Vienne et le Danube : une relation complexe

« Vienne, Capitale de toute l’Autriche, & célèbre par la résidence qu’y ont fait depuis longtems les Empereurs. Elle tire son nom du Wien ou Widn, ruisseau qui coule à l’Occident de ses murs. Selon mes propres Observations (car je ne rapporterai que celles que j’ai faites moi-même), elle est au 48. degré & 14 minutes de Latitude. »
MARSIGLI (1658-1730), Louis Ferdinand, Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744

« Vienne est située dans une plaine, au milieu de plusieurs collines pittoresques. Le Danube, qui la traverse et l’entoure, se partage en diverses branches qui forment des îles très agréables; mais le fleuve perd lui-même de sa dignité dans tous ces détours; et il ne produit pas l’impression que promet son antique renommée. Vienne est une ville assez petite, mais environnée de faubourg très spacieux ; on prétend que la ville, renfermée dans les fortifications, n’est pas plus grande qu’elle ne l’était quand Richard Cœur de Lion fut mit en prison non loin de ses portes. »
Baronne Germaine de Staël, De l’Allemagne, Londres, 1813, Charpentier, Paris, 1839, préfacée par Xavier Marmier

   « Mélange (prononcé mélannche), ce mot qui désigne le café viennois à la crème, c’était, en ce fin-de-siècle, le mot-clef de la ville entière ; galimafrée de races où déjà la germanique disparaissait sous la cohue slave, turque, juive, ruthène, croate, serbe, roumaine, galicienne ou dalmate. Et les Autrichiens, jusque-là souffre-douleur des plaisanteries bismarkiennes, commençaient à devenir les arlequins d’une sorte de Mardi Gras oriental, dont la capitale constituait le décor permanent.
   Ce carnaval durait d’un bout de l’année à l’autre, à peine interrompu par une deuil de Cour, par une bronchite de l’Empereur, ou par l’écho, dans une des casemates voûtées où était tapie la plus vieille administration du monde, de quelque coup de feu mettant fin à la fin carrière d’un haut fonctionnaire surpris en flagrant délit d’espionnage au profit du tzar.
   Habitée par cent peuples, Vienne 1900 ne se divisait qu’en deux univers : les admis au Palais, les hoffähig, et les exclus. »
Paul Morand, « Vienne 1895 », Fin de siècle, L’imaginaire Gallimard, Paris, 1963

   « On lit sur un panneau de signalisation à l’entrée de Nußdorf, un quartier périphérique de Vienne au bord du Danube : « Dernière métropole danubienne, avant d’arriver à Budapest ». Seul un Viennois peut avoir écrit cette phrase. Le viennois est en effet méchant, il est fâché contre tout, bien évidemment la plupart du temps avec lui-même et la haine est par conséquence sa vertu préférée. Mais si il y a quelque chose que le Viennois déteste encore plus que lui-même et les autres habitants de sa ville défigurée par les cacas de pigeons c’est l’eau. Il n’y a rien que le Viennois abhorre plus que l’eau ! »
Andreas Dusl, « Wien am Inn », Ein etymologischer Essay, Das Wiener Donaubuch, Ein Führer durch Alltag und Geschichte am Strom, Édition S, Wien, 1987, p. 133
   Le Danube avec ses inondations répétitives, a fait payer par le passé à la capitale autrichienne et à sa population des quartiers riverains comme celui de Léopoldstadt (mais c’est aussi le cas pour Budapest et d’autres villes danubiennes) un lourd tribut en vies humaines.

   C’est une des raisons, avec la volonté d’améliorer la navigation et par conséquence de faciliter le transports des marchandises et des passagers, pour laquelle son cours a été sévèrement détourné, rectifié, canalisé, éloigné d’une ville dont la périphérie s’étend aujourd’hui de part et d’autre d’un fleuve anthropisé et qui ne ressemble plus guère à celui d’il y a moins de deux siècles.

