Le Beau Danube Bleu

La suite de valses la plus célèbre de toute l’histoire de la musique, la plus jouée mais aussi la plus enregistrée au monde, sans doute encore plus enregistrée que la symphonie dite « Du nouveau monde » d’Antonín Dvořák (1841-1904) et qui fit danser des générations de couples depuis sa création, à Vienne, le 15 février 1867, et fait toujours danser et rêver, n’a pas pris une ride au cours du temps malgré de nombreux accommodements, reprises, arrangements, adaptations, paraphrases, pastiches et utilisations en toutes circonstances d’un goût parfois plus que douteux. Elle reste toujours pour le grand public  et les mélomanes, le suprême moment de plaisir et d’émotion du « populaire » concert du Nouvel An de l’Orchestre Philharmonique de Vienne, évènement culturel retransmis dans le monde entier par la Télévision Autrichienne en direct depuis la somptueuse salle du Musikverein1, une salle aux proportions idéales et à l’acoustique exceptionnelle,l’une des plus belles de la planète musicale !

La salle du Musikverein de Vienne construite selon les plans de Théophil Hansen (1813-1891), photo Wikipedia

La construction du bâtiment, commencée la même année que la création de cette suite de valses, sur les plans de Theophil Hansen (1813-1891), architecte d’origine danoise naturalisé autrichien et chantre du néoclassicisme viennois, s’achève au tout début de 1870. L’inauguration du Musikverein eut lieu le 6 janvier 1870 avec un concert dirigé par le  jeune chef autrichien Johann Herbeck (1831-1877) suivi d’un bal pour lequel Johann Strauss Junior écrivit une autre suite de valses, Freut Euch des lebens (Les Joies de la vie), opus 340.

Johann Herbeck

Johann Herbeck (1831-1877)

Les ombres du Danube noir
   On pourrait presque considérer ce concert d’inauguration du Musikverein comme le premier de la série de concerts du Nouvel An. Encore ne faut-il pas oublier que la véritable origine de cette manifestation musicale du Nouvel An remonte en fait à l’année 1938 et à une initiative de Clemens Krauss (1893-1954), un chef d’orchestre autrichien sympathisant du régime nazi. Le concert du Nouvel An de Vienne servit d’outil de propagande de ce régime2. Sombre période aussi pour le Philharmonique de Vienne : une soixantaine de musiciens du Philharmonique de Vienne appartinrent au parti hitlérien pendant la seconde guerre mondiale. Une dizaine d’entre eux en seront expulsés à la fin du conflit pour activités nazies. Quant à Arnold Rosé (1863-1946)3, le génial violon solo de l’orchestre de 1881 à 1938 et beau-frère de Gustav Mahler (1860-1911), il quitta Vienne et l’Autriche peu de temps après la mort de sa soeur en août 1938 et se réfugia à Londres. Sa fille et nièce de Gustav Mahler, Alma Rosé (1906-1944), violoniste d’exception, disparaît à Auschwitz en 19444. Aussi quand on lui proposa en 1946, de reprendre sa place de violon solo de l’orchestre, refusa-t-il catégoriquement. Arnold Rosé mourra à Londres deux ans plus tard5.

Planent ainsi au dessus du traditionnel concert du Nouvel An de la première et irréprochable, musicalement parlant, formation symphonique viennoise, les ombres effrayantes d’un Danube noir.
Mais revenons au Beau Danube bleu

Une grand valse de concert avant une valse de bal ?
   Cette oeuvre, semble-t-il la première composition pour choeur d’hommes de Johann Strauss Junior, avait été commandée en 1865 par le Männergesangverein, l’Association du Choeur d’Hommes de la capitale impériale, cercle musical fondé en 1843 à l’Auberge du Lion d’or6. Cette société chorale chantait en de nombreuses occasions, non seulement des grandes oeuvres de Schubert, Berlioz, Brahms mais aussi de la musique populaire et plus légère voire satirique ou parodique dans le cadre des soirées déguisées de Carnaval, des « Soirées des fous » ou de concerts en plein air. J. Strauss Junior n’avait jusque là que très peu composé pour la voix : quelques oeuvres de jeunesse, un lied pour sa femme Jetty (von) Treffz (1818-1878), de son vrai nom Henriette Chalupetzky, cantatrice autrichienne.

Jetty (von) Treffz, première femme de Johann Strauss II, sources Gallica, BNF, Paris

Il commence par écrire deux versions, l’une pour choeur et piano, l’autre pour orchestre. Les premières esquisses de la partition pour orchestre du beau Danube Bleu, datent de 1866. La version pour choeur d’hommes, d’abord en quatre puis cinq parties, est achevée peu de temps avant la première mais la partie de piano doit être encore orchestrée pour l’orchestre militaire (ensemble à cordes) qui accompagnera le choeur lors de son prochain concert. L’arrangement fut confié soit à Josef Widerman, chef de l’orchestre militaire ou à Johann Proksch de l’orchestre de J. Strauss Junior. La toute première audition de l’oeuvre a lieu pendant la période de Carnaval du 15 février 1867, sans l’introduction et la coda, en deuxième partie d’un concert marathon de cinq heures à la première Salle des bains de Diane, située sur le canal du Danube, à la hauteur actuelle du 95, Obere Donaustrasse, rue du Haut-Danube.

Salle des bains de Diane (Dianbad) sur la rive gauche du bras du Danube traversant Vienne, aujourd’hui canalisé, vers 1810-1820

Cette salle des Bains de Diane initiale, construite selon les plans de l’architecte français Jean Charles Alexandre de Moreau (1758-1840),  a été malheureusement été démolie depuis. On trouve aujourd’hui à sa place un immeuble moderne à l’architecture sans grâce, peu inspirée qui abrite les bureaux d’I.B.M et sur la façade de laquelle n’est apposée qu’une simple plaque commémorative rappelant l’emplacement de la première salle de Diane.

Plaque commémorative apposée en 1925 par le Cercle schubertien de Vienne sur la façade de l’immeuble (Praterstrasse 54, premier étage) où Johann Strauss Junior avait son appartement dans lequel il composa sa suite de valses « Sur le beau Danube Bleu ». Photo droits réservés

L’été précédent, le 3 juillet 1866, l’Autriche a subi une cruelle défaite contre les Prussiens à Sadová ou Königggratz, près de la ville aujourd’hui tchèque de Hradec Králové, et l’ambiance n’est guère aux réjouissances dans la capitale autrichienne. Cet hiver 1867, les nombreux bals de la cour ont été remplacés par des concerts, c’est pourquoi le Männergesangverein, (Société du choeur d’hommes) présente le 15 février, au lieu de la soirée traditionnelle dite « Soirée des fous » avec danse et des déguisements, un « orphéon de carnaval ». L’orchestre militaire du quarante-deuxième régiment d’infanterie et le choeur d’hommes sont dirigés par Rudolf Weinwurm (1835-1911),  lui-même directeur du Männergesangverein. Le programme de cette longue manifestation est en grande partie constitué de parodies et de pastiches pour tenter de divertir le public et lui remonter le moral.

