Histoire de petites et de grandes confluences…

La confluence de l’Inn avec le Danube à Passau (Bavière) au point kilométrique 2225, 20, photo © Danube-culture, droits réservés

« Hâtez-vous lentement et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez… »
Nicolas Boileau (L’Art poétique, 1674)

   Cette citation de Nicolas Boileau (1736-1711, un nom prédestiné !) s’applique aussi pour les fleuves et en particulier pour le Danube qui se hâte lentement vers la mer Noire. Chaque confluence a une forme et un visage uniques qui viennent remettre l’ouvrage du fleuve sur son métier. Ces confluences, ces points d’addition, de passage, d’union, de rassemblement, de transformation, de métamorphose, de confrontation, de rupture, sont aussi parmi les lieux les plus fascinants du parcours fluvial danubien. Leur influence sur la biodiversité est considérable avec toute une panoplie d’éléments naturels comme la géologie du sol, le niveaux des eaux, les reliefs (les pentes d’écoulement), la végétation, également parfois les activités humaines quand confluence (parfois triple) rime avec ville comme c’est le cas pour de nombreuses cités danubiennes.

 

La première des toutes premières confluences, celle de la Breg avec la Brigach, toutes deux enrichies des nombreuses sources jaillissant du sous-sol karstique dans le parc du château de Donaueschingen (Bade-Wurtemberg) et d’autres petits ruisseaux. De ce confluent naît officiellement le Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

   « Aimer, pour un fleuve, cela consiste précisément à se jeter dans les « bras d’un autre fleuve ». Les confluents sont des lieux de conjonctions amoureuses et les « eaux mêlées » le symbole de l’union absolue. Le fleuve, en effet, possède le privilège de pouvoir s’unir si complètement à sa partenaire aquatique qu’il est ensuite impossible de distinguer les deux conjoints. C’est une aventure de cet ordre qu’Ovide nous décrit dans la belle histoire de la fontaine Aréthuse. »
Jacques Lacarrière , Au coeur des Mythologies, Philippe Lebaud éditeur, 1984

   « Passau est au confluent de trois cours d’eau ; la petite Ilz2, surnommée « La perle noire » en provenance du massif de la Forêt Bavaroise, et le grand Inn3 s’y jettent dans le Danube. Mais pourquoi le fleuve formé de leurs eaux mêlées, et qui s’écoule vers la mer Noire, doit-il s’appeler et être le Danube ? Il y a deux siècles Jacob Scheuchzer4, dans son « Hidrographia Helvetiae », page 30, observait que l’Inn à Passau, est plus large et plus profond que le Danube, avec un débit plus fort, et même derrière lui un parcours plus long. Le docteur Metzger et le docteur Preusmann, qui ont mesuré en pieds la largeur et la profondeur des deux cours d’eaux, lui donnent raison. Donc le Danube est un affluent de l’Inn, et Johann Strauss est l’auteur d’une valse intitulée « Le bel Inn bleu » — l’Inn après tout pourrait revendiquer à plus juste titre cette couleur. Ayant décider d’écrire un livre sur le Danube, je ne puis évidemment souscrire à cette théorie, de même qu’un professeur de théologie dans une faculté catholique ne peut nier l’existence de Dieu, objet même de sa science… »
Claudio Magris, « Le beau Danube ou le bel Inn bleu ? »,  in Danube, Gallimard, Paris, 1988

la confluence de l’Ilz (40,3 km) avec le Danube à Passau (rive gauche). La fougueuse Inn et la sombre Ilz semblent ne mélanger leurs eaux à celles du fleuve qu’avec regret. Photo © Danube-culture, droits réservés

   Un fleuve, une rivière, un cours d’eau se régénère grâce à chacune de ses confluences, même de la plus insignifiante d’entre elles. La preuve en est que sur le Haut-Danube allemand ce sont les apports successifs de petits ruisseaux et modestes rivières comme l’Elta (15, 8 km, rive gauche), le Wulfbach (2, 5 km, rive gauche), la Bära (26, 3 km, rive gauche), le modeste Schmidtenbrunnenbach (rive gauche), le Belzbach (rive droite), la Schmiecha ou Schmeie (41, 4 km, rive gauche), le Lauchert (60, 3 km, rive gauche, 57 km selon d’autres sources),

