522-1592), 1553 (?), in Monique Fougerousse, Hongrie, L’Atlas des Voyages, Éditions Rencontre, Lausanne, 1962

Une des premières gravures imprimées représentant Buda et le Danube tirée de la Chronique de Nuremberg de Hartmann Schedel (1440-1514) publiée en 1493 à Nuremberg par Anton Koberger (vers 1440-1513)

   « Bude est à la droite du Danube éloignée du fleuve d’environ une demi-heure de chemin. Dès que le Bacha eut eu avis de notre arrivée, il envoya son Écuyer avec des chevaux menés en main par des esclaves fort bien couverts pour nous conduire à la ville. Entre ces esclaves il y avait deux Parisiens, & nos Messieurs s’étant informés de leurs familles, offrirent inutilement pour leur liberté jusqu’à huit cents écus.

Buda et Pest ottomanes, gravure de 1617

Nous demeurâmes douze jours à Bude avant qu’on pût avoir audience du Bacha qui était indisposé. Il nous envoyait tous les matins nos provisions de bouche, un mouton, des poules, du beurre, de ris, du pain avec deux sequins pour les autres menus frais, & le jour qu’il donna audience à Messieurs de Chapes & de Saint Liebau, ils lui firent présent d’une horloge de poche dont la boîte était couverte de diamants. Ce Bacha était un homme de belle taille & de bonne mine ; il les reçut fort civilement, & à leur départ pour Belgrade qui fut le quatorzième jour de leur arrivée à Bude, il leur envoya six Calèches avec deux Spahis pour les conduire, & ordre partout de les défrayer de la dépense de bouche, de quoi ils ne voulurent pas se prévaloir. »
Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689), Les Six voyages de Jean-Baptiste Tavernier, Écuyer Baron d’Aubonne, en Turquie, en Perse, et aux Indes, Suivant la copie, Imprimé à Paris. l’An 1679 (1692)
Jean-Baptiste Tavernier fut au service de l’aristocratie étrangère et au début de sa carrière, pendant 4 ans et demi, page du Vice-roi de Hongrie puis gouverneur de Raab (Győr). Il écrit son livre avoir traversé six fois la Turquie, la Perse et les meilleures parties des Indes dont les célèbres mines de diamants dont il semble avoir rapporté quelques pierres qu’il offrira à Louis XIV. Ces pierres viendront rejoindre d’autres pierres précieuses de la couronne du monarque français.

Siège et reconquête de Budapest en 1686 par les troupes impériales catholiques, en arrière-plan le Danube 

   « BUDE1, que les Allemands nomment Offen, est une Ville très-forte, située sur une montagne en deçà du Danube, avec un bon Château. Les Rois d’Hongrie y faisaient autrefois leur résidence ; elle est fort célèbre par ses Bains, les meilleurs  & les plus salutaires de tout le Royaume. Suivant mes Observations, elle est au 47. degré, 24. minutes de Latitude. »
MARSIGLI, Louis Ferdinand, Comte de (1658-1730), Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, 1744

Notes de l’auteur :
1 Bonsini prétend que le nom de cette Ville vient des Budiciens, ancien peuple de Scythie, du nombre de ceux qui vinrent en Hongrie avec Attila. Mais Nicolas Ollaus lui donne une autre origine dans son Attila. Ce Tiran, dit-il, ayant commencé à bâtir un Château près du vieux Offen, appelé alors Sicambrie, voulut qu’on l’appela de son nom : mais son frère Buda, faisant peu de ses ordres , lui donna le sien.
Le même Auteur ajoute, que le nom Allemand Offen, lui a été donné à cause des Chaufours qu’il y avoit autrefois.
Les Turcs pillèrent cette ville & y mirent le feu en 1526 après la fameuse bataille de Mohatz. Soliman la prit aussi en 1541.

« Le Danube coule majestueusement au bas d’un coteau assez élevé ; et c’est sans doute pour les meilleures raisons possibles que l’on a bâti la plus des villes, entre deux gorges adossées au fleuve qu’on n’aperçoit que du château. Le château de Buda est assez beau mais la ville est aussi laide que la vie y est chère… Il y a tout à gagner à descendre à l’est. »
Charles-Marie d’Irrumberry, comte de Salaberry (1766-1847), 1791

« Buda n’a ni fortifications ni portes. On entre dans la capitale de la Hongrie comme dans un village… »
« On connait peu les cafés dans la partie septentrionale du continent, mais au sud, ils sont le lieu de rencontre des gens… Cette ville (Pest) possède plusieurs bons cafés, mais à mon avis aucun café en Europe ne supporte la comparaison avec celui qui se trouve en face du pont de bateau. »
Robert Townson (1762-1827), naturaliste anglais, 1793 et 1798

J. et P. Schaffer, panorama de Buda et Pest depuis la colline aux roses, eau-forte et taille douce, fin XVIIIe

« On construit en ce moment une multitude de nouveaux bâtiments d’un bel aspect et bien ordonnés, de telle sorte que Pest va devenir avec le temps un petit Berlin, tant ses places sont grandes et ses rues spacieuses. »
Johann Centurius, comte de Hoffmannsegg (1766-1849), 1800

F. Jaschke, Óbuda vu depuis l’île Marguerite, aquarelle, 1825

« On ne saurait imaginer contraste plus complet que celui qui oppose les alentours de Pest et ceux de Buda ; d’un côté c’est une étendue plate, dénudée, sablonneuse ; de l’autre côté, ce ne sont que collines et vallons, joliment émaillés de rochers et d’arbres… Le calme de Buda forme un vif contraste, avec l’activité grouillante de Pest… »
John Paget (1808-1892), 1835

A. Petrich et A. F. Richter, panorama de Buda et de Pest vu depuis le mont Gellért, eau-forte coloriée, 1819

La crue de 1838 ou le Danube en colère

« Cette année-là, après un hiver inhabituellement froid et enneigé, le Danube gèle sur les rives de Pest dès le 6 janvier ; à la fin de février, à la faveur d’une première vague de dégel, les bas quartiers de Buda dont inondés. Le 13 mars, malgré les barrages dressés sur les berges, les flots envahissent la cité de Pest jusqu’à la place des Franciscains. À dix heures du soir, les cloches des églises de Pest sonnent l’alarme. « Les faubourgs Joseph et François et les quais du Danube étaient déjà complètement inondés ; à tout moment, des maisons s’écroulaient, ensevelissant dans leurs ruines bêtes et gens, qui n’avaient pu trouver de barques de secours. » Puis les eaux boueuses envahissent le quartier de Lipótváros où les barrages de fortune cèdent les uns après les autres. Le centre de Pest est recouvert par deux mètres d’eau. Il faut attendre le 18 mars pour que l’eau se retire. Sur les 4 254 maisons que compte Pest, plus des deux tiers sont détruites par la crue. »
Catherine Horel, Histoires de Budapest, Éditions Fayard, Paris, 1999

Gravure des innondations de Budapest en mars 1838

« Tandis que Buda demeurera un mémorial de la guerre et de l’oppression plein de symboles qui évoquent des combats, des batailles et une époque où la Hongrie ne connaissait pas encore sa propre force morale, Pest ne fera que grandir en éclat, et ses quais et ses grands magasins s’emplir des richesses d’un pays fertile. »
Miss Pardoe (1804-1862), The City of the Magyar or Hungary and its Institutions, 1840, poétesse, nouvelliste, historienne et voyageuse anglaise

 

Ballo Ede (1859-1936), Budapest, place Petöfi, 1890

   « Pest vous éblouit par la magnificence et le luxe de ses édifices. À force d’efforts, d’intelligence, de patriotisme, les Hongrois ont créé une véritable capitale qui, sous plus d’un rapport, est plus belle que Vienne. Les étalages des magasins sont arrangés ici avec bien plus de goût et bien plus d’art.  Les boutiques de chaussures sont des fééries. Oh ! Les jolis pieds qu’il faut avoir pour chausser ces pantoufles doublées de satin rose. Avec ces bottines à hauts talons, travaillées comme des objets d’art, qu’on fait vite du chemin dans le coeur des hommes… »
Victor Tissot (1845-1917), 1880, in Monique Fougerousse, Hongrie, L’Atlas des Voyages, Éditions Rencontre, Lausanne, 1962

Miklos Barabas (1810-1898) le pont de bateaux amovible vus depuis Buda, aquarelle

« Pesth fut, à l’origine, une colonie bulgare. Composée de maisons éparses dans la vaste plaine, au ras des eaux, n’ayant aucun des moyens de défense de sa rivale de l’autre rive qui se fortifiait sur sa colline, elle ne fut longtemps qu’une inconsistante agglomération qu’emportaient tour à tour et les crues du Danube et les flots des peuples envahisseurs. Ce ne fut qu’après que la Hongrie eut conquis le calme des temps modernes qu’elle put commencer à se développer… il faut reconnaître qu’elle a joliment rattrapé le temps perdu !
Pesth est la ville moderne, brillante, fiévreuse, tourbillonnante; Bude est la cité du passé et des souvenirs, calme et triste. Budapesth est la métropole hongroise en laquelle un grand peuple concentre à la fois et ses souvenirs et sa vie… »
Pierre Marge, Voyage en automobile dans la Hongrie pittoresque, « La Hongrie des Hongrois », Librairie Plon, Paris, 1910

Gyula Háry (1864-1946), Fêtes à Budapest

« Pourquoi parlerais-je de Budapest puisque je ne l’ai pas comprise, puisque je ne l’ai pas aimée ? Elle me parut comme une lèpre sur un corps de déesse. Il faut monter sur la citadelle pour voir l’irréparable de cette ville manquée. Autour de soi, c’est un vibrant organisme de monts, palpitant. Un épanchement généreux de fluide nacreux monte lentement de la plaine. Le Danube encercle les monts, les condense en un puissant corps qui regarde en face l’étendue sans bornes. Mais sur cette plaine s’étend une lente fumée noire où disparaît le réseau des rues. Huit cent mille habitants se sont rués là en cinquante ans. Et le désordre, sous des formes pompeusement trompeuses, a rendu cette ville suspecte. D’aucuns admirent l’immensité des bâtiments publics. Je ne le puis, choqué d’emblée par l’étalage de styles divers et opposés. Ils bordent le fleuve mais ils ne s’entendent pas pour lui faire un cortège harmonieux. Sur la hauteur, un palais monstrueux s’accote à une église ancienne restaurée récemment.
Cependant, sur ce même mont, plus près de la citadelle, des masures anciennes sont comme une floraison parmi les acacias. Demeures simples, elles s’unissent par des murs d’où jaillissent les arbres. Elles naissent naturellement sur ce terrain mouvementé. Nous sommes restés des heures sur ce mont paisible à guetter s’allumer sur Taban envahi par la nuit les petites lumières des veillées. Le calme était grand. Tout à coup s’éleva une lente et ineffablement triste mélopée. C’était un saxophone ou un cor anglais ; j’écoutais avec plus d’émotion qu’on entend le berger flûter son vieux chant quand Tristan se meurt. Étrange consonance grandiose dans la nature assoupie. »
Le Corbusier (1887-1965), « Le Danube », Voyage d’Orient, 1910-1911″

György Klösz (1844-1913), Vue panoramique du château et du Palais royal du côté de Pest, depuis la place Vigadó, vers 1898, référence des archives : HU.BFL.XV.19.d.1.12.211, sources Fortepan — ID 83515: Adományozó/Donor: Budapest Főváros Levéltára

« Une grande masse d’eau mouvante entre deux villes, l’une toute plate, couchée au bord du fleuve, l’autre debout, escaladant de ses toits, de ses clochers, de ses jardins, les collines de Buda. »
André Dubosc (1866-1935), 1913

Le château, photo de 1913,  sources Fortepan

Budapest et le Danube…
« De ma fenêtre, je voyais le Danube, à midi, en feu comme un fleuve de naphte, traverser des grands ponts majestueux aux noms augustes ; j’étais réveillé le matin par les sirènes des blancs bateaux, pavoisés et pleins à sombrer d’une foule avide de bains, de soleil et de courses dans les bois. Plus vertes que les feuilles, les grosses coupoles ventrues, bulbeuses, des églises, émergeaient de l’horizon. Ce Danube est un fleuve grand comme le Mississipi ou le Potomak ; ce n’est pas un de ces petits fleuves européens comme la Tamise ou la Seine, des rivières à peine, sur le dos desquelles tout le monde grimpe avec irrévérence, comme sur le dos d’un animal domestique : le Danube porte avec dignité et sans déchoir ses touristes, comme une mer.

La devanture du célèbre salon de thé-pâtisserie Gerbaud, Vörösmarty tér, fondé en 1858

J’étais arrivé à Budapest en cette courte saison qui est entre l’hiver et l’été, si courte qu’on peut à peine la nommer le printemps., En effet, aussitôt la glace cassée, aussitôt abattus les vents de Galicie, la chaleur arrive, saharienne, chaleur de la pleine hongroise qui roussit tout, sauf quelques bouquets d’acacias émergeant de l’immense plaine à blé. Budapest, au fonds d’une cuvette boisée, bien qu’arrosée et abritée, n’échappe pas à cet embrasement général. En quelques jours, l’on quitte le voisinage des poêles de porcelaine pour aller s’étendre sur les plages artificielles de l’île Sainte-Marguerite, respirer sur les hauteurs du golf, d’où l’on voit le fleuve se perdre dans la platitude infinie de ces terres noires, que dominent les silos, ces élévateurs de grains, qui ne finiront qu’aux rivages de la mer Noire. En quelques heures, le Kovacz, le New York, l’Ungaria, tous les restaurants de Pest, et même Gerbaud, la plus célèbres des pâtisseries de l’Europe centrale, – sont désertés, et c’est vers le Pesth d’été, vers le Spolarich, vers le Sanatorium, vers le Restaurant champêtre, à volets verts, de la tour Elisabeth qu’il faut aller. Autour du cymbalum comme autour d’un cercueil, des musiciens debout et affligés semblent veiller le cadavre d’un temps qui s’est enfui, et on se rappelle que le Danube compte plus de suicidés qu’un autre fleuve… Seules, les porteuses de pain, à robe courte, si alertes avec leur petit bonnet blanc, égayent ces lieux de plaisirs. Elles vendent leurs petits pains avec des airs complices, comme une friandise défendue. Avec l’été, une génération hongroise nouvelle sportive, athlétique, rasée à l’américaine, qui n’a pas connu la guerre si lointaine déjà, envahit les plages, plonge dans les eaux sulfureuses, dans les vagues artificielles, ou dans le Danube du haut des tremplins et s’entraine pour les championnats de water-polo. La Hongrie est mutilée mais ses fils et ses filles poussent, de toutes leurs forces… »
Paul Morand (1888-1976), « Carnets d’Europe centrale, Budapest » 1932, in ENTRE RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, Paris, 2011

Budapest et le Danube, 1932, source : Fortepan / Vincent Till Baumgartner

« Sur l’île Marguerite, au lieu d’un bock de bière,
Je savourais, me promenant,
Un simple yaourt. Combien m’es-tu chère,
Avec ton doux feuillage au tendre bercement,
Mon île Marguerite, et tes prix raisonnables
Qui font que les soucis
Deviennent supportables !