Partie de ténor I (première page) de la suite de valses du Beau Danube bleu avec le texte pamphlétaire d’origine de Joseph Weyl (1821-1895), Musée historique de la Ville de Vienne (photo droits réservés)

« Wiener seid’s froh!
Oho! Wieso ?
Ein Schimmer des Licht —
Wir sehen noch nicht.
Der Fasching ist da ;
Ach so, na ja !
Was hilft denn das Trauern
Und das Bedauern ?
Drum froh un heiter seid ! »
Extrait du texte original de Joseph [Alys Peter] Weyl  

   Le texte original que chante le choeur d’hommes, écrit par le poète « de service » du Männergesangverein, Joseph Weyl (1821-1895), humoriste, traducteur, commissaire et rédacteur de la gazette de la police, est médiocre voire niais (le choeur aurait tout d’abord refusé de le chanter ?) mais il est dans le ton de l’époque c’est-à-dire anti révolutionnaire et de caractère satirique et politique, voire dans l’un des couplets franchement antisémite… On parle dans le texte d’un ton moqueur de la vie à la campagne, des propriétaires de biens, on raille les artistes et les hommes politiques viennois en invitant dans le dernier couplet les auditeurs à oublier, lors de la période du Carnaval, les soucis de la vie et la situation de l’Empire. Le public viennois qui est convié à la manifestation et invité à participer financièrement à la construction d’un monument à la mémoire de Franz Schubert (1797-1828), n’y prête guère attention et l’oeuvre est très bien reçue contrairement à la légende et aux biographies romancées qui voudraient que cette première audition ait été un échec. La presse relate l’évènement avec enthousiasme : « Le Beau Danube bleu pour choeur et orchestre frappait de plein fouet. C’est un véritable Johann Strauss, un excellent Johann Strauss, plein de ses mélodies gaies et tendres que l’on ne peut trouver que sur les rives du beau Danube bleu… ». Les journalistes parlent d’un grand triomphe pleinement mérité. L’oeuvre s’impose rapidement à Vienne avant même ses grands succès ultérieurs de Paris et de Londres.

La musique, aux antipodes de la sombre situation politique de l’Empire autrichien de l’époque dominé par la Prusse, parle au coeur des Viennois qui ont un grand besoin de réconfort et de penser à autre chose après la défaite de leur armée face à Guillaume Ier. Quant au médiocre texte de Joseph Weyl, il va disparaître en 1890, remplacé par un poème malheureusement à nouveau sans grand génie mais plus « convenable », plus en harmonie avec l’atmosphère de l’oeuvre et dont l’auteur est le juge à la cour d’appel de Vienne critique musical et compositeur Franz von Gerneth (1821-1900) et également membre du Männergesangverein (Société du choeur d’hommes).

La création de la version pour orchestre

La création de la toute première version pour orchestre, complétée de l’introduction et de la coda (final), a lieu le 10 mars de la même année au Jardin du peuple royal et impérial (K. und K. Volksgarten), aujourd’hui le « Volksgarten » dans la Hofburg.

Le  « K. und K. Volksgarten » et la « Hofburg » sur une carte postale, vers 1910, collection Wien Museum

Quant à la version pour choeur et orchestre avec le nouveau texte écrit par Franz von  Gerneth, elle aura lieu le 2 juillet 1890 au parc Dreher (du nom du brasseur viennois A. Dreher le jeune), dans le quartier viennois périphérique de Meidling, à proximité immédiate du château impérial de Schönbrunn, à l’occasion de la saison musicale de l’établissement de plein air J. Weigl.

Le Parc Dreher et l’établissement de plein de J. Weigl. À l’arrière-plan, à gauche, la scène de plein air où se produisaient les orchestres à la belle saison.J. Strauss Junior se rend à Paris pendant le printemps de cette même année pour l’Exposition Universelle de 1867 à l’invitation de la femme de l’ambassadeur d’Autriche, Pauline de Metternich (1836-1921)7, amie intime de l’Impératrice Eugénie. La France de Napoléon III est en train à cette époque de se rapprocher de l’Autriche face au danger prussien. Le compositeur va se trouver au coeur de cette nouvelle amitié des deux pays. Il lui faut ajouter une valse à son programme musical. Il fait donc acheminer de Vienne sa partition pour orchestre déjà utilisée au mois de mars précédent.

André Adolphe Eugène Disdéri (1819 – 1889), la princesse Pauline von Metternich vers 1860

Le 28 mai 1867, en pleine Exposition Universelle, J. Strauss Junior dirige ses compositions lors de plusieurs concerts et suscite un immense engouement extraordinaire pour sa musique et pour le genre de la valse. L’œuvre va s’identifier à la nouvelle alliance franco-autrichienne contre la Prusse. Nouveau succès parisien pour les Strauss, trente ans après celui de son père Johann Strauss I. Le succès sera tel que les éditeurs viennois ne parviendront qu’avec difficulté à répondre à la demande d’envoi de la partition dans les semaines suivantes. La légende du beau Danube bleu est en route. L’oeuvre va bientôt faire le tour du monde.
Lors d’une tournée triomphale aux États-Unis, dans les années 1870, le musicien viennois dirige au Festival de Boston Sur le beau Danube bleu et quelques autres de ses compositions à l’occasion d’un concert réunissant plus de mille musiciens.

Les années 1860 : le temps des grandes valses
   Ces années 1860 sont une période faste pour Johann Strauss Junior, nommé enfin Directeur de la musique des bals de la cour en 18639. Il écrit alors un certain nombre de ses plus grandes suites de valses, Künstlerleben (La vie d’artiste), opus 316, Geschichten aus dem Wienerwald (Histoires de la forêt viennoise), opus 325, Wein, Weib und Gesang (Du vin, des femmes et des chansons), opus 333. Oubliée l’ambiance des valses tourbillonnantes et superficielles d’autrefois. Avec leur introduction de plus en plus élaborée, aux tempos lents et aux atmosphères nostalgiques ou mélancoliques, ces oeuvres se situent dans la tradition des grands compositeurs et concerts viennois, concourant à la dignité retrouvée de l’Autriche. L’opus 314 (Le Beau Danube Bleu) va servir de socle à la construction du mythe romantique austro-danubien.

Johann Strauss II vers 1880 par Franz Gaul (1837-1906), Musée historique de la Ville de Vienne

L’oeuvre
   Sur le beau Danube bleu est en réalité constitué d’une succession de cinq valses, chacune précédée d’une introduction lente et majestueuse et divisée en deux thèmes principaux qui s’enchaînent. Elles se concluent par une coda, correspondant ainsi au plan habituel fixé par les Strauss.
Nombreux sont les emprunts thématiques à des oeuvres précédentes : opus 268 (valse n°1, n°4 et n°5), opus 265 (valse n°2) , opus 251 (valse n°3), opus 215 (valse n°5). Ces thèmes sont réutilisés transposés dans de nouvelles tonalités (ré majeur, si mineur, sol majeur et fa majeur et la majeur).

L’atmosphère d’une féérie presque aquatique qui traverse toute l’oeuvre tient à de nombreux éléments parmi lesquels :
– une orchestration irréprochable et raffinée, un jeu de multiples nuances et de subtiles effets de tous genres comme un art sans égal du rubato et du trémolo, comme les multiples variations du cours du fleuve qu’on pourrait aussi apparenter à une succession de valses plus ou moins tourbillonnantes !
– une mise en valeur par l’intermédiaire de la somptueuse orchestration de la grande tradition viennoise de la facture instrumentale qu’on retrouve dans l’utilisation des bois et des cuivres (sonorités des cors extrêmement enveloppantes, soli bucoliques de la flûte et du hautbois, dialogues entre bois et cuivres…) s’inscrivant dans la tradition de l’orchestre romantique des  grands compositeurs comme Carl Maria von Weber (1786-1826) et Otto Nicolaï (1810-1849), un des fondateurs de l’Orchestre Philharmonique de Vienne dont l’oeuvre lyrique la plus célèbre Les joyeuses commères de Windsor, composée en 1845-1846, fut refusée par l’Opéra de la cour de Vienne et dont la musique symphonique est malheureusement (trop) rarement interprétée.
– le thème à la fois simple et élégant, facile à fredonner de la première valse qui s’impose par son dessin d’une grande souplesse. Il apparaît dès l’introduction et revient textuellement dans la coda, permettant de donner une grande unité à l’œuvre.
– les nombreux changements de tonalités d’une valse à l’autre (et au sein de chacune) qui évitent un sentiment de répétition.
Cette musique à la fois populaire et savante, sans la moindre parcelle de vulgarité, élaborée avec goût, intelligence et avec un remarquable savoir-faire sait réconcilier la société avec elle-même. Elle continue manifestement à agir de la sorte aujourd’hui.

