Ludwig von Beethoven, Vienne et le Danube

Tombeau de L. van Beethoven au cimetière central de Vienne (Zentralfriedhof), photo Danube-culture, ©  droits réservés
   Ludwig van Beethoven arrive à Vienne à l’âge de vingt-deux ans, en 1792, peu de temps après la mort de Mozart pour y étudier avec Joseph Haydn. Cette année-là a lieu le couronnement de François II de Habsbourg (1768-1835) comme empereur du Saint-Empire romain germanique (1792-1806) et qui deviendra empereur d’Autriche de 1804 à 1835 sous le nom de François Ier.
   Le musicien habitera jusqu’à sa mort en 1827, soit en tout 35 des 57 années de sa vie, dans la capitale impériale autrichienne ou à proximité. Tout comme Joseph Haydn, il connaîtra, lors du deuxième siège de Vienne par les armées napoléoniennes en 1809, les désagréments et le bruit des canons qui l’affecteront beaucoup.
Beethoven changera de lieu de résidence de nombreuses fois pour diverses raisons. Il séjournera Ballgasse, Mölkerbastei, Tiefer Graben, Ungargasse, Laimgrubengasse, Auerspergstrasse, Josefstädterstrasse, Schwarzpanierstrasse, Hetzendroferstrasse, Döblinger Hauptstrasse, Eroicagasse, Grinzingerstrasse, Kahlenbergerstrasse, Probusgasse, Silbergasse… De nombreux autres lieux de la capitale autrichienne célèbrent également le souvenir de la présence du compositeur et honorent sa mémoire parmi lesquels l’impressionnante «Frise Beethoven» du peintre Gustav Klimt (1862-1918) qui se trouve au sous-sol du palais de la Sécession. Cette œuvre imposante (34 m de long), terminée en 1902 est une ode à la 9e symphonie. Les traditions musicales et les programmations des grandes salles de concerts viennoises confirment d’ailleurs cet attachement profond des Viennois à l’univers beethovénien. Vienne est sans aucun doute bien plus beethovénienne que mozartienne.

Le mémorial dédié à Beethoven sur la Beethovenplatz, à proximité du Musikverein et du Konzerthaus, photo Danube-culture, © droits réservés

   Beethoven réside en 1802 au nord de la capitale à Heiligenstadt à Döbling, aujourd’hui quartier de Vienne, au pied du Kahlenberg qui domine le Danube et où son médecin l’a envoyé se reposer de ses problèmes de surdité. C’est dans cette maison de la Probusgasse qu’il écrit à l’automne son testament dit de « Heiligenstadt », une lettre qui reflète son profond désespoir face au fait de ne plus pouvoir entendre : « Et mon malheur m’afflige doublement, car je dois rester méconnu, je n’ai pas le droit au repos dans la société humaine, aux conversations délicates, aux épanchements réciproques ; presque absolument seul, ce n’est que lorsque la plus haute nécessité l’exige qu’il m’est permis de me mêler aux autres hommes, je dois vivre comme un exilé, à l’approche de toute société une peur sans pareille m’assaille, parce que je crains d’être mis en danger, de laisser remarquer mon état – c’est ainsi que j’ai vécu les six derniers mois, passés à la campagne sur les conseils avisés de mon médecin pour ménager autant que possible mon ouïe ; il a presque prévenu mes dispositions actuelles, quoique, parfois poussé par un instinct social, je me sois laissé séduire. Mais quelle humiliation lorsque quelqu’un près de moi entendait une flûte au loin et que je n’entendais rien, ou lorsque quelqu’un entendait le berger chanter et que je n’entendais rien non plus ; de tels événements m’ont poussé jusqu’au bord du désespoir, il s’en fallut de peu que je ne misse fin à mes jours… »

La maison où séjourna Beethoven, Probusgasse et où le compositeur rédigea son testament dit « de Heiligenstadt », photo droits réservés

   Le musicien reviendra séjourner à Heiligenstadt quelques années plus tard en 1808 dans une maison de la « Grinzingerstraße » où réside également un jeune poète et futur dramaturge autrichien d’une grande culture, Franz Grillparzer (1791-1872). Une amitié entre les deux hommes nait de cette rencontre ainsi qu’un projet de collaboration pour un opéra sur le thème soit de « Drahomira » (duchesse de Bohême), soit de « Mélusine ». C’est ce dernier thème que choisit Beethoven pour commencer à en écrire la musique mais aucun fragment ou esquisse de cette oeuvre n’a malheureusement été conservé. Le projet n’aboutit pas. Toutefois, Franz Grillparzer n’en prend pas ombrage et gardera toute sa vie une grande admiration pour le compositeur. Il rédigera un émouvant éloge pour ses funérailles le 29 mars 1827. C’est un autre musicien allemand, Conradin Kreutzer (1780-1849) qui mettra en musique le texte de l’écrivain. L’opéra sera créé à Berlin en 1833 au théâtre royal de Prusse.
Beethoven a également entretenu une longue relation d’amitié avec l’ingénieur bavarois originaire de Ratisbonne et comme lui viennois d’adoption, Johann Nepomuk Maelzel (1772-1738), l’inventeur du métronome.