Autre grand évènement de l’histoire du Danube viennois en forme de revanche contre le fleuve : l’inauguration du Danube canalisé en 1875

Le Danube est endigué sur la presque totalité de son parcours autrichien à trois exceptions près et ne retrouve provisoirement sa liberté qu’en aval de Vienne et ce jusqu’à Bratislava. La partie exclusivement autrichienne de ce tronçon naturel faillit pourtant, elle aussi disparaître, avec le projet de construction d’une gigantesque centrale hydroélectrique à la hauteur de la petite cité médiévale de Hainburg (rive droite, km 1884) dans les années 1980. Ce projet fut heureusement abandonné après la mobilisation de la population et des écologistes. Le fleuve irrigue, entre les deux capitales, distantes d’environ 60 km, le magnifique territoire du Parc Naturel des Prairies Alluviales Danubiennes, situé principalement sur la rive gauche, des faubourgs de Vienne jusqu’au confluent de la March (Morava) avec le Danube au pied ds ruines de la forteresse médiévale de Devín.

De nombreux bras morts et des anciens canaux pénètrent dans le Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes, photo © Danube-culture, droits réservés

La capitale impériale n’a jamais fait vraiment confiance au grand fleuve. Elle s’en est prudemment éloignée ou plutôt ses responsables se sont obstinés à éloigner le fleuve de son coeur par de gigantesques travaux d’aménagement, en particulier au XIXe siècle, époque où Vienne connait quelques-unes des inondations les plus catastrophiques de son histoire. Seul un Danube au cours principal canalisé, de bateaux de croisière et de ports de plaisance bétonnés, de production d’énergie et de transport fluvial, traversé par des ponts, ferroviaires, routiers et autoroutiers, fleurtant avec les hautes tours du nouveau quartier de Kaisermühlen sur la rive gauche, effleure désormais la capitale.

Un rare petit oasis de poésie sur la rive droite du fleuve viennois, en amont de la centrale hydroélectrique de Freudenau,  photo © Danube-culture, droits réservés    

Vienne et ses habitants, comme la plupart des citadins, apprécient pourtant la présence du fleuve et celle de la nature mais sous une forme domestiquée, apaisée, apprivoisée. Le visiteur qui y arrive pour la première fois ne peut être que surpris et dérouté lorsqu’il cherche le Danube sur un plan du centre ville. C’est le Donaukanal qu’il rencontre, un ancien bras du fleuve urbanisé (un nouveau projet d’aménagement est en cours) et bordé de nombreux bâtiments historiques, de pistes cyclables reliées (une grande réussite viennoise !), de routes et d’autoroutes, de murs tagués, de cafés en tous genres aux terrasses accueillantes, de petits jardins alternatifs, d’embarcadères, d’un bateau piscine, de rives encore une fois goudronnées, du réseau du métro, de quais sacrifiés aux voitures et, en s’éloignant vers l’aval, toujours bordé de routes et de pistes cyclables, d’une ribambelle colorée de cabanes de pêcheurs qui adoucissent la sévérité monotone du paysage urbain. C’est dans ce canal que se jette au centre ville la Vienne (Die Wien), cette petite rivière qui descend joyeusement des collines boisées des environs de la capitale, de la « Forêt viennoise » (Wienerwald) et qui a légué son nom à la ville. Combien la toponymie est redevable aux cours d’eau !  Entièrement canalisée, elle se jette dans le Donaukanal à la hauteur du bâtiment Urania, construit en 1910 par un élève d’Otto Wagner, Max Fabiani (1865-1962) et dont le nom rappelle qu’il est aussi, avant d’être un cinéma et un café, un laboratoire astronomique.

L’immeuble Urania domine le confluent de la Wien avec le Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

Bras principal du fleuve au Moyen-Âge, longtemps fréquenté par les bateliers et leurs embarcations ainsi que par les pécheurs puis devenu par la suite secondaire et dénommé « Petit Danube », ce canal a été aménagé pendant les années 1870-1874 pour protéger la ville, à la suite des graves inondations de 1862.

L’autre Danube est ailleurs !
De nombreux indices de sa présence sont certes visibles mais le bras principal lui-même est bien invisible au coeur de la ville. Ce ne sont que le grand parc très fréquenté du Prater et certains quartiers périphériques industriels et encore populaires, qui voisinent ainsi sur la rive droite avec lui. Même du Prater, ouvert au public par l’empereur Joseph II de Habsbourg, désormais amputé d’une partie de son territoire, on ne l’aperçoit guère aujourd’hui sauf si l’on choisit de faire un tour de la célèbre grande roue ou des manèges plus récents dont les nacelles illuminées montent et descendent à une vitesse vertigineuse.

