Une anthologie danubienne non exhaustive…

    Il existe ainsi dans cette géographie mouvante et labyrinthique une infinité de Danube selon les époques, les écrivains, les historiens, les artistes, les scientifiques, d’où ils/elles sont originaires, les lieux où ils se tiennent et les multiples raisons, parfois singulières, de leur rencontre avec le fleuve. Réalités, imaginaires, mythes, représentations s’entremêlent inlassablement donnant au fleuve une dimension métaphysique. Les regards se succèdent à travers l’histoire, les évènements, les circonstances, se posant et se reposant sur celui qui ne cesse de s’en aller vers « l’Orient étranger », vers le monde « portant volontiers les bateaux sur l’onde vigoureuse. » (Hölderlin)

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« Le Danube prend sa source au pays des Celtes. »
Hérodote (vers 484-vers 420 av. J.-C.)
Historien, géographe grec né à Halicarnasse (Bodrum, Turquie), carrefour de plusieurs civilisations. Il est éduqué dans le culte d’Homère. Grand voyageur, il se rend en Médie, Perse, Assyrie, Égypte, dans le Pont-Euxin… Revenu à Athènes il noue des liens avec Périclès et Sophocle et consacre la fin de sa vie à écrire ses Histoires.
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« Ah! quel est mon supplice, ainsi jeté au milieu d’ennemis farouches, plus éloigné de ma patrie qu’aucun autre exilé, seul, relégué près des sept embouchures du Danube, en butte aux froids de l’Ourse glacée, à peine séparé par la largeur du fleuve, des Jazyges, des hordes de Colchos, de Métérée, des Gètes enfin.
   D’autres ont été par toi bannis pour des torts plus graves ; aucun n’a été confiné dans une région plus lointaine : au delà de ces lieux il n’y a que les glaces et l’ennemi, et des mers dont le froid condense les flots. C’est ici qu’expire la domination romaine sur la rive gauche du Pont-Euxin1 : les lieux voisins sont au pouvoir des Basternes et des Sarmates ; c’est la dernière contrée qui soit dans la dépendance de l’Ausonie; à peine même tient-elle à la lisière de ton empire.
   Je t’en conjure, je t’en supplie, assigne-moi un exil moins dangereux ; et avec ma patrie ne me ravis pas encore la sécurité. Que je n’aie pas à redouter des peuples que l’Ister a peine à retenir ; que ton sujet ne soit pas exposé à tomber entre les mains de l’ennemi. Il serait odieux qu’un homme du sang latin, devienne, tant qu’il y aura des Césars au monde, l’esclave des Barbares… »

Ovide (43-17 av. J.C.), Tristes, Livre II, Élégie unique, OEUVRES COMPLÈTES D’OVIDE, TRADUCTION NOUVELLE PAR MM. TH BURETTE, CHAPUIZY, J.P. CHARPENTIER, GROS, HÉGUIN DE GUERLE, MANGEART, VERNADÉ., TOME NEUVIÈME., PARIS, C.L.F. PANCKROUCKE, 1834.
Dans l’extrait de cette élégie, Ovide supplie César Auguste de l’envoyer en exil dans un autre lieu. Cette élégie a peut-être été composée immédiatement après son arrivée dans le Pont voire pendant son voyage.

Notes :
1 Ancien nom de la mer Noire


Le pont de Trajan

   « Trajan construisit un pont de pierre sur l’Ister, pont à propos duquel je ne sais comment exprimer mon admiration pour ce prince. On a bien de lui d’autres ouvrages magnifiques, mais celui-là les surpasse tous. Il se compose de vingt piles, faites de pierres carrées, hautes de cent cinquante pieds, non compris les fondements, et larges de soixante. Ces piles, qui sont éloignées de cent soixante-dix pieds l’une de l’autre, sont jointes ensemble par des arches. […]
Si j’ai dit la largeur du fleuve, ce n’est pas que son courant n’occupe que cet espace […], c’est que l’endroit est le plus étroit et le plus commode de ces pays pour bâtir un pont à cette largeur. Mais, plus est étroit le lit où il est renfermé en cet endroit, descendant d’un grand lac pour aller ensuite dans un lac plus grand, plus le fleuve devient rapide et profond, ce qui contribue encore à rendre difficile la construction d’un pont. Ces travaux sont donc une nouvelle preuve de la grandeur d’âme de Trajan […] »

Dion Cassius (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
Historien grec, né à Nicée en Bithynie, Dion Cassius est un homme politique d’une certaine audience. Son père est gouverneur de la Cilicie sous le règne de Commode (180-192). Il sera de son côté Consul suffectus sous Septime Sévère (193-211), puis consul ordinaire en 229. À partir de cette date, il écrit son Histoire romaine (quatre-vingts livres).
Initialement favorable à la dynastie des Sévères, il  fera preuve plus tard d’une grande hostilité envers Septime Sévère.
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« Bissula trans gelidum stirpe et lare prosata Rhenum,
conscia nascentis Bissula Danubii,
capta manu, sed missa manu, dominatur in eius
deliciis, cuius bellica praeda fuit.
matre carens, nutricis egens, nescivit herai
imperium domini quae regit ipsa domum
fortunae ac patriae quae nulla opprobria sensit,
illico inexperto libera servitio … »

« Bissula est née, elle a sa famille et son pays au-delà des bords glacés du Rhin,
Bissula connaît la source du Danube,
La main la prit, mais la main l’affranchit, et elle règne sur le bonheur
de celui dont elle fut la proie par les armes.
Séparée de sa mère, privée de sa nourrice, elle n’a point connu l’autorité d’une maîtresse,
Elle n’a point senti l’opprobre de sa destinée et de sa patrie :
elle a eu sa liberté sur l’heure,
avant de subir l’esclavage. »
(Traduction : E.-F. Corpet)

Ausone (Decimus Magnus Ausonius, vers 310-vers 395)
Écrivain et poète latin né à Bordeaux (?), professeur de rhétorique et conseiller politique. Son père, médecin, fut préfet d’Illyrie sous Valentinien 1er. Il compta parmi ses élèves l’empereur Gratien dont il fut le précepteur qui lui fit faire une brillante carrière administrative. Il fut questeur du palais, préfet du prétoire des Gaules, consul et proconsul d’Asie. Il revient à Bordeaux par la suite et se consacre à la poésie. Celle-ci célèbre en particulier la nature et les vins.
Ausone chante ici le Danube, chante Bissula, jeune Suève captive, qu’il avait reçue pour sa part de butin de guerre, et qui fit les délices de son maître.


Des édifices de Justinien…

« Il y a une partie de la mer Adriatique qui se répand dans la terre ferme, & qui forme le Golfe Ionique, & à l’Epire à un de ses côtés, & la Calabre à l’autre. Le Danube coule à l’opposite, & donne à cette partie d’Europe la figure d’une île. Justinien y a élevé des ouvrages, par lesquels il a bouché le partage aux Barbares qui habitent au-delà du Danube. »

« Il a fondé une autre ville voisine, qu’il a nommée Justinopole, du nom de l’Empereur son oncle. Il a réparé de telle forte les murailles de Sardique, de Naïsopole, de Germane, & de Pantalie, qu’elles sont maintenant imprenables. Il a fondé tout auprès trois autres villes, Cratiscare, Quimédabe, & Rumisiéne ; parce qu’il avait dessein que le Danube servît comme de rempart à l’Europe, & à toutes les places que je viens de nommer, il a élevé plusieurs forts sur les bords de ce fleuve, & il y a établi de bonnes garnisons, afin d’en empêcher le partage aux Barbares. Après avoir achevé un si grand nombre d’ouvrages, il ne laissa pas de se défier de l’inconstance des choses humaines, & d’appréhender que les ennemis traversassent le Danube, inondassent les terres, & emmenassent ses sujets en captivité. C’est pourquoi il ne se contenta pas d’avoir pourvu à leur sureté par les fortifications des places, il fît encore fortifier les terres des particuliers dans l’ancienne & la nouvelle Epire, où il fit bâtir la ville de Justinianopole, qui s’appelait auparavant Andrinople. »

Procope de Césarée (vers 500-562 ?), Des édifices de Justinien, Livre IV, chapitre I
Haut fonctionnaire de la cour de Constantinople, préfet de la ville en 562, Procope de Césarée est le plus remarquable des historiens de son époque.


« Il y a en Thrace deux montagnes et des rivières : l’une d’elles s’appelle le Danube, qui se divise en six bras, formant un lac et une île du nom de Pyuki (Pevka, [Peuce]). Sur cette île vit Aspar-Khruk [Asparukh], le fils de Kubraat, qui a fui devant les Khazars et quitté les collines bulgares, se lançant vers l’ouest à la suite des Avars. C’est là qu’il s’est fixé. »

Anania Shirakatsi (612-685), géographe arménien du VIIe siècle

Statue d'Aniana Shirakatsi à Erevan

Statue d’Aniana Shirakatsi à Erevan, photo droits réservés


« Danube, fleuve divin, qui t’en vas courant avec les claires ondes vers des féroces nations. »

Garcilaso de la Vega (1501/03-1536), Canciones III, 1532
Le poète Garsilaso de la Vega surnommé le « Pétrarque espagnol » fit une expérience personnelle singulière du fleuve. Il fut en effet emprisonné en 1532 pour une courte période sur la grande île danubienne du seigle (Velký žitný ostrov ou Große Schütteninsel en allemand) par l’empereur Charles Quint pour avoir semble-t-il, intrigué contre lui dans une délicate affaire de galanterie. Il fut alors l’hôte du comte György Cseszneky, juge de la cour royale hongroise de la ville proche de Györ.


« …Or, quant à mon ancêtre, il a tiré sa race
D’où le glacé Danube est voisin de la Thrace.
Plus bas que la Hongrie, en une froide part,
Est un seigneur, nommé le Marquis de Ronsard,
Riche en villes et gens, riche d’or et de terre. 
 
Un de ses fils puînés, ardent de voir la guerre,
Un camp d’autres puînés assembla hasardeux,
Et quittant son pays, fait capitaine d’eux,
Traversa la Hongrie et la Basse Allemagne, 
 
Traversa la Bourgogne et toute la Champagne,
Et soudard vint servir Philippe de Valois
Qui pour lors avait guerre encontre les Anglais. 
 
Il s’employa si bien au service de France
Que le Roi lui donna des biens à suffisance 
 
Situés près du Loir, puis du tout oubliant
Frères, père et pays, Français se mariant 
 
Engendra les aïeux dont est sorti le père
Par qui le premier je vis cette belle lumière. »…
(Le Bocage, extrait) 

Pierre de Ronsard (1524?-1585)
Le grand poète français de la Renaissance est bien l’auteur de ces vers qui pourraient signifier qu’une partie de son ascendance serait originaire d’Europe orientale (Bulgare) comme certaines recherches semblent le confirmer. « Le Bocage », paru en 1554, est une élégie consacrée au poète Rémy Belleau où le poète parle précisément de ses propres origines, décrivant le pays de ses ancêtres comme une région « D’où le glacé Danube est voisin de la Thrace  » ce qui est exact.


« Mon roi, dans ton pays, le fleuve de Danube fut pris par ses cheveux comme une femme et maintenant il coule dans la ville de Mekedonya. »

Evliyâ Çelebi (1611-1682), Seyahatnâme (Le livre des voyages)


Le paysan du Danube

« Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.
Jadis l’erreur du Souriceau
Me servit à prouver le discours que j’avance.
J’ai, pour le fonder à présent,
Le bon Socrate, Esope, et certain Paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.
On connaît les premiers : quant à l’autre, voici
Le personnage en raccourci.
Son menton nourrissait une barbe touffue,
Toute sa personne velue
Représentait un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avait l’oeil caché,
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portait sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi bâti fut député des Villes
Que lave le Danube : il n’était point d’asiles
Où l’avarice des Romains
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous, Sénat, assis pour m’écouter,
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive être repris.
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d’y recourir, on viole leurs lois.
Témoin nous, que punit la Romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L’instrument de notre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
Il ne vous fasse en sa colère
Nos esclaves à votre tour.
Et pourquoi sommes-nous les vôtres ?
Qu’on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maîtres de l’Univers ?
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d’heureux champs, et nos mains
Etaient propres aux Arts ainsi qu’au labourage :
Qu’avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l’adresse et le courage ;
S’ils avaient eu l’avidité, Comme vous, et la violence,
Peut-être en votre place ils auraient la puissance,
Et sauraient en user sans inhumanité.
Celle que vos Préteurs ont sur nous exercée
N’entre qu’à peine en la pensée.
La majesté de vos Autels
Elle-même en est offensée ;
Car sachez que les immortels
Ont les regards sur nous.
Grâces à vos exemples,
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
De mépris d’eux, et de leurs Temples,
D’avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome ;
La terre, et le travail de l’homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
Nous laissons nos chères compagnes ;
Nous ne conversons plus qu’avec des Ours affreux,
Découragés de mettre au jour des malheureux,
Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime.
Quant à nos enfants déjà nés,
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
Retirez-les : ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d’avarice.
C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord :
N’a-t-on point de présent à faire ?
Point de pourpre à donner ?
C’est en vain qu’on espère
Quelque refuge aux lois : encor leur ministère
A-t-il mille longueurs.
Ce discours, un peu fort
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincère.
A ces mots, il se couche et chacun étonné
Admire le grand coeur, le bon sens, l’éloquence,
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance
Qu’on crut qu’un tel discours méritait. On choisit
D’autres préteurs, et par écrit
Le Sénat demanda ce qu’avait dit cet homme,
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
On ne sut pas longtemps à Rome
Cette éloquence entretenir. »

Jean de la Fontaine (1621-1695), Le paysan du Danube,Fables


« À ta source enchantée
Ô Danube, j’ai bu à ta santé,
Et par l’eau et par le verre,
Grâce à toi, j’ai vaincu l’hiver ! »

Gottfried Friedrich von Herrsberg, le 22 janvier 1660, Grand livre du protocole du château des princes Fürstenberg à Donaueschingen


Le Danube et l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

« S. m. (Géog. mod.) en allemand Douaw, le plus célèbre et le plus grand fleuve de l’Europe après le Wolga. Hésiode est le premier auteur qui en ait parlé. (Théog. v. 339.) Les rois de Perse mettaient de l’eau de ce fleuve et du Nil dans Gaza avec leurs autres trésors, pour donner à connaitre la grandeur et l’étendue de leur empire. Le Danube prend sa source au-dessous de Toneschingen, village de la principauté de Furstemberg, traverse la Souabe, la Bavière, l’Autriche, la Hongrie, la Servie, la Bulgarie, etc. et finalement se décharge dans la mer Noire par deux embouchures. L’abbé Regnier Desmarais, dans son voyage de Munich, dit assez plaisamment sur le cours de ce fleuve.

Déjà nous avons vu le Danube inconstant,
Qui tantôt Catholique, et tantôt Protestant,
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui comptant après pour rien
Le Romain, le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n’être pas même Chrétien.
Rarement à courir le monde
On devient plus homme de bien.

Le Lecteur curieux de connaitre le cours du Danube, l’histoire naturelle et géographique d’un grand nombre de pays qu’il arrose, le moderne et l’antique savamment réunis, trouvera tout cela dans le magnifique ouvrage du comte de Marsigly sur le Danube. Il a paru à La Haie en 1726 en 6 volumes in-folio, décorés d’excellentes tailles-douces. Peu de gens ont eu des vues aussi étendues que son illustre auteur : il y en a encore moins qui aient eu assez de fortune pour exécuter comme lui ce qu’il a fait en faveur des Sciences. »

M. le Chevalier De Jaucourt (1704-1779) pour l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert
Médecin, philosophe érudit, le Chevalier de Jaucourt est l’un des auteurs les plus féconds de l’Encyclopédie.


« On dit qu’ayant trouvé le Danube glacé et ayant entrepris de la passer, la glace s’ouvrit sous leur pied. »

Charles de Pougens (1775-1833), Charles Rollin (1661-1741), Histoire ancienne, Oeuvre tome IX


En radeau

« La matinée suivante fut sans pluie, mais froide. Les passagers passèrent sur la terre ferme à Landau, et à une heure nous étions sur le Danube, qui ne me parut d’abord pas aussi large que je me l’était imaginé. Il s’élargit toutefois à mesure que nous descendions ; nous arrêtâmes à deux heures dans un village sordide, où il y avait pourtant un beau couvent. le vent se fit si violent que je craignais à chaque instant qu’il n’emportât ma cabine et moi avec ; à trois heures il fut décidé qu’on passerait la nuit au village, car il n’était pas prudent de naviguer avec un tel vent. Je n’avais rien à faire en un tel lieu, mais comme cette contrée s’appelle à juste titre le païs des vents, je dus bien prendre mon mal en patience. Mes provisions commençaient à diminuer et à rancir, et il n’y avait pas moyen de m’en procurer de nouvelles… »

« Les passagers furent appelés à trois heures du matin, et le train de radeaux se mit en mouvement peu après ; c’était devenu une énorme et lourde machine, longue d’un quart de mile, que l’on avait chargé de planches de sapin, de barrique de vin et de toutes sortes d’impedimenta. Le soleil se leva dans un ciel d’une parfaite pureté, mais à six heures il se mit à souffler un fort vent d’est et les rives du fleuve disparurent presque complètement sous un épais brouillard.
J’avais négligé, avant de m’embarquer pour une semaine sur mon radeau, de prévoir qu’il pourrait faire chaud, mais maintenant il faisait si froid que j’avais peine à tenir ma plume, alors qu’on n’était que le 27 août… »

Charles Burney en 1781, peinture de Joshua Reynolds (1723-1792)

« À huit heures on s’arrêta à Vilshofen, petite ville joliment située ; un pont en bois de seize arches y enjambe le Danube. Le brouillard s’était levé, et les hauteurs qui surmontent la ville, couvertes de magnifiques forêts, resplendissaient sous le soleil. Comme c’était la dernière ville de Bavière, les officiers de la douane firent une inspection courtoise de mes affaires et enlevèrent les scellés apposés sur ma malle. Ils m’avertirent du sévère examen que j’aurais à subir en entrant en Autriche ; certes, j’avais peu à perdre, sinon du temps, mais le temps me devenait trop précieux pour que je puisse le partager patiemment avec ces voleurs inquisitoriaux.

À neuf heures et demi nous partîmes pour Passau par un beau soleil qui me revivifia les esprits et me rendit la faculté de tenir la plume. Le Danube est plein de rochers, certains cachés, d’autres à fleur d’eau, autour desquels le courant fait un grand fracas. »

Charles Burney (1726-1814), Voyage musical dans l’Europe des Lumières, « De Munich à Vienne »
Charles Burney, historien de la musique, organiste, musicologue anglais distingué accomplit ce voyage en 1772 à l’âge de cinquante-six ans, visitant successivement les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Autriche et les Provinces-Unies. À l’époque du voyage de Charles Burney, Passau n’appartenait pas encore à la Bavière. 


L’Ister

 » Viens, ô feu, maintenant !
Avides nous sommes
De voir le jour,
Et quand l’épreuve
Aura traversé les genoux,
Quelqu’un pourra percevoir les cris de la forêt.
Nous chantons cependant depuis l’Indus,
Venus de loin, et
Depuis l’Alphée, longtemps nous avons
Cherché l’approprié,
Ce n’est pas sans ailes que l’on pourra
Saisir ce qui est le plus proche,
Tout droit,
Et atteindre l’autre côté.
Ici, nous cultiverons.
Car les fleuves défrichent
Le pays. Lorsqu’il y a des herbes qui y poussent
Et que s’en approchent,
En été, pour boire les animaux,
Les hommes iront également.

Mais l’Ister on l’appelle.
Belle est sa demeure. Y brûle le feuillage des colonnes
Et s’agite. Sauvages, elles s’érigent
Dressées, mutuellement ; par dessus,
Une seconde mesure, jaillit
De rochers le toit. Ainsi ne m’étonne
Point qu’il ait
Convoqué Hercule en invité,
Brillant de loin, là-bas auprès de l’Olympe,
Quand celui-ci, afin de chercher l’ombre,
Vint du chaud Isthme ;
Car pleins de fougue ils étaient,
Là même, mais il est besoin, en raison des Esprits,
De la fraîcheur aussi. Ainsi préféra-t-il voyager
Ici, vers les sources d’eau et les rives d’or,
Élevées qui embaument, là-haut, et noires
De la forêt de sapins, où dans les profondeurs
Un chasseur aime à se promener,
Le midi, et que la croissance se fait entendre
Dans les arbres résineux de l’Ister,

Lui qui paraît, toutefois presque
Aller en reculant et
Je pense qu’il devrait venir de l’est.
Beaucoup serait à dire là-dessus. Et pourquoi adhère-t-il
Aux montagnes en aplomb ? L’autre,
Le Rhin, obliquement
Est parti. Ce n’est point pour rien que vont
Dans le pays sec les fleuves. Mais comment ? Il est besoin d’un signe,
De rien d’autre, tout bonnement, pour qu’il porte le soleil
Et la lune dans l’âme, inséparables,
Et qu’il continue, jour et nuit aussi, et que
Les Célestes chaleureusement se sentent l’un auprès de l’autre.
C’est pourquoi aussi ceux-là sont
La joie du  Suprême. Car comment descendrait-il
Ici-bas ? Et ainsi que Herta la verte
Eux sont enfants du Ciel. Mais trop patient
Me paraît celui-là, non,
Prétendant, et quasiment se moquer. Car lorsque

Doit se lever le jour,
Dans sa jeunesse, là où à croître il
Commence, voilà un autre qui bondit déjà
Haut en splendeur, et comme les poulains,
Grince des dents dans la bride, et que de loin entendent
Le tumulte les vents,
Celui-là est content ;
Il a pourtant besoin de coups le rocher
Et de sillons la terre ;
Inhospitalier ce serait, sans répit ;
Mais ce qu’il fait lui, le fleuve,
Nul ne le sait. »

Friedrich Hölderlin (1770-1843), L’Ister, traduction de Holger Schmid, Annick Leroy, Danube-Hölderlin, La Part de l’OEil, Bruxelles, 2002

Holderlin1842

Friedrich Hölderlin en 1842


   « La seule négociation tant soit peu difficile fut celle qu’il fallut d’abord entreprendre avec les glaces dont le Danube était couvert, lorsque étant arrivé le 22 décembre sur la rive droite de ce fleuve, je dus le traverser sur une petite barque pour gagner la rive opposée où le magistrat de Presbourg et bon nombre d’habitants s’étaient réunis […] »

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince (1754-1838), évêque, député, ambassadeur extraordinaire, ministre et diplomate français, Lettre inédite à un artiste (Lesueur ?) Paris, le 12 mars 1808. Collection Eberhard Ernst, Munich. M4. Cité par Emmanuel de Waresquiel dans un article paru dans le n° 462 de la revue du Souvenir Napoléonien.
Le 26 décembre 1805 (6 nivôse an XIV), Talleyrand signe avec l’Autriche la Paix de Presbourg en cherchant à ménager ce pays mais sans succès.  _______________________________________________________________________________________

« Danube, Danube, je voudrais chanter ce qui m’a ravi dans ton aspect, ce que je sais de tes voyages, oh ! noble femme à sept bouches1, à sept langues, comme celles qui sont adorés par les disciples de Brahms. »

Joseph von Hammer (1774-1856)
Joseph von Hammer-Purgstall, diplomate autrichien, écrivain, historien, orientaliste, helléniste, traducteur a été un remarquable connaisseur de l’Empire ottoman.
Notes :
1Le Danube est de genre féminin en allemand et dans les langues slaves


« 4 septembre : aux alentours de 5 heures, nouveau tumulte, le bateau se met en mouvement. Avant même que je n’arrive sur le pont couvert, Erdödy est déjà dépassé (nous avions tranquillement passé la nuit à hauteur d’Apatin). Il y a sur le bateau un certain comte Seczen avec son aimable épouse. Tous deux parlent remarquablement. L’assemblée ne va cesser de diminuer. Le capitaine et le Hollandais plus âgé ainsi que le plus jeune des deux Anglais sont des personnes exquises. Je ne peux penser moi-même beaucoup de choses raisonnables par dessus le trépignement et le tumulte. Et peut-être est-ce mieux ainsi ! Cette diète n’est pas seulement profitable au corps. Les environs redeviennent insignifiants. Pas mal au niveau d’Illok, etc. Peterwardein est bien situé, de loin la forteresse fait plutôt bon effet. Czernowitz est superbe. Mais les deux rives sont infâmes de là jusqu’à Semlin. »

Franz Grillparzer (1791-1872), À travers la Syrmie (Durch Syrmien)
Écrivain et grand dramaturge autrichien ami de Beethoven né et mort à Vienne.


« Ils te disent barbare, sauvage. Ce sont eux qui t’ont fait tel. Rien d’inhumain dans ton génie. Un caractère de mansuétude résignée, virile, frappe dans les images des captifs danubiens qu’on voit au musée du Louvre. Et les bustes gigantesques des hommes de Dacie que conserve le Vatican, majestueusement chevelus comme les monts des Carpathes, ont la douceur du noble cerf qui erre aux grandes forêts. Ton génie est bien plus encore dans les graves mélodies qui se mêlent au bruit de tes flots et suivent ton cours. L’âpre douceur des chants du pasteur serbe, le rythme monotone du batelier, le refrain du Roumain et du raïa bulgare, tout se fond dans une vaste plainte, qui est comme ton soupir, ô fleuve de la captivité ! »

Jules Michelet (1798-1874), « Le Danube » in La Pologne martyr — Russie — Danube, E. Dentu, Libraire-éditeur, Paris, 1863


« Né dans la forêt Noire, le Danube va mourir dans la mer Noire. Où gît sa principale source ? Dans la cour d’un baron allemand, lequel emploie la naïade à laver son linge. Un géographe s’étant avisé de nier le fait, le gentilhomme propriétaire lui a intenté un procès. Il a été décidé par arrêt que la source du Danube était dans la cour dudit baron et ne saurait être ailleurs. Que de siècles il a fallu pour arriver des erreurs de Ptolémée à cette importante vérité ! »

« Le Danube, en perdant sa solitude, a vu se reproduire sur ses bords les maux inséparables de la société : pestes, famines, incendies, saccagements de villes, guerres, et ces divisions sans cesse renaissantes des passions ou des erreurs humaines. »

« Déjà nous avons vu le Danube inconstant,
Qui, tantôt catholique et tantôt protestant,
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui, comptant après pour rien
Le Romain, le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n’être pas même chrétien. »

François-René de Chateaubriand (1748-1848), Mémoires d’outre-tombe (1809-1841)

François-René_de_Chateaubriand

François-René de Chateaubriand


Les tourbillons de Grein

 » On ne voit ici aucun homme, nul oiseau ne chante ; seule la forêt sur les pentes, et le redoutable tourbillon, qui entraîne toute vie dans son abîme insondable, font entendre ici leur chuchotement, immuable depuis des siècles. »

Joseph von Eichendorff (1788-1857), Ahnung une Gegenwart (Pressentiment et présent), 1815
Poète et romancier post-romantique allemand né en Silésie, ami de C. Brentano, J.G. Fichte, A.  von Arnim et H. von Kleist. Le fleuve est dans son livre Pressentiment et présent le symbole d’un voyage à travers la vie qui débute dans un univers bucolique de prairies accueillantes et se termine dans d’insondables abîmes. L’écrivain a descendu le Danube en bateau et traversé les tourbillons de la Strudengau dont il parle dans cet extrait. Son roman Scène de vie d’un propre-à-rien est traduit en français.


 Sur les plages du Danube,
Il y a une maison,
Une jeune fille aux joues roses
Regarde au dehors.

La jeune fille,
est bien enclose,
Dix cadenas de fer
Sont scellés sur la porte.

Dix cadenas de fer
C’est une plaisanterie !
Je les fais sauter,
Comme s’ils étaient en verre.