Julius Schmid (1854—1935), L. van Beethoven, huile sur toile, vers 1901, collection du Wien Museum

   Les relations de Beethoven avec Vienne sont contrastées en raison de son esprit d’indépendance et aussi de ses problèmes de surdité qui vont s’aggravant durant son séjour. « À Vienne, on n’a plus le sens de ce qui est bon et fort, bref de la vraie musique… On ne veut plus entendre ni mon Fidelio, ni mes symphonies… Rossini prime tout… Camelote et pianotage, voilà le goût de nos Viennois ! » Il est vrai que Vienne s’enfonce rapidement après la défaite, l’exil définitif de Napoléon et la nomination du prince Klemens Wenzel von Metternich (1773-1859) comme ministre des Affaires Étrangères de l’Empire autrichien puis comme Chancelier, dans une atmosphère absolutiste conservatrice qui ne s’accorde guère aux idées novatrices et au caractère du compositeur. La situation politique autrichienne sous contrôle de la police de Metternich, participe à l’apothéose du goût bourgeois et à son expression artistique, le style Bierdermeier au sein duquel la musique de salon, les ballets, la musique de danse (Ländler) vont occuper le devant de la scène. Cet art de vivre, cette atmosphère de divertissement et ce répertoire de musique légère ouvrent le chemin aux heures glorieuses de la valse des années Strauss.
   Pendant sa jeunesse, le compositeur avait émis le voeux d’être pêcheur et plus tard, lors de son séjour viennois, il se rendait volontiers au bord du Danube, pour observer et discuter avec les gens du fleuve, bateliers, pêcheurs qui reconnaissaient de loin sa silhouette caractéristique. Beethoven appréciait tout autant les promenades au milieu des forêts alluviales, une manière pour lui de rompre avec l’atmosphère bruyante de la vie en ville. Il aimait aussi la compagnie de la comtesse Anna Maria Erdődy (1779-1837) qui venait dans sa maison de campagne de Jedlesee (rive droite), résidence connue aujourd’hui sous le nom de « Beethovenschlössl ». Pour ne pas emprunter le seul pont qui permettait de franchir le Danube à cette époque et être obligé de faire un détour, il traversait le fleuve avec le bac de Nussdorf à Jedlesee.
   En souvenir de ces promenades de Beethoven à Jedlesee, un « Beethovenweg » a été inauguré en mai 2007. Des sculptures de quatre mètres de haut en forme de diapason brisé, en référence à la surdité du compositeur, imaginées par Manfred Satke et réalisées par Josef Frantsits, ont été installées le long de ce parcours.

Le « Beethovenweg » (chemin de Beethoven) à Jedlesee, photo droits réservés

   Son frère, Johann van Beethoven (1776-1848), pharmacien d’abord à Vienne puis à Linz, acheta en 1819 l’élégant petit château baroque de Wasserhof à Gneixendorf, sur la rive droite du fleuve, à la hauteur de Krems (Basse-Autriche). Le musicien y séjourne avec son neveu Karl à partir du 29 septembre 1826, logeant dans la chambre à trois fenêtres au premier étage, à l’angle sud-ouest comme en témoigne une remarque de son neveu dans le cahier de conversation dont se servait le compositeur pour communiquer : « Devant tes fenêtres se trouve un cadran solaire ». Le cadran solaire, qui date de la fin du XVIIIe siècle, est situé entre la deuxième et la troisième fenêtre du côté sud. Beethoven y termina le 30 octobre le quatuor à cordes en fa majeur op. 135 et compose ensuite le nouveau finale du quatuor à cordes en si bémol majeur op. 130. Il est probable que le musicien se soit promené au bord du Danube tout proche à cette occasion. Au début du mois de décembre, il retourne à Vienne, tombe malade pendant le trajet et meurt trois mois plus tard.

Le château de Gneixendorf qui fut autrefois la propriété de Johann van Beethoven (1776-1848) van Beethoven, photo droits réservés

  Beethoven avait aussi proposé en 1823, peu de temps après le début des travaux de construction de la basilique saint-Adalbert de l’archevêché hongroise d’Esztergom sur le Danube, en amont de Budapest, de venir diriger sa Missa Solemnis pour la consécration du monument religieux mais le chantier s’éternisa pendant près de cinquante années avant que la basilique ne soit terminée. Sa consécration n’eut lieu qu’en 1856, près de trente ans après la mort du compositeur. Aussi, ce fut Franz Liszt (1811-1886) qui dirigea pour l’évènement sa « Graner Messe » ou « Messe d’Esztergom » le 31 août 1856 en présence de l’empereur François-Joseph de Habsbourg.

Le tombeau de Beethoven se trouve désormais au cimetière central de Vienne (groupe 32A, n°29), Simmeringer Hauptstraße 234, 1110 Vienne. Dans ce vaste espace les chevreuils et d’autres animaux sauvages tiennent compagnie aux célébrités comme aux plus modestes des morts.
https://www.wienmuseum.at › beethoven_pasqualatihaus
https://www.wienmuseum.at › beethoven_museum
http://www.beethovenweg.at

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, janvier 2024

Jedlesee en 1820, lithographie coloriée, sources Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

George Georgescu (1887-1964)

De Sulina à Bucarest
   C’est à Sulina, petite ville au bout du delta du Danube (PK 0) qui a donné son nom à l’un des bras de ce fleuve, que naît un 12 septembre 1887 George Georgescu. Leonte, son père, est le responsable du bureau de la douane. Il a épousé Elena, fille du capitaine du port. Rien ne semble disposer particulièrement leur fils à une destinée de musicien. Rien sauf peut-être la présence dans la maison d’un beau violon de lăutar (joueur de musique traditionnelle) premier prix d’une loterie auquel son père a, par envie de jouer, inscrit George.
   L’enfance du futur chef d’orchestre se passe au rythme des affectations de son père dans les ports danubien de Galaţi et Giurgiu. Le jeune garçon découvre et écoute avec ravissement les fanfares et les orchestre d’harmonie qui distraient à la belle saison les citadins lors de leurs promenades dominicales. Elles jouent un répertoire de musique populaire, inspiré par la mode viennoise et des oeuvres comme la valse déjà célèbre des Flots du Danube (Valurile Dunarii) du compositeur roumain d’origine serbe Iosif Ivanovici (1845-1902).

La première édition chez Gebauer de la valse pour piano Les vagues du Danube de I. Ivanovici

    La passion de la musique va saisir le jeune garçon et ne plus jamais le lâcher. Quand il se retrouve seul chez lui, il réunit bocaux et autres ustensiles pour improviser sur ces instruments de fortune pendant des heures. Ayant retrouvé un jour au-dessus d’une armoire le violon gagné à la loterie, il arrive bientôt à en jouer en le tenant verticalement, coincé entre ses cuisses, à la manière d’un violoncelle. Le jeune homme s’amuse à composer, pendant ses années de lycée à Giurgiu, une valse qui impressionne son professeur de musique. Il lui confie la direction du choeur du lycée et lui permet même d’enseigner à sa place. C’est ainsi que George Georgescu débute officiellement sa carrière de musicien. Au diable les études scolaires ! Il veut apprendre à jouer du violoncelle. Refus obstiné de ses parents qui ne considèrent pas la musique comme un vrai métier. Interdiction de prendre des cours. Qu’à cela ne tienne, il décide de s’enfuir de chez lui et se retrouve à Bucarest. 