Le beau Danube bleu fait est aussi un écho discret mais non moins perceptible  à la mythologie du fleuve

Quelques réflexions autour du titre de l’oeuvre
Pourquoi diable Johann Strauss a-t-il intitulé sa suite de valses Sur le beau Danube bleu ?

« Genius Locui », la Leopoldstadt
   « Aucun autre quartier de Vienne n’a été aussi marqué par le Danube que la Leopoldstadt. Située, telle une île, entre les bras du Danube, elle  avait constitué son propre microcosme. Le fleuve, qui par ses inondations, détruisait toujours à nouveau ce quartier, assurait en même l’existence à une large couche de la population. Johann Strauss vivait depuis sa prime enfance dans la Leopoldstadt dont le caractère commença à changer à partir de 1860 lorsque ce quartier fut rattaché à la « grande commune de Vienne » : la Leopoldstadt s’urbanisait. C’est dans cette juxtaposition de trois éléments contradictoires, le Danube non encore apprivoisé, le parc d’attraction du Prater et un paysage urbain toujours plus grand ayant sa propre spiritualité, que résidait le charme de la Leopoldstadt. C’est ici, à l’âge de quarante ans, que Johann Strauss composa en 1866/1867 son opus 314 « Le Beau Danube bleu », la plus célèbre valse du monde. »

Une partie du quartier de Leopoldstadt avec le bras « nourissier » du  canal du Danube, gravure de Johann Andreas Ziegler (1749—1802), 1780, collection du Wien Museum

Il faut rappeler tout d’abord que le fleuve empruntait à cette époque d’autres chemins et que ce sont les hommes, par leurs aménagements qui l’ont fait changer de route. Aussi l’oeuvre fait-elle référence à ce qu’on appelle maintenant « Le vieux Danube ». Le Danube « straussien » d’autrefois n’avait évidemment rien à voir avec le tracé monotone et rectiligne, presque entièrement bétonné et tout sauf poétique du Danube viennois contemporain sur lequel naviguent les bateaux de croisière et au bord duquel ils s’amarrent, loins du coeur de la ville.

Les faubourgs de Leopoldstadt et de Rossau pendant les inondations de 1830, collection du Wien Museum

Le fleuve traine toujours au dix-neuvième siècle une mauvaise réputation avec ses sautes d’humeur, ses nombreux bras et ses îles marécageuses en forme de labyrinthe, inondant régulièrement certains quartiers de la ville dont Leopoldstadt où la famille de Johann Strauss père est installée depuis 1834 dans la maison dite Zum Goldenen Hirschen (Au Cerf d’Or), au n° 17 de l’actuelle Taborstrasse. Elle y occupe une suite de pièces et y restera 52 ans. Johann Strauss II ne quittera lui-même cet appartement parental qu’après son mariage en 1862 et restera dans le même quartier de Leopoldstadt, conservant son appartement de la Praterstrasse, où il compose « Sur le Beau Danube Bleu » bien après l’achat de sa maison de Hietzing.

L’immeuble d’habitation de Johann Strauss Junior (vers 1870), Praterstrasse 54, peinture de Karl Wenzel Zajicek (1860-1923)

Les grands-parents paternels du compositeurs résidaient, quant à eux, Flossgasse (rue des radeaux !) dans un bâtiment surnommé Zum heiligen Florian. Le grand-père, Franz qui se serait noyé dans l’un des débordements du fleuve, y tenait entre 1803 et 1816 une auberge fréquentée en particuliers par les bateliers et les mariniers du Danube. C’est dire le lien intime entre le compositeur, sa famille et le Danube.
Pour mettre fin à ces calamités des inondations répétées et faciliter également le développement de la nouvelle navigation à vapeur (la prestigieuse impériale et royale D.D.S.G. ou DonaudampfschiffgesellschaftSociété Danubienne de Bateaux à Vapeur, fondée en 1829, n’a-t-elle pas offerte dès 1830, avec son steamer « François Ier un service fluvial pour les passagers entre Vienne et Budapest ?), des travaux de régulation et d’aménagement ont commencé et vont continuer à se réaliser. Le profil du fleuve viennois et autrichien va se métamorphoser tout comme la physionomie de la ville et des quartiers qui le bordent.
Une grande effervescence autour des débuts et du développement de la navigation danubienne règne aussi dans la capitale, effervescence dont le point culminant va être pour tous le pays l’Exposition Universelle de 1873 qui est installée au Prater en bordure du fleuve désormais canalisé. Le Danube apparaît ainsi pour les Viennois, sous les traits de deux visages antinomiques : une menace régulière pour une partie de la ville mais aussi un formidable outil de promotion de l’industrie viennoise et d’incitation à une nouvelle forme de voyages, à la découverte et à l’ouverture vers l’Europe orientale et la mer Noire par la route fluviale. Les premiers voyageurs par bateau ne décrivent-ils leur expérience avec enthousiasme ?
Alors à quel Danube, J. Strauss Junior fait-il référence en choisissant ce titre et cette couleur ? Le musicien emprunte-t-il son titre à deux poèmes du recueil Stille Lieder (1840) de Karl Isidor Beck (1817-1879) et qui parlent du beau Danube bleu et que le musicien a peut-être lu ? Beck, poète, journaliste et écrivain, né dans une famille juive de la petite cité de Baja sur la rive gauche du Danube hongrois méridional, célèbre t-il vraiment le même fleuve que l’oeuvre de J. Strauss Junior ?
D’autre part la question récurrente de la couleur bleue du fleuve m’étonnera donc toujours. Pourquoi le Danube ne pourrait-il pas être bleu ? Le fleuve est bleu même à Vienne et encore aujourd’hui comme j’ai pu le voir à maintes reprises lorsqu’un grand ciel bleu s’y reflète intensément par beau temps clair. S’il est vrai que le Danube prend plus souvent d’autres couleurs, marron, verdâtre, jaune (voir Jules Verne et son Danube Jaune), gris, doré, blond (version hongroise selon C. Magris dans son livre Danube), parfois argenté, orange ou rougeoyant au coucher quand le soleil prend plaisir à plonger dans ses eaux en une sorte d’apothéose de la nature… il lui arrive aussi d’être d’un bleu magnifique. Avouer que pour danser, c’est quand même beaucoup plus attrayant que Le Danube gris8 ou Le Beau Danube marron ! Alors ? Pour ce qui concerne la couleur bleue, les prudents commissaires viennois de la grande exposition anniversaire consacrée au cent cinquantième anniversaire de la célèbre valse et organisée au début de 2017 à la Bibliothèque municipale se sont interrogés et s’interrogent toujours, ne pouvant, comme bien d’autres avant eux, qu’émettre des hypothèses.
Le musicologue américain John Witten, éminent connaisseur de l’oeuvre de Johann Strauss témoigne de son côté : « Et finalement, en ce qui concerne l’affirmation trop souvent répétée — même par des journalistes et des savants renommés, voire même par les Viennois10 — que le Danube n’est jamais bleu, on ne peut que plaindre celui qui le croit ou le répète. Les jours de grand soleil, chaque regard jeté à partir de Nussdorf ou de Heiligenstadt sur le fleuve montre que le Danube peut être, même aujourd’hui, d’un grand bleu splendide. Exactement comme Strauss semble l’avoir senti et vu. »
Les hommes, à défaut de voir le Danube en bleu, n’en feraient-ils pas voir de toutes les couleurs au fleuve depuis leur présence sur ses rives ? Une pesanteur que la suite de valses du Beau Danube bleu prend justement à revers !