Georg Friedrich Daumer (1800-1875), Am Donaustrande, Liebesliederwalzer opus 52 n°9 pour 4 voix et piano à quatre mains, musique de Johannes Brahms (1833-1897)


Bazar danubien

« Le Danube avait débordé, inondant la prairie. L’eau clapotait sous les sabots des chevaux. Le drapeau autrichien flottait sur le navire Argo qui nous faisait signe d’approcher comme si nous étions là chez nous. À l’intérieur, il y avait une salle avec des miroirs, des livres, des cartes de géographie et des divans à ressorts, la table était mise, on y avait posé des plats fumants ainsi que des fruits et du vin. À bord, tout était pour le mieux ! »

Hans Christian Andersen (1805-1875), Le bazar d’un poète,
Une des plus beaux récits de voyage danubien. Andersen y décrit le Danube, les paysages et les populations qu’il rencontre ainsi que ses conditions de voyage ; le génie envoutant d’un immense conteur.


DANUBE,

« L’un des fleuves les plus considérables et les plus sinueux de l’Europe ; il sort de deux sources, la Brigach et la Brige, situées dans les montagnes de la Forêt Noire, dans le grand duché de Bade ; et il a son embouchure dans la mer Noire, après un cours de 680 l.1, presque toujours de l’O. à l’ E ., et pendant lequel il traverse les royaumes de Wurtemberg et de Bavière, l’Autriche, la Hongrie, l’Esclavonie, la Turquie et la Russie. Les principales villes qu’il arrose sont : Sigmarengen2, dans la principauté de Hohenzollern ; Ulm, dans le Wurtemberg ; Dillingen, Neubourg, Ingolstadt, Ratisbonne, Straubing, Vilshosen3 et Passau, en Bavière ; Lintz, Krems, Korneubourg et Vienne, dans l’archiduché d’Autriche ; Presbourg4, Comorn5, Gran6, Bade et Pesth7, en Hongrie ; Peterwaradin8 et Semlin dans l’Esclavonie9 ; Belgrade, Semendria, Widdin, Nikopol, Sistova, Roustchouk, Silistri, Russova, Hoichova10, Brahilow11, dans la Turquie d’Europe ; Ismail et Kilia, dans la Russie. Des nombreux affluents qui paient leur tribut à ce beau fleuve, les principaux sont : sur la rive gauche, la Brienz12, la Wernitz13, l’Asimühl14, la Naab, la Régen et l’Ilz ; sur la rive droite, I’lller, le Lech, l’Isar et l’Ion15. Le Danube ne commence à être navigable qu’à  sa jonction avec l’Iller ; la navigation de ce fleuve est généralement dangereuse à cause de la rapidité de son cours, de ses nombreuses sinuosités, de ses bas-fonds, de ses tourbillons et des rochers qui l’embarrassent ; c’est depuis Comorn, en Hongrie, jusqu’à Silistri, en Turquie, qu’il porte les chargements les plus considérables. »
Aristide-Michel Perrot (1793-1879), Dictionnaire universel de Géographie moderne, ou description physique, politique et historique de toutes les contrées et de tous les lieux remarquables de la terre., Accompagné d’un atlas de 60 cartes coloriées gravées par Pierre Tardieu, dont une dépliante, 1834, volume I, p. 352
   Dans cette rubrique consacrée au Danube, Aristide-Michel Perrot mentionne les seules sources de la Brigach et de la Brige (la Bregg) sans faire référence ni aux sources ni à la cité de Donaueschingen. Il ne cite par ailleurs aucun des grands affluents du Moyen et du Bas-Danube.

Notes :
1 680 lieues , une lieue française = 4km soit ici env. 2600 km
2 Sigmaringen
3 Vilshofen
4 Bratislava
Komarom
6 Esztergom
7 Budapest
8 Novi Sad
9 Serbie
10 Harşova
11 Brǎila
12 La Brenz
13 La Wörnitz
14 l’Altmühl
15 L’Inn 

   Aristide-Michel Perrot est un géographe français, membre de la Société royale académique des sciences et de la Société de géographie, spécialiste d’art et sciences militaires. Il rédige avec la femme de lettres Anne Alexandrine Aragon le Dictionnaire universel de Géographie moderne, ou description physique, politique et historique de toutes les contrées et de tous les lieux remarquables de la terre., Accompagné d’un atlas de 60 cartes coloriées gravées par Pierre Tardieu, dont une dépliante. Ce dictionnaire qui est publié à Paris chez Delloye Houdaille en 1834. _______________________________________________________________________________________

Sur le Danube hongrois…

« Le midi, nous nous arrêtâmes à Mohatsch pour charger du charbon extrait non loin de là dans l’intérieur des terres. Comme le transport pouvait prendre du temps, nous rejoignîmes la rive afin de nous promener en ville. Des paysans, des femmes et des hommes à la présentation soignée se pressaient sur le bord du fleuve. Ils s’étaient attroupés pour admirer notre bateau à vapeur. Des noisettes, de superbes raisins et des pommes débordaient des corbeilles des femmes. Il y avait aussi un grand panier en rotin rempli des plus beaux melons et prunes que j’ai jamais vu. Ils étaient d’un rouge profond et d’une maturité alléchante. Un artiste aurait saisi dans ce tableau, représentant des Tyroliens en train de proposer leur marchandise avec leurs paniers en rotin, l’image la plus pittoresque de diversité de caractères et de costumes. Nous repartîmes de Mohatsch vers trois heures de l’après-midi. Soudain, un choc me sortit brutalement de mes songes sur les nouveautés que je venais de découvrir. Nous fûmes entièrement stupéfaits et nous nous rendîmes compte avec un sentiment de colère que l’eau n’était profonde que de quelques pieds juste devant nous et que, sans grand effort, nous aurions pu arriver à n’importe quel autre endroit. Les Tyroliens, sans regret pour l’incident mais soucieux de nous consoler de notre malheur avec une aubade, entonnèrent leur hymne national. Deux ou trois remarquables voix de soprano et une basse magnifique chantaient la mélodie principale. Toutes les femmes, tous les hommes étaient à l’unisson dans le chœur. Ce fut une expérience musicale unique sur les ondes de leur lointain Danube. Comme si retentissait l’écho des chants de chasseurs et la rude mélodie des bergers des Alpes, devenue plus austère après un long vol au-dessus de cette eau paisible. Nous percevions dans ces chants le souvenir de leur pays natal, si loin déjà de leurs montagnes et qu’ils ne reverraient bientôt plus. La soirée était magnifique. Une lumière dorée et chaleureuse colorait l’horizon tandis que des milliers d’étoiles apparaissaient dans le bleu transparent du ciel. Des météores s’enflammaient ici et là pour détendre le firmament tels des messages des anges.

Je fus réveillé la nuit par un violent orage. Je voulus le regarder depuis le pont du bateau. Le ciel était une mer de flammes et le tonnerre gronda continuellement jusqu’à ce que ne tombe plus qu’une pluie chaude qui se transforma en déluge. J’appréciai de pouvoir retourner dans ma couchette où je dormis jusque tard dans la matinée. Je retrouvais les Tyroliens déjà fort occupés à débarquer leurs affaires à Ujpalanka. La pluie de la nuit avait transformé la rive en marais. Ces hommes réussirent enfin à la rejoindre en marchant sur des planches et des madriers qu’ils avaient posés à cet effet. Près de Belgrade, le Danube est si large que toute la flotte anglaise pourrait facilement y mouiller. Après Semendria1 , toutes les flottes du monde pourraient même y jeter l’ancre. Plus j’apprenais à connaître ce splendide courant, plus grandissait mon étonnement de voir une Europe aussi inconnue et ce fleuve aussi rarement utilisés comme voie commerciale. »

Michel (Michael) J. (Joseph) Quin, Voyage sur le Danube, de Pest à Routchouk, par navire à vapeur, et notices de la Valaquie, de la Hongrie, de la Servie, de la Turquie et de la Grèce etc./1, Libraire-Éditeur Artus Bertrand, Libraire de la Société de Géographie Paris, 1836
Michael Joseph Quin (1796-1843) est un journaliste, écrivain et voyageur irlandais, fondateur du périodique La revue de Dublin. Son livre relatant son voyage sur le Danube en 1834-1835 connut un grand succès et fut immédiatement traduit en français. Ce récit est dédié à sa femme.
Notes :
1 Zemun


Au Prater

« Le Prater, que je n’ai vu que lorsqu’il était dépouillé de sa verdure, n’avait pas perdu pour autant toute ses beautés ; les jours de neige surtout, il présente un coup d’oeil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d’abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent les îles, les bois et les prairies. À gauche commence le chemin de Vienne à Brünn. À un quart d’heure de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n’est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Élysées de cette capitale. »

Gérard de Nerval (1808-1855), Vienne, Récit, Éditions Magellan, Paris, 2010
G. de Nerval séjourne à Vienne du 19 novembre 1839 au 1er mars 1840. Il a trente ans. Il arpente la ville, son centre, ses parcs, va au spectacle, rencontre et … s’aperçoit qu’on le surveille dans ses moindre allées et venues !


« Nul pays, dans notre Europe si souvent bouleversée, n’a subi plus de vicissitudes que le territoire aujourd’hui connu sous le nom de principautés du Danube. Guerres intestines, invasions, gouvernements avides et corrupteurs, tous ces fléaux s’y sont succédés, sans interruption, jusqu’à ces dernières années. De ce chaos de faits engendrés par la force brutale ne ressort aucune idée grande et féconde, aucun enseignement nouveau. Je ne sais quel arrêt fatal semble avoir condamné l’une des plus belles contrées de la terre à offrir une arène sans cesse ouverte à toutes les mauvaises passions des hommes. »

Édouard Thouvenel (1818-1863), Revue des Deux Mondes – 1839 – tome 18.djvu/558, « La Valachie » en 1839
Diplomate français et ministre des Affaires Étrangères de Napoléon III


De la navigation sur le Danube autrichien

« Il est dit : Que pour bien jouir d’une navigation sur le Danube, on ne doit s’engager sur aucun vaisseau pour tout le voyage. Qu’on choisisse quelque endroit intéressant ou commode pour s’y établir et en faire un centre d’excursions. C’est là qu’on se fait mettre en terre et qu’on s’arrête à bon plaisir. La rivière est toujours tellement parcourue de vaisseaux, qu’on est sûr de ne pas attendre longtemps sans en voir passer. Alors pour continuer le voyage on s’y fait conduire par un bateau du rivage, ou si le navire traîne une Jolle (Zille) après lui, on n’a qu’à crier : « Hol aus ! » pour voir arriver un batelier, qui vous mène à bord du vaisseau, car ces gens ne laissent pas échapper un petit profit inespéré. Et si vous seriez arrivé en bateau pris sur la côte, à bord d’un vaisseau, qui n’eût point de nacelle pour vous reconduire plus tard en terre, vous crierez encore « Hol aus ! » lorsque vous vous verrez vis-à-vis d’un endroit habité, et l’on viendra vous chercher avec le même empressement. De cette manière on est maître de son intérêt et l’on a toutes les commodités qu’on souhaite. — Quant aux entraves que les orages et les vents peuvent opposer à un trajet sur le Danube, il est bon à savoir, qu’il en peut bien résulter des désagréments, mais rarement ou jamais un vrai péril. Le vent qui domine au printemps, est le vent d’est, qui opposé au courant du fleuve, entrave la marche du bâtiment, et que les bateliers appellent vent contraire (Gegenwind), en opposition au vent d’ouest, qu’ils nomment vent favorable (Nachwind), parce que celui-ci accélère le cours du fleuve et la marche du bateau, qu’il pousse pour ainsi dire. Si le vent contraire est violent, il peut forcer à faire une relâche, c’est-à-dire mettre le vaisseau en sureté à quelque endroit convenable, jusqu’à qu’il soit possible de continuer le voyage. Ces relâches (nommées Windfeiern) sont ordinairement très ennuyeuses ; mais voilà tout le danger qu’on court. Lorsque le volume de l’eau est très petit, il est beaucoup plus facile de s’engraver dans des bancs de sable, de toucher à des corps d’arbres, ou aux débris des rochers cachés sous la surface de l’eau, nommés Kogeln, accidents qu’on a nullement à redouter quand les eaux sont hautes, supposé que le batelier connaisse les parages. Dès que le temps se dispose à un orage, le batelier ne néglige jamais de chercher de bonne heure un abri, pour éviter la violence de l’ouragan. Outre les désagréments, qui proviennent du vent et du temps, on a encore beaucoup à souffrir du soleil. Ses rayons brûlants à l’heure de midi, réfléchis par le miroir du fleuve, halent la peau avec une violence incroyable. Les hommes eux-mêmes sont exposés à prendre un coup de soleil, et il faut conseiller à chaque femme de ne jamais affronter sans parasol et voile, même pour un instant, le soleil du midi, en sortant de la cabane sur le radeau ou le bâtiment. Il est dangereux aussi de monter un petit bâtiment où sont embarqués des boeufs ou des chevaux… »

Reichhard, M., Le voyageur en Allemagne et en Suisse…, Manuel à l’usage de tout le monde. Douzième édition, De nouveau rectifiée, corrigée, et complétée par F. A. Herbig., tome premier., À Berlin, Chez Fréd. Aug. Herbig, Libraire. A Paris chez Brockhaus et Avenarius et chez Renouard et Co., 1844.


« O Bosniaque, gloire ancienne, Cœur intrépide et tête dure ; Tu ressembles au silex
Où se cache la flamme vive ! Herzégovinien, roc de granit, Qui jamais a pu t’ébranler ?
Tu es rapide comme l’éclair… O Syrmien, lame tranchante, A toi seul — cent héros ! Monténégrin, petit tzar,
Qui donc n’est fier de toi ?…
O Dalmate, ô faucon,
Fils magnifique d’une mer splendide ! Et toi, illustre Ragusain,
Sur nous encore tu rayonnes
Par tes chants d’autrefois
Pleins de gloire et de douceur !
Slavonien élancé !
O Banatin si léger !
O Batchvan1, salut ! salut !
Notre chanteur endiablé !
Et vous autres au bord du Danube,
Et vous aussi près de la Drave,
Vous tous, de par ici, de par là-bas, Accourez à notre kolo2
Nouons la ronde ensemble,
C’est Dieu Tout-Puissant qui la bénit ! »
[…]

Branko Radičevíć (1824-1853), Les adieux des étudiants et autres poèmes, 1844, traduit su serbe par Miodrag Ibrovac
Poète serbe romantique.

Notes :
1 habitant de la Batchka (Bačka), région de l’ancienne Voïvodine serbe.
2 danse traditionnelle serbe 
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« Au printemps de l’année 1854, un bâtiment de guerre apparut en vue de Soulina. Il était commandé par le fils de l’amiral Parker. Après avoir fait armer un canot, ce jeune officier en prit lui-même la conduite, et vint débarquer en face d’une ancienne redoute construite vers la pointe de la rive gauche du fleuve. Comme il passait, suivi de quelques hommes, devant cet ouvrage abandonné, un coup tiré à bout portant le frappa mortellement. Les Anglais se vengèrent de cet assassinat en bombardant le village, qui fut réduit en cendres. Peu après cet événement, les bouches du Danube furent déclarées en état de blocus, et l’exportation des céréales des principautés fut interrompue jusqu’au commencement de l’année 1855. A cette époque, par égard pour les droits des neutres, auxquels le traité de Paris allait donner une solennelle consécration, le blocus fut levé, et un mouvement extraordinaire se produisit dans les ports moldo-valaques. Une nouvelle population, composée en majeure partie des mêmes élémens que la précédente, vint s’implanter à Soulina, et bientôt, grâce à l’absence de toute autorité sur la rive droite du fleuve, une bande d’écumeurs de mer s’empara de l’entrée du Danube. L’audace de ces bandits n’eut plus de bornes ; trompant la confiance des capitaines auxquels ils se présentaient comme pilotes lamaneurs, il n’était pas rare qu’ils fissent échouer dans la passe le bâtiment dont ils avaient pris la direction. Livré le plus souvent à ses propres ressources dans l’opération du sauvetage, le capitaine ne tardait pas à se convaincre de l’inutilité de ses efforts, et il abandonnait son navire, dont on faisait aussitôt la curée.
Cependant ce brigandage ne pouvait durer. Le commandant des troupes autrichiennes dans les principautés envoya à l’embouchure un détachement de 60 soldats. Cette occupation fut un bienfait momentané pour le commerce européen. Déployant une rigueur égale à la perversité dont ses nationaux étaient les premières victimes, le représentant de l’autorité nouvelle fit prompte et sommaire justice au nom de la loi martiale ; la bastonnade fut mise à l’ordre du jour et consciencieusement administrée. Sous ce régime énergique, la discipline fut bien vite rétablie. Toutefois le pouvoir militaire, quelque efficace que fût son action, n’était pas à même de procurer d’une manière durable les garanties de sécurité que réclamait impérieusement la marine marchande. Cette tâche appartenait tant à la puissance territoriale qui venait d’être dûment reconnue qu’à la Commission européenne, qui se trouvait temporairement investie d’une partie de ses droits. Aujourd’hui régénérée, moralisée au contact d’une autorité internationale dont les attributions sont aussi exceptionnelles que l’état du pays dans lequel elle fonctionne, Soulina prend des développements rapides qui semblent la préparer à un rôle important ; elle compte déjà près de 4,000 âmes. Les cabanes éparses qui couvraient la plage et servaient de repaires aux premiers habitants ont fait place à des constructions solides et régulières. De grands bâtiments s’y élèvent pour les différents services de la navigation. Des édifices religieux y représentent déjà les principaux cultes de l’Occident. Siège d’une caïmacamie, la nouvelle ville entretient une garnison permanente. Des agents consulaires y sont accrédités, et la vue de leurs pavillons protecteurs rassure les marins, pour lesquels ces parages étaient autrefois si inhospitaliers. »

Édouard (Philippe) Engelhart (1828-1916)
Diplomate, ministre plénipotentiaire. Il contribua à l’élaboration de la règlementation internationale pour la navigation sur le Danube. Il fut aussi délégué de la France à la Conférence de Berlin en 1885), membre de l’Institut de droit international et joua un rôle très actif comme membre de la Commission européenne du Danube de 1856 à 1867.


« Alors je prends mon envol en songe et me déploie.
Loin, très loin de la terre, aux cieux je me hasarde,
Et l’image de la Grand’Plaine qui ondoie
De la Tisza jusqu’au Danube me regarde. »

Sándor Petöfi (1823-1849), La Grand’Plaine (Az Alföld), 1844, traduction de Jean Rousselot

« Mon ange as-tu vu le Danube
Et l’île Marguerite en son milieu ?
Ainsi je place ton image
Au coeur de mon coeur… »

Ce très grand poète et révolutionnaire hongrois, mort à l’âge de 26 ans dans la bataille de Segesvár (Sighişoara, aujourd’hui en Roumanie) a laissé une oeuvre exceptionnelle de 1500 pages en à peine sept ans de publication  : poèmes, récits, notes de voyage, pièce de théâtre, articles.

Sándor Petöfi (1823-1849)

Sándor Petöfi (1823-1849)


Le Danube

« À chaque instant la scène change :
De frais tableaux, d’aspects divers
C’est un splendide et grand mélange.
Là, le front chargé d’arbres verts,
S’élèvent de hautes montagnes
Dont les pittoresques revers
S’inclinent doucement vers de riches campagnes ;
Ici, de vieux castels aux créneaux ébréchés,
Se redressent encore, formidables athlètes ;
Ailleurs, des temps passés tristes et noirs squelettes,
De grands débris dorment couchés.
Puis, c’est le frémissant navire
Qui laisse à son passage un sillon sur les eaux ;
C’est la noble villa, coquette qui se mire
Dans le fleuve amoureux l’enlaçant de ses flots.
C’est partout la nature riche et magnifique ;
C’est le DANUBE, enfin, qui, plein de majesté,
Donnant aux champs la vie et la fécondité,
Répand autour de lui la couleur poétique
Qui tient du voyageur l’oeil longtemps arrêté. »

Hilaire-Léon Sazerac (Édition française revue par), Le Danube illustré, Vues d’après nature dessinées par Bartlett, gravées par plusieurs artistes anglais, H. Mandeville, Libraire-Éditeur, Paris, 1849


Du Danube au Caucase…

« La vraie source du Danube n’a cependant pas encore été découverte. Comme celle du Nil, elle repose au sein de ses montagnes de la Lune, elle échappe à la curiosité sous un voile mystérieux ; mais on est convenu de l’accepter telle qu’elle se présente dans le limpide filet d’eau qui jaillit entre l’église et le palais de Donaueschingen. Le maître de ce domaine, le prince de Furstenberg, glorieux de posséder cet Hercule des fleuves à son berceau, a décoré son trésor d’une oeuvre d’art, d’un groupe en pierre, qui représente le Danube sous les traits d’une belle femme1 assise entre deux enfants, symbole de ses deux principaux affluents. C’est donc de Donaueschingen que l’on commence à suivre le cours du Danube. C’est là qu’il prend son nom. C’est de là que, de toutes parts lui arrivent ses tributaires. Trente-six mille petits cours d’eau et cent rivières ou ruisseaux se joignent à lui comme des soldats à leur général ou des vassaux à leur suzerain. C’est, par cette quantité prodigieuse d’affluents, le plus riche des fleuves de l’Europe. C’est, par son cours de sept cents lieues, le plus long de tous ceux qui existent dans les deux hémisphères, après le Volga, l’Euphrate, et après les immenses amas d’eau de l’Amérique2. À Ulm, à soixante lieues de son étroit bassin de Donaueschingen, il est déjà navigable. A Vienne, il a trois mille cinquante pieds de largeur; à Galacz, quinze mille ; et, quand il arrive au terme de sa route, il envahit, il scinde un énorme terrain, il se jette dans la mer Noire par sept embouchures. »

Xavier Marmier (1808-1892), Du Danube au Caucase, Voyages et littérature, Garnier Frères Éditeurs, Paris, 1854

Notes :
1Le nom de Danube, en allemand Donau, est féminin. Il vient probablement de dan, down (bas), et au, qui, dans les langues Scandinaves, signifie rivière, comme on peut le remarquer dans les désignations suédoises d’Umea, Pitea., qu’on prononce Umeo, etc. [Note de l’auteur]
Cours du Mississipi, en y comprenant le Missouri, 3 610 milles anglais ; des Amazones, 3 130 ; du Volga, 2 100 ; de l’Euphrate, 1860 ; du Danube, 1850 ; du Rhin, 830 ; de la Seine, 510 ; du Rhône, 430 ; de la Tamise, 240.

 


Sur les bords du Danube

« Venu du Gange où mon rêve module
Midi, mirage au soleil qui rutile,
Mon coeur s’entrouvre en grande campanule,
Ma force tient en des frissons subtils.

Puits à bascule, auberges et gourdins
Pusztas, vacarme, ivrognes qui titubent ;
Baisers grossiers, tueurs de rêves vains,
Que fais-je ici sur les bords du Danube ? »

Endre Ady (1877-1919), « Sur les bords du Danube », adaptation d’Anne-Marie de Backer, Poèmes, Éditions Corvina Budapest, Éditions Seghers Paris, 1967


« Le soir, vers cinq heures, on s’arrêtait à Toultcha, l’une des plus importantes villes de la Moldavie.En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C’est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l’amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d’une petite chaîne, au fond d’un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d’Ismaïl. Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s’aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha ; la seconde, plus aunord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s’être ramifiée en cinq chenaux. C’est ce qu’on appelle les bouches du Danube. Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.
Il va sans dire que l’origine du nom du Danube, qui a donné lieu à nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement géographique entre le seigneur Kéraban et Van Mitten. Que les Grecs, au temps d’Hésiode, l’aient connu sous le nom d’Istor ou Histor ; que le nom de Danuvius ait été importé par les armées romaines, et que César, le premier, l’ait fait connaître sous ce nom ; que dans la langue des Thraces, il signifie « nuageux » ; qu’il vienne du celtique, du sanscrit, du zend ou du grec ; que le professeur Bupp ait raison, ou que le professeur Windishmann n’ait pas tort, lorsqu’ils disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant venir le mot Danube, du mot zend « asdanu », qui signifie : la rivière rapide.
Mais, si rapide qu’elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu’elle s’est creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le vaste delta. Il n’était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d’oies sauvages, d’ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans, semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des échassiers ou des palmipèdes, c’est qu’il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région trop souvent submergée, à l’époque des grandes crues, après la saison pluvieuse. Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n’était plus qu’un vaste marécage au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable. Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, le seigneur Kéraban donna l’ordre de pousser plus avant, et il fallut bien lui obéir. Il arriva donc ceci : c’est que, vers le soir, la chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu’il fût possible aux chevaux de la tirer de là.
« Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée ! crut devoir faire observer Van Mitten. – Elles sont ce qu’elles sont ! répondit Kéraban. Elles sont ce qu’elles peuvent être sous un pareil gouvernement !
– Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un autre chemin ?
– Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et de ne rien changer à notre itinéraire !
– Mais le moyen ?…
– Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe ! »
Il n’y avait rien à répliquer… »

Jules Verne (1828-1905), Kéraban-le-Têtu, 1883
Roman humoristique contant les tribulations du vendeur de tabac turc Kéraban et d’un de ses clients hollandais autour de la mer Noire.


« Le Danube est gris au milieu, verdâtre à ses bords ; sera-t-il bleu demain ? Il se moire sous la lumière, crépite comme la flamme, il miroite, il étincelle. Majestueux, solennel et lourd, le fleuve énorme ne coule pas, il marche. »

« Le Danube m’appartient, il est à mes pieds, et je l’aime. Je vais le voir au lever, au coucher du soleil, et sous la lune.  »

Juliette Adam (1836-1936), La Patrie hongroise, Nouvelle Revue, 1884


Le Danube ou le casse-tête géographique des frontières naturelles mouvantes…

« Le courant fluvial vient butter alternativement sur la rive gauche ou sur la rive droite. À l’endroit où se produit le choc, l’érosion est plus forte ; elle fait reculer la rive et déplacer latéralement le thalweg. On voit, surtout dans les environs de Mohač et d’Apatin, de grandes boucles anciennes et d’autres plus récentes que le fleuve a recoupées. Le même phénomène s’observe sur la rive gauche de la Drava. Ainsi se sont formées de vastes plaines, parsemées de marais et de lacs riches en poissons, ainsi que de vastes îles entourées de bras morts, qui sont d’une grande fertilité. »
Jovan  Cvijic (1865-1927), Frontière septentrionale des Yougoslaves, Paris, s.n., 1919

Géographe, anthropologue et ethnographe serbe, spécialiste de géomorphologie, président de l’Académie royal serbe des sciences, recteur de l’Université de Belgrade, Docteur Honoris Causa des Universités de Prague et de La Sorbonne. Ont été publiées en français  La Péninsule balkanique, géographie humaine, Paris, Librairie Armand Colin, 1918 et Frontière septentrionale des Yougoslaves, Paris, Lahure, 1919.


« Notre Danube ! Chaque fois que son nom se fait entendre, des doigts invisibles pincent les cordes de nos coeurs. »

Yordan Yovkov (1880-1937)
Écrivain et dramaturge bulgare, maître de la nouvelle. Il s’attache dans ces courts récits et ses romans à parler des paysans et des habitants de la Dobroudja et des temps anciens de la Bulgarie mais toujours dans une dimension spirituelle et une confiance dans l’avenir.