De Bucarest à Berlin
   C’est un jeune homme de dix-neuf années, aux cheveux longs et confiant en sa bonne étoile, qui s’inscrit en 1906 au Conservatoire de Bucarest. Trop âgé pour entrer dans la classe de violoncelle, il suit d’abord les cours de celle de contrebasse. Une fois encore George Georgescu surprend ses professeurs par sa capacité à faire chanter son instrument et par son sens inné de la mélodie. Une opportunité va se présenter de remplacer au pied levé le chef titulaire de l’orchestre du Théâtre National et son succès lui permet de se voir confier ce poste.« Gogu », comme on l’appelle familièrement, sait imposer son mode de travail, sa très grande exigence envers les interprètes y compris dans le répertoire d’opérette. Il demande aux chanteurs de connaître leur partition dans le détail et non plus de chanter à l’oreille, approximativement, comme ils en ont l’habitude. « Pour être bien jouée, la musique, fût-elle réputée « facile », demande une très grande rigueur ».
   George Georgescu demeure au plus profond de lui-même d’abord violoncelliste. À 23 ans, le voilà capable d’interpréter toutes les oeuvres majeures du répertoire, les concertos d’A. Dvořák, C. Saint-Saëns… Mais le temps de la reconnaissance à l’étranger n’est pas encore venu. En janvier 1911, le jeune instrumentiste diplômé du Conservatoire de Bucarest monte dans le train à la Gare du Nord à destination de Berlin.

Le violoncelliste Hugo Becker (1864-1941)

   Il commence dans la capitale allemande par faire le siège de la demeure d’Hugo Becker (1864-1941), l’un des plus extraordinaires violoncellistes de cette époque et professeur à la Hochschule der Kunste (École Supérieure des Arts). Le maître est assailli de demandes venues des quatre coins du monde. Il refuse un grand nombre de visites. Le jeune musicien roumain qui n’est pas du genre à se décourager parvient à se faire auditionner. Il joue le solo du concerto pour violoncelle de Camille Saint-Saëns. H. Becker émet des réserves à l’égard de son jeu. Sa technique, son phrasé, laissent encore à désirer. Tout cela va demander un énorme travail. Par ailleurs il lui faudra renoncer également à ses cheveux longs, car, selon Becker, ils « nuisent au son du violoncelle » ! Becker discerne malgré tout dans « Gogu » un artiste hors du commun. Non seulement le jeune violoncelliste se montre passionné, mais il a toutes les qualités pour servir celle-ci. Il est donc admis dans le cercle très fermé des disciples du virtuose berlinois. Bien des années plus tard, G. Georgescu confiera : « Tout ce que je sais, je l’ai appris grâce à Hugo Becker ». La réputation du jeune musicien grandit. Il rencontre et se lie d’amitié avec George Szell (1897-1970), lui aussi futur chef d’orchestre, fait la connaissance du ténor italien Enrico Caruso (1873-1921) et de Richard Strauss (1864-1949). Becker ne tarit pas d’éloges pour son protégé, à tel point qu’il lui propose de le remplacer au sein du célèbre Quatuor Marteau, un quatuor fondé par Henri Marteau (1874-1934 ), violoniste né à Reims d’un père français et d’une mère allemande, ancienne élève de Clara Schumann (1819-1896). H. Marteau est ouvert aux musiques de tous les horizons contrairement à de nombreux musiciens de son époque. En grand défenseur de la musique contemporaine française, il donne la première audition du Concerto pour violon de Jules Massenet (1842-1912) et se rend outre-Atlantique pour jouer le Concerto romantique de Benjamin Godard (1849-1895). Parcourant toute l’Europe son nom est à l’affiche d’un concert à Bucarest en 1897.
   G. Georgescu réalise ses premières tournées internationales comme violoncelliste de ce quatuor et découvre des publics de différentes traditions culturelles. Henri Marteau invite son jeune collaborateur dans sa villa musicale de Lichtenberg où il s’installe pour pouvoir voyager plus facilement. G. Georgescu fait la connaissance du compositeur bulgare Pancho Vladigherov (1899-1978) qui rendra à plusieurs reprises hommage dans ses oeuvres aux musiques roumaines. Mais le déclenchement de la première guerre mondiale interrompt brutalement les activités du quatuor Marteau.
   G. Georgescu doit reprendre son métier de violoncelliste. L’année 1916 va bouleverser définitivement sa carrière professionnelle. Alors qu’il monte dans un train pour aller donner un récital, la portière du wagon se referme sur l’une de ses mains. La douleur n’est pas très vive mais elle l’oblige dans l’immédiat à annuler tous ses engagements. Les médecins ne se montrent guère rassurants. La perte de sensibilité pourrait le contraindre à abandonner le violoncelle. Par ailleurs l’entrée en guerre de la Roumanie fait de lui un espion aux yeux des autorités allemandes et il est incarcéré dans une prison berlinoise. Les milieux artistiques locaux interviennent et font libérer le musicien, qui doit malgré tout se présenter deux fois par jour à la police. Sa main le fait toujours souffrir. Combien de temps pourra-t-il encore jouer ?
   La mésaventure de G. Georgescu est arrivée aux oreilles du chef austro-hongrois Arthur Nikisch (1855-1922). Pour celui-ci, G. Georgescu a toutes les qualités pour devenir un chef d’orchestre hors du commun. Il s’en est déjà ouvert à Richard Strauss et a eu l’occasion d’en juger par lui-même. Sa décision est prise : G. Georgescu sera son disciple. A. Nikisch lui confie, dès ses débuts, la Philharmonie de Berlin.
   En 1918, année symbolique pour la nation roumaine qui récupère la Transylvanie, un jeune musicien originaire du delta du Danube, pratiquement inconnu dans son propre pays, obtient un immense succès à la tête de cet orchestre légendaire. Le programme de son premier concert est constitué d’oeuvres d’E. Grieg (1843-1907), P. I. Tchaïkovski (1840-1893) et R. Strauss. Quelques mois plus tard, Georgescu accompagne avec la même formation un jeune pianiste chilien encore méconnu, Claudio Arrau (1903-1991), dont c’est la toute première apparition en public.

