Une visite à Adah Kaleh, l’île forteresse par Patrick Leigh Fermor

« J’avais beaucoup entendu parler d’Adah Kaleh dans les dernières semaines et lu tout ce qui me tombait sous la main. Le nom signifie  « île forteresse » en turc. Elle faisait à peu près un mille de long, avait la forme d’une navette, légèrement courbée par le courant, un peu plus proche de la rive carpate que de la rive des Balkans. On l’a appelée Erythia, Rushafa, puis Continusa et, selon Appolonios de Rhodes, c’est là que les Argonautes jetèrent l’ancre à leur retour de Colchide. Comment Jason arriva-t-il à piloter le navire Argo à travers les Portes-de-Fer, puis le Kazan ? Il faut croire que Médée avait soulevé le navire au-dessus des écueils par magie. Certains prétendent que l’Argo avait atteint l’Adriatique par transport terrestre, d’autres qu’il l’avait traversée, remontant le Pô pour échouer mystérieusement en Afrique du Nord. Des écrivains ont émis l’hypothèse que le premier olivier sauvage implanté en Attique a pu être originaire de cette île. Mais elle devait sa célébrité à une époque plus tardive.

 

Ses habitants étaient turcs, descendants peut-être des soldats de l’un des premiers sultans qui aient envahis les Balkans, Murad Ier ou Bayazid Ier. Abandonnée par le reflux turc, l’île avait perduré, relique éloigné de l’Empire ottoman, jusqu’au traité de Berlin en 1878. Les Autrichiens détenaient sur elle quelque vague suzeraineté, mais l’île semble avoir été laissée pour compte jusqu’à ce qu’on la concède à la Roumanie lors du traité de Versailles ; et les Roumains avaient laissé tranquilles ses habitants. La première chose que je découvris après mon débarquement, ce fut un café rustique sous une treille, où siégeaient de vieux bonhommes assis en tailleur et en cercle, avec des faucilles, des doloires et des couteaux d’affûtage autour d’eux. Lorsqu’ils m’invitèrent à les rejoindre, la joie m’envahit comme si l’on l’avait soudain permis de m’asseoir sur un tapis magique. Des ceintures bouffantes rouge vif, d’un pied de large, plissaient abondamment leurs amples pantalons noirs ou bleu nuit. Certains portaient des vestes ordinaires, d’autres des boléros bleu nuit aux riches broderies noires et des fez couleur prune déteints et ceints de turbans effilochés, aux noeuds lâches ; tous sauf le hodja, dont les plis blancs comme neige étaient bien disposés autour d’un fez plus bas moins effilé, pourvu d’une courte tige au milieu. Quelque chose dans la ligne du front, la courbure du nez et le ressaut des oreilles les rendait indéfinissablement différents de toutes les personnes que j’avais croisées jusqu’ici. Ces quatre ou cinq cents insulaires appartenaient à quelques familles qui s’étaient alliées pendant des siècles, et j’en vis un ou deux avec l’expression vague et absente, le regard indécis, la légèreté erratique qui résultent parfois d’une trop grande antiquité et consanguinité. Malgré ces habits reprisés, usés jusqu’à la corde, leur style et leurs manières étaient pétris de dignité. Rencontrant un inconnu, ils se touchaient le coeur, les lèvres et le front de la main droite, puis la posaient sur la poitrine avec une inclinaison de tête et une formule murmurée de bienvenue. C’était un geste d’une grâce extrême, sorte de cérémonial d’altesses déchues. Un air de survivance préhistorique flottait sur l’île, comme si elle avait abrité une espèce par ailleurs éteinte et balayée depuis longtemps.

Bastion d’Ada-Kaleh dans les années cinquante

Plusieurs de mes voisins trituraient des chapelets, mais non pour prier ; ils les faisaient courir entre leurs doigts de temps en temps, comme pour mesurer leur oisiveté illimitée ; à mon grand ravissement, un vieil homme, encerclé par son nuage, fumait un narghilé. Six pieds de tube rouge était adroitement enroulés et, lorsqu’il tirait sur l’embouchure ambrée, le morceau de charbon rougeoyait sur un tas humide de feuilles de tabac d’Ispahan, et les bulles, qui se frayaient un chemin dans l’eau avec les coassements d’un crapaud qui s’accouple, remplissaient de fumée le récipient de verre. Pourvu de petites pinces, un garçonnet arrangea de nouveaux morceaux de charbon. À ce moment, le vieil me désigna du doigt en chuchotant ; quelques minutes plus tard, le garçon revenait avec un plateau chargé, posé sur une table ronde et haute de six pouces. Devant ma perplexité, un voisin m’expliqua la marche à suivre : d’abord, ingurgiter le petit verre de raki ; puis manger la cuillerée de délicieuse confiture de pétales de rose déjà prête sur une soucoupe de verre ; avaler ensuite un demi-gobelet d’eau ; enfin, siroter un dé à coudre de café noir et bouillant glissé dans un support de métal en filigrane. Le rituel s’achevait quand on avait vidé le gobelet et accepté du tabac, en l’occurrence une cigarette aromatique roulée à la main sur l’île. Pendant ce temps, les vieilles gens restaient assis, souriants, en silence, avec un soupir occasionnel, et parfois un mot amical à mon adresse dans ce qui me paraissait être un roumain très heurté ; le médecin m’avait dit que leur accent et leur syntaxe amusaient beaucoup sur le continent. Entre eux, ils parlaient le turc, que j’entendais pour la première fois : de sidérantes enfilades de syllabes agglutinées, avec une suite de voyelles identiques qui rappelaient obscurément le magyar ; tous les mots sont différents mais les deux langues sont de lointaines cousines dans le groupe ouralo-altaïque. Selon mon cicérone de tout à l’heure, leur idiome s’était beaucoup éloigné de la langue vernaculaire de Constantinople, ou bien il était resté immuablement pris dans son vieux moule, comme les parlers des vieilles communautés françaises du Québec ou d’Acadie, ou d’une collectivité anglaise isolée depuis longtemps, et qui parlerait encore la langue de Chaucer.

Je ne savais quoi faire en partant ; on arrêta ma tentative de paiement d’un sourire, en renversant la tête en arrière, d’une manière énigmatique. Comme tout le reste, le geste de dénégation universel dans le Levant, était pour moi une nouveauté ; et une fois de plus, il y eut cette charmante inclinaison, la main sur le coeur.

Ainsi, c’était là les ultimes descendants des nomades victorieux venus des confins de la Chine ! Ils avaient conquis la plus grande partie de l’Asie, l’Afrique du Nord, jusqu’aux colonnes d’Hercule, asservi la moitié de la chrétienté, fait trembler les portes de Vienne ; victoires passées depuis longtemps, mais rappelées ici et là par un minaret qu’ils détenaient encore, comme une épée plantée en terre. Des maisons pourvues de balcons se regroupaient autour de la mosquée, avec de petits ateliers producteurs de loukoums et de cigarettes, tous entourés par les vestiges croulants d’une massive forteresse. Des treilles ou un auvent occasionnel ombrageaient les allées pavées. Des bidons d’essence peints en blanc étaient remplis de roses trémières et grimpantes ou d’oeillets, et les femmes qui s’activaient autour se cachaient la tête dans un sombre feredjé — un voile fixé sur le front, et refermé sur le le nez ; elles portaient un pantalon blanc fuselé, mise qui leur donnait l’air de quilles blanc et noir. Les enfants étaient des miniatures d’adultes semblablement vêtues et, leurs visages dévoilés exceptés, les fillettes auraient pu prétendre être la plus petite d’une série de poupées russes. Des feuilles de tabac pendaient à sécher au soleil comme des rangées de harengs. Les femmes juchaient des fagots de rameaux sur leur tête, nourrissaient la volaille, et revenaient de la berge en portant de pleines brassées de roseaux, et leurs faucilles. Des lapins aux oreilles tombantes se prélassaient ou sautillaient avec indolence dans les petits jardins, et grignotaient les feuilles des melons mûrissants. Des flottilles de canards croisaient parmi les filets et les canots, et des multitudes de grenouilles avaient fait descendre de leurs toits toutes les cigognes.

Hunyadi était l’auteur de la première muraille défensive, mais les remparts circulaires dataient d’après la prise de Belgrade par le prince Eugène, et la fuite des Turcs vers l’aval ; l’extrémité oriental de l’île donnait l’impression de devoir sombrer sous le poids de ses fortifications. Les voûtes des galeries de tirs et les formidables et humides magasins s’étaient effondrés. Des fissures courraient sur les remparts, de gros blocs de maçonnerie emplumés d’herbe s’étaient détachés, et les chèvres arrachaient les feuilles au milieu des ruines. Une sente conduisait, entre les poiriers et les mûriers, à un petit cimetière où s’inclinaient des stèles enturbannées, où l’on découvrait dans un coin la tombe d’un prince derviche de Bokhara qui avait fini ses jours ici après avoir vagabondé dans le monde, «pauvre comme Job», à la recherche du plus bel endroit terrestre, le plus à l’abri du mal et de l’infortune.

Il se faisait tard. Le soleil abandonna le minaret, puis la nouvelle lune, un peu moins filiforme que la nuit précédente, lui répondit dans le ciel turquoise, accompagnée d’un étoile qu’on aurait pu croire épinglée par un héraut ottoman. Aussi prompt, le buste du hodja apparut sur le balcon dominé par la flèche du minaret. Tendant le coup dans la brume, il leva les mains et l’invitation aiguë, traînante de l’izan flotta dans l’air, chaque verset oscillant et se dilatant comme des rides acoustiques provoquées par le jet intermittent de petits cailloux dans la mare atmosphérique. J’écoutais encore en retenant mon souffle que le message avait pris fin ; le hodja devait déjà être à mi-chemin de l’escalier obscur.

Entourés de pigeons, les hommes s’activaient sans se hâter, à la fontaine d’eau lustrale, près de la mosquée, et à la rangée de chaussons laissés dehors vinrent bientôt s’ajouter mes chaussures de gym. Une fois entrés, les Turcs se disposèrent en rang sur un grand tapis, les yeux baissés. Point de décoration, à part le mihrab, le mimbar et la calligraphie noire d’un verset coranique sur le mur. Les gestes de préparation s’effectuaient avec soin et mesure, à l’unisson, jusqu’au moment où, prenant de l’ampleur, la rangée d’adorateurs s’arqua comme une vague puis s’abattit, le front posé sur le tapis, la plante des pieds soudainement, candidement révélée ; se redressant, ils restèrent assis, les mains ouvertes sur les genoux, paumes tournées vers le ciel ; tous parfaitement silencieux. De temps en temps, le hodja assis devant eux murmurait «Allah Akbar !» d’une voix tranquille, et un autre long silence s’ensuivait. Dans cet espace dépouillé et feutré, les quatre syllabes isolées avaient quelques choses d’incroyablement digne et austère..1

Le vacarme des oiseaux et des coqs insulaires me réveilla juste à temps pour entendre l’appel du muezzin. Un frémissement agitait les feuilles de peupliers, et le lever du soleil projetait l’ombre de l’île loin en amont. La séduction de l’eau était irrésistible ; plongeant depuis un talus, je fus si surpris par la force du courant que je hâtais de remonter sur la rive après quelques brasses, de peur d’être emporté.