« Les artistes sont des éclaireurs, et ce sont les peintres qui nous ont montré le chemin vers les contrées romantiques de la Wachau. L’éloge de la vallée du Danube entre Melk et Krems résonne encore un peu scolairement à nos oreilles depuis les cours de géographie : que le Danube supporte ici très bien la comparaison avec le Rhin, qu’il le surpasse encore en beauté de paysages, qu’il a aussi, comme son grand rival à l’extérieur de l’Empire, ses forteresses et ses châteaux, ainsi que la magnifique abbaye de Melk, qui regarde le pays fièrement et avec envie de le posséder, mais surtout Dürnstein couronné de lierre, ce petit trésor du romantisme, et que malgré tout et malgré tout, le père Rhin1 reste toujours celui dont on parle le plus, celui dont on fait le plus l’éloge, celui qui a pris une fois pour toutes le pas sur sa sœur danubienne. Mais que celle-ci se console : si le Rhin a ses poètes, le Danube lui a ses peintres, comme il sied à une belle femme. Les peintres sont partis chercher inlassablement leurs motifs dans la vallée du Danube pendant des années et ont rendu hommage à sa beauté orgueilleuse à leur manière, avec leurs pinceaux et leurs crayons.
Et c’est aussi la meilleure chose à faire. Car ce printemps de la Wachau, plus riche et plus printanier que tout autre, ne peut jamais être entièrement capturé par des images et des mots. Tout ce que l’on peut en dire ne sont en fait que des slogans, tout ce que l’on peut donner ne sont que des esquisses et des fragments. Il faut voir et sentir l’ensemble. Les prés ont déjà revêtu leur robe de printemps vert clair, parfumée et transparente, les vignobles sur les coteaux montrent encore la terre nue et brune, qui joue parfois merveilleusement sur le rouge et le violet, et sur ce fond se dresse ici et là un bouquet rouge rosé. Ce sont les petits pêchers qui ornent souvent les vignobles jusqu’en haut, là où la forêt remplace la vigne. Les villages sont entièrement plongés dans la floraison, Spitz en particulier, riche en fruits, se délecte de ses arbres en fleurs, et les pêchers avec leur délicate parure sont à cette époque une partie importante de la conversation quotidienne, qu’ils soient les plus beaux aujourd’hui ou qu’ils le soient demain ou après-demain, et il est de bon goût de sortir au moins une fois de Spitz pour se rendre jusqu’à « Gut am Steg »2, où une forêt couleur de rose nous attend. Mais sur les rives, ici et là, de longues rangées de noyers et leurs jeunes pousses forment un cadre doré et bronzé autour d l’image claire. Au-dessus, le ciel italien le plus bleu s’étend. Mais le village Dürnstein ne se contente pas de tant de couleurs, il sait aussi ajouter ses tons particuliers : les touffes jaunes de la « Steinbusch », qui prolifèrent partout sur les rochers brun-gris et les murs de pierres érodés. Comme les sons d’une fanfare dans une symphonie de joie, leur merveilleuse luminosité salue le printemps. Des slogans, disais-je, rien de plus, mais pour qui s’est promené une fois à travers ce printemps, il devient tout naturellement un poème fleuri. »

Hermine Cloeter (1879-1970), Donauromantik, Tagebuchblätter und Skizzen aus der goldenen Wachau, Wien, 1923
Écrivaine et historienne de l’art autrichienne
Notes: 
1 Expression populaire en allemand « Vater Rhein und Mutter Donau », « Père Rhin et mère Danube »
2 Village à proximité de Spitz/Danube 
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« Il fallait voir cette femme pêcher, pour savoir ce que c’est qu’une Olténienne qui aime son mari ! Surtout quand elle lançait en rond le prostovol, les bras nus jusqu’aux épaules, la jupe ramassée tout en haut, la chevelure bien serrée dans la basmal, les yeux, la bouche, les narines, tendus vers l’infini marécageux, on eût dit qu’elle allait retirer tout le poisson de la Borcéa. »

Panaït Istrati (1884-1935)
, Les chardons du Baragan, 1928
Les chardons du Baragan (Ciulinii Bărăganului) ont été adaptés au cinéma par Louis Daquin et Gheorghe Vitanidis (1958)

« Je t’écris ces lignes pendant que ton gramophone chante « Le Danube est gelé ». Il est bien gelé, mon Danube, gelé pour toujours. Et je me demande si ma vie, riche de rien que des miracles, pourra faire un dernier miracle, dégelant mon Danube au soleil d’un dernier printemps. »

Panaït Istrati, lettre à un ami de Brăila, 1935


 Le delta du Danube

« C’est une région extraordinaire, qui ne ressemble à aucun autre delta, pas même à celui du Nil, célébré par Lawrence Durrell. Elle est immense et sans âge ; une province française y tiendrait facilement ; les pêcheurs, qu’on aperçoit parfois dans des barques couleur de caïques, ont l’air d’amphibies sorties de la préhistoire. Y-habitent-ils seulement ? On peut en douter, car où est le sol, où est même l’eau ? Ni les échasses ni le flotteur d’un hydravion y trouverait appui. Sur des milliers d’hectares, à perte de vue, ce ne sont que des roseaux infestés de sangsues, à plumets violets ou bruns, que le vent fait plier avec un bruit de taffetas. Tout sent la carpe, tout sent la fiente d’oiseau ; empire paludéen grouillant de nageoires, frémissant d’ailes : avides cormorans, aigrettes d’Égypte, canards de Scandinavie, cygnes de Sibérie, venus là pour vivre à l’abri de l’homme. »

Paul Morand

Paul Morand

« De la terrasse de Kalemegdan, au confluent de la Save et du Danube, pendant mes longues heures de résidence forcée, entre deux séances de la Commission, à Belgrade, capitale la plus ennuyeuse d’Europe (sic !), je contemplais longuement ces deux longs fleuves tendus comme des cordes pour barrer la route. »

Paul Morand (1888-1976), « Le Danube », in ENTRE RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, Paris (?), 2011
Écrivain, ministre et diplomate français, ambassadeur de France en Roumanie et membre (éphémère) de la Commission Européenne du Danube.


« C’était un bel octobre ensoleillé ; les effluves d’automne qui montaient de l’eau attiédie purifiaient l’air enfumé de la ville et, parfois, les rousses collines de la rive de Buda saluaient la rive de Pest de leur odeur de feuilles mortes. Lorsque s’allumaient les réverbères, les eaux du Danube se mettaient à bercer leurs reflets couleur de lune, et le souffle de la brise les effilochait en minces lueurs dorées qui, chevauchant des vagues à peine perceptibles, allaient se perdre entre les deux rives. »

« Il faisait chaud. Une petite brise se levait de temps à autre, entrainant l’odeur de l’eau jusque dans le logis, depuis le Danube qui scintillait sous la fenêtre. Entrait encore la chaude odeur de poix des trottoirs fondant au soleil et les vapeurs d’essence des voitures roulant au dehors. Du linge frais lavé séchait sur une corde tendue dans la pièce donnant gaiement la réplique à l’odeur de l’eau et du soleil envoyé par le fleuve. »

Tibor Déry (1894-1977), Niki, L’histoire d’un chien, traduit du hongrois par Ladislas Gara [Imre Lazslo], Les éditions Circé, Belval, 2011
Tibor Déry, romancier hongrois, né et mort à Budapest, est « le grand peintre de la condition humaine de notre temps » (György Lukács). L’histoire de la petite chienne fox-terrier Niki et du couple qui sont ses maîtres adoptifs, commence au printemps 1948, année qui scella le sort de la Hongrie pour une longue et sombre période.


« À Rome, place Navone, la fontaine du Bernin est ornée de quatre figures de fleuve, chacun d’eux symbole d’une partie du monde. C’est le Danube qui représente l’Europe. À l’époque où le Bernin élevait ce monument, le XVIIème siècle, des eaux du Danube, sur un vaste parcours, s’écoulaient dans les territoires occupés par l’Islam, mais plus en amont, dans ce qu’on appelait le Hongrie royale et dans les duchés autrichiens, la vallée du Danube était la route ouverte où le sort pouvait se jouer encore une fois entre l’Islam et la Chrétienté. »

Victor-Louis Tapié (1900-1974), préface de Monarchie et peuples du Danube, Fayard, Paris, 1969


« On peut dire que jamais les relations entre les deux rives du Danube, tellement naturelles que ces rives ont eu souvent la même population, les mêmes intérêts, les mêmes formes religieuses, culturelles et politiques, ne cessèrent à une époque qui, pour être obscure, ne signifie nullement le complet abandon, le désert, le néant. »

Nicolae Iorga (1870-1940), Histoire des Roumains de Transylvanie et de Hongrie (I), 2ème édition, Bucarest, 1940
Grand historien roumain, homme politique, ministre puis premier ministre, écrivain. Démocrate et patriote il fut assassiné par un commando de la Garde de Fer.


« L’hymne à l’Ister dit l’être du fleuve qui, dans son cours supérieur, rend fertile le pays d’origine du poète. »

Martin Heidegger (1889-1976), Approches de Hölderlin, « Souvenir » Gallimard, Paris, 1962

« Dans son cours supérieur, près de sa source, le Danube coule avec hésitation. Ses eaux sombres s’immobilisent et même reviennent en tourbillonnant sur leur pas. Presque comme si ce flux retournant à l’origine remontait du lieu où le fleuve se jette dans la mer étrangère. presque comme si le fleuve, qui sous le nom d’Ister appartient à l’Orient étranger, était présent dans le Danube supérieur. »

Martin Heidegger commentaires des poèmes de Hölderlin, cité par Jacques Le Rider dans sa préface du livre de Pierre Burlaud Danube-Rhapsodie, Images mythes et représentations d’un fleuve européen.

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   « Le vent s’était calmé. L’allée tournait vers une passerelle en bois puis pénétrait dans les forêts alluviales. Frajo dut les retraverser à nouveau pour pouvoir retourner sur la rive du fleuve vers Schramm, le premier pêcheur qui, de son propre chef s’était installé sur cette rive qui n’avait jamais encore connu d’inondation. Le village se tenait en arrière, le caquetage des troupeaux d’oies s’était perdu. Quand il atteignit la lisière de la forêt, il se retourna vers le clocher de l’église puis les bois l’accueillirent avec une chaleur lourde et étouffante.
Rien ne bougeait. Aucun oiseau ne chantait. Le chemin serpentait dans les fourrés, on ne voyait même pas à dix pas devant. Bien que le Danube fut encore loin, il le sentait déjà par tous les pores de sa peau, il le humait, il le goûtait, il s’imaginait qu’il pouvait déjà entendre son bruissement, son éternel bruissement qui était dans ses oreilles dès sa naissance, oui, même avant sa naissance quand il était encore dans le ventre de sa mère. Il avait appris à nager en même temps que marcher ; certains disaient qu’il savait même mieux nager que marcher ; ce qui était sûr, c’est qu’il se sentait chez lui dans l’eau comme sur la terre ferme. S’il pouvait monter si merveilleusement à cheval, bien qu’il ait eu de moins en moins d’occasions de le faire, c’était grâce au fleuve et aux trains de bateaux tirés par des chevaux qui remontaient le Danube en si grand nombre ;déjà tout petit il avait caracolé sur un cheval sellé ou non, guidé par l’appel du conducteur de l’équipage tandis que la corde tendue du bateau grinçait derrière lui. Son audace qui l’avait même poussé jusqu’à monter les chevaux les plus sauvages, l’avait plus tard rendu célèbre. Oublié la crue, le danger auquel la maison de ses parents était aussi exposée, il marchait à grands pas de manière vive et joyeuse et commençait, dès que plus aucun oiseau ne se faisait entendre, à fredonner les rythmes de la marche de Radetzky, digne d’une chasse, qui – les piétinements de la cavalerie déchaînée et se perdant au loin – s’emparaient de lui dès lors qu’il s’occupait de monter à cheval… »
Quatre jours après ces événements dramatiques qui, de par leurs conséquences immédiates et leurs effets indirects, allaient changer bien des caractères et le destin de certaines vies, quatre jours plus tard un étrange cortège funèbre remontait le Danube. Étrange le lieu d’où celui-ci était parti, une auberge isolée au bord du fleuve, étrange l’endroit vers lequel il se dirigeait. C’était vers ce cimetière auquel on avait donné le nom effrayant de « Cimetière des sans nom. »1
« Dans ce cimetière, comme son nom l’indique, avaient été enterrés des inconnus qu’il avait été impossible d’identifier, des morts emmenés par le Danube, des cadavres gonflés d’eau qui avaient été traînés par le courant pendant des jours, des semaines ou des mois, repliés, ballotés, déformés, métamorphosés, portés par le fleuve avec miséricorde ou au contraire impitoyablement noyés dans les profondeurs, innocents et coupables, bénis ou maudits, misérables, dépravés. Pour tous, le ruissellement éternel du fleuve était déjà la révélation de l’autre monde, la grande unité de sa musique qui ne laisse percevoir que les échos de l’au-delà, l’enfer ou le paradis du Danube qui ruisselait déjà vers eux. »

Notes :
1 Friedhof der Nameslosen, un petit cimetière viennois au bord du fleuve dans le quartier de Freudenau où l’on enterrait autrefois les noyé/e/s anonymes du Danube, www.friedhof-der-namenlosen.at

Adelbert Muhr (1896-1977), « La procession fluviale », in Der Sohn des Stromes, ein Donauroman (Le fils du fleuve, un roman danubien), K.H. Bischoff, Berlin, 1945, traduction Eric Baude, © droits réservés
Journaliste, écrivain et traducteur viennois, amoureux du Danube, Adelbert Muhr travailla pour la D.D.S.G.


« Le Danube semblait un grand chemin silencieux et recouvert de neige. »

János Széchely (1901-1958), L’enfant du Danube, Éditions des Syrtes, Paris, 2000
Écrivain et scénariste hongrois né à Budapest et mort à Berlin-Est. Seuls deux de ses livres ont été traduits en français.


« La vision la plus affligeante
Étaient celle des ponts muets
À l’échine rompue
Entre les deux villes,
Couchés en ligne
Comme des bêtes abattues,
Dans le crime et la souillure,
Eux qui étaient innocents. »

 


Gyula Illyés (1902-1983), Poète, prosateur, dramaturge et essayiste,  figure centrale de la littérature hongroise de son époque 


Prairies alluviales danubiennes

« Comme coulées dans du plâtre, les traces des multiples habitants des prairies alluviales danubiennes ont été préservées dans les larges bandes boueuses jusqu’à la prochaine inondation. Qui a osé prétendre qu’il n’y avait plus aucun cerf dans ces lieux ? D’après les empreintes, de nombreux cerfs imposants semblent au contraire encore fréquenter ces forêts, même si on ne les entend plus à la période du rut. Les dangers de la dernière guerre, qui a fait dans ses derniers instants tant de ravages par ici, les ont rendus secrets et furtifs. Chevreuils et renards, rats musqués et rongeurs plus petits, innombrables chevaliers guignettes, pluviers, petit-gravelots et chevaliers sylvains ont déformé la boue avec les séries croisées de leurs déplacements. Même si ces traces racontent à mes yeux les histoires les plus belles, combien plus nombreuses sont celles que détecte le seul museau de ma petite chienne ! Elle se régale dans des orgies d’odeurs que nous autres êtres humains, avec nos pauvres nez, ne pouvons même pas nous imaginer… »

Konrad Lorenz (1903-1989), cité par Ernst Trost dans son livre Die Donau, Lebenslauf eines Stromes 


Au bord du Danube

Sur une pierre au bord du fleuve assis,
Je vis voguer l’écorce d’un melon.
À peine j’entendis, plongé dans mes soucis,
L’écume papoter, et se taire le fond.
Tel jailli de mon cœur d’un seul élan,
Le Danube allait, trouble, sage et grand.
Tels des muscles à leur tâche attelés
Quand l’homme martèle, maçonne ou lime,
Se retendait, avant de s’épuiser,
Chaque remous et chaque vague infime.
Comme maman, me berçait l’eau tranquille
Et lavait la lessive d’une ville.

La pluie commence, quelques gouttes rares,
Puis cesse par manque de conviction.
Pourtant tel d’une grotte on fixe son regard
Sur une longue pluie, je scrutai l’horizon.
Autrefois si coloré, le passé pleuvait,
Fané, sans plus vouloir cesser.
Le Danube coulait. Et comme des enfants
Dans le giron d’une mère féconde
À l’esprit absent, jouaient sagement
Et réjouies me souriaient les ondes.
Le flot du temps les faisait vaciller,
Immense cimetière aux stèles descellées.

Voilà cent fois mille ans que je contemple
Ce qui soudain se révèle à mes yeux.
Un seul instant clôt du temps tout l’ensemble
Qu’observent avec moi cent mille aïeux.

Je vois ce qu’ils n’ont pas pu voir jadis
Pris par le labour, l’amour et la guerre ;
Mais ce que ne peut voir leur petit-fils,
Ce sont eux qui le voient, n’étant plus que matière.

Tels chagrin et joie, nous nous connaissons.
Le passé me revient ; leur dû, c’est le présent.
Nous écrivons des vers : ils tiennent mon crayon,
Moi, je me souviens d’eux, et en moi je les sens.

Ma mère était Coumane, et j’avais comme père
Un Siculo-Roumain – ou roumain tout entier ?
J’aimais les douces bouchées de ma mère ;
De père, les bouchées de vérité.
Mes gestes vivent leurs enlacements.
Parfois, cela me remplit de tristesse,
Étant moi-même issu de cet effacement.
À moi – “Tu verras, sans nous… –” ils s’adressent.

Ils s’adressent à moi, car déjà je suis eux ;
C’est ainsi que moi, faible, je puis être
Non seulement fort, mais plus que nombreux :
Depuis la nuit des temps, tous mes ancêtres.
Je suis l’Aïeul qui en des descendants se brise :
Heureux, je deviens mon père et ma mère
Qui à leur tour en moitié se divisent :
En un plein d’âme ainsi je prolifère.
Je suis tout l’Univers – tout ce qu’il pouvait être :
Les nations ennemies, chaque tribu.
Avec les vainqueurs morts, je refais leur conquête
Et souffre du supplice des vaincus.
Árpád, Zalán… Les guerres des ancêtres…
Mongols et Turcs, Slovaques et Roumains
Sont réunis dans ce cœur dont la dette
Est un futur serein – Hongrois contemporains !

Je veux travailler. Il est suffisant,
Ce combat pour qu’on avoue le passé.
Du Danube qui est futur, passé, présent,
Les doux flots ne cessent de s’embrasser.
La mémoire dissout en une paix posthume
Les luttes acharnées de nos aïeux.
Régler enfin nos affaires communes,
C’est notre devoir. Et ce n’est pas peu.

 Attila József (1905-1937), Au bord du Danube

Attila József (1905-1937), est considéré en Hongrie comme l’un des plus grands poètes du xxe siècle. Son lyrisme, inséparable d’une vie aux prises avec la réalité de son temps, a contribué à faire entrer la littérature hongroise dans la modernité. « Je ne veux qu’un lecteur pour mes poèmes. Celui qui me comprend, celui qui m’aime… » Il meurt à l’âge de trente-deux ans écrasé par un train au bord du lac Balaton. 

Attila Jozsef


Le Danube et la Vienne d’après-guerre

« Je n’ai pas connu le Vienne d’entre les deux guerres et je suis trop jeune pour me me souvenir du Vienne d’autrefois, ce Vienne de la musique de Strauss au charme facile et factice ; pour moi ce n’est qu’une ville faite de ruines sans dignité qui furent transformées, ce mois de février, en grands glaciers couverts de neige. Le Danube était un fleuve gris, plat et boueux qui traversait très loin de là le second Bezirk1, la zone russe où gisait le Prater écrasé, désolé, envahi d’herbes folles au-dessus duquel la Grande Roue tournait lentement parmi les fondations des manèges de chevaux de bois, semblables à des meules abandonnées, de la ferraille rouillée de tanks détruits que personne n’avait déblayés et d’herbes brûlées par le gel aux endroits où la couche de neige était mince. »

Graham Greene (1904-1991), Le Troisième Homme, traduit par Marcelle Sibon, Robert Laffont, Paris, 1950
Notes :

1 Bezirk, arrondissement de Vienne


Ruse (Routschouk) et le Danube multiculturel…

« Routschouk, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde, était une ville merveilleuse pour un enfant, et si je me bornais à la situer en Bulgarie, on s’en ferait à coup sûr une idée tout à fait incomplète : des gens d’origine diverses vivaient là et l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée. Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des séfarades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine mais je ne m’en souviens pas. Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai.

Enfant, je n’avais pas une vision d’ensemble de cette multiplicité mais j’en ressentais constamment les effets. Certains personnages sont restés gravés dans ma mémoire uniquement parce qu’ils appartenaient à des ethnies particulières, se distinguant des autres par leur tenue vestimentaire. Parmi les domestiques qui travaillèrent à la maison pendant ces six années, il y eut une fois un Tcherkesse et, plus tard, un Arménien. La meilleure amie de ma mère était une Russe nommée Olga. Une fois par semaine, des Tziganes s’installaient dans notre cour ; toute une tribu, me semblait-il, tellement ils étaient nombreux, mais il sera encore question, ultérieurement, des terreurs qu’ils m’inspirèrent. »

Elias Canetti (1905-1994), La langue sauvée, Histoire d’une jeunesse (1905-1921), Édition Albin Michel, Paris, 1980

« Certaines années, le Danube était complètement gelé en hiver. Dans sa jeunesse, ma mère était souvent allé en Roumanie en traineau et me montrait volontiers les chaudes fourrures dont elle s’emmitouflait alors. Quand il faisait très froid, les loups descendaient des montagnes, poussés par la faim, et s’attaquaient aux chevaux qui tiraient les traineaux. Le cocher s’efforçait de les chasser à coups de fouet, mais cela ne servait à rien et il fallait tirer dessus pour s’en débarrasser… Ma mère revoyait les langues rouges des loups. Les loups, elle les avait vu de si près qu’elle en rêvait encore bien des années plus tard. »

« Le bateau était plein, les gens ne se comptaient plus sur le pont, assis ou couchés, c’était un vrai plaisir de se faufiler d’un groupe à l’autre et de les écouter. Il y avait des étudiants bulgares qui retournaient chez eux  pour les vacances, mais aussi des gens ayant déjà une activité professionnelle, un groupe de médecins qui avaient rafraîchi leurs connaissances en « Europe ».

Elias Canetti, « Le message », Histoire d’une vie, Le flambeau dans l’oreille, Albin Michel, Paris, 1982

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Elias Canetti


« Quand je mourrai ici, qu’il ne restera de moi que des os desséchés ou que mon crâne, je veux être enterré dans ce cimetière sur la petite butte, je veux être enterré à la cime du cimetière, et je désire que mon cercueil, à cette ligne de partage des eaux, se brise avec le temps, afin que ce qui reste de moi s’écoule avec la pluie des deux côtés du monde, pour que l’eau pour partie coule de moi vers les ruisseaux de Bohême, et pour partie de l’autre côté, à travers les autres barbelés des frontières, vers les affluents du Danube, je désire après ma mort être citoyen du monde, et gagner par la Vltava l’Elbe et la mer du Nord, et de l’autre côté par le Danube, la mer Noire et par ces deux mers atteindre l’Atlantique. »
Bohumil Hrabal (1914-1997), Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (publié en samizdat en 1971)
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Offrandes danubiennes

« Nous jetâmes un coup d’oeil par la fenêtre. Les flots déferlaient sous les étoiles. C’était le plus large fleuve d’Europe , poursuivait-il, et de loin le plus riche pour la faune. Plus de soixante-dix espèces de poissons y étaient établies. Il possédait sa propre espèce de saumon et deux genres différents de brochets — quelques spécimens empaillés couraient le long des murs dans des boites de verre. Le fleuve reliait les poissons d’Europe occidentale et ceux qui peuplaient le Dniestr, le Dniepr, le Don et la Volga. — Le Danube a toujours servi de voie d’accès aux envahisseurs : même au dessus de Vienne, vous pouvez trouver des poissons qui d’ordinaire ne s’aventurent jamais à l’ouest de la mer Noire. Ou en tout cas très rarement. Quand au véritable esturgeon, il reste dans dans Delta — hélas mais on trouve ici nombre de ses cousins. L’un d’eux, l’Acipenser ruthenia, très répandu à Vienne, était délicieux. Il arrivait qu’ils s’aventurent jusqu’à Regensbourg et Ulm. Le plus gros de tous, un autre esturgeon appelé Hausen ou Acipenser Huso était un géant qui atteignait parfois une longueur de vingt-cinq pieds ou, plus rarement, trente ; il pouvait peser deux mille livres. — Mais c’est un animal inoffensif : il ne mange que du menu fretin. Tous les esturgeons sont myopes de famille, comme moi. Ils se déplacent à tâtons sur le lit du fleuve, avec leurs antennes, en broutant les herbes aquatiques. Fermant les yeux, il mima une expression comique d’effarement et tendit des mains exploratoires et frémissante—s entre les verres à vin. — Son véritable domaine, c’est la mer Noire, la Caspienne et la mer d’Azov. Quant à la vraie terreur du Danube, c’est le Wels ! Maria et les bateliers hochèrent latête en signe de triste assentiment, comme si l’on venait de mentionner le Kraken ou le Grendel. Le Silurus glanis ou poisson-chat géant ! Bien qu’il fût plus petit que le Hausen, c’était le plus gros poisson européen indigène, il pouvait mesurer treize pieds. — On dit qu’ils mangent les bébés tombés à l’eau, fit Maria en laissant retomber une chaussette à moitié raccommodée sur ses genoux. — Les oies aussi, ajouta l’un des mariniers. — Et les canards. — Les agneaux. — Les chiens. — Dick ferait bien de faire attention ! reprit Maria. Les tapotements réconfortants de mon voisin érudit sur le crâne hirsute assoupi à son côté provoquèrent un regard langoureux et quelques coups de queue ; cependant il m’apprenait qu’on avait extrait un caniche entier d’un poisson-chat attrapé un ou deux ans plus tôt. » « J’étais tombé sur une mine d’or ! » Ici, on renseigne sur tout  » : la flore, la faune, l’histoire, la littérature, la musique, l’archéologie — il en savait d’avantage qu’une bibliothèque de château…. Il connaissait toutes sortes d’histoires sur les habitants des châteaux du Danube — dont il faisait d’ailleurs partie, comme je l’avais plus ou moins compris d’après la façon dont les autres s’adressaient à lui : sa tanière était un Schloss décrépit près d’Eferding et son intérêt pour la faune du fleuve datait de sa découverte , enfant, d’une héronnière, celle-là même que j’avais aperçue toute désertée. Il avait un je-ne-sais-quoi de délicieux, bohème, érudit et vagabond. »

« Le Danube inspire une passion contagieuse à ses riverains. Mes compagnons savaient tout de leur fleuve. »

« Tout va disparaître ! On parle de construire des barrages hydroélectriques sur le Danube et je tremble à chaque fois que j’y pense ! Ils vont rendre aussi docile qu’un égout municipal le fleuve le plus capricieux d’Europe. Tous ces poissons orientaux — ils ne reviendront jamais ! Jamais, jamais, jamais ! »

Patrick Leigh Fermor (1915-2011), Le temps des offrandes, Petite Bibliothèque Payot, Éditions Payot & Rivages, Paris 1992


« À la rigueur, déclara un jour [le chancelier allemand] Adenauer, on peut construire l’Europe sans le Danube, mais jamais sans le Rhin. »

Jordis von Lohausen (1907-2002)  dans Les Empires et la Puissance, La géopolitique aujourd’hui, « La communauté de l’espace franc », Éditions du Labyrinthe, Arpajon, 1986


« Il n’est pas facile d’écrire sur le Danube, parce que le fleuve s’écoule sans cesse et sans repères, sourd aux propos et au langage qui articule et découpe l’unité du vécu. »

Franz Tumler (1912-1998), Propositions sur le Danube (Sätze von der Donau), Zürich 1965
Écrivain autrichien né dans le Tyrol méridional


Les Portes-de-Fer

« — Les Portes de Fer sont un des plus grands districts de la frontière ouest de la Roumanie, n’est-ce pas ?— C’est même le plus grand pays, répond le colonel. Mais ce n’est pas à proprement parler un district. Les Portes de Fer sont comme une brèche dans un mur de prison. Il est à l’intersection de trois frontières, roumaine, hongroise et yougoslave.
— Pourquoi dites-vous que c’est une brèche dans un mur de prison ?— Les Portes de Fer sont, au sens propre du terme, un trou dans un mur de prison, répond le colonel. Géographiquement parlant, notre district est le lieu d’une évasion.
— Évasion pour qui ?
Pour le Danube, répond le colonel. Ce fleuve, a double visage, a commis, ici, aux Portes de Fer, la plus grande évasion géographique qui ait jamais été réalisée. »

Virgil Gheorghiu (1916-1992), Les amazones du Danube, Plon, 1978


« Où s’asseoir ? Le pont est encombré de jambes de dormeuses ; il faudrait réveiller tant de beautés redoutables pour atteindre la dernière chaise libre. En bas, il y a juste autant de vieilles dames et de ministres en retraite que de fauteuils. Et on me regarde. J’ai beau feindre l’intérêt le plus singulier pour ce château sur la rive, ils en ont tant vu ! Ils aiment mieux me faire honte de mon visage gris ; leurs yeux stupides me demandent où je n’ai pas dormi. Le seul refuge est à l’avant, parmi les cordages, des chaines, sur un banc humide, — juste de quoi s’étendre, et regarder jaillir sans fin contre soi l’eau de ce beau Danube jaune qui est le plus inodore des fleuves. »

Denis de Rougemont (1906-1985), Le paysan du Danube et autres textes, Voyage en Hongrie, Éditions L’Age d’Homme, Lausanne, 1982


« Les conflits étaient particulièrement vifs à propos des îles : si le « thalweg »1 passait au nord d’une île, elle devenait sur l’heure bulgare et les habitants des villages voisins se précipitaient en barques ou en plates, pour y couper les saules et les peupliers et y faucher le foin. Les Roumains protestaient, ils rappliquaient de leurs villages […]. Mais voilà qu’avant que le conflit n’ait pu être réglé, le Danube modifiait son cours, le thalweg se rabattait vers notre rive et les Roumains triomphants s’emparaient de leur île avec des haches pour y couper la forêt. »

Notes :
1 Chenal du fleuve

Yordan Dimitrov Raditchov (1929-2004), Sur l’eau
Grand écrivain bulgare, né dans un village qui sera englouti plus tard sous les eaux d’un barrage. Auteur de très nombreux récits, nouvelles et pièces de théâtre, Yordan Dimitrov Raditchov a créé la majeure partie de son œuvre féconde sous le totalitarisme tout en sortant des sentiers imposés par l’idéologie communiste et la méthode du réalisme socialiste bulgare. Il est traduit dans la majeure partie de l’Europe.