La confluence du Lauchert (rive gauche) avec le Danube à la hauteur de Sigmaringendorf, photo droits réservés

l’Ablach (41, 3 km, rive droite), l’Ostrach (33, 1 km, rive gauche), le Biberach (le ruisseau des castors, rive gauche), la Schwarzach (22, 1 km, rive gauche), le Kanzach (25, 8 km, droite), la Zwiefalter Aach (8, 9 km, rive gauche), le Hasentalbach (le ruisseau de la vallée des lièvres, rive droite), le Braunsel (1 km, rive gauche), un des plus courts affluents directs du Danube dont 32 sources sont l’origine (!), le Marchbach (rive droite), le Lauter (42, 3 km, rive gauche), le Hühlbach (rive droite), l’Algershofer Bach (rive gauche), le Stehenbach (7, 7 km, rive droite), la Schmiech (25 km, rive gauche à ne pas confondre avec la Schmiecha), le Mühlbach (rive gauche), la Riess (rive droite, 49 km), le Donauriederbach (rive gauche), la Westernach (6, 6 km, rive droite), la Rot (55, 5 km, rive droite), l’Erlbach (8, 8 km, rive gauche), le Kreutwiesenbach (rive droite), la Weihung (29, 9 km, rive droite), le Rötelbach (rive gauche), qui, avec quelques autres affluents encore plus discrets, qui « ressuscitent » miraculeusement en amont d’Ulm (Bade-Wurtemberg) et du confluent avec l’Iller5 (147 km), un Danube parfois bien mal en point après les pertes dans le sous-sol karstique du plateau du Baar (Jura souabe) entre Immendingen et Möhringen, pertes qui profitent entretemps à son « rival » le Rhin6 et à son bassin.

La confluence de l’Iller (à gauche, 147 km) avec le Danube, photo droits réservés

L’Iller est un puissant affluent de la rive droite du Danube qui prend sa source dans les alpes allemandes à 783 m d’altitude et dont profite largement le Danube puisque que son débit est supérieur au sien. Curieusement la même histoire se répète un peu plus en aval à Passau avec l’Inn dont le débit est aussi plus important que celui du Danube.
« En général, le flux d’eau qui provient d’une confluence garde le même nom que le courant d’eau qui, en amont de la confluence elle-même, a un plus grand débit. Il existe toutefois un certain nombre d’exceptions, par exemple lorsque le cours d’eau qui coule en aval de la confluence prend un nouveau nom tel le fleuve Amazone, qui nait de la confluence de la rivière Ucayali avec le rio Marañón. Il arrive aussi que le cours d’eau d’un débit inférieur garde son nom en aval de la confluence comme dans le cas de la Seine qui, en appliquant la règle de la plus grande étendue, devrait prendre le nom d’Yonne dans la section suivant la confluence avec cette dernière. Le lit du fleuve ou de la rivière est en aval de la confluence généralement plus étroit que la somme de la largeur des deux cours d’eau en amont. Cette étroitesse est compensée par une plus grande profondeur du lit et un courant plus rapide.

La confluence entre deux cours d’eau d’une certaine importance a souvent créé les conditions favorables pour la construction de villes fortifiées facilement défendables et, dans le cas des fleuves ou rivières navigables, pu favoriser économiquement et commercialement les opportunités offertes par la navigation fluviale.
   Il peut arriver que, sur des distances plus ou moins grandes en aval d’une confluence, on puisse distinguer les eaux des deux cours d’eau qui se sont joints et ce du fait d’une coloration différente liée à la quantité et aux caractéristiques des sédiments en suspension. Tel est précisément le cas en aval de la confluence de l’Inn avec le Danube. Les deux contributeurs (le tributaire et le distributaire) deviendront peu à peu ou rapidement indiscernables l’un de l’autre en s’écoulant vers l’aval.
   Parmi les différents exemples de villes ayant exploité ce type de situation géographique singulière, on trouve Lyon (confluence Rhône-Saône), Coblence (confluence Rhin-Moselle), Passau (double confluence Danube-Ilz et Danube-Inn), Linarolo (confluence Pô-Tessin), Wuhan (confluence Han-Fleuve Azzurro), Belgrade (confluence Danube-Sava) et bien d’autres.
La confluence entre le Bhagirathi et l’Alaknanda (Inde), qui donne naissance au Gange, est particulièrement spectaculaire.
Certains confluents ont disparu en raison des changements climatiques et de la montée des eaux ou de phénomènes d’envasement comme le Merwede (delta de la Meuse et du Rhin) ou comme le confluent de la Meuse et du Waal qui a été endigué à partir de 1904. »
Jacques Bethemont, Les grands fleuves. Entre nature et société, Paris, Armand Colin, 1999