Le Danube par beau temps à la hauteur de Nussdorf, photo © danube-culture, droits réservés

Le grand malentendu du kitsch !
   Jamais peut-être aucune oeuvre n’aura engendré dans l’histoire de la musique classique autant de malentendus que cette suite de valses opus 314. Tout cela en grande partie à cause du titre ! Bien souvent utilisée, récupérée, parodiée, mutilée, elle symbolise bien malgré elle, une « grande » époque, des clichés nostalgiques sur le fleuve (le seul fleuve qui traverse désormais l’Autriche. Même la Suisse à la taille plus modeste voit deux grands fleuves naître dans ses montagnes : le Rhin et le Rhône !) ,  et sur l’Autriche, l’Empire austro-hongrois, Vienne et la musique viennoise. L’oeuvre a ainsi contribué elle-même à forger l’image d’un Danube mythique loin de la réalité mais qui continue à être entretenue à l’intention de touristes en mal de romantisme à l’eau de rose (du Danube !). L’Histoire a assimilée cette oeuvre à ses tragédies humaines ou à des fêtes élitistes, la réduisant bien souvent à une musique d’accompagnement. L’oeuvre a connu tous les malentendus possibles ! Elle  fut transformée en oeuvre de propagande par le régime nazi puis choisie provisoirement par l’Autriche à la fin de la seconde guerre mondiale comme hymne national. Elle n’a pourtant absolument aucun message patriotique à diffuser. Le cinéma (merci Messieurs Kubrick et Coppola et bien d’autres !), la publicité, les médias, le tourisme de masse, l’industrie du souvenir en ont fait une musique aseptisée, vidée de sa profondeur et de son existence et de ses qualités propres. Les hauts-parleurs exécrables d’une compagnie d’aviation que je ne nommerai pas, les indicatifs d’émissions radiophoniques, les sonneries de portables, les toilettes d’une station de métro de la capitale autrichienne et sans doute ailleurs dans ce monde en état de surdité aggravée, vomissent désormais en boucle dans l’espace contemporain quelques premières mesures désincarnées d’un thème éblouissant.
Pourtant, pourtant, derrière tous ces décors de théâtre superflus, ces habits de cirques éphémères dont on a inlassablement paré cette musique, il y a autre chose de plus secret reliée à l’intimité indicible de cette suite de valses qu’on ne peut découvrir qu’en revenant à l’oeuvre elle-même, dans un pur silence de première écoute.

Premiers enregistrements
Des extraits de la suite de valses du Beau Danube bleu ont été enregistrés, probablement à Philadelphie (Pennsylvanie), dans une transcription-arrangement pour orchestre à vent par le Pryor’s Orchestra [i.e. Victor Orchestra] sous la direction de Walter B. Rogers  le 1er mai 1906 (Victor 21294 ou B-6220, matrice C-148/4). Durée 3 mn 33.
Browse All Recordings | Blue Danube waltz, Take 4 (1906-05-01 …

    Le chef d’orchestre anglais Léopold Stokowski (1882-1977) a enregistré des extraits de la suite de valses du Beau Danube bleu avec une sélection de musiciens de l’orchestre philharmonique de Philadelphie le samedi le 10 mai 1919.
Blue danube Waltz, Victor 74627, matrice C-22825-4, disque 78 tours Victrola
 www.stokowski.org

   Le tout premier enregistrement intégral de la suite de valses du Beau Danube bleu a été réalisé en 1924 par l’Orchestre Philharmonique de Vienne (enregistrement par pavillon).

La version de référence ?
   Difficile d’établir un classement parmi quelques-uns des meilleurs enregistrements de l’opus 314. S’il faut en choisir un malgré tout, ce sera celui, selon Danube-culture de l’Orchestre Philharmonique de Vienne, dirigé par Nikolaus Harnoncourt (2003) ou une version plus ancienne dirigée par le même Nikolaus Harnoncourt, à la tête de l’excellent Royal Concertgebow Orchestra et enregistrée dans la salle de l’orchestre, à Amsterdam, en mai 1986 (Teldec 9031-74786-2). Ou encore celle du chef d’orchestre Seiji Ozawa (1935-2024) à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Vienne lors du concert du Nouvel An en 2002.

Variations (Arabesques) opus 12 sur des thèmes du Beau Danube Bleu d’Adolf Schulz-Evler (1852-1905), compositeur et pianiste virtuose polonais, interprétées par le pianiste canadien Marc-André Hamelin

Au cinéma (sélection)
Des extraits de l’opus 314 ont été utilisés jusqu’à aujourd’hui dans les films suivants mais gageons qu’il y en aura bien d’autres dans l’avenir tant cette musique ne cesse de hanter de nombreux réalisateurs.

Le salaire de la peur, Henri-Georges Clouzot, 1953
2001 : L’odyssée de l’espace, Stanley Kubrick, 1968
Minnie et Moskowitz (Ainsi va l’amour), John Cassavetes, 1971
Le monde sur le fil, Reiner Werner Fassbinder, 1973
La porte du paradis, Michael Cimino, 1980
Europa, Europa, Agniezka Holland, 1990
Rasta Rockett, Joe Turteltaub, 1993
Les anges déchus, Wong Kar-Wai, 1995
La belle verte, Coline Serreau, 1996
Titanic, James Cameron, 1997
Austin Powers, Jay Roach, 1997
Chat noir, chat blanc, Emir Kustarica, 1998
Battle Royale, Kinji Fukasaku, 2000
Good bye, Lenin !, Wolfgang Becker, 2003
Les 11 commandements, François Desagnat, 2004
99 francs, Jan Kounen, 2007
Wall-E, Andrew Stanton, 2008
Jodorowsky’s dune, Franck Pavich, 2013
Gus, petit oiseau grand voyage, Christian de Vita, 2015
Lolo, Julie Delpy, 2015

Theodor Zache (1862-1922), « La valse viennoise », 1892 : Au centre J. Strauss Junior, entouré de J. Strauss père, Joseph Lanner, Joseph Strauss, Édouard Strauss, Joseph Bayer, Carl Millöcker, Philipp Fahrbach fils et Carl Michael Ziehrer, en bas le portrait de Johann Schrammel, sources, S.d.d.b. : Theo Zasche/92, HM, Inv. N°61.186

Notes
Le bâtiment qui appartient toujours à la Gesellschaft der Musikfreunde in Wien (Société des amis de la Musique de Vienne), fondée en 1812 par Joseph Sonnleithner (1766-1835), ami de Beethoven et auteur du livret de l’opéra Fidelio, comportait à l’origine une grande et une petite salle, celle dernière baptisée « Salle Johannes Brahms » en 1937. Quatre autres plus petites salles ont été inaugurées en 2007 : les salles de verre, de métal, de pierre et de bois. Elles servent à des usages divers (conférences, ateliers…)