Tel le chat dans la chaleur guettant les souris,
Moi je guettais sur l’île Marguerite
Les moindres tremblements
De la feuille la plus petite
Les moindres mouvements
Des plus infimes pousses.

Le goût de l’air depuis longtemps
Était celui d’une vieille bière sans mousse.
Pour me rafraîchir je sortis.
Sous les « Hoch » et les « Heil ! » qu’aussitôt j’entendis,
Lâchés chacun d’une rauque secousse,
J’aperçus soudain le visage cubique,
D’un beau rouge de brique,
De maint Wotan cagneux ! Et des choeurs d’artisans
Du Mecklembourg, âprement insolents,
Hurlaient, c’était immonde,
Hurlaient tous aussi fort
Que si les gaillards eussent été seuls au monde :
Leur grand rêves d’empire prenaient corps,
Ils entendaient le vivre !
Ils s’en louaient !
Vêtus de smoking bruns, les musiciens jouaient.
Mais pourquoi ? Pour quelle nation assez ivre ?

Qu’elle réponde donc, la haute autorité,
Qui se fiche bien de notre tranquillité !
Surpris, oh, je l’ai bien été !
Mais pourquoi diable, aussi, ai-je pensé bien vite,
Pourquoi m’en aller fourrer sur l’île Marguerite ! »

   Attila Jozsef (1905-1937), « L’île Marguerite »,  Aimez-moi, L’Oeuvre poétique, Phébus, Paris, 2005, édition réalisée sous la direction de Goerges Kassai et Jean-Pierre Sicre

L’île Marguerite, 1928

« C’était un bel octobre ensoleillé ; les effluves d’automne qui montaient de l’eau attiédie purifiaient l’air enfumé de la ville et, parfois, les rousses collines de la rive de Buda saluaient la rive de Pest de leur odeur de feuilles mortes. Lorsque s’allumaient les réverbères, les eaux du Danube se mettaient à bercer leurs reflets couleur de lune, et le souffle de la brise les effilochait en minces lueurs dorées qui, chevauchant des vagues à peine perceptibles, allaient se perdre entre les deux rives. »
Il faisait chaud. Une petite brise se levait de temps à autre, entrainant l’odeur de l’eau jusque dans le logis, depuis le Danube qui scintillait sous la fenêtre. Entrait encore la chaude odeur de poix des trottoirs fondant au soleil et les vapeurs d’essence des voitures roulant au dehors. Du linge frais lavé séchait sur une corde tendue dans la pièce donnant gaiement la réplique à l’odeur de l’eau et du soleil envoyé par le fleuve. »
Tibor Déry (1894-1977), Niki, L’histoire d’un chien, traduit du hongrois par Ladislas Gara [Imre Lazslo], Les éditions Circé, Belval, 2011

« Il est émouvant de traverser un samedi soir les rues de la ville. Du plus luxueux des restaurants à la mode comme du plus sordide bouge où se réfugient les débardeurs, une même mélodie s’élève vers le ciel nocturne. Des voix viriles la portent sur leurs vibrations profondes et clament la même complainte. On dirait d’une voix immense qui lance vers la nue un grand appel désespéré. La musique hongroise semble se fondre en un hymne unique où toutes les voix répètent les mêmes accords, entonnés sur le même rythme.
Tous ces musiciens, tous ces chanteurs, tous ceux qui les écoutent communient sous les espèces de la mélodie et du rythme dans une même pensée nationale.
Le Hongrois chante quand il est triste. Il passe sa peine à l’exhaler dans son chant, c’est-à-dire à la fondre dans la grande complainte commune où son peuple entier a exprimé sa révolte ou son espoir depuis plus de mille ans.
Les mélodies qui chantaient la tristesse du Kuruc disent aujourd’hui sur les mêmes paroles, dans la gorge du citadin du vingtième siècle, comme dans celle du paysan, la même douleur. Les causes de la tristesse ont varié , le caractère du chagrin n’a pas varié. Dans la musique se conserve la continuité du tempérament national. Et en réalité ce n’est pas son affliction d’avoir été vaincu par l’Allemand, le Turc, l’Europe coalisée de 1918, qui s’exprime dans le chant hérité des ancêtres.C’est une peine plus profonde, celle d’être Hongrois. D’avoir été le Hongrois de Mohács, celui de Világos comme celui de Trianon. D’avoir été vainqueur du Turc, vainqueur de l’Allemand ou du Slave et vaincu par l’Europe ingrate, de s’être fait une patrie et de rester quand même un sans-patrie dans une Europe hostile où il est abandonné par sa race, par ses parents, par ses anciens alliés, d’être à la fois sédentaire et errant, de vouloir la paix et d’être harcelé par la guerre, de vouloir vivre et d’être menacé de mort.
La musique rappelle au Hongrois ce qu’il est. Elle lui fait revivre sa grandeur et sa misère. Elle est la forme symbolique où se manifeste le plus authentiquement la Hongrie.
Le public occidental ne connaît guère de la musique hongroise que quelques fragments qu’il ne sait pas toujours relier entre eux. En dehors de quelques auditions de Tsiganes, il n’a qu’en de rares occasions le moyen d’entendre des récitals ou des concerts de compositeurs comme Kodály, Dohnányi, Hubay, etc. Les oeuvres qui lui sont présentées sont surtout des compositions savantes, en partie inspirées par la technique des grands musiciens européens. Si grand que soit le mérite de ces oeuvres, elle ne donne aucune idée de ce qu’est la musique du Hongrois moyen. Mais ici encore, il convient de remarquer que les compositeurs hongrois même les plus européanisés ont toujours été dominés par la préoccupation de produire des oeuvres s’inspirant des motifs ou des éléments de la musique nationale plus particulièrement de la vieille musique paysanne. Leur mission a été d’exprimer en langage musical moderne la musique chantée par le paysan ou le soldat. De Liszt à Bártok, aucun n’y a failli. La production musicale hongroise est ainsi marquée d’une succession d’oeuvres comme la Rapsodie hongroise ou le Psalmus Hungaricus, sans parler des danses, des opéras, et toutes ces autres oeuvres où la musique occidentale s’allie à la complainte du Kuruc ou à la romance du berger de l’Alföld.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que le public hongrois, avec la culture musicale qui le caractérise, sait apprécier aussi les grands chefs-d’oeuvres de la musique étrangère. Wagner a été joué à Budapest avant d’avoir obtenu de figurer régulièrement sur le répertoire allemand, Berlioz, qui a emprunté à la musique nationale hongroise la fameuse marche des cavaliers de Rákóczi, a été fêté en Hongrie alors qu’on l’ignorait en France. Aujourd’hui, nos virtuoses et nos compositeurs reçoivent là-bas, un accueil enthousiaste. Moi-même, je me rappelle les folles ovations décernées par une salle délirante à notre vieux maître Vincent d’Indy.
Mais le public des salles de concert ou d’opéra est en Hongrie comme en France une élite privilégiée. Son goût peut être des plus sûrs, il ne préjuge en rien de l’attitude du reste de la nation envers la musique. Ce qu’on vient de lire plus haut montre qu’en Hongrie, la musique, devenue une institution nationale, est la forme d’expression universelle et la plus authentique de la grande pensée de tout le peuple. »
Aurélien Sauvageot (1897-1988), Souvenirs de ma vie hongroise, Collège Eötvös József ELTE – Institut Français de Budapest, 1988
Linguiste distingué, Aurélien Sauvageot est le fondateur de la Revue des Études finno-ougriennes.

Buda, 1933,  photo collection de la Bibliothèque Nationale Autrichienne

« Si on me demandait ce que la Hongrie a d’exceptionnel, je répondrais : Budapest. C’est une ville intelligente. »
Györgi Konrad (1933), 1988

Le monument dédié au prince Eugène de Savoie dans les jardins de l’ancien palais royal de Budapest avec une vue sur le Danube et le pont aux chaines en reconstruction, photo sources Fortepan archives d’histoire contemporaine EPF Zurich, 1949

« Budapest est la plus belle ville du Danube ; savante auto-mise en scène, comme Vienne, mais avec un contenu plus substantiel et une vitalité qui fait défaut à sa rivale autrichienne…
« L’éclectisme de Budapest, le mélange des styles qui la caractérise, fait penser, comme toute Babel actuelle, à un avenir éventuel où grouilleraient les survivants de quelques catastrophe. Tout héritier des Habsbourg est un véritable homme du futur, parce qu’il a appris, bien avant les autres, à vivre sans futur, dans une constante discontinuité historique, c’est-à-dire à survivre au lieu de vivre. Mais le long de ces splendides boulevards, dans un monde si animé, si raffiné, où ne transparaît pas la mélancolie des pays de l’Est, même la survie est aimable et séduisante, magnanime et peut-être, par moments, presque heureuse… »
« L »éclectisme de Budapest, le mélange des styles qui la caractérise, fait penser, comme toute Babel actuelle, à un avenir éventuel   où grouilleraient les survivants de quelque catastrophe. Tout héritier des Habsbourg est un véritable homme du futur, parce qu’il a appris, bien avant les autres, à vivre sans futur, dans une constante discontinuité historique, c’est-à-dire à survivre au lieu de vivre. mais le long de ces splendides boulevards, dans un monde si animé, si raffiné, où ne transparaît pas la mélancolie des pays de l’Est, même la survie est aimable et souriante, magnanime et peut-être, par moments, presque heureuse… »
Claudio Magris, « Une glace à Budapest », in Danube, collection « L’arpenteur », Éditions Gallimard, Paris, 1988

Le parlement hongrois gothico-baroque d’Imre Steidl (1839-1902) sur la rive gauche, photo © Danube-culture, droits réservés, 2024

« Les villes et le regard. 1.
Les sites historiques de Pest et de Buda médiévaux (style romain) parcourus par la femme des rêves furent balayés par l’invasion des Tartares dès 1241? Plus tard, à l’époque gothique, la blonde chevelure flottante apparut d’abord dans le choeur de l’église de la Cité, ensuite dans le sévère cloître dominicain de l’île Marguerite puis dans la cour de Sigmond, attirant sur lelle l’attention de toute l’Europe ; plus tard sous l’occupation turque, on la vit dans les bains thermaux Király, Rudas, Imre ou dans le mausolée Gül Baba de la colline des Roses ; encore plus tard, à l’époque baroque, on la vit surtout à la Maison Kriszt, immeuble qui accueille aujourd’hui le restaurant Százéves, pendant les inondations de 1838, on la vit dans la barque de l’héroïque comte Wesselényi ; à l’époque de l’Art Nouveau, elle apparut sur la façade des plus grands bâtiments publics et sur la plupart des immeubles de rapport de Budapest.
Les temps modernes et encore plus modernes (celui de l’apparition du mouvement ouvrier, de l’ère de Horthy, de la libération, etc.) reconnaissaient tous quelque chose des rues de leur rêve, et changeaient de places, arcades et escaliers de manière qu’ils ressemblent mieux au chemin de la dame poursuivie et que là où elle avait disparu, il ne restât plus d’issue par où s’échapper.
   Les premiers arrivés ne comprennent pas ce qui attire les gens des nouvelles vagues migratoires à Budapest, dans cette ville sans grâce, cette souricière… »

« Les villes cachées. 2.
Il existe un Budapest méchant, il existe un Budapest luxurieux, un assoiffé de pouvoir, un léger, un mélancolique, un profond, un spirituel, un Budapest fumier, un menteur, un larron, un grand seigneur, il existe un Budapest informe (en plastique), un faisueur de rimes, un économiste ; c’est la ville de la supériorité et de l’humilité extrêmes. On pourrait également écrire : elle n’est pas heureuse, la vie à Budapest. Dans les rues, les gens marchent en se tordant les mains, disputent les enfants qui pleurent, s’appuient aus des fleuves en prenant leur tempes entre leurs poings ; le matin, ils sortent d’un mauvais rêve et en commence un autre… Et pourtant — et caetera, on pourrait continuer en écrivant qu’à chaque seconde la ville malheureuse contient une ville heureuse sans même qu’elle sache exister… »
Péter Esterházy (1950-2016), L’oeillade de la comtesse Hahn-Hahnen descendant le Danube –, Arcades Gallimard, Paris, 1991, traduit par Agnès Járfás  

Le pont Marguerite, Budapest, photo © Danube-culture, droits réservés

« La vie musicale à Budapest ne se borne pas à l’opéra. les concerts à l’Académie Franz Liszt, les soirées de quatuors, les récitals des pianistes Zoltán Kocsis ou Deszô Ránki, le  culte de Liszt et de Bartók ne sont que l’émergen ce savante d’une sensibilité partout répandue. Les orchestres tziganes qui s jouent dans les restaurants ne se prostituent pas pour plaire à la clientèle, quelque crainte qu’on puisse avoir de cette conjonction si souvent criminelle de tourisme et de folklore. On reconnait l’autheticité de ces orchestres à leur composition : cymbalum, violon et clarinette. L’accordéon est déjà plus suspect. Un alto et une contrebasse peuvent fournir la basse continue. Il faut un virtuose pour houer du cymbalum avec l’agilité nécessaire et c’est un spectacle captivant que de voir voler les baguettes sur les cordes d’acier. Les cinq instrumentistes de Mátyás Pince, cave gastronomique à la mode , nous firent entendre , en argentins arpèges, la deuxième Rhasodie hongroise de Liszt.
Dominique Fernandez, Sept visages de Budapest, Hét arca, Institut français en Hongrie, 1994

