Rome et le Danube : un fleuve et une frontière facilement franchissables

« Établie sur le Rhin après la conquête des Gaules, complétée depuis 83 après J.-C. par l’organisation défensives des Champs Décumates1 qui couvrait le Main, le Neckar et le Jura souabe protégés par le limes2, la frontière de l’Empire romain s’établie beaucoup plus tard sur le Danube qui n’a été atteint qu’à la fin du règne d’Auguste. Cette frontière danubienne a toujours constitué le point faible de la défense romaine : la conquête de la Pannonie a permis de contrôler la ligne de la Sava3 ainsi que la vieille route de l’ambre allant d’Aquilée (Aquileia, province d’Udine, Italie) sur l’Adriatique à Carnuntum, en aval de Vienne sur la rive droite du Danube et qui se poursuivait  jusqu’en Allemagne du Nord. Le soulèvement dalmate et l’échec des campagnes de Germanie ont empêché Rome de porter la frontière au-delà, faute d’effectifs qui ont toujours fait défaut par la suite. Le front du Danube moyen et inférieur est resté ainsi sous la menace constante des incursions des Daces et d’autres peuples frontaliers qui refusaient une coexistence acceptée au contraire par les Germains transrhénans plus ou moins romanisés.

Le roi dace Décébale, dessin du début du XXe siècle d’après les bas-reliefs de la colonne trajane de Rome, photo, domaine public

À partir de 86 après J.-C., ces hostilités permanentes menées par le roi dace Décébale qui réussit à anéantir une armée romaine et risquait de devenir l’âme de coalitions dangereuses sur une frontière difficile à défendre en raison du redent constitué par le coude du Danube vers le sud, déterminèrent l’empereur Trajan à la conquête de la Dacie qui nécessita les deux « guerres daces » (101-102 et 105-106). Les épisodes de cette difficile conquête au cours desquels a été construit le pont de pierre5 de Drobeta Turnu-Severin [dit « Pont de Trajan« ] dans les Portes-de-Fer sont retracés à Rome par les bas-reliefs de la colonne Trajan.

MARSIGLI  (1658-1730), Louis Ferdinand, Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, A La Haye, Chez Jean Swart, 1744

La poussée barbare persista cependant et, à la faveur de l’anarchie militaire régnant à Rome, aboutit à l’effondrement du limes et aux catastrophes du IIIe siècle où Alamans et Goths ravagent l’Italie, les provinces danubiennes et la Grèce, et après lesquelles une frontière sûre ne put être établie qu’au prix de l’abandon de la Dacie et des Champs Décumates, ainsi que d’une pénétration pacifique mais dense de Germains installés dans l’Empire au titre de « fédérés », colons et militaires.

