Souvenirs, impressions, pensées et paysages, pendant un voyage en Orient (1832-1833), ou Notes d’un voyageur par M. Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine

« Constantinople », troisième tome
– 2 septembre 1833. –

« Nous sommes sortis ce matin des éternelles forêts de la Servie qui descendent jusqu’aux bords du Danube. Le point où l’on commence à percevoir ce roi des fleuves est un mamelon couvert de chênes superbes ; après l’avoir franchi, on découvre à ses pieds comme un vaste lac d’une eau bleue et transparente, encaissée dans des bois et des roseaux, et semé d’îles vertes ; en avançant, on voit le fleuve s’étendre à droite et à gauche, en côtoyant d’abord les hautes falaises de la Servie, et en se perdant, à droite, dans les plaines de la Hongrie. Les dernières pentes de forêts qui glissent vers le fleuve sont un des plus beaux sites de l’univers. Nous couchons au bord du Danube, dans un petit village servien.

Le lendemain nous quittons de nouveau le fleuve pendant quatre heures de marche. Le pays, comme tous les pays de frontières, devient aride, inculte et désert ; nous gravissons vers midi des coteaux stériles d’où nous découvrons enfin Belgrade à nos pieds. Belgrade, tant de fois renversé par les bombes, est assise sur une rive élevée du Danube. Les toits de ses mosquées sont percés, les murailles sont déchirées, les faubourgs abandonnés sont jonchés de masures et de morceaux de ruines ; la ville, semblable à toutes les villes turques, descend en rues étroites et tortueuses vers le fleuve. Semlin, première ville de la Hongrie, brille de l’autre côté du Danube avec toute la magnificence d’une ville d’Europe ; les clochers s’élèvent en face des minarets ; arrivés à Belgrade, pendant que nous nous reposons dans une petite auberge, la première que nous ayons trouvée en Turquie, le prince Milosch m’envoie quelques-uns de ses principaux officiers pour m’inviter à aller passer quelques jours dans la forteresse où il réside, à quelques lieux de Belgrade ; je résiste à leurs instances et je commande les bateaux pour le passage du Danube ; à quatre heures nous descendons vers le fleuve ; au moment où nous allions nous embarquer, je vois un groupe de cavaliers, vêtus presque à l’européenne, accourir sur la plage ; c’est le frère du prince Milosch, chef des Serviens, qui vient de la part de son frère, me renouveler ses instances pour m’arrêter quelques jours chez lui. Je regrette vivement de ne pouvoir accepter une hospitalité si obligeamment offerte ; mais mon compagnon de voyage, M. de Capmas, est gravement malade depuis plusieurs jours : on le soutient à peine sur son cheval ; il est urgent pour lui de trouver le repos et les ressources qu’offrira une ville européenne et les secours des médecins d’un lazaret. Je cause une demi-heure avec le prince, qui me paraît une homme aussi instruit qu’affable et bon ; je salue en lui et dans sa noble nation l’espoir prochain d’une civilisation indépendante, et je pose enfin le pied dans la barque qui nous transporte à Semlin. — Le trajet est d’une heure ; le fleuve, large et profond, a des vagues comme la mer ; on longe ensuite les prairies et les vergers qui entourent Semlin. — Le 3 au soir, entré au lazaret, où nous devons rester dix jours. Chacun de nous a une cellule et une petite cour plantée d’arbres ; je congédie mes Tartares, mes moukres, mes drogmans, qui retournent à Constantinople ; tous nous baisent la main avec tristesse, et je ne puis quitter moi-même sans attendrissement et sans reconnaissance ces hommes simples et droits, ces fidèles généreux serviteurs qui m’ont guidé, servi, gardé, soigné comme des frères feraient pour un frère, et qui m’ont prouvé, pendant les innombrables vicissitudes de dix-huit mois de voyages dans la terre étrangère, que toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur coeur par la main de Dieu. »