« C’est au milieu du pont Margit que l’on découvre Budapest dans toute sa splendeur : à l’est le parlement et l’animation de Pest, puis au sud, l’enfilade des ponts et, à l’ouest, les hauteurs du Buda: le mont Gellért et sa citadelle, la colline du château et l’église Saint-Mathias, et les treize autres éminences de la ville. Ce panorama résume l’histoire de la cité : un site exceptionnel, animé par un acteur non moins majestueux, le Danube. Avant la construction des ponts, il était impossible de le traverser pendant une bonne partie de l’hiver en raison des blocs de glace qu’il charriait ; de nos jours encore, il est fréquent qu’il gèle en surface. Contrairement à la légende, il n’est jamais bleu, mais se pare de mille couleurs suivant les saisons : gris-vert durant l’été et jusqu’à l’automne, il passe l’hiver en gris-blanc et s’habille de jaune au printemps. »
Catherine Horel (1966), Histoire de Budapest, Éditions Fayard, Paris, 1999

« Ville faite de tout et de rien, d’un peu de tout, de beaucoup de rien, ville-fatras, ville fragile : Budapest
Ville faite à mesure, à notre mesure…
Iván Bächer, « Une ville pot-pourri », Budapest, Une ville au tournant du millénaire, Le goût de Budapest, Herald, 1996, Mercure de France, Paris, 2005

« Séduisante la capitale de la Hongrie ? Peut-on la compter parmi les plus belles villes d’Europe ? Certes, à l’étranger qui y débarque pour la première fois et la contemple du haut du château, la partie historique de Buda, elle en impose, par la majesté de son site, la noblesse de son fleuve, un air de force et de royauté, un scintillement de Mitteleuropa que Vienne, incomparablement moins vitale et brillante, a perdu depuis longtemps. » Dominique Fernandez, in Sept visages de Budapest, Institut français de Hongrie, 1991. Le « Budavári Palota » (château de Buda) sur la rive droite du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

« Je reviens de Budapest, où je me rends régulièrement depuis quelque trente ans : c’est une des rares belles villes européennes qui aient échappé aux deux fléaux de notre temps : 1° la pollution par le tourisme de masse ; 2° la spéculation immobilière. Le premier de ces fléaux a ravagé Prague, Florence, Venise. Le second a détruit Bruxelles, maint quartier de Bâle, de Paris. Budapest, comme on sait, est fait de la réunion de Buda, vieille colline baroque aux jolies rues tortueuses et pittoresques, et de Pest, grande ville qui s’est développée dans les années 1880, après que la Hongrie eut pris son indépendance. Buda, Prague en miniature, connaît le sort de Prague : c’est devenu un ghetto touristique, pour hordes qui se traînent derrière un parapluie. Pest, qui possède moins de charme immédiat, mais beaucoup plus de caractère et de force, a conservé tout ce qui faisait son prix. Par quel miracle ce qu’on a saccagé ailleurs reste-t-il ici préservé ?
En 1983, tout était gris, presque noir de saleté et d’abandon, tout était délabré, au bord de la ruine. Le régime communiste laissait dépérir les magnifiques immeubles Sécession, Art Nouveau, Art Déco. Il ne les a pas détruits, comme eussent fait des promoteurs privés. L’État communiste, qui en était propriétaire, n’avait aucun profit à tirer de leur démolition. Il les a donc laissé vivre, il les a sauvés du second fléau. Il suffisait, après la chute du communisme, de les rénover pour leur faire retrouver leur splendeur, et c’est ce qui a été fait, sous l’impulsion d’investisseurs étrangers assez intelligents pour réhabiliter de l’ancien magnifique plutôt que de construire du neuf banal ou hideux.
L’exemple le plus spectaculaire est l’immeuble dit « Gresham », qui s’élève, sur les rives du Danube, au bout du pont des Chaînes. Construit en 1906 par Zsigmond Quittner, il abritait autrefois une compagnie d’assurances britanniques, puis, pendant l’ère communiste, des logements pour les citoyens. Faute d’entretien, il tombait en ruine, quand une entreprise canadienne le racheta pour le transformer en hôtel de luxe. La merveilleuse façade, comme d’un énorme palais aux dômes parsemés d’étoiles, a été conservée intacte, ainsi que le hall, immense verrière aux formes délicieusement tarabiscotées propres à l’Art Nouveau.
Le principal créateur de cette époque a été Ödön Lechner [1845-1914], dont les deux œuvres majeures, la Caisse d’épargne de la Poste et le musée des Arts décoratifs, restaurés eux aussi, offrent une débauche d’ornements sculptés, de tuiles colorées, de motifs en céramique, étourdissantes fantaisies qui introduisent dans l’architecture, genre d’habitude austère, un élément nouveau, la gaieté. Occasion de rappeler que Budapest, de toutes les villes d’Europe centrale, est la seule qui, par ses cafés, sa cuisine, ses vins, ses gâteaux, ses bains, sa musique, ait gardé quelque chose de la Belle Époque, ce sens du jeu, de la fête, qui a déserté Vienne comme Prague. Budapest, ou le bonheur retrouvé. »
Dominique Fernandez (1929), Art/Passions, Revue suisse d’Arts et de Culture, 10 mai 2012

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour novembre 2025

Le pont aux chaînes, photo © Danube-culture, droits réservés, 2025

Le Pont aux chaînes

Un pont de bateaux !
« Durant le « long siècle » d’occupation ottomane de Buda et de Pest (1541-1686) le Pacha Mustafa fait installer un pont de bateaux sur le Danube qui fait en particulier l’admiration du chroniqueur et voyageur turc Evliya Çelebi (1611 – 1682) :
« Le long pont traversant le fleuve en dessous du château de Buda fait de blocs de bois repose sur 70 bateaux. Les bateaux sont attachés l’un à l’autre par des chaînes. Il y a quatre bateaux au milieu qui peuvent être désassemblés si un navire veut franchir le pont et refermés ensuite. »
Gyula Antalfly, A Thousand Years of Travel in Old Hungary, Éditions Corvina, Budapest, 1980. Cité par Catherine Horel dans Histoires de Budapest, Éditions Fayard, Paris, 1999

Quant au fleuve « il constituait pour les hommes de la préhistoire une barrière quasi infranchissable mais un semis d’îles sablonneuses permettait à des groupes de nomades de le traverser à hauteur de la rivière Rákos1. Après l’apparition des bateaux à rames, ce passage est abandonné au profit d’un autre, en aval, plus court et plus sûr, reliant le pied du mont Gellért et Pest, à l’emplacement de l’actuel pont Erzsébet, qui allait être pendant des siècles le principal point d’échange entre les grandes plaines de l’Est et le paysage vallonné à l’Ouest. »
Catherine Horel, Histoire de Budapest, idem

   Depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle (1767) on a traversé le Danube à la hauteur de Budapest par un nouveau pont de bateaux : « C’est un pont volant constitué d’environ cinquante bateaux attachés par des chaînes, deux ou trois d’entre eux sont sont décalés afin de ménager une ouverture permettant le passage des navires ; mais en hiver, les énormes masses de glace charriées par le courant viennent s’accumuler à tel point que l’on doit démonter le pont volant. Les communications entrez les deux villes sont coupées et ne peuvent reprendre tant que le fleuve n’est pas entièrement gelé. Le désagrément subi périodiquement par les habitants en raison du gel devient si gênant que la construction d’un pont de fer est maintenant envisagée. »2

Le pont de bateaux de Budapest vers 1840, peu avant le début de la construction du Pont aux chaînes, dessin de William Henry Bartlett (1809-1854)

Ce pont de bateaux n’était ainsi que saisonnier. On le démontait pendant l’hiver et on le remettait en place au printemps dès que la saison des crues était passée. En hiver, il arrivait aussi que l’on puisse traverser le fleuve à pied si les conditions météorologiques le permettaient.
Vers la fin du XVIIIe siècle l’ingénieur Antal Balla propose de construire un pont en pierre afin de relier les villes de Buda et de Pest tout au long de l’année mais son projet ne se concrètrise pas. D’autres tentatives suivent au début du XIXe siècle comme celles de l’ingénieur autrichien Joseph Campmiller et du capitaine György Banitz. Aucune de celles-ci ne voit pourtant le jour. En 1832, l’entreprenant et réformiste comte Széchenyi, qui, quelques années auparavant, après s’être rendu en hiver sur l’autre rive pour l’enterrement de son père, fut obligé de patienter huit jours avant de pouvoir retraverser le Danube pris par les glaces, fonde la Société du pont de Budapest. Celle-ci doit élaborer avec le palatin un projet définitif. Le comte lui-même effectue un voyage en Grande-Bretagne afin de s’informer des techniques anglaises. « En 1833, la Diète nomme un comité de dix membres, parmi lesquels figurent les députés des villes royales de Pest et de Buda, qui doit récolter les fonds nécessaires à la construction du pont. Il est d’abord exclu de faire payer à la noblesse l’intégralité de l’entreprise ; on ne peut d’avantage compter sur une aide publique et une souscription ne suffira pas. Les membres du comité se mettent tous d’accord pour exiger un droit de péage à l’ensemble de la population, y compris des nobles, pourtant exempts de tout impôt jusqu’alors. L’entreprise devient un enjeu national. En 1836, la Diète donne son aval à la construction du pont. Celui-ci n’est pas encore construit que la ville espère en espère déjà une exploitation lucrative. »3

William Tierney Clark (1783-1852)

William Tierney Clark (1783-1852)

   Ce sera un projet anglais qui sera retenu, celui de l’ingénieur anglais William Tierney Clark (1783-1852), à l’origine des ponts suspendus d’Hammersmith, (Londres, 1827), de Shoreham et de Marlow qui servira de modèle pour celui de Budapest. La première pierre est posée solennellement le 24 août 1842. Les travaux sont dirigés sur place par un ingénieur écossais homonyme, Adam Clark (1811-1866). Ils vont se prolonger un certain temps puisqu’il faudra attendre jusqu’après la révolution de 1848 pour que celui-ci soit mis en service. Sa longueur est de 380 m et sa largeur de 14,5 m

Pose de la première pierre du pont des Chaînes

Pose de la première pierre du Pont aux chaînes

   William Rey qui travaille à la Direction de la Société de Navigation sur le Danube est impressionné par le chantier : « La dernière fois que j’y arrivais, on voyait deux masses sombres s’élevant du sein des eaux et couvertes d’engins, de poutres, et d’hommes ; il s’en échappait la respiration précipitée et sifflante de machines à vapeur à haute pression. Depuis lors, ces deux châteaux marins sont devenus, les deux piles du pont suspendus de Pesth, le plus hardi du continent. »4

Le Pont aux chaînes de Budapest, 1936, photo sources Fortepan Ted Grauthof 

La construction du Pont aux Chaînes de Budapest fut financée de manière privée par l’émission d’actions. Pour utiliser le pont il était nécessaire de payer un droit de péage. On payait ce droit de péage à une extrémité du pont en échange duquel on recevait une pièce et on la rendait à l’autre extrémité. Le fait que même les nobles et les ecclésiastiques n’étaient pas exemptés de ce droit de péage était une première en Hongrie. Comme Budapest était à cette époque en plein essor et que sa population quintupla entre 1850 et 1910, le pont fut utilisé de manière intensive permettant de rentabiliser les coûts de sa construction dès sa vingtième année. L’obligation de payer pour franchir le Pont aux Chaines fut supprimée en 1915.
Le Pont aux Chaînes deviendra rapidement le symbole de toute la ville. Il fut détruit à plusieurs reprises mais toujours reconstruit.

Le Pont aux chaînes sur le Danube et le château de Budapest , photo © Danube-culture, droits réservés

Une longue rénovation
 Le Pont aux Chaines a désormais fait peau neuve après des travaux estimés à deux ans et demi. La fermeture du Pont aux Chaînes à la circulation automobile a duré du 16 juin 2021 jusqu’en décembre 2022 et pour les piétons jusqu’à l’été 2023. La fin des travaux, en août 2023, a coïncidé avec la commémoration des 150 ans de Budapest.

Notes :
1 Le Rákos Patak (44 km) est un ruisseau qui prend sa source près du mont Margita dans les collines de Gödőllő
2 Cité par Catherine Horel dans Histoire de Budapest, « Le pont le plus hardi du continent », Librairie Arthème Fayard, Paris, 1999

3 William Rey, Autriche, Hongrie et Turquie 1839-1848, Paris 1849
4 Cité également par C. Horel dans Histoire de Budapest, idem

Le Pont aux chaînes et la légende des quatre lions sans langue
Femme de lettres, polémiste très appréciée dans les salons de la IIIe République, amie de Georges Sand et de Marie d’Agoult, Juliette Adam (1836-1936) se rend à Budapest en 1884. Elle fait du Pont aux Chaînes, du Danube et de la ville une description pleine d’admiration. Elle reprend ici la légende qui veut que les quatre lions du Pont aux Chaînes réalisés par le sculpteur hongrois János Marschalkő (1818-1877) n’aient pas de langue et que l’artiste se serait suicidé pour cet oubli. Il est vrai qu’on les distingue à peine mais les lions ont bien une langue au fond de leur gueule. Chacun, s’il le souhaite, peut le vérifier sur place.

Le Pont aux chaînes depuis la rive droite, photo © Danube-culture, droits réservés

« Lorsqu’on sort du tunnel de Buda, Pest apparaît au milieu d’une vaste plaine, s’y déroule à l’infini, parsemée de beaux édifices. Il faut traverser le Danube, qui sépare Buda de Pest, sur un pont immense, plus hardi que tout ce que l’imagination peut rêver : il a quatre cents mètres de long et repose seulement sur deux piles. Des lions superbes en gardent les extrémités. On me raconte sur ces lions une anecdote.
Le pont était bâti, la municipalité l’inaugurait le lendemain. L’architecte, fière d’une telle oeuvre, attendait patiemment son succès ; mais le sculpteur qui avait décoré le pont, et venait de terminer ses quatre lions, fit orgueilleusement publier par la ville : « Quiconque demain trouvera un défaut à mes lions recevra cinq mille florins. »
Sitôt le jour paru, la foule vint et admira les superbes animaux, qui, les pattes allongées, la gueule entrouverte, ont l’air de dompter le Danube sous leurs griffes.
Tout à coup, un misérable savetier se détache de ceux qui l’entourent, s’avance vers le sculpteur, que la foule applaudissait, et dit :
— Je vois quelque chose !
On le crut fou, et plusieurs le huèrent.
— Que vois-tu ? lui demanda en riant le sculpteur.
— Eh, répliqua t-il, ces bêtes ont une gueule, des dents, mais pas de langue !
— C’est vrai répéta la foule, pas de langue ! pas de langue !
— Ils l’ont donné aux chiens ! s’écrie quelqu’un.