L’Empire romain en 117 après J.-C., droits réservés

Durant toute la période romaine, le Danube a vécu de la vie du limes [env. 5000 km à l’apogée de l’Empire], à la fois frontière jalonnée de camps militaires puis, à partir du IIIe siècle, défendue par des forteresses échelonnées en profondeur servant de point d’appui à de puissantes forces d’intervention, zone d’échanges de tous ordres avec le monde barbare et rocade militaire le long de laquelle se déplaçaient les troupes en opération et qu’empruntaient les transports destinés à leur ravitaillement. C’était une monde original, isolé des régions intérieures souvent moins peuplées, auquel une administration dense, une forte occupation militaire et des brassages incessants de population assuraient une profonde unité, formant une zone de développement économique continue des bouches du Rhin à celles du Danube, le long de laquelle se sont propagées les religions d’origine orientale, culte de Mithra et christianisme notamment.
Sur le Danube lui-même, Rome s’est manifestée dès le règne d’Auguste tout d’abord par la présence dans le delta d’une flottille chargée de la surveillance des côtes puis sur toute la longueur du fleuve pour appuyer et permettre le transport des troupes d’intervention. Sur le Danube inférieur, elle a été stationnée à Noviodunum, près de l’actuelle ville roumaine d’Isaccea en Dobroudja et à Aegyssus (Tulcea), d’autres unités étant réparties le long des postes du limes, notamment à l’embouchure du Siret (affluent du Bas-Danube, rive gauche) pour assurer le service de la douane romaine dont les points de passage étaient fortifiés. Le noeud de la défense était le camp de Troesmis, ancienne place forte géto-dace sur le bras du Bas-Danube de Mǎcin (Dobroudja) dont dépendaient les camps d’Axiopolis (Cernavoda), de Capidava, gué important sur le Bas-Danube, de Carcium, (Harşova). Tropaeum Trojani (Adamclisi), où subsiste le trophée dédié aux morts des guerres daces, était également siège d’une garnison. En amont, Durustorum (Silistra, Bulgarie), Novae (Shvistov, Bulgarie), Oecus, Ratiaria, Bononia (Vidin, Bulgarie), Sexaginta Prista (Ruse), Drobeta (Turnu Severin), Viminacum (Kostelac en Serbie, à l’est du confluent de la Morava), Singidunum, (Belgrade), Cibalae (au sud de la Drava), Intercisa (Dunapentele sur le Danube hongrois), Aquincum (Budapest), Brigetio (près de Komarom), Carnuntum (sur la rive droite en aval de Vienne) dont le site a été ensuite abandonné, Vindobona (Vienne), Comagenae (Tulln), Mautern (Flaviae), Aelium Cetium (Sankt Pölten), Lauriacum (Enns), Lentia (Linz), Castra Batava (Passau) et Castra Regina (Regensburg6) étaient également, de même qu’Augusta Vindelicum (Augsbourg), située plus au sud, des villes issues des camps du limes, eux-mêmes souvent établies sur d’anciens habitats celtiques ou plus anciens.
Le Danube était longé sur sa rive gauche jusqu’en Forêt-Noire par une route où aboutissaient des voies en provenance de l’intérieur, d’Andrinopole, de Serdica (Sofia) et, au delà, de Byzance et de Thessalonique, — de Naïssus (Niš) et de la côte dalmate —, enfin d’Italie par les cols alpins ; dans les défilés des Portes-de-Fer, on voyait avant sa submersion par la retenue des ouvrages hydroélectriques, la route taillée dans la roche par Trajan dont le souvenir est perpétué par l’inscription rupestre dite  « Tabula Trajan ».

Tabula Traiana, photo © Danube-culture, droits réservés

Malgré leur importance et leur étendue révélées par l’archéologie, les cités danubiennes, situées dans des zones où les opérations militaires n’ont guère cessé, paraissent avoir connu un développement moindre qu’ailleurs notamment dans les cités rhénanes, plus précoces, fondées dans des contrées moins rudes et où commandaient des princes de la maison impériale. En l’absence de colonies, l’urbanisation s’est limitée aux grands axes de sorte que les peuples autochtones ont conservé leur encadrement régional et constitué des entités ethniques relativement résistantes aux influences urbaines et à l’assimilation. En Dacie, l’importance de l’occupation militaire et de la colonisation jointe à des contacts anciens et prolongés ont assuré une profonde romanisation qui a subsisté jusqu’à nos jours ; l’ouverture de routes a permis l’exploitation intensive des mines de fer, de cuivre, et surtout d’or dont l’Empire avait grand besoin pour régler le déficit de son commerce extérieur et couvrir les frais des grands travaux publics. Cet essor économique entretenait sur le Danube et ses affluents, la Sava  en particulier, une navigation marchande active, aux mains de corporations de nautes connues par les inscriptions (nautae universi Danubii de Axiopolis).
Au cours des IIe et IIIe siècles, grâce à l’importance des marchés militaires et barbares, cet axe économique danubien, prolongé aussi bien vers la Germanie que vers l’Asie mineure, l’a progressivement emporté sur les itinéraires méditerranéens convergeant sur Rome qui cesse d’être le centre du commerce européen ; l’essor des villes danubiennes contraste avec la stagnation de celles du sud-ouest de la Pannonie ; les villes de la mer Noire, en relation directe avec la Dacie, entretiennent vers l’Asie mineure un trafic animé par la présence tout le long du fleuve de marchands orientaux qui s’accentuera sous le Bas-Empire et durant les siècles suivants. Le déplacement des réseaux commerciaux s’est prolongé par un déplacement des pouvoirs politiques vers les frontières de plus en plus menacées qui a donné à la Pannonie et à l’Illyricum7 un poids toujours plus décisif dans l’Empire et affirmé l’importance de Byzance, de même que sur le Rhin et la Moselle Cologne et Trêves prenaient le pas sur les villes de l’intérieur et sur Rome. »

Notes :
1 Champs Décumates : territoire situé entre la rive droite du Rhin et le cours supérieur du Danube. Ce territoire fut annexé à l’Empire romain au 1er siècle après J.-C. sous les Flaviens.