2 Le régime nazi utilisa aussi Le Beau Danube bleu comme outil de propagande.
3 Arnold Rosé était né en Moldavie et sa famille qui appartenait à la communauté juive de sa capitale Iaşi, émigra à Vienne pour que les enfants puissent poursuivre leurs études musicales.
4 Fania Fénelon (Fanny Golstein), artiste juive parisienne raconte dans son livre « Sursis pour l’orchestre » que la femme du responsable du camp d’Auschwitz-Birkenau, sachant qu’Alma Malher était autorisée à quitter définitivement le camp de concentration le lendemain, l’a invité la veille à diner pour la remercier de ses activités musicales et l’a empoisonné. Fania Fénélon (Fanny Goldstein), « Sursis pour l’orchestre, témoignage recueilli par Marcelle Routier, Stock, 1976. !
5 Ironie de l’Histoire, la famille Strauss était d’origine juive hongroise. Mais les valses plaisaient tellement au « Führer » qu’après l’Anschluss de 1938 annexant l’Autriche au IIIe Reich allemand, le Ministère de la culture prit un grand soin à effacer toute trace de son hérédité juive afin que la musique des Strauss puisse continuer à être jouée
6 L’auberge était proche de l’actuel Konzerthaus, grande salle de concert viennoise.
7 Son mari, Richard de Metternich (1829-1895), qui est aussi son oncle, est le fils de Klemens-Wenceslas de Metternich (1773-1859), diplomate et homme d’état autrichien, grand ennemi de Napoléon Ier et à l’origine du Congrès de Vienne.
8J. Strauss Junior avait pris le parti des révolutionnaires en 1848 (peut-être pour défier son père qui occupait le poste) et avait été arrêté pour avoir joué par pure provocation La Marseillaise dans la rue.
9 Franz Lehár intitulera par dérision sa dernière valse de concert Le Danube gris en réaction aux désillusions et à l’incompréhension que tous les amateurs de cette danse ressentaient devant l’évolution des goûts.
10 Même les statistiques s’en sont mêlées : « L’affirmation du troisième couplet du poème accompagnant l’oeuvre musicale qui a rendu le Danube encore plus célèbre dans le monde entier que le chant des bateliers pour la Volga, à savoir la suite de valses du Beau Danube Bleu de Johann Strauss junior, est contestée de manière saisissante par des statistiques scientifiques officielles qui furent publiées en 1935. Celles-ci affirment que le Danube est marron 6 jours par an, 55 jours jaune argileux, 38 jours vert poussiéreux, 49 jours vert clair, 47 jours vert pomme, 24 jours vert métallique, 109 jours vert émeraude et 37 jours vert foncé. » Le total  des jours se monte à 365 si bien qu’il n’y a que lors d’une année bissextile que le Danube a la possibilité d’être bleu un trois cent soixante-sixième jour… »
Kurt Dieman, « XXII. Bezirk, Donaustadt, Donau so blau, so blau… » in Musik in Wien, Wilhem Goldmann Verlag Band II, ?,  1981

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour février 2026

Sources :
Monika Fink : An der schönen blauen Donau, Walzer, op. 314, in Monika Fink, Hans-Dieter Klein, Evelin Klein, Meisterwalzer, Lang, Frankfurt am Main u. a. 1999, ISBN 3-631-35189-5, S. 5–14 (Persephone. Publikationsreihe zur Ästhetik. Bd. 4).
Henry-Louis de la Grange, Vienne, une histoire musicale, Les chemins de la musique, Éditions Fayard, Paris, 1995
Dr. Adelbert Schusser, Dr. Reingard Witzmann, Johann Strauss, Salles commémoratives de grands musiciens, Musée historique de la Ville de Vienne, Vienne, ?
Jeroen H.C. Tempelman, By the Beautiful Blue Danube in New York, Vienna Music – Journal of the Johann Strauss Society of Great Britain, no. 101 (Winter 2012), S. 28–31.
Dr. John Whitten, « La création de l’opus 314 Le Beau Danube bleu« , in Johann Strauss, Salles commémoratives de grands musiciens, Musée historique de la Ville de Vienne, Vienne, ?
www.johann-strauss.at
www.wien.gv.at/kultur/archiv/geschichte

Johann Strauss Junior

Johann Strauss Junior (1825-1899), le « Roi de la valse » : une brève biographie

   « Ce démon de la musique populaire viennoise tremble au début d’une nouvelle valse comme s’il entrait en transe. Le véritable hennissement que pousse l’auditoire, enivré par la musique plutôt que par la boisson, porte cette passion du virtuose Strauss à un degré angoissant. »
Richard Wagner

« Johann Strauss et la valse, la valse et le monde onirique de l’opérette viennoise, le fameux « Glücklich ist wer vergisst » (« Heureux celui qui oublie ») sont devenus des leitmotiv de cet éloignement de la réalité, de ce retrait dans les apparences accompagné d’une grande exubérance des formes, d’un contenu profondément sentimental qui composaient cet univers de l’époque dite de la « Ringstrasse » (Grand Boulevard) où, derrière une façade tout en lumière, se cachait un monde en voie de disparition… »
Günter Düriegl, Johann Strauss, Musée historique de la ville de Vienne, salles commémoratives de Johann Strauss Vienne 2, Praterstrasse 54

 

Johann Strauss Senior (1804-1849) en 1835 par Josef Kriehuber (1800-1876), collection du Wien Museum 

Fils ainé du violoniste et compositeur Johann Strauss père (1804-1849) mort prématurément et dont l’écrivain prussien Heinrich Laube (1806-1884) fera la description suivante : « Africain au sang chaud, débordant de vitalité et d’un éclat solaire… tourmenté, dépourvu de beauté, passionné… il exorcise les mauvais démons de nos corps… Sa façon de diriger confine à la transe : ses reins eux-mêmes ne semblent plus lui appartenir quand se déchaine la tempête de la valse… C’est un homme qui pourrait provoquer bien des tracas s’il se mettait à jouer sur son violon les idées de Rousseau. En une seule nuit, les Viennois ont dépassé avec lui  le Contrat social… »1, violoniste et compositeur lui-même, frère de Josef Strauss (1827-1870) et d’Eduard (1835-1916), tous deux également excellent musiciens, oncle de Johann Strauss (petit-fils) (1866-1939), admiré par Franz Liszt, Johannes Brahms, Richard Wagner, Jacques Offenbach, Arnold Schönberg, Johann Strauss Junior, « Der Königwalzer », « Le roi de la valse » (il ne pouvait y avoir évidemment qu’un seul titre d’empereur dans l’Empire austro-hongrois, c’est pourquoi J. Strauss Junior ne fut jamais surnommé l’empereur mais le roi de la valse). Il nait dans le quartier viennois de Sankt Ulrich (aujourd’hui Neubau, VIIe arrondissement de Vienne) le mardi 25 octobre 1825.

La maison natale de Johann Strauss Junior, Lerchenfeldgasse 15, a été démolie en 1890

Plaque commémorative apposée sur l’immeuble qui se trouve à l’emplacement de la maison natale de Johann Strauss junior, Lerchenfelderstrasse 15, dans le quartier de Sankt Ulrich (Neubau).

Il se mariera à trois reprises, tout d’abord en 1862 avec Henriette Treffz-Chalupetzky (1818-1878)2, appelée familièrement Jetty puis après sa mort avec une autre cantatrice, Angelika (Lili) Dittrich (1850-1919)3 dont il divorce en 1882 pour épouser en 1887 la veuve du banquier Anton Strauß, de plus de trente années sa cadette, Adèle Strauß, née Deutsch (1856-1930)4, après que le couple ait du se convertir au protestantisme et soit devenus citoyens du royaume de Saxe, Cobourg et Gotha. Le processus de création musicale de Johann Strauss a sans aucun doute été influencé par ses relations avec les femmes.