Un des lions sans langue (apparente !) qui gardent le Pont aux chaînes, photo © Danube-culture, droits réservés

La foule se moque du sculpteur et applaudit le savetier.
Alors l’artiste, fou de désespoir, franchit la balustrade du pont et se jette dans le Danube.
On devrait chaque année, le jour de la mort du sculpteur, le 22 septembre, revêtir les lions de crêpe noir. Les oiseaux font leur nid dans la grande gueule des lions et ne se plaignent pas qu’elle soit vide.
Le Danube est gris au milieu, verdâtre à ses bords ; sera-t-il bleu demain ? Il se moire sous la lumière, crépite comme la flamme, il miroite, il étincelle. Majestueux, solennel et lourd, le fleuve énorme ne coule pas, il marche.
De grands bateaux élégants suivent le courant ; d’autres le traversent avec des circuits ; ils soulèvent des vagues moutonneuses, dont l’eau se brise en poussière irisée, et qui donnent au fleuve des mouvements de houle.
C’est au grand hôtel Hungaria que je descends. J’habite un angle, et ma vue s’étend, à droite, jusqu’à l’île Sainte-Marguerite. Je vais au balcon ; la première chose qui me frappe est le nom d’un bateau : Ariadné. Il porte, comme emblème, la demi-couronne de rayons, le signe du Dieu brillant que j’adore. Ariadné fait, sous mes yeux, le service des rives du Danube.
À mi-hauteur, suspendus et comme se jouant, des nuages courent entre le ciel et l’eau ; ils s’accrochent au versant d’une colline, s’y déchirent, s’y émiettent. L’air est d’une telle pureté que tous les objets s’éclairent dans tous les sens et se détachent les uns des autres, même à une grande distance. C’est déjà la lumière de l’Orient, et cependant elle a encore la douceur de la lumière d’Occident. Je pense alors gaiement qu’avec un pareil jour il me sera facile de pénétrer, d’écarter les ombres de l’esprit hongrois, s’il en a.
« Le Danube m’appartient, il est à mes pieds, et je l’aime. Je vais le voir au lever, au coucher du soleil, et sous la lune. »
Juliette Adam, La Patrie hongroise, 1884

Photo Danube-culture, © droits réservés

Sources :
HOREL, Catherine, Histoire de Budapest, « Le pont le plus hardi du continent », Librairie Arthème Fayard, Paris, 1999
VANTROYS, Carole, Le goût de Budapest, Mercure de France, Paris, 2005
VISZOTA, Gyula, A SZÉCHENYI HÍD TÖRTÉNETE, AZ 1836 : XXVI. T. C. MEGALKOTÁSÁIG, (AZ ESZME MEGPENDÍTÉSÉNEK SZÁZÉVES ÉVFORDULÓJA ALKALMÁBÓL), ÍRTA : MTA rendes tagja, Budapest, 1935

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour novembre 2025

Le Pont aux chaînes détruit par les troupes allemandes en 1945 et le Danube pris par les glaces, photo de  février 1946 et ci-dessous le Pont aux chaines en reconstruction depuis le monument dédié au prince Eugène de Savoie situé dans les jardins de l’ancien Palais royal de Buda

  István Szőnyi

István Szőnyi, barque et Danube, 1935 

István Szőnyi dans son atelier, 1959, sources https://fortepan.hu 

« Est-il possible de découvrir Szőny alors que tout le monde sait quel grand artiste il est ?
Tout ce grand thème : ce Zebegény et sa campagne au loin, dans les champs et le long des rivières – c’est sa vision et sa gloire particulières. Tout est pour lui, ce Zebegény et sa campagne, plutôt que pour Zebegény. Tout cela vit et fonctionne comme si cela avait jailli de son âme et était né sur sa palette ! István Szőnyi est le poète du Danube. »
Dezső Szomory (1869-1944), écrivain et dramaturge hongrois

Barques sur le Danube à Zebegeny, aquarelle

« István Szőnyi vit dans sa maison de village à Zebegény et y travaille l’été. Il réalise des dessins de la taille d’une feuille de papier, y inscrit les couleurs et réalise ensuite une peinture à l’huile d’une taille allant jusqu’à 2X3 mètres dans son atelier (par exemple son tableau « Traversée du Danube »). Il raconte qu’une fois il a peint à l’aquarelle et que l’aquarelle a été mouillée par la pluie. Il n’a jamais peint aussi bien. Il travaille souvent dans un bateau sur le Danube, et pendant qu’il travaille, il est emporté par le courant jusqu’à une bonne hauteur de chaux, et doit ensuite ramer pour revenir à l’endroit initial. Sinon, il a à sa disposition le plus beau jardin de Zebegény. »
Theatre Life – 1935

   Né dans une famille catholique d’origine allemande à Újpest en 1894, István Szőnyi fréquente tout d’abord l’école indépendante de l’Académie Hongroise des Beaux-Arts de Budapest à partir de 1911 puis l’École de formation des professeurs d’art (1913).

István Szőnyi, autoportrait, 1920

   Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, il sert dans l’armée austro-hongroise en tant que lieutenant et devient l’élève des peintres hongrois Károly Ferenczy (1862-1917)1 d’abord dans le cadre de l’École de Nagybánya2 où il se trouve pendant le conflit et ensuite dans sa classe à l’Académie Hongroise des Beaux-Arts de Budapest et d’István Réti (1872-1945). En raison de sa participation aux manifestations de la République soviétique hongroise et de son appartenance à un groupe d’étudiants demandant des réformes à l’Académie des Beaux-Arts, il en est exclu en 1920. Lors de ses premiers voyages en Europe (Vienne et Berlin), il fait la connaissance de grands maîtres européens de la peinture. 

Istvan Szőnyi, Famille au bord de l’eau, huile sur canevas, 1926, collection privée

    István Szőnyi organise la première exposition collective de peinture au Musée Ernst de Budapest en 1920.2 Son deuxième mariage3 avec Melinda Bartóky (1896-1967) est une étape décisive dans sa vie et dans son oeuvre tout comme son installation au bord du Danube à Zebegény sur le coude du Danube en 1924 dans l’ancienne ferme que son beau-père, József Bartóky (1865-1928) avait achetée en 1905 pour en faire sa résidence d’été. Deux enfants naîtront de ce mariage, Zsuzsa (1924-2014) qui s’enfuira de Hongrie pour l’Italie en 1949 et deux années plus tard, Péter qui meurt d’une méningite à l’âge de 18 ans.

La maison-musée du peintre István Szőnyi à Zebegény, photo © Danube-culture, droits réservés

Atelier d’Istvan Szönyi à Zebegény, photo © Danube-culture, droits réservés

« Jusqu’à mes six ans, nous vivions à Zebegény hiver comme été ; nous n’avions même pas d’appartement à Pest. Un escalier menait de la maison de Zebegény à l’atelier et le jardin était au-dessus, sur la colline. De là, nous pouvions voir la courbe du Danube. Mon père montait au jardin ou à l’atelier le matin pour peindre, et à midi ou le soir, il apportait le tableau sur lequel il travaillait pour le montrer à ma mère. »
Zsuzsa Szőnyi

   « … Notre chatte attend des chatons, mais les hirondelles m’ont déçu cette année, à mon grand regret.
Les hirondelles ont beaucoup de nids, mais après leur arrivée, elles sont parties. Je ne sais pas pourquoi. Je l’ai considéré comme un mauvais présage.
J’avais une montre que je portais ici à Zebegény, elle s’est également arrêtée, puis notre baromètre a cessé de fonctionner, il y a donc de nombreux signes qui indiquent que nos vieux objets familiers veulent nous quitter. Ne pense pas que je suis superstitieux. Je ne fais qu’observer le cours des choses. Et au lieu de clarifier les esprits, cela ne fait que les rendre plus confus.
Bien sûr, cette perception semble être celle depuis Zebegény, mais le coeur du monde reste à Zebegény… »
Lettre d’István Szőnyi à sa fille et son gendre, Zebegény, 1958

István Szőnyi, Lumière au-dessus de l’eau, 1935

   Le peintre reçoit en 1929 une bourse du gouvernement pour séjourner à l’Académie hongroise de Rome mais, préférant les paysages du coude du Danube à ceux de l’Italie, il rentre en Hongrie au bout de quelques mois. Il obtient le poste de professeur à l’Académie hongroise des Beaux-Arts en 1937 tout en participant à la vie artistique en tant que membre du cercle artistique Gresham. C’est à cette époque qu’éclaircissant sa palette de couleurs il réalise ses tableaux les plus radieux. La géographie poétique du fleuve, les paysages danubiens et le mode de vie et les traditions de la population locale ont exercé une grande influence sur son travail artistique l’imprégnant intimement de leur présence, de leur rythme et de leur tonalité.

István Szőnyi, Zebegény, aquarelle sur papier

   Il s’occupe à partir des années quarante d’une école libre à Zebegény, commence également à peindre à l’aquarelle et utilisant principalement la technique de la gouache. De nombreux artistes hongrois de la nouvelle génération seront influencés par son style. Le peintre et sa famille cacheront et fourniront de faux papiers à de nombreux Juifs ainsi qu’à des personnes persécutées pendant la Seconde Guerre mondiale ce qui lui vaudra de recevoir avec les siens le titre de « Juste parmi les Nations » en 1984. Les intenses bombardements de Budapest détruisent son appartement, son atelier et une grande partie de ses peintures. Sa fille l’invite à Rome en 1959-1959, séjour à l’occasion duquel le peintre est impressionné par le ciel bleu de Fiumicino. István Szőnyi  meurt en 1960 dans sa maison de Zebegény qui sera transformée en musée à partir de 1967.

István Szőnyi, Nus, gravure à l’eau-forte, 1960

« C’est un événement décisif et crucial pour le développement de ma vie et de mon œuvre qu’en 1924, après m’être marié, je me suis installé à Zebegény, où j’ai trouvé toutes les expériences nécessaires au développement de mon art. J’y ai vu l’unité interconnectée et inséparable du paysage et de ses habitants dans un milieu qui correspondait tout à fait à mes idées. Les sujets de mes tableaux sont les deux choses au monde auxquelles je suis le plus attaché : Zebegény et ma famille. J’ai toujours été intéressé par la peinture des choses qui sont les plus proches et les plus immédiates pour les gens. Tous mes sujets sont nés non pas à Zebegény, mais dans mon grand atelier en plein air, où alternent deux montagnes, deux vallées, un verger de pommiers et une forêt de pins. Je n’ai presque pas besoin de quitter cet endroit. »
István Szőnyi

Musée István Szőnyi, Zebegény, photo © Danube-culture, droits réservés

István Szőnyi, le coude du Danube et la colonie artisitique de Zebegény
Le panorama du Danube qui s’offre depuis Zebegény est devenu dans les années 1920 (après les accords de Trianon et la perte d’une importante partie du territoire historique de la Hongrie), l’un des lieux emblématiques de la peinture paysagiste hongroise, illustrant l’une des idées fondamentales de la renaissance intellectuelle et artistique de l’après-guerre qui était celle du retour à la nature, à la nature à l’intérieur des nouvelles frontières et à la nature qui n’était pas le théâtre d’une histoire (tragique) en constante évolution comme la mettait en scène la peinture de la deuxième moitié du XIXe siècle, mais une nature éternelle et immuable. Le plus bel exemple de ce changement est l’évolution de la représentation picturale du coude du Danube. Les imposants et glorieux monuments architecturaux de Visegrád et d’Esztergom ont disparu des tableaux. Les paysages peints ne sont plus le théâtre d’événements ni le lieu de drames historiques ou psychologiques mais une représentation de la création elle-même, de la naissance du ciel et de la terre, de la fête et du miracle, de la paix sacrée qu’aucune décision politique ne peut perturber. Les représentants de cette nouvelle approche artistique furent en premier lieu Aurél Bernáth, Róbert Berény, István Szőnyi et József Egry. Cela se ressent également dans les paysages danubien d’István Szőnyi (1894-1960).

Robert Bérény (1887-1953), pêcheurs sur les bords du Danube

Le peintre post impressionniste s’est installé avec sa famille dans la maison de ses beaux-parents à Zebegény dans les années 1920. À partir de cette époque les panoramas du Danube depuis le sommet de la colline au-dessus du fleuve et du village apparaissent de manière récurrente dans ses tableaux. Bien que sur l’autre rive du Danube, Zebegény n’est qu’à quelques kilomètres de Visegrád et de son château royal mais ces quelques kilomètres et le fleuve séparent deux époques artistiques, deux époques qui se tournent le dos. La peinture ne rend plus comte d’une réalité historique avec ses glorieux monuments mais exprime la dimension sacrée de la nature. Aux côtés d’István Szőnyi et Róbert Berény (1887-1953), d’autres artistes s’installèrent ou fréquentèrent Zebegény comme Bernáth Aurel,(1895-1982), Czigány Desző (1883-1937), Dombrovszky Szathmárry László (1894-1982), Ducsay Béla (1893-1963), Elefky Jenő (&895-1968), Faddi-Förstener Dénes (1901-1945?), Freytag Zoltán (1901-1983), Göllner Miklós (1902-1977), Aba-Novák Vilmos (1894-1941), Patkó Károly (1895-1941), Szobotka Imre (1890-1961), Vass Elemér (1887-1957), Vörös Geza (1897-1957), Pap Gyula (1899-1983), Klie Zoltán (1897-1992), Medveczky Jenő (1902-1969), Póharnok Zoltán (1905-1976). Ces peintres formèrent entre 1928 et 1942 une colonie artistique des plus créatives de toute l’histoire des arts sur les rives du Danube.
Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour novembre 2025

I. Szőnyi,  Route du Danube avec une troupeau d’oies, huile sur toile, 1932

Notes :
1 Le musée Károly Ferenczy (FERENCZY MÚZEUMI CENTRUM), Kossuth Lajos u. 5, 2000 Szentendre, est consacré aux oeuvres des artistes de la famille Ferenczy.
https://www.femuz.hu

2 Baia Mare, aujourd’hui en Roumanie chef -lieu du Judeţ du Maramureş
3 Ce musée abrite désormais le Centre de photographie contemporaine Robert Capa, https://capacenter.hu/en
4 Le peintre perd sa première femme peu après la naissance de sa fille. Il perdra également son fils âgé de 18 ans. 