Carte du Prater et de la ville en 1830 ; un Danube au cours encore sinueux et une multitude d’îles

Le Danube à Vienne se conjugue au pluriel

Le Danube lui même ou bras principal (navigation de croisière, transport fluvial et installations portuaires, promenades, pistes cyclables, lieux de loisirs…)

Le Nouveau Danube (loisirs nautiques, baignades, plages, pistes cyclables, promenades…), séparé du Danube par l’île artificielle du Danube (Donauinsel) avec une réplique de phare, qui commence en amont de Vienne, au km 1938,10 et finit  en aval au km 1915,8 à la hauteur du Parc National de la Lobau.

La trilogie danubienne viennoise actuelle : le Danube et son tracé rectiligne, le Nouveau Danube, à droite du fleuve séparé de celui-ci par l’île du Danube longiligne (Donauinsel), le bras mort du Vieux Danube en forme d’arc-de-cercle avec ses deux îles (Grosse Gänsehäufel, Kleine Gänsehäufel) propice aux baignades. Quant au canal du Danube, ancien bras aménagé, il serpente dans la ville (à gauche) et longe le Prater, photo Wikipedia

Le bras mort du Vieux Danube (loisirs nautiques, baignades, pêche, plages, parc aquatique, promenades, bars et restaurants au bord de l’eau) avec ses deux îles, Großer Gänselhäufel et Kleine Gänsehäufel. Un des espaces préférés des Vienne pendant la belle saison !

Le Donaukanal ou « Canal du Danube », seul élément fluvial avec la Wien à trouver réellement sa place au centre de la ville.

Vue du « Petit Danube » avant sa transformation en canal et du pont Ferdinand, 1828, peinture de C. L. Hoffmeister, collection Musée de la Ville de Vienne

Un ersatz de fleuve ?
Le grand fleuve impérial d’autrefois, « découpé » et aménagé, méconnaissable, ne serait-il plus qu’une succession de mythes, de souvenirs et d’images littéraires éloignées de la réalité, un arrière-plan de cinéma, un décor de théâtre et de festivals, une suite de valses, une île et des plages artificielles, des bases de loisirs aquatiques, des quais tristes et bétonnés, des installations portuaires en périphérie, des succession d’entrepôts, d’usines hydroélectriques aux écluses gigantesques, des autoroutes, des ponts, un parc national piégé sur la rive gauche dans l’environnement urbain où subsistent quelques souvenirs des guerres napoléoniennes et un canal abandonné  où des enfants viennois en « classe verte » visitent des expositions sur la biodiversité et tentent de se réconcilier avec la nature, un réseau impressionnant de pistes cyclables, des chemins ou des allées de jogging très fréquentées, un espace naturiste (FKK) ? Le Danube ne servirait-il plus que de faire-valoir à un tourisme fluvial pour visiteur pressé de rejoindre on ne sait quel ailleurs ?
Que reste t-il de l’esprit du Danube d’autrefois à Vienne ? Rien ou si peu ! Ce qu’on voit désormais c’est un ersatz du fleuve sauvage d’autrefois, un Danube urbain corrigé par la main prométhéenne de l’homme. Amoureux du Danube, passez votre chemin sans vous arrêter à Vienne !

Rive droite : un Danube fonctionnel aménagé et malheureusement urbanisé à outrance, ici le port où accostent de nombreux bateaux de croisière, photo © Danube-culture, droits réservés

Le Danube viennois est peut-être le moins esthétique, le moins romantique des Danube autrichiens. Même à Linz celui-ci a meilleure allure, exception faite des rives conquises par le port industriel et les industries métallurgiques de la rive droite.
Le Danube viennois peut se contempler à la rigueur d’en haut des 484 m du Kalhenberg, des 425 m du Léopoldsberg ou des 542 m du Hermannskogel. Mais sur les quais monotones et bétonnés, le Danube est-il encore un fleuve ? Oubliés les paysages harmonieux en amont de la capitale et le Danube des belles Strudengau, Nibelungengau ou de l’harmonieuse Wachau.
À Vienne, Le Danube n’est décidément plus le Danube !

