Tulcea

Vue sur le Danube et le monument de l’indépendance à l’arrière-plan, photo © Danube-culture, droits réservés

« Le soir, vers cinq heures, on s’arrêtait à Toultcha, l’une des plus importantes villes de la Moldavie. En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C’est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l’amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d’une petite chaîne, au fond d’un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d’Ismaïl. Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s’aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha ; la seconde, plus au nord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s’être ramifiée en cinq chenaux. C’est ce qu’on appelle les bouches du Danube. Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire. »
Jules Verne, Kéraban-le-têtu, 1882

Tulcea 1771, lors de la guerre russo-turco-polonaise de 1768-1774 pendant le règne de Catherine II de Russie, guerre qui se termine le le Traité de Kutchuk-Kaïrnadji (Bulgarie) attaque de la ville alors ottomane par le général Weismann commandant la cavalerie de l’armée russe. 

La Dobrogée et le delta du Danube sont habités depuis l’ère paléolithique mais le site de Tulcea, qui portait dans l’Antiquité le nom d’Aegyssos ou Aegyssus, a été probablement fondé au VIIIsiècle av. J.-C. par des tributs daces et/ou gètes auxquelles succèdent des navigateurs grecs qui établissent plusieurs comptoirs dans le delta du Danube. Lors de ses conquêtes en Europe orientale au Ier siècle ap. J.-C, Rome intègre la Dobrogée à son territoire sous le nom de province de Mésie inférieure. Des légionnaires bâtissent sur une colline la citadelle de Caestrum Aegyssus.

Fouilles archéologiques sur le site du Caestrum Aegyssus, photo © Danube-culture, droits réservés

   C’est à partir de cet emplacement que la ville se développe peu à peu. Point stratégique pour la navigation sur le Danube, Tulcea sert aussi de base à la Classis, une flotte romaine qui surveille et protège la frontière avec les peuples barbares (Limes) puis aux bateaux de l’Empire byzantin et à ceux de la République de Gêne. Après Rome et Byzance la ville appartiendra à l’Empire bulgare. Elle passe brièvement entretemps sous domination russe et tatare, tombe à la fin du XIVe siècle sous le joug du voïvode de Valachie Mircea Ier l’Ancien ou Mircea cel Bătrân (env. 1355-1418) avant d’être conquise en 1416 par l’Empire ottoman et de rester sous son joug  jusqu’en 1878. Tulcea est alors attribuée à la Roumanie au moment du partage de la Dobrogée.

Le port de Tulcea en 1938

La cité connaîtra un essor rapide dès son intégration au réseau ferré roumain (1925). Elle entrera ensuite, après la seconde guerre mondiale, dans une longue léthargie pendant la dictature communiste qui, comme dans tant d’autres lieux de ce pays, détruit consciencieusement le centre ville et une partie de son patrimoine historique pour « reconstruire » selon d’étranges canons esthétiques des immeubles au style déprimant.

Une architecture communiste inesthétique a largement défiguré le centre ville. Au premier plan le monument dédié à Ivan Patzaichin, grand champion de canoë originaire du village de Mila 23. La « Faleza » a été réaménagée récemment. Elle porte désormais le nom de « Faleza Ivan Patzaichin », photo © Danube-culture, droits réservés

Tulcea et la Dobrogée abritaient autrefois des moulins à vent. Dès le XIXsiècle s’installent des chantiers navals (qui existent encore aujourd’hui sous le nom de VARD Tulcea et appartiennent à l’armateur italien Fincantieri, présent également sur le Danube roumain amont à Brǎila).

Les Chantiers navals Vard à Tulcea,  photo © Danube-culture, droits réservés

La Commission Européenne du Danube (CED) avait localisé à Tulcea une partie de ses activités tout en ayant son siège à Galaţi. Des industries de pêche, de conserveries de poissons et de légumes se sont également implantées et développées, activités auxquelles se sont jointes par la suite une petite industrie et beaucoup plus récemment un tourisme encore saisonnier qui se disperse depuis Tulcea dans les bras du delta et jusqu’à la mer Noire. De nombreux pécheurs la fréquentent. Du port de Tulcea partent ou accostent certains grands bateaux de croisière qui naviguent sur le Danube. Le siège de l’administration de la réserve de biosphère du delta du Danube se trouve sur la falaise (ARBB).