Arthur Nikisch (1855-1922), peinture de Robert Sterl (1910)

Retour en Roumanie
   G. Georgescu revient dans son pays natal le 4 janvier 1920. Il s’apprête à diriger la Philharmonie de Bucarest. Personne n’imagine alors que c’est le début d’une longue relation intime et passionnée entre cet orchestre et son chef. La Philharmonie de Bucarest  a été fondée en 1868. Ses deux prédécesseurs à la tête de cet orchestre, Ioan Andrei Wachman (1807-1863) et Grigoraș IonicăDinicu (1889-1949) ont essayé de donner à la Roumanie la formation symphonique qu’elle mérite. Mais si le pays a d’excellents musiciens et des chorales remarquables, il ne possède pas encore de formation orchestrale expérimentée dans le grand répertoire classique.
   La famille royale assiste au concert d’inauguration de la saison dirigé par G. Georgescu. Le roi Ferdinand Ier de Roumanie (1865-1927) et la reine Maria (1875-1938), esthètes et mélomanes avertis, pressentent que le jeune chef a l’autorité nécessaire pour mettre en place une formation symphonique de haut niveau. Le roi décide de lui faire confiance et lui confie la mission de recruter à l’étranger des instrumentistes prestigieux qui pourront l’aider à faire de la Philharmonie de Bucarest une référence internationale. G. Georgescu se rend à Vienne pour auditionner des instrumentistes. Son but est non seulement d’évaluer les qualités artistiques de ses futurs musiciens, mais aussi de prendre en compte leur aptitude à répondre à ses exigences. Parmi les instrumentistes qu’il remarque et persuade de le rejoindre à Bucarest, se trouve Iosif Prunner (1886-1969), premier contrebassiste des Concerts Colonne, l’un des meilleurs orchestres de l’époque.

Le roi Ferdinand Ier de Roumanie (1865-1927)

   L’effectif de la Philharmonie roumaine atteint rapidement une centaine de musiciens. Année après année, concert après concert, G. Georgescu construit patiemment, avec une totale abnégation, la personnalité de son orchestre. Il attache une très grande importance aux répétitions, se préoccupe de chaque pupitre, de chaque musicien, se souvenant des conseils de ses maîtres, de la fameuse nuance pianissimo d’Arthur Nikisch qu’il s’emploie à faire maîtriser parfaitement par ses instrumentistes. Le niveau de qualité atteint peu à peu par l’orchestre lui permet maintenant d’inviter des chefs étrangers. Richard Strauss, Bruno Walter (1876-1962), Felix Weingartner (1863-1942), Oskar Nedbal (1874-1930), Gabriel Pierné (1863-1937) et Vincent d’Indy (1851-1931) viennent diriger dans la capitale roumaine. Tous sont unanimement impressionnés par l’excellence des musiciens de la Philharmonie de Bucarest.

George Georgescu avec la Philharmonie Roumaine

G. Georgescu ne restreint pas ses activités à la musique symphonique. Il dirige la 9ème Symphonie  de Beethoven avec le concours de la société chorale Carmen. L’année suivante, il prend la direction de l’Opéra se révélant également un chef lyrique d’exception. Il dirige à la fois des opéras comme ceux de Wagner et des  oeuvres du XXe siècle (Salomé de Richard Strauss). Il assure la direction de l’Opéra de Bucarest de 1922 à 1926 puis pendant toute la décennie des années 1930. G. Georgescu donne souvent en création des pièces de musique contemporaine roumaine, s’investit pleinement dans son rôle pédagogique, offre des séances gratuites pour les étudiants tout en fréquentant assidûment les milieux artistiques de la capitale. Avec ses amis du cercle « Tambalagii » (« Les joueurs de cymbalum »), il participe, dans la maison de Constantin Brǎiolu, l’infatigable collecteur de musique traditionnelle, à des soirées mémorables qui ne s’achèvent que le lendemain à l’aube. 