La confluence du Lech ( à gauche, 256 km) avec le Danube à la hauteur du village bavarois de Marxheim, photo © Danube-culture, droits réservés

Rappelons que le Danube compte plus de 300 affluents importants parmi lesquels l’Iller, le Lech, l’Isar, l’Inn, la Wörnitz, l’Altmühl, le Regen, la Traun, l’Enns, la Leitha, la Morava, le Váh, la Rába, la Drava, la Tisza, la Sava, le Jiu, l’Olt, le Siret, le Prout, l’Iskar, le Vit et l’Osum. 34 d’entre eux sont navigables ou ont été navigables…. Son cours, à l’image de la plupart des fleuves terrestres, est en fait une succession de confluences plus ou moins importantes qui participent de sa métamorphose.

Notes :
1Conflunence, nom féminin

Étymologie : xve siècle. Emprunté du bas latin confluentia, « afflux », de confluere, « confluer, affluer ». Le fait de confluer. La confluence de deux rivières, de deux glaciers. Par analogie, la confluence de plusieurs colonnes de manifestants. Fig. La confluence de deux courants de pensée. Sources : Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition
https://dictionnaire-academie.fr/article/A9C3533
2 Die Ilz (40, 3 km)

3 Der Inn (517 km)
4 1672-1733, médecin philosophe, naturaliste et professeur de physique suisse
5 datée de 1717
6 Un des multiples hydronymes aux origines celtes (Ilara, saint). Les fleuves étaient avec les sources, les fontaines, l’eau en général sacrés pour ce peuple de l’Antiquité. « G. W. Leibniz affirmait : « Et je dis en passant que les noms des rivieres, estant ordinairement venus de la plus grande antiquité connue, marquent le mieux le vieux langage et les anciens habitans, c’est pourquoy ils meriteroient une recherche particulière ». Cité par Jürgen Udolph et Gérard  Bodé dans            l’article « Les hydronymes paléoeuropéens et la question de l’origine des Celtes. ». In: Nouvelle revue d’onomastique, n°52, 2010. pp. 85-121.
www.persee.fr/doc/onoma_0755-7752_2010_num_52_1_1535

Sources :
www.aquaportail.com/definition-5569-confluent.html

Voir également sur le site l’article sur les principaux affluents du Danube :
danube-culture.org/principaux-affs-du-danube

Danube-culture, © droits réservés, mis à jour, novembre 2023

Confluence de la Morava ou March tchéco-austro-slovaque (358 km) avec le Danube (rive gauche) au PK , photo © Danube-culture, droits réservés

 Confluent de la Cerna (rive gauche) avec le Danube à la hauteur de la ville roumaine d’Orşova, PK 953, 20

Un Danube facétieux : des pertes et une capture au profit du bassin du Rhin

Pertes d'Immendingen

« Ici s’enfonce sous terre le Danube environ 155 jours par an » photo Wikipedia

   Avant même de recevoir les eaux d’un premier affluent important, les deux tiers des eaux du jeune Danube s’engouffrent brusquement à la hauteur de la commune d’Immendingen dans plusieurs failles du sous-sol karstique du Jura souabe.

Le Danube en aval d’Immendingen (BadeWurtemberg) avant ses pertes, photo © Danube-culture, droits réservés

Pertes d'Immendingen, aval

Le Danube après les pertes d’Immendingen, photo © Danube-culture, droits réservés

   Elles réapparaissent tout aussi soudainement à Aach (Bade Wurtemberg) dans la région volcanique du Hegau sous la forme d’une résurgence au débit conséquent (10 000 l/seconde), à une distance de 12 kilomètres et une soixantaine d’heures plus tard, via un réseau souterrain. 

La résurgence des eaux danubiennes à Aach dans le Hegau et considérée comme la source de la Radolfzeller Aach, affluent indirect du Rhin, photo Wikipedia

Schéma du parcours souterrain des eaux captées lors des pertes du Danube, sources Wikipedia

   Cette résurgence appelée « Achtopf » et considérée comme une source alimente les eaux d’un affluent indirect du Rhin, la Radolfzeller Aach (32 km) qui vient confluer (indirectement) avec celui-ci en se jetant à la hauteur de Rudolfzell dans le lac de Constance par lequel le Rhin transite. Les deux tiers de cette source proviennent en réalité des pertes du jeune Danube.
   Les eaux du jeune fleuve transitent ainsi « clandestinement » par ce réseau souterrain pour aller rejoindre le bassin voisin du Rhin, illustrant, après celui des pertes, un étonnant phénomène de capture.