Le Danube à Tulcea, photo Danube-culture, © droits réservés

Le fleuve qui, peu après Tulcea, se divise, s’éparpille en plusieurs bras et forme un impressionnant delta-labyrinthe naturel, refuge d’une incroyable faune et flore sauvage et de petits villages, poursuit son patient chemin vers la mer. Le Danube débute son « apogée » ici à Tulcea. La proximité de son delta, donne à cette dernière ville de son cours, malgré (ou peut-être grâce à…) une architecture que la municipalité tente depuis quelques années d’améliorer, d’égayer en rénovant et en repeignant certains immeubles du centre-ville, une atmosphère singulière. Le voyageur éprouve également la sensation étonnante d’être à la frontière d’un autre monde, d’un univers à la fois proche et lointain engendré par cette omniprésence du Danube et son incessant trafic de bateaux en tous genres, un fleuve fil d’Ariane aux eaux douces reliant Tulcea autant à l’amont qu’à l’aval, juste avant qu’il ne se sépare aux confins de la ville en entrant dans un univers inédit, un fleuve inventant inventant son propre royaume dans un infini d’eau et semblant vouloir effacer de sa mémoire toutes traces des paysages, reliefs, plaines, défilés et cultures traversés depuis ses sources.

Départ pour une pêche (miraculeuse ?) dans le delta, photo © Danube-culture droits réservés

Le port et la promenade le long du Danube (Faleza), lieu de rendez-vous de départ et d’arrivée des bateaux et vedettes pour Sulina, Chilia Veche, Sfântu Gheorghe et les villages disséminés dans le delta, offre un regard sur tout ce qui se passe sur l’eau et les innombrables embarcations qui circulent. Le parc du monument de l’indépendance qui abrite le Musée d’histoire et d’archéologie et les fouilles de la cité d’Aegyssus domine la ville et la zone industrielle orientale.

Le quartier lipovène, photo © Danube-culture, droits réservés

Ferries, bacs, cargos, paquebots anciens et nouveaux-nés des chantiers navals, barques de pêche, se dispersent ou se rassemblent en un manège permanent, s’approchant et s’éloignant inlassablement des deux rives et des embarcadères, des esplanades où se pressent, se promènent, se mélangent joyeusement pendant la belle saison touristes, scientifiques, naturalistes, ornithologues, archéologues, pêcheurs et habitants de la ville et des environs.

La mosquée Geamia Azizie, construite par le sultan Abdülaziz, à l’origine de la ligne de chemin de fer Bucarest-Constanţa, reste le rare symbole d’une longue domination ottomane sur la région. Elle est aujourd’hui la plus grande mosquée préservée de Roumanie. Lütfü Sabahattin Abi, gardien du lieu sait est un sympathique Tatar, entièrement dévoué à la mosquée, ouverte au culte sept jours sur sept mais elle n’est plus fréquentée que par de de rares fidèles. Un imam vient pour la prière du vendredi entouré d’une dizaine de personnes. Il ne reste que 750 foyers musulmans à Tulcea, principalement tatars et turcs. On estime le nombre total de ces deux communautés à environ 2 500.  photo © Danube-culture, droits réservés

Tout en étant aujourd’hui majoritairement roumaine, Tulcea abrite des minorités bulgares, turques, grecques, roms, russes, tatars, lipovènes (Vieux Russes) et ukrainiennes comme en témoignent divers édifices religieux et associations.