Sources :
en.mng.hu

István Szőnyi dans son atelier à Zebegény en 1950

Musée Istvan Szőnyi, Bartóky út 7.  2627 Zebegény
https://szonyimuzeum.hu

István Szőnyi,  Attente

Mohács (Hongrie)

« Le Danube se divise en deux bras juste au-dessus de Bátaszék : le plus grand bras divise la Trans-Hongrie, un champ plat, le plus petit baigne Bátaszék et Mohács, et les deux se rejoignent en dessous de Mohács, formant une île. »
Écrit en 1528 par István Brodarics, Récit véridique de la bataille des Hongrois contre les Turcs à Mohács, Magvető Kiadó, Budapest, 1983

« Immédiatement au-dessous de Baja le fleuve se sépare de nouveau, et forme la Nagymargitsziget (grande île Marguerite), c’est-à-dire l’île nommée : île de Mohács ; ensuite vient à droite Bátta avec les restes d’une ancienne abbaye ; derrière il y a d’assez hautes montagnes plantées de vignes, et après, à droite est Dunaszekcső, bourg avec un bon restaurant communal et une place d’embarquement pour les vins pour Báttaszék.
Alors le peu de coteaux plantés de vigne disparaît et sur le rivage plat à droite suit le bourg de Mohács, d’à peu près 15 000 habitants, station principale du chemin de fer de Mohács à Fünfkirchen (Pecs) et Bude et par cela en communication avec le chemin de fer de Alföld-Fiume, Fünfkirchen-Barcs et Fünfkirchen-Budapest et avec le chemin de fer du sud. C’est la place la plus importante pour l’embarquement des charbons de pierre…
Dans les environs de Mohács on cultive beaucoup de blé et surtout le maïs, comme la vigne… »

Alexandre François Heksch, Guide illustré sur le Danube de Ratisbonne à Souline et indicateur de Constantinople, A. Hartleben, Éditeur, Vienne. Pest. Leisic., 1883 (première édition en allemand, 1879-80)
Alexander Franz Heksch, (1836-1885) est un écrivain viennois d’origine hongroise qui fut fonctionnaire de la Lloyd Society de Pest et l’auteur de plusieurs guides.

Le nom tire son origine de Mъchačь, Mocháč : mъchъ (mousse, le mot hongrois moha est un emprunt au slave + le suffixe slave -ačь, comme le slovaque Mochnáč ou le tchèque Macháč).
Les premiers habitants de cette région connue dans l’histoire furent les Pannonii (Pannoniens d’où le terme de Pannonie pour la plaine pannonienne), un groupe de tribus indo-européennes apparentées aux Illyriens. À partir du IVe siècle avant J.C., elle est envahie par diverses tribus celtiques nomades. On sait peu de choses sur la Pannonie jusqu’en 35 av. J.-.C., lorsque ses habitants, alliés des Dalmatiens, sont attaqués par les armées de l’empereur Auguste (63 av.-14 ap. J.-C.). La Pannonie n’est définitivement soumise par les Romains qu’en 9 avant J.-C., date à laquelle elle est incorporée à l’Illyricum dont le territoire s’étendait jusqu’au Danube. L’Illyricum est scindée ultérieurement en deux provinces, la Pannonie au nord et la Damaltie au sud. La Pannonie est divisée en deux provinces sous l’empereur Trajan, la Pannonie supérieur avec sa capitale sur la rive droite du Danube Carnuntum et la Pannonie inférieure (capitales Aquincum et Sirmium) puis en quatre entité sous l’empereur Marc-Aurèle. Au sud de Mohács, sur le site du village Kölkeden avait été construite une importante forteresse du limes du nom d’Altinum. Les Avars prendront possession de la région à la chute de l’Empire romain et se heurteront à Byzance tout en établissant un empire qui disparaîtra à la fin du VIIIe siècle à cause des conquêtes de Charlemagne et de son fils Pépin d’Italie.
Mohacs avec le comté de la Baranya appartiennent dès le Moyen-âge au royaume de Hongrie.

Mohács, détail de la « Tabula Hungariae » du diacre Lazare, 1528

   La forteresse de Mohács et le Danube pendant la période ottomane, peinture de Maximilian Brandstetter, 1608. Cette forteresse, connue sous le nom de « Párkán(y) » en turc (nom hongrois de Šturovo, commune aujourd’hui sur la rive gauche désormais slovaque), était l’une des plus petites construction défensive érigées par les Ottomans le long du Danube, de la région de Serem à Esztergom. Les journaux de voyageurs et d’émissaires des XVIe et XVIIe siècles contiennent de nombreuses informations sur cette petite garnison militaire. Les bateaux sur le Danube sont à la fois des embarcations civiles de type et militaires (tschaïques, embarcations légères et profilées avec leurs rangées de rameurs pour manoeuvrer rapidement et pouvoir remonter sans difficulté le fleuve).   

Pendant l’occupation turque la ville est la préfecture du Sandjak de Mohács. Selon le récit publié dans le « Livre des voyages » (Seyâhatnâme) d’Evliya Çelebi (1611-1682) qui visite Mohács en 1663, la forteresse se dresse au bord du Danube, avec quatre bastions et des canons aux angles. Outre la cinquantaine de logements pour les soldats, la construction se compose également d’une salle de guerre, de deux greniers et d’une mosquée décorée de mosaïques. La Porte de l’eau donne sur le Danube sur lequel flottent des bateaux-moulins, tandis que la Porte de la ville est gardée par une tour forteresse armée de canons. Les douves sont alimentées par les eaux du Danube. Les 300 maisons de « Miháds » (Mohács) possèdent des toits de chaume , seuls le palais du pacha, une auberge et la mosquée sont recouverts couverts de tuiles. Il y a également une « médersa », un monastère et deux écoles primaires. Le village à deux portes était entouré d’un mur d’enceinte rempli de terre et les douves ont également été inondées par les eaux du Danube.1
   Après avoir été reconquise sur la Grande Porte par les Habsbourg-Lorraine en 1687 et être retournée dans le Royaume de Hongrie au sein du Saint Empire Romain germanique, Mohács et la Baranya voient arriver, la plupart du temps par bateau, des colons appelés « Souabes du Danube » (Donauschwaben) bien qu’ils ne soient pas obligatoirement originaires de la Souabe qui s’installent après avoir reçu des autorités des terres à défricher et à cultiver.

Mohács en 1778

Neu-Mohács et le Vieux  Mohács intérieur, délimités par le fossé de Büdös, sur le premier relevé militaire (1783)

Ces colons invités à repeupler et à mettre en valeur ces territoires reconquis auront à coeur de préserver leur langue et leur culture jusqu’au milieu du XXe siècle et la seconde guerre mondiale dont les conséquences seront dramatiques pour eux. Ils seront expulsés de leurs terres vers l’Autriche et l’Allemagne par les gouvernements communistes qui les accusent d’avoir collaborer avec les nazis et en profitent également pour confisquer leurs biens.
Entre 1918 et 1921, la ville est occupée par les Serbes et, en 1921, elle fait partie de l’éphémère République serbo-hongroise de Baranya-Baja. La frontière hongroise est redessinée par le Traité (controversé) de Trianon, désastreux pour la Hongrie et les géographes la feront passer désormais un peu au sud de Mohács.
En raison de la culture des céréales dans les environs, on trouvait autrefois, tout comme dans la cité voisine en amont de Baja sur la rive gauche, devant la ville, un nombre impressionnant de bateaux-moulins en activité. Puis vint le temps de la navigation à vapeur et de l’exploitation des mines de charbon voisines de Fünfkirchen (Pecs) par la D.D.S.G., charbon que les bateaux chargeaient au port après qu’il ait été transporté par train jusqu’à Mohács. Les navires remontaient leur précieuse marchandise vers Budapest et Vienne.

Femmes de Mohács lavant du linge au bord du Danube, photo Lőrincze Judit, Fortepan, 1958

Une importante minorité juive vécut à Mohács au cours de l’histoire. Persécutée par l’administration hongroise au nom de vieilles rancunes aussi injustes que tenaces pendant la Seconde Guerre mondiale, elle fut internée dans deux ghettos puis déportée à Pecs et Auschwitz.
Des colons et croates s’installèrent également à Mohács au cours des siècles précédents formant des minorités qui conserveront leurs traditions au travers des siècles et dont peut avoir un aperçu au passionnant musée ethnographique Kanizsai Dorottya Muzeum.
www.kanizsaidorottyamuzeum.hu

Monuments historiques, musées, évènements, environnement…
Hôtel-de-ville de Mohács

L’imposant Hôtel-de-ville de Mohács aux influences architecturales ottomanes, sans doute pour mieux s’émanciper du passé, photo Danube-culture, © droits réservés

Le Mercure de Mohács, photo Danube-culture, © droits réservés

Cinéma Kossuth (expositions…)
Patrimoines religieux et industriel

Patrimoine religieux, photo Danube-culture, © droits réservés

Un patrimoine industriel restauré avec soin, photo Danube-culture, © droits réservés

   Mohács est aussi la ville ville natale du peintre surréaliste et ami d’André Breton, Endre Roszda (1913-1999) dont on aimerait voir la maison rénovée.
https://www.rozsda.com

Endre Rozdan

Endre Roszda, autoportrait

Atelier du sculpteur de masques en bois d’Antal Eglert (Kigyá utca 7)
Le Mémorial des bataille(s) (Emlékpark) se trouve à 6 km environ au sud de Mohács près de Sátorhely. Le monument au roi hongrois Lajos (Louis II) a été érigé à l’occasion de la célébration du 450e anniversaire de la bataille de 1526 à l’endroit où le souverain s’est noyé. Les célébrations du cinq centième anniversaire de cette défaite historique (!) auront lieu en 2026.
Les bateliers, pêcheurs et meuniers de Mohács organisaient autrefois une fête, la « Wassergehenden » en lien avec le Danube qui tomba peu à peu dans l’oubli au fil du temps. Le Centre culturel remit cette coutume au goût du jour en 1989. Évènement populaire, la « Wassergehenden » a lieu désormais le 1er mai avec une procession de bateaux, un concours de soupe de poisson, tradition perpétuée également à Baja et ailleurs le long du fleuve, des concerts et un feux d’artifice.
   De Mohács  il est très facile (et recommandé !) de se rendre dans le Parc National Duna-Drava ou encore dans celui de Gemenc qui abrite entre autres oiseaux une population de cigognes noires, de réaliser des excursions en bateau, de louer des bicyclettes ou de profiter des thermes locaux.

L’élégant bac de Mohács-Ujmohács en sursis du fait d’un projet de pont entre les deux rives à cette hauteur (achèvement prévu en 2028 ?), se fait discret dans le paysage, photoDanube-culture, © droits réservés

Au port de Mohács, photo  Danube-culture, © droits réservés

Un peu plus au sud (PK 1425, 5), sur la rive gauche et en Serbie dont le territoire commence au PK 1433, se trouve l’entrée du canal Danube-Tisza, une réalisation longue de 123 km et achevée en 1801 sous le nom de « canal François » qui permit de drainer des territoires marécageux et de faciliter les communications et le transport des marchandises.
La ville est accessible par la ligne de chemin de fer Villány-Mohács, achevée en 1857 entre Mohács et Pécs, deuxième ligne de chemin de fer de Hongrie.
Le port frontalier de Mohács, le seul port frontalier fluvial de l’Union européenne, a été inauguré en octobre 2007. Il possède un littoral de 340 mètres de long et une voie d’évitement.
Le projet construction d’un pont entre Mohács et Ujmohács est désormais confirmé (achèvement prévu en 2028). 

Mohács se trouve au PK 1447, photo Danube-culture © droits réservés

 L’évènement culturel majeur de la ville : le carnaval des Busó 
   Ce carnaval a lieu chaque année au mois de février et accueille de nombreux touristes. Il a été classé en 2009 au Patrimoine mondial immatériel de l’Unesco.

Carnaval des Busó : quand les esprits naviguent sur le Danube, photo droits réservés, 

   Le carnaval des Busó est une manifestation traditionnelle populaire de six jours qui célèbre la proche fin de l’hiver. Les Busó sont des personnages (selon la tradition des hommes déguisés) portant des manteaux de laine grossiers et le visage recouvert de masques en bois aux grimaces effrayantes et ornés de cornes. Un concours de costumes pour les enfants, une exposition de masques et d’autres objets artisanaux, la venue de plus de 500 Busó dans des barques sur le Danube pour un défilé dans la ville accompagné de chars fantastiques tirés par des chevaux ou motorisés, la mise à feu d’un cercueil symbolisant l’hiver, un feu de joie sur la place principale ainsi que des festins et de la musique à travers la ville sont au programme.

Des Busó jusque dans le hall de l’Hôtel-de-ville, photo  Danube-culture, © droits réservés

   L’origine de cette tradition populaire qui appartenait initialement à la minorité croate de Mohács, est devenue au fil du temps une marque de la ville tout entière. Elle symbolise une commémoration des grands événements de son histoire. Bien plus qu’une manifestation à caractère uniquement  social, le carnaval des Busó est une expression à la fois d’un groupe social, de la ville et de la nation hongroise toute entière qui aime ainsi exorciser ses vieux démons et les évènements tragiques de l’histoire de  la nation hongroise.

Monument  du centre ville en hommage aux Busó  dont on se demande parfois s’ils ne sont pas présents dans la ville toute l’année, photo Danube-culture, © droits réservés

   Il permet à chacun de s’exprimer au sein de la communauté. Les créations artistiques qui appartiennent à cette manifestation sont préservées par des groupes autonomes de Busó provenant de tout milieu culturel qui  transmettent les techniques de sculpture de masques et les célébrations rituelles aux générations suivantes afin qu’elles se perpétuent.

Notes :
1 Evlia Çselebi, Turkish world travels in Hungary 1660-1664. Turkish historians III, 1904, Académie hongroise des sciences, Budapest

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, novembre 2025

 Roszda, Endre, Plein poids dans le rêve, 1960, Musée d’art moderne André Malraux — MuMa Le Havre. « J’éclaire des objets et des hommes, réveille des dormeurs, éveille les morts, je les fais parler d’événements qu’ils n’avaient peut-être jamais vécus, je capte des sons, je tisse des fils multicolores pour les attraper et j’écoute leurs appels, je saute ici et là, pinceau en main, occupé à vite fixer le passé. »

Gloomy Sunday

   La chanson est ensuite reprise par le chanteur Pál Kalmár en 1935, puis par Paul Robeson et Billie Holiday aux USA dans les années 1940.

Rezső Seress (1899-1968)

   La légende voudrait que la chanson ait été inspirée par la rupture tragique du compositeur avec sa maîtresse, d’autres pensent que c’est plutôt la petite amie au tempérament suicidaire de László Jávor qui a inspiré le texte de la chanson ou encore que la mélodie a été composée en l’honneur des proches que compositeur a perdu. Le texte de la chanson sur une mélodie profondément mélancolique parle d’une personne dont l’amour « est mort » et qui songe au suicide pour la (les) rejoindre. Rezső Seress s’est lui-même suicidé le 13 janvier 1968.