Dans le café, les vieillards avaient déjà repris leur place, et je me retrouvais bientôt à siroter une tasse minuscule en mangeant du fromage de chèvre blanc, enveloppé dans une crêpe de pain ; le vieux fumeur de hookah, tirant ses premières bulles à travers l’eau, émettait les signaux de fumée d’un Huron. Un craquement, une ombre et un souffle d’air nous passèrent au-dessus de la tête ; une cigogne quittait sa posture d’unijambiste sur le toit pour glisser dans les roseaux ; elle replia ses ailes l’une sur l’autre, avec leur bande noire sénatoriale, et rejoignit trois compagnons qui arpentaient le bord de l’eau, attentifs, sur leurs échasses écarlates ; rien ne différenciait plus les parents des jeunes, à présent. L’un des vieux fit le geste de voler puis, indiquant vaguement la direction du sud-est, il dit : « Afrik, Afrik ! » Elles n’allaient pas tarder à partir. Quand ? Dans une ou deux semaines ; pas beaucoup plus… Je les avais vu arriver le soir de mon passage en Hongrie, et voici que parade, nichée, ponte et éducation, tout était fini et qu’elles s’apprêtaient à repartir. »

Patrick Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent, à pied de Londres à Constantinople (1933-1935), traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2015
https://editionsnevicata.be

Notes :
1Les mots arabes signifiant « Allah est grand » — criés sur le minaret un peu plus tôt et à présent murmurés à l’intérieur — s’étaient vus remplacés pendant un certain temps, en Turquie, par l’expression locale Allah büyük ; de même que le rôle du fez et du turban avait été usurpé par la casquette de toile, souvent portée à l’envers par les fidèles comme font les bougnats, de manière à pouvoir toucher le sol du front sans être gêné par la visière. Si l’on veut bien admettre qu’un autre que le hodja, sur Ada-Kaleh, savait lire, c’étaient toujours les vieux caractères arabes qui étaient en usage, et non le nouvel alphabet latin obligatoire en Turquie proprement dite. Je retrouvai par la suite la même méfiance à l’égard des nouveautés parmi les minorités turques égarées en Bulgarie et en Thrace grecque par les traités d’après-guerre. Note de l’auteur.

Danube-culture, mis à jour janvier 2021

Mór Jókai et son roman « L’homme en or » ou les aventures d’un batelier danubien

Mór Jókai fait d’abord des études de philosophie puis de droit et s’installe à Budapest où il publie ses premiers romans. Il rencontre et se marie en 1848 avec la grande comédienne hongroise Róza Laborfalvi (Judit Benke de Laborfalva, 1817-1886). Aux côtés de son ami de collège le poète Sándor Petőfi (1823-1849), l’écrivain s’implique et participe activement aux journées révolutionnaires de mars 1848. Mais l’échec de cette guerre d’indépendance hongroise sévèrement réprimée par Vienne, l’oblige à se cacher dans les marais et à se dissimuler sous un pseudonyme pour continuer à pouvoir être publié. Sa femme le sauve d’une condamnation à mort.

La sortie des hussards hongrois lors du siège de la forteresse de Komárom par les troupes autrichiennes en 1849, sources : Mór Jókai; Sándor Bródy; Viktor Rákosi: Ezernyolcszáznegyvennyolc: Az 1848/49-iki magyar szabadságharc története képekben. Budapest : Révai Testvérek, 1898, domaine public

Homme politique influent, élu député en 1861, rédacteur en chef de plusieurs journaux politiques influents ainsi que de l’hebdomadaire satirique Üstökös (La Comète) que Jókai fonde en 1858, il connait un immense succès populaire avec une plus d’une centaine de romans, des pièces de théâtre et plusieurs milliers de récits. Sa préférence pour l’art du roman le distingue de ses contemporains hongrois qui, pour la plupart, ont adopté la poésie comme moyen privilégié d’expression.

Dans ses très nombreux écrits l’écrivain participe à la construction d’une conscience nationale magyare et à l’émancipation du peuple en exaltant les épisodes héroïques de l’histoire de son pays, depuis la période ottomane jusqu’à la guerre d’Indépendance de 1848-49 ainsi que la résistance héroïque des patriotes hongrois (Les fils de l’homme au  coeur-de-pierre, Le nouveau seigneur). Séduit également par l’exotisme et l’extraordinaire, il écrit des romans d’anticipation dans lesquels il témoigne d’un imaginaire technique autant que de préoccupations sociales (Les Diamants noirs, 1870, L’Homme en or, 1872, Le roman du siècle futur, 1872). Son oeuvre a été traduite dans une trentaine de langues.

Mór Jókai devant sa villa de Svábhegyi de Budapest, avant 1904, photo collection Musée Sándor Petőfi

L’opérette Der Zigeunerbaron (Le Baron tzigane) sur un livret du journaliste et écrivain austro-hongrois Ignaz Schnitzer (1839-1921), le plus grand triomphe de Johann Strauss Junior (1825-1889) et créée au Theater an der Wien le 24 octobre 1885, est inspirée de la nouvelle Sáffi de Mór Jókai. L’opérette, qui a pour cadre le Banat hongrois de Temesvár (Timişoara, aujourd’hui en Roumanie), ne pouvait que plaire à l’empereur François-Joseph Ier.

Illustration László von Frecskay (1844-1916) pour l’opérette « Le baron tsigane »

L’homme en or ou une « petite robinsonnade » : une mélancolie danubienne
   « Une petite robinsonnade danubienne, c’est ainsi que Claudio Magris définie dans son livre Danube le roman L’homme en or (Az arany embuer) de Mór Jókai, publié en 1872, son roman le plus célèbre qui, étrangement, n’a encore jamais été traduit en français.

C’est sur une petite île inconnue du Danube que le héros du roman, Mihály Timár, batelier avide et mélancolique, qui s’est enrichi frauduleusement d’un héritage, amoureux d’une jeune passagère, va provisoirement se replier du monde et accéder au bonheur insulaire inespéré après une remontée au plus haut point périlleuse des Portes-de-Fer, sans doute l’endroit autrefois le plus redouté pour les navigateurs danubiens avec les tourbillons de Grein en Haute-Autriche.

Illustration de Gehrard Goßmann pour l’édition allemande « Ein Goldmensch » Verlag Neues Leben, Berlin, 1978 

Chaque voyage sur le fleuve, chaque passage de ce défilé est comme une épreuve initiatique avec des éléments naturels terrifiants qui concourent à créer un effet dramatique. Le héros serait-il une sorte  d’Ulysse misanthrope danubien ? Les obstacles franchis et voilà l’île ignorée, vierge qui se découvre. Il y a là dans cette île perdue au milieu du fleuve et protégée par ses larges bras apaisés, à la frontière serbo-turque, comme un paradis, un monde par delà le monde où le héros peut enfin se réconcilier provisoirement avec lui-même. Mais même là les démons qui hantaient le héros auparavant vont le retrouver au bout de quelques temps et il s’en retourne à terre pour finir par se noyer dans la mer hongroise. Le batelier aura droit à des funérailles grandioses. « Réintégré dans le monde des puissants, l’aventurier Mihály Timár reçoit ainsi son dû, pour avoir quitté l’utopie de son Eden du Danube. »1

« L’homme en or » ( Aranyaember Az), film du réalisateur hongrois naturalisé britannique Sándor (Alexander) Korda (1893-1956), 1918

« C’est la vie que l’on mène actuellement sur l’Île de personne. La charte de liberté délivrée par les deux empires qui permet à ce territoire d’avoir son existence propre, hors de toutes les frontières, court encore cinquante ans. Et qui peut deviner ce qui se passera dans cinquante années ! »
Mór Jókai, L’homme en or

Illustration de Gehrard Goßmann

« Il n’est donc pas illégitime de réhabiliter partiellement l’optimisme grand teint de Jókai. Du reste dans le roman L’homme en or, paru en 1872, même Jókai manifeste une tristesse différente de la mélancolie folklorique et stéréotypée de la puszta : la petite île sur le Danube, cachée et ignorée, devient le non-lieu dans le lequel Mihály Timár, le batelier enrichi, déçu par son équivoque accession à la bourgeoisie, trouve le refuge et le bonheur. Avec ce roman, Jókai a écrit une petite robinsonnade danubienne, l’histoire d’un homme qui reconstruit à partir de rien son existence broyée par la société et qui, à la différence de Robinson, ne veut plus revenir dans le mode. Son île devient un paradis, l’Eden, Tahiti, un atoll des mers du Sud, même si pour protéger cette innocence mélancoliquement retrouvée, il n’y a pas d’océan, mais seulement un bras du Danube. »2

Illustration de Gehrard Goßmann

Notes:
1 Pierre Burlaud, Danube-Rhapsodie, Images, mythes et représentations d’un fleuve européen, « L’île de personne, Maurice Jokai, L’homme en or« Éditions Grasset / Le Monde, Paris, 2001, p. 195
2  Claudio Magris, « Tristement magyar », in Danube, Folio Gallimard, Paris, 1990, pp. 356-357,

Illustration de Gehrard Goßmann

Sélection d’oeuvres de  Mór Jókai :
Jours de semaine (Hétköznapok), 1846
Scènes de batailles et de révolution (Forradalmi és csataképek) 1850
L’Âge d’or de Transylvanie (Erdély aranykora) 1852
Les Turcs en Hongrie (Török világ Magyarországon) 1852
Le Nabab hongrois (Egy magyar nábob) 1853
Le Déclin des Janissaires (Janicsárok végnapja), 1854
Zoltán Kárpáthy (Kárpáthy Zoltán) 1854
Jour de tristesse (Szomorú napok) 1856
Le Nouveau Seigneur (Az új földesúr) 1863
Les Trois fils de Cœur-de-Pierre (A kőszívű ember fiai), 1869
Les Diamants noirs (Fekete gyémántok), 1870
L’Homme en or (Az arany ember) 1872
Le Roman du siècle futur (A jövő század regénye), 1872
Ráby le prisonnier (Rab Ráby) 1879
La Dame aux yeux de la mer (A tengerszemű hölgy) 1890
La Rose jaune (Sárga rózsa), 1893

Traductions en langue française
Les trois fils de Coeur-de-Pierre, POF, Paris, 1997
Le nouveau seigneur, Éditions Phébus, Paris, 1993
Le nouveau seigneur, traduit du hongrois par Antal Radvansky, introduction par Jean Mistler, Club bibliophile de France, ?, ?
Rêve et vie, traduction du prince Bojidar Karageorgevitch, illustration de Marold, E. Dentu éditeur, Paris 1894
Scènes de la vie hongroise, Le fléau, Le chat blanc, avec une étude sur la vie et l’oeuvre de Jókai  par Ch. Simond, Gauthier, Paris ?, 1888
Un nabab hongrois, imitation libre du hongrois, par P.-D. Dandely et Mlle Dandely, Tome 1, Édition de 1860
acta.bibl.u-szeged.hu/25321/1/etudes_hongroises_004_204-206.pdf
www.litteraturehongroise.fr
www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2015-3-page-19.htm

Mór Jókai 

La forteresse millénaire de Greifenstein, entre Danube et Forêt-Viennoise

   « Des croisées du château, on a une des plus belles vues de d’Allemagne. Elle attire en été, une foule d’étrangers et d’oisifs citadins de Vienne. Les soins du prince de Liechtenstein ont arraché cet antique édifice à la main dévastatrice du temps. Propriétaire éclairé, archéologue instruit, homme de goût, seigneur magnifique, il n’a rien épargné pour garder à Griffenstein [sic], dont la position est d’ailleurs tout à fait romantique, son caractère original. La chronique veut qu’un griffon ait jadis établi son séjour en ce lieu, et de là le nom de Griffenstein qu’il porte aujourd’hui.1 Nous aimons trop les vieilles traditions populaires pour essayer de contester celle-ci. Nous sommes d’autant plus disposés à l’accueillir avec confiance, qu’on montre à ceux qui, comme nous, ont une foi peu ferme, les empreintes des serres du dragon formidable sur le rocher granitique dont il avait fait son trône. La discussion est impossible devant de si éloquents témoignages. »
William Beattie, Le Danube illustré, édition française revue (et traduite ?) par H-L Sazerac, H. Mandeville Libraire-Éditeur, Paris, 1849

Note :
1Créature légendaire à tête de faucon et munie de griffes et présente dans plusieurs cultures de l’Antiquité et qui se rencontre encore au Moyen-âge et à la Renaissance. Le nom de Greifenstein viendrait non pas de la présence d’un griffon dans ces lieux mais d’un certain M. Griffo ou Greif qui pourrait avoir été à l’origine ou avoir surveillé la construction de la forteresse initiée probablement à la demande des puissants évêques de Passau qui était alors en possession de nombreux territoires dans les parties allemandes et autrichiennes du Saint Empire Romain Germanique. Une autre version de cette même légende populaire donne pour origine du nom de Greifenstein le verbe « greifen », saisir, en lien avec le dernier geste de Reinhard sire de Greifenstein qui fut précisément de saisir l’énorme pierre qui bloquait l’entrée du cachot où il avait enfermé son chapelain. Voir légende ci-dessous.    