2 Le Limes : frontière entre l’empire romain et le monde barbare, à savoir les peuples ne parlant ni grec ni latin. Le limes danubien reposait sur des fortifications reliées entre elle par une voie qui suivait le Danube. Une flotte de bateaux répartie dans plusieurs ports fluviaux venait compléter le dispositif de défense.
3 Affluent de la rive droite du Danube qui conflue avec celui-ci à la hauteur de Belgrade
4 En réalité un peu en amont de Bratislava et du confluent de la Morava avec le Danube sur la rive droite
5 et de bois
6 Ratisbonne (Bavière)
7 Illyrie : Province romaine située sur la rive orientale de l’Adriatique correspondant à peu près à l’Ouest de la Croatie, de la Slovénie, de la Bosnie-Herzégovine, du Monténégro de l’Albanie et du Kosovo actuels

Sources :
Jean Ritter, Le Danube, P.U.F., Paris, 1976
MARSIGLI (1658-1730), Louis Ferdinand, Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744

Le Danube romain en Autriche :
www.donau-limes.at

La forteresse médiévale de Devín (Theben), au confluent de la Morava avec le Danube

« Toute la matinée, bien avant que d’atteindre Pressburg, nous voyons à l’horizon monter une épaisse et lourde fumée, c’était un incendie ; la moitié de Theben a brûlé ce jour-là ; c’est vers le coucher du soleil que nous atteignîmes ce lieu, l’un des plus pittoresque de tout le trajet. Au sommet de la montagne, se trouve une ruine, certainement la plus belle de toutes celles du Danube. Rouge, le soleil couchant brillait sur les routes humides des moulins, qui, en raison de leur mouvement, semblaient faites d’or repoussé. Tout ici n’était que verdure et parfums ! Quelle beauté, quelle grandeur dans toute la nature ! La Theben hongroise est un petit îlot tombé du ciel, or voici que toute cette beauté n’était plus que détresse et lamentations, la moitié de la ville était plongée dans l’horreur et les cendres. »
H. C. Andersen, « Sur le Danube », in Le bazar d’un poète, Domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, p. 356

   Étymologiquement le nom slave de Devín que portent la forteresse et le village au pied de celle-ci, connu depuis le Moyen Âge qui  apparaît pour la première fois dans les Annales de Fulda, chroniques de l’époque carolingienne couvrant la période 715-901 sous le nom de « Dowina », est difficile à expliquer. Devín pourrait éventuellement provenir du substantif slovaque « deva ou dievka », signifiant  « jeune fille ». Certains auteurs slovaques émettent l’hypothèse que Devín aurait pour origine le nom de la déesse slave Deva. Devín aurait été le centre du culte autour de cette déesse. Ce nom a peut-être également un lien avec le verbe de la langue slovaque « dívat sa » (regarder). 

Johann Christian Brand (1722-1795), environ de la forteresse de Thèbe (Devín), au confluent de la Morava avec le Danube, huile sur toile, 1752