Une reconnaissance internationale
   La réputation de G.  Georgescu a désormais largement franchi les frontières. La France l’accueille en 1921 pour une série de concerts qui sont encensés par la critique parisienne. Il revient en 1926, rencontre Igor Stravinsky (1882-1971) puis une nouvelle fois en 1929. À cette occasion il doit remplacer au pied levé Willem Mengelberg (1871-1951). « Gogu » dirige également à Vienne des oeuvres de Richard Strauss, suscitant de nouvelles critiques dithyrambiques de la part du féroce chroniqueur Julius Korngold (1860-1945). Pablo Casals (1876-1973) l’invite à Barcelone, où le chef roumain est honoré par l’Union Musicale Espagnole de la capitale catalane.
   Pour la première tournée de l’orchestre à l’étranger, en 1922, les musiciens jouent à Constantinople puis à Athènes. Un voyage depuis le port Constanţa en forme de véritable expédition sur un navire au long cours !  C’est le premier grand voyage de l’orchestre pour de nombreux musiciens. Au-delà de l’aspect artistique et du très bon accueil des mélomanes turcs et grecs, le chef sait combien une telle tournée peut renforcer la cohésion de sa formation, favoriser l’émergence d’une culture commune et la développer. Tous les musiciens qui participent à cette tournée se souviendront longtemps de cette première tournée en Méditerranée orientale.
   G. Georgescu doit solliciter, après plusieurs saisons éprouvantes avec la Philharmonie et l’Opéra de Bucarest, un temps de repos au début de 1926. Il s’installe à Paris, dirigeant à l’occasion l’orchestre Colonne. Quand il apprend que la reine Maria de Roumanie, en route pour les Etats-Unis, doit passer par la capitale française, il se décide d’aller à sa rencontre pour lui rendre hommage. La souveraine apprécie son geste élégant. « Mais pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous en Amérique ? » demande-t-elle soudain au musicien. Ce dernier, pris au dépourvu, hésite : il n’en a pas les moyens, il n’a rien prévu, et que ferait-il là-bas ? La souveraine insiste. Et le chef d’orchestre roumain se retrouve embarqué sur un transatlantique à destination de New-York en compagnie de la reine de Roumanie. Aucun engagement, aucun contact artistique ne l’attend outre-atlantique. Mais le destin lui sera une nouvelle fois favorable.
   Lors d’une représentation au Carnegie Hall à laquelle il assiste, il fait la connaissance d’Arthur Judson (1881-1975), agent artistique d’Arturo Toscanini (1867-1957). Lorsque, quelques jours plus tard, Toscanini éprouve une vive douleur au bras et doit renoncer à diriger la fin de la saison musicale de l’année 1926 à New York, Judson pense aussitôt à G. Georgescu. Auparavant il demande malgré tout conseil à Richard Strauss : ce Roumain inconnu aux États-Unis a-t-il les épaules assez solides pour remplacer « Il Maestro » ? R. Strauss répond sans hésiter que Georges Georgescu saura relever ce défi, qu’il n’en a aucun doute. Quant à l‘intéressé, il hésite. Le public américain est un des publics les plus exigeants au monde, la concurrence est sévère et de très haut niveau. Des chefs actifs aux Etats-Unis comme Pierre Monteux (1875-1954), Willem Mengelberg ou Léopold Stokovski (1882-1977) jouissent d’une immense estime. Mais G. Georgescu va s’avérer encore une fois l’homme de la situation. Il finit par accepter et dirige, dès décembre 1926, l’Orchestre philharmonique de New York. Le programme est composé d’oeuvres de B. Smetana, F. Schubert et R. Strauss à qui le musicien roumain doit tant. La presse ne tarit pas d’éloge à l’issue du concert. Voici un nouveau chef d’orchestre européen qui dorénavant comptera pour tous les mélomanes du Nouveau Monde. Dans l’orchestre américain joue un certain Jenö Blau (1899-1985), un musicien originaire de Hongrie qui, remarqué à son tour par Judson pour palier à une nouvelle défection de Toscanini, deviendra connu sous le nom d’Eugene Ormandy et prendra plus tard la direction de l’Orchestre de Philadelphie. En 1958, E. Ormandy et son orchestre seront l’hôte de la capitale roumaine.
    Le séjour américain de G. Georgescu dure plusieurs mois et se révèle être un succès phénoménal même quand il assure au pied levé une représentation de La Bohême de Puccini. Lorsqu’il prend le navire qui le ramène sur le vieux continent, il se retrouve en compagnie de Toscanini et de sa fille Vanda. Le vieux chef italien, lui aussi autrefois violoncelliste talentueux, a admis G. Georgescu dans le cercle restreint des artistes qu’il tolère à ses côtés. Un geste très significatif de la part de cette personnalité sans concession. Toscanini, s’il ne dirigea pratiquement pas de musique roumaine, rendra néanmoins hommage à un autre immense chef et compatriote de G. Georgescu, Ionel Perlea (1900-1970).
   G. Georgescu fait désormais partie, au retour de son séjour triomphal, des plus grands chefs d’orchestre de son temps. On admire ses interprétations de Beethoven, de Brahms, de R. Strauss, très rigoureuses et pourtant toujours si naturelles à l’écoute. Son nom est à l’affiche des saisons de nombreux orchestres européens. Malgré tout, il n’oublie pas son pays. Les dix années à la tête de sa Philharmonie de Bucarest sont célébrées par un concert de mille exécutants ! Il se marie en 1933 avec Florica Oroveanu (1913-2008) dite Tutu. En dépit d’une différence d’âge importante, le couple restera uni à travers les épreuves et sa femme veillera toujours à ranimer le souvenir de l’immense artiste que fut son époux. Deux de ses livres, consacrés à ses mémoires musicales, parsemées d’anecdotes précieuses et spirituelles, ont servis de base à cet article.
   Georgescu poursuit son action pédagogique en organisant des festivals thématiques consacrés à des écoles nationales, met au point une nouvelle tournée en Méditerranée orientale. L’orchestre et son chef sont devenus une référence. Pablo Casals, le « plus grand des violoncellistes » selon G. Georgescu, rejoint la capitale roumaine pour donner plusieurs concerts mémorables, dont un au côté du violoniste et compositeur George Enescu (1881-1955) dans le Double Concerto pour violon et violoncelle de Brahms.
   Un séjour de G. Georgescu en Italie revêt une importance particulière. Il dirige à Rome l’opéra de Moussorgski (1839-1881) Boris Godounov, alors récemment redécouvert. Le chef roumain dirige aussi un poème symphonique intitulé Juventus de Victor de Sabata  (1892-1967). On pourrait s’interroger aujourd’hui, au cas où l’on ignorerait que cette même pièce symphonique, apologie de la jeunesse exaltée, fut aussi âprement défendue par Arturo Toscanini, sur la signification de diriger une telle oeuvre dans un pays aux mains de Mussolini.
   À la fin de la décennie 1930, G. Georgescu découvre dans son compatriote Constantin Silvestri l’un des jeunes chefs d’orchestre les plus prometteurs. L’avenir lui donnera raison mais l’Europe est alors déjà au bord du gouffre. La Philharmonie de Varsovie lui propose le poste de chef titulaire. Les musiciens polonais ne pouvaient imaginer à ce moment là que quelques mois plus tard, leur gouvernement en exil, pourchassé par les Nazis, trouverait refuge dans la capitale roumaine.
   Quand la seconde guerre mondiale éclate, la Roumanie s’engage, sous la férule du conducator Ion Antonescu (1882-1946), aux côtés des puissances de l’Axe. Très mauvais choix ! G. Georgescu et son orchestre sont réquisitionnés pour une tournée dans une Europe dominée par les Nazis. Le jeune Dinu Lipatti (1917-1950), pianiste d’exception, filleul de G. Enesco et fils spirituel de G. Georgescu, joue avec eux. Pendant que le monde s’embrase, un autre pianiste roumain, encore adolescent, Valentin Gheorghiu, né en 1928 à Galaţi, commence à s’affirmer comme un véritable génie du piano. Les critiques musicaux sont une nouvelle fois dithyrambiques. Un chroniqueur allemand compare avantageusement G. Georgescu au chef d’orchestre néerlandais W. Mengelberg. Bien qu’il faille naturellement être de la plus grande vigilance envers la sincérité de ces critiques, volontiers inféodés à la propagande, un enregistrement nous permet toutefois de constater le niveau d’interprétation atteint par les musiciens roumains. En effet, la Roumanie, de nouveau écartelée au profit de ses voisins hongrois (qui récupèrent une partie de la Transylvanie) et bulgare (annexion du « quadrilatère » de la Dobroudja méridionale), voit l’armée allemande déferler sur son territoire dès 1940, officiellement, à la demande de I. Antonescu qui réclame une protection du grand frère allemand. En vérité, cette invasion a pour but de mettre la main sur les ressources naturelles de la Roumanie dont les exploitations pétrolières de Ploiești et  de préparer l’invasion de l’URSS. Les différentes techniques novatrices utilisées par les Nazis à cette occasion, avec les nouveaux magnétophones à bandes, permettent d’enregistrer la Philharmonie de Bucarest en 1942. Il s’agit de la première Symphonie et des deux Rhasodies de G. Enesco. L’écoute de cet enregistrement permet d’apprécier l’engagement physique des musiciens, le lyrisme inouï du mouvement lent de la symphonie. Le niveau d’interprétation atteint à cette époque par l’orchestre sous la direction de George Georgescu ne sera plus jamais surpassé dans l’histoire de cette formation. La première Symphonie de G. Enesco est une oeuvre d’une grande difficulté qui n’admet aucune imperfection, une œuvre littéralement héroïque, sans doute moins accessible que ses deux célèbres Rhapsodies.