La forteresse de Greifenstein se trouve au point le plus septentrional des Alpes.
Il n’est pas impossible que les Romains aient déjà édifié une tour de guet sur ce promontoire idéalement placé au-dessus du Danube qui faisait alors office de frontière (Limes) de l’Empire.
Greifenstein a vraisemblablement été construit soit à la fin du Xe (985/991) ou au début du XIe siècle à la demande des évêques de Passau qui avaient reçu ce domaine du duc de Bavière en 955 et étaient en possession d’autres domaines sur le territoire autrichien. Cette construction initiale marquait sans doute également la frontière orientale du domaine auquel appartenait également le village de Greifenstein. Elle s’inscrivait aussi, avec la forteresse de Kreuzenstein (rive gauche), les postes de garde des collines du Leopoldsberg, du Bisamberg et du Kahlenberg avec lesquels elle pouvait communiquer en cas de nécessité par l’intermédiaire de feux, dans l’important réseau de surveillance et de défense de la « Porte de Vienne »(« Wiener Pforte »).

La « Porte de Vienne » (« Wiener Pforte ») avec les collines du Leopoldsberg, du Kalenberg (rive droite) et du Bisemberg (rive gauche) que le fleuve franchit avant de rejoindre la capitale autrichienne, gravure de 1679, auteur ?

La présence de la forteresse est mentionnée pour la première fois dans un document officiel en 1135. Dietrich von Greifenstein était probablement un noble au service des évêques de Passau. Rüdiger von Bergheim (vers 1175-1258), évêque de Passau (1233 à 1250), la fait agrandir en 1247. Une chapelle est construite au XIVe siècle. Une troupe de citoyens de Klosterneuburg assiègent Greifenstein en 1365 pour des raisons inconnues. Le burgrave doit remettre les clefs de la place-forte au chef des assaillants, un certain Herr von Wehingen. Konrad Vetterl, vicaire de l’église paroissiale de Passau y est emprisonné en 1388 et torturé jusqu’à sa mort. Conquise en 1477 par les armées de Matthias Corvin (1443-1490) Greifenstein tombe brièvement dans la sphère d’influence hongroise. Les armées ottomanes de Soliman le Magnifique (1494-1566) venus assiéger Vienne s’en emparent en 1529 sans rencontrer de véritable résistance et la détruise partiellement. La forteresse est reconstruite à la suite de leur repli mais elle ne jouera désormais plus aucun rôle militaire ou stratégique. Elle fait à nouveau office de prison de la cour ecclésiastique à partir du XVIIe siècle. Le clergé et les laïcs devant purger des peines de prison sont enfermés dans le donjon de la tour. Encore habitée dans les années 1770, Greifenstein est ensuite, du fait des réformes fiscales mises en place sous l’impulsion de l’empereur Joseph II de Habsbourg (1741-1790), délaissée et n’est plus entretenue. Elle reste toutefois encore en possession des évêques de Passau jusqu’en 1803 où elle est mise aux enchères publiques.

La forteresse et le village de Greifenstein, gravure de Johann Mansfeld, vers 1800, collection privée. Cette gravure du début du XIXe siècle montre le fleuve en amont de Vienne avant sa canalisation avec ses îles inondables et ses berges non aménagées.

Le Prince Johann Ier Joseph von Liechtenstein (1760-1836) l’acquiert en 1807 et la fera restaurer et agrandir en 1818, améliorant son confort et y rajoutant éléments architecturaux de style romantique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des bâtiments. Son fils, le prince Alois II Joseph von Lichtenstein (1796-1858) en hérite en 1829 et y transfère des œuvres d’art et des armes des collections familiales.

Greifenstein à l’époque Biedermeier, gravure colorée de Johann Adam Klein (1792-1875), vers 1812, extraite du cycle « Merkwündige Ansichten der verschiedenen Provinzen der Österreich. Monarchie und der benachbaren Länder », Artaria, Wien, 1812

La forteresse est laissée à l’abandon à la fin du XIXe siècle. Vendue en 1918 à l’industriel Hugo Kostenitz, Greifenstein change à nouveau de propriétaire en 1931 devenant la possession du banquier Maximilian Mautner qui la rénove. Réquisitionnée quelques temps par l’armée russe à la fin de la deuxième guerre mondiale elle revendue par les descendants de M. Mautner en 1960 à une société hôtelière, propriété du Dr. Johannes Hübner. Celui-ci la lègue à sa fille Ingeborg en 2003 non sans l’avoir restauré dans son caractère romantique historique. Greifenstein et sa forêt environnantes de 16 hectares sont acquises en 2017 par un homme d’affaires viennois, Ernst C. Strobl qui poursuit les travaux de rénovation et souhaite ouvrir les lieux pour un public restreint à l’occasion d’activités culturelles et autres manifestations.

Salle des chevaliers, photo droits réservés

   La pierre mystérieuse qui se trouve au milieu de la cour intérieure s’appelle « La pierre du serment » (« Schwurstein« ). Une des nombreuses légendes touchant à sa présence à cet endroit raconte que chaque visiteur devait (et doit encore de nos jours…) la toucher. C’est de là vient son nom de « pierre de préhension ». Dans les temps sombres du XVe siècle, quand de nombreux voleurs et brigands semaient la terreur sur la région, tous ceux qui pénétraient dans la forteresse devaient poser la main droite dans le creux de la pierre et prononcer le serment suivant : « Autant je saisis la pierre, autant j’honorerai l’hospitalité de ces lieux. » Celui qui l’ignorait était considéré comme un ennemi et immédiatement enfermé dans le donjon.

La « pierre du serment » de Greifenstein, photo droits réservés

Voici une autre légende parmi les plus populaires au sujet de la forteresse de Greifenstein :
Rheinhard, sire de Greifenstein, était au XIe siècle le propriétaire de la forteresse. C’était un seigneur au caractère ombrageux, dur pour ses proches, les paysans des environs et cruel envers les étrangers qu’ils détestaient. Sa jeune épouse, comme il arrivait si souvent à cette époque, mourut en accouchant d’une petite fille qui fut prénommée Ételina (Eveline). La petite fille grandit en passant ses jours entre une vieille nourrisse et le chapelain de Greifenstein.  Elle ne voyait guère son père, tout occupé par la chasse et les guerres ce qui l’amenait à s’absenter souvent du château. Ételina était d’une grande beauté et dès son adolescence de nombreux prétendants se manifestèrent pour l’épouser. Elle tomba amoureuse du plus pauvre d’entre eux, un chevalier du nom de Rodolphe. Mais son père, contrarié par son choix, refusa de la laisser se marier avec ce chevalier. Au même moment le sire de Greifenstein dut se rendre auprès de l’empereur qui le réclamait. Il confia Ételina au chapelain et partit. Peu de temps après, le bruit de sa mort parvint jusqu’à la forteresse. Aussi la jeune fille décida de se marier avec Rodolphe avec le consentement du chapelain. Mais la nouvelle de la mort de son père était fausse. Rheinhart n’avait été que blessé. Il annonça au bout de huit mois son retour et prévint sa fille qu’un époux digne d’elle et de lui l’accompagnait. Sa fille, prise d’une grande angoisse, alla se jeter dans les bras du chapelain car elle redoutait comme la mort le retour et la colère de son père à l’annonce de son mariage. Le prêtre décida de la cacher et la fit descendre ainsi que Rodolphe dans un des souterrains du château-fort. Les jeunes époux devaient y attendre que la colère de Rheinhart s’apaise. On déposa près d’eux des provisions, un panier rempli de pain, du vin et une cruche d’huile pour entretenir une lampe. Leurs provisions devaient être renouvelées tous les trois jours.Le sire de Greifenstein arriva avec le prétendant qu’il destinait à sa fille et demanda à la voir. On lui répondit qu’elle était souffrante et si faible qu’il fallait la laisser se reposer. Le lendemain, il courut jusqu’à sa chambre et, ne la trouvant, il entra dans une violente colère. Le chapelain lui raconta ce qui était arrivé et chercha vainement à l’adoucir. Rheinhart jura de tuer Rodolphe s’il le retrouvait et comme le chapelain refusait de lui dire où il s’était caché avec sa fille, il le fit descendre par une corde dans une prison souterraine de la forteresse et sceller une pierre sur sa tête. Le chapelain ne recevait de l’air et ne voyait la lumière que par une étroite ouverture qui permettait également de lui descendre régulièrement un peu de nourriture. Chaque jour Rheinhart venait lui renouveler sa demande avec d’horribles imprécations mais son prisonnier refusait de lui donner le lieu où Ételina et Rodolphe se cachaient.

Une année passa, la colère du sire de Greifenstein ne faiblissait pas tout comme la détermination du chapelain à se taire. La forteresse était devenue déserte. Rheinhart, quand il n’était pas à la chasse, errait dans les cours toujours en fureur. Un jour d’hiver, se trouvant dans une forêt au bord du Danube, une tempête de neige le surprit. les chemins recouverts étaient devenus méconnaissables. Croyant revenir vers le château, il s’égara au milieu du site le plus sauvage de la contrée. La nuit descendit. Il appela à l’aide à plusieurs reprises sans succès, recommença à marcher à tâtons et brusquement aperçut une petite lueur à travers les branches recouvertes. Guidé par elle, Rheinhart arriva près d’une caverne creusée dans le roc. Un grand feu y brûlait sur le seuil. L’éclat de la flamme lui permit d’apercevoir deux êtres humains endormis sur un épais tapis de feuilles sèches, couverts de peau de bêtes. Entre eux se tenait un petit enfant que sa mère pressait doucement contre son sein. Le sire de Greifenstein les réveilla et un grand cri s’échappa des lèvres de la jeune femme à la vue de son père. C’était Ételina. Elle était parvenue à s’échapper du souterrain avec Rodolphe et tous deux avaient survécu dans cette horrible solitude, se nourrissant de la chair d’animaux que Rodolphe attrapait et leurs peaux avaient remplacé leurs habits tombés peu à peu en lambeaux.

Rheinhart, ému aux larmes et pris de pitié, revint avec eux à la forteresse. Il courut aussitôt délivrer le chapelain dans sa prison souterraine. Mais au moment où il se saisit de la pierre qui recouvrait le cachot et se penchait, il glissa et tomba, se brisant le crâne contre un rocher. Ce caveau où il avait enfermé le chapelain, lui servit de sépulture. Son âme, dit la légende, y demeure toujours enfermée et sa captivité durera jusqu’à ce que la pierre qui le recouvre soit usée par le temps.

Anton Fikulka (1888-1957), Greifenstein et le Danube au printemps, huile sur canevas, 1942

Sources :
www.burggreifenstein.at
BEATTIE,William, Le Danube illustré, édition française revue (et traduite ?) par H-L Sazerac, H. Mandeville Libraire-Éditeur, Paris, 1849
BÜTTNER, Richard, Burgen und Schlösser zwischen Greifenstein und St. Pölten, 1969
BÜTTNER, Richard, Burgen und Schlösser an der Donau, 1964
CLAM MARTINIC, Georg, Österreichisches Burgenlexikon, 1992
DURAND, Hippolyte, Le Danube allemand, et l’Allemagne du sud, Voyage dans la Forêt-Noire, la Bavière, l’Autriche, la Bohême, La Hongrie, L’Istrie, La Vénétie et le Tyrol, Tours, Mame et Cie, Imprimeurs-Libraires, 1863
FEUCHTMÜLLER, Rupert, Dr, Greifenstein und seine Schausammlungen, ein Führer, Verlag Hubmann, Wien, ?
GERSTINGER, Heinz, Ausflugsziele Burgen, 1998
HALMER, Felix, Niederösterreichs Burgen, 1956
KRAHE, Friedrich Wilhelm, Burgen des deutschen Mittelalters – Grundrisslexikon, Frankfurt/Main 1994
KRATZER, Hertha, Donausagen, Vom Ursprung bis zur Mündung, Ueberrreuter, Wien, 2003

PERGER, Richard, « Beiträge zur Geschichte der Burg Greifenstein »,  in Jahrbuch für Landeskunde von NÖ, 1996/I
SCHICHT, Patrick, Buckelquader in Österreich – Mittelalterliches Mauerwerk als Bedeutungsträger,  Petersberg, 2011
STENZEL, Gerhard, Österreichs Burgen, 1989
STENZEL, Gerhard, Von Burg zu Burg in Österreich, 1973

La forteresse de Greifenstein depuis le Danube, photo © Danube-culture, droits réservés 

Paul Morand, écrivain et chantre du Danube

Le Danube
 « Ce serpent est long comme deux fois la France ; c’est le fleuve le plus étendu d’Europe, avec la Volga, mais la Volga n’appartient qu’à un état alors que la Danube en traverse sept ; son cours ressemble à celui d’un professeur de géographie politique ; il réussit même à percer le rideau de fer, car on n’a encore pu enchaîner un fleuve et celui-ci surtout.