« Je viens de la commune de Lub’kova, sur les bords du Danube. Nous vivons tous ensemble avec des Roumains et des Serbes et les Tchèques sont des pêcheurs. Et puis on a notre église. On a aussi 22 maisons, et nos enfants vont dans une école serbe, mais je me suis arrangé pour qu’ils aient des cours de tchèque au moins deux heures par semaine pour qu’ils l’apprennent bien. Et puis on se retrouve souvent entre Tchèques de la région. En septembre, il y aura une kermesse à Lub’kova, tout le monde viendra ici, et puis nous irons chez eux. »

Petr Lubas, habitant d’origine tchèque d’un des villages multi-ethniques banatais du bassin danubien roumain


« Il n’existe pas de problèmes balkaniques et danubiens, d’un côté, et de problèmes occidentaux de l’autre. Il n’existe qu’un problème, celui des rapports entre ces deux mondes. L’histoire du Danube, celle de la Roumanie danubienne, n’a été et ne peut donc être que l’histoire de la fluctuation de ces rapports. Notre formule sera donc : ni optimisme, ni pessimisme ; mais réalisme.

 Stéphan Pasacal Luca, « Le Rapport Danube-Occident, Conclusion » in Le Danube et les Roumains depuis l’époque romaine jusqu’à  la fondation des Principautés, « Bucovina » I E. Toroutiu, Bucaresti, 1940, p.155
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« Glauque, le Danube semblait la narguer. Si elle calculait mal son élan, si elle glissait… Elle respira profondément pour calmer les battements de son coeur, se ramassa sur elle-même puis s’élança d’un grand bond souple. »

Michel Vial, Le beau Danube noir, Éditions Ditis, Paris, 1961
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   « Je lui donne ce nom parce qu’il figurait encore sur tous les panneaux indicateurs et sur toutes les cartes routières l’été dernier. On hésitait à reprendre celui de Dunapentele, que portait autrefois la bourgade établie au même endroit. À présent, on s’est décidé à rebaptiser la ville de Staline, qui s’appelle désormais Dunajváros — la ville neuve du Danube.
Soixante-dix kilomètres la séparent de Budapest. Je me disais :  » Nous serons tout le temps à traîner derrière un camion. » Je me trompais. Nous avons été arrêtés à maintes reprises par des passages à niveau attendant le train et sa locomotive à longue cheminée, stoppés par des troupes d’oies aussi à l’aise que sur des passages cloutés, retardés par des charrettes rentrant la moisson, mais nullement gênés par les camions. Pour Sztálinváros, en effet, le gros du trafic passe par le Danube.
Jusqu’au pied du plateau où s’élève la ville, le paysage a tout le charme de la campagne : champs de maïs et de blé à l’infini, vaches couchées dans l’herbe, au bord du Danube, cochons fidèles à leurs mares. Un bateau-pompe descend au beau milieu du fleuve,  portant comme un panache blanc le double jet d’eau qu’il envoie sur les prés des berges… »

Monique Fougerousse, L’Atlas des voyages, Hongrie, Collection dirigée par Charles-Henri Favrod, Éditions Rencontre, Lausanne, 1962

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 Rapsodie danubienne

« Nous sommes les premiers à embarquer. Et donc, de l’autre côté du fleuve, les premiers à débarquer. C’est ici que les difficultés commencent. Le bac est encombré de camions si lourds que son bord arrive bien au-dessous de celui du débarcadère. Il manque au moins trente centimètres. Svetlana, qui conduit ce jour-là la Peugeot, est une jeune Roumaine blonde, très belle, très élégante. Elle se rend compte tout de suite qu’il est impossible de franchir l’obstacle de la dénivellation. « Essayez quand même ! » lui conseillent les débardeurs, avec cette confiance dans l’impossible aussi passive et absurde que la soumission à l’échec. Svetlana sort de la voiture et les apostrophe dans leur langue. Ils apportent deux poutres, mais les couchent sur le bac l’une à côté de l’autre, en sorte qu’elles ne peuvent favoriser en rien la manoeuvre. Alors la jeune femme, se baissant et empoignant elle-même les madriers, les installe de manière à former un escalier de deux marches. Les costauds, sidérés, regardent, sans rien dire, sans esquisser un seul geste, cette Vénus en manteau de cuir placer le dispositif nécessaire. Elle se remet au volant, réussit à sortir la voiture.
Exemple de l’incapacité roumaine. Ces hommes sont des professionnels de la batellerie, ils font le trajet vingt fois par jour, et ils n’ont pas encore trouvé le moyen de résoudre le problème du débarquement, lorsque le bac est trop chargé. Dans ce domaine aussi, rien n’a changé depuis soixante-cinq ans. Au sujet d’un certain monsieur Wolff, ingénieur en chef des docks de Braïla, Istrati écrivait (Le Pèlerin du coeur) que « c’est une haute compétence technique et l’un des rares Allemands qui n’aient pas été remplacés par les Roumains sinécuristes, comme c’est le cas depuis qu’on a cru pouvoir se passer des Allemands. On s’en est passé, mais les résultats en sont lamentables. Partout c’est la gabegie, le pillage, l’incapacité. On a dit : “Par nous-mêmes!” Et ce fut le vol et la ruine de la technique par nous-mêmes ».

Dominique Fernandez (1929), Rapsodie roumaine, photographies de Ferrante Ferranti, Éditions Grasset, Paris, 1998
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« Le Danube est un fleuve qui palpite comme l’artère principale, quelque part depuis la Forêt-Noire jusqu’à la mer Noire, reliant les peuples et les pays de sorte que toutes les nations qui se différencient par leurs langues, leurs religions et leurs coutumes puissent être considérées comme des parents et des frères. »

Danilo Kiš (1935-1969), Le Sablier, Du monde entier, Gallimard, Paris, 1982
Cet écrivain serbe aux racines multiculturelles est né en Voïvodine à Subotica, entre Danube et Tisza, d’un père appartenant à la communauté juive, parlant le hongrois et d’une mère originaire du Monténégro. Il meurt à Paris à l’âge de cinquante-quatre ans.


« Longer les rives du Danube permet de penser avec la mentalité de plusieurs peuples. »

« Le Danube enfile les villes comme des perles. »

« Il se peut que la culture du Danube, qui semble si ouverte et si cosmopolite, conduise aussi à ce repli sur soi et à cette angoisse ; c’est une culture qui, durant trop de siècles a été obsédée par les digues, les bastions à construire contre les Turcs, contre les Slaves, contre les autres. »

« Le Danube, qui sous le Pont de pierre s’écoule, grand et sombre dans le soir, et strié par les crêtes de ses flots, semble évoquer l’expérience de tout ce qui manque, écoulement d’une eau qui s’en est allée ou va s’en aller mais qui n’est jamais là. »

Claudio Magris (1939), Danube, première édition en langue italienne en 1986, Collection L’arpenteur, Éditions Gallimard, Paris, 1988 pour la version française
C. Magris est un écrivain, journaliste, ancien sénateur, germaniste et professeur universitaire italien, né à Trieste, ville de l’ancien empire austro-hongrois, aujourd’hui italienne. Son livre Danube emmène le lecteur dans une sorte de pèlerinage passionnant tout au long du fleuve et au-delà, en s’éloignant parfois brièvement de ses rives, à la redécouverte des cultures de la Mitteleuropa, des sources du Danube en Forêt-Noire jusqu’au delta et la mer Noire.


« Rêvasser des heures dans la solitude d’une prairie bordière ; remonter le courant à la rame ou à la nage, jusqu’au prochain coude du fleuve ; attiser la braise d’un feu de camp, au crépuscule, sur un banc de sable auprès duquel murmure le flot ; ce sont des moments de bonheur, de joie de vivre et de méditation que seul un fleuve peut procurer. Par son mouvement perpétuel, il diffère de la montagne, la forêt ou la mer ; il emporte au loin les pensées et les nostalgies, il apporte de nouvelles séductions. Comment s’étonner que, parmi ses riverains se soit trouvée une foule de voyageurs et de conteurs, que compositeurs et poètes aient découvert dans son flux de nouvelles harmonies et de secrètes images ? Et qu’aujourd’hui encore le Danube — même par le truchement des actuelles agences de tourisme organisé — attire chaque année des centaines de milliers d’amateurs de voyages ? »

Hans Peter Treichler (1941), Le Danube, Éditions Mondo SA, Lausanne, 1983
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« Remontant par le Danube l’antique route des invasions et des épidémies, la grande voyageuse était entrée dans Vienne sans tambour ni trompette. »

Christiane Singer (1943-2007), La mort viennoise, « La peste », Éditions Albin Michel, Paris, 1978


« Les rives du Danube sont le laboratoire vivant de l’Europe de demain. »

Martin Graff, (1944-2021) Le réveil du Danube, La Nuée Bleue, Strasbourg, 1998
Journaliste, écrivain, chroniqueur, réalisateur alsacien, infatigable défenseur des relations franco-allemandes.


Vienne n’est pas une ville danubienne

« Vienne n’est pas une ville danubienne. Vienne ne tient pas le Danube en grande estime, c’est tout juste s’il s’aperçoit de sa présence, il se contente d’inviter le canal par pure formalité et il patauge dans le bras mort. C’est probablement grâce à cette indifférence que Voyageur — qui, n’oublions pas, est un voyageur danubien ! — peut méditer sur sa vie. »

« Dans sa jeunesse, il voyagea fougueusement et impétueusement, sa vie était une mosaïque de oui, il dit oui à tout, désira tout, et il voyagea à peine, se disant que ce n’était pas aussi important que ça, il avait l’impression que ça ne pressait pas, qu’il avait largement le temps, et s’il s’y prêta quand même, il considéra alors le voyage comme un essai qui n’était pas forcément valable, ou plutôt, ça ne valait même pas la peine de trancher si c’était valable ou pas, s’il le voulait, ça comptait, s’il le

« Vienne n’est pas une ville danubienne. Vienne ne tient pas le Danube en grande estime, c’est tout juste s’il s’aperçoit de sa présence, il se contente d’inviter le canal par pure formalité et il patauge dans le bras mort. C’est probablement grâce à cette indifférence que Voyageur — qui, n’oublions pas, est un voyageur danubien ! — peut méditer sur sa vie. »

« Dans sa jeunesse, il voyagea fougueusement et impétueusement, sa vie était une mosaïque de oui, il dit oui à tout, désira tout, et il voyagea à peine, se disant que ce n’était pas aussi important que ça, il avait l’impression que ça ne pressait pas, qu’il avait largement le temps, et s’il s’y prêta quand même, il considéra alors le voyage comme un essai qui n’était pas forcément valable, ou plutôt, ça ne valait même pas la peine de trancher si c’était valable ou pas, s’il le voulait, ça comptait, s’il le voulait, ça ne comptait pas, mais ni l’un ni l’autre ne comptait finalement ; il ne refusa aucune main tendue : il les serra, ou caressa, ou baisa, ou tapa dedans en souriant de toutes ses dents. Il lui arriva de hausser les épaules à la vue de la  » rondelette  » Passau, de laisser tomber le Danube, de l’envoyer paître, au diable, à l’ombre, enfin plutôt le voyage et non le Danube ; il se consacra à l’étude des mathématiques, mais dans le désordre, à la manière des chiots courant et clabaudant sur les berges, puis sur un coup de tête, il s’adonna à l’athlétisme entre Mohács et Baja, et durant les pauses des quatre cents mètres exténuants et mortels, il traduisit Rilke ; il rêva à mille vies : une à Eschingen, une à Ulm, une autre, dorée sur tranches (« catholique païenne ») à Melk, une toute petite vie en aval de Vienne à Petronell (alias Carnuntum), à l’ombre de Marc-Aurèle, une à Komárom (c’est là que son ami avait été zazou dans les années cinquante), une à Szentendre, une sur la plaine de Mohács, où il élèverait ses petits garnements au bord du ruisseau Csele, sous le joug d’une femme perfide mais sexuellement attrayante, une vie à Újvidék sur un boulevard débouchant sur le quai, dans une chambre, en colocataire, seul et aigri, une à Orşova, une à Roussé entièrement consacré à la mémoire de ses veuves (qu’il aima tant, d’après le récit de Nicolas Bedő, qu’elles trépassèrent dans ses bras), une vie pitoyable à Tulcea, enfin une autre au bout du sinueux bras du Danube qui mène à Saint-Georges, creusé par la queue du dragon, gardant le souvenir du combat de jadis ; muet, il s’enfoncerait de plus en plus dans la vase putride des rives ; mille vies ! et chaque jour envolé signalait cette « mille-itude », les jours disparus ne lui serraient pas le coeur, il vola, observa et rit, ingurgitant goulûment tout ce qu’il voyait : les différentes espèces de poissons et les différentes façons de servir les vins blancs, sauces et barques, crues et clochers, bancs de sable, canards, cormorans, pélicans, hérons cendrés, grues, aigrettes, poèmes, héros romanesques, gués, ponts, pêcheurs, bateliers, des mamelons frémissants, des frissons, de menus ossements, la nudité, enfin tout ce qu’il voyait, tout ce qui existe.»

« — à l’approche de la Porte de Fer, la main se cache derrière l’oreille, et on se demande inévitablement ce qui se passerait si le Danube était obligé ici de rebrousser chemin. Imaginons-le repartir bredouille, rentrant dans ses rivières, excusez-moi, je me suis trompé, où serait alors ce glorieux fleuve centre-européen qui, bien qu’il portât tant de souffrances sur son dos, fut tout de même quelqu’un, ce serait alors une vraie nullité qui reculerait à Esztergom, excusez-moi, excusez-moi — et on peut effectivement poser la question : dans quelle direction avait coulé le Danube dans les quarante dernières années ?… »

« — aux environs de la Porte de Fer, le 24 juin 1830, le Széchenyi comprit l’intérêt de la régulation du cours du Danube inférieur, puis, ayant consommé son déjeuner frugal, bien que savoureux, il descendit le Danube sur son bateau en bois Desdémona. »

« Je contemplais ce mince et joli ruban d’argent se presser innocemment sur la plaine d’Eschingen. Nul ne sait ce qui l’attend. La boule du soleil était jaune clair, elle descendit le firmament dans sa robe tissée d’or tout en se vêtant déjà de sa robe de chambre violette. Je compris alors que ce fleuve me comblerait de tout: orographie, hydrographie, histoire, ethnographie, tourisme, anecdotes avec espoirs et morts. Il y aurait de tout : passé, présent et avenir, inondations et sécheresses, pré marécageux et soupe aux poissons, et il y aurait des hommes… ».

« Être entre Donauschingen et Braila : c’est la seule définition valable de l’instant présent  »

« La suite de la vérité
Tout ce Danube et cette démultiplication des litanies centre-européennes me faisaient non pas dégoûter mais enrager. (En affaires patriotiques, c’est tout de même Thomas Bernhard qui fait autorité, seulement concernant la Hongrie, il faut changer « Hochgebirgetrottel » en « Tiefebenetrottel »…) Tous ces « idées danubiennes », « ethos danubien », « passé danubien », « histoire danubienne », « tragédie danubienne », « dignité danubienne », « présent danubien », « avenir danubien » ! De quoi parle-t-on ? Ce déferlement est devenu suspect. Vide danubien, haine danubienne, provincialisme danubien, Danube danubien. Pauvre Gertrude Stein ! Si seulement elle vivait pour voir cela : le Danube est le Danube… »

Péter Esterházy (1950), L’oeillade de la comtesse Hahn-Hahn – en descendant le Danube, Arcades, Éditions Gallimard, Paris, 1999

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Peter Esterhazy


« L’oubli de l’Europe centrale avait fait sortir le Danube du champ de conscience des Européens. »

Jacques Le Rider (1954) , préface du livre de Pierre Burlaud Danube-Rhapsodie, Images mythes et représentations d’un fleuve européen, collection Partage du savoir, Éditions Grasset et Fasquelle/Le Monde de l’Éducation, Paris, 2001


« Le Danube lui-même est une expérience qui concerne le monde entier – ce qui échoue ici peut échouer partout, ce qui est réussi permet d’espérer ailleurs. »

Karl-Markus Gauß (1954), essai publié dans Donau d’Inge Morath, Édition Fotohof, Otto Müller Verlag, Salzburg/Wien, 1995
Écrivain, essayiste, critique, éditeur autrichien né à Salzburg.


À l’encontre du temps…

« Le Danube s’écoule à l’encontre du temps. Il charrie ses eaux du présent vers le passé, l’actualité vers l’intemporalité. Il est aussi long qu’il est ancien. Son delta abrite des silures millénaires et des volées de pélicans qui ressemblent à des reptiles volants. On trouve dans le delta le limon des régions les plus arriérées d’Europe. Les énormes boeufs et porcs du village de Murighiol paissent tranquillement. Le crépuscule venu, ils se retirent dans les roseaux. »

« Le Danube est un courant de réflexion, de méditation, qui rapproche ce qui est inconciliable. Le fleuve prend sa source dans une démocratie libre, caractérisée par la prospérité et la paix, et il traverse après un certain temps une région dans laquelle les batailles les plus sanguinaires avaient lieu voilà encore peu de temps, dans laquelle la misère, la vengeance et la pauvreté apparaissent sans vergogne, en plein jour. Le Danube a tant de facettes différentes : c’est ce qui fait de lui le plus européen des fleuves. »

« J’étais monté sur le pont supérieur. Une odeur de moisson et d’étable parvenait du navire turc. Les Français, les yeux fermés, étaient allongés sur la poupe. Deux marins turcs fumaient des cigarettes. Appuyés contre la rambarde, ils regardaient en direction de l’infini verdoyant du delta. Il m’avait semblé pendant une fraction de seconde que le bateau s’appelait Bethléem mais ce devait être le fruit de mon imagination qui tentait de venir à bout de l’inhabituel. »

« Je voulais voir le continent s’enfoncer dans la mer, je voulais voir la terre s’abaisser et se glisser sous la surface des eaux, laisser derrière elle les hommes, les animaux et les végétaux, fuir ses occupations, rejeter hors d’elle tout ce désordre d’histoire, de peuples, de langues, cet immémorial foutoir d’évènements, chaos de destinées, je voulais la voir chercher du repos dans la pénombre éternelle des profondeurs en la compagnie indifférente et monotone des poissons et des algues. »

Andrzej Stasiuk (1960), Sur la route de Babadag, « Le delta », Christian Bourgeois Éditeur, Paris, 2007
Écrivain, poète, essayiste et critique littéraire polonais. Jeune militant pacifiste, il refusa de faire son service militaire et fut condamné à deux ans de prison, expérience qu’il racontera plus tard dans son livre « Les murs d’Hébron ». Il travaille pour des journaux clandestins pendant la dictature communiste puis quitte Varsovie en 1987 et s’installe dans les montagnes polonaises des Beskides tout en parcourant à de nombreuses reprises l’Europe centrale et orientale, territoires auxquels l’écrivain semble particulièrement attaché.


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« Axe de démocratisation le Danube ? Pourquoi en écarter l’augure ? C’est en tout cas bien comme cela que le Danube pourrait servir de support à une stabilité enfin retrouvée de l’Europe médiane. »

Michel Foucher, Géopolitique du Danube, collection perspectives stratégiques, ellipse / édition Marketing S.A., Paris, 1999


Le delta du Danube

« Entre les Balkans et les Carpates »

Sur le littoral de la mer Noire
au nord du lieu où Ovide
vécut son exil

vaste territoire
survolé par l’aigle
qui niche
dans les crevasses de la falaise blanche

reflets argents des mouettes
sur les eaux sombres
ciel sillonné de cygnes hurlants
d’oies bernaches
et de pélicans

perdue dans le désert
une pierre solitaire
portant ces mots :
loci princeps
limit.prov.scyt.

plus récemment
le grondement du canon
là-bas vers Sébastopol
des Cosaques errants
bourrés de raki
chantant entre nostalgie et néant
d’anciennes mélopées d’Ukraine

un lieu
peut-être enfin
rendu à ses origines.»

Kenneth White (1936), Les archives du littoral, traduit par Marie-Claude White, Éditions du Mercure de France, Paris, 2011
L’écrivain et poète Kenneth White, inventeur du concept de géopoétique propose tout au long de son oeuvre une déambulation à travers les lignes du monde. Il dessine dans ce livre la carte méconnue des rivages de la planète où « l’être se transforme en système ouvert, où l’identité devient champ d’énergie. »


Mythologie danubienne

« Dites dans la conversation que vous travaillez sur le Danube. Observez votre interlocuteur : un déclic se fait, son visage s’éclaire d’un sourire entendu et heureux… Ah ! Le Danube ! Grâce à Johann Strauss fils, le fleuve est associé en une seconde à une panoplie mêlant rêve fugace, violons, pas de danse, vision romantique, musique légère, bal à Vienne, femmes tournoyantes et beaux officiers. La couleur bleue apporte une touche de paix, de légèreté, de gaité (nuées, nostalgie, bateaux blancs à vapeurs, robes vaporeuses et peut-être évocation de l’accès à la mer…).

Par le truchement de la valse, le Danube se perpétue comme image d’Épinal internationale et au-delà, comme élément identitaire d’une Autriche musicale et riante dont le fleuve serait le coeur et coulerait dans le coeur de tous les autrichiens. »

« Les fleuves créent-ils des mythes ? Plus exactement, les hommes se servent des fleuves pour nourrir des mythes… »

Pierre Burleaud, « Le Danube et l’Autriche, Attraction -Répulsion », in Culture et identité autrichiennes au XXe et au début du XXe siècles, collection Partage du savoir, Éditions Grasset et Fasquelle/Le Monde de l’Éducation, Paris, 2001


« Plus à l’est, le passage entre Giurgiu et Roussé offre une autre illustration consternante de l’activité humaine. Le fleuve lèche les villes jumelles et nous dépose sur la rive bulgare. Depuis Roussé, je distingue en face la Roumanie de Stasiuk : « fraternité entre Mercedes, or, puanteur de porc et tragique de l’industrie». De longues trainées de fumées noires flottent au-dessus d’un amoncellement d’édifices à l’abandon, anéantis par les brûlures des gaza abrasifs et au milieu desquels s’élèvent de hautes cheminées cafardeuses. Quand le vent porte au sud, les exhalaisons chimiques traversent le fleuve et la Bulgarie tousse le mauvais air roumain. Les passants des petites rues proprettes du centre-ville jettent des regards lourds de reproches à leur voisin d’en face, oubliant que leurs usines font de même lorsque le vent souffle au nord. Dans le centre de Roussé, je reconnais « l’ambiance familière d’une Mitteleuropa solide et industrieuse, entre la prospérité marchande ancienne et bigarrée du port fluvial et l’énormité impénétrable de l’ « industrie lourde » dont parle Claudio Magris dans Danube. La ville natale d’Elias Canetti, teintée autrefois de cosmopolitisme et d’esprit libertaire, ressemble aujourd’hui à une parade de progrès. Des rues piétonnes flanquées de belles façades, d’enseignes internationales et de banques pompeuses aux vitres rutilantes témoignent du grand rêve de consommation. Lorsque la chaleur se retire, les allées se gonflent de promeneurs qui se traînent nonchalamment sous le ballet des hirondelles jusqu’à de grandes places ombragées où de jeunes gens gâtés du despotisme de l’apparence dégustent des glaces crémeuses tout en jouant une passegiatta prosaïque. La jeunesse contestataire et passionnée de Roussé qu’Ivan Vazov dépeint dans Sous le joug n’est plus de cette époque. De nos jours les modèles sont les joueurs de foot et les vedettes des sitcoms. La désobéissance du bel âge s’accommode moins d’un combat idéaliste que d’un tatouage ou d’un string. Mon regard se pose sur un panneau d’affichage monumental. On y voit une jeune femme aux lèvres charnues laisser couler un flot de thé glacé dans sa bouche grande ouverte. En ville la sexualité est omniprésente. L’attitude, la parole, l’apparence, le décorum tout entier suintent le porno. En quelques années, l’opinion est passée du tabou à la suggestion et de la suggestion à l’ostentation… »

Lodewijk Allaert, Rivages de l’Est, En kayak du Danube au Bosphore, « Belgrade-Oltenita », collection sillages,  Transboréal, 2012


« Sur le Danube croisent les bateaux et les péniches, soviétiques, hongrois, slovaques ou autrichiens. Les drapeaux se succèdent et ne se ressemblent pas. Il y a les anciens de Hongrie et de Tchécoslovaquie, qui portent encore l’étoile rouge, et les nouveaux, immaculés, qui ont ôté l’étoile. Remontant le Danube, le bateau passe devant les capitales successives de la Hongrie, qui se trouvent en Hongrie ou en Slovaquie, maintenant. Les rives du fleuve sont à l’image de l’histoire tourmentée d’une Europe qu’on appelle centrale. Hongrie des deux côtés, puis une rive hongroise une rive slovaque, Slovaquie des deux côtés, puis une rive slovaque et, en face, autrichienne, puis Autriche des deux côtés. »

« Vienne ignore le Danube, superbement. La ville intérieure est y traversée par le Graben, emplacement de l’ancien fossé — graben veut dire fossé — de l’enceinte romaine, encerclée par le Ring, grand boulevard circulaire où se trouvent l’Opéra, et le Burgtheater. Le Danube est lointain, une tangente qui effleure le cercle. Certes, au bord, d’anciens entrepôts ont été convertis en hôtel de luxe abritant des séminaires pour hommes d’affaires, et les bords de son île ont été aménagés en plage — villégiature encore — mais l’essentiel se passe ailleurs. L’essentiel, à Vienne, c’est quoi ? Question bien embarrassante. »

Cécile Wajsbrot et Sébastien Reichmann, Europe centrale, un continent imaginaire, « Voyage en terre d’Europe centrale », « Vienne : un meurtre que tout le monde commet », collection Autrement monde, Autrement, Paris 1991


« Les touristes admirent, et avec raison, les bords de la Meuse aux environs de Liège, les bords de l’Elbe, les bords du Rhin de Mayence à Coblentz ; mais s’il faut parler de grandeur, rien de tout cela ne saurait être comparé, même de bien loin, à ce passage des Portes de Fer. Je ne vois, en un autre genre, que le cirque de Gavarni, avec le chaos qui le précède, qui puisse entrer en parallèle.
Qu’on imagine, pendant une quarantaine de kilomètres, un amoncellement de collines et de montagnes jetées en tout sens, pêle-mêle, comme un immense troupeau ; qu’on se figure maintenant une masse d’eau énorme, rencontrant sur son chemin cette formidable barrière, ici tournant les obstacles, serpentant dans les intervalles ; là se frayant de vive force une route à travers quelque roche moins dure : — tel est le spectacle unique au monde, à la fois superbe et terrible, qui nous est offert. L’homme s’y voit en présence de forces auprès desquelles la sienne est bien peu de chose et il y a je ne sais quoi de religieux dans l’admiration mêlée d’épouvante dont il est impossible de se défendre ici. »

Charles Bigot (1840-1893), Grèce – Turquie, le Danube, « Sur le Danube »


« Danube, petite voie de chemin de fer, grande fabrique de cuir, pavé de granit inégal, bien suffisant pour l’allure d’escargot des camions aux larges roues ! L’automobile, elle, sautait, galopait, bondissait, n’était pas à sa place sur cette route pavée pour camions. À gauche, c’était le port d’hiver, à droite un plateau surélevé, formé de sable du Danube et de cailloux du Danube, planté de jeunes bouleaux. On avait là une vue circulaire sur des collines d’un gris de plomb, des cheminées d’usines noires, et sur le brasier du soleil couchant. On voyait la grisaille du magasin à poudre, le Laaerberg, le cimetière central, le Kahlenberg… Comme dans le plomb gris, liquide, du ciel et de la terre, montait la vague embrasée, rouge sombre, des rais du couchant. La fabrique de cuir était comme un monstre noir, et trois gigantesques cheminées envoyaient une fumée dans le brasier, tels de minces jets de vapeur qui auraient voulu éteindre de formidables incendies ! Les frêles et délicats bouleaux sur le remblai du Danube frémissaient dans le vent du soir, et les deux amis choisirent de beaux cailloux polis, brun clair, en guise de souvenir de cette paisible soirée. »

Peter Altenberg (1859-1919), Nouvelles esquisses viennoises, traduit de l’allemand par Miguel Couffon, Actes Sud, 1994, cité dans Le goût de Vienne, textes choisis et présentés par Gérard-Georges Lemaire, Mercure de France, Paris, 2003


« Le 6 janvier de chaque année, mes parents ont jeté deux roses rouges dans le Danube, et ma grand-mère Bíró a refusé jusqu’à sa mort de traverser le fleuve. Quand elle était obligée d’emprunter l’un des ponts, pour se rendre de Pest à Buda, notamment à l’hôpital de mon père, elle fermait les yeux pour ne pas voir cette eau. Ce fleuve-là. »

Adam Bíró (1941), Les ancêtres d’Ulysse, Éditions PUF, Paris, 2002, cité dans Le goût de Budapest, Textes choisis et présentés par Carole Vantroys, Mercure de France, Paris, 2005


Belagerung_belgrad_1717

Siège de Belgrade en 1717


Le Danube en colère

« Belgrade et Semlin sont en guerre.
Dans son lit, paisible naguère,
Le vieillard Danube leur père
S’éveille au bruit de leur canon.
Il doute s’il rêve, il tressaille,
Puis entend gronder la bataille,
Et frappe dans ses mains d’écaille,
Et les appelle par leur nom.