Les nouveaux quartiers de la rive gauche (Kaisermülhen) et au premier plan l’île du Danube. Malgré l’élégance de certains buildings, bien peu de poésie et d’originalité dans les nouveaux aménagements de l’île et de la rive gauche. photo © Danube-culture, droits réservés

Un bac pour changer de rive et d’atmosphère ?
On peut encore de nos jours, ô bonne surprise, traverser le Danube avec un dernier bac accessible aux voitures à la périphérie amont de Vienne, de Klosterneuburg à Korneuburg ancienne cité de chantiers navals. La petite route qui y mène depuis Klosterneuburg circule dans un environnement de résidences secondaires parfois croquignolesques mais toujours bien entretenues, presque toutes perchées sur des pilotis, inondations obligent !

Le bac à fil à l’allure typique, est évidemment aussi très apprécié des cyclistes et autres randonneurs qui sillonnent à vive allure les bords aménagés du fleuve en particulier le weekend.

Eric Baude, révisé le 30 janvier  2020, © Danube-culture, droits réservés


Lectures viennoises…

La liste ci-dessous n’est évidemment pas exhaustive tant les littératures viennoises et sur Vienne sont abondantes.

Vienne sous Napoléon…

   « La ville de Vienne proprement dite est petite, mais elle est entourée d’immenses faubourgs, cernés d’un simple mur trop faible pour stopper une armée…L’archiduc Maximilien les avait donc abandonnés, retirant toutes ses troupes derrière les fortifications de la ville… »
Marbot

   « Vienne (était) entourée d’un puissant mur, de construction régulière et moderne, de fossés profonds et d’un chemin couvert, mais sans ouvrage avancé. Il y a un glacis ouvert, et les faubourgs sont construits à la distance requise par les règlements militaires. Ces derniers sont très étendus, et, depuis l’invasion des Turcs (!), entourés de retranchements, couverts d’ouvrages en maçonnerie. L’ensemble constitue une espèce de camp retranché, fermé par de solides portes… »
Savary

Au Prater
   « Le Prater, que je n’ai vu que lorsqu’il était dépouillé de sa verdure, n’avait pas perdu pour autant toute ses beautés ; les jours de neige surtout, il présente un coup d’oeil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d’abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent les îles, les bois et les prairies. À gauche commence le chemin de Vienne à Brünn. À un quart d’heure de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n’est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Élysées de cette capitale. »
Gérard de Nerval (1808-1855), Vienne, Récit, Éditions Magellan, Paris, 2010.

   G. de Nerval séjourne à Vienne du 19 novembre 1839 au 1er mars 1840. Il a trente ans. Il arpente la ville, son centre, ses parcs dont le fameux parc du Prater, va au spectacle, fait des rencontres et s’aperçoit qu’on le surveille dans ses moindre allées et venues !

   « Le Danube était un fleuve gris, plat et boueux qui traversait très loin de là le second Bezirk1, la zone russe où gisait le Prater écrasé, désolé, envahi d’herbes folles au-dessus duquel la Grande Roue tournait lentement parmi les fondations des manèges de chevaux de bois, semblables à des meules abandonnées, de la ferraille rouillée de tanks détruits que personne n’avait déblayés et d’herbes brûlées par le gel aux endroits où la couche de neige était mince. »
1 Bezirk, arrondissement de Vienne
Graham Greene, Le Troisième Homme, Éditions Robert Laffon, Paris, 1950

   « Vivre et laisser vivre, telle est la sagesse de Vienne, tolérance libérale qui peut tourner à l’indifférence cynique, comme disait Alfred Polgar à « Mourir et laisser mourir. » Le cimetière Biedermeier de Sankt Marx est complètement à l’abandon. Sur les tombes dévorées de rouilles, les ornements de fer partent en morceaux et les inscriptions s’effacent, l’adjectif « éternels » accompagnant le mot « regrets » se dissout dans l’oubli. C’est une forêt d’anges sans tête, avec une végétation envahissante qui recouvre les sépulcres, des stèles prises dans la jungle : un ange au flambeau renversé et portant la main à la tête en signe de douleur indique la tombe où on avait enseveli Mozart : les chrysanthèmes qu’une main a déposé sur ce modeste cénotaphe sont tout frais… »