   Le Danube réunit d’infinies beautés, historiques, naturelles, dramatiques, contradictoires ; après avoir, en Bavière, mousser comme de la bière, il coule comme de l’huile en Orient. Ici c’est un ruisseau, là une mer ; tantôt indépendant comme ces torrents que dévalent les trains de bois flottés, tantôt alangui, marécageux, presque semblable à ces cours d’eau qui se perdent dans les sables, et que les géologues nomment des rivières qui se suicident. Rhin, Rhône et Danube ont de très voisins berceaux, mais dès leur naissance ils obéissent à des pentes opposées qui les dispersent ; si les deux premiers accourent vers nous, le Danube nous fuit, et dès sa naissance badoise, tourne le dos à l’Occident ; son destin est l’Orient ; il finit sa vie de fleuve où le soleil commence sa vie d’astre.

   La Forêt-Noire, le Schwarzwald, avec ses grottes qui servirent de cachettes aux fuyards de la guerre de Trente Ans, avec ses sapins guillochés, ses mélèzes enchenillés, ses sources creusées comme des cicatrices et sa toison épaisse, si brûlée en automne qu’on la pourrait nommer Forêt-Rouge, est la poche d’eau où remue le grand enfant qui va naître.

Parc du château des princes Fürstenberg à Donaueschingen, l’une des sources du Danube, 1910

À Donaueschingen, dans une sapinière, au pied du palais du prince Fürstenberg, au fond d’un bassin de pierre entourée d’une balustrade verdie, sculptée des douze signes du zodiaque, quelques cascatelles couleur d’aigue-marine réunissent leurs gouttelettes glacées ; c’est la source première ; il faut envier le palais Fürstenberg de posséder, derrière ses parterres de roses, éclairés par des lanternes de fer forgé, comme un simple saut-de-loup, ce qui va être le Danube ; au haut de la nymphée, une grande femme de pierre personnifie die Donau, nom prestigieux, nom féminin en allemand. Plus loin, dans le parc, la petite rivière, la Breg va, avec sa soeur, la Brigach, « mettre le Danube en route » (bringen die Donau zu Weg), comme dit l’adage local, ce Danube, hydre interminable qui finit dans la Mer Noire par les trois têtes monstrueuses et fétides de son delta.

   Père tranquille, il suit d’abord la pente de la facilité, c’est-à-dire qu’il s’écarte de ce vaste déversoir qu’est le lac de Constance (seul possédé par le Rhin), ce Bodensee, ce plus beau lac d’Europe, vrai miroir à nuages et à neiges, dont le sépare les molles collines badoises.

Ulm en 1930, le quartier des pêcheurs

   À Tuttlingen, plus vigoureux, le Danube remonte droit vers le nord, bleu comme une truite au bleu, agrandi de sources, avant d’arriver à Ulm la Wurtembergeoise, sa première grande ville, celle où l’on s’est toujours battu pour son passage. Après Ulm, Ratisbonne.

Le vieux pont de pierre de Ratisbonne (Regensburg), le plus ancien pont sur le Danube

    Ici, le Danube entre dans l’histoire, qui l’utilisera désormais par tous les bouts, les légions romaines de Tibère s’en servant comme de la muraille septentrionale du « limes », les croisés le descendant, en route vers Byzance et Jérusalem, tandis que le remontent les invasions des Avars, Goths, Wisigoths et des Huns, ancêtre des Hongrois.

   Déjà, à Donauwörth, on apercevait de ces bateaux-lavoirs carrés que les allemands nomment des « boites » [Schachtel] ; à Ratisbonne commence la navigation régulière, vers le Weltenburg ; la ville est située à l’extrême nord du cours, comme Orléans sur la Loire, au confluent de la Regen et de la Naab. C’est une cité qui s’élève sur les stratifications de l’histoire, camp romain, siège des diètes impériales, décor des amours de Charles Quint et des nuits de Napoléon, coupées de rêves stratégiques ; cet escalier à plate-forme qui va dominer le Danube, c’est tout simplement le Walhalla, l’Olympe nordique, consacrée par Louis Ier de Bavière aux grands hommes de la Germanie. Ce n’est pas là le seul rappel des légendaires Nibelungen, présents à chaque méandre du fleuve ; tout le Danube, ici, est wagnérien.    Comme tout ce qu’a construit ce naïf Louis de Bavière, filleul de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ce panthéon bavarois est une copie du Parthénon ; en quoi il ressemble à ses soeurs, la Glyptothèque et la Pinacothèque munichoises. Cela date de 1842, époque du faux grec et du gothique troubadour, où Louis Ier se promenait sur les bords du Danube en pourpoint de velours noir, chaîne d’or et toques à plumes, accompagné de cette belle maîtresse qui finit par lui coûter sa couronne, la danseuse Lola Montès, une irlandaise qui se faisait passer pour sévillane. Ensemble, les amants ramassaient les morceaux de marbre de la région pour en daller les Walhalla à porte d’airain, où les Walkyries de la salle des morts annoncent les Ases dorés sur tranche. Ce paganisme scandinave, qui nous fait sourire, exaspérait le parti clérical bavarois ; aussi à la veille des révolutionnaires années 1848, Munich était-il divisé en « ultramontains » et en « lolamontains ». Est-ce de ce grand-père trop original que Louis II de Bavière hérita sa passion des châteaux « altdeutsch » ? Le grand-père détestait, d’ailleurs, son petit-fils : « Ce Wittelsbach n’en est pas un disait-il, il n’aime pas les femmes. »

   Les grandes villes se font déjà plus nombreuses, chacune lançant son pont sur le fleuve, mettant son joug sur l’indomptable. Les bateaux du Loyd bavarois assurent le service de Passau à Linz. Pont suspendu de Passau où l’eau a trois couleurs, comme un drapeau ; au vert jade de la neige fondue, l’Inn mêle son lait, descendu du Tyrol, et l’Ilz, qui arrive de Bohême, ses eaux du noir-bleu de la mouche à viande ; tout se noue autour de la vieille forteresse d’Oberhauss dont Napoléon ne fit qu’une bouchée.

Linz, la grand-place, 1821

   Linz, dont la grand-place descend se désaltérer au fleuve, voit entre les façades à colombages de ses vieilles résidences branlantes, surgir la colonne de la Trinité, action de grâce de la cité reconnaissante d’avoir échappé à deux fléaux, la peste et les Turcs ; les églises, les Dômes, les cloîtres, les flèches gothiques commencent à faire place, dans le ciel, à ces clochers bulbeux qui font déjà rêver à la Russie orthodoxe et aux mosquées. De plus haut encore, de la Franz-Josefwarte au Jägermayr, le Danube lèche les promenades en équerre, les tours de l’enceinte maximilienne, les dévalées de sapins droits comme des tuyaux d’orgue.

   Si nombreux, les châteaux, si hérissés sur leur rocher, entourés du poil des conifères et de la fourrure des châtaigniers, si noblissimes que les célèbres « burgs » rhénans font, à côté d’eux, figure de chalets suisses. Leurs tours en surplomb dominent les gouffres, les chutes d’eau baveuses, leurs créneaux édentés menacent l’horizon. Obernzell, résidence des princes-évêques de Passau, Viechtenstein, qui commande la frontière austro-bavaroise, les forteresses dont les fameux tourbillons du Strudel sont les douves, Marsbachzell et sa tour, Wilhering et sa belle église baroque, Niederwaldsee où François-Joseph fêtait Noël avec sa fille chérie, Valérie, le très ancien Persenbeug, où l’aiglon passait ses vacances, magnifiques ruines féodales d’Aggstein, Greinburg, fief des Saxe-Cobourg, Krems, que brûla Mathias Corvin, Tulln, la Comagène des légions romaines, antérieure à Vienne et enfin Dürnstein où fût enfermé Richard Coeur de Lion.

   Ce Richard Ier d’Angleterre, orgueilleux jusqu’à la démence, s’était mis à dos tous les croisés, devant Jaffa ; dans un accès de rage, il avait même piétiné les étendards du Duc d’Autriche. Au retour des croisades, la tempête jeta son bateau sur les côtes de Dalmatie. Pressés de rentrer à Londres, où son frère Jean sans Terre complétait contre lui avec Philippe Auguste, l’imprudent Coeur de Lion décida de prendre la voie de terre, plus rapide, à travers l’Autriche et l’Allemagne, et atteignit le Danube à Dürnstein, où il s’apprêta à passer la nuit à l’auberge du lieu, sans se douter que, dans le voisinage, son ennemi, le duc d’Autriche, résidait au château. Occasion inespérée de venger l’affront fait aux couleurs autrichiennes : l’auberge fut investie ; alerté, Richard se déguisa en marmiton et se réfugia à la cuisine ; les archers le surprirent à tourner la broche et le reconnurent immédiatement à sa taille gigantesque. Enfermé au château de Dürnstein, Richard dut payer une première rançon de soixante mille livres au duc Léopold, qui le livra à l’empereur d’Allemagne. L’empereur aussi avait des griefs à faire valoir contre son compagnon de croisade ; coût : cent mille marks d’or. Les bourgeois de Londres durent tout payer. La halte de leur illustre monarque sur le Danube leur avait coûté cher.

   À côté des châteaux, les vieilles abbayes, les vieilles abbayes appelées à évangéliser les Slaves, à arrêter les Hongrois ou les Turcs, les unes encore forteresses, les autres déjà baroques, rose, vert amande, refuges cisterciens ou résidences de dieux wagnériens, vieux repaires hussites, Spitz, Stein, Melk enfin…

Abbaye bénédictine de Melk, photo Danube-culture, droits réservés

   Melk, le plus beau sanctuaire danubien, où résidèrent ces Babenberg, premiers dynastes autrichiens de l’an mille avant les Habsbourgs… Melk sur son roc, à l’entrée du défilé de la Wachau, avec sa terrasse insolente sur le fleuve, sa cour des Prélats, sa salle des Marbres, sa bibliothèque bénédictine, aussi belle que celle de la Hofburg.

   Vienne, au cours de son histoire, n’a pas fait au Danube sa place ; l’utilisant défensivement, économiquement, puis industriellement, elle l’a négligé en urbanisme. Elle lui tourne le dos, elle lui rogne son espace vital, elle s’agrandit au dépends de terres alluvionnaires. Sous les canons de Wagram, le Danube offrait encore un paysage d’îlots, qui servaient de douves aux fortifications alors intactes, des champs d’épandage, de terrains réservés aux inondations. Après 1870 commencèrent les endiguements, les lits artificiels. J’ai connu jadis un Danube viennois, pas encore assagi, comme il l’est aujourd’hui ; dans les îles, sous les saules, les restaurations d’été risquaient d’être emportées par les inondations. Moi-même, j’y ai bu un coup un soir où éclata un de ces formidables orages viennois, fréquents en automne. Soudain le vent arracha les nappes à carreaux bleus et rouges, retourna les feuilles de peupliers qui, de vertes, devinrent blanches ; effarés les dîneurs et les danseurs sautèrent sur les tables ; tandis que l’orchestre grimpait sur le toit et continuait, impavide, à jouer des Bettelstudent sous les cris des oiseaux pêcheurs. Après l’Anchluss, des travaux gigantesques firent jaillir une Vienne industrielle. Pour replacer le Danube dans son décor, il faut grimper au Kahlenberg, au Leopoldsberg, où les assaillants trouvaient jadis les clefs de Vienne. Du Wienerwald aux premiers monts de Bohême, la ville se lit aisément, dans son admirable ceinture de forêts, son île aux Oies, paradis nautique, ses vignobles, ses coupoles, Hofburg ou Belvédère, dominés par la flèche de Saint-Etienne.