La confluence de l’Aach dans le Bodensee (lac de Constance), photo droits réservés

   Le lit du Danube, asséché sur plusieurs kilomètres au-delà des pertes d’Immendingen en période d’étiage, période pouvant durer entre 155 et 200 jours par an, commence à être réalimenté à la hauteur de Tuttlingen-Möhringen par les eaux du Krähenbach puis par celles de l’Elta à Tuttlingen, deux ruisseaux de la rive gauche. Une autre perte dans le même sous-sol karstique, à proximité de Friedingen, en aval de Tuttlingen, conduit par un réseau similaire à la même résurgence.
Ces pertes et cette capture par le bassin voisin du Rhin ont engendré autrefois une querelle entre les habitants d’Immendingen-Tuttlingen et ceux d’Hegau puis un procès entre les États de Bade et de Wurtemberg, aujourd’hui réunis dans un Land commun.
« Avec un colorant, on a établi que ce passage du Danube au bassin du Rhin dure environ soixante heures. Personne ne reprochera aux habitants de la région d’Immendingen-Tuttlingen d’avoir cherché à contenir dans certaines limites, avec des barrages et des conduites, cette « perte du Danube ». À Hegau, en revanche, on a émis des protestations, et, en 1927, on en vint même à un procès entre les États de Bade et de Wurtemberg. Aujourd’hui, deux galeries assurent à la vallée du Danube une quantité d’eau minimale d’eau ; mais au cours des étés secs, le lit de la rivière présente encore l’aspect d’un désert de pierre à peine mouillé. »
Hans Peter Treichler, Georg Stärk, Le Danube, Éditions Mondo SA, Lausanne, 1983

Voir également sur ce même site :

Le réseau hydrographique du Haut-Danube

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour août 2023

Entre Ingolstadt, Regensburg et Passau (Bavière danubienne)

   Après avoir laissé Ingolstadt, où bat le coeur de la Bavière historique, ancienne capitale ducale avec son enceinte fortifiée (bastion) dont on ne sait si elle protégeait plus la ville des envahisseurs que des crues légendaires du fleuve et dans la forteresse de laquelle fut emprisonné pendant la Première Guerre mondiale celui qui n’était à cette époque que le capitaine de Gaulle, on suit le fleuve sur la rive droite et on arrive d’abord la petite ville de Vohburg avec ses quatre tours historiques. Un pont ou le petit bac saisonnier d’Eining permet de changer de rive et de découvrir sur le plateau au nord de Pförring (rive gauche) les ruines de Celeusum, un ancien camp romain fortifié avec des thermes. Les Romains connaissaient bien également les vertus des eaux sulfureuses de Bad Gögging (rive droite). Toujours sur la même rive droite, a été érigé en 80 après J.-C un autre camp romain fortifié, celui d’Abusina. Il est détruit en 250 par les Alamans puis reconstruit ce qui en fait le camp militaire romain le mieux conservé de toute la Bavière. D’autres vestiges de la présence romaine ont été préservés sur la rive gauche entre Eining et Weltenburg. Le fleuve se heurte ensuite aux reliefs de l’Altmühltal qu’il traverse à travers un étroit défilé, franchi non sans difficultés par les bateliers d’autrefois vers l’amont avec leurs « Zille » grâce à des anneaux fixés dans les parois rocheuses. Au pied de la colline du Würzberg, sur la rive droite, en amont de la petite ville de Kelheim, l’abbaye bénédictine de Weltenburg  et ses frères brasseurs (quoi d’étonnant quand on sait qu’elle a été fondée par des moines irlandais et écossais !) surveille le fleuve à l’entrée du dernier défilé karstique de Souabe rencontré par le Danube. Son architecture épouse le dessin d’un méandre vigoureux de quate-vingt dix degrés. De nombreuses abbayes ou anciennes abbayes jalonnent le parcours du Haut-Danube, rappelant combien ces paysages bavarois sont des terres catholiques.