Les Bains de Diane au bord du Canal disparus…
   « Cette énorme bâtisse longeant le canal du Danube, au n° 95 de l’obere Donaustrasse, est le siège d’I.B.M. Une plaque, à l’entrée principale, rappelle que c’est à cet endroit, dans les locaux des bains de Diane, qui aujourd’hui n’existent plus, que Johann Strauss (fils) a exécuté pour la première fois, le 15 février 1867, Le beau Danube bleu.

Les Bains de Diane au bord du bras du Danube transformé ultérieurement en canal, gravure de l’époque

   Les bains de Diane étaient certainement plus attrayants que cette espèce de grosse boite, mais les calculatrices et les cerveaux électroniques installés à présent dans cet ancien temple de l’éphémère, dans lequel toute une civilisation demandait à la légèreté d’écarter la tragédie ne troublent pas le tournoiement de cette valse qui, comme l’a génialement vu Stanley Kubrik dans 2001 Odyssée de l’espace, exprime l’unisson du rythme et du souffle des mondes… »
Claudio Magris, « Odyssée de l’espace », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

   « Le Danube n’est pas bleu (décidément !), comme le voudraient les vers de Karl Isidor Beck qui ont inspiré à Johann Strauss le titre séduisant et mensonger de sa valse. Le Danube est blond « a szöke Duna », comme disent les Hongrois, mais ce blond est une galanterie magyare ou française : Le beau Danube blond, l’appelait Gaston Lavergnolle en 1904. Moins exalté, Jules Verne avait envisagé d’intituler un de ses romans Le Beau Danube jaune. Jaune de boue — car l’eau se trouble au bas de cet escalier… »
Claudio Magris, Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Sur Vienne…

ALTENBERG, Peter, Nouvelles esquisses viennoises, Éditions Actes Sud, Arles, 1994

BORSI, Franco et GODOLI, Ezio, Vienne, architecture 1900, Éditions Flammarion, Paris, 1985

CANETTI, Elias, Écrits autobiographiques, Éditions Albin Michel, Paris, 1998

GREENE, Graham, Le Troisième Homme, Éditions Robert Laffont, Paris, 1950

JANIK, A. et TOULMIN, S., Wittgenstein, Vienne et la modernité, Perspectives critiques, Éditions PUF, Paris, 1981

JELINEK, Elfrida, La Pianiste, Éditions J. Chambon, Paris, 1989

JESENSKA, Milena, Vivre, Éditions Lieu commun, Paris ?, 1985

KAFKA, Franz, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Éditions Gallimard, Paris, 1976

KRAUS, Karl, Dits et contredits, Éditions Champs libres, Paris, 1975

LANDER, X. Y., Vienne, Collection Points Plan Planète, Éditions du Seuil, Paris, 1989

LERNET-HOLENIA, Alexander, Le comte Luna, Christian Bourgeois éditeur, Paris, 1994

LEMAIRE, Gérard-Georges (textes choisis et présentés par), Le goût de Vienne, Éditions du Mercure de France, Paris, 2003

MAGRIS, Claudio, Le Mythe et l’empire dans la littérature autrichienne moderne, Éditions de L’Arpenteur, Paris, 1991

MAGRIS, Claudio, Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

MUSIL, Robert, L’homme sans qualités, Éditions du Seuil, Paris, 1957

POLGAR, Alfred, Théorie des cafés, Tome 2, Éditions Eric Koehler/Éditions de l’IMEC, Paris, 1997

ROTH, Joseph, Conte de la 1002ème nuit, Éditions Robert Lafont, Paris, 1956

ROTH, Joseph, La crypte des capucins, Éditions du Seuil, Paris, 1983

SCHORSKE, Carl E., Vienne fin de siècle, politique et culture, Éditions du Seuil, Paris, 1983