   Depuis le départ des Russes, les services de bateaux à vapeur ont repris entre Linz et Passau, mais la descente vers Budapest, un des charmes de Vienne, a fait place au no man’s water… Sur l’eau, couleur de « mélange » (le café crème viennois) où l’Inn, la Salzach, le Traun, l’Enns, l’Ybbs, la Wien gonflent le fleuve, on arrivait en vue du Schlossberg d’Hainburg, vieux burg roman, aux fortifications intactes, qui commandait l’entrée en Hongrie. À Nickelsdorf, c’est le Burgenland, la région des châteaux, que se disputèrent si souvent Vienne et Budapest. Il faut signaler, à Vienne, un curieux monument commémoratif, dédié à tous les noyés du Danube.

   Slovaque, puis hongrois, le Danube effleure Bratislava, ex-Presbourg, sur la rive gauche, au commencement des Carpathes. Située dans la plaine de Moravie, au confluent de la Morava, Devin lui fait suite. Quel joli accueil réservait la capitale de la Slovaquie, aux temps préhistoriques de la Petite Entente, quand nous la visitâmes pour la première fois ; les drapeaux alliés flottaient aux doubles fenêtres, la batellerie à la cathédrale Saint-Martin et au château gothique une ceinture de coques blanches, tandis qu’à l’île du Seigle (Grande Ile Zitny), la plus grande île fluviale d’Europe, les baigneurs couleur de poulet cuit à l’infra-rouge saluaient notre yacht au pavillon européen de la Commission européenne, ou internationale, partout alors respectée.

Bratislava dans les années trente

   Sur la rive droite, peu au dessous de Bratislava, le Danube devient hongrois.

   À Komarno, patrie de Franz Lehar, nous quittons la Tchécoslovaquie. Mohacs, c’est la puzta, l’infinie plaine à blé. En été, la chaleur est telle que la terre boirait le fleuve, si un sang nouveau ne lui arrivait des derniers contreforts alpestres ou des Carpathes naissantes, la Leitha, la Drave, la Save, la Tisza, la Morava.

Esztergom, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

   Sur un bras du fleuve, qui a nom le Petit Danube, après Györ, dont la cathédrale domine les vignobles de muscat, après Esztergom, résidence du primat de Hongrie, première sentinelle avancée de Budapest, le Danube plonge droit vers le sud ; il est maintenant hongrois sur ses deux rives ; il entre dans la capitale par l’île Marguerite, coiffé successivement de huit ponts, Buda sur la rive droite, dominée par la vieille citadelle, Pest à gauche. Comment oublier les couchers de soleil de Hongrie, quand le vapeur s’amarrait vers le soir à l’embarcadère de la place Eötvos ?

Vue sur Buda depuis le mont Gellért, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

   La colline du Buda étageait déjà ses feux ; les grands hôtels des rives, Dunapalota, Ungaria, les casinos de l’île Marguerite, les lanternes des campeurs de ses plages faisaient de Pest la ville la plus désirable d’Europe ; portés sur l’eau, les sons feutrés du cymbalum, les violons rageurs ou sanglotants des tsiganes se mêlaient au gémissement des cordes enroulées autour des bittes.

   Aujourd’hui, le Danube est redevenu ce qu’il était au temps des Turcs, « un chemin de guerre », et le dragon a terrassé saint Georges au pied du Mont Gelbert [Gellért].

   Une fois passé les ponts, les rives sont désormais d’une platitude amazonienne. Des bateaux à vapeur remontent et descendent le fleuve, d’Esztergom à Mohacs, la dernière grande cité méridionale, le lieu de la terrible défaite qui fit de la Hongrie, vaincue par Soliman, une province turque pendant cent cinquante ans. Le Danube, ayant terminé son plongeon vers le sud, prend alors sa direction définitive vers l’Orient et va entrer en Yougoslavie. A peine a-t-on appris en hongrois « Rien à déclarer » (Semmi elvámolni valóm mincs) et en tchèque (Nemám nic k proclení) il va falloir le dire en serbe, ô Babel !…

   De la terrasse de Kalemegdan, au confluent de la Save et du Danube, pendant mes longues heures de résidence forcée, entre deux séances de la Commission, à Belgrade, capitale la plus ennuyeuse d’Europe, je contemplais longuement ces deux longs fleuves tendus comme des cordes pour barrer la route…

   Sur ces sept collines, dominées par une citadelle ébréchée, Belgrade a été reconstruite dans ce que les guides nomment « un esprit résolument moderne ». Elle ne vaut rien que par sa gare et ses bureaux de voyage, prometteurs de monastères, de cascades, de rivages adriatiques, de pêches et de ces chasses incomparables de Yougoslavie. On se demande pourquoi les Celtes, les Avars, les Slaves et les Turcs se sont entr’égorgés pour cette morne ville, sinon parce qu’elle tient une des clefs du Danube.

   Yougoslave jusque-là, le fleuve va devenir frontière roumaine ; les deux nations, par dessus l’eau, se regardent sans aménité ; les Carpates transylvaines froncent le sourcil en face des Balkans qui font la moue… Le Danube commence ses embardées, ses crochets de lièvre en fuite ; il approche du plus célèbres défilé européen, repaire de fraîcheur, antre de tourbillons, asile de rapides, si encaissé que sa profondeur va atteindre une cinquantaine de mètres.

   Voici le plus grand rapide d’Europe, dernière échelon du fleuve qui saute enfin la dernière marche de l’escalier. Le bateau y mène de Belgrade en dix-huit heures. On peut survoler les Portes-de-Fer : l’avion offre une vue d’ensemble merveilleuse avec ses pleins et ses vides, ses noeuds et ses ventres, ses hernies et ses goulots. Mais avec la hauteur disparaissent le relief, la surprise, la vie dangereuse de ce fleuve étranglé ; seule la navigation permet des étonnements successifs (voyager, c’est s’étonner, sinon le voyage n’est plus qu’un déplacement). L’imprévu vient d’abord des étendues variables de la surface ; ici, le Danube a 300 mètres de large (bassin des Buffles) ; l’instant d’après, il en a 1 000 ; tantôt le voyageur voit jusqu’au fond de l’horizon, tantôt il se croit enfermé dans une cuvette rocheuse, hermétiquement close ; puis les parois du décor coulissent et livrent au dernier moment passage, dans un bouillonnement qui fait craindre que le bateau n’aille se fracasser sur la falaise, comme une auto, qui, ayant raté son virage, irait s’abimer contre un mur ; mais un coup de barre a suffi à écarter le danger. Dans ce paysage inhumain surgit soudain un mirage de bazar : petites maisons blanches, minarets, mosquées, forteresse ottomane en ruine ; c’est la petite île d’Ada-Kaleh où se réfugièrent autrefois des Turcs et qu’on leur laissa coloniser en paix.

Adah Kaleh l’île engloutie

   Le Danube va entrer dans le défilé (Djerdap en serbe) ; serbo-magyar jusque-là, il en sort serbo-roumain, puis roumano-bulgare. Ces bigarrures de nationalités ne lui font pas peur ; il en a vu d’autres ; sa plus grande forteresse, maîtresse des Portes-de-Fer, Golubac aux énormes tours, fut, à travers les siècles, disputée avec acharnement : Romains, Huns, Turcs, Serbes, Hongrois, Autrichiens, Valaques s’y sont entremassacrés. De 1337 à 1867, elle a été prise par les Turcs et reprise par les chrétiens onze fois. Telle est l’importance stratégique des Portes-de-Fer.

   Le Danube passe le défilé ; la pierre de Bubajik marque l’entrée d’un petit Bosphore ; murailles de falaises, couloirs et bassins, jusqu’à Kladovo où le pont à vingt arches de Trajan, fut, dit-on, dans un accès de dépit envieux, détruit par Hadrien. Les derniers postes serbes, Mihailovac, Prahovo, marquent déjà l’approche de la Bulgarie. Pour éviter les pires rapides, le bateau prend le canal de Sip. Le cadre rocheux est brisé : c’est l’espace… et la monotonie.

   Aussitôt terminé ce combat entre l’eau et le roc, Le Danube victorieux n’a plus qu’à se laisser vivre : un fleuve qui commence à ressembler à la mer, quel ennui !… C’est l’Olténie et ses grandes villes prospères, Turnu-Severin, Craoiva, la richissime plaine à blé, pays de l’Oltean tenace « aux trente-deux molaires ». Le fleuve descend paresseusement vers cette Mer Noire qu’on a appelé le cul-de-sac de l’Europe. Sur sa rive droite, le granit de la Droboudja lui refuse toute alimentation ; c’est donc des Carpates, à gauche, qu’il va recevoir ses affluents puissants, parfois sauvages, parfois aimables, toujours engendreurs de richesses, le Jiul, l’Oltul, aux traits admirables, la Dimbovitza, qui arrose Bucarest, l’Argesul, le long Siretul et l’interminable Pruth, jadis frontière russe.

Prise d’Izmaïl par les armées russes en 1790

   De là dévalèrent jusqu’à Izmail les armées de la Grande Catherine, dans le dessein de libérer les Balkans du joug de l’Infidèle ; là, l’illustre maréchal Souvorov, ce héros d’une témérité presque mythologique, à la tête de sa poignée de Cosaques, et contre les ordres de son généralissime, prit d’assaut la place forte turque et incendia les flottilles fluviales des Ottomans, massacrant les Janissaires du pacha Andouslou, qui avait dit : « Les eaux du Danube rouleront à rebours avant que je me rende. »

   À l’automne de 1918, sur cette même route, mais en sens opposé cette fois, et du sud au nord, un autre grand stratège, le maréchal Franchet d’Esperey, déploya sa nouvelle armée française du Danube, montant de Salonique et renforcée des troupes franco-roumaines du général Berthelot ; devançant ses instructions, tandis que reculait le maréchal allemand Mackensen affaibli par la défection des soldats tchèques et hongrois, Franchet d’Esperey osait, d’ici, franchir le Danube et s’élancer sur Vienne.

Traversée du Danube par les armées russes à Periprava (?) en 1877

   Au lendemain de la guerre de Crimée, l’Europe, consciente du danger qu’il y aurait à laisser la Russie se rendre maîtresse des bouches du Danube, créa la Commission européenne du Danube, chargée de la surveillance du fleuve et de l’exécution des traités internationaux qui le concernaient. La Commission était un petit royaume fictif, indépendant, avec son pavillon, ses yachts désuets, ses fonctionnaires de toutes nations, son budget-or et ses loisirs, employés par nous, ses membres, à tirer les aigrettes ou les gypaètes et à pêcher l’esturgeon dans des barques à voiles carrées ; dans nos vieilles résidences Napoléon III, nous nous bourrions de cochons à la broche et étouffions de caviar ; on se serait cru, à Braila, à Galati, revenu au temps de Gobineau. Aujourd’hui la guerre a soufflé sur tout cela et l’Europe s’est laissée chasser de cet avant-poste diplomatique, comme de tout l’orient.

Port de Galati

Port de Galati

   Après Galati, le Danube se divise en trois bras, qui s’éloigneront l’un de l’autre jusqu’à une centaine de kilomètres. Ils vont mourir dans la mer Noire, dans ces petits ports où s’écoulent le blé danubien, par les soins des colonies grecques qui pratiquent là cette profession d’exportateur depuis la Grèce antique. Les trois pointes du trident se nomment Saint-Georges, Sulina et Kilia. Entre elles s’étend le delta.