 Allons, la turque et la chrétienne !
Semlin ! Belgrade ! qu’avez-vous ?
On ne peut, le ciel me soutienne !
Dormir un siècle, sans que vienne
Vous éveiller d’un bruit jaloux
Belgrade ou Semlin en courroux !

Hiver, été, printemps, automne,
Toujours votre canon qui tonne !
Bercé du courant monotone,
Je sommeillais dans mes roseaux ;
Et, comme des louves marines
Jettent l’onde de leurs narines,
Voilà vos longues couleuvrines
Qui soufflent du feu sur mes eaux !

Ce sont des sorcières oisives
Qui vous mirent, pour rire un jour,
Face à face sur mes deux rives,
Comme au même plat deux convives,
Comme au front de la même tour
Une aire d’aigle, un nid d’autour.

Quoi ! ne pouvez-vous vivre ensemble,
Mes filles ? Faut-il que je tremble
Du destin qui ne vous rassemble
Que pour vous haïr de plus près,
Quand vous pourriez, sœurs pacifiques,
Mirer dans mes eaux magnifiques,
Semlin, tes noirs clochers gothiques,
Belgrade, tes blancs minarets ?

Mon flot, qui dans l’océan tombe,
Vous sépare en vain, large et clair ;
Du haut du château qui surplombe
Vous vous unissez, et la bombe,
Entre vous courbant son éclair,
Vous trace un pont de feu dans l’air.

Trêve ! taisez-vous, les deux villes !
Je m’ennuie aux guerres civiles.
Nous sommes vieux, soyons tranquilles.
Dormons à l’ombre des bouleaux.
Trêve à ces débats de familles !
Hé ! sans le bruit de vos bastilles,
N’ai-je donc point assez, mes filles,
De l’assourdissement des flots ?

Une croix, un croissant fragile,
Changent en enfer ce beau lieu.
Vous échangez la bombe agile
Pour le Coran et l’évangile ?
C’est perdre le bruit et le feu :
Je le sais, moi qui fus un dieu !

Vos dieux m’ont chassé de leur sphère
Et dégradé, c’est leur affaire :
L’ombre est le bien que je préfère,
Pourvu qu’ils gardent leurs palais,
Et ne viennent pas sur mes plages
Déraciner mes verts feuillages,
Et m’écraser mes coquillages
Sous leurs bombes et leurs boulets !

De leurs abominables cultes
Ces interventions sont le fruit.
De mon temps point de ces tumultes.
Si la pierre des catapultes
Battait les cités jour et nuit,
C’était sans fumée et sans bruit.

Voyez Ulm, votre sœur jumelle :
Tenez-vous en repos comme elle.
Que le fil des rois se démêle,
Tournez vos fuseaux, et riez.
Voyez Bude, votre voisine ;
Voyez Dristra la sarrasine !
Que dirait l’Etna, si Messine
Faisait tout ce bruit à ses pieds ?

Semlin est la plus querelleuse :
Elle a toujours les premiers torts.
Croyez-vous que mon eau houleuse,
Suivant sa pente rocailleuse,
N’ait rien à faire entre ses bords
Qu’à porter à l’Euxin vos morts ?

Vos mortiers ont tant de fumée
Qu’il fait nuit dans ma grotte aimée,
D’éclats d’obus toujours semée !
Du jour j’ai perdu le tableau ;
Le soir, la vapeur de leur bouche
Me couvre d’une ombre farouche,
Quand je cherche à voir de ma couche
Les étoiles à travers l’eau.

Sœurs, à vous cribler de blessures
Espérez-vous un grand renom ?
Vos palais deviendront masures.
Ah ! qu’en vos noires embrasures
La guerre se taise, ou sinon
J’éteindrai, moi, votre canon.

Car je suis le Danube immense.
Malheur à vous, si je commence !
Je vous souffre ici par clémence,
Si je voulais, de leur prison,
Mes flots lâchés dans les campagnes,
Emportant vous et vos compagnes,
Comme une chaîne de montagnes
Se lèveraient à l’horizon !

Certes, on peut parler de la sorte
Quand c’est au canon qu’on répond,
Quand des rois on baigne la porte,
Lorsqu’on est Danube, et qu’on porte,
Comme l’Euxin et l’Hellespont,
De grands vaisseaux au triple pont ;

Lorsqu’on ronge cent ponts de pierre,
Qu’on traverse les huit Bavière,
Qu’on reçoit soixante rivières
Et qu’on les dévore en fuyant ;
Qu’on a, comme une mer, sa houle ;
Quand sur le globe on se déroule
Comme un serpent, et quand on coule
De l’occident à l’orient ! »

Victor Hugo (1802-1885), Les Orientales (Juin 1828), publiées à Paris en 1829 par Charles Gosselin 


« Le Danube est sans aucun doute la plus importante des richesses naturelles de notre pays ; même si l’on ne prend en considération que l’aspect d’artère mondiale de navigation et de commerce. Maîtres de ses bouches, qui sont la porte de l’Europe vers l’Orient et la porte de l’Orient vers l’Europe; maîtres de 36 % de la superficie de son bassin total ; maîtres d’environ de la moitié de sa longueur navigable, y compris toutes les rivières qui coulent du Nord s’y jettent ; en tant que maîtres de tout cela nous sommes soumis en même temps, en tant que peuple, à la plus dure épreuve, parce que nous nous devons montrer que nous sommes capables, compétents, de remplir le rôle mondial dicté par cette situation géographique, tellement favorable mais qui implique tant de responsabilités. »

Grigore Antipa (1867-1944), Dunǎrea româneascǎ, The Romanian Danube, Le Danube roumain, Agenţia de Presǎ AGERPRES, Bucureşti, 2011

Grigore Antipa

photo source www.antipa.ro

Grigore Antipa est un naturaliste et océanographe roumain, spécialisé en écologie, en zoologie et en biologie marine, membre de l’Académie roumaine. Le Muséum national d’histoire naturelle de Bucarest porte son nom. C’est à lui que l’on doit la prise de conscience de l’exceptionnelle biodiversité que représente le delta du Danube et les premières mesures de protection de cet espace naturel.


« Le Danube, dont nous avons décrit le cours à l’article Allemagne, est le plus grand fleuve de l’Europe après le Volga ; il entre dans le royaume de Hongrie au dessus de Woltsthal1, et descend aussitôt au-dessus de Presbourg2 dans la plaine inférieure, qu’il traverse orientalement, en tournant un peu au Sud. Il forme l’île de Shutt3, baigne les comtés de Wieselbourg4, de Raab5, Komorn et Gran6, et sépare Pesth de Bude. Il redescend près de Weitzen7 dans la grande plaine, court au S. jusqu’à l’embouchure de la Drave, d’où il se dirige à l’E. Il quitte la grande plaine au-dessous de Neusatz8 et, grossi des eaux de la Czerna, il sort de la Hongrie au-dessous d’Orsova. Son cours est fort tranquille dans tout le royaume, excepté entre les montagnes du Bannat et de la Servie9, où son lit est resserré et sa pente très rapide. Il déborde assez souvent tous les ans à la fin de février ou au mois de mars, à cause du grand nombre de rivières dont il est grossi, Il couvre alors ses îles, et inonde le plat pays près de Kolotscha10, Baja, les frontières du Bfennat11, jusqu’au-delà du Pantschova12. La navigation et le commerce de ce fleuve sont fort considérables , et la pêche très importante. Son cours a 450 lieues13. »

William GUTHRIE (1708-1770) (D’après le plan de), NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE, PHYSIQUE, POLITIQUE ET HISTORIQUE, Rédigée, depuis son origine (1800), jusqu’à ce jour, Par HYACINTHE LANGLOIS, DIXIÈME ÉDITION, ACCOMPAGNÉE D’UN ATLAS ÉLÉMENTAIRE DE 15 CARTES ENLUMINÉES. TOME PREMIER. PARIS,CHEZ HYACINTHE LANGLOIS, LIBRAIRE ET GÉOGRAPHE, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN, N° 12. MDCCCXIX

Hyacinthe Langlois (1771?-1835?), libraire-géographe, éditeur, cartographe, litographe

Notes :
1 Wolfsthal, commune frontalière autrichienne sur la rive droite du Danube
2 Bratislava, capitale de la Slovaquie
3 Žitný ostrov ou Île du seigle. Elle se situe actuellement en Slovaquie, entre Bratislava et Komárno, à la confluence du Váh et du Danube.
4 Moson-Magyaróvár, ville hongroise du Nord-Ouest
5 Györ, principale ville du Nord-Ouest de la Hongrie contemporaine
6 Esztergom (Hongrie)
7 Vác (Hongrie)
8 Novi Sad (Нови Сад), capitale de la Vojvodine
 serbe
9 Serbie
10 Kalocsa, petite ville de la Hongrie du Sud, aujourd’hui très célèbre pour son paprika
11Bannat ou Banat, aujourd’hui partagé entre la Roumanie, la Serbie et la Hongrie, véritable mosaïque ethnique
12Pančevo, ville de Serbie sur le Danube
13 Un lieu mesure 4, 82803 km


La sultane favorite

« N’ai-je pas pour toi, belle juive,
Assez dépeuplé mon sérail ?
Souffre qu’enfin le reste vive.
Faut-il qu’un coup de hache suive
Chaque coup de ton éventail ?

Repose-toi, jeune maîtresse.
Fais grâce au troupeau qui me suit.
Je te fais sultane et princesse
Laisse en paix tes compagnes, cesse
D’implorer leur mort chaque nuit.

Quand à ce penser tu t’arrêtes,
Tu viens plus tendre à mes genoux ;
Toujours je comprends dans les fêtes
Que tu vas demander des têtes
Quand ton regard devient plus doux.

Ah ! jalouse entre les jalouses !
Si belle avec ce cœur d’acier !
Pardonne à mes autres épouses.
Voit-on que les fleurs des pelouses
Meurent à l’ombre du rosier ?

Ne suis-je pas à toi ? Qu’importe,
Quand sur toi mes bras sont fermés,
Que cent femmes qu’un feu transporte
Consument en vain à ma porte
Leur souffle en soupirs enflammés ?

Dans leur solitude profonde,
Laisse-les t’envier toujours ;
Vois-les passer comme fuit l’onde ;
Laisse-les vivre : à toi le monde !
À toi mon trône, à toi mes jours !

À toi tout mon peuple – qui tremblez !
À toi Stamboul qui, sur ce bord
Dressant mille flèches ensemble,
Se berce dans la mer, et semble
Une flotte à l’ancre qui dort !

À toi, jamais à tes rivales,
Mes spahis aux rouges turbans,
Qui, se suivant sans intervalles,
Volent courbés sur leurs cavales
Comme des rameurs sur leurs bancs !

À toi Bassora, Trébizonde,
Chypre où de vieux noms sont gravés,
Fez où la poudre d’or abonde,
Mosul où trafique le monde,
Erzeroum aux chemins pavés !

À toi Smyrne  et ses maisons neuves
Où vient blanchir le flot amer !
Le Gange redouté des veuves !
Le Danube qui par cinq fleuves
Tombe échevelé dans la mer !

Dis, crains-tu les filles de Grèce ?
Les lys pâles de Damanhour ?
Ou l’œil ardent de la négresse
Qui, comme une jeune tigresse,
Bondit rugissante d’amour ?

Que m’importe, juive adorée,
Un sein d’ébène, un front vermeil !
Tu n’es point blanche ni cuivrée,
Mais il semble qu’on t’a dorée
Avec un rayon de soleil.

N’appelle donc plus la tempête,
Princesse, sur ces humbles fleurs,
Jouis en paix de ta conquête,
Et n’exige pas qu’une tête
Tombe avec chacun de tes pleurs !

Ne songe plus qu’aux vrais platanes,
Au bain mêlé d’ambre et de nard
Au golfe où glissent les tartanes…
Il faut au sultan des sultanes ;
Il faut des perles au poignard ! »

Victor Hugo,  Les Orientales (XII), Octobre 1828, publiées en 1829 à Paris par Charles Gosselin


« Ce qui transforma en Thomas d’exaltantes rêveries en quelque chose qui ressemblait à un germe de décision, ce fut peut-être une conférence tenue, à l’approche de ses seize ans, dans la vieille maison de Devín. Il entendait sa mère et son oncle régler son sort avec une cruauté inconsciente, tandis que, le front appuyé à la vitre, il regardait au bas de la falaise la Morava tenter avec peine, de faire pénétrer ses eaux vertes dans les flots boueux du Danube, ce Danube qui serait désormais la toile de fond de sa vie. Terrible Danube ! Oui il l’aimait. Que ne viens-tu de France, pensait-il. Si, du moins, l’on eût, de temps à autre, pu espérer voir passer, venant de cet occident prestigieux, des chalands ou des remorqueurs portant l’écusson tricolore ! Mais non, rien jamais que les couleurs autrichiennes et allemandes. Et les roumaines, avec cette bande jaune, comme une dérision, entre le bleu et le rouge. »

Vercors (1902-1991), La marche à l’étoile, Éditions Albin Michel, Paris, 1951

La Morava (die March en allemand) vers 1901-1910 à la hauteur de la forteresse de Devín (Slovaquie) avant son confluent avec le Danube, photo de Paul Picher (1873-1955)


« Lorsqu’après 1871, je descendis le Rhin de Mayence à Rotterdam, j’eus l’impression que ce fleuve peut couler paisiblement ; ses luttes sont terminées, il n’a plus désormais qu’à laisser flotter au fil de ses eaux les ladies anglaises et les misses américaines qui notent au crayon, dans leur Baedecker, le roc de la Loreley, le Stolzenfels ou le Rolandseck… Mais lorsque j’ai descendu le Danube de Vienne à Galatz et que j’ai observé les passagers du bateau, où se trouvaient mélangés des Allemands, des Hongrois, des Serbes, des Roumains, des Turcs, des Russes, j’ai compris que là se jouerait encore une terrible tragédie, dont dépendra la paix de l’Europe. »
« Pensées et aphorismes d’Anton Rubinstein », Le Ménestrel n°8 du 25/02/1900

Anton Grigor’yevitch Rubinstein (1829-1894), compositeur, pianiste, chef d’orchestre et pédagogue éminent est né en Ukraine.


Hongrie

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

deux grands chevaux noirs
attelés à une carriole
traversent la route
deux mains blanches la guident

au loin
au bout des sillons
des hommes ramassent du bois
devant les maisons
des petits jardins se protègent de la plaine

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

dans la gare vit
un immense poêle en faïence jaune
dans le train les gens se racontent
jouent aux cartes, mangent du pain et du pâté
les contrôleurs portent des uniformes de généraux

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

derrière nous, La Forêt Noire
loin devant, La Mer Noire
derrière nous, l’Occident
loin devant, L’Orient

derrière nous Hölderlin et Novalis
loin devant Panait Istrati et Nâzim Hikmet
derrière nous, le piano
loin devant, le ney
et le fleuve laisse passer les hommes
qui ne savent plus chanter

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

une île
par où s’évader
deux mille huit cent soixante kilomètres
pour se jeter dans une mer fermée
mais le fleuve s’en moque
entre Buda et Pest
il respire et je m’envole

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

terre source
fleuve mer
détroit océan
planète univers

et mirador ?

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

Yvon Le Men (1953), « Hongrie », 1983, in Besoin de poème, Le Seuil, Paris, 2006


« J’y étais poussé par mon goût du dépaysement : j’aimais à fréquenter les barbares. Ce grand pays situé entre les bouches du Danube et celles du Borysthènes, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer Intérieure, habitués aux paysages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. Il m’est arrivé là-bas d’adorer la déesse Terre, comme ici nous adorons la déesse Rome, et je ne parle pas tant de Cérès que d’une divinité plus antique, antérieure même à l’invention des moissons. Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe avait l’abondance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achevait ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables. Le froid d’un haut-plateau d’Espagne ne le cède à aucun autre, mais c’était la première fois que je me trouvais face à face avec le véritable hiver, qui ne fait dans nos pays que des apparitions plus ou moins brèves, mais qui là-bas s’installe pour de longues périodes de mois, et que, plus au nord, on devine immuable, sans commencement et sans fin.
Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieur des courants de traces aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures. La présence de cet ennemi impersonnel, presque abstrait, produisait une exaltation indescriptible, un sentiment d’énergie accrue.

Marguerite Yourcenar (1903-1987), Mémoires d’Hadrien, Plon, Paris, 1951


« Le train suit le cours du Danube. Pluie et grêle ont repris de plus belle. Le fleuve gît sur le ventre. Sa frange marécageuse noie les arbres au passage. C’est le fleuve de l’oubli. Le fleuve de la Papusza, la « Poupée », poétesse et chanteuse polonaise du XXe siècle :

Le temps des Gitans errants
Est depuis longtemps passé
Mais je les vois, brillants,
Forts et clairs comme l’eau

L’eau ne regarde pas en arrière
Elle fuit, s’en va toujours plus loin
Où les yeux ne la verront pas
L’eau qui vagabonde »
Papusza

Cité par Virginie Luc dans son livre Journal du Danube, Éditions de l’Âge d’Homme, collection Rue Férou, Lausanne, 2014


« Oï toi,  ô Marko de Prilep
A toi je donne l’épreuve en premier.
Toi en trois jours,
Tu auras à entasser des pierres
Jusqu’à atteindre les nuages.
Quant à toi, le preux arabe
Toi en trois jours, tu auras à creuser un canal
A le creuser pour amener le Danube
Et le faire passer devant Nikjup la grand’ville
Afin qu’il lave mes pavés de marbre.
Celui de vous qui terminera sa tâche le premier
Celui-là me prendra pour épouse. »
Par Dieu, l’Arabe noir
Fit venir ses trois cents esclaves
Pour creuser le canal et faire venir le Danube.
Quant à Marko, avec son savoir, à bâtir sa tour de pierres
Et dans Nikjup, à la mi-journée
Plus ne restait une seule pierre.
Marko alla sur le paisible Danube blanc
Alla au pays de Grande Valachie
Chez les Caravalaques, pays de Bogdan
Y trouva une pierre de neuf coudées,
La jette sur sa blanche épaule
Pour achever sa tour.
Elle n’y suffit point.
Marko nage dans le paisible Danube blanc
Et en face Semo son cher frère de sang
Dit de loin à Marko :
« Oï toi, ô Marko mon frère de sang
Ia jette-moi la pierre de neuf coudées
La vierge, par Dieu
Accueille déjà l’Arabe ! »

Marko jeta alors la pierre de neuf coudées
Et divisa le Danube en deux
Et sortit par la terre ferme… »

Épopée des Noces de Marko, chant épique de la tradition orale bulgare, traduction de Jean Cuisenier,  Jean Cuisenier, Les Noces de Marko, Le rite et le mythe en pays bulgare


Dans le delta à Sulina…

   « À Sulina, nous avions accosté sur la rue principale. Sur le quai, une foule de gens attendait leurs proches. Le long de la strada Deltei poussaient des arbres et l’ombre s’y déployait. Dans le bar le plus proche, j’avais pris un café et m’étais assis sous un parasol. J’attendais que se fasse entendre en moi la conscience de la fin. Le fleuve se perdait dans la mer pour de bon et la terre, avec tous ses évènements, s’arrêtait là. On ne pouvait pas sortir d’ici par une autre route que celle empruntée pour venir. Je sentais que le temps, jusque-là dans les formes humaines, se répandait et retournait à sa forme originelle. Là, à Sulina, il était omniprésent comme l’humidité dans l’air. Il altérait les maisons et les bateaux, corrodait les visages et le paysage, les verres dans les bars et la marchandises dans les magasins. Il avait complètement consumé, rongé la délicate enveloppe des minutes, des heures et des jours, il avait pris possession de l’espace tout entier, de toutes les choses visibles et invisibles ainsi que des pensées humaines. »

Andrzej Stasiuk (1960), Sur la route de Babadag, « Le delta », Christian Bourgeois Éditeur, Paris, 2007
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Eric Baude © Danube-culture, droits réservés, mis à jour avril 2022
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Panaït Istrati, enfant du Danube, écrivain universel

« Vagabond, débardeur ou contrebandier – peu importe ce qu’il fut. Voici l’essentiel : il a gardé le souvenir des étoiles qui ont veillé sur son sommeil inquiet, il a su démêler dans la poussière des grands chemins, son grain ardent. À travers toute la misère et toute la fatigue, il a porté, intact, un coeur d’homme. »
Joseph Kessel (1898-1979), préface à Oncle Anghel1  

« Il emmagazine un monde de souvenirs et souvent trompe sa faim en lisant voracement, surtout les maitres russes et les écrivains d’Occident. Il est conteur-né, un conteur d’Orient, qui s’enchante et qui s’émeut de ses propres récits, et si bien s’y laisse prendre qu’une fois l’histoire commencée, nul ne sait, ni lui-même si elle durera une heure ou bien mille et une nuits. Le Danube et ses méandres… Ce génie de conteurs est si irrésistible que dans la lettre écrite à la veille du suicide, deux fois il interrompt ses plaintes désespérées pour narrer deux histoires humoristiques de sa vie passée. Je l’ai décidé à noter une partie de ses récits ; et il s’est engagé dans une oeuvre de longue haleine. »
Romain Rolland (1866-1944)

Panaït Istrati (1884-1935) est un écrivain roumain de langue française né à Brǎila2 important port du Bas-Danube de la principauté de Valachie puis de la Roumanie, d’une mère blanchisseuse et d’un père contrebandier d’origine grecque. Tuberculeux, celui-ci retourne en Grèce alors que son fils n’a que quelques mois. Après avoir exercé, pour gagner sa vie, les métiers les plus divers dès son adolescence, Panaït Istrati se consacre à l’écriture.
Romancier fécond, conteur extraordinaire, personnage hors du commun à la personnalité intègre et courageuse, il fut surnommé par Romain Rolland qui le fit connaître en France et devint son ami le « Gorki des Balkans ».

P. Istrati, photographe éphémère dans le sud de la France  pour survivre…

Le Danube, les paysages, les habitants, les villages des rives danubiennes roumaines, de l’embouchure (le confluent) de la rivière Siret (726 km) avec le Danube où il passe une partie de son enfance chez sa grand-mère, du Baragan3 ce « champ d’argile et cette plaine d’eau, deux déserts : une solitude immobile et un déluge tourmenté… » (Tudor Aghesi, 1880-1967), du port de Brǎila, tous ces lieux à la forte personnalité  occupent dans plusieurs de ses oeuvres une place considérable, symbole du lien profond de l’écrivain avec l’histoire et la géographie de ces territoires à la fois impitoyables et fascinants.
Chevauchant le XIXe et le XXsiècles de l’Europe au Proche-Orient, son œuvre littéraire appartient à plusieurs genres, du conte au roman historique en passant par l’autobiographie, le témoignage et l’essai qui s’entremêlent dans un même récit sans cesse déployé et toujours fécondé par une évocation saisissante de la nature et par un profond sentiment d’humanité, renouvelant par là même une forme littéraire originale.

Brăila, boulevard I. Cuza, fin XIXe début du XXe siècle, collection Musée Carol Ier, Brăila, droits réservés

La générosité, la passion amoureuse et l’amitié dans sa vie comme dans son œuvre le disputent au tragique de la destinée humaine ainsi qu’au bruit et à la fureur de l’Histoire. Imprégnés de la tradition populaire orale de son pays natal, émaillés de termes et de proverbes roumains, ses contes et ses récits qu’on a souvent rapprochés de ceux des Mille et Une Nuits enrichissent l’épopée qui les a nourrit. Ils brossent le portrait de personnages hauts en couleur dans toutes leurs contradictions dont le plus célèbre d’entre eux, le « Haïdouc », hors-la-loi tour à tour bandit d’honneur, redresseur de torts et révolté contre l’injustice sociale. Et si l’écrivain, amoureux de « la noble déesse, la Littérature » et de « la belle lettre inspirée », renfermait des « millions de vies belles et affreuses » dont il se voulait « le simple écho », l’homme, fils d’un contrebandier grec et d’une blanchisseuse roumaine, ne séparait pas son art de sa vie dans ses rencontres, ses voyages et ses engagements. Il a participé au plus fort de son être à toutes les « pulsations » de l’histoire humaine, sociale et politique du XXe siècle au-delà même de sa disparition prématurée, tant les « ismes » auxquels il s’est confronté nous interrogent encore de nos jours : capitalisme, nationalisme, anarchisme, socialisme, communisme, stalinisme, fascisme et antisémitisme.