VON DODERER, Heimito, Les Démons, L’Étrangère, Gallimard, Paris, 1965

WORTHLEY MONTAGU, Lady, Lettres d’ailleurs, Éditions José Corti, Paris, 1997

ZWEIG, Stefan, Pays, villes, paysages, écrits de voyage, Éditions Belfond, Paris, 1996

Heimito von Doderer (1896-1966) : « Les Démons » (1956)

   « Cette partie de la ville [de Vienne] est par endroit proche du fleuve, mais ce n’est pas vrai de toutes ses rues et ruelles ; il semble pourtant que de quelque façon tout se rapporte plus ou moins à lui, dont la nature est d’ouvrir les terres, d’autant plus efficacement ici qu’il y coule déjà entre des rives plates : le Kahlenberg et le Bisamberg étaient en amont de la ville les dernières hauteurs à sembler doucement venir serrer son cours, l’un avançant près de l’eau, mais l’autre comme fuyant déjà de sa courbe arrondie vers le fond du ciel. Et c’est à partir de là que commence l’Orient plat. Les cheminées des vapeurs à roues progressent lentement, on les voit de très loin, on entend aussi leur bruit sourd de meule quand ils remontent. Quand le vent soulève les jupes des saules, la face inférieure argentée des feuilles devient visible. À l’horizon, des nuages lourds de vapeur : là-bas de l’autre côté, le Marchfeld [plaine fertile au Nord-Est de Vienne, sur la rive gauche du Danube] ; non loin, la Hongrie.

   Le quartier est bâti sur une grande île qui a en gros la forme d’un navire, d’un gigantesque navire qui a autrefois remonté le fleuve encore gigantesque pour venir mouiller ici. Il y a longtemps maintenant qu’il ne plus repartir, les eaux ayant baissé. Sur la plage avant s’est étalée la Brigittenau, au milieu se trouve Leopoldstadt, rejointe par le Prater, et tout à fait à l’arrière on fait des courses de chevaux dans la Freudenau.

   Léonard sentait le fleuve. Il le sentait, le soir, quand il était couché sur le dos sur le divan de cuir lisse de sa chambre.

   Le fleuve sentait. Le fleuve était pollué. C’était ce qui formait au plus profond, au plus intime, le vif de cette âme ou corps, de cette broche par laquelle son passé sur l’eau rejoignait le présent de Léonard et l’habitait. Non que l’eau du fleuve ait senti, elle coulait trop vite, dans le lit principal tout au moins. Mais la vie sur les remorqueurs, en remontant de Budapest, en passant sous le haut promontoire montagneux de Gran [Ezstergom], en franchissant Komorn [Komarom/Komárno], cette vie lente sur les péniches était toujours accompagnée d’odeurs que ces larges vaisseaux trainaient en quelque sorte par la plaine verte qu’elles offensaient et polluaient  : cuisine et chambre à coucher, femmes et enfants qui se trouvaient souvent sur les navires de ce genre, sur ces bateaux qui du dehors avaient l’air superbes et propres, grands comme des navires de haute mer, passés au goudron noir. Ce n’était pas le goudron qui gênait le nez de Léonard : il l’aimait bien. La fumée des cheminées du remorqueur de tête, s’il arrivait que le vent la rabatte sur le train de péniches, incommodait moins Léonard aussi, encore que l’on se mit alors volontiers à jurer à bord. Mais l’épais remugle de moisi et de malpropre qui remontait le fleuve lui causait un trouble profond. »

Heimito von Doderer (1896-1966) , « La grande nébuleuse ou passage devant Friederike Ruthmayr » , Les Démons (1956), D’après la chronique du Chef de division Geyrenhoff, traduit de l’allemand par Robert Rovini, L’ÉTRANGÈRE, Gallimard, Paris, 1965