Georges Enesco en 1930

Mise à l’écart  puis réhabilitation
   La Roumanie rejoint à la fin de la guerre  le camp des Alliés. Le pays, libéré des nazis mais tombe rapidement sous domination communiste. Les collaborateurs sont, comme ailleurs, pourchassés. Pendant trois ans, G. Georgescu est mis à l’écart. G. Enesco prend sa défense. Le chef d’orchestre est accusé de complaisance envers l’ancien régime fasciste et mis en retraite de la vie musicale. La Philharmonie de Bucarest est confiée à Constantin Silvestri qui succède à George Cocea et Emanoil Ciomac (1890-1962). G. Georgescu revient en 1947, à la tête de l’Orchestre de la radio roumaine. Il dirige aussi la Philharmonie moldave de Iaşi et répond favorablement des invitations pour se produire à l’étranger (Prague, Kiev…). Les années de mise à l’écart n’ont pas réussi à effacer son souvenir. Il est invité officiellement, le 11 décembre 1953, à reprendre la direction de la Philharmonie de Bucarest. De son côté, C. Silvestri est nommé à la fois à l’Opéra et à l’Orchestre de la radio. Le prestige de G. Georgescu est resté si intense que le pouvoir communiste ne pouvait que restituer au chef d’orchestre le poste qu’il avait occupé pendant 24 années. Mais G. Georgescu va vers ses 70 ans et certains craignent que son retour ne soit qu’éphémère. L’avenir allait leur donner tort.
   Dix années sans direction de G. Georgescu ont laissé des traces dans la formation de Bucarest. L’orchestre n’est plus le même, son niveau a baissé. G. Georgescu doit une nouvelle fois, reconstruire, mois après mois, concert après concert, une formation qui retrouve avec difficulté le niveau qu’elle avait atteint à la fin des années 30. Il n’est évidemment plus question de se rendre à Vienne pour recruter des musiciens d’élite, rideau de fer oblige. En mai 1955, la mort en France de G. Enesco, scandaleusement oublié des cercles musicaux de l’après guerre, définitivement exilé de sa terre natale, bouleverse le monde musical roumain. G. Georgescu et son orchestre n’oublient pas leur dette envers le grand de leurs musiciens et compositeurs. L’orchestre de Bucarest prend le nom de « Philharmonie George Enesco ».
Les efforts s’avèrent payants. Les tournées internationales recommencent. À Prague, Evguenii Mravinski (1903-1988), chef historique de la Philharmonie de Leningrad, reconnaît en G. Georgescu l’un des plus grands interprètes de Beethoven et de Tchaïkovski. En octobre 1956, les mélomanes du Festival d’automne de Varsovie, dédié à la musique contemporaine, acclament pendant 25 minutes les musiciens roumains. L’année suivante, G. Georgescu est enfin autorisé à traverser le rideau de fer. Il est membre du Concours international de piano Long-Thibaut de Paris et il peut se rendre sur la tombe de G. Enesco au cimetière du Père-Lachaise.
   Cette même année 1957, la Philharmonie George Enescu joue à Belgrade. G. Georgescu a demandé à un jeune violoniste timide, du nom de Ion Voicu (1923-1997) d’être le soliste de la tournée. Le public yougoslave est subjugué et Ion Voicu doit jouer un premier bis, un second, encore un autre… Rien n’y fait, le public yougoslave, debout et applaudissant à tout rompre, refuse de quitter la salle, même quand celle-ci est plongée dans l’obscurité. L’intervention des pompiers, lance d’incendie en main et menaçant de noyer la salle, sera nécessaire pour évacuer les auditeurs conquis par le jeu ensorcelant de ce violoniste à l’allure gauche. Bien des années plus tard, Ion Voicu sera à son tour nommé à la tête de la Philharmonie George Enescu.
   L’Italie et la Grèce réclament Georgescu mais une nouvelle tournée, cette fois-ci dans le Grand Nord, attend les musiciens. L’URSS, la Finlande puis la Suède accueillent l’orchestre par un temps polaire. Les mélomanes suédois plébiscitent la qualité des interprètes, étonnés de découvrir des musiciens d’exception. Il manque en effet à la Philharmonie George Enescu un élément essentiel, les enregistrements qui auraient pu permettre d’attirer l’attention de l’étranger sur ce chef et son orchestre.
   Invité à  Moscou, G. Georgescu participe comme membre du jury à la première édition du concours international Tchaikovsky qui récompense le pianiste américain Van Cliburn (1934-2013). L’enthousiasme des retrouvailles avec le milieu musical de la capital russe est si grand qu’un concert exceptionnel est improvisé, avec le concours de son vieux complice, le pianiste S. Richter (1915-1997).