Mémorial Panaït Istrati dans le parc municipal de Brǎila, photo © Danube-culture, droits réservés

Sensible à la peine des hommes quelles que soient leurs conditions, fidèle sans illusion à ceux d’en bas, il n’a jamais dérogé au refus de parvenir. Lié au mouvement ouvrier roumain et international, il soutiendra la révolution russe et sera le premier écrivain célèbre à s’être élevé dès 1929 contre le régime stalinien de l’URSS faisant face avec un courage exemplaire à la réprobation de la majorité des intellectuels et des écrivains de gauche et aux plus ignobles calomnies des staliniens.

Plaque_Panait_Istrati,_24_rue_du_Colisée,_Paris_8

Panaït Istrati a habité à Paris au 24 rue du Colisée (VIIIarrondissement) de 1922 à 1930, photo Wikipedia

Notes :
1 Cité par Jacques Baujard dans l’introduction de sa biographie « Panaït Istrati, l’amitié vagabonde », Éditions Transboréale, Paris, 2015, p. 17
2 principale ville de Munténie et grand port valaque sur le Danube (rive gauche)
3 région plate et désertique du sud-est de la Roumanie bordée par le Danube. Elle a inspiré de nombreux écrivains parmi lesquels Tudor Arghesi (1880-1967), Jean Bart (1874-1933), Nicolae Iorga (1871-1940), Mihail Sadoveanu (1880-1961), Alexandru Vlahuţa (1858-1918)…, sources
: Bratosin Odile. Le Baragan : espace géographique dans la littérature roumaine. In: Travaux de l’Institut Géographique de Reims, vol. 33-34, n°129-130, 2007. Spatialités de l’Art. pp. 79-94: www.persee.fr/doc/tigr_0048-7163_2007_num_33_129_1535

Panaït Istrati, chantre du Danube et de son affluent le Siret

   « Dans ce refuge où tout sentait la vie sauvage, j’oubliais dès le lendemain le choléra et l’ail qu’il fallait manger, et le camphre que l’on portait au cou, et le vinaigre pour se frotter le corps. Le bois de saules et son petit monde d’oiseaux me semblaient un coin de paradis ; la vue de mon cher Danube, par nos nuits tièdes et étoilées, nos clairs de lune, répondaient à mon plus grand rêve d’enfance : une vie sous un ciel clément, avec une hutte, une couverture et une marmite sur le feu… tout ce que j’avais lu dans les histoires de brigands… »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Codine »

Le Port de Brăila à l’époque de Panaït Istrati : un univers impitoyable, photo collection Musée Carol Ier, Brăila, droits réservés

 « Habituellement, le port et le Danube (mon Danube !) c’était là ma promenade passionnément aimée du jeudi. En été, le port m’absorbait dans son immense labeur. Il me semblait que toutes ces fourmilières d’êtres et de choses vivaient pour ma jouissance personnelle ; en hiver, c’était la majestueuse inertie, l’universel silence, l’imposante solitude des quais déserts, la blancheur immaculée, et surtout le terrifiant arrêt du fleuve sous son linceul de glace. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Codine »

L’entrée des docks du port de Brăila, photo collection Musée Carol Ier, Brăila, droits réservés

   « Ma lipovanca n’avait pas toujours été si malheureuse. Son mari avait été pêcheur à son compte. Avec l’aîné de ses trois enfants — « un garçon de quinze ans, fort comme un taureau » — il partait tous les soirs à la pêche sur le Danube et rentrait le matin assez tôt, le poisson vendu et l’argent dans sa poche. Ils étaient le père et le fils bien braves : ils ne buvaient pas et confiaient tous leurs sous à la Babouchka. Ce n’était pas beaucoup, mais, un jour moins, un jour plus, ça pouvait aller. Et en effet cela alla passablement bien « jusqu’au jour de l’Ascension de l’année dernière » où cela n’alla plus du tout, car ce « matin maudit », le garçon vint frapper à la fenêtre à deux heures de la nuit, et lorsqu’elle lui ouvrit, il n’eut plus que la force de dire : « Mère ! Il s’est noyé ! » et tomba sur le sol de la chaumière.
La barque avait chaviré à cause des grandes vagues. Le père, lourdement botté, avait tout son possible pour se maintenir à flot pendant que le fils, qui était pieds nus, luttait vaillamment pour lui arracher les « funestes bottes » — seul grand obstacle pour ces nageurs innés — mais, vieux et épuisé, il coula au moment même où une des deux bottes restait dans les mains du garçon. Celui-ci l’entendit crier un instant avant : Petrouchka ! Sauve-toi, et sois bon avec ta mère ! »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Mikhaïl »

Jean Alexandru Steriadi (1880-1956), bateaux dans le port de Braila, vers 1909, collection du Musée National de peinture de Bucarest

« Au débarcadères des pêcheries, tout était préparé pour une ballade joyeuse dans les saules du Danube. Une lotka [bateau traditionnel du Danube] fluette, appartenant à l’ami de Catherine, regorgeait de friandises, de vins et d’au-de-vie. Minnkou n’était pas encore là et de cette absence Minnka se fit du mauvais sang. Il vint cependant, peu après, tout regaillardi. L’embarcation prit le large, décente. Les femmes s’étaient couchées l’une contre l’autre, couvertes d’un tapis rustique, cependant que les gamins s’amusaient avec l’eau.
Ce n’était pas la seule lotka en fête qui traversait le Danube. Une multitude d’autres barques sillonnaient la vaste étendue du fleuve, certaines emportant même des musiciens. La plupart semblaient voguer à la dérive, heureuses du soleil, de la bonne chaleur où elles s’attardaient comme si elles craignaient de s’engager dans un fourré engourdi par l’hiver.
On tournoyait sur place et on buvait au son des violons et des tsambales [Cymbalum]. Parfois, des chants mélodieux de femmes retentissaient, clairs, dans l’espace, pour de longs moments. On entendait des échanges de souhaits et des apostrophes plaisantes, des rires, des cris apeurés. Notre lotka les écouta, longtemps, silencieuse, puis elle mit le cap sur l’autre rive et disparut comme une anguille.
Avant que le défilé de Korotichka les eût englouties, les deux hommes levèrent la tête pour contempler les innombrables navires, leur forêt de mats et la vaste ceinture éblouissante du Danube. »
Panaït Istrati, Tsatsa-Minka, « Barbat à sa mesure »

   Panaït Istrati consacre le premier chapitre de son roman Tsatsa-Minka à la Balta, un espace situé entre le Seret et son confluent avec le Danube, territoire qu’il  appelle du nom populaire « d’embouchure ».

   « L’embouchure », Peu avant que le Sereth n’arrive à l’endroit où il fait don de sa vie au Danube glouton, son lit devient une grande campagne fertile qui s’étend entre Brǎila et Galatz. Pour la traversée en toute sa largeur, ses habitants, qu’on surnomme « ceux de l’Embouchure » ne peuvent mettre moins de deux heures de chariot tellement elle est vaste. Les dimensions inaccoutumées de ce lit, aussi bien que sa générosité, les vieux du pays les expliquent à leur façon. Ils disent que le Sereth avait à l’origine une âme, à l’exemple de nous autres hommes, une âme ambitieuse. Après son départ de Bukovine, ayant en cours de route séduit une belle jeune fille dont il était amoureux, l’orgueilleux Sereth décida de la conduire, par ses propres moyens ,jusqu’à la mer Noire et au-delà, afin de lui montrer des pays où poussent des oranges et des grenades qui sont tout ce qu’il y a de plus beaux sur la terre, mais qui, néanmoins, pâliraient de jalousie devant la splendeur de sa bien-aimée, dont le nom est Bistritsa. »
Tsatsa-Minka, Folio Gallimard, Paris 1998, pp. 132-140

   « Je t’écris ces lignes pendant que ton gramophone chante « Le Danube est gelé ». Il est bien gelé, mon Danube, gelé pour toujours. Et je me demande si ma vie, riche de rien que des miracles, pourra faire un dernier miracle, dégelant mon Danube au soleil d’un dernier printemps. »
Panaït Istrati, Lettre à un ami de Brǎila, 1935

Brăila_19ème

Brăila au XIXe siècle, photo collection privée

Éditions illustrées d’oeuvres de P. Istrati

Kir Nicolas, Éditions du Sablier, 31 mai 1926, illustré de 13 bois en couleurs plus vignettes par Charles Picart Ledoux, 31 mai 1926
Isaac le tresseur de fils de fer, À Strasbourg chez Joseph Heissler libraire, illustré par Dignimont, mai 1927
Pour avoir aimé la terre, Éditions Denoël et Steele, frontispice de Jean Texier, mai 1930
Tsatsa Minnka, Éditions Mornay, illustré par Henri-Paul Boissonnas, 1931, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », n° 81
Les Chardons du Baragan, illustré par Maurice Delavier, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1929, n° 148
Kyra Kyralina, illustré par Ambroise Thébault, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1932, n° 165
Oncle Anghel, illustré par Michel Jacquot, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1933, n° 195
Présentation des Haïdoucs, illustré par Valentin Le Campion, Éditions Ferenczi dans la collection « Le Livre Moderne Illustré », 1934, n° 230
Domnitza de Snagov, illustré par François Quelvée, 1935, Éditions Fayard dans la collection « Le Livre de demain », n° 149
La Maison Thüringer, illustré par Raymond Renefer, 1935, n° 160
Le Bureau de placement, illustré par Jean Lébédeff, 1936, n° 203
Méditerranée, illustré par Jean Lébédeff, 1939

Danube-culture adresse ses grands remerciements à l’Association des Amis de Panaït Istrati (France), au Mémorial Panaït Istrati et à Liliana Šerban du Musée Carol Ier de Brăila pour les informations et les documents mis à disposition.

Sources :
Association des amis de Panaït Istrati
www.panait-istrati.com

Mémorial Panaït Istrati de Brǎila
www.muzeulbrailei.ro

BAUJARD, Jacques, Panaït Istrati, L’amitié vagabonde, Éditions Transboréale, Paris, 2015
Une très belle biographie de P. Istrati écrite par un libraire-écrivain inspiré.

Un documentaire (en roumain) sur l’histoire multiculturelle de Brǎila, ville natale de P. Istrati
https://youtu.be/52ERTIWiwYk

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour mars 2022

Le chapeau de Panaït Istrati (Mémorial P. Istrati, Brăila), photo © Danube culture, droits réservés

Le delta du Danube et l’empereur Hadrien (76-138 ap. J.-C.)

 » Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal… »

« Si elle s’était prolongée trop longtemps, cette vie à Rome m’eût à coup sûr aigri, corrompu ou usé. Le retour à l’armée me sauva. Elle a ses compromissions aussi, mais plus simples. Le départ pour l’armée signifiait le voyage ; je partis avec ivresse. J’étais promu tribun à la Deuxième Légion, l’adjudicatrice : je passai sur les bords du Haut-Danube quelques mois d’automne pluvieux, sans autre compagnon qu’un volume récemment paru de Plutarque.

Aquincum, camp romain de la rive gauche du Danube, aujourd’hui inséré dans Budapest, photo droits réservés

Je fus transféré en novembre à la Cinquième Légion Macédonique, cantonnée à cette époque (elle l’est encore) à l’embouchure du même fleuve, sur les frontières de la Moésie inférieure. La neige qui bloquait les routes m’empêcha de voyager par terre. Je m’embarquai à Pola4 ; j’eus à peine le temps, en chemin, de revisiter Athènes, où, plus tard, je devais longtemps vivre. La nouvelle de l’assassinat de Domitien5, annoncée peu de jours après mon arrivée au camp, n’étonna personne et réjouit tout le monde. Trajan bientôt fut adopté par Nerva; l’âge avancé du nouveau prince faisait de cette succession une matière de mois tout au plus : la politique de conquêtes, où l’on savait que mon cousin se proposait d’engager Rome, les regroupements de troupes qui commençaient à se produire, le resserrement progressif de la discipline maintenait l’armée dans un état d’effervescence et d’attente. Ces légions danubiennes fonctionnaient avec la précision d’une machine de guerre nouvellement graissée ; elles ne ressemblaient en rien aux garnisons endormies que j’avais connues en Espagne ; point plus important, l’attention de l’armée avait cessé de se concentrer sur les querelles de palais pour se reporter sur les affaires extérieures de l’empire ; nos troupes ne se réduisaient plus à une bande de licteurs prêts à acclamer ou à égorger n’importe qui. Les officiers les plus intelligents s’efforçaient de distinguer un plan général dans ces réorganisations auxquelles ils prenait part, de prévoir l’avenir, et pas seulement leur propre avenir. Ils s’échangeaient sur ces évènements au premier stage de la croissance pas mal de commentaires ridicules, et des plans stratégiques aussi gratuits qu’ineptes barbouillaient le soir la surface des tables. Le patriotisme romain, l’inébranlable croyance dans les bienfaits de notre autorité et la mission de Rome de gouverner les peuples prenaient chez ces hommes de métier des formes brutales dont je n’avais pas encore l’habitude. Aux frontières, où précisément l’habileté eût été nécessaire, momentanément du moins, pour se concilier certains chefs nomades, le soldat éclipsait complètement l’homme d’État ; les corvées et les réquisitions en nature donnaient lieu à des abus qui ne surprenaient personne. Grâce aux divisions perpétuelles des barbares, la situation au nord-est était somme toute aussi favorable qu’elle pourra jamais l’être : je doute même que les guerres qui suivirent y aient amélioré quelque chose. Les incidents de frontières nous causaient des pertes peu nombreuses, qui n’étaient inquiétantes que parce qu’elles étaient continues ; reconnaissons que ce perpétuel qui-vive servait au moins à aiguiser l’esprit militaire. Toutefois j’étais persuadé qu’une moindre dépense, jointe à l’exercice d’une activité mentale un peu plus grande, eût suffi à soumettre certains chefs, à nous concilier les autres, et je décidais de me consacrer surtout à cette dernière tâche, que négligeait tout le monde.

Carte historique de la Thrace antique d’Abraham Ortelius (1527-1598) datée 1585 avec la Mésie inférieure qui avait depuis longtemps disparu.

J’y étais poussé par mon goût du dépaysement ; j’aimais à fréquenter les barbares. Ce grand pays situé entre les bouches du Danube et celles du Borysthènes7, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer intérieure, habitués aux paysages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. Il m’est arrivé là-bas d’adorer la déesse Terre, comme ici nous adorons la déesse Rome, et je ne parle pas tant de Cérès, que d’une divinité plus antique, antérieure même à l’invention des moissons. Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe8avait l’abondance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achevait ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables. Le froid d’un haut-plateau d’Espagne ne le cède à aucun autre, mais c’était la première fois que je me trouvais face à face avec le véritable hiver, qui ne fait dans nos pays que des apparitions plus ou moins brèves, mais qui là-bas s’installe pour de longues périodes de mois, et que, plus au nord, on devine immuable, sans commencement et sans fin. Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieure des courants de trace aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures. Le présence de cet ennemi impersonnel, presque abstrait, produisait une exaltation indescriptible, un sentiment d’énergie accrue. On luttait pour conserver sa chaleur comme ailleurs pour garder courage. À certains jour, sur la steppe, la neige effaçait tous les plans, déjà si peu sensibles ; on galopait dans un monde de pur espace et d’atomes purs. Aux choses les plus banales, les plus molles, le gel donnait une transparence en même temps qu’une dureté céleste. Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal. Asar, mon guide caucasien, fendait la glace au crépuscule pour abreuver nos chevaux. Ces bêtes étaient d’ailleurs un de nos points de contact les plus utiles avec les barbares : une espèce d’amitié se fondait sur des marchandages, des discussions sans fin, et le respect éprouvé l’un pour l’autre à cause de quelque prouesse équestre. Le soir, les feux de camp éclairaient les bonds extraordinaires des danseurs à la taille étroite, et leurs extravagants bracelets d’or. 
Bien des fois, au printemps, quand la fonte des neige me permit de m’aventurer plus loin dans les régions de l’intérieur, il m’est arrivé de tourner le dos à l’horizon du sud, qui renfermait les mers et les îles connues, et à celui de l’ouest, où quelque par le soleil se couchait sur Rome, et de songer à m’enfoncer plus avant dans ces steppes ou par-delà ces contreforts du Caucase, vers le nord ou la plus lointaine Asie. Quels climats, quelle faune, quelles races d’hommes aurais-je découverts, quels empires ignorants de nous comme nous le sommes d’eux, ou nous connaissant tout au plus grâce à quelques denrées transmises par une longue succession de marchands et aussi rares pour eux que le poivre de l’Inde, le grain d’ambre des régions baltiques le sont pour nous ? À Odessos9, un négociant revenu d’un voyage de plusieurs années me fit cadeau d’une pierre verte, semi-transparente, substance sacrée, paraît-il, dans un immense royaume dont il avait au moins côtoyé les bords, et dont cet homme épaissement enfermé dans son profit n’avait remarqué ni les moeurs ni les dieux. Cette gemme bizarre fit sur moi le même effet qu’une pierre tombée du ciel, météore d’un autre monde. Nous connaissons encore assez mal la configuration de la terre. À cette ignorance, je ne comprends pas qu’on se résigne. j’envie ceux qui réussiront à faire le tour des deux cents cinquante mille stade grecs si bien calculés par Erastothène10, et dont le parcours nos ramènerait à notre point de départ. je m’imaginais prenant la simple décision de continuer à aller de l’avant, sur la pistequi déjà remplaçait nos routes. Je jouais avec cette idée…
   Être seul, sans biens, sans prestige, sans aucun des bénéfices d’une culture, s’exposer au milieu d’hommes neufs et parmi des hasards vierges… Il va de soi que ce n’était qu’un rêve, et le plus bref de tous. Cette liberté que j’inventais n’existait qu’à distance ; je me serais bien vite recréé tout ce à quoi j’aurais renoncé. Bien plus, je n’aurais été partout qu’un romain absent. Une sorte de cordon ombilical me rattachait à la Ville. Peut-être, à cette époque, à ce rang de tribun, me sentais-je encore plus étroitement lié à l’empire que je ne le suis comme empereur, pour la même raison que l’os du poignet est moins libre que le cerveau. Néanmoins, ce rêve monstrueux, dont eussent frémi nos ancêtres, sagement confinés dans leur terre du Latium, je l’ai fait, et de l’avoir hébergé un instant me rend à jamais différent d’eux. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, « Varius multiplex multiformus », Librairie Plon, Paris, 1958 (première édition)

Notes :
1Le Dniepr, fleuve ukrainien et européen
2 Peuple d’origine thrace qui s’était constitué en royaume possédant un haut degré de civilisation et  occupait un territoire comprenant une partie de la plaine pannonienne, les Carpates et la région du Bas-Danube, correspondant géographiquement à une grande partie de la Roumanie d’aujourd’hui. Redoutables guerriers, bien organisés, ils furent vaincus par Trajan lors de deux campagnes successives (101-102 et 105-107).
3 Moésie ou Mésie inférieure, province romaine.
4 Pola ou Pula, port situé en Istrie (Croatie).
5 Domitien (51-96), empereur romain. Il règne de 81 jusqu’à son assassinat en 96.
6 Nerva (30-98) succède à Domitien en 96. N’ayant pas de descendant il fait de Trajan son fils adoptif peu avant sa mort.
7 Le Dniepr : Borysthènes est un nom d’origine scythe.
8 Les Scythes sont un ensemble de peuples indo-européens parlant une langue iranienne et occupant un vaste territoire eurasien, à l’origine nomade et férus de chevaux qui font des incursions en Europe à partir du VIIème siècle avant J.-C. Ils sont à l’origine d’un des premiers peuplements de la région du Bas-Danube.
9 Aujourd’hui Varna, ville et port et grande station balnéaire  bulgare sur la mer Noire.
10 Erastothène (vers 276-vers 194 ou 195 av. J.-C.) Savant grec encyclopédiste, un des premiers géographes de l’Antiquité, il fut aussi à la demande du pharaon Ptolémée III bibliothécaire du Musée d’Alexandrie et précepteur de son fils. Il semble qu’il ait calculé assez précisément la circonférence de la terre.

Une petite bibliographie danubienne en langue française…

Vouloir faire une bibliographie danubienne exhaustive représente un travail considérable. Le sujet est vaste, transversal, multilingue et s’enrichit en permanence de nouvelles publications (livres, revues, articles…) dans les domaines les plus variés, scientifiques, techniques, culturels, historiques, géopolitiques, environnementaux…
Voici une sélection de seize livres en français ouverte à d’autres suggestions.

ANDERSEN, Hans-Christian (1805-1975)
Le Bazar d’un poète (première édition en 1842), traduction de Michel Forget et préface de Régis Boyer, Éditions José Corti, Paris, 2013
Pour les merveilleuses pages dans lesquelles le célèbre écrivain et conteur danois raconte ses aventures de voyage sur le Danube.

Hans Christian Andersen (1805-1975)

BURLAUD, Pierre
Danube-Rapshodie, Images, mythes et représentations d’un fleuve européen, collection Partage du savoir, Éditions Grasset et Fasquelle/Le Monde de l’Éducation, Paris, 2001
Un livre référence sur le Danube, ses mythes et ses cultures littéraires et autres, écrit par un germaniste averti.

COUSTEAU, Jacques-Yves (1910-1997) et collectif : Causse, Christine, Koulbanis, Grégoire, Piantanida, Thierry, Platt, Véronique
Les secrets du Danube, Enquête sur le dernier grand fleuve sauvage d’Europe, Éditions Hachette Jeunesse et The Cousteau Society, Paris, 1993
Le livre date déjà mais les enjeux environnementaux demeurent et les questions du célèbre commandant Cousteau sont toujours aussi pertinentes.

ESTERHÁZY, Péter (1950-2016)
L’oeillade de la contesse Hahn-Hahn – en descendant le Danube –, collection Arcades, Éditions Gallimard, Paris 1991
En reprenant un voyage interrompu trente ans plus tôt, le narrateur accomplit la descente du Danube dans l’intention d’y consacrer un livre. Une exploration de l’espace et du temps à la fois drôle et grave. Une écriture inimitable d’un grand écrivain hongrois contemporain !

Peter Esterházy (1950-2016)

FUKS, Ladislav (1923-1944)
Voyage en terre promise (titre original en tchèque Cesta do Zaslíbené země), Éditions l’Engouletemps, Paris, 2005, traduction de Bathélémy Müller
Son roman L’Incinérateur de cadavres (Spalovač mrtvol) a été adapté au cinéma par le réalisateur Juraj Herz en 1969.

GHEORGHIU, Virgil (1916-1922)
Les Amazones du Danube, Librarie Plon, Paris, 1978
Écrivain et prêtre orthodoxe roumain, V. Gheorghiu est connu comme l’auteur de La vingt-cinquième heure.

GRAF, Marion (responsable de la publication), Un Danube poétique, Revue de belles-lettres, 2016 / 2, Lausanne
Un superbe recueil de poésies contemporaines sur le thème du Danube. Remarquablement traduit.

GRAFF, Martin (1944-2021)
Le réveil du Danube, géopolitique vagabonde de l’Europe, Éditions La Nuée Bleue/DNA, Strasbourg, 1998

HEKSCH, Alexandre-François (1836-1885)
Guide illustré sur le Danube de Ratisbonne à Sulina et Indicateur de Constantinople, Manuel des touristes et des voyageurs avec cinq cartes du fleuve, Vienne, Pest, Leipsic, A Hartleben Éditeur, 1885
Un ouvrage ancien très complet traduit de l’allemand qui contient toutes sortes d’informations à destination des voyageurs y compris la composition chimique des eaux thermales de l’île Marguerite !

ISTRATI, Panaït (1884-1935)
Les chardons du Baragan, Nerrantsoula, Tsatsa-Minka…, Éditions Phébus, Paris 2006, (édition établie et présentée par Linda Lé).
L’un des plus grands écrivains de tous les temps, fabuleux conteur, né au bord du fleuve à Brăila en Roumanie et surnommé le « Gorki des Balkans ». Incontournable !

Panaït Istrati (1884-1935), le Gorki des Balkans (Romain Rolland)

LEIGH FERMOR, Patrick (1915-2011)
Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople (1933-1935)
Première édition française complète de la trilogie composée des 3 livres de « Paddy » Leigh Fermor, Le temps des offrandes, Entre fleuve et forêt, La route interrompue dans une magnifique traduction de Guillaume Villeneuve. La route interrompue n’avait pas encore été traduite ni publiée en français jusque là.
Récit de voyage, journal de marche d’un étudiant itinérant et érudit, sujet de sa majesté qui quitte son pays un jour de décembre 1933 avec l’idée de traverser l’Europe à pied, depuis la Corne de Hollande jusqu’au Bosphore. Poursuivant son chemin, dormant à la belle étoile ou dans des châteaux au gré de ses rencontres et de ses recommandations, « Paddy » nous entraine à la découverte du Danube et d’une Mitteleuropa quelques années avant qu’elle ne sombre, et pour longtemps, dans les ténèbres.

LEROY, Annick (1953)
Danube-Hölderlin, Collection Dyptique, Éditions Diptyque, Bruxelles, 2002
Avec des essais de Holger Schmid : « Hölderlin ; la parole et l’esprit du fleuve » et de Luc Richir « Psychose et création »
Annick Leroy est également la réalisatrice du film documentaire « Vers la mer ».

MAGRIS, Claudio (1939)
Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988
Un des livres les plus érudits sur le Danube avec quelques oublis parfois mais magnifique biographie du fleuve et apologie inspirée sur la civilisation multiculturelle danubienne. 

Claudio Magris

MORAND, Paul (1888-1976)
Entre RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, Paris, 2011
Paul Morand consacre une place non négligeable au Danube dans ses écrits sur l’Europe centrale. Le style élégant, séduisant, enveloppe un propos souvent léger, amusant voire superficiel, ressemblant parfois à une sorte de chronique géographico-historico-mondaine du Danube et des villes et des paysages qu’il traverse.

Paul Morand (1888-1976)

PIERRE, Bernard (1920-1997)
Le Roman du Danube, Éditions Plon, Paris, 1987
Historien, géographe, économiste, explorateur alpin, Bernard Pierre est un spécialiste des grands fleuves. Il nous fait descendre le Danube en explorant ses berges et nous raconte de manière très vivante, parfois anecdotique, l’histoire du fleuve et celle des hommes.

STASIUK, Andrzej (1960)
Sur la route de Babadag, Christian Bourgeois Éditeurs, Paris, 2004
Andrzej Stasiuk voyage et décrit à merveille l’atmosphère du quotidien chaotique et multiethnique des Balkans et celle du delta. 

TISSERAND, Fabienne, Hermann Frédéric (photos)
Le Danube de la source à la mer Noire, La Renaissance du livre, Paris, 2003
De très belle photos illustrent le texte documenté de Fabienne Tisserand 

VERNE, Jules (1828-1905)
Le Pilote du Danube, roman, collection 10/18, Union Générale Éditions, Paris, 1979
Fort de sa victoire dans un concours de pêche organisé par la ligue danubienne, Ilia Brusch, maître pêcheur magyar (en fait révolutionnaire bulgare originaire de Ruse) se lance dans un pari insensé : descendre seul le Danube avec son bateau sans autres ressources que celle de sa pêche ! Le voyage fluvial est le sujet de nombreuses aventures imprévues. Un hommage de Jules Verne au Danube et aux peuples de ses rives.

Illustration de George Roux (1853-1929) pour le Pilote du Danube (1908)

VILAINE, Laurence, Le silence ne sera qu’un souvenir, Babel, Paris, 2014
Rongé par le remords de n’avoir pas eu le courage de parler, Miklus se décide à raconter les siens, ces Roms qui vivent depuis des décennies sur une rive slovaque du Danube. Le jour où Lubko, le gadjo est arrivé avec son violon chez les Tziganes, voleurs de poules, la communauté s’est égayée.
Un livre qui rend hommage à la communauté tsigane de Slovaquie. Pour ne pas oublier que le fleuve est aussi celui des minorités et que le peuple Rom à la culture fascinante, habite sur ses rives.