Heimito von Doderer (1896-1966), photo droits réservés

 Franz Carl Heimito Ritter von Doderer nait le 5 septembre 1896 à Hadersdorf/ Weidlingau près de Vienne dans une famille aristocratique à la double confession, catholique par son père et protestante par sa mère. Ayant obtenu son baccalauréat en 1914, il commence des études de droits mais, mobilisé comme sous-officier, doit les interrompre pour aller combattre avec les armées austro-hongroises sur le front de l’Est. Capturé par l’armée russe et emprisonné en Sibérie il ne rentre à Vienne qu’en 1920. Il suit des cours de psychologie et d’histoire, commence à écrire, publie un premier roman (Die Bresche, La brèche, 1924) après un livre de poésie (Gassen und Landschaft, Ruelles et paysages, 1923), obtient son doctorat d’histoire (1925) et écrit de nombreux articles pour la presse viennoise. Adhérent du parti nazi dès 1933, Heimito von Doderer va toutefois s’en éloigner quelques années plus tard pour se rapprocher de plus en plus du catholicisme auquel il se convertit en 1940. Il est à nouveau mobilisé pour la seconde guerre mondiale, combat en France puis sur le front oriental, en Norvège où il est fait prisonnier et interné.

Les escaliers Strudlhof de Vienne, photo Wikipedia

Rentré à Vienne en mai 1946, son passé de nazi lui ferme provisoirement les portes de l’édition de ses ouvrages jusqu’en 1951, année où son roman Die Strudlhofstiege oder Melzer und die Tiefe der Jahre (Les escaliers Strudelhof ou Melzer et la profondeur des années) est autorisé à paraître. Suivent jusqu’à sa mort le 23 décembre 1966, de nombreux autres livres (romans, chroniques, journal, poésie) et articles parmi lesquels Les Démons, d’après la chronique du Chef de division Geyrenhoff (1956) fresque romanesque qu’il a repris après l’avoir abandonné auparavant. On lui décerne le le Grand prix d’État autrichien en 1958. Heimito von Doderer meurt à Vienne le 23 décembre 1966.

La tombe de Heimito von Doderer au cimetière viennois de Grinzing (photo droits réservés)

Les Démons
Heimito von Doderer met en scène par l’intermédiaire distant du récit de Geyrenhoff dans son livre un nombre impressionnant de personnages de la Vienne, tous liés aux évènements des sombres années et des périodes d’affrontements 20-30 qui engendreront l’austrofascisme.
Un des protagonistes, Léonard, ancien marin du fleuve et désormais ouvrier, habite une modeste chambre chez une veuve d’un magasinier de la D.D.S.G. près du canal du Danube. Léonard, au passé qui revient sous les traits d’un Danube pollué et nauséabond est porteur de changement, d’émancipation et d’espoir dans l’humanité. Son évolution à travers sa rencontre avec la fille du libraire Fiedl, la découverte de l’amour, l’éveil de ses sens, ouvre à cet ouvrier inculte mais intact et en capacité de s’adapter au changement, des perspectives insoupçonnées et semblent bien symboliser pour H. von Doderer un champs de possible rédemption du  lourd passé de l’humanité et l’avènement d’un nouvel humanisme.

Bibliographie en langue française (sélection)
Sursis, traduit par Blaise Briod, Paris, Plon, 1943 ; réédition, Paris, Union Générale d’Éditions, coll. « 10/18. Domaine étranger » n° 1837, 1987
Un meurtre que tout le monde commet, traduit par Pierre Deshusses, Paris, Rivages, coll. « Littérature étrangère », 1986, réédition, Paris, Rivages, coll. « Bibliothèque étrangère Rivages » n° 14, 1990
Les Chutes de Slunj, traduit par Albert Kohn et Pierre Deshusses, Paris, Rivages, coll. « Littérature étrangère », 1987
Les Fenêtres éclairées ou L’Humanisation de l’inspecteur Julius Zihal, traduit par Pierre Deshusses, Paris, Rivages, coll. « Littérature étrangère », 1990
La Dernière Aventure, traduit par par Annie Brignone, Toulouse, Éditions Ombres, coll. « Petite bibliothèque Ombres » n° 46, 1995
Divertimenti, traduit par Pierre Deshusses, Paris, Rivages, coll. « Littérature étrangère », 1996
Histoires brèves et ultra-brèves, traduit par Raymond Voyat, Paris, Éditions du Rocher, coll. « Motifs » n° 310, 2008
Mort d’une dame en été, traduit par François Grosso, Paris, Éditions Sillage, 2010

Fondements et fonction du roman, traduit par Robert Rovini, dans la revue Les Temps modernes 21/234, 1965, p. 908-921

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