La cantatrice Henriette Treffz, appelée familièrement Jetty. Lithographie d’August Prinzhofer, 1846

L’actrice Ernestine Henriette Angelika Dittrich (1850-1919), seconde épouse de Johann Strauss Junior

Adèle, « la veuve ennuyeuse » et Johann Strauss Junior

Johann  Strauss Junior prend ses premières leçons de musique (piano, orgue) auprès de Václav Plachý (1785-1858), un musicien et pédagogue d’origine morave, admirateur de Beethoven, organiste chez les Piaristes et pédagogue qui s’est installé à Vienne en 1811. Le jeune artiste fait dès cette époque, ses premières tentatives de composition. De 1837 à 1841, J. Strauss Junior est élève au lycée écossais de Vienne dépendant de l’abbaye bénédictine de Notre-Dame-aux-Écossais tout en chantant comme enfant de choeur à la paroisse de saint-Léopold dans le quartier de Leopoldstadt.

Église saint Leopold édigiée en 1670, quartier de Leopoldstadt, source Wien Museum

Il étudie en secret avec Franz Amon (1803-64), violon solo de l’orchestre de son père puis avec Anton Kohlmann, un violoniste de l’orchestre de l’Opéra de la Cour. Inscrit initialement à la section commerciale de l’Institut polytechnique (1841), J. Strauss Junior quitte l’institution et décide de suivre l’exemple du compositeur et directeur musical Joseph Lanner (1801-1843) qui vient de décéder.
Sans l’accord de son père Johann Strauss Senior, très contrarié de voir son fils se diriger vers une carrière de musicien, mais avec le soutien de sa mère que son mari a quitté, le jeune homme de 19 ans obtient en juillet 1844 de la municipalité de Vienne l’autorisation de reprendre l’orchestre de J. Lanner, décédé brutalement.

Joseph Lanner (1801-1843)

Il fait ses débuts avec un immense succès en même temps qu’à la grande fureur de son père, lors d’une « Soirée dansante » le 15 octobre au casino Dommayer dans le quartier de Hietzing à proximité du château de Schönbrunn, avec entre autres pièces, son opus 1, la valse Sinngedichte qui sera rejouée à dix-neuf reprises lors de sa première audition, les opus 2, 3, 4 et la magnifique valse Loreley-Rheinklänge opus 154 de son père.

Le casino (café-restaurant) Dommayer dans le quartier de Hietzing, à proximité du château de Schönbrunn. Avec sa salle de danse, l’établissement comptait parmi les plus populaires lieux de divertissement de la ville avec ses soirées de bal endiablées. Après la mort de Ferdinand Dommayer en 1854,  Franz Dommayer prend la relève de son père Ferdinand Dommayer en 1854. Le casino existera à cet endroit jusqu’en 1908, date à laquelle il est démoli laussant la place à un nouvelle établissement le Parkhotel Schönbrunn.

Josef Drechsler (1782-1852), organiste, compositeur prolifique, pédagogue et chef d’orchestre de différents théâtres et qui terminera sa carrière comme maître de chapelle à la cathédrale saint-Étienne, lui donne à cette époque des leçons d’écriture et de basse-continue.
Le jeune musicien, malgré ses premiers succès, ne réussit pas à trouver pas le même large auditoire que celui qui assiste aux concerts de son père, et il doit chercher en 1847-1848 à gagner sa vie et doit effectuer un voyage dans les Balkans. De retour à Vienne, la révolution fait rage. J. Strauss Junior prend le parti des insurgés, à l’inverse de son père avec lequel in n’est pas réconcilié. Il continuera à composer et à interpréter des morceaux « libertaires » après la Restauration ce qui lui vaudra d’être mis à l’index par la cour impériale. Après la mort de son père en 1849, J. Strauss va réunir son orchestre et celui de son père et dirige, à l’exception des services de la cour, dans tous les lieux de représentation qui lui avaient été interdits jusqu’alors. En 1850, il est invité à jouer pour la première fois devant l’empereur François-Joseph Ier lors d’une rencontre impériale à Varsovie et se voit confié deux années plus tard, l’organisation de la musique des nombreux bals de la cour qu’il partage toutefois avec Philipp Fahrbach (1815-85).

Philipp Fahrbach (1815-1885)

La même année, il connait son premier grand succès en tant que compositeur avec son « Annen-Polka », op. 117, et part diriger des concerts en Prusse. La surcharge permanente due aux tournées supplémentaires ainsi qu’aux obligations de composition envers son éditeur Carl Haslinger (1816-1868), l’expose cependant à de graves ennuis de santé et en 1853.

Johann Strauss Junior dirige l’orchestre des concerts du Volksgarten en 1853, dessin de Franz Kaliwoda, Matthias Bäcker, graveur et Carl  Haslinger, éditeur, collection du Wien Museum

Il doit demander à son frère Josef de le remplacer pendant son congé en juillet. En raison des programmes  musicaux conclus pour plusieurs étés avec la direction de la ligne de chemin de fer Saint-Pétersbourg-Pavlovsk, les deux frères, qui se trouvent souvent dans une situation de concurrence difficile, doivent se mettre d’accord sur la répartition des différentes obligations à Vienne.

Jusqu’en 1861, ils organisent ensemble les programmes musicaux des carnavals, Johann séjournant en été en Russie (1856-1865 et 1869) où un véritable culte nait pour sa musique, tandis que Josef dirige les concerts à Vienne. Par la suite, au grand dam de Josef, peut-être jaloux, Johann choisit d’associer associe également son plus jeune frère, Eduard, à l’entreprise familiale. Lors de ses voyages e Russie, Johann Strauss Junior a fait la connaissance en 1858 à Pawlosk  de la jeune musicienne et compositrice russe Olga Wassiljewna Smirnitskaja (1837-1920), âgée de 21 ans et dont le compositeur tombe aussitôt éperdument amoureux et qu’il demandera en mariage. Mais la famille de la jeune femme,  de la haute aristocratie russe, refusera catégoriquement. Olga lui a demandé d’interpréter ses romances, basées sur des vers de célèbres poètes russes, lors des concerts. « Olga, je suis dans tes mains, fais de moi ce que tu veux! » lui écrit-il dans une lettre datée du 31 août 1859. Plusieurs de ses compositions dont la valse « Wiener bonbons » opus 307 seront inspirées par cette idylle tragique pour le musicien viennois.

Olga Wassiljewna Smirnitskaja

J. Strauss Junior est nommé officiellement « Directeur de la musique de bal de la cour impériale » en 1863, ce qui va l’obliger à abandonner ses autres activités à l’exception des concerts au pavillon de musique du restaurant du Volksgarten de Vienne. Les autres services de l’orchestre Strauss étant confiés à ses deux frères Eduard et Josef, Johann Strauss Junior n’apparait plus que sporadiquement comme chef d’orchestre de ses propres oeuvres. En 1864, les « Morgenblätter », op. 279, inaugurent la série des grandes valses, dont le point culminant sera atteint en 1867 avec la suite de valses du Beau Danube Bleu. Cette oeuvre sera donnée pour la première fois le 15 février 1867 à la salle de Diane de Leopoldstadt devant un parterre enthousiaste de 1200 spectateurs. Sur la scène se tiennent plus de 150 chanteurs du « Wiener Männergesang Verein » et derrière le choeur imposant a pris place l’orchestre à cordes militaire du régiment d’infanterie « Roi de Hanovre ».  Johann Strauss Junior, pris ce jour-là par un autre engagement, a laissé la direction musicale à Rudolf Weinwurm (1835-1911). Malgré la médiocrité du texte original qui sera remplacé en 1890 par des paroles du juriste, compositeur et écrivain Franz von Gerneth (1821-1900), membre du « Wiener Männergesang Verein », l’oeuvre est plébiscitée par le public et par les journalistes présents et rejouée une seconde fois.