La cathédrale orthodoxe saint-Nicolas, un des nombreux monuments religieux de la ville, photo © Danube-culture, droits réservés

Les bateaux classiques et semi-rapides de la compagnie Navrom qui partent de Tulcea permettent de rejoindre tous les villages du delta accessibles par le fleuve sur ses trois bras principaux ainsi que la petite ville de Sulina : le bras de Sfântu Gheorghe au sud, celui de Sulina au centre, aménagé et rectifié par la Commission Européenne du Danube qui avait une partie de ses activités à Tulcea, et celui septentrional de Chilia, bras faisant office de frontière entre la Roumanie et l’Ukraine. Le port de la ville abrite également une base de pilotage pour les gros navires.

Un des bateaux semi-rapides de la compagnie Navrom qui desservent en permanence le delta, photo © Danube-culture, droits réservés

Il est nécessaire pour chaque personne souhaitant visiter le delta d’acheter un permis valable le temps du séjour. Ce permis est en vente aux comptoirs de la compagnie Navrom ou à l’ARBDD. (www.ddbra.ro)

Photo © Danube-culture, droits réservés

Photo © Danube-culture,  droits réservés

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour décembre 2026

Bibliographie :
ARITON, Nicolae C. Tulcea, The exquisite Romantic and Nostalgic Traveler’s Guide, ZOOM print & copy center, Iași, 1976
POSTELNICU, Valentina, Tulcea in documente de archivă, Ed. Ex Ponto, Tulcea, 2006
VRABIE, Sofia, Sfinxul Deltei, Municipul Tulcea, Ghid turistic, Harvia S.R.L., Tulcea, 2005

www.navromdelta.ro
Plusieurs types de bateaux plus ou moins rapides pour le delta, Sulina et ses villages. Horaires suivant la saison disponibles sur le site.

Embarquement pour Europolis (Sulina) et d’autres destinations sur les trois bras du delta, photo © Danube-culture, droits réservés

Office de Tourisme de Tulcea
Strada portului (rue du port)

Le Centre National d’information et de promotion touristique de Tulcea, photo © Danube-culture, droits réservés

Centre National d’information et de promotion touristique de Tulcea
www.cnipttulcea.ro

Culture/environnement
Centre d’informations de l’A.R.B.D.D.
N° 34a, strada portului
Exposition sur la biodiversité du delta et ses populations mais aussi nombreuses informations sur le site concernant les autorisation nécessaires pour se rendre dans le delta, les horaires et les destinations des bateaux, les excursions et l’hébergement (bureau de tourisme Antrec).
www.ddbra.ro

Villa Avramide, siège de l’Institut éco-muséal (ICEM) , photo © Danube-culture, droits réservés 

Villa Avramide, photo © Danube-culture, droits réservés

ICEM, Institut de Recherches Éco-muséales
Cet institut, logé dans la superbe villa Avramide ouverte à la visite, regroupe plusieurs musées de Tulcea et sites historiques de la Dobrogée (Centre écotouristique de Tulcea, Musée des Arts, Musée d’Ethnographie et d’Art Populaire, Musée d’Histoire et d’Archéologie, Villa Avramide, Monument paléochrétien de Niculiţei, forteresse d’Halmytis, Musée du Vieux-phare de Sulina, Forteresse médiévale d’Enisala, Gospodăria Țărănească conservată « in situ », Enisala, Mémorial Panaït Cerna). Sa bibliothèque posséde un fonds de 50 000 volumes dont des manuscrits et éditions anciennes.
www.icemtl.ro

Centrul Ecoturistic Tulcea (Centre écotouristique de Tulcea, ancien Musée d’Histoire Naturelle)
N°1, strada 14 Noiembrie (1 rue du 14 novembre)
Un complexe muséal avec un aquarium présentant la faune, la flore et les spécificités environnementales du delta du Danube. Salles de projection video, salles de conférence…

Museul de Ethnografie şi Artǎ Popularǎ (en cours de rénovation)
N° 2, strada 9 Mai
Collection de costumes, de meubles, traditions régionales

Museul de Artǎ
N° 2, strada Grigore Antipa
Belle collection d’oeuvres de grands peintres et sculpteurs roumains et d’artistes régionaux, icônes, peinture sur verre, meubles et objets de l’occupation turque dans un bâtiment avenant.
Expositions permanentes et temporaires.