L’abbaye bénédictine de Weltenburg, photo droits réservés

 L’abbaye, fondée vers 610, est baroquisée au XVIIIe. Son église Saint-Georges est un pur chef d’oeuvre du Rococo bavarois dû au génie artistique et au sens du « theatrum sacrum » des frères Cosmas Damian (1686-1739) et Egid Quirin Asam (1792-1750). Sur le Frauenberg (La montagne des femmes), voisin de l’abbaye, a été édifiée une forteresse à l’époque où le fleuve était une des principales frontière (Limes) de l’Empire romain oriental. Sur la même colline du Frauenberg a été également édifiée, à l’emplacement des fondations d’un ancien temple romain, une première chapelle elle-même reconstruite à l’époque où l’abbaye est rénovée dans le style baroque.

Saint-Georges dans le choeur de l’église baroque décorée par les peintres, sculpteurs et stucateurs  Cosmas Damian et Egid Quirin Asam, photo © Danube-culture, droits réservés   Au-delà des « Portes du Jura souabe » qui ferme le passage sauf au Danube, s’impose dans le paysage la pompeuse et quelque peu surprenante « Befreiungshalle », le  Temple de la Libération ou de la délivrance (du calvaire napoléonien…) au sommet d’une éminence de la rive gauche.

Bernhard Metzeroth (1813-1848) : la Befreiungshalle et l’embouchure du canal du roi Louis à Kelheim, gravure de 1848, Meyers Universum.

Proche de deux sites celtiques situés sur la colline du Michelsberg, achevé en 1863, ce monument est la concrétisation du souhait de Louis Ier de Bavière (1786-1868) de voir édifier à cet endroit précis un édifice dédié à la victoire de Leipzig (1813) contre ce qui restait des armées napoléoniennes après la désastreuse campagne de Russie. Le bâtiment est en forme de polygone de 18 côtés soulignés par 18 pilastres au sommet desquels se tient une korè (sculpture) symbolisant les 18 peuples ayant participé à la libération de l’Allemagne du joug napoléonien. Au dessus des korès, un péristyle de 48 colonnes (3 x 18 colonnes) puis à nouveau au dessus du péristyle 18 autres pilastres sont surmontés par des trophées.

La Befreiungshalle, photo © Danube-culture, droits réservés

L’illusion réussie d’un monument en marbre, alors qu’il est en brique, contrairement au Walhalla, est due au crépi et à la peinture qui prend soin d’imiter des blocs de marbre. Un escalier de 84 marches conduit à une entrée monumentale qui débouche sur une salle intérieure, toute de véritable marbre cette fois, haute de 49 mètres et surmontée d’une coupole. Au sol se trouve l’inscription : « Puissent les Allemands ne jamais oublier ce qui a rendu nécessaire le combat pour la libération et par quoi ils ont vaincu. »

Deux des 34 victoires posant tendrement leurs mains sur le bouclier de bronze symbolisant la victoire de Waterloo du 18 juin 1815… Photo © Danube-culture, droits réservés

18 niches placées sur un socle, décorent la partie inférieure de la salle avec 34 statues victorieuses toutes différentes les unes des autres qui se donnent la main ou brandissent des boucliers de bronze. Des plaques avec les noms des généraux et des forteresses conquises dominent les niches. La seule source de lumière naturelle avec le portail d’entrée est la lanterne en verre au sommet de la coupole.

La coupole en caissons de la Befreiungshalle et la lanterne à son sommet, photo © Danube-culture, droits réservés

Un escalier part du sol et permet d’accéder au péristyle intérieur et à la balustrade extérieure d’où la vue exceptionnelle s’ouvre sur la vallée du Danube et les environs. Le monument, construit sur les plans de l’architecte Friedrich Wilhem von Gärtner (1791-1847) puis achevé par Leo von Klenze (1784-1864), fut inauguré à l’occasion du cinquantième anniversaire de la bataille des Nations et de la victoire de la coalition alliée à Leipzig, le 18 octobre 1863.
Kelheim qui se trouve au pied de l’édifice, était connue au temps de la navigation d’avant l’invention de la vapeur pour son port sur le Danube d’où partaient autrefois, avant que la portion amont entre Ulm et Kelheim ne s’ouvre au trafic fluvial, les bateaux (« Kelheimer ») transportant diverses marchandises vers les grandes villes de l’aval. Ce port possède un intéressant patrimoine historique du début de l’ère industrielle, une  autre initiative du même  Louis Ier de Bavière et qui répond au nom de « Canal du roi Louis » (Ludwig Kanal). Kelheim marque également  l’entrée (ou la sortie…) du nouveau canal Rhin-Main-Danube à l’ancien confluent de la rivière Altmühl avec le Danube).