Manuscrit de la version originale du Beau Danube Bleu

La même année, le musicien désormais célèbre, est invité à diriger à Paris (Exposition Universelle) et à Londres où le public anglais l’acclame mais à l’instigation de sa première épouse Henriette Chalupetzky (1818-1878), il se prépare à passer du statut de directeur musical à celui de compositeur d’opérettes et se fait relever de ses fonctions à la cour en 1871 pour écrire cette même année sa première opérette, « Indigo et les 40 voleurs » une oeuvre créée au « Theater an der Wien ». La collaboration avec Richard Genée (1823-1895), par la suite son collaborateur musical et librettiste avec Friedrich Zell (1814-1881), sera déterminante. En 1872, J. Strauss Junior se rend en tournée aux États-Unis, dirige ses propres œuvres pendant l’Exposition universelle de Vienne (1873) et donne en 1874 des concerts en Italie puis présente à Vienne son opérette la plus populaire à ce jour, « La Chauve-souris ». En 1875 et 1877, le compositeur est de retour à Paris où son opérette est donnée en français dans une version remaniée et sous le titre « La Tzigane » à l’automne 1877.

La partition originale de la Chauve-souris, précieusement conservée à la bibliothèque de l'Hôtel de Ville de Vienne

La partition originale de la Chauve-souris, précieusement conservée à la bibliothèque de l’Hôtel de Ville de Vienne

Son oeuvre lyrique suivante, « Une nuit à Venise » connait un échec lors de sa création à Berlin (1883) mais est par contre fort bien accueillie en Autriche, notamment grâce à la participation du comédien et excellent ténor Alexander Girardi. (1850-1918).  « Le baron tsigane »(« Der Zigeunerbaron ») créé en 1885, lui offrira le plus grand succès de toute sa carrière de compositeur.

Alexander Girardi, collection du Wien Museum

En 1886, il entreprend une tournée en Russie, accompagné de sa femme Adèle. Sa réputation de compositeur de musique de danse est à son apogée grâce à sa « Valse impériale » (« Kaiser-Walzer », RV 437), écrite en 1889. Sa prédilection pour les longues suites de scènes composées, déjà évoquée dans « Le Baron tzigane », culmine dans ses opéras comiques comme « Le chevalier Pásmán » (1892).
Le succès n’est toutefois pas vraiment au rendez-vous, incitant J. Strauss Junior à revenir à contrecœur à l’opérette. Les festivités organisées à l’occasion de son cinquantième anniversaire en tant qu’artiste (1895) deviennent par contre un grand événement viennois. Le musicien a commencé à séjourner dès l’été à (Bad) Ischl (Tirol), où il achètera l’élégante villa Erdödy en 1897 après avoir vendu sa résidence d’été de Schönau.

La villa du compositeur à Bad ischl

Il fait cette même année dans la station thermale fréquentée par la haute société, une rencontre particulière, celle du roi Chulalongkorn (Rama V) du Siam lors de la visite d’État du Siam en Autriche. La rencontre eut lieu après que le compositeur ait lui-même dirigé l’ouverture de l’opérette Die Fledermaus au théâtre d’Ischl en l’honneur du roi. Sa veuve continuera à fréquenter Bas Ischl après la mort de son mari en 1899. La belle villa, riche du souvenir des séjours de Johann Strauss Junior sera démolie à la fin des années mille neuf cents soixante !

Johann Strauss Junior à son pupitre dans sa villa de Bad Ischl en 1897, photo Bibliothèque Nationale d’Autriche

Johann Strauss Junior dirige à l’opéra « La Chauve-Souris » le 22 mai 1899 puis, obligé de renoncer de diriger d’autres représentations à cause d’un refroidissement, il contracte une pneumonie et meurt le 3 juin 1899. Vienne lui offrira des funérailles dignes du plus haut dignitaire de l’Empire austro-hongrois. L’opérette pasticcio « Wiener Blut » (« Sang viennois »), composée par Adolf Müller junior5 (1839-1901), prétendument avec l’approbation de J. Strauss, est accueillie cette année là avec enthousiasme et entraînera la création de nombreuses autres oeuvres posthumes.
La tombe de Johann Strauss Junior tout comme celles de son père, de ses frères, de Christoph Willibald Gluck, Ludwig van Beethoven, Franz Schubert, Johannes Brahms et de nombreux autres compositeurs,  se trouve au Zentralfriedhof de Vienne dans le carré d’honneur 32 A.

Johann Strauss en 1895, peinture de Franz von Lenbach (1836-1904), collection du Wien Museum

Johann Strauss Junior compte parmi les musiciens les plus populaires et les plus joués de tous les temps dans le monde entier. En tant que compositeur de musique de danse, il réussit, avec son frère Josef, à émanciper la valse de sa fonction première de musique de danse pour en faire un morceau de récital à part entière, destiné aux  grandes salles de concert.  Le compositeur a d’ailleurs rendu hommage à son père et ses prédécesseurs lors d’un banquet donné en son honneur en 1884 : « Les honneurs dont vous me gratifiez aujourd’hui, je les dois à mes prédécesseurs et notamment à mon père. Ce sont eux qui m’ont indiqué le chemin où quelques progrès pouvaient être encore faits : l’enrichissement de la forme musicale. Ceci est mon mérite, mon faible mérite. »
J. Strauss est également l’un des principaux représentants de l’âge d’or de l’opérette qui, dans une époque politiquement délicate pour l’Empire austro-hongrois, avec « La Chauve-Souris » et « Le Baron Tzigane », a su créer une atmosphère de fête incomparable.

Eric Baude pour Danube-culture, droits réservés, mis à jour février 2026

houseofstrauss.at
www.johannstraussmuseum.at

Un bateau de croisière nommé « MS Johann Strauss »
www.kreuzfahrtzentrum.at

Références littéraires :
Il n’existe malheureusement pas de biographie approfondie du compositeur en français ni de travail d’analyse sérieux ce qui d’ailleurs en dit long sur le peu d’intérêt que suscite réellement Johann Strauss Junior en France et le puissant et persistant malentendu sur sa musique. Peut-être est-ce aussi lié en partie au fait que ses oeuvres ont envouté de nombreux dignitaires nazis (parmi lesquels Adolf Hitler en personne), dignitaires nazis qui ont tenté stupidement d’effacer les origines juives de la famille du musicien !
On lira (en allemand) :
Aigner, Thomas, Engl, Stefan,Waldner, Kyra, Johann Strauss, ein Leben für die Musik, Wienbibliothek im Rathaus, Theater Museum, Residenz Verlag, Salzburg-Wien 2024
En français (à la rigueur) :
Bénédicte Palaux Simonnet, Johann Strauss et sa famille, bleu nuit éditeur, Paris, 2025
Lauzun, Hélène de, Johann Strauss, L’empereur de la valse, Taillandier, 2025

Le « Schrammel quartett » des violonistes et frères Johann et Joseph Schrammel  (sur la photo avec le guitariste (contra-guitare) Anton Strohmayer et le clarinettiste Georg Danze), initiateurs de la musique populaire du même nom et grands amis de Johann Strauss qui adorait leur musique, photo collection du Wien Museum, vers 1885