Le Festival Enesco
   Georgescu s’engage tout entier dans la création à Bucarest d’un grand festival dédié à la mémoire de Georges Enesco. Le Festival Enesco sera une manifestation d’envergure internationale, à la fois série de concerts et concours de violon. Pour la première édition, en 1958, il réunit Yehudi Menuhin (1916-1999) et David Oistrakh (1908-1974) dans le Double Concerto de Jean-Sébastien Bach. L’unique opéra de G. Enesco, Oedipe, est dirigé par Constantin Silvestri. Cette tradition de donner Oedipe continue de nos jours à chaque édition du festival.
   Le succès du festival n’altère en rien sa volonté de voyager. Il dirige en Tchécoslovaquie, où son art subjugue ses confrères Václav Smetáček (1906-1986) et Georges Sebastian (1903-1989), en Hongrie où il dirige pour la première fois son orchestre devant le compositeur  Zoltán Kodaly (1882-1967) admiratif. Après de nouveaux engagements en Pologne et en France, G. Georgescu est invité aux États-Unis. Il ne s’agit plus d’un voyage improvisé comme auparavant mais d’une invitation officielle à diriger les grandes formations américaines. Les cercles musicaux américains considèrent G. Georgescu comme l’un des derniers héritiers de la grande tradition européenne de la direction d’orchestre. Parmi les oeuvres roumaines qu’il interprète, quelques miniatures symphoniques, véritables bijoux orchestraux du regretté Theodor Rogalski (1901-1954). G. Georgescu assiste pendant son séjour à New York à une représentation de West Side Story de L. Bernstein (1918-1990).
   Il rentre épuisé en Europe et connaît des problèmes de santé. Electrecord, la maison de disques roumaine, s’intéresse enfin à lui et lui propose d’enregistrer l’intégrale des neuf symphonies de Beethoven. Une proposition qui arrive tardivement pour un orchestre qui n’a plus le panache d’avant-guerre et pour un chef épuisé par les sollicitations venues des quatre coins du monde. À Milan, où il retrouve Wally, la fille de Toscanini, on lui présente le représentant de la firme de disque américaine RCA. Ce dernier lui offre un contrat d’enregistrement pour la saison 1963-64. Cette série de disques ne verra malheureusement jamais le jour. Au cours d’une tournée en Allemagne de l’Est, G. Georgescu a une nouvelle attaque cardiaque. Bien que diminué physiquement, il trouve la force de diriger un programme qui permet au public d’entendre le violoniste français Christian Ferras (1933-1982). Ce sera son ultime concert. G. Georgescu est amené d’urgence à l’hôpital et meurt alors que la radio diffuse un extrait de l’un de ses concerts, Une vie de héros, poème symphonique de Richard Strauss, une de ses oeuvres préférées.
   Le disque n’a retenu de cet immense artiste, dépositaire d’une tradition ancestrale, qu’une infime partie de son art, enregistré de plus dans des conditions précaires. Si ses interprétations des symphonies de Beethoven s’inscrivent dans une tradition germanique rigoureuse, elle captive le mélomane par les somptueuses sonorités naturelles des cordes ainsi que leur très grande virtuosité. Sa direction, toujours très précise, son sens de la dynamique, est révélatrice de sa vision d’ensemble. G. Georgescu se refuse à bousculer les tempo et fuit les effets faciles. Ses crescendos ne sont jamais brutaux. S’il affectionnait le grand répertoire germanique (ses interprétations de Beethoven, Brahms et R. Strauss faisaient autorité) et les oeuvres contemporaines roumaines, il a également abordé le répertoire de toutes les époques à l’exception des oeuvres inspirées par Arnold Schönberg et l’École de Vienne. 

Alain Chotil-Fani, révision Eric Baude, Danube-culture, © droits réservés, mis à jour juillet 2023

Un superbe film documentaire de la TVR (en roumain). Les images du travail de G. Georgescu avec ses musiciens sont impressionnantes.

Le Musée du phare de Sulina (Monumente Istorice Muzeul Farul Vechi, Sulina) a dédié, à l’excellente initiative de sa conservatrice Maria Sinescu une salle au grand chef d’orchestre roumain originaire des lieux.

Sources :
Pour en savoir plus sur les musiques et les compositeurs roumains dont beaucoup restent à (re)découvrir, un site incontournable (en français) : http://rhapsodiesroumaines.blogspot.fr/
Tutu George Georgescu, George Georgescu, ediția a II-a revizuită şi adăugită, Bucureşti, Editura Muzicală, 2001
Tutu George Georgescu, Amintiri dintr-un secol, Bucureşti, Editura Muzicală, 2001
Viorel Cosma (sous la direction de), Dirijorul George Georgescu / Mărturii în contemporaneitate, Bucureşti, Editura Muzicală, 1987
Jean-Charles Hoffelé, notices pour la collection de CD « L’Art de George Georgescu », Lys

Remerciements à Alain Chotil-Fani pour avoir mis son article à la disposition de notre site.