Le canal du roi Louis en juin 1916 lors de la visite d’Albert III de Bavière, photo d’archives

Le fleuve continue à serpenter dans un relief s’apaisant peu à peu puis rejoint Ratisbonne (Regensburg). L’ambiance de l’ancienne « Radasbona » celte ou « Castra Regina » romaine (les historiens ne mentionnent pas moins de soixante-dix noms différents pour Regensburg !) contraste et allège joyeusement le souvenir de la « Befreiungshalle ».

Le vieux pont de pierre légendaire de Regensburg (Ratisbonne), photo © Danube-culture, droits réservés 

Ratisbonne s’enorgueillit d’avoir accueilli saint-Emmeran, Charlemagne (vers 742-814, adepte de la natation dans le Danube), les croisades, Frédéric Barberousse (1122-1190), Charles Quint (1500-1558), son fils illégitime Don Juan d’Autriche né dans la ville des amours éphémères de celui-ci avec Barbara Blomberg (1527-1597) et qui sera vainqueur de la bataille de Lépante, le peintre Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538), maître de l’École dite « du Danube » qui en fût le maire, Johannes Kepler (1571-1630), brillant mais infortuné astronome, les empereurs Napoléon Ier, Guillaume Ier de Hohenzollern (1797-1888), François-Joseph de Habsbourg (1830-1916) et les princes de Thurn und Taxis, établis depuis 1748 dans la ville et plus récemment le cardinal Joseph Ratzinger devenu pape sous le nom de Benoît XVI (2005). La ville eut aussi les honneurs de la diète impériale du Saint-Empire romain germanique de 1663 à 1806 mais elle subit aussi des épidémies de peste, les désastres de la guerre de Trente ans et autres conflits.

Statue de Don Juan d’Autriche (1547?-1578), fils illégitime de Charles Quint et de Barbara Blomberg, copie du monument érigé à Messine à la gloire du vainqueur de la flotte turc à la bataille navale de Lépante (1571), photo © Danube-culture, droits réservés

Son vieux pont de pierre de seize arches datant du XIIe siècle (1135-1146), le « Steinerne Brücke », l’ouvrage le plus ancien encore en place franchissant le Danube, véritable talisman de Ratisbonne, long de 330 m, doté de son propre sceau (aujourd’hui celui de l’université) et qui n’a jamais été détruit, son centre historique, illustrent l’importance de la cité dans l’histoire des échanges et du commerce en Europe et au-delà.
Ratisbonne est aujourd’hui une vieille dame alerte classée au patrimoine mondiale de l’Unesco (2006), pleine de charme et d’entrain. Située au au point le plus septentrional du cours du fleuve, elle n’en témoigne pas moins d’un art de vivre quasi méridional.

En amont du vieux pont de pierre, sur le Danube une réplique de Kelheimer motorisée, photo © Danube-culture, droits réservés

En continuant à descendre le fleuve, sur un promontoire d’une rive gauche escarpée, à la hauteur de Donaustauf, on découvre une autre réalisation architecturale due à ce même roi bavarois bâtisseur et patrioteo, l’oncle de Sissi. Tout aussi pompeux que la « Befreiungshalle », le « Walhalla » ou temple de l’honneur est construit  entre 1830 et 1841 sur les plans de l’architecte officiel de Louis Ier, Leo von Klenze (1784-1864). Le nom attribué au monument fait référence au séjour des morts de la mythologie germanique.

Le Walhalla depuis la rive gauche du Danube, photo © Kerstin Dittmann, droits réservés

Le temple, en style néodorique et entièrement en marbre, non sans une certaine ressemblance avec le Parthénon, est accessible depuis le Danube par un sentier et un escalier de 358 marches.

L’intérieur du Walhalla en marbre polychrome, photo © Danube-culture, droits réservés

Leo von Klenze y a convoqué cariatides, Walkyries, Victoires et autres symboles dans l’intention peut-être de rompre l’ennui des 131 héros et héroïnes (13 seulement…) germaniques parmi lesquelles les peintres flamands Jan van Eyck (1390-1441) et Peter Paul Rubens (1577-1640), saint-Nicolas de Flüe (1417-1487), le philosophe hollandais Erasme (1466/69 ?-1536), les compositeurs autrichiens Joseph Haydn (1732-1809), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Franz Schubert (1797-1828) et Anton Bruckner (1824-1896). Toutes et tous, figés pour la postérité avec la statue de Louis Ier de Bavière, se regardent (ou s’ignorent…) dans une ambiance solennelle et un silence qui seraient pétrifiants, s’ils n’étaient interrompus par les exclamations et les bruits de pas des visiteurs.