Sulina autrefois

    C’est une région extraordinaire, qui ne ressemble à aucun autre delta, pas même à celui du Nil, célébré par Lawrence Durrell. Elle est immense et sans âge ; une province française y tiendrait facilement ; les pêcheurs, qu’on aperçoit parfois dans des barques couleur de caïques, ont l’air d’amphibies sorties de la préhistoire. Y-habitent-ils seulement ? On peut en douter, car où est le sol, où est même l’eau ? Ni les échasses ni le flotteur d’un hydravion y trouverait appui. Sur des milliers d’hectares, à perte de vue, ce ne sont que des roseaux infestés de sangsues, à plumets violets ou bruns, que le vent fait plier avec un bruit de taffetas. Tout sent la carpe, tout sent la fiente d’oiseau ; empire paludéen grouillant de nageoires, frémissant d’ailes : avides cormorans, aigrettes d’Égypte, canards de Scandinavie, cygnes de Sibérie, venus là pour vivre à l’abri de l’homme. Mais l’homme a appris à en tirer profit. Ce gigantesque marécage, cette « balta », contient tout un peuple lacustre : réfugiés cachés dans l’eau, comme autrefois les Vénètes fuyant l’invasion des Goths, insoumis craignant la conscription, « Skoptzi » russe protégeant leur foi contre l’Évangile remanié de Moscou, tziganes campés depuis le XVIIe siècle ; ils passent dans leurs barques noires qui rappellent les gondoles. Ce sont les « Lipovan », les grands pourvoyeurs de caviar de Vilkow. Leur vie, c’est de pêcher le  « morun » pour les étals de Vilkow.

Vilkovo delta du Danube

Vilkow, village lipovène, photo Kurt Hilscher

   Vilkow est le port exportateur du caviar ; ce village sinistre et misérable vit de cette friandise de luxe ; sur les grandes tables, l’énorme poisson, blanc comme un corps de femme nue, est fendu vivant ; le caviar est arraché de ses entrailles, salé sur place, enfermé dans les rondes boites de métal et expédié vers les capitales d’Occident. Le contraste entre les êtres informes et boueux, venus de l’âge lacustre, qui peinent là, et les élégants restaurants, qui percevront des prix exorbitants, révoltent l’esprit et le coeur ; las de ces spectacles, nous retournions au yacht, où notre chef faisait cuire le succulent « bortsch » au poisson, qui n’a d’égal que la portugaise bouillabaisse de Setúbal. Barbets, brèmes, esturgeons s’entassaient dans des chaudrons, avec arêtes, branchies, nageoires et laitances, arrosés d’huile au paprika et d’oignons frits. Deux heures plus tard, il n’en restait que quelques tasses de bouillon, vrai élixir de poisson, avec quoi nous arrosions notre omelette aux oeufs azurés des poules d’eau, aux oeufs verts des bécasses, bleus des canards, tribut payé par l’immense gent ailée et voyageuse qui passe les étés au Kamtchatka, les hivers sur le Tchad et qui, entre ces saisons, élit pour demeure le delta.

Pont de l’Amitié sur le Danube

   Avec la Mer noire finissent le Danube et son histoire ; admirons encore sur la carte la beauté du grand fleuve allongé comme une nudité orientale d’Ingres. Un pont a été jeté sur le Danube pour relier Giurgiu, roumain, à Ruse, bulgare : il porte le beau nom de pont de l’Amitié… seulement nul n’a le droit d’en approcher. Faisons le voeu qu’avec l’accélération — ou la décélération — de l’histoire, le pont de l’Amitié soit un jour ouvert à tous les hommes.

Paul Morand, « Le Danube »

Source :
MORAND, Paul, Entre Rhin et Danube, « Le Danube », Éditions Nicolas Chaudun, Paris, 2011

Elias Canetti l’Européen des confins, Routschouk, le Danube et les loups…

 Routschouk la danubienne au début du XXe siècle : une ville multiethnique  

   « Routschouk, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde, était une ville merveilleuse pour un enfant, et si je me bornais à la situer en Bulgarie, on s’en ferait à coup sûr une idée tout à fait incomplète : des gens d’origine diverse vivaient là et l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée.

Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des séfarades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine mais je ne m’en souviens pas. Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai… »

   « Enfant, je n’avais pas une vision d’ensemble de cette multiplicité mais j’en ressentais constamment les effets. Certains personnages sont restés gravés dans ma mémoire uniquement parce qu’ils appartenaient à des ethnies particulières, se distinguant des autres par leur tenue vestimentaire.

Membres de la communauté juive de Routschouk/Ruse

Parmi les domestiques qui travaillèrent à la maison pendant ces six années, il y eut une fois un Tcherkesse et, plus tard, un Arménien. La meilleure amie de ma mère était une Russe nommée Olga. Une fois par semaine, des Tziganes s’installaient dans notre cour ; toute une tribu, me semblait-il, tellement ils étaient nombreux, mais il sera encore question, ultérieurement, des terreurs qu’ils m’inspirèrent… »

Le Danube gelé à la hauteur de Ruse… en 1985

   « Certaines années, le Danube était complètement gelé en hiver. Dans sa jeunesse, ma mère était souvent allé en Roumanie en traineau et me montrait volontiers les chaudes fourrures dont elle s’emmitouflait alors. Quand il faisait très froid, les loups descendaient des montagnes, poussés par la faim, et s’attaquaient aux chevaux qui tiraient les traineaux. Le cocher s’efforçait de les chasser à coups de fouet, mais cela ne servait à rien et il fallait tirer dessus pour s’en débarrasser… Ma mère revoyait les langues rouges des loups. Les loups, elle les avait vu de si près qu’elle en rêvait encore bien des années plus tard… »

Elias Canetti, La langue sauvée, Histoire d’une jeunesse (1905-1921)

Sur le Danube…

   « Le bateau était plein, les gens ne se comptaient plus sur le pont, assis ou couchés, c’était un vrai plaisir de se faufiler d’un groupe à l’autre et de les écouter. Il y avait des étudiants bulgares qui retournaient chez eux pour les vacances, mais aussi des gens ayant déjà une activité professionnelle, un groupe de médecins qui avaient rafraîchi leurs connaissances en « Europe… »

   « Ce fut un voyage merveilleux, je vis infiniment de monde et je parlais beaucoup. Un groupe de savants allemands examinait les formations géologiques des Portes-de-Fer et en discutais avec des expressions que je ne comprenais pas. Un historien américain essayait d’expliquer à sa famille les campagnes militaires de Trajan. Il était en route pour Byzance, objet véritable de sa recherche, et ne trouvait que l’oreille de sa femme, ses deux filles, fort jolies, préférant parler avec des étudiants. Nous nous aimes un peu, parlant anglais, elles se plaignaient de leur père qui ne vivait que dans le passé… »
Elias Canetti, Histoire d’une vie, Le flambeau dans l’oreille (1921-1931)

Elias Canetti

Oeuvres autobiographiques d’Elias Canetti :
La langue sauvée (1905-1921), Histoire d’une jeunesse, traduction de Bernard Kreiss, Albin Michel, Paris, 2005
Le flambeau dans l’oreille, Histoire d’une vie (1921-1931), traduction de Michel Demet, Albin Michel, Paris, 1982
 Jeux de regards, Histoire d’une vie, (1931-1937), traduit par Walter Weideli, Albin Michel, Paris, 1987
Les Années anglaises, publié par sa fille à titre posthume, Albin Michel, Paris, 2005

Autres oeuvres (sélection) :
Auto-da-fé, traduction de Paule Arhex, Collection du monde entier, éditions Gallimard, Paris, 1968
Le territoire de l’homme, traduction d’Armel Guerne, Albin Michel, Paris, 1978
Masse et puissance, traduction de Roberto Rovini,  Collection Tel, éditions Gallimard, Paris, 1986
Le Cœur secret de l’horloge, Réflexions, 1973-1985, Le Livre de Poche, Paris, 1998

Pour en savoir plus :
Jules-César Muracciole/Olivier Barrot :
Elias Canetti, documentaire, France, 2000, PB Productions, La Maison du doc, Un siècle d’écrivains

Danube-culture, 2 février 2020, droits réservés

 

Panaït Istrati, enfant du Danube, écrivain universel

Panaït Istrati (1884-1935) est un écrivain roumain de langue française né à Brǎila, important port du Bas-Danube, d’une mère blanchisseuse et d’un père contrebandier d’origine grecque qui est tué par des douaniers lorsque l’écrivain à douze ans. Après avoir exercé, pour gagner sa vie, les métiers les plus divers dès son adolescence, il se consacre à l’écriture.
Romancier fécond, conteur extraordinaire, personnage hors du commun à la personnalité intègre et courageuse, il fut surnommé par Romain Rolland qui le fit connaître en France et devint son ami le « Gorki des Balkans ».

P. Istrati, photographe en France pour survivre…

Le Danube, les paysages et les villages des rives danubiennes, de l’embouchure (le confluent du Sireth avec le Danube), où il passe une partie de son enfance chez sa grand-mère, du Baragan, de Brǎila, occupent dans plusieurs de ses oeuvres une place considérable, symbolique du lien profond de l’écrivain avec cet espace impitoyable et fascinant.
Chevauchant le XIXe et le XXsiècles de l’Europe au Proche-Orient, son œuvre littéraire appartient à plusieurs genres, du conte au roman historique en passant par l’autobiographie, le témoignage et l’essai, qui s’entremêlent dans un même récit sans cesse déployé et toujours fécondé par une évocation saisissante de la nature et par un profond sentiment d’humanité, renouvelant par là même une forme littéraire originale.

Brăila, boulevard I. Cuza (collection Musée Carol Ier, Brăila, droits réservés)

La générosité, la passion amoureuse et l’amitié dans sa vie comme dans son œuvre le disputent au tragique de la destinée humaine ainsi qu’au bruit et à la fureur de l’Histoire. Imprégnés de la tradition populaire orale de son pays natal, émaillés de termes et de proverbes roumains, ses contes et ses récits qu’on a souvent rapprochés des Mille et Une Nuits enrichissent l’épopée qui les a nourrit. Ils dépeignent des personnages hauts en couleur dans toutes leurs contradictions dont le plus célèbre d’entre eux, le Haïdouc, hors-la-loi tour à tour bandit d’honneur, redresseur de torts et révolté contre l’injustice sociale. Et si l’écrivain, amoureux de « la noble déesse, la Littérature » et de « la belle lettre inspirée », renfermait des « millions de vies belles et affreuses » dont il se voulait « le simple écho », l’homme, fils d’un contrebandier grec et d’une blanchisseuse roumaine, ne séparait pas son art de sa vie dans ses rencontres, ses voyages et ses engagements. Il a participé au plus fort de son être à toutes les « pulsations » de l’histoire humaine, sociale et politique du XXsiècle au-delà même de sa disparition prématurée, tant les « ismes » auxquels il s’est confronté nous interrogent encore de nos jours : capitalisme, nationalisme, anarchisme, socialisme, communisme, stalinisme, fascisme et antisémitisme.

Mémorial Panaït Istrati de Brǎila (photo Danube-cuture, droits réservés)

Sensible à la peine des hommes quelles que soient leurs conditions, fidèle sans illusion à ceux d’en bas, il n’a jamais dérogé au refus de parvenir. Lié au mouvement ouvrier roumain et international, il soutiendra la révolution russe et sera le premier écrivain célèbre à s’être élevé dès 1929 contre le régime stalinien de l’URSS faisant face avec un courage exemplaire à la réprobation de la majorité des intellectuels et des écrivains de gauche et aux plus ignobles calomnies des staliniens.