Jávor-László à Paris en 1938 (?), à gauche sur la photo, sources : www.szyneskonvtar.hu

   Le New York Times rapporte dans un article écrit peu de temps après sa mort que la chanson « Gloomy Sunday » avait considérablement déprimé le compositeur et qu’il pensait ne plus être capable d’écrire de la musique à succès ce qui s’avère tout à fait inexact. Il est vrai par contre que le deuxième éditeur qui avait reçu la partition se suicidera peu de temps après. La malédiction de la chanson commença.
En mars 1936, le magazine Time publie un article dans lequel l’auteur fait état d’une série de suicides en Hongrie, suicides qui sembleraient avoir un lien avec la chanson : un cordonnier aurait griffonné sur un papier le nom de la chanson avant de se donner la mort, deux personnes se seraient suicidées à son écoute. Le journaliste parle de nombreux autres récits de dizaines de gens qui se seraient jetés dans le Danube à cause de la chanson. La malédiction devient international. Le New York Times rapporte alors des cas de suicide et des tentatives de suicide en nombre aux États-Unis suite à l’écoute de « Gloomy Sunday ».

Le restaurant juif Kispipa à Budapest, Akácfa utcá, 38, photo droits réservés

   En 1941, la BBC interdira la chanson qui ne reviendra sur les ondes britanniques qu’en 2002 ! De ce fait beaucoup de disquaires refusèrent alors de vendre des disques avec la chanson, persuadés qu’elle allait aussi leur porter malheur. La science s’intéressa à la mystérieuse épidémie de suicides. Elle conclut à un phénomène de suicide contagieux ou à une manifestation de l’effet Werther, qui veut qu’une personne entourée par des « pensées suicidaires » réelles ou fictives ou le suicide récent d’un proche, peut à son tour être tentée de se suicider. Les investigations ont également été étendues au monde du cinéma et de la télévision, notamment pour essayer de trouver dans la chanson des messages subliminaux visuels ou auditifs qui pourraient avoir été à l’origine des actes de suicide mais sans succès !
 « Gloomy Sunday » est utilisée par plusieurs cinéastes dont Steven Spielberg (« La liste de Schindler », 1993), Abel Ferrara (« Nos funérailles », 1996), Sally Poter (« Les larmes d’un homme »), Daniel Monzón… Elle a également été interprétée depuis par de nombreux chanteurs parmi lesquels Ray Charles, Sarah Vaughan, Serge Gainsbourg (paroles de Jean Marèze et François-Eugène Gonda), Loreena McKennit, Björk, Claire Diterzi, Sanseverino …
Le film « Ein Lied von Liebe und Tod » de Rolf Schübel (production germano-hongroise, 1999 112 mn) est basé sur une nouvelle de l’écrivain Nick Barkow ( ) qui décrit de manière fictive la création et le destin de cette chanson.Version anglaise et française du texte :
Sunday is gloomy, my hours are slumberless
Dimanche est sombre, mes heures sont insomniaques
Dearest, the shadows I live with are numbless
Mon très cher, les ombres avec lesquelles je vis sont agitées
Little white flowers will never awaken you
Les petites fleurs blanches ne te réveilleront jamais
Not where the black coach of sorrow has taken you
De là où le train noir de la peine t’a emmené
Angels have no thought of ever returning you
Les anges n’ont pas pensé à te rendre à jamais
Would they be angry if I thought of joining you
Seraient-ils fâchés si je pensais à te rejoindre

Gloomy Sunday
Sombre Dimanche

Gloomy is Sunday
Sombre est dimanche
With shadows I spend it all
je passe tout mon temps avec les ombres
My heart and I have decided to end it all
Mon cœur et moi avons décidé de tout arrêter
Soon there’ll be candles and prayers that are sad
Bientôt il y aura des bougies et des prières, tristes
I know, let them not weep, let them know I’m glad to go
Je sais, ne les laissez pas pleurer, laissez-leur savoir que je suis heureuse de partir
Death is no dream, for in death I’m caressing you
La mort n’est pas un rêve, car dans la mort je te caresse
With the last breathe of my soul I’ll be blessing you
Avec le dernier souffle de mon âme, je te béniraiGloomy Sunday
Sombre Dimanche

Dreaming, I was only dreaming
Rêver, je ne faisais que rêver
I wake and I find you asleep in the deep of my heart, dear
Je me réveille et je te trouve endormi au fond de mon cœur, chéri
Dreaming, I was lonely dreaming
Rêvais, je rêvais seule
I felt my heart melt when I dreamt that we two were apart
Je sentais mon cœur fondre lorsque je rêvais que nous étions tous les deux séparés
Far apart, far apart, far apart
Si séparés, si séparés, si séparés
Darling, I hope that my dream never haunted you
Chéri, j’espère que mon rêve ne t’a pas hanté
My heart is telling you how much I wanted you
Mon cœur te dit combien je te voulais

Gloomy Sunday
Sombre Dimanche

https://youtu.be/f4tQ2o3dp6Y
https://youtu.be/5F8kh2xFwlM

Danube-culture, mis à jour novembre 2025

Des aventuriers sur le Danube (II) : l’Américain Paul Boyton descend le fleuve à la nage de Linz à Budapest en 1875

Né à Pittsburgh Pennsylvanie en 1849 sur les rives de la rivière Allegheny, un affluent de l’Ohio de 523 km appartenant au bassin versant du Mississipi, Paul Boyton, « The Fearless Frogman », a un profil d’aventurier, de sportif et d’inventeur. Nageur performant, il réussit son premier sauvetage à l’âge de douze ans. Trois années plus tard il quitte les siens pour s’engager dans la marine américaine, rejoint ensuite les révolutionnaires mexicains et sert dans la marine française pendant le conflit franco-prussien. Après son retour en Amérique il participe à l’organisation du United States Lifesaving Service, organise le premier département de sauvetage d’Atlantic City (New Jersey) et en devient capitaine en 1873. Pendant les deux années suivantes, il n’y aura pas un seul noyé à Atlantic City, Paul Boyton étant personnellement responsable du sauvetage de soixante et onze personnes.
C’est dans le cadre de ses activités dans cette ville qu’il commence à  expérimenter de nouveaux équipements de sauvetage, en particulier une combinaison en caoutchouc inventée par C.S. Merriman. Cette combinaison, facile à enfiler peut maintenir le nageur dans l’eau indéfiniment, le gardant parfaitement au sec1. L’équipement se complète d’une double pagaie pour faciliter le déplacement dans l’eau. P. Boyton réalisera son exploit dans le Danube de 1876 avec cette combinaison.
À l’automne 1874, il est à New York, déterminé à faire une démonstration qui prouverait au monde entier l’intérêt de cette invention. Il se rend également en Europe pour la promouvoir et réussit en 1875 la traversée à la nage de la France vers l’Angleterre revêtu de sa combinaison étanche sur laquelle est fixée une petite voile. Un grand enthousiasme entoure ses performances. Des messages de félicitations sont envoyés par la reine d’Angleterre et le prince de Galles mais le succès commercial se fait attendre.


Le sportif et inventeur américain nage pendant sa tournée européenne dans le Rhin de Bâle à Cologne, réussit à descendre en 84 heures le Danube de Linz à Budapest, accomplit les exploits de nager en 92 heures dans le Pô de Turin à Ferrare, dans l’Arno de Florence à Pise et dans Tibre d’Ortie à Rome. À cette occasion il est accueilli très chaleureusement en particulier à Rome où il est acclamé par plus de 100 000 personnes se tenant les rives du fleuve. Paul Boyton nage également, lors de son séjour en Italie, dans la Méditerranée, de l’île de Capri à Naples. Le roi Victor Emmanuel II d’Italie le nomme Chevalier de l’ordre de la Croix. Il traverse encore le détroit de Gibraltar et en août 1878, infatigable, descends la Seine de Nogent à Paris. Lorsqu’il arrive dans la capitale française, le correspondant du New York Times estime la foule à près d’un million de personnes. L’aventurier et sportif émérite descendra d’autres fleuves européens comme le Rhône, la Loire et le Tage. À l’occasion de sa descente de la Loire il rencontre Jules Verne (1828-1905) en aval d’Ancenis qui remonte le fleuve sur un bateau avec quelques-uns de ses mariniers. L’écrivain accompagne Paul Boyton jusqu’à Nantes. Les deux hommes devinrent de grands amis. Paul Boyton profitera de l’hospitalité de Jules Verne sur son yacht et dans sa résidence à Nantes et Jules Verne s’inspirera de sa combinaison flottante pour illustrer certaines scènes de son roman « Les tribulations d’un Chinois ». De retour aux États-Unis en décembre 1878 Paul Boyton nage dans l’Hudson d’Albany à Manhattan et, en septembre 1881, réussit la performance de nager de 3200 miles dans le Mississippi.
Paul Boyton publie en 1892 le récit de ses voyages et de ses multiples aventures sous le titre « The Story of Paul Boyton ».

À la nage de Linz à Budapest…
   « Peu après, Paul Boyton se rendit à Louisville, dans le Kentucky, où il nagea en amont des chutes de l’Ohio. Cet exploit suscita l’effervescence à Louisville et dans les environs. Il partit ensuite en Europe et commença en mai sa tournée par Amsterdam. À cette époque il était déjà bien connu du  monde du spectacle. Ses exhibitions eurent beaucoup de succès dans tous les Pays-Bas et en Allemagne.
Le 3 août 1876, Paul Boyton arriva à Linz en Autriche. Il eut alors un accident qui faillit lui faire perdre l’œil droit à cause de l’explosion prématurée d’une torpille. Invalide, il resta pendant deux semaines dans une chambre d’un hôtel sur les rives du Danube. La vue permanente des eaux du fleuve qui semblaient l’inviter fit naître dans son cœur le désir d’une nouvelle expédition. Il ne lui fallut pas longtemps pour se décider à descendre à la nage le Danube de Linz à Budapest, situé à environ quatre cent cinquante miles2 en aval. Lorsqu’il annonça son intention de réaliser cet exploit, la nouvelle fut aussitôt télégraphiée à toutes les régions bordant le fleuve.

Linz (Haute-Autriche) à la fin du XIXe -début du XXe siècle, collection particulière Danube-culture

   Quand il entra dans l’eau, toute la ville ou peu s’en faut, s’était donné rendez-vous pour lui faire ses adieux Le courant était très rapide mais, heureusement, de nombreuses îles et des épis3 se trouvaient au long du fleuve. Le nageur ne trouva rien de bleu dans ce Danube presque aussi jaune que le Mississippi. À l’instar de tous les fleuves du monde, celui-là a ses passages redoutés, comme les tourbillons de Struden. Ces périlleux rapides du Haut-Danube sont entourés d’un paysage pittoresque de hautes collines boisées. Une foule nombreuse s’était amassée à cet endroit pour voir Paul Boyton passer les obstacles. Il plongea sous deux ou trois grosses vagues qui le submergèrent complètement. Alors qu’il  luttait contre le courant impétueux, il répondit aux acclamations en brandissant sa pagaie.
Son accueil à Vienne fut des plus enthousiastes. À Presbourg4, le club de natation local l’accompagna pendant environ deux miles. L’institution lui décerna le titre de membre honoraire alors même qu’il nageait dans le fleuve au milieu de ses amis. Il continua ensuite son chemin seul et traversa toute la journée un pays stérile et désert, rencontrant de temps en temps des chercheurs d’or installés sur des bancs de sable. Ils avaient l’air farouches et portaient tous des chemises blanches et des pantalons larges. Son apparition, alors qu’il nageait dans le courant, ne manquait jamais de susciter la plus grande stupéfaction parmi les groupes de gens qui n’avaient probablement jamais entendu parler de lui. C’était un jour torride et le soleil lui brûlait cruellement le visage. Le soir, des nuages de moustiques l’entourèrent, lui rendant la vie infernale. Cette nuit-là, il somnola, épuisé par les efforts qu’il avait dû prodiguer. Vers onze heures, malgré lui, il s’endormit, pourtant conscient du danger que lui faisaient courir les bateaux-moulins. Ces bateaux-moulins du Danube sont constitués de deux barges reliées l’une à l’autre par des poutres autour desquelles tourne une grande roue. Ils sont ancrés dans la partie la plus rapide du courant qui entraîne le mécanisme.

Bateaux-moulins sur le Danube hongrois, collection particulière

   Paul fut sorti brusquement de son sommeil par un énorme bruit de fracas et se retrouva juste entre deux grosses barges. En à peine de deux secondes il serait à la merci d’une roue en mouvement rapide. Le courant le projeta contre elle. Avant même qu’il ne puisse prendre la mesure de la situation, l’une des planches le frappa au-dessus des sourcils et la suivante l’atteignit à l’arrière de la tête, le faisant sombrer complètement. Sa pagaie pour nager s’était cassée en deux et l’une des moitiés disparut tandis qu’il pouvait sentir un sang chaud couler sur son front. À l’aide de la moitié de pagaie cassée qui lui restait, il gagna les remous à la poupe d’une des barges. Le meunier fut réveillé par ses appels à l’aide. Un robuste Hongrois apparut sur le pont, une lanterne à la main, et lança une corde au nageur presque évanoui. Paul s’y accrocha fermement et fut hissé. La lumière de la lanterne révéla alors son visage couvert de sang et son bonnet de nage en caoutchouc brillant. Le meunier poussa un cri de terreur, lâcha la corde et courut se réfugier dans le moulin où il s’enferma à double tour, pensant sans doute qu’un mauvais esprit du Danube lui était apparu. Lorsque le meunier épouvanté relâcha son emprise sur la corde, Paul, presque entièrement épuisé, se laissa flotter dans le courant où il demeura, dans un état semi-conscient. Avec sa demi-pagaie, il réussit à se tenir à l’écart des autres moulins et se laissa porter jusqu’à l’aube. Ses yeux étaient presque fermés à cause de l’enflure de son front tuméfié. Peu après, il découvrit un château sur les berges d’un côté du fleuve. Il en réveilla les habitants par un coup de  alors qu’il dérivait impuissant. Un bateau quitta la rive et le recueillit. Il y avait à bord un officier autrichien et deux soldats.
L’officier l’informa que le château vers lequel on le transportait était la forteresse de Komorn5. Un chirurgien pensa rapidement ses blessures. En deux jours il fut suffisamment rétabli pour reprendre son voyage.