Un très médiocre buste de Mozart… photo © Danube-culture, droits réservés

Aux 131 bustes des héros et héroïnes, s’ajoutent 64 plaques commémoratives. De nouvelles personnalités de langue allemande sont régulièrement accueillies dans cette pompeuse assemblée sur la décision du conseil des ministres du Land de Bavière.

William  Turner, le Danube et le temple du Walhalla

Après ce passage par la mythologie germanique, l’élégante tour chinoise du jardin princier de Donaustauf, en contrebas du « Walhalla », engendre une des plus étonnantes surprises du Danube bavarois.

La tour chinoise de Donaustauf (Bavière), photo © Danube-culture, droits réservés

Les coteaux danubiens ont changé de physionomie et les premières vignes (Bach/Donau) ont fait leur apparition, indice d’une direction méridionale prise par le fleuve et d’une exposition favorable dans une Bavière plus connue pour ses brasseurs que ses vignerons. Miracle danubien !

Straubing, gravure de Michael Wening (1645-1718)

C’est à Straubing (rive droite), ex place forte romaine, trésor médiéval et Renaissance que se joue le destin, à l’âge de vingt-cinq ans, de la douce, belle mais roturière Agnès Bernauer (1410-1435) et dont le destin fut plus cruel que celui de Barbara Blomberg. La douce Agnès eut le malheur de faire chavirer le coeur du duc Albert III de Bavière (1401-1460) mais pas celui de son père Ernest (1373-1438). Soucieux de s’en tenir scrupuleusement à la suprême raison d’État, celui-ci organisa avec un juge à sa solde, le procès pour sorcellerie de sa belle-fille et la fit tout simplement noyer dans le Danube.

Tableau d’un peintre inconnu d’Augsbourg du XVIIIe d’après un modèle du XVIe siècle

Mais le fleuve et ses eaux rédemptrices et protectrices des innocents, prirent le parti de la belle Agnès et le supplice fut difficile à exécuter. Le duc Ernest, pris de remord ou admiratif de la fidélité d’Agnès pour son amour, lui fit ériger en 1436,  peu après sa mort, une chapelle au cimetière de saint-Pierre de la ville (Sankt Peter) puis se retira de la vie publique peu de temps après.
Le hasard fit également naître à Straubing un personnage au destin plus heureux que celui de la belle Agnès, Emanuel Schikaneder (1751-1812),  premier « papageno » de la Flûte enchantée de Mozart, acteur et directeur de théâtre.
La petite ville de Deggendorf borde la forêt de Bavière (« Bayerischer Wald »). Le fleuve, depuis longtemps haut-lieu de la navigation sur ce parcours, est contraint de contourner ce massif par le sud en se dirigeant paisiblement vers « Passau la sublime » ou la « Venise bavaroise », témoin privilégié de la rencontre des eaux du Danube avec celles fougueuses de l’Inn et les flots aux reflets sombres de la discrète Ilz.

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour juillet 2023 © droits réservés

Kasparus Karsen (1810-1896), vue de Passau sur le Danube, 1858,  huile sur toile

 Note :
1  « Kelheimer » est le nom spécifique pour le plus grand modèle de « Zille », nom générique pour une embarcation typique de diverses tailles mais de même construction en bois qui a navigué sur le Danube et ses affluents jusqu’après l’invention des bateaux vapeur. Elle est encore construite de nos jours. C’est à Kelheim que furent construites ces grandes embarcations qui pouvaient atteindre une longueur de 30 mètres. Elles permettaient de convoyer, en convoi ou en embarcation unique, jusqu’à deux tonnes de différentes marchandises (vin, sel, matériaux de construction…). Les « Kelheimer » étaient difficiles, de par leur dimension, à haler vers l’ amont. Les équipages pouvaient mettre à certains endroits du cours du fleuve, en raison de son débit et de la morphologie des rives, un temps considérable pour effectuer les manoeuvres. Elles nécessitaient  parfois la force de soixante chevaux reliés aux bateaux par un système de cordages. 

Passau, photo O. Böhm

Retour en haut de page