Plaque_Panait_Istrati,_24_rue_du_Colisée,_Paris_8

Panaït Istrati a habité à Paris au 24 rue du Colisée (VIIIarrondissement) de 1922 à 1930, photo Wikipedia

Panaït Istrati, chantre du Danube et du Siret

   « Dans ce refuge où tout sentait la vie sauvage, j’oubliais dès le lendemain le choléra et l’ail qu’il fallait manger, et le camphre que l’on portait au cou, et le vinaigre pour se frotter le corps. Le bois de saules et son petit monde d’oiseaux me semblaient un coin de paradis ; la vue de mon cher Danube, par nos nuits tièdes et étoilées, nos clairs de lune, répondaient à mon plus grand rêve d’enfance : une vie sous un ciel clément, avec une hutte, une couverture et une marmite sur le feu… tout ce que j’avais lu dans les histoires de brigands… »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Codine »

Le Port de Brăila à l’époque de Panaït Istrati : un univers impitoyable (photo collection Musée Carol Ier, Brăila, droits réservés)

 « Habituellement, le port et le Danube (mon Danube !) c’était là ma promenade passionnément aimée du jeudi. En été, le port m’absorbait dans son immense labeur. Il me semblait que toutes ces fourmilières d’êtres et de choses vivaient pour ma jouissance personnelle ; en hiver, c’était la majestueuse inertie, l’universel silence, l’imposante solitude des quais déserts, la blancheur immaculée, et surtout le terrifiant arrêt du fleuve sous son linceul de glace. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Codine »

L’entrée des docks du port de Brăila (photo collection Musée Carol Ier, Brăila, droits réservés)

   « Ma lipovanca n’avait pas toujours été si malheureuse. Son mari avait été pêcheur à son compte. Avec l’aîné de ses trois enfants — « un garçon de quinze ans, fort comme un taureau » — il partait tous les soirs à la pêche sur le Danube et rentrait le matin assez tôt, le poisson vendu et l’argent dans sa poche. Ils étaient le père et le fils bien braves : ils ne buvaient pas et confiaient tous leurs sous à la Babouchka. Ce n’était pas beaucoup, mais, un jour moins, un jour plus, ça pouvait aller. Et en effet cela alla passablement bien « jusqu’au jour de l’Ascension de l’année dernière » où cela n’alla plus du tout, car ce « matin maudit », le garçon vint frapper à la fenêtre à deux heures de la nuit, et lorsqu’elle lui ouvrit, il n’eut plus que la force de dire : « Mère ! Il s’est noyé ! » et tomba sur le sol de la chaumière.

    La barque avait chaviré à cause des grandes vagues. Le père, lourdement botté, avait tout son possible pour se maintenir à flot pendant que le fils, qui était pieds nus, luttait vaillamment pour lui arracher les « funestes bottes » — seul grand obstacle pour ces nageurs innés — mais, vieux et épuisé, il coula au moment même où une des deux bottes restait dans les mains du garçon. Celui-ci l’entendit crier un instant avant : Petrouchka ! Sauve-toi, et sois bon avec ta mère ! »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Mikhaïl »

   « Au débarcadères des pêcheries, tout était préparé pour une ballade joyeuse dans les saules du Danube. Une lotka [bateau traditionnel du Danube] fluette, appartenant à l’ami de Catherine, regorgeait de friandises, de vins et d’au-de-vie. Minnkou n’était pas encore là et de cette absence Minnka se fit du mauvais sang. Il vint cependant, peu après, tout regaillardi. L’embarcation prit le large, décente. Les femmes s’étaient couchées l’une contre l’autre, couvertes d’un tapis rustique, cependant que les gamins s’amusaient avec l’eau.
Ce n’était pas la seule lotka en fête qui traversait le Danube. Une multitude d’autres barques sillonnaient la vaste étendue du fleuve, certaines emportant même des musiciens. La plupart semblaient voguer à la dérive, heureuses du soleil, de la bonne chaleur où elles s’attardaient comme si elles craignaient de s’engager dans un fourré engourdi par l’hiver.
On tournoyait sur place et on buvait au son des violons et des tsambales [Cymbalum]. Parfois, des chants mélodieux de femmes retentissaient, clairs, dans l’espace, pour de longs moments. On entendait des échanges de souhaits et des apostrophes plaisantes, des rires, des cris apeurés. Notre lotka les écouta, longtemps, silencieuse, puis elle mit le cap sur l’autre rive et disparut comme une anguille.

Avant que le défilé de Korotichka les eût englouties, les deux hommes levèrent la tête pour contempler les innombrables navires, leur forêt de mats et la vaste ceinture éblouissante du Danube. »
Panaït Istrati, Tsatsa-Minka, »Barbat à sa mesure »

   Panaït Istrati consacre le premier chapitre de son roman Tsatsa-Minka à la Balta, un espace singulier situé entre le Sereth et son confluent avec le Danube, territoire qu’il  appelle du nom populaire « d’embouchure ».

   « L’embouchure », Peu avant que le Sereth n’arrive à l’endroit où il fait don de sa vie au Danube glouton, son lit devient une grande campagne fertile qui s’étend entre Brǎila et Galatz. Pour la traversée en toute sa largeur, ses habitants, qu’on surnomme « ceux de l’Embouchure » ne peuvent mettre moins de deux heures de chariot tellement elle est vaste.
   Les dimensions inaccoutumées de ce lit, aussi bien que sa générosité, les vieux du pays les expliquent à leur façon. Ils disent que le Sereth avait à l’origine une âme, à l’exemple de nous autres hommes, une âme ambitieuse. Après son départ de Bukovine, ayant en cours de route séduit une belle jeune fille dont il était amoureux, l’orgueilleux Sereth décida de la conduire, par ses propres moyens ,jusqu’à la mer Noire et au-delà, afin de lui montrer des pays où poussent des oranges et des grenades qui sont tout ce qu’il y a de plus beaux sur la terre, mais qui, néanmoins, pâliraient de jalousie devant la splendeur de sa bien-aimée, dont le nom est Bistritsa. »

Tsatsa-Minka, Folio Gallimard, Paris 1998, pp. 132-140

   « Je t’écris ces lignes pendant que ton gramophone chante « Le Danube est gelé ». Il est bien gelé, mon Danube, gelé pour toujours. Et je me demande si ma vie, riche de rien que des miracles, pourra faire un dernier miracle, dégelant mon Danube au soleil d’un dernier printemps. »
Panaït Istrati, Lettre à un ami de Brǎïla, 1935

Brăila_19ème

Brăila au XIXe siècle, photo collection privée

Éditions illustrées d’oeuvres de P. Istrati

Kir Nicolas, Éditions du Sablier, 31 mai 1926, illustré de 13 bois en couleurs plus vignettes par Charles Picart Ledoux, 31 mai 1926

Isaac le tresseur de fils de fer, À Strasbourg chez Joseph Heissler libraire, illustré par Dignimont, mai 1927

Pour avoir aimé la terre, Éditions Denoël et Steele, frontispice de Jean Texier, mai 1930

Tsatsa Minnka, Éditions Mornay, illustré par Henri-Paul Boissonnas, 1931, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », n° 81

Les Chardons du Baragan, illustré par Maurice Delavier, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1929, n° 148

Kyra Kyralina, illustré par Ambroise Thébault, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1932, n° 165

Oncle Anghel, illustré par Michel Jacquot, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1933, n° 195

Présentation des Haïdoucs, illustré par Valentin Le Campion, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1934, n° 230

Domnitza de Snagov, illustré par François Quelvée, 1935, Éditions Fayard dans la collection « Le Livre de demain », n° 149

La Maison Thüringer, illustré par Raymond Renefer, 1935, n° 160

Le Bureau de placement, illustré par Jean Lébédeff, 1936, n° 203

Méditerranée, illustré par Jean Lébédeff, 1939

Merci à l’Association des Amis de Panaït Istrati (France), au Mémorial Panaït Istrati et à Liliana Šerban du Musée Carol Ier de Brăila pour les informations et les documents mis à disposition.

Sources :
Association des amis de Panaït Istrati
www.panait-istrati.com

Mémorial Panaït Istrati de Brǎila
www.muzeulbrailei.ro

Un documentaire (en roumain) sur l’histoire multiculturelle de Brǎila, ville natale de P. Istrati
https://youtu.be/52ERTIWiwYk

Le chapeau de Panaït Istrati (Mémorial P. Istrati, Brăila), photo Danube culture,  droits réservés

Panaït Istrati : comment boire le thé à la manière unique de Brǎila…

« À ce qu’on dit ! » Comment pouvait-il, ce sceptique de Mikhaïl, mettre en doute jusqu’à la renommée, universelle, à Braïla, du tchéaïnik, ou de la tchéaïnerie (maison de thé) du gospodine Procop ? Car cette renommée ne concernait pas uniquement la qualité du thé, lequel, chez Procop, était du « vrai Popoff » (lorsqu’on le demandait expressément en y ajoutant le sou supplémentaire). Elle ne concernait pas d’avantage le sucre, — cet éternel élément de discorde qui faisait que maints clients fidèles changeaient brusquement de tchéaïnik, parce qu’on leur avait servi du « sucre farineux », — et ici je suis bien obligé de faire une petite disgression.

Panaït Istrati (à droite) et sa famille, collection du Musée Panaït istrati, Brǎila

Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de ne rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter » pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimballent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour dr rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermosiphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée. »

Piata Pescariilor Statului din Braila

Place des pêcheurs autrefois

Et pour que l’on puisse boire économiquement tant de thé, vu le prix exagéré du sucre et la modicité des gains, on a dû recourir à un expédient : réduit à l’état de minuscules dés, au moyen d’un petit engin appelé siftch, le grain de sucre est d’abord trempé dans du citron, puis, adroitement placé entre la joue et la mâchoire, où il résiste vaillamment à toutes les gorgées du bouillant liquide qui le frôlent sans trop le malmener, et de cette façon on arrive au fonds du verre en conservant encore dans la bouche une vague sensation du précieux aliment. C’est ce qu’on appelle là-bas : boire le thé prikoutsk. Voilà pourquoi tout le monde évite le « sucre farineux », que le thé emporte rapidement,  « comme si c’était de la semoule », et on recherche celui qui est « dur comme du verre » et phosphorescent, la nuit, comme ces allumettes dont on usait autrefois pour s’empoisonner.

Les deux morceaux qu’on servait par « demi-portion » — 50 grammes environ — provenaient du sectionnement à la scie d’un pain de sucre de cinq kilos, opération faite par le patron lui-même, car il faut avoir un oeil exercé et la terrible adresse de scier des morceaux d’une égalité quasi parfaite, afin d’éviter que certains d’entre eux puissent paraître aux clients trop petits pour soi et trop grands pour le voisin de table. Là encore, source inépuisable de mécontentement. Le pain de sucre, fût-il triplement raffiné, il n’en est pas moins vrai que, « vers la pointe », il est plus dur, de même qu’il est plus  « farineux » vers la base. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, Mikhaïl, in « Oeuvres de Panaït Istrati, II », Éditions Gallimard, Paris, 1968

Panaït Istrati, Bilili et Nikos Katzanzakis, 1928

Nikos Katzanzakis, Panaït Istrati et Bilili en 1928, lors d’un voyage en Ukraine

Le delta du Danube et L’empereur Hadrien (76-138 ap. J.-C.)

« Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal… »

   « Si elle s’était prolongée trop longtemps, cette vie à Rome m’eût à coup sûr aigri, corrompu ou usé. Le retour à l’armée me sauva. Elle a ses compromissions aussi, mais plus simples. Le départ pour l’armée signifiait le voyage ; je partis avec ivresse. J’étais promu tribun à la Deuxième Légion, l’adjudicatrice : je passai sur les bords du Haut-Danube quelques mois d’automne pluvieux, sans autre compagnon qu’un volume récemment paru de Plutarque.