Paul Boyton avec sa combinaison étanche flottante et sa double pagaie

   Depuis Komorn, il nagea toute la journée et la nuit suivante pour rattraper le temps perdu. Le lendemain, à l’aube, de grandes montagnes s’élevaient de chaque côté d’un Danube dans un lit étroit et au fort courant.Vers huit heures du soir, il atteint un petit village et appris qu’il s’agissait de Nagy6, à environ quarante miles au-dessus de Budapest. Là, il prit quelques rafraîchissements et se mit en route pour la dernière étape de course nautique. Quelques kilomètres plus bas, il découvrit une très haute montagne, surmontée d’une croix, sur laquelle courait un chemin en zigzag. À chaque tournant de ce chemin était érigée une grotte contenant quelque scène de la Passion de Notre Seigneur. Ce chemin de croix est un lieu de dévotion célèbre pour le peuple croyant de Budapest7. En passant devant la montagne, il salua un groupe de dames et de messieurs qui se tenaient sur la rive. L’un d’eux l’interpella en allemand et lui demanda de relâcher un peu son rythme de nage afin qu’ils puissent descendre à ses côtés en barque. Paul se plia à leur demande, se tint droit dans l’eau et dériva tranquillement. La barque fut bientôt près de lui : deux dames y étaient assises, de toute évidence une mère et sa fille ainsi que deux messieurs. La  jeune fille, âgée d’environ dix-huit ans, était, de l’avis de Paul, la plus jolie fille qu’il ait jamais vue de sa vie. Il admirait sa merveilleuse beauté et ne prêtait que peu d’attention aux flots de questions qui lui étaient posées en hongrois-allemand par les hommes. Dans son meilleur allemand, il demanda à la jeune fille ce qu’il savait déjà, c’est-à-dire « À quelle distance se trouve Budapest ? ». Elle sourit et répondit en français : « Environ trente-cinq miles. Je suppose que vous parlez mieux le français que l’allemand ? »
C’est exactement ce que Paul souhaitait. Elle servait maintenant d’interprète pour tout le groupe et sa douce voix chassait tout sentiment de fatigue. Comme le courant poussait la barque à descendre le fleuve rapidement, sa mère suggéra qu’il était temps de se dire au revoir. Avant de partir, un des messieurs lui demanda par l’intermédiaire de la jeune femme « si M. le Capitaine voulait bien prendre un verre de vin ». Paul répondit qu’il était bien tôt pour porter un toast, mais que s’il lui était permis de trinquer à la santé de la plus belle fille de Hongrie, il se sacrifierait volontiers.
Avec un rire musical, elle lui tendit un verre rempli de Tokay pétillant. Une poignée de main générale s’ensuivit et, tandis que la main humide et recouverte de caoutchouc de Paul saisissait celle de la jeune femme, il la pria de lui offrir le bouquet de violettes qu’elle avait épinglé sur sa poitrine, en souvenir des instants inoubliables qu’il avait passés en sa compagnie. Elle accepta sa demande. Il embrassa le bouquet galamment et le fit glisser à travers l’ouverture au niveau de son visage de sa combinaison en caoutchouc pour les blottir contre sa poitrine. Alors qu’il reprenait sa pagaie, la pensée lui vint que la franche cordialité des occupants masculins du bateau au début de leur rencontre avait soudainement changé et que leurs adieux étaient plus formels que leur présentation ; mais il n’y prêta guère attention et s’éloigna vers Budapest d’un mouvement ferme et régulier, tout en fredonnant :
« Son sourire lumineux me hante encore. »8
    Budapest avait été informé par télégraphe de son arrivée imminente. Lorsqu’il atteint la capitale hongroise, les deux rives et les ponts étaient noirs de monde et les clameurs de « Éljen Boyton, éljen America »résonnèrent de tous les côtés. La chaleur de son accueil à Budapest fut tout simplement indescriptible.

Budapest dans les années 1870. La ville connut après 1838, à la fin de 1875 et au début de 1876, de nouvelles inondations catastrophiques.

   En racontant l’histoire de sa nage danubienne, il mentionna la merveilleuse rencontre qu’il avait faite à Visegrad. Son récit fut dûment publié dans les journaux avec ses autres aventures. De Budapest, Paul retourna en en chemin de fer à Vienne, où il s’était engagé à faire une démonstration pour le Club nautique. Ce contrat étant rempli et libre d’aller où bon lui semblait, il suivit sa fantaisie et prit le premier train pour la capitale hongroise. Ses nombreuses démonstrations y eurent un grand succès ; l’une des plus importantes était au profit d’un foyer pour jeunes filles, une œuvre de charité réputée de la ville. À la fin de sa démonstration, une pluie de fleurs et de bouquets lancés sur lui dans l’eau l’impressionna. Le lendemain, il reçut une lettre adressée comme suit : 

Sir Capitaine Paul Boyton à Budapest, Hôtel Europa.

La lettre était ainsi rédigée : 

Sir,
   Nous vous prions d’accepter nos sincères remerciements pour votre généreuse complaisance, ayant secouru des intérêts étrangers dans un pays étranger. Nous vous assurons que votre nom et le souvenir de votre noble action ne quitteront jamais le cœur de ces jeunes filles, que nous pouvons aider par votre bienfaisance à s’instruire des professions nécessaires. Permettez-moi de vous adresser nos remerciements. Nous n’oublierons jamais votre conduite de gentleman.

   Je vous suis très reconnaissante, votre estimée ELMA HENTALLERF, Secrétaire ;

MRS. ANNA KUHNEL, Présidente de l’Union des Dames. Budapest,

18 septembre 1876

   Pendant son séjour, Paul garda les yeux grands ouverts dans l’espoir de rencontrer à nouveau la merveilleuse jeune femme qui avait fait une telle impression sur son cœur. Un jour, un officier hongrois le croisa dans la rue et lui dit :
« Capitaine, n’aimeriez-vous pas être présenté à la jeune femme que vous avez rencontrée sur le Danube à Visegrad ? »
L’officier lui dit de se préparer le soir même et qu’il l’emmènerait dans sa loge privée au Théâtre Tational. Paul fut prêt quelques heures avant l’heure prévue. Ils entrèrent dans la loge. L’objet de ses rêves se leva de son siège et, avançant avec un charmant sourire charmant, lui dit en anglais :
« Je suis si heureuse de vous voir, capitaine. »
« Pas plus que je ne le suis moi-même de vous revoir. Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé anglais sur le fleuve ? »
« Eh bien, s’exclama-t-elle, j’étais un peu confuse et je ne me souvenais pas que les Américains parlaient anglais, mais laissez-moi vous présenter à ma mère et à ces messieurs. »
Paul fut alors présenté à un officier autrichien et à un comte qui, avec sa mère, occupaient la loge. Il ne prêta guère attention à la pièce qui était jouée car il entretint une conversation soutenue en anglais mêlé de français avec la charmante jeune femme à ses côtés. En diplomate averti, il adressa par la même occasion quelques remarques ponctuelles à sa mère. À la fin de la représentation, Paul offrit son bras à la jeune femme, tandis que l’officier autrichien prenait celui de sa mère. Les autres messieurs du groupe prirent les devants à la porte. Ils rentrèrent tranquillement par les rues étroites et l’officier qui escortait la mère de la jeune femme fit tinter le fourreau de son long sabre sur les pavés d’une manière virile. Avant qu’ils ne se séparent à la porte de la maison, Paul demanda et obtint la permission de téléphoner à la jeune femme le lendemain. Il s’éloigna ensuite et, accompagné du militaire hongrois, prit la direction de son hôtel. L’officier lui demanda combien de temps il comptait encore rester à Budapest. Paul ne put satisfaire à sa curiosité, car il était libre à ce moment-là et n’avait pas de plan de route particulier. En arrivant à l’hôtel, le capitaine proposa de prendre un verre. Alors qu’il était assis à table, l’officier mit la conversation sur le sujet du duel et posa à son interlocuteur des questions sur ses codes en vigueur en Amérique. Paul, devinant facilement le fil de ses pensées, le divertit avec des récits de combats farouches avec des couteaux Bowie, des revolvers, des fusils et des canons, lui assurant qu’ils étaient fréquents dans la partie des États-Unis d’où il venait. Il affirma à l’officier qu’il ne connaissait pas un seul de ses amis qui ne préféraient pas participer à un duel plutôt que d’être invité à un banquet. Lorsque celui-ci se sépara de Paul, ses pensée étaient envahies des récits poignants auxquels il semblait croire, du moins son comportement était-il beaucoup plus doux que lorsqu’ils étaient entré dans l’hôtel.
   Paul resta à Budapest deux semaines de plus qu’il ne l’avait prévu. Pendant cette période, il se rendit fréquemment chez la belle Irène, où il fut toujours accueilli par elle-même et ses parents. S’en suivit un voyage à travers les principales villes de Hongrie… »

PAUL BOYTON, THE STORY OF PAUL BOYTON, VOYAGES ON ALL THE GREAT RIVERS OF THE WORLD, PADDLING OVER TWENTY-FIVE THOUSAND MILES IN A RUBBER DRESS, A RARE TALE OF TRAVEL AND ADVENTURE, THRILLING EXPERIENCES IN DISTANT LANDS, AMONG STRANGE PEOPLE. A BOOK FOR BOYS, OLD AND YOUNG.
To my beloved and gentle wife, whose patience and help have enabled me to present the public the story of my life.
George Routledge & Sons, London, 1892
Chapter XI, « A short run on the Mississippi. The funny Negro pilot. Down the Danube and the Po. Attacked by fever. Lucretia Borgia’s castle. »
Traduction d’Alain Chotil-Fani, adaptation en langue française, Eric Baude

Notes :
1 « La combinaison était fabriquée en deux parties, reliées à la taille par une ceinture métallique ronde, sur laquelle un revêtement en caoutchouc était si bien fixé qu’il était tout à fait étanche. La tête était recouverte d’un capuchon, qui cachait tout sauf les yeux, la bouche et le nez. À l’arrière du bonnet, il y avait une chambre à air qui, une fois remplie, donnait au voyageur un oreiller très confortable. Le long des côtés, se trouvaient deux autres grandes chambres à air et deux autres encore en dessous, pour soutenir les jambes. » selon une description de l’époque.
2 Soit environs 720 kilomètres si l’on prend le mile américain comme référence. Linz se trouve au PK 2135 et Budapest au PK 1647 soit une distance officiel de 488 km par le fleuve. Paul Boyton aurait-il volontairement exagéré le nombre de km parcourus ?
3 Un épi est un ouvrage hydraulique construit à partir d’une berge dans le lit du cours d’eau pour freiner le courant, enrayer les mouvements de sédiments et améliorer les conditions de navigation.
4 Bratislava (PK 1868)
5 Impressionnante forteresse militaire construite par les Autrichiens sur le Danube hongrois à la hauteur de Komorn (Komárno-Komárom) pour face aux menaces d’invasions ottomanes. Elle leur permettait de contrôler le fleuve et sa navigation et fut surnommée « La Gibraltar du Danube ».
6 Le village de Nagymaros (PK 1695) sur la rive gauche du fleuve situé en face de Visegrád dans le « Coude du Danube ». Le fleuve se fraie alors un chemin entre les monts Börsöny (rive gauche) et le massif de Visegrád (rive droite), en aval d’Esztergom et en amont de Budapest.
7 Il pourrait s’agir des neuf stations du chemin de croix du calvaire de Zebegény ( PK 1703, 30, rive gauche) au sommet duquel se trouve une chapelle construite en 1853 par Mme József Fischer Borbála Zoller. Le petit village de Zebegény est toutefois situé en amont de Visegrád, ancienne capitale du royaume de Hongrie.
8 « Her bright smile haunts me still » : chanson célèbre du Sud confédéré de la décennie 1860, musique de William Thomas Wrighton, paroles de Joseph Edwards Carpenter. 

https://www.loc.gov/item/jukebox-762555
9
Vive Boyton, vive l’Amérique ! 

Annonce du décès de Paul Boyton, nageur et ornithologiste (collectionneur d’oiseaux !) le 19 avril 1892 dans la presse new-yorkaise

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour novembre 2025

La chapelle commémorative du comte Ödön Zichy (1809-1848)

La chapelle du comte Ödön Zichy (1809-1848) pendant les inondations au mois de septembre 2024, photo droits réservés

   On peut rejoindre le village serbe de Lórév, au sud de l’île de Csepel à environ 50 km de Budapest en traversant le Danube avec le bac depuis la petite ville d’Adony sur la rive droite. Cette zone est l’une des plus anciennement peuplées du comté de Pest et reste encore de nos jours un important point de passage sur le Danube. Dans un environnement paisible et inondable, proche du village, se trouve une chapelle commémorative construite dans un style néogothique. Elle est dédiée au comte Ödön Zichy (1809-1848), homme politique conservateur, collectionneur d’art, mécène et écrivain hongrois dont le destin fut lié à l’un des événements tragiques de la révolution et de la guerre d’indépendance de 1848/49. C’est à cet endroit que fut pendu cet aristocrate hongrois, ancien sous-préfet du comté de Fejér pour avoir, selon l’accusation, collaboré avec les ennemis de la Hongrie révolutionnaire. L’empereur François-Joseph a fait érigé en 1859 ce bâtiment en sa mémoire. Non seulement à l’époque, mais aujourd’hui encore, cette partie de l’île de Csepel reste sujette aux inondations. C’est pourquoi un monticule de terre a été aménagé sur lequel se tient la chapelle afin que même les crues les plus importantes ne puissent atteindre la hauteur de son portail d’entrée. Grâce à cet emplacement protégé, la chapelle est aussi en quelque sorte un mémorial hydrographique du milieu du XIXe siècle. On monte une petite pente et quelques marches pour y accéder. La clé est disponible auprès du personnel du bac voisin.
La chapelle est un bâtiment à nef unique avec une rosace et un clocher sur sa façade. Ses encadrements de fenêtres et ses contreforts sont en pierre, le reste est en briques conformément à la mode de l’époque. Sur les côtés nord et sud, on peut observer des paires de fenêtres à cadre en pierre et à disposition hexagonale allongée. Le mobilier d’origine a été détruit. À l’intérieur du bâtiment se trouve un autel peint en blanc au centre duquel se tient le Christ crucifié, entouré des statues de la Vierge Marie et de Marie-Madeleine.
Ce bâtiment, classé monument historique, est resté pendant de nombreuses années à l’abandon puis a été rénové en 2000. Une messe y est célébrée une fois par mois et une exposition permanente y a été aménagée.
C’est un petit miracle que les ravages de l’histoire et des révolutions l’aient épargné.