George Cavadia (1858-1926)

Entre la Macédoine, Brǎila et Paris
   George Cavadia, musicien né en Macédoine en 1858, suit dès son enfance ses parents qui s’installent à Brǎila dans la principauté de Valachie. Sa famille d’un milieu aisé, lui permet de recevoir des cours de piano et de prendre également des leçons de chant avec le ténor italien Luigi Ademollo. Pourvu d’une belle voix de baryton, d’un talent évident de compositeur et d’une culture générale exceptionnelle, il s’implique avec beaucoup d’enthousiasme, de persévérance et de diplomatie dans de nombreuses initiatives artistiques locales comme celles de la création de l’école de musique, du conservatoire, des spectacles de la société musicales « Lyra », de son choeur et de son orchestre symphonique.

La salle « Lyra », construite en 1924, photo © Danube-culture, droits réservés

Photo © Danube-culture, droits réservés

   Le compositeur avait perçu les affinités de sa ville avec les arts de la musique et il encourage le développement de sa pratique avec d’autres personnalités de la vie artistique.

G. Cavadia, photo de Josef Kózmata, domaine public

   G. Cavadia n’a pas été seulement le promoteur de la culture musicale à Brǎila. Il fut également, de 1880 à 1884, l’un des artisans des nombreuses initiatives culturelles de l’aristocratie bucarestoise. En février 1883, le compositeur participe à une soirée du Théâtre National à laquelle assiste la famille royale. La princesse Bibesco (1886-1973)  chante tout comme George Cavadia qui interprète des oeuvres de Gabriel Fauré, George Ventura et sa propre romance Où êtes-vous ? Sa voix d’une étendue remarquable et qui couvrait le registre de basse jusqu’à celui de ténor, séduira les publics de son époque à l’image de celles du célèbre chanteur napolitain Enrico Caruso (1873-1921) ou d’Enrico Tamberlick (1820-1889) et des générations de mélomanes et critiques, non seulement en Roumanie mais aussi à Naples, Paris, Madrid, Nice…

Affiche de concert des débuts scéniques à Brăila de la cantatrice Hariclea Darclée qui sera plus tard l’égérie du compositeur italien Giacomo Puccini (1858-1924)  

George Cavadia peut être également considéré comme le mentor spirituel de la grande cantatrice Haricléa Darclé (1860-1939), originaire de la ville. C’est Cavadia qui lui conseille de poursuivre ses études à Paris et la fera également connaître et apprécier des hautes sphères culturelles de la capitale roumaine. Il se peut que le lien entre le compositeur et Hariclea Darclée ait été lié par aux origines grecques de la cantatrice. 

Hariclea Darclée, carte postale et autographe, collection de la Bibliothèque de l’Académie Roumaine, auteur Dragosandriana, droits réservés

   Si un grand nombre d’artistes lyriques roumains de niveau national et international furent jusqu’à la seconde guerre mondiale originaires de Brǎila, c’est à l’évidence en grande partie grâce au travail infatigable de promotion de la pratique musicale de George Cavadia et de sa génération de musiciens. En remerciement de son immense dévouement à la cause de la musique il fut décoré de la prestigieuse médaille du Danube errant.

   George Cavadia meurt à Paris le 18 janvier 1926 et sera enterré à Brǎila. Une décision du Conseil municipal de Brǎila datée du 30 juillet 2004 a élevé le compositeur au titre de Citoyen d’honneur de la ville. Une rue de la ville porte également son nom.

Oeuvres vocales
Despartirea, voix et piano, texte de Theodor Serbanescu, Bucarest
Le Départ, romance, voix et piano, texte de Hoffmann, Bucarest
Te iubesc, voix et piano, texte de Theodor Serbanescu, Bucarest
Sarutarea, voix et piano, texte de Theodor Serbanescu, Bucarest, idem in L’Illustration, Paris, 1889, texte en langue française d’August Clavel
De ce m-ai desteptat?, voix et piano, texte de Carol Scrob, Bucarest
Dor de razbunare, voix et piano, texte de Carol Scrob, Bucarest, idem in Romante, caietul 1, Bucarest, 1958 (editia I), 1963 (editia II); idem in Romante, cantece de petrecere si cantece populare romanesti, Bucarest, 1978,
O durere muta, voix et piano, texte de D. C. Ollanescu, Bucarest
Te iubesc, nu ma uita, voix et piano, texte de Carol Scrob, Bucarest
Umbra, romance pour voix et piano, Bucarest (enregistrée par Angela Gheorghiu avec Malcolm Martineau pour Decca)
Unde esti?, voix et piano, texte de Theodor Serbanescu, Bucarest, idem in Romante, caietul 2, Bucarest, 1958 (editia I), 1963 (editia II)
Randunica, voix et piano, texte de C. Petroni, Bucarest
Euphrosine, voix et piano, texte de I. Mallo, Bucarest
Da-mi pace, voix et piano, textede Carol Scrob, Bucarest
Alinta, voix et piano, texte de Theodor Serbanescu, Bucarest
Visul, voix et piano, texte de C. Vacarescu, Bucarest, 1884
Stiu ca m-ai ierta, voix et piano, Bucarest, texte ?, 1884
Jalea mea, voix et piano, texte de Carol Scrob, Bucarest, 1885
Sarutul, voix et piano, texte de Theodor Serbanescu, Bucarest, 1892
Adio, voix et piano, texte de Theodor Serbanescu, Bucarest, ?
Doua roze, voix et piano, texte de I. Trandafilia, traduit du grec par I. A. Ghimpa, Bucarest, 1899
Lumea mea, Bucarest, 1899
Melodii pentru voce si pian, Bucarest, ?

Sources :
Dumitru Anghel, « Cetateni de onoare ai Brailei » (Citoyens honoraires de Brǎila)Brǎila 
Munteanu, Ioan, Stradele Brăilei, Ed. Ex Libris, Brăila, 2005
www.filarmonicabraila.ro

Le théâtre et salle de concert Maria Filotti, construit en 1896 et qui porta successivement le nom de théâtre Rally puis de théâtre communal à partir de 1919, de théâtre d’État à partir 1949 et enfin de théâtre Maria Filotti depuis 1969, photo © Danube-culture, droits réservés. 

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