Aquincum, camp romain de la rive gauche du Danube, aujourd’hui inséré dans Budapest 

Je fus transféré en novembre à la Cinquième Légion Macédonique, cantonnée à cette époque (elle l’est encore) à l’embouchure du même fleuve, sur les frontières de la Moésie inférieure. La neige qui bloquait les routes m’empêcha de voyager par terre. Je m’embarquai à Pola3; j’eus à peine le temps, en chemin, de revisiter Athènes, où, plus tard, je devais longtemps vivre. La nouvelle de l’assassinat de Domitien4, annoncée peu de jours après mon arrivée au camp, n’étonna personne et réjouit tout le monde. Trajan bientôt fut adopté par Nerva; l’âge avancé du nouveau prince faisait de cette succession une matière de mois tout au plus : la politique de conquêtes, où l’on savait que mon cousin se proposait d’engager Rome, les regroupements de troupes qui commençaient à se produire, le resserrement progressif de la discipline maintenait l’armée dans un état d’effervescence et d’attente. Ces légions danubiennes fonctionnaient avec la précision d’une machine de guerre nouvellement graissée ; elles ne ressemblaient en rien aux garnisons endormies que j’avais connues en Espagne ; point plus important, l’attention de l’armée avait cessé de se concentrer sur les querelles de palais pour se reporter sur les affaires extérieures de l’empire ; nos troupes ne se réduisaient plus à une bande de licteurs prêts à acclamer ou à égorger n’importe qui. Les officiers les plus intelligents s’efforçaient de distinguer un plan général dans ces réorganisations auxquelles ils prenait part, de prévoir l’avenir, et pas seulement leur propre avenir. Ils s’échangeaient sur ces évènements au premier stage de la croissance pas mal de commentaires ridicules, et des plans stratégiques aussi gratuits qu’ineptes barbouillaient le soir la surface des tables. Le patriotisme romain, l’inébranlable croyance dans les bienfaits de notre autorité et la mission de Rome de gouverner les peuples prenaient chez ces hommes de métier des formes brutales dont je n’avais pas encore l’habitude. Aux frontières, où précisément l’habileté eût été nécessaire, momentanément du moins, pour se concilier certains chefs nomades, le soldat éclipsait complètement l’homme d’État ; les corvées et les réquisitions en nature donnaient lieu à des abus qui ne surprenaient personne. Grâce aux divisions perpétuelles des barbares, la situation au nord-est était somme toute aussi favorable qu’elle pourra jamais l’être : je doute même que les guerres qui suivirent y aient amélioré quelque chose. Les incidents de frontières nous causaient des pertes peu nombreuses, qui n’étaient inquiétantes que parce qu’elles étaient continues ; reconnaissons que ce perpétuel qui-vive servait au moins à aiguiser l’esprit militaire. Toutefois j’étais persuadé qu’une moindre dépense, jointe à l’exercice d’une activité mentale un peu plus grande, eût suffi à soumettre certains chefs, à nous concilier les autres, et je décidais de me consacrer surtout à cette dernière tâche, que négligeait tout le monde.

Carte historique de la Thrace antique d’Abraham Ortelius (1527-1598) datée 1585 avec la Mésie inférieure qui avait depuis longtemps disparu.

  J’y étais poussé par mon goût du dépaysement ; j’aimais à fréquenter les barbares. Ce grand pays situé entre les bouches du Danube et celles du Borysthènes6, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer intérieure, habitués aux paysages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. Il m’est arrivé là-bas d’adorer la déesse Terre, comme ici nous adorons la déesse Rome, et je ne parle pas tant de Cérès, que d’une divinité plus antique, antérieure même à l’invention des moissons. Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe7 avait l’abondance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achevait ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables. Le froid d’un haut-plateau d’Espagne ne le cède à aucun autre, mais c’était la première fois que je me trouvais face à face avec le véritable hiver, qui ne fait dans nos pays que des apparitions plus ou moins brèves, mais qui là-bas s’installe pour de longues périodes de mois, et que, plus au nord, on devine immuable, sans commencement et sans fin. Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieure des courants de trace aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures. Le présence de cet ennemi impersonnel, presque abstrait, produisait une exaltation indescriptible, un sentiment d’énergie accrue. On luttait pour conserver sa chaleur comme ailleurs pour garder courage. À certains jour, sur la steppe, la neige effaçait tous les plans, déjà si peu sensibles ; on galopait dans un monde de pur espace et d’atomes purs. Aux choses les plus banales, les plus molles, le gel donnait une transparence en même temps qu’une dureté céleste. Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal. Asar, mon guide caucasien, fendait la glace au crépuscule pour abreuver nos chevaux. Ces bêtes étaient d’ailleurs un de nos points de contact les plus utiles avec les barbares : une espèce d’amitié se fondait sur des marchandages, des discussions sans fin, et le respect éprouvé l’un pour l’autre à cause de quelque prouesse équestre. Le soir, les feux de camp éclairaient les bonds extraordinaires des danseurs à la taille étroite, et leurs extravagants bracelets d’or.

   Bien des fois, au printemps, quand la fonte des neige me permit de m’aventurer plus loin dans les régions de l’intérieur, il m’est arrivé de tourner le dos à l’horizon du sud, qui renfermait les mers et les îles connues, et à celui de l’ouest, où quelque par le soleil se couchait sur Rome, et de songer à m’enfoncer plus avant dans ces steppes ou par-delà ces contreforts du Caucase, vers le nord ou la plus lointaine Asie. Quels climats, quelle faune, quelles races d’hommes aurais-je découverts, quels empires ignorants de nous comme nous le sommes d’eux, ou nous connaissant tout au plus grâce à quelques denrées transmises par une longue succession de marchands et aussi rares pour eux que le poivre de l’Inde, le grain d’ambre des régions baltiques le sont pour nous ? À Odessos8, un négociant revenu d’un voyage de plusieurs années me fit cadeau d’une pierre verte, semi-transparente, substance sacrée, paraît-il, dans un immense royaume dont il avait au moins côtoyé les bords, et dont cet homme épaissement enfermé dans son profit n’avait remarqué ni les moeurs ni les dieux. Cette gemme bizarre fit sur moi le même effet qu’une pierre tombée du ciel, météore d’un autre monde. Nous connaissons encore assez mal la configuration de la terre. À cette ignorance, je ne comprends pas qu’on se résigne. j’envie ceux qui réussiront à faire le tour des deux cents cinquante mille stade grecs si bien calculés par Erastothène9, et dont le parcours nos ramènerait à notre point de départ. je m’imaginais prenant la simple décision de continuer à aller de l’avant, sur la piste  qui déjà remplaçait nos routes. Je jouais avec cette idée…

Être seul, sans biens, sans prestige, sans aucun des bénéfices d’une culture, s’exposer au milieu d’hommes neufs et parmi des hasards vierges… Il va de soi que ce n’était qu’un rêve, et le plus bref de tous. Cette liberté que j’inventais n’existait qu’à distance ; je me serais bien vite recréé tout ce à quoi j’aurais renoncé. Bien plus, je n’aurais été partout qu’un romain absent. Une sorte de cordon ombilical me rattachait à la Ville. Peut-être, à cette époque, à ce rang de tribun, me sentais-je encore plus étroitement lié à l’empire que je ne le suis comme empereur, pour la même raison que l’os du poignet est moins libre que le cerveau. Néanmoins, ce rêve monstrueux, dont eussent frémi nos ancêtres, sagement confinés dans leur terre du Latium, je l’ai fait, et de l’avoir hébergé un instant me rend à jamais différent d’eux. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, « Varius multiplex multiformus », Librairie Plon, Paris, 1958 (première édition)

1 Peuple d’origine thrace qui s’était constitué en royaume possédant un haut degré de civilisation et  occupait un territoire comprenant une partie de la plaine panonienne, les Carpates et la région du Bas-Danube, correspondant géographiquement à une grande partie de la Roumanie d’aujourdhui. Redoutables guerriers, bien organisés, ils furent vaincus par Trajan lors de deux campagnes successives (101-102 et 105-107).
2 Moésie ou Mésie inférieure, province romaine.
3 Pola ou Pula, port situé en Istrie (Croatie).
4 Domitien (51-96), empereur romain. Il règne de 81 jusqu’à son assassinat en 96.
5 Nerva (30-98) succède à Domitien en 96. N’ayant pas de descendant il fait de Trajan son fils adoptif peu avant sa mort.
6 Le Dniepr : Borysthènes est un nom d’origine scythe.
7 Les Scythes sont un ensemble de peuples indo-européens parlant une langue iranienne et occupant un vaste territoire eurasien, à l’origine nomade et férus de chevaux qui font des incursions en Europe à partir du VIIème siècle avant J.-C. Ils sont à l’origine d’un des premiers peuplements de la région du Bas-Danube.
8 Aujourd’hui Varna, ville et port et grande station balnéaire  bulgare sur la mer Noire.
9 Erastothène (vers 276-vers 194 ou 195 av. J.-C.) Savant grec encyclopédiste, un des premiers géographes de l’Antiquité, il fut aussi à la demande du pharaon Ptolémée III bibliothécaire du Musée d’Alexandrie et précepteur de son fils. Il semble qu’il ait calculé assez précisément la circonférence de la terre.
 

  

Navigation danubienne d’autrefois : les bateliers du Danube au milieu du XIXème siècle par Xavier Marmier

« Ces pauvres bateliers du Danube ! Ils ont aussi leurs légendes, tristes légendes, marquées çà et là par des croix funèbres ou des ex-voto. Le puissant fleuve sur lequel ils transportaient autrefois les voyageurs, et où ils transportent encore tant de lourdes denrées, les condamnent souvent, par ses nombreux détours, par ses bas-fonds, par ses îles d’où pendent de grands saules, par ses sables mouvants, à de rudes fatigues, et quelquefois les exposent à de mortels dangers. À leurs embarcations chargées de grains, de sel et de bois, sont attelés des chevaux choisis parmi les plus robustes. Sur chaque cheval se tient un homme vêtu d’un simple pantalon de toile, la tête couverte d’un large feutre, et en avant de cette cavalcade s’avance un guide expérimenté qui dirige la marche du convoi et proclame ses ordres que l’on répète de rang en rang jusqu’à ce qu’ils arrivent aux rameurs courbés sur leurs larges avirons. Ces laborieuses manoeuvres ne peuvent, comme sur les bords de la Saône ou du Rhône, suivre régulièrement un des deux côtés du fleuve. À tout instant il faut qu’ils aillent, tantôt à droite, tantôt à gauche, chercher le chemin qui leur échappe, qu’ils traversent un bras du Danube pour gagner une île, un banc de sable, et qu’ils lancent de nouveau leurs chevaux à la nage pour atteindre une autre rive. Si le fond du fleuve les trompe, si le courant trop rapide les entraîne, si leur monture n’est pas assez forte, ou leur main assez ferme, il y a va pour eux de la vie. Mais, plus le passage est difficile, plus ils affectent de joie et de résolution. C’est dans ces moments critiques qu’ils crient et font claquer leurs fouets pour s’encourager mutuellement et se guider l’un l’autre à travers les flots. Le soir, ils amarrent leur bateau à un rocher et campent sur la grève. On tire les provisions de la cambuse, on allume un grand feu et l’on prépare le souper en se racontant les vicissitudes de la journée. Les chevaux paissent en plein air, les hommes reposent sous leurs tentes. C’est au centre de l’Europe civilisée, entre la ville royale de Munich et la capitale de l’Autriche, l’image d’une pérégrination dans les steppes, d’une caravane dans le désert.

D’importants travaux ont été faits pour faciliter la navigation du Danube, par les ordres de Marie-Thérèse dans le défilé du « Strudel », par ses successeurs sur plusieurs points essentiels, par l’ardente initiative du comte de Szechenyi près de Drencova. Chaque années, d’habiles ingénieurs, de nombreux ouvriers, continuent cet utile labeur. S’ils n’ont point encore aplani partout le cours du fleuve, ils l’ont du moins dégagé de ses principales entraves, et le poète Campbell qui, il y a un demi-siècle, chantait le Danube en ses beaux vers, n’aurait plus le droit de dire aujourd’hui : « Ces rivages non parcourus, inconnus, incultes, où le paysan trouve à peine un sentier, où le pécheur tient à peine une rame. » Ces rivages sont animés chaque été par une foule de voyageurs. De Ratisbonne à Sulina ce fleuve est sillonné par une quantité de barques, de navires et de bateaux à vapeur. Maintenant il va s’y faire de nouvelles légendes de bataille : puissent-elles n’être pas trop longues ni trop douloureuses. »

Xavier Marmier, Du Danube au Caucase, voyages et littérature, Paris, Garnier Frères, 1854

Mise à jour, 4 avril 2019

Patrick Leigh Fermor : Dans la nuit et le vent, à pied de Londres à Constantinople (1933-1935)

 

 

Patrick Leigh Fermor

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