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour novembre 2025

István Széchenyi et les Portes-de-Fer (I)

   Plusieurs événements survenus en 1829 contribuent à revaloriser du rôle du Danube. D’une part la D.D.S.G., chargée de mettre en œuvre la navigation à vapeur sur le Danube, est fondée cette année-là et l’on peut donc s’attendre à voir naviguer des steamers sur le fleuve (de précédentes tentatives de navigation à vapeur n’avaient pas abouties pour des raisons techniques et économiques) et les intérêts nationaux et impériaux poussent pour que les bateaux puissent circuler sur le fleuve jusqu’à la mer Noire. Toutefois de nombreux obstacles s’y opposent dont un est physique, à savoir les rapides des défilés des Portes-de-Fer. D’autres événements viennent modifier considérablement la situation politique. Le Traité d’Andrinople (Edirne) met fin à la guerre russo-turque de 1828-1829. À la suite de la signature de celui-ci, l’Empire ottoman conserve la plus grande partie de ses territoires européens y compris la Serbie dans la région du Bas-Danube mais les Principautés roumaines, Valachie et Moldavie, acquièrent malgré tout une plus grande autonomie. Ces deux principautés sont occupées par les armées du tsar et le delta du Danube passe lui aussi sous domination russe. Cette situation pose un nouveau problème mais un article de ce même traité ouvre le fleuve, la navigation sur la mer Noire ainsi que le détroit les Dardanelles à la navigation internationale.
« Le Pruth continuera à former la limite des deux empires, du point où cette rivière touche le territoire de la Moldavie jusqu’à son confluent avec le Danube. De cet endroit la ligne des frontières suivra le cours du Danube jusqu’à l’embouchure de St. Georges, de sorte qu’en laissant toutes les îles formées par les différents bras de ce fleuve en possession de la Russie, la rive droite en restera comme par le passé à la Porte Ottomane. Il est convenu néanmoins que cette rive droite, à partir du point où le bras de St. Georges se sépare de celui de Soulina, demeurera inhabitée à la distance de deux heures de ce fleuve et qu’il n’y sera formé d’établissement d’aucune espèce, et que de même sur les îles qui resteront en possession de la cour de Russie, à l’exception des quarantaines qui y seront établies, il ne sera permis d’y faire aucun autre établissement, ni fortification. Les bâtiments marchands des deux puissances auront la faculté de naviguer sur le Danube, dans tout son cours, et ceux portant le pavillon Ottoman pourront entrer librement dans les embouchures de Keli et de Soulina, celle de Saint-Georges demeurera commune aux pavillons de guerre et marchands des deux puissances contractantes. Mais les vaisseaux de guerre russes ne pourront, en remontant le Danube, dépasser l’endroit de sa jonction avec le Pruth.
Article III du traité d’Andronople , 2-14 septembre 1829
   « … La Sublime Porte s’engage en outre à veiller soigneusement à ce que le commerce et la navigation de la mer Noire en particulier, ne puissent éprouver aucune entrave de quelque nature que ce soit. A cet effet, elle reconnait et déclare le passage du canal de Constantinople et du détroit des Dardanelles entièrement libre et ouvert aux bâtiments russes sous pavillon marchand, chargés ou sur lest, soit qu’ils viennent de la mer Noire pour entrer dans la Méditerranée, soit que, venant de la Méditerranée, ils veuillent entrer dans la mer Noire. Ces navires, pourvu qu’ils soient des bàtimens marchands, de quelque grandeur et de quelque portée qu’ils puissent être, ne seront exposés à aucun empêchement, ou vexation quelconque ainsi qu’il a été réglé ci-dessus. Les deux cours s’entendront sur les moyens les plus propres à prévenir tout retard dans la délivrance des expéditions nécessaires. En vertu du même principe le passage du canal de Constantinople et du détroit des Dardanelles est déclaré libre et ouvert à tous les bâtiments marchands des Puissances qui se trouvent en état de paix avec la Sublime Porte, soit qu’ils aillent dans les ports russes de la mer Noire, ou qu’ils en viennent chargés ou sur lest, aux mêmes conditions qui sont stipulées pour les navires sous pavillon russe… »
Extrait de l’article VII du même traité
Sources : Frédéric Muhrard, Nouveau recueil général de traités, conventions et autre transactions remarquables …, tome VIII, 1825-1830, Gottingue, 1851
   István Széchenyi, qui sait parfaitement combien il est important que le Danube soit navigable la plus grande partie de sa longueur, décide de descendre le fleuve et lance une initiative originale en 1830. Il fait construire à ses frais à Pest un bateau à rame baptisé « Desdemona ».

Maquette du Desdemona

Le comte fait également construire un autre bateau de taille plus modeste pour accompagner le « Desdemona » et le baptise du prénom de « Juliette ». Les deux embarcations sont peintes en noir et jaune. Même si elles ne naviguent pas directement pour le compte de l’État, ces couleurs sont celles de l’Empire des Habsbourg. István Széchenyi choisit d’être accompagné dans son périple fluvial par un ami, le comte János Waldstein (1809-1876) et par József Beszédes (1787-1852), un ingénieur hongrois de grande renommée.

Friedrich von Amerling (1803-1887), Autriche : János Waldstein (1809-1876), huile sur toile, 1833

La situation a un petit côté singulier pour I. Széchenyi car J. Beszédes n’appartient pas à la noblesse alors que le comte est membre de la haute aristocratie hongroise. Selon ses propres mots, c’est la première fois qu’il doit manger à la même table qu’une personne qui n’est pas de son rang. De plus, d’après les notes de son journal, le comte ne semble pas vraiment apprécier la personnalité de l’ingénieur qui l’accompagne.

József Beszédes (1787-1852)

Le périple fluvial commence le 24 juin 1830. István Széchenyi écrit dans son journal à propos du départ :
« Tôt le matin du 24 juin, j’ai commencé mon voyage vers la mer Noire à bord d’un bateau construit à Pest, un navire qui aurait pu être utilisé par nos ancêtres. Je vous écris actuellement depuis Földvár. Nous sommes 11 à bord. Moi-même, le comte János Waldstein, un ingénieur bavard (sic!), un cuisinier, trois serviteurs et quatre marins. Le bateau et la petite embarcation m’a coûté 500 florins et j’ai dépensé 100 florins de provisions. J’ai emporté avec moi 1 000 ducats en espèces et 10 000 florins en lettres de crédit. Le temps est magnifique… Il n’y a presque pas de vent, sinon nous n’avancerions pas. Nous pouvons parcourir deux milles terrestres en trois heures avec deux grandes rames. Le plus lent des bateaux à vapeur parcourrait la même distance en à peine une heure. Le fleuve est excellent… il est partout assez profond.
Je veux être de retour à Pest le 2 septembre. Que j’y parvienne ou non dépendra de la volonté du du Tout-Puissant… »
Le voyage en Orient du comte István Széchenyi et de János Waldstein en 1830

August Theodor Schoefft (1909-1888), Hongrie : le comte István Széchenyi dans les Portes-de-Fer, huile sur toile, 1836

   Le périple a un double objectif : d’une part, évaluer les difficultés techniques de la navigation ce qui est la tâche de J. Beszédes, et d’autre part, étudier les opportunités politiques d’ouverture du fleuve à la navigation impériale, ce dont I. Széchenyi se charge. Le bateau descendra jusqu’à Galaţi que l’équipage rejoint en 24 jours réalisant un véritable exploit. Le comte poursuivra ensuite sa route jusqu’à Constantinople par voie de terre d’où il rentrera difficilement à Budapest. Il n’y arrivera que le 19 octobre car il contractera le paludisme puis sera mis en quarantaine en raison d’une épidémie de choléra.
  Le comte István Széchenyi publie son premier article sur la navigation sur le Danube le 20 août 1834 dans le journal Társalkodó. Les observations et les propositions qui seront faites par István Széchenyi et József Beszédes permettront d’effectuer des travaux à partir de 1835 et d’améliorer la navigation sur le Bas-Danube dans les années ultérieures. I. Szechenyi naviguera à de nombreuses reprises sur le Bas-Danube en bateau à vapeur en tant que Commissaire royal. Il raconte qu’une fois, en raison du faible niveau de l’eau dans le passage des Portes-de-Fer, il a dû attendre pendant des heures, voire des jours, sur un bateau à vapeur, et qu’il n’a pu quitter le bateau échoué entre les récifs qu’à l’aide d’un autre engin flottant. Ses initiatives en faveur de l’amélioration de la navigation auront aussi un effet positif pour l’économie de la capitale de la Hongrie.
Eric Baude pour  Danube-culture, © droits réservés, mis à jour octobre 2025

Czóbel Béla (1883-1976), « le plus français des peintres hongrois ! »

Szentendre avec le Danube à l’arrière-plan, huile sur toile

   Son grand-père, peintre décorateur, oriente son petit-fils vers une carrière artistique que celui-ci inaugure en séjournant dans la colonie des peintres de Nagybánya ((Baia Mare, aujourd’hui en Roumanie). B. Czobel étudie ensuite à l’Académie des Beaux-Arts de Munich. Il y fait la connaissance de Jules Pascin, Rudolf Lévy et Walter Bondy qu’il retrouvera plus tard en fréquentant le cercle artistique de Montparnasse. Le jeune peintre hongrois étudie à l’académie Julian, se lie d’amitié avec Matisse, Modogliani, Picasso, prend part au mouvement fauve et expose, aux côtés de Derain, Vlaminck, Braque et Matisse, dans la salle que le Salon d’automne consacre au fauvisme en 1905.

Czóbel Béla, La rive du Danube à Szentendre, huile sur toile, 1961

   Chaque été le voit séjourner et peindre dans la campagne hongroise, être invité par le peintre Karoly Kernstok à Nyergesujfalu sur le Danube, devenant le représentant emblématique de l’avant-garde française dans son pays. Il participe en 1909 à la fondation d’un groupe hongrois nommé «Les Huit» et introduit le fauvisme à Budapest. Après la Première Guerre mondiale qu’il passe en Hollande puis six années à Berlin où il découvre l’expressionnisme allemand, il retourne en France en 1925, vivant alternativement en Normandie et dans le Midi, à l’exception de séjours à Szentendre, déjà fréquenté par de nombreux peintres hongrois parmi lesquels Mariá Modok, sa seconde femme depuis 1940. Il passe les années d’Occupation à Szentendre et s’y établira définitivement en 1945, partageant son temps entre la France et la Hongrie.

Modok Mária (1896-1971), Szentendre avec le Danube en arrière-plan, huile sur toile

   Personnalité parmi les plus marquantes de la peinture moderne hongroise, Béla Czóbel fut le premier peintre à avoir un musée dédié à son œuvre de son vivant en Hongrie. Un an avant sa mort, en 1975, une exposition consacrée à ses œuvres est organisée à Szentendre et l’artiste, alors âgé de 92 ans, est présent à l’inauguration.

Musée Béla Czóbel, Templom tér 1, Szentendre, Hongrie
Danube-culture, mis à jour octobre 2025

Endre Rozda (1913-1999)

Endre Rozda, Autoportrait à la pipe (1932) 
   Témoignant d’un talent précoce (il peint dès l’enfance sur les murs de la maison familiale !) le jeune artiste va étudier à l’école de Vilmos Aba-Novák (1894-1941) à Budapest, rencontre à l’occasion d’un concert le compositeur Béla Bartók (1881-1945), un musicien fasciné par la musique populaire et le Danube auquel il dédie l’une de ses oeuvres de jeunesse A Duna folyása (le cours du Danube, version pour piano de 1891, pour violon et piano de 1894. L’oeuvre novatrice de Bartók (la Sonate pour deux pianos et percussion) qu’entend Endre Rozda durant cette soirée musicale, exerce une profonde influence sur son évolution créatrice précoce : « Bartók n’était rien d’autre qu’un nom pour moi. Je ne le connaissais pas. […] Puis Bartók a interprété avec sa femme une œuvre personnelle en création mondiale la « Sonate pour deux pianos et percussion », qui est à mon avis l’une des œuvres les plus importantes du vingtième siècle. Je m’étais assis à un endroit d’où je pouvais voir les mains de Bartók. J’étais ébloui. Je n’avais jamais pensé à ce que la musique aurait pu être au-delà de Bach, de Mozart, au-delà de Moussorgski. J’étais absolument ivre de cette musique. […] J’ai compris à ce moment-là que je n’étais pas le contemporain de moi-même ».

Endre Rozda, « Amour sacré, Amour profane », 1947 (sources www.rozda.com, droits réservés)

Endre Rozda expose pour la première fois seul dans la capitale hongroise en 1936 et émigre à Paris (1938) où il poursuit ses études à l’École du Louvre et se lie d’amitié avec des artistes du mouvement surréaliste. Revenu malgré lui à Budapest en 1943, il vit dans la clandestinité sous la menace d’une arrestation (sa mère est déportée en 1944) jouant un rôle essentiel dans la fondation en 1945 de « l’École Européenne », un groupe d’artistes hongrois qui doit se dissoudre (1948) sous la pression du régime communiste allergique au surréalisme et à l’art abstrait. Le peintre survit en illustrant des livres et revient à Paris après la déroute de la révolution de 1956. Sa première exposition (1957) à la galerie Furstenberg lui ouvre en grand les portes de la notoriété. Son oeuvre illustrant les questions fondamentales de l’existence dans un langage propre et intimement liée au temps, s’affranchira du surréalisme, ne cessant de se métamorphoser et de se densifier pour rejoindre dans une dernière période de son cheminement l’univers de l’abstraction lyrique.
« À ceux qui regarderont mes toiles, je voudrais seulement demander de faire comme l’enfant que je fus, de donner assez de temps à la contemplation des images que je leur propose pour trouver le sentier qui y mène et permet de s’y promener. »Endre Rozda.
Son ami André Breton a écrit à propos de la peinture d’Endre Rozda : « Voici le haut exemple de ce qu’il fallait cacher si l’on voulait subsister, mais aussi de ce qu’il fallait arracher de nécessité intérieure à la pire des contraintes. Ici se mesurent les forces de la mort et de l’amour ; la plus irrésistible échappée se cherche de toutes parts sous le magma des feuilles virées au noir et des ailes détruites, afin que la nature et l’esprit se rénovent par le plus luxueux des sacrifices, celui que pour naître exige le printemps. »

Danube-culture, mis à jour septembre 2025

Pour en savoir plus…
www.rozda.com
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