Ivanpatzaichin.ro
Le grand champion roumain d’origine lipovène, Ivan patzaichin, est originaire de Mila 23, un village du delta du Danube dans le judets de Dobrogée du nord, proche de Tulcea.

 Magdalena Chersoi, Delta, photo © Danube-culture, droits réservés 

Musée d’Histoire et d’Archéologie
Parc archéologique Aegyssus IV
Parc du Monument de l’Indépendance

Maison de pêcheurs du village de Mila 23, village-musée de pêcheurs, Tulcea, photo © droits réservés

La « Casa Avramide », trésor patrimonial et architectural de Tulcea et de la Dobroudja roumaine

  la villa a été bâtie à la fin du XIXe siècle pour Alexandru (Alexis) Avramide (Avramides, 1855 ou 1857-1941), un entrepreneur prospère de la région d’origine grecque, propriétaire de moulins, d’ateliers, de locaux commerciaux, d’une usine de transformation du bois ainsi que de vastes territoires agricoles.

Alexandru (Alexis) Avramide, 1855 ou 1857-1941), photo sources ICM de Tulcea

   Alexandru (Alexis) Avramide était arrivé à Tulcea dans les années 1850, animé par une ambition et une ténacité qui feront de lui l’un des habitants les plus riches de la Dobrogée du nord. Il invite à Tulcea vers 1890, pour la construction, de sa maison deux artisans-maçons italiens et leur confie la réalisation de sa luxueuse résidence dont il souhaite faire un des symboles de sa réussite économique et de la prospérité de sa famille.

La Cathédrale orthodoxe saint-Nicolas, photo © Danube-culture, droits réservés

Cette villa, idéalement située au centre de la ville, en face de la cathédrale orthodoxe saint-Nicolas, devient le bâtiment le plus élégant de Tulcea. Son escalier monumental en marbre, ses pièces spacieuses aux matériaux nobles, ses plafonds peints, ses portes à deux baldaquins et aux proportions élégantes sont richement décorés, illustrant le talent des artisans sollicités et le goût de son propriétaire.

La casa Avramide avant sa restauration, sources ICM Tulcea

   La « Casa Avramide » est confisquée en 1948 par le régime communiste et devient alors le siège du comité démocrate grec. La création du musée du « Delta du Danube » est signée le 14 novembre 1949 et son inauguration officielle a lieu le 1er mai 1950. Le musée occupe d’abord deux des principales salles de la villa. l’Inspectorat scolaire du judets de Tulcea y installe également ses bureau en 1952-1953. La première réorganisation du musée se fait en 1957. L’entresol est ouvert au public en 1959. Une section archéologique et ethnographique est été inaugurée et travaille dans les locaux jusqu’en 1962.

Photo © Danube-culture, droits réservés

   Au début de 1964, après la construction d’un aquarium au rez-de-chaussée et la constitution d’une collection consacrée à la biologie ainsi que d’un herbier volumineux, la « Casa Avramide » est entièrement réaménagée pour abriter le Musée des Sciences Naturelles.

Façade extérieure avec le blason de la famille Avramide, photo © Danube-culture, droits réservés

   Elle a été récemment réhabilitée dans le cadre du projet intitulé « Rénovation et réhabilitation de deux bâtiments appartenant à la municipalité de Tulcea » et inclus dans des circuits touristiques régionaux grâce à l’aide du Judets de Tulcea et à des fonds européens.

Photo © Danube-culture, droits réservés

   La villa abrite désormais le siège de l’ICEM et accueille également une exposition d’éléments contemporains liés à l’histoire récente de Tulcea, à l’histoire de la famille Avramide et aux collections patrimoniales de l’Institut de recherche- écomuséal « Gavrilă Simion ».

Sources : Institutul de Cercetări Eco-Muzeale „Gavrilă Simionˮ, Tulcea
www.icemtl.ro

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour novembre 2025

Détail des boiseries, photo © Danube-culture, droits réservés

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