Danube-culture, mars 2022

La forteresse millénaire de Greifenstein, entre Danube et Forêt-Viennoise

   « Des croisées du château, on a une des plus belles vues d’Allemagne. Elle attire en été, une foule d’étrangers et d’oisifs citadins de Vienne. Les soins du prince de Liechtenstein ont arraché cet antique édifice à la main dévastatrice du temps. Propriétaire éclairé, archéologue instruit, homme de goût, seigneur magnifique, il n’a rien épargné pour garder à Griffenstein [sic], dont la position est d’ailleurs tout à fait romantique, son caractère original. La chronique veut qu’un griffon ait jadis établi son séjour en ce lieu, et de là le nom de Griffenstein qu’il porte aujourd’hui.1 Nous aimons trop les vieilles traditions populaires pour essayer de contester celle-ci. Nous sommes d’autant plus disposés à l’accueillir avec confiance, qu’on montre à ceux qui, comme nous, ont une foi peu ferme, les empreintes des serres du dragon formidable sur le rocher granitique dont il avait fait son trône. La discussion est impossible devant de si éloquents témoignages. »
William Beattie, Le Danube illustré, édition française revue (et traduite ?) par H-L Sazerac, H. Mandeville Libraire-Éditeur, Paris, 1849

Notes :
1Créature légendaire à tête de faucon et munie de griffes et présente dans plusieurs cultures de l’Antiquité et qui se rencontre encore au Moyen-âge et à la Renaissance. Le nom de Greifenstein viendrait non pas de la présence d’un griffon dans ces lieux mais d’un certain M. Griffo ou Greif qui pourrait avoir été à l’origine ou avoir surveillé la construction de la forteresse initiée probablement à la demande des puissants évêques de Passau qui était alors en possession de nombreux territoires dans les parties allemandes et autrichiennes du Saint Empire Romain Germanique. Une autre version de cette même légende populaire donne pour origine du nom de Greifenstein le verbe « greifen », saisir, en lien avec le dernier geste de Reinhard sire de Greifenstein qui fut précisément de saisir l’énorme pierre qui bloquait l’entrée du cachot où il avait enfermé son chapelain. Voir légende ci-dessous.    

   La forteresse de Greifenstein se trouve au point le plus septentrional des Alpes. Il n’est pas impossible que les Romains aient déjà édifié une tour de guet sur ce promontoire idéalement placé au-dessus du Danube qui faisait alors office de frontière (Limes) de l’Empire.
Greifenstein a vraisemblablement été construit soit à la fin du Xe (985/991) ou au début du XIe siècle à la demande des évêques de Passau qui avaient reçu ce domaine du duc de Bavière en 955 et étaient en possession d’autres domaines sur le territoire autrichien. Cette construction initiale marquait sans doute également la frontière orientale du domaine auquel appartenait également le village de Greifenstein. Elle s’inscrivait aussi, avec la forteresse de Kreuzenstein (rive gauche), les postes de garde des collines du Leopoldsberg, du Bisamberg et du Kahlenberg avec lesquels elle pouvait communiquer en cas de nécessité par l’intermédiaire de feux, dans l’important réseau de surveillance et de défense de la « Porte de Vienne »(« Wiener Pforte »).

La « Porte de Vienne » (« Wiener Pforte ») avec les collines du Leopoldsberg, du Kalenberg (rive droite) et du Bisemberg (rive gauche) que le fleuve franchit avant de rejoindre la capitale autrichienne, gravure de 1679, auteur ?

La présence de la forteresse est mentionnée pour la première fois dans un document officiel en 1135. Dietrich von Greifenstein était probablement un noble au service des évêques de Passau. Rüdiger von Bergheim (vers 1175-1258), évêque de Passau (1233 à 1250), la fait agrandir en 1247. Une chapelle est construite au XIVe siècle. Une troupe de citoyens de Klosterneuburg assiègent Greifenstein en 1365 pour des raisons inconnues. Le burgrave doit remettre les clefs de la place-forte au chef des assaillants, un certain Herr von Wehingen. Konrad Vetterl, vicaire de l’église paroissiale de Passau y est emprisonné en 1388 et torturé jusqu’à sa mort. Conquise en 1477 par les armées de Matthias Corvin (1443-1490) Greifenstein tombe brièvement dans la sphère d’influence hongroise. Les armées ottomanes de Soliman le Magnifique (1494-1566) venus assiéger Vienne s’en emparent en 1529 sans rencontrer de véritable résistance et la détruise partiellement. La forteresse est reconstruite à la suite de leur repli mais elle ne jouera désormais plus aucun rôle militaire ou stratégique. Elle fait à nouveau office de prison de la cour ecclésiastique à partir du XVIIe siècle. Le clergé et les laïcs devant purger des peines de prison sont enfermés dans le donjon de la tour. Encore habitée dans les années 1770, Greifenstein est ensuite, du fait des réformes fiscales mises en place sous l’impulsion de l’empereur Joseph II de Habsbourg (1741-1790), délaissée et n’est plus entretenue. Elle reste toutefois encore en possession des évêques de Passau jusqu’en 1803 où elle est mise aux enchères publiques.

La forteresse et le village de Greifenstein, gravure de Johann Mansfeld, vers 1800, collection privée. Cette gravure du début du XIXe siècle montre le fleuve en amont de Vienne avant sa canalisation avec ses îles inondables et ses berges non aménagées.

Le Prince Johann Ier Joseph von Liechtenstein (1760-1836) l’acquiert en 1807 et la fera restaurer et agrandir en 1818, améliorant son confort et y rajoutant éléments architecturaux de style romantique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des bâtiments. Son fils, le prince Alois II Joseph von Lichtenstein (1796-1858) en hérite en 1829 et y transfère des œuvres d’art et des armes des collections familiales.

Greifenstein à l’époque Biedermeier, gravure colorée de Johann Adam Klein (1792-1875), vers 1812, extraite du cycle « Merkwündige Ansichten der verschiedenen Provinzen der Österreich. Monarchie und der benachbaren Länder », Artaria, Wien, 1812

La forteresse est laissée à l’abandon à la fin du XIXe siècle. Vendue en 1918 à l’industriel Hugo Kostenitz, Greifenstein change à nouveau de propriétaire en 1931 devenant la possession du banquier Maximilian Mautner qui la rénove. Réquisitionnée quelques temps par l’armée russe à la fin de la deuxième guerre mondiale elle revendue par les descendants de M. Mautner en 1960 à une société hôtelière, propriété du Dr. Johannes Hübner. Celui-ci la lègue à sa fille Ingeborg en 2003 non sans l’avoir restauré dans son caractère romantique historique. Greifenstein et sa forêt environnantes de 16 hectares sont acquises en 2017 par un homme d’affaires viennois, Ernst C. Strobl qui poursuit les travaux de rénovation et souhaite ouvrir les lieux pour un public restreint à l’occasion d’activités culturelles et autres manifestations.

Salle des chevaliers, photo droits réservés

   La pierre mystérieuse qui se trouve au milieu de la cour intérieure s’appelle « La pierre du serment » (« Schwurstein« ). Une des nombreuses légendes touchant à sa présence à cet endroit raconte que chaque visiteur devait (et doit encore de nos jours…) la toucher. C’est de là vient son nom de « pierre de préhension ». Dans les temps sombres du XVe siècle, quand de nombreux voleurs et brigands semaient la terreur sur la région, tous ceux qui pénétraient dans la forteresse devaient poser la main droite dans le creux de la pierre et prononcer le serment suivant : « Autant je saisis la pierre, autant j’honorerai l’hospitalité de ces lieux. » Celui qui l’ignorait était considéré comme un ennemi et immédiatement enfermé dans le donjon.

La « pierre du serment » de Greifenstein, photo droits réservés

Voici une autre légende parmi les plus populaires au sujet de la forteresse de Greifenstein :
Rheinhard, sire de Greifenstein, était au XIe siècle le propriétaire de la forteresse. C’était un seigneur au caractère ombrageux, dur pour ses proches, les paysans des environs et cruel envers les étrangers qu’ils détestaient. Sa jeune épouse, comme il arrivait si souvent à cette époque, mourut en accouchant d’une petite fille qui fut prénommée Ételina (Eveline). La petite fille grandit en passant ses jours entre une vieille nourrisse et le chapelain de Greifenstein. Elle ne voyait guère son père, tout occupé par la chasse et les guerres ce qui l’amenait à s’absenter souvent du château. Ételina était d’une grande beauté et dès son adolescence de nombreux prétendants se manifestèrent pour l’épouser. Elle tomba amoureuse du plus pauvre d’entre eux, un chevalier du nom de Rodolphe. Mais son père, contrarié par son choix, refusa de la laisser se marier avec ce chevalier. Au même moment le sire de Greifenstein dut se rendre auprès de l’empereur qui le réclamait. Il confia Ételina au chapelain et partit. Peu de temps après, le bruit de sa mort parvint jusqu’à la forteresse. Aussi la jeune fille décida de se marier avec Rodolphe avec le consentement du chapelain. Mais la nouvelle de la mort de son père était fausse. Rheinhart n’avait été que blessé. Il annonça au bout de huit mois son retour et prévint sa fille qu’un époux digne d’elle et de lui l’accompagnait. Sa fille, prise d’une grande angoisse, alla se jeter dans les bras du chapelain car elle redoutait comme la mort le retour et la colère de son père à l’annonce de son mariage. Le prêtre décida de la cacher et la fit descendre ainsi que Rodolphe dans un des souterrains du château-fort. Les jeunes époux devaient y attendre que la colère de Rheinhart s’apaise. On déposa près d’eux des provisions, un panier rempli de pain, du vin et une cruche d’huile pour entretenir une lampe. Leurs provisions devaient être renouvelées tous les trois jours.Le sire de Greifenstein arriva avec le prétendant qu’il destinait à sa fille et demanda à la voir. On lui répondit qu’elle était souffrante et si faible qu’il fallait la laisser se reposer. Le lendemain, il courut jusqu’à sa chambre et, ne la trouvant, il entra dans une violente colère. Le chapelain lui raconta ce qui était arrivé et chercha vainement à l’adoucir. Rheinhart jura de tuer Rodolphe s’il le retrouvait et comme le chapelain refusait de lui dire où il s’était caché avec sa fille, il le fit descendre par une corde dans une prison souterraine de la forteresse et sceller une pierre sur sa tête. Le chapelain ne recevait de l’air et ne voyait la lumière que par une étroite ouverture qui permettait également de lui descendre régulièrement un peu de nourriture. Chaque jour Rheinhart venait lui renouveler sa demande avec d’horribles imprécations mais son prisonnier refusait de lui donner le lieu où Ételina et Rodolphe se cachaient.
Une année passa, la colère du sire de Greifenstein ne faiblissait pas tout comme la détermination du chapelain à se taire. La forteresse était devenue déserte. Rheinhart, quand il n’était pas à la chasse, errait dans les cours toujours en fureur. Un jour d’hiver, se trouvant dans une forêt au bord du Danube, une tempête de neige le surprit. les chemins recouverts étaient devenus méconnaissables. Croyant revenir vers le château, il s’égara au milieu du site le plus sauvage de la contrée. La nuit descendit. Il appela à l’aide à plusieurs reprises sans succès, recommença à marcher à tâtons et brusquement aperçut une petite lueur à travers les branches recouvertes. Guidé par elle, Rheinhart arriva près d’une caverne creusée dans le roc. Un grand feu y brûlait sur le seuil. L’éclat de la flamme lui permit d’apercevoir deux êtres humains endormis sur un épais tapis de feuilles sèches, couverts de peau de bêtes. Entre eux se tenait un petit enfant que sa mère pressait doucement contre son sein. Le sire de Greifenstein les réveilla et un grand cri s’échappa des lèvres de la jeune femme à la vue de son père. C’était Ételina. Elle était parvenue à s’échapper du souterrain avec Rodolphe et tous deux avaient survécu dans cette horrible solitude, se nourrissant de la chair d’animaux que Rodolphe attrapait et leurs peaux avaient remplacé leurs habits tombés peu à peu en lambeaux.
Rheinhart, ému aux larmes et pris de pitié, revint avec eux à la forteresse. Il courut aussitôt délivrer le chapelain dans sa prison souterraine. Mais au moment où il se saisit de la pierre qui recouvrait le cachot et se penchait, il glissa et tomba, se brisant le crâne contre un rocher. Ce caveau où il avait enfermé le chapelain, lui servit de sépulture. Son âme, dit la légende, y demeure toujours enfermée et sa captivité durera jusqu’à ce que la pierre qui le recouvre soit usée par le temps.

Anton Fikulka (1888-1957), Greifenstein et le Danube au printemps, huile sur canevas, 1942

Sources :
www.burggreifenstein.at
BEATTIE,William, Le Danube illustré, édition française revue (et traduite ?) par H-L Sazerac, H. Mandeville Libraire-Éditeur, Paris, 1849
BÜTTNER, Richard, Burgen und Schlösser zwischen Greifenstein und St. Pölten, 1969
BÜTTNER, Richard, Burgen und Schlösser an der Donau, 1964
CLAM MARTINIC, Georg, Österreichisches Burgenlexikon, 1992
DURAND, Hippolyte, Le Danube allemand, et l’Allemagne du sud, Voyage dans la Forêt-Noire, la Bavière, l’Autriche, la Bohême, La Hongrie, L’Istrie, La Vénétie et le Tyrol, Tours, Mame et Cie, Imprimeurs-Libraires, 1863
FEUCHTMÜLLER, Rupert, Dr, Greifenstein und seine Schausammlungen, ein Führer, Verlag Hubmann, Wien, ?
GERSTINGER, Heinz, Ausflugsziele Burgen, 1998
HALMER, Felix, Niederösterreichs Burgen, 1956
KRAHE, Friedrich Wilhelm, Burgen des deutschen Mittelalters – Grundrisslexikon, Frankfurt/Main 1994
KRATZER, Hertha, Donausagen, Vom Ursprung bis zur Mündung, Ueberrreuter, Wien, 2003

PERGER, Richard, « Beiträge zur Geschichte der Burg Greifenstein »,  in Jahrbuch für Landeskunde von NÖ, 1996/I
SCHICHT, Patrick, Buckelquader in Österreich – Mittelalterliches Mauerwerk als Bedeutungsträger,  Petersberg, 2011
STENZEL, Gerhard, Österreichs Burgen, 1989
STENZEL, Gerhard, Von Burg zu Burg in Österreich, 1973

La forteresse de Greifenstein depuis le Danube, photo © Danube-culture, droits réservés 

Elias Canetti l’Européen des confins, Routschouk, le Danube et les loups…

À l’époque de l’enfance de l’écrivain, Routschouk (Ruse), lieu de naissance d’E. Canetti, grande ville frontière et port danubien de l’Empire ottoman, ressemble à une petite Vienne, non seulement par certains éléments de son architecture mais aussi par  aussi par la diversité de ses populations. C’est à la fois entouré par les siens et dans ce contexte multiethnique favorisé par la présence du fleuve, du port et des activités économiques, que le jeune Elias passe ses premières années d’enfance.  » Routschouk apparaît par moments, dans La langue sauvée, premier volume de l’autobiographie, comme un modèle réduit de ce que pourrait être une Babel heureuse… Le Danube, dont Canetti précise qu’il est sur toutes les conversations, n’est pas un fleuve parmi d’autres : il est le lien matériel et symbolique qui unit tous ces peuples qui coexistent dans l’espace culturellement et nationalement composite qu’est l’Europe danubienne. »1
« Routschouk, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde, était une ville merveilleuse pour un enfant, et si je me bornais à la situer en Bulgarie, on s’en ferait à coup sûr une idée tout à fait incomplète : des gens d’origine diverse vivaient là et l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée.

Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des séfarades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine mais je ne m’en souviens pas. Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai… »

« Enfant, je n’avais pas une vision d’ensemble de cette multiplicité mais j’en ressentais constamment les effets. Certains personnages sont restés gravés dans ma mémoire uniquement parce qu’ils appartenaient à des ethnies particulières, se distinguant des autres par leur tenue vestimentaire.

Membres de la communauté juive de Routschouk/Ruse

Parmi les domestiques qui travaillèrent à la maison pendant ces six années, il y eut une fois un Tcherkesse et, plus tard, un Arménien. La meilleure amie de ma mère était une Russe nommée Olga. Une fois par semaine, des Tziganes s’installaient dans notre cour ; toute une tribu, me semblait-il, tellement ils étaient nombreux, mais il sera encore question, ultérieurement, des terreurs qu’ils m’inspirèrent… »

Le Danube gelé…
« Certaines années, le Danube était complètement gelé en hiver. Dans sa jeunesse, ma mère était souvent allé en Roumanie en traineau et me montrait volontiers les chaudes fourrures dont elle s’emmitouflait alors. Quand il faisait très froid, les loups descendaient des montagnes, poussés par la faim, et s’attaquaient aux chevaux qui tiraient les traineaux. Le cocher s’efforçait de les chasser à coups de fouet, mais cela ne servait à rien et il fallait tirer dessus pour s’en débarrasser… Ma mère revoyait les langues rouges des loups. Les loups, elle les avait vu de si près qu’elle en rêvait encore bien des années plus tard… »
Elias Canetti, La langue sauvée, Histoire d’une jeunesse (1905-1921)

Sur le Danube…
   « Le bateau était plein, les gens ne se comptaient plus sur le pont, assis ou couchés, c’était un vrai plaisir de se faufiler d’un groupe à l’autre et de les écouter. Il y avait des étudiants bulgares qui retournaient chez eux pour les vacances, mais aussi des gens ayant déjà une activité professionnelle, un groupe de médecins qui avaient rafraîchi leurs connaissances en « Europe… »

« Ce fut un voyage merveilleux, je vis infiniment de monde et je parlais beaucoup. Un groupe de savants allemands examinait les formations géologiques des Portes-de-Fer et en discutais avec des expressions que je ne comprenais pas. Un historien américain essayait d’expliquer à sa famille les campagnes militaires de Trajan. Il était en route pour Byzance, objet véritable de sa recherche, et ne trouvait que l’oreille de sa femme, ses deux filles, fort jolies, préférant parler avec des étudiants. Nous nous aimes un peu, parlant anglais, elles se plaignaient de leur père qui ne vivait que dans le passé… »
Elias Canetti, Histoire d’une vie, Le flambeau dans l’oreille (1921-1931)

Elias Canetti

Deux frères d’Elias, nés à Roustchouk, le producteur musical Nissim-Jacques Canetti (1909-1997) et le biologiste Georges Canetti (1911-1971) choisiront d’émigrer en France. Jacques arrivé en France en 1926, ouvre des cabarets à Alger puis à Paris, découvre Jacques Brel en 1954 et apportera son soutien aux plus grandes stars de la chanson française de l’époque parmi lesquels Juliette Gréco, Charles Aznavour, Georges Brassens, Charles Trenet, Édith Piaf,  Claude Nougaro, Boris Vian, Henri Salvador, Serge Gainsbourg, Jacques Higelin… Son frère cadet fait une carrière de scientifique, entre à l’Institut Pasteur en 1936, cinq ans après son arrivée en France où il poursuivra des recherches en vue de guérir de la tuberculose.

Oeuvres autobiographiques d’Elias Canetti :
La langue sauvée (1905-1921), Histoire d’une jeunesse, traduction de Bernard Kreiss, Albin Michel, Paris, 2005
Le flambeau dans l’oreille, Histoire d’une vie (1921-1931), traduction de Michel Demet, Albin Michel, Paris, 1982
 Jeux de regards, Histoire d’une vie, (1931-1937), traduit par Walter Weideli, Albin Michel, Paris, 1987
Les Années anglaises, publié par sa fille à titre posthume, Albin Michel, Paris, 2005

Autres oeuvres (sélection) :
Auto-da-fé, traduction de Paule Arhex, Collection du monde entier, éditions Gallimard, Paris, 1968; collection L’imaginaire, 2001
Le territoire de l’homme, traduction d’Armel Guerne, Albin Michel, Paris, 1978
Masse et puissance, traduction de Roberto Rovini,  Collection Tel, éditions Gallimard, Paris, 1986
Le Cœur secret de l’horloge, Réflexions, 1973-1985, Le Livre de Poche, Paris, 1998

Pour en savoir plus :
Jules-César Muracciole/Olivier Barrot :
Elias Canetti, documentaire, France, 2000, PB Productions, La Maison du doc, Un siècle d’écrivains
Olivier Agard, Elias Canetti, Voix allemandes, Belin, Paris, 2003 

Eric Baude © Danube-culture, 2 février 2020, mis à jour septembre 2021, droits réservés

Hans Christian Andersen (II) : « Sur le Danube » en 1841 de Cernavoda à Vienne » 

   Ce récit de voyage est un bazar poétique immense foisonnant d’impressions multiples d’un long périple accompli avec toutes sortes de moyens de locomotion qui le mène depuis la capitale danoise à travers l’Allemagne, le Tyrol, l’Italie (Rome, Naples, la Sicile), Malte, les Cyclades, Smyrne, Athènes, Le Pirée, Syros, le détroit des Dardanelles, « l’Hellespont des anciens » et la mer de Marmara pour arriver à Constantinople.
Après son séjour dans la capitale ottomane où il est arrivé à bord d’un bateau militaire français, le Ramsès2 sur lequel il croit mourrir en raison d’une tempête, vient le moment du départ et d’un voyage de retour lui offrant l’occasion d’entreprendre, après il est vrai beaucoup d’hésitations dues aux informations sur les guerres et les révoltes qui secouent les pays des Balkans sous domination ottomane, son itinéraire danubien :
« Tous les dix jours un bateau part de Constantinople, traverse la mer Noire jusqu’au Danube pour atteindre finalement Vienne, mais étant donné les circonstances présentes, on pouvait craindre qu’à force de reporter ce voyage on finisse par ne plus pouvoir l’entreprendre du tout et je me demandais si je n’allais pas être contraint de rentrer en passant par la Grèce et l’Italie. Dans l’hôtel où je résidais, il y avait deux Français et un Anglais. Nous avions convenu de prendre ensemble le bateau pour Vienne, mais ils abandonnèrent complètement cette idée et choisirent de rentrer chez eux en passant par l’Italie ; ils considéraient que faire le voyage par le Danube, en ce moment, était une entreprise complètement folle ; d’ailleurs « les autorités », comme ils disaient, les avaient confirmés dans leur certitude que les émeutiers Bulgares n’auraient guère de respect pour le drapeau autrichien et que, même si nous n’étions pas assassinés, nous aurions à faire face tout de même à de nombreux désagréments.
Je confesse que je passai une nuit très agitée et très pénible sans pouvoir me déterminer. Si je décidais de partir en bateau, il fallait que j’embarque le lendemain soir ; d’être ainsi partagé entre la peur des innombrables dangers qui, aux dires de tous, se préparaient, et mon désir brûlant de voir quelque chose de nouveau et d’intéressant, me rendait complètement fébrile… »4

Le vapeur « Stamboul » de la D.D.S.G.

   Avant de partir, il reçoit la nouvelle inquiétante que le Stamboul, vapeur autrichien et fleuron de la LLoyd Austria, construit à Trieste en 1838, vient de faire naufrage dans la mer Noire. C’est sur le Ferdinand Ier de la compagnie impériale royale de navigation à vapeur sur le Danube (D.D.S.G.) qu’Andersen inaugure son périple de retour : « C’était le vapeur Ferdinand Ier qui devait m’emporter sur le Pont Euxin ; le navire était bien aménagé et le confort était bon… »5 L’écrivain remontera ensuite le fleuve jusqu’à Vienne sur trois différents bateaux de la même compagnie : L’Argo de Czerna-Woda à Orşova, ville frontière de l’Empire ottoman avec l’Empire autrichien où il sera, comme les autres passagers, mis dix jours en quarantaine. Le trajet d’Orşova à Drencova se fait à terre en raison des difficultés de navigation dans ce passage du défilé des Portes-de-Fer, à cheval ou en voiture sur la rive gauche.

Le vapeur Galathea (1838-1898), collection du Musée hongrois des sciences, des technologies et des transports, Budapest

   Puis le Galathea emmène les passagers de de Drencova à Pest et enfin le Maria-Anna de Pest à Vienne. Dans deux notes de chapitres ultérieurs6 l’écrivain voyageur donne des détails sur le voyage par bateau de ou vers Constantinople : « Tous les quinze jours on peut, grâce aux vapeurs autrichiens se rendre de Constantinople à Vienne en passant par la mer Noire et le Danube. Deux itinéraires sont possibles. L’un passe après la mer Noire, par Donau-Mundingen pour atteindre Galatz7 où l’on est retenu une semaine en quarantaine ; de là on navigue [sur le Danube]  en suivant la côte de la Valachie8 — mais celle-ci est tout à fait plate et les villes y sont rares — jusqu’à Orsova où une autre quarantaine plus courte, nous attend.

Orşova la vieille (peintre non identifié)

   L’autre itinéraire et celui que je choisis, est de loin plus intéressant. On ne passe pas par Donau-Mundingen [les embouchures du Danube ou les bras du delta]  mais on débarque à Constantza9 d’où l’on gagne par voie de terre le Danube, à Czerna-Woda en un jour de voyage. On s’épargne ainsi trois jours de navigation entre Mundingen et Czerna-Woda au cours desquels il n’y a rien à voir que des étendues de marais, des joncs et des roseaux. Ce trajet présente en outre l’avantage que le bateau longe la rive gauche du fleuve, là où la côte est la plus variée ; on débarque ainsi dans une foule de villes bulgares plus grandes et l’on peut se promener dans les forêts naturelles de Bulgarie. et Czerna-Woda. À Orsova, on est mis en quarantaine pour dix jours puis le voyage se poursuit en direction de Pest puis de Vienne. »10

La douane entre l’Empire Ottoman et l’Empire Autrichien à Orşova la vieille, gravure d’A. F. Kunike (1777-1838), 1824

En ce qui concerne la durée et le coût « le voyage de Constantinople à Vienne — quarantaine déduite — dure en tout 21 jours11 et est extrêmement fatiguant ; il en coûte, en première classe 100 florins, en seconde classe 75 et 50 pour voyager sur le pont (un florin vaut, comme on sait, 5 marks et 8 schillings). De Vienne à Constantinople, dans le sens du courant, le voyage ne prend que 11 jours. Le coût est par conséquent plus élevé [sic !], soit 125 florins en première classe, 85 en seconde classe et 56 sur le pont. »12
En lisant la description de Constanţa on ne peut s’empêcher de rapprocher son récit de celui des « Tristes » du poète romain Ovide13 se lamentant sur son exil loin de Rome dans ces terres à l’extrémité de l’Empire romain : « À proximité de la ville subsistaient des vestiges non négligeables du mur de Trajan qui devait s’étendre de la mer Noire jusqu’au Danube ; si loin que portait le regard, on ne voyait que la mer Noire ou une immense steppe, pas une maison, pas la moindre fumée d’un feu de berger, pas de troupeau de bétail, aucune trace de vie nulle part ; partout, rien qu’un champ vert à l’infini… » Les voyageurs qui ont débarqué à Constanţa, après une nuit dans une auberge de la D.D.S.G., traversent la grande plaine monotone en direction de Czerna-Voda (Cernavoda), port sur le Danube d’où il   embarquent à destination de Vienne sur le vapeur Argo de la D.D.S.G. : « Le Danube avait débordé, inondant la prairie. l’eau clapotait sous les sabots des sabots. Le drapeau autrichien flottait sur le navire Argo qui nous faisait signe d’approcher comme si nous étions là chez nous. À l’intérieur, il y a une salle avec des miroirs, des livres, des cartes de géographie et des divans à ressorts, la table était mise on y avait posé des plats fumants ainsi que des fruits et du vin. À bord, tout était pour le mieux ! La remontée du Danube commence sous les bons auspices d’un vieux capitaine dalmatien Marco Dobroslavich. : « Il était trois heures de l’après-midi lorsque commença notre voyage sur le Danube. L’équipage, à bord, était italien. Le capitaine, Marco Dobroslavich, un Dalmatien, un vieux bonhomme, excellent, plein d’humour nous devint rapidement très cher à tous. Il rudoyait ses matelots qui pourtant, au fond d’eux-mêmes, l’aimaient bien ; ils avaient l’air de s’amuser sincèrement lorsqu’il s’en prenait à eux car il avait toujours en même temps un trait d’esprit qui faisait avaler la volée de bois vert. Au cours des trois jours et des trois nuits que nous avons passé à bord avant d’atteindre la frontière militaire, nul se montra plus efficace de meilleur humeur que notre capitaine. Au milieu de la nuit, lorsque la navigation était possible, on l’entendait crier de sa voix impérieuse, toujours sur le même ton, toujours prêt pour une bourrade et une bonne blague, et à table, au déjeuner, c’était un hôte jovial et débonnaire. Il était vraiment la perle de tous les capitaines du Danube à qui nous avons eu affaire. Les autres, au contraire, se montrèrent de moins en moins aimables et nous nous sentîmes de moins en moins à l’aise, ce qui eut pour effet naturel de resserrer les liens entre passagers de différentes nations. Cependant, au fur et à mesure qu’on se rapprochait de Pest et de Vienne, le nombre de gens à bord augmentait de façon telle que plus personne ne s’intéressait aux autres. Chez notre père Marco, en revanche, nous nous trouvions aussi bien que dans une pension de famille… »

Eric Baude, © Danube-culture, mars 2021, droits réservés

Notes :
1 Georg Nygaard, H.C. Andersen og København, Foreningen « Fremtiden », Copenhague, 1938, p. 173, cité par Michel Forget dans H. C. Andersen, Le bazar d’un poète,  « Présentation », domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, note en page 15
2 Andersen a d’abord embarqué sur le vapeur français l’Eurotas au Pirée puis change de bateau à Syros.
3 Andersen semble être resté à Constantinople jusqu’au mois de mai.
4 « Visite et départ » H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, p. 282
5 Idem, p. 285
6 De « Czerna-Woda à Rustzuk », H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, note p. 307
7 Les embouchures du Danube, en fait le bras de Sulina. La D.D.S.G. a inauguré le trajet de Vienne à Sulina en 1834. Galatz (Galaţi), port danubien et capitale de la Moldavie du sud.
9 En fait il s’agît de la rive droite et non pas de la rive gauche sur laquelle se trouve les villes bulgares.
10 Andersen semble confondre la Dobrodgée avec la Valachie.
11 soit 31 jours avec la quarantaine !
12 « De Czerna-Woda à Rustzuk, Au fil du Danube, de Pest à Vienne », in  H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, domaine romantique, José Corti, Paris, 2013, note p. 356.
13 Le poète romain Ovide est relégué en exil sur une île de la Scythie mineure à Tomis (vraisemblablement Constanţa) par l’empereur Auguste à l’automne de l’an 8 après J.-C.. Il aurait été condamné en raison de l’un de ses poèmes et d’une pratique de divination. Ovide mourra en 17 ou 18. 