Des recherches archéologiques ont permis de découvrir que les lieux avaient été colonisés par les hommes dès l’ère néolithique, aux âges du bronze et du fer. Un camp celtique s’installe sur le promontoire par la suite et s’y développe. Un premier poste militaire romain (Divinium), tête de pont de l’importante ville-garnison de Carnuntum (rive droite), est consolidé et s’intègre dans le dispositif de défense du Limes romain contre les agressions des peuples barbares. La forteresse est érigée au VIIe siècle  à la frontière du puissant royaume de Grande Moravie (833-907), premier état slave européen. Ce royaume recouvrait en partie l’actuelle région de Moravie (République tchèque), l’ouest de la Slovaquie, une partie de la Hongrie ainsi que des territoires adjacents. De nouvelles parties complètent les fortifications initiales entre le XIIIe et le XVIe siècle. Après avoir connu plusieurs propriétaires issus de la noblesse, la forteresse est acquise par les Pálffy, une famille aristocratique de Haute-Hongrie en 1635.  Occupée quelques années, la forteresse est peu à peu délaissée. Les armées napoléoniennes la détruisent lors de la campagne d’Autriche de 1809. La tradition du pèlerinage national à la forteresse sera inaugurée par Ľudovít Štúr (1815-1856), une des personnalités éminentes de la Renaissance nationale slovaque au XIXe siècle, et ses compagnons le 24 avril 1836.

Les ruines de la forteresse seront vendus par ses derniers propriétaires pour une somme modeste  à l’État tchécoslovaque en 1935.

La forteresse de Devín (Theben) sur son éperon rocheux, au confluent de la Morava avec le Danube, le bâtiment incongru à droite date de l’époque communiste et du « Rideau de fer », photo © Danube-culture, droits réservés

Après l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie (armée roumaine exceptée) de la Tchécoslovaquie en août 1968, quelques Slovaques courageux tentèrent de gagner la rive autrichienne et la liberté en plongeant dans le fleuve depuis les hauteurs de la colline. Le « Rideau de fer », à peine entrouvert, se refermait jusqu’en 1989 sur la dictature communiste qui fit surveiller inlassablement le Danube et la Morava par ses gardes-frontières et ses soldats. Un monument a été érigé en mémoire de celles et ceux qui tentèrent de fuir la République socialiste tchécoslovaque à cet endroit.

Le monument aux victimes de la dictature communiste lors de leur tentative d’évasion, photo droits réservés

La forteresse, monument historique national tchécoslovaque depuis 1961 puis slovaque depuis le 1er janvier 1993, appartient désormais au Musée municipal de Bratislava. Aménagée avec ses caves en musée elle sert également de lieu d’exposition et pour diverses manifestations et reconstitutions. Surnommée parfois la « Troie slovaque », elle demeure un symbole des débuts de la nation slovaque.

Le confluent de la Morava (March) avec le Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

Eric Baude pour Danube-culture, mise à jour décembre 2020, © droits réservés



Pratique
www.muzeum.bratislava.sk

La forteresse est ouverte au public sur la période d’avril à novembre tous les jours à l’exception des lundis de 10h00 à 17h00 et les samedis et dimanches de 10h00 à 19h00 (en avril, octobre et novembre de 10h00 à 17h00).



Comment s’y rendre ?
On peut accéder au site depuis Bratislava en voiture (direction Karlova Ves et Devín), en transport en commun (bus N° 29 depuis l’arrêt de bus situé sous le Nouveau Pont (Nový most), en bateau, à vélo ou à pied.

Le départ des excursions en bateau à lieu deux fois par jour depuis un embarcadère proche du centre ville, Fajnorovo nabřezie, (2 quai Fajnorovo).

Du 25 avril au 21 Mai et du 29 août au 17 septembre le bateau part exceptionnellement du port de Bratislava à 11h 00 et 14h 30. Les vélos sont acceptés à bord des bateaux.
LOD, compagnie de navigation slovaque : www.lod.sk
Cette compagnie assure également des liaisons avec Vienne (sous réserve)

Les amateurs de promenades peuvent revenir à Bratislava par un agréable itinéraire de deux heures à travers la campagne environnante de Devín. Cet itinéraire traverse également la réserve naturelle de Devínska Kobyla à la biodiversité remarquable. Il débute au niveau de Devín et s’achève à Sandberg colline fossilifère, dans le quartier Dubravka de Bratislava. De superbes points de vue sur Devín, le Danube, Bratislava et l’Autriche jalonnent cette belle promenade.

La « Devínska Kobyla » ou « Thebener Kogel », sommet avancé des Petites Carpates (514 m) qui domine la forteresse de Devín, forme avec la colline du Braunsberg (346 m) sur la rive droite  photo © un défilé du nom de « Porta Hungarica » reliant les Carpates aux Alpes et dans lequel s’écoule le Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

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