Notes :
1 Heinrich Laube (1806-1884), in William M. Johnston, The Austrain Mind. An Intellectual and Social History 1848-1938, University of California Press, 1972, p. 228, cité dans Jean-Paul Bled, Vienne, Fayard, 1998, p. 400. Heinrich Laube fut également directeur du Burgtheater de Vienne de 1849 à 1867.
2 J. Strauss Junior avait la connaissance de sa future femme chez le banquier Moritz Ritter von Todesco. Le palais qu’il avait fait construire se trouve encore aujourd’hui à  proximité de l’Opéra d’État de Vienne (Vienne I. Kärtnerstraße 51). Henriette était  alors la maîtresse du baron, d’où son surnom de « baronne Todesco ». Avant de devenir l’épouse de Strauss, elle donna naissance à sept enfants illégitimes. Fille de Joseph Chalupetzky, un ouvrier du quartier viennois de Josefstadt, elle avait une belle voix de soprano et chantait à l’opéra de Dresde avec Wilhemine Schröder-Devrient et au Theater a. d. Wien avec Jenny Lind. J. Strauss la connaissait déjà depuis 15 ans lorsqu’ils se marièrent le 27 août 1862 à la cathédrale Saint-Étienne. Les époux établirent leur résidence principale dans l’actuelle Praterstraße 54, là où la suite de valses « Sur le Beau Danube Bleu » fut composée. Cet appartement a été transformé en un musée dédié au compositeur et à sa musique. L’ancienne cantatrice et ex-maîtresse du baron Todesco se transforma après le mariage en une secrétaire parfaite, une charmante épouse maternelle et une formidable manager qui déchargea son mari de tous les soucis quotidiens, comme par exemple la préparation des tournées de concerts ou la copie des partitions. Henriette meurt le 8 avril 1878 après une attaque cérébrale. Cinquante jours plus tard, Strauss était déjà remarié. C’est à elle que revient le mérite historique d’avoir encouragé son mari à composer des opérettes.
3 Angelica Dittrich, cantatrice allemande est née le 30 mars 1850 à Breslau (Prusse). Elle fut l’élève du chef d’orchestre de la cour Heinrich Proch qui dirigea la représentation inaugurale de « Don Giovanni » dans la nouvelle salle de l’Opéra royal et impérial de Breslau le 25 mai 1850. La cantatrice chercha à être engagée à Vienne au Theater an der Wien avec le soutien du compositeur. Il n’y eut pas d’engagement, mais un mariage ! J. Strauss Junior, de 25 ans plus âgé que Lily, la connaissait déjà d’une époque antérieure sans que sa première femme, Jetty, ne soit au courant de cette relation. Il l’épousa le 28 mai 1878 à l’église Saint-Charles de Vienne (Karlskirche), exactement 50 jours après le décès de Jetty. Le couple s’installe, peu après le mariage, dans le nouveau palais construit selon les idées et les  goûts de sa première épouse, au numéro 4 de la Igelgasse (IVe arrondissement) Johann-Strauss-Gasse 4.
Le mariage ne fut pas heureux, oscillant entre disputes et incompréhension mutuelle. Anna Strauß, une sœur de Johann restée célibataire, a affirmé que Lily avait eu une relation avec Franz Steiner, le directeur du Theater a. d. Wien dont elle devint l’assistante. Curieusement l’opérette « Une nuit à Venise » fut la seule oeuvre lyrique du compositeur à être créée non pas à Vienne mais à Berlin, le 3 octobre 1883 ! Le mariage fut dissous par consentement mutuel le 9 décembre 1882.. Dans les dernières années de sa vie, on la voyait parfois se promener autour de la villa aujourd’hui démolie, achetée par J. Strauss à Schönau bei Leobersdorf, près de Baden bei Wien. Lily mourut dans une grande pauvreté en 1919 dans la station thermale de Bad Tatzmannsdorf (Basse-Autriche).
4 Adele Deutsch, surnommée « Cosima à trois quarts de temps » ou encore « la veuve  ennuyeuse ». Elle même souhaitait être appelée « Madame Johann Strauss ». Adele Deutsch est née le 1er janvier 1856 à Vienne. Elle épouse en 1874 le fils du banquier Anton Strauß qui meurt en 1877. Alors qu’elle n’était pas encore mariée au compositeur, elle portait donc déjà le nom de Strauss et elle se présenta à Johann Strauss comme portant l’un des noms les plus célèbres du monde. Il ne fut pas question de mariage au début en raison de l’opposition de l’église catholique. Mais pour arriver à ses fins J. Strauss dut renoncer à sa nationalité austro-hongroise, devenir citoyen de Saxe-Coburg-Gotha et se convertir au protestantisme. Le 15 août 1887 il épousait Adèle, de 31 ans sa cadette, dans l’église de la cour ducale de Cobourg. Adele prit entièrement en main la vie de son mari. En tant que manager, elle surpassa de loin les initiatives de Jetty. Après le décès de Strauss en 1899, elle fut une administratrice de succession méticuleuse et veilla à la facturation exacte des droits d’auteur qui lui étaient dus. Adele Strauss est décédée en 1930 et la postérité de la composition lui doit aujourd’hui encore la  « Lex Johann Strauss ».
5 Dommayers Casino (Hietzing 13, Hietzinger Hauptstraße 12, plus tard 10-14). En 1787, un serveur du nom de Dick fait construire un café dans le jardin en face du « Kaiserstöckel » de Schönbrunn (aujourd’hui bureau de poste) ou en face de l’église de Hietzing, qui jouissait d’une grande popularité en tant que lieu de  loisir pour les Viennois. En 1815, l’établissement est relié à la ville par un tramway, le terminus étant l’auberge communale à côté de l’église, et à partir de 1817, le  tramway de la « Hietzinger Gesellschaftswagen » (société des tramways de Hietzing) y circule. L’aubergiste de Hietzing, Reiter, achète le café et, après avoir agrandi le local, y construit également un restaurant. En 1823, Reiter cède la propriété à son gendre de 23 ans, fabricant de peignes, Ferdinand Dommayer. Jusqu’en 1832, F. Dommayer rachète les petites maisons du voisinage, les fait démolir et fait construire son casino (« Dommayers Casino »), magnifique batisse selon les critères de l’époque, avec une grande salle de bal. Il est inauguré le 24 juin 1833 avec la participation de la haute société viennoise. C’est à cet endroit que le public entend pour la première fois les « Loreleyklänge » de Johann Strauss (père) et la valse de Lanner « Die Schönbrunner ». C’est aussi au Casino Dommayer que J. Lanner dirige pour la dernière fois de sa vie un concert le 22 mars 1843. Le 15 octobre 1844, Johann Strauss (fils) y débute avec son orchestre nouvellement constitué, dirigeant sa première grande valse, « Die Gunstwerber » qui connait un succès retentissant. Après la mort de Dommayer (1858) et celle de sa veuve, son fils Franz reprend l’affaire. En 1899, la propriété de Dommayer passe dans les mains du  « restaurateur » Paul Hopfner, qui se bat contre la parcellisation prévue des terrains et cherche un moyen d’assurer un aménagement représentatif de la place. Après avoir continué à gérer le casino, il fait démolir l’ancien bâtiment en 1907 et fait construire le Park Hotel. 

Johannes Brahms (1833-1897) peu avant sa mort et Adèle Strauss à Bad Ischl en 1897, photo collection Wien Museum. Le musicien d »Allemagne du Nord et Johann Strauss Junior entretenaient une relation d’amitié et d’admiration réciproque. J. Brahms écrira à l’un de ses amis qui s’apprêtait à visiter Vienne : « Il faut que vous alliez au Volksgarten. Le vendredi soir, Strauss y conduit ses valses. C’est un tel maître de l’orchestre que l’on ne perd pas une seule note de chaque instrument. »  

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