Sources :
 H. C. Andersen, Le bazar d’un poète, traduction et présentation Michel Forget,  domaine romantique, José Corti, Paris, 2013
H. C. Andersen, « Retour au théâtre et voyage en Orient », Le conte de ma vie, traduit du danois par Cécile Lund, Paris, Éditions des Belles Lettres, 2019, pp. 128-133 

Une visite à Adah Kaleh, l’île forteresse par Patrick Leigh Fermor

« J’avais beaucoup entendu parler d’Adah Kaleh dans les dernières semaines et lu tout ce qui me tombait sous la main. Le nom signifie  « île forteresse » en turc. Elle faisait à peu près un mille de long, avait la forme d’une navette, légèrement courbée par le courant, un peu plus proche de la rive carpate que de la rive des Balkans. On l’a appelée Erythia, Rushafa, puis Continusa et, selon Appolonios de Rhodes, c’est là que les Argonautes jetèrent l’ancre à leur retour de Colchide. Comment Jason arriva-t-il à piloter le navire Argo à travers les Portes-de-Fer, puis le Kazan ? Il faut croire que Médée avait soulevé le navire au-dessus des écueils par magie. Certains prétendent que l’Argo avait atteint l’Adriatique par transport terrestre, d’autres qu’il l’avait traversée, remontant le Pô pour échouer mystérieusement en Afrique du Nord. Des écrivains ont émis l’hypothèse que le premier olivier sauvage implanté en Attique a pu être originaire de cette île. Mais elle devait sa célébrité à une époque plus tardive.

 

Ses habitants étaient turcs, descendants peut-être des soldats de l’un des premiers sultans qui aient envahis les Balkans, Murad Ier ou Bayazid Ier. Abandonnée par le reflux turc, l’île avait perduré, relique éloigné de l’Empire ottoman, jusqu’au traité de Berlin en 1878. Les Autrichiens détenaient sur elle quelque vague suzeraineté, mais l’île semble avoir été laissée pour compte jusqu’à ce qu’on la concède à la Roumanie lors du traité de Versailles ; et les Roumains avaient laissé tranquilles ses habitants. La première chose que je découvris après mon débarquement, ce fut un café rustique sous une treille, où siégeaient de vieux bonhommes assis en tailleur et en cercle, avec des faucilles, des doloires et des couteaux d’affûtage autour d’eux. Lorsqu’ils m’invitèrent à les rejoindre, la joie m’envahit comme si l’on l’avait soudain permis de m’asseoir sur un tapis magique. Des ceintures bouffantes rouge vif, d’un pied de large, plissaient abondamment leurs amples pantalons noirs ou bleu nuit. Certains portaient des vestes ordinaires, d’autres des boléros bleu nuit aux riches broderies noires et des fez couleur prune déteints et ceints de turbans effilochés, aux noeuds lâches ; tous sauf le hodja, dont les plis blancs comme neige étaient bien disposés autour d’un fez plus bas moins effilé, pourvu d’une courte tige au milieu. Quelque chose dans la ligne du front, la courbure du nez et le ressaut des oreilles les rendait indéfinissablement différents de toutes les personnes que j’avais croisées jusqu’ici. Ces quatre ou cinq cents insulaires appartenaient à quelques familles qui s’étaient alliées pendant des siècles, et j’en vis un ou deux avec l’expression vague et absente, le regard indécis, la légèreté erratique qui résultent parfois d’une trop grande antiquité et consanguinité. Malgré ces habits reprisés, usés jusqu’à la corde, leur style et leurs manières étaient pétris de dignité. Rencontrant un inconnu, ils se touchaient le coeur, les lèvres et le front de la main droite, puis la posaient sur la poitrine avec une inclinaison de tête et une formule murmurée de bienvenue. C’était un geste d’une grâce extrême, sorte de cérémonial d’altesses déchues. Un air de survivance préhistorique flottait sur l’île, comme si elle avait abrité une espèce par ailleurs éteinte et balayée depuis longtemps.

Bastion d’Ada-Kaleh dans les années cinquante

Plusieurs de mes voisins trituraient des chapelets, mais non pour prier ; ils les faisaient courir entre leurs doigts de temps en temps, comme pour mesurer leur oisiveté illimitée ; à mon grand ravissement, un vieil homme, encerclé par son nuage, fumait un narghilé. Six pieds de tube rouge était adroitement enroulés et, lorsqu’il tirait sur l’embouchure ambrée, le morceau de charbon rougeoyait sur un tas humide de feuilles de tabac d’Ispahan, et les bulles, qui se frayaient un chemin dans l’eau avec les coassements d’un crapaud qui s’accouple, remplissaient de fumée le récipient de verre. Pourvu de petites pinces, un garçonnet arrangea de nouveaux morceaux de charbon. À ce moment, le vieil me désigna du doigt en chuchotant ; quelques minutes plus tard, le garçon revenait avec un plateau chargé, posé sur une table ronde et haute de six pouces. Devant ma perplexité, un voisin m’expliqua la marche à suivre : d’abord, ingurgiter le petit verre de raki ; puis manger la cuillerée de délicieuse confiture de pétales de rose déjà prête sur une soucoupe de verre ; avaler ensuite un demi-gobelet d’eau ; enfin, siroter un dé à coudre de café noir et bouillant glissé dans un support de métal en filigrane. Le rituel s’achevait quand on avait vidé le gobelet et accepté du tabac, en l’occurrence une cigarette aromatique roulée à la main sur l’île. Pendant ce temps, les vieilles gens restaient assis, souriants, en silence, avec un soupir occasionnel, et parfois un mot amical à mon adresse dans ce qui me paraissait être un roumain très heurté ; le médecin m’avait dit que leur accent et leur syntaxe amusaient beaucoup sur le continent. Entre eux, ils parlaient le turc, que j’entendais pour la première fois : de sidérantes enfilades de syllabes agglutinées, avec une suite de voyelles identiques qui rappelaient obscurément le magyar ; tous les mots sont différents mais les deux langues sont de lointaines cousines dans le groupe ouralo-altaïque. Selon mon cicérone de tout à l’heure, leur idiome s’était beaucoup éloigné de la langue vernaculaire de Constantinople, ou bien il était resté immuablement pris dans son vieux moule, comme les parlers des vieilles communautés françaises du Québec ou d’Acadie, ou d’une collectivité anglaise isolée depuis longtemps, et qui parlerait encore la langue de Chaucer.

Je ne savais quoi faire en partant ; on arrêta ma tentative de paiement d’un sourire, en renversant la tête en arrière, d’une manière énigmatique. Comme tout le reste, le geste de dénégation universel dans le Levant, était pour moi une nouveauté ; et une fois de plus, il y eut cette charmante inclinaison, la main sur le coeur.

Ainsi, c’était là les ultimes descendants des nomades victorieux venus des confins de la Chine ! Ils avaient conquis la plus grande partie de l’Asie, l’Afrique du Nord, jusqu’aux colonnes d’Hercule, asservi la moitié de la chrétienté, fait trembler les portes de Vienne ; victoires passées depuis longtemps, mais rappelées ici et là par un minaret qu’ils détenaient encore, comme une épée plantée en terre. Des maisons pourvues de balcons se regroupaient autour de la mosquée, avec de petits ateliers producteurs de loukoums et de cigarettes, tous entourés par les vestiges croulants d’une massive forteresse. Des treilles ou un auvent occasionnel ombrageaient les allées pavées. Des bidons d’essence peints en blanc étaient remplis de roses trémières et grimpantes ou d’oeillets, et les femmes qui s’activaient autour se cachaient la tête dans un sombre feredjé — un voile fixé sur le front, et refermé sur le le nez ; elles portaient un pantalon blanc fuselé, mise qui leur donnait l’air de quilles blanc et noir. Les enfants étaient des miniatures d’adultes semblablement vêtues et, leurs visages dévoilés exceptés, les fillettes auraient pu prétendre être la plus petite d’une série de poupées russes. Des feuilles de tabac pendaient à sécher au soleil comme des rangées de harengs. Les femmes juchaient des fagots de rameaux sur leur tête, nourrissaient la volaille, et revenaient de la berge en portant de pleines brassées de roseaux, et leurs faucilles. Des lapins aux oreilles tombantes se prélassaient ou sautillaient avec indolence dans les petits jardins, et grignotaient les feuilles des melons mûrissants. Des flottilles de canards croisaient parmi les filets et les canots, et des multitudes de grenouilles avaient fait descendre de leurs toits toutes les cigognes.

Hunyadi était l’auteur de la première muraille défensive, mais les remparts circulaires dataient d’après la prise de Belgrade par le prince Eugène, et la fuite des Turcs vers l’aval ; l’extrémité oriental de l’île donnait l’impression de devoir sombrer sous le poids de ses fortifications. Les voûtes des galeries de tirs et les formidables et humides magasins s’étaient effondrés. Des fissures courraient sur les remparts, de gros blocs de maçonnerie emplumés d’herbe s’étaient détachés, et les chèvres arrachaient les feuilles au milieu des ruines. Une sente conduisait, entre les poiriers et les mûriers, à un petit cimetière où s’inclinaient des stèles enturbannées, où l’on découvrait dans un coin la tombe d’un prince derviche de Bokhara qui avait fini ses jours ici après avoir vagabondé dans le monde, «pauvre comme Job», à la recherche du plus bel endroit terrestre, le plus à l’abri du mal et de l’infortune.

Il se faisait tard. Le soleil abandonna le minaret, puis la nouvelle lune, un peu moins filiforme que la nuit précédente, lui répondit dans le ciel turquoise, accompagnée d’un étoile qu’on aurait pu croire épinglée par un héraut ottoman. Aussi prompt, le buste du hodja apparut sur le balcon dominé par la flèche du minaret. Tendant le coup dans la brume, il leva les mains et l’invitation aiguë, traînante de l’izan flotta dans l’air, chaque verset oscillant et se dilatant comme des rides acoustiques provoquées par le jet intermittent de petits cailloux dans la mare atmosphérique. J’écoutais encore en retenant mon souffle que le message avait pris fin ; le hodja devait déjà être à mi-chemin de l’escalier obscur.

Entourés de pigeons, les hommes s’activaient sans se hâter, à la fontaine d’eau lustrale, près de la mosquée, et à la rangée de chaussons laissés dehors vinrent bientôt s’ajouter mes chaussures de gym. Une fois entrés, les Turcs se disposèrent en rang sur un grand tapis, les yeux baissés. Point de décoration, à part le mihrab, le mimbar et la calligraphie noire d’un verset coranique sur le mur. Les gestes de préparation s’effectuaient avec soin et mesure, à l’unisson, jusqu’au moment où, prenant de l’ampleur, la rangée d’adorateurs s’arqua comme une vague puis s’abattit, le front posé sur le tapis, la plante des pieds soudainement, candidement révélée ; se redressant, ils restèrent assis, les mains ouvertes sur les genoux, paumes tournées vers le ciel ; tous parfaitement silencieux. De temps en temps, le hodja assis devant eux murmurait «Allah Akbar !» d’une voix tranquille, et un autre long silence s’ensuivait. Dans cet espace dépouillé et feutré, les quatre syllabes isolées avaient quelques choses d’incroyablement digne et austère..1

Le vacarme des oiseaux et des coqs insulaires me réveilla juste à temps pour entendre l’appel du muezzin. Un frémissement agitait les feuilles de peupliers, et le lever du soleil projetait l’ombre de l’île loin en amont. La séduction de l’eau était irrésistible ; plongeant depuis un talus, je fus si surpris par la force du courant que je hâtais de remonter sur la rive après quelques brasses, de peur d’être emporté.

Dans le café, les vieillards avaient déjà repris leur place, et je me retrouvais bientôt à siroter une tasse minuscule en mangeant du fromage de chèvre blanc, enveloppé dans une crêpe de pain ; le vieux fumeur de hookah, tirant ses premières bulles à travers l’eau, émettait les signaux de fumée d’un Huron. Un craquement, une ombre et un souffle d’air nous passèrent au-dessus de la tête ; une cigogne quittait sa posture d’unijambiste sur le toit pour glisser dans les roseaux ; elle replia ses ailes l’une sur l’autre, avec leur bande noire sénatoriale, et rejoignit trois compagnons qui arpentaient le bord de l’eau, attentifs, sur leurs échasses écarlates ; rien ne différenciait plus les parents des jeunes, à présent. L’un des vieux fit le geste de voler puis, indiquant vaguement la direction du sud-est, il dit : « Afrik, Afrik ! » Elles n’allaient pas tarder à partir. Quand ? Dans une ou deux semaines ; pas beaucoup plus… Je les avais vu arriver le soir de mon passage en Hongrie, et voici que parade, nichée, ponte et éducation, tout était fini et qu’elles s’apprêtaient à repartir. »

Patrick Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent, à pied de Londres à Constantinople (1933-1935), traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2015
https://editionsnevicata.be

Notes :
1Les mots arabes signifiant « Allah est grand » — criés sur le minaret un peu plus tôt et à présent murmurés à l’intérieur — s’étaient vus remplacés pendant un certain temps, en Turquie, par l’expression locale Allah büyük ; de même que le rôle du fez et du turban avait été usurpé par la casquette de toile, souvent portée à l’envers par les fidèles comme font les bougnats, de manière à pouvoir toucher le sol du front sans être gêné par la visière. Si l’on veut bien admettre qu’un autre que le hodja, sur Ada-Kaleh, savait lire, c’étaient toujours les vieux caractères arabes qui étaient en usage, et non le nouvel alphabet latin obligatoire en Turquie proprement dite. Je retrouvai par la suite la même méfiance à l’égard des nouveautés parmi les minorités turques égarées en Bulgarie et en Thrace grecque par les traités d’après-guerre. Note de l’auteur.

Danube-culture, mis à jour janvier 2021

Mór Jókai et son roman « L’homme en or » ou les aventures d’un batelier danubien

Mór Jókai fait d’abord des études de philosophie puis de droit et s’installe à Budapest où il publie ses premiers romans. Il rencontre et se marie en 1848 avec la grande comédienne hongroise Róza Laborfalvi (Judit Benke de Laborfalva, 1817-1886). Aux côtés de son ami de collège le poète Sándor Petőfi (1823-1849), l’écrivain s’implique et participe activement aux journées révolutionnaires de mars 1848. Mais l’échec de cette guerre d’indépendance hongroise sévèrement réprimée par Vienne, l’oblige à se cacher dans les marais et à se dissimuler sous un pseudonyme pour continuer à pouvoir être publié. Sa femme le sauve d’une condamnation à mort.

La sortie des hussards hongrois lors du siège de la forteresse de Komárom par les troupes autrichiennes en 1849, sources : Mór Jókai; Sándor Bródy; Viktor Rákosi: Ezernyolcszáznegyvennyolc: Az 1848/49-iki magyar szabadságharc története képekben. Budapest : Révai Testvérek, 1898, domaine public

Homme politique influent, élu député en 1861, rédacteur en chef de plusieurs journaux politiques influents ainsi que de l’hebdomadaire satirique Üstökös (La Comète) que Jókai fonde en 1858, il connait un immense succès populaire avec une plus d’une centaine de romans, des pièces de théâtre et plusieurs milliers de récits. Sa préférence pour l’art du roman le distingue de ses contemporains hongrois qui, pour la plupart, ont adopté la poésie comme moyen privilégié d’expression.

Dans ses très nombreux écrits l’écrivain participe à la construction d’une conscience nationale magyare et à l’émancipation du peuple en exaltant les épisodes héroïques de l’histoire de son pays, depuis la période ottomane jusqu’à la guerre d’Indépendance de 1848-49 ainsi que la résistance héroïque des patriotes hongrois (Les fils de l’homme au  coeur-de-pierre, Le nouveau seigneur). Séduit également par l’exotisme et l’extraordinaire, il écrit des romans d’anticipation dans lesquels il témoigne d’un imaginaire technique autant que de préoccupations sociales (Les Diamants noirs, 1870, L’Homme en or, 1872, Le roman du siècle futur, 1872). Son oeuvre a été traduite dans une trentaine de langues.

Mór Jókai devant sa villa de Svábhegyi de Budapest, avant 1904, photo collection Musée Sándor Petőfi

L’opérette Der Zigeunerbaron (Le Baron tzigane) sur un livret du journaliste et écrivain austro-hongrois Ignaz Schnitzer (1839-1921), le plus grand triomphe de Johann Strauss Junior (1825-1889) et créée au Theater an der Wien le 24 octobre 1885, est inspirée de la nouvelle Sáffi de Mór Jókai. L’opérette, qui a pour cadre le Banat hongrois de Temesvár (Timişoara, aujourd’hui en Roumanie), ne pouvait que plaire à l’empereur François-Joseph Ier.

Illustration László von Frecskay (1844-1916) pour l’opérette « Le baron tsigane »

L’homme en or ou une « petite robinsonnade » : une mélancolie danubienne
   « Une petite robinsonnade danubienne, c’est ainsi que Claudio Magris définie dans son livre Danube le roman L’homme en or (Az arany embuer) de Mór Jókai, publié en 1872, son roman le plus célèbre qui, étrangement, n’a encore jamais été traduit en français.

C’est sur une petite île inconnue du Danube que le héros du roman, Mihály Timár, batelier avide et mélancolique, qui s’est enrichi frauduleusement d’un héritage, amoureux d’une jeune passagère, va provisoirement se replier du monde et accéder au bonheur insulaire inespéré après une remontée au plus haut point périlleuse des Portes-de-Fer, sans doute l’endroit autrefois le plus redouté pour les navigateurs danubiens avec les tourbillons de Grein en Haute-Autriche.

Illustration de Gehrard Goßmann pour l’édition allemande « Ein Goldmensch » Verlag Neues Leben, Berlin, 1978 

Chaque voyage sur le fleuve, chaque passage de ce défilé est comme une épreuve initiatique avec des éléments naturels terrifiants qui concourent à créer un effet dramatique. Le héros serait-il une sorte  d’Ulysse misanthrope danubien ? Les obstacles franchis et voilà l’île ignorée, vierge qui se découvre. Il y a là dans cette île perdue au milieu du fleuve et protégée par ses larges bras apaisés, à la frontière serbo-turque, comme un paradis, un monde par delà le monde où le héros peut enfin se réconcilier provisoirement avec lui-même. Mais même là les démons qui hantaient le héros auparavant vont le retrouver au bout de quelques temps et il s’en retourne à terre pour finir par se noyer dans la mer hongroise. Le batelier aura droit à des funérailles grandioses. « Réintégré dans le monde des puissants, l’aventurier Mihály Timár reçoit ainsi son dû, pour avoir quitté l’utopie de son Eden du Danube. »1

« L’homme en or » ( Aranyaember Az), film du réalisateur hongrois naturalisé britannique Sándor (Alexander) Korda (1893-1956), 1918

« C’est la vie que l’on mène actuellement sur l’Île de personne. La charte de liberté délivrée par les deux empires qui permet à ce territoire d’avoir son existence propre, hors de toutes les frontières, court encore cinquante ans. Et qui peut deviner ce qui se passera dans cinquante années ! »
Mór Jókai, L’homme en or

Illustration de Gehrard Goßmann

« Il n’est donc pas illégitime de réhabiliter partiellement l’optimisme grand teint de Jókai. Du reste dans le roman L’homme en or, paru en 1872, même Jókai manifeste une tristesse différente de la mélancolie folklorique et stéréotypée de la puszta : la petite île sur le Danube, cachée et ignorée, devient le non-lieu dans le lequel Mihály Timár, le batelier enrichi, déçu par son équivoque accession à la bourgeoisie, trouve le refuge et le bonheur. Avec ce roman, Jókai a écrit une petite robinsonnade danubienne, l’histoire d’un homme qui reconstruit à partir de rien son existence broyée par la société et qui, à la différence de Robinson, ne veut plus revenir dans le mode. Son île devient un paradis, l’Eden, Tahiti, un atoll des mers du Sud, même si pour protéger cette innocence mélancoliquement retrouvée, il n’y a pas d’océan, mais seulement un bras du Danube. »2

Illustration de Gehrard Goßmann

Notes:
1 Pierre Burlaud, Danube-Rhapsodie, Images, mythes et représentations d’un fleuve européen, « L’île de personne, Maurice Jokai, L’homme en or« Éditions Grasset / Le Monde, Paris, 2001, p. 195
2  Claudio Magris, « Tristement magyar », in Danube, Folio Gallimard, Paris, 1990, pp. 356-357,

Illustration de Gehrard Goßmann

Sélection d’oeuvres de  Mór Jókai :
Jours de semaine (Hétköznapok), 1846
Scènes de batailles et de révolution (Forradalmi és csataképek) 1850
L’Âge d’or de Transylvanie (Erdély aranykora) 1852
Les Turcs en Hongrie (Török világ Magyarországon) 1852
Le Nabab hongrois (Egy magyar nábob) 1853
Le Déclin des Janissaires (Janicsárok végnapja), 1854
Zoltán Kárpáthy (Kárpáthy Zoltán) 1854
Jour de tristesse (Szomorú napok) 1856
Le Nouveau Seigneur (Az új földesúr) 1863
Les Trois fils de Cœur-de-Pierre (A kőszívű ember fiai), 1869
Les Diamants noirs (Fekete gyémántok), 1870
L’Homme en or (Az arany ember) 1872
Le Roman du siècle futur (A jövő század regénye), 1872
Ráby le prisonnier (Rab Ráby) 1879
La Dame aux yeux de la mer (A tengerszemű hölgy) 1890
La Rose jaune (Sárga rózsa), 1893

Traductions en langue française
Les trois fils de Coeur-de-Pierre, POF, Paris, 1997
Le nouveau seigneur, Éditions Phébus, Paris, 1993
Le nouveau seigneur, traduit du hongrois par Antal Radvansky, introduction par Jean Mistler, Club bibliophile de France, ?, ?
Rêve et vie, traduction du prince Bojidar Karageorgevitch, illustration de Marold, E. Dentu éditeur, Paris 1894
Scènes de la vie hongroise, Le fléau, Le chat blanc, avec une étude sur la vie et l’oeuvre de Jókai  par Ch. Simond, Gauthier, Paris ?, 1888
Un nabab hongrois, imitation libre du hongrois, par P.-D. Dandely et Mlle Dandely, Tome 1, Édition de 1860
acta.bibl.u-szeged.hu/25321/1/etudes_hongroises_004_204-206.pdf
www.litteraturehongroise.fr
www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2015-3-page-19.htm

Mór Jókai 

Panaït Istrati : comment boire le thé à la manière unique de Brǎila…

« À ce qu’on dit ! » Comment pouvait-il, ce sceptique de Mikhaïl, mettre en doute jusqu’à la renommée, universelle, à Braïla, du tchéaïnik, ou de la tchéaïnerie (maison de thé) du gospodine Procop ? Car cette renommée ne concernait pas uniquement la qualité du thé, lequel, chez Procop, était du « vrai Popoff » (lorsqu’on le demandait expressément en y ajoutant le sou supplémentaire). Elle ne concernait pas d’avantage le sucre, — cet éternel élément de discorde qui faisait que maints clients fidèles changeaient brusquement de tchéaïnik, parce qu’on leur avait servi du « sucre farineux », — et ici je suis bien obligé de faire une petite disgression.

Panaït Istrati (à droite) et sa famille, collection du Musée Panaït istrati, Brǎila

Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de ne rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter » pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimballent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour dr rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermosiphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée. »

Piata Pescariilor Statului din Braila

Place des pêcheurs autrefois

Et pour que l’on puisse boire économiquement tant de thé, vu le prix exagéré du sucre et la modicité des gains, on a dû recourir à un expédient : réduit à l’état de minuscules dés, au moyen d’un petit engin appelé siftch, le grain de sucre est d’abord trempé dans du citron, puis, adroitement placé entre la joue et la mâchoire, où il résiste vaillamment à toutes les gorgées du bouillant liquide qui le frôlent sans trop le malmener, et de cette façon on arrive au fonds du verre en conservant encore dans la bouche une vague sensation du précieux aliment. C’est ce qu’on appelle là-bas : boire le thé prikoutsk. Voilà pourquoi tout le monde évite le « sucre farineux », que le thé emporte rapidement,  « comme si c’était de la semoule », et on recherche celui qui est « dur comme du verre » et phosphorescent, la nuit, comme ces allumettes dont on usait autrefois pour s’empoisonner.

Les deux morceaux qu’on servait par « demi-portion » — 50 grammes environ — provenaient du sectionnement à la scie d’un pain de sucre de cinq kilos, opération faite par le patron lui-même, car il faut avoir un oeil exercé et la terrible adresse de scier des morceaux d’une égalité quasi parfaite, afin d’éviter que certains d’entre eux puissent paraître aux clients trop petits pour soi et trop grands pour le voisin de table. Là encore, source inépuisable de mécontentement. Le pain de sucre, fût-il triplement raffiné, il n’en est pas moins vrai que, « vers la pointe », il est plus dur, de même qu’il est plus  « farineux » vers la base. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, Mikhaïl, in « Oeuvres de Panaït Istrati, II », Éditions Gallimard, Paris, 1968

Panaït Istrati, Bilili et Nikos Katzanzakis, 1928

Nikos Katzanzakis, Panaït Istrati et Bilili en 1928, lors d’un voyage en Ukraine

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