« Notes sur la Servie »
– Semlin, 12 septembre, au lazaret. –

« Le voyageur ne peut, comme moi, s’empêcher de saluer ce rêve d’un voeu et d’une espérance ; il ne peut quitter, sans regrets et sans bénédictions, ces immenses forêts vierges, ces montagnes, ces plaines, ces fleuves qui semblent sortir des mains du Créateur,, et mêler la luxuriante jeunesse de la terre à la jeunesse d’un peuple, quand il voit ces maisons neuves des Serviens sortir des bois, s’élever au bord des torrents, s’étendre en longue lisières jaunes au fond des vallées ; quand il entend de loin le bruit des scieries et des moulins, le son des cloches, nouvellement baptisées dans le sang des défenseurs de la patrie, et le chant paisible ou martial des jeunes hommes et des jeunes filles, rentrant du travail des champs ; quand il voit ces longues files d’enfants sortir des écoles ou des églises de bois, dont les toits ne sont pas encore achevés, l’accent de la liberté, de la joie, de l’espérance, dans toutes les bouches, la jeunesse et l’élan sur toutes les physionomies ; quand il réfléchit aux immenses avantages physiques que cette terre assure à ses habitants ; au soleil tempéré qui l’éclaire, à ces montagnes qui l’ombragent et la protègent comme des forteresses de la nature ; à ce beau fleuve du Danube qui se recourbe pour l’enceindre, pour porter ses produits au nord et à l’Orient, enfin à cette mer Adriatique qui lui donnerait bientôt des ports et une marine, et la rapprocherait ainsi de l’Italie ; quand le voyageur se souvient de plus qu’il n’a reçu, en traversant ce peuple, que des marques de bienveillance et des saluts d’amitié ; qu’aucune cabane ne lui a demandé le prix de son hospitalité ; qu’il a été accueilli partout comme un frère, consulté comme un sage, interrogé comme un oracle, et que ses paroles, recueillies par l’avide curiosité des papes [ popes ] ou des knevens, resteront, comme un germe de civilisation, dans les villages où il a passé ; il ne peut s’empêcher de regarder, pour la dernière fois, avec amour, les falaises boisées et les mosquées en ruines, aux dômes percés à jour, dont le large Danube le sépare, et de se dire, en les perdant de vue ; J’aimerais à combattre avec ce peuple naissant, pour la liberté féconde ! et de répéter ces strophes d’un des chants populaires que son drogman lui a traduit :
« Quand le soleil de la Servie brille dans les eaux du Danube, le fleuve semble rouler des lames de yatagans et les fusils resplendissants des Monténégrins ; c’est un fleuve d’acier qui défend la Servie. Il est doux de s’asseoir au bord et de regarder passer les armes brisées de nos ennemis. »
« Quand le vent de l’Albanie descend des montagnes et s’engouffre sous les forêts de la Schumadia, il en sort des cris, comme de l’armée des Turcs à la déroute de la Mosawa ; il est doux ce murmure à l’oreille des Serviens affranchis ! Mort ou vivant, il est doux, après le combat, de reposer au pied de ce chêne qui chante sa liberté comme nous ! »
Alphonse de Lamartine : SOUVENIRS, IMPRESSIONS, PENSÉES ET PAYSAGES PENDANT UN VOYAGE EN ORIENT, 1832-1833, OU NOTES D’UN VOYAGEUR, 1835

Contes de la La Wachau et de la Strudengau danubienne…

La chasse sauvage (Die Sage von der wilden Jagd)

Les forêts obscures ont toujours été source de peur pour les populations locales et sont à l’origine de nombreux contes.

Il était une fois un paysan qui arrivait d’Achleiten dans une auberge d’Aumühle. Le temps passa très vite en bonne compagnie et le paysan fut surpris par la tombée de la nuit. Il se munit d’une lanterne pour rentrer chez lui. Tandis que son chemin le menait à travers une forêt très sombre, il entendit soudain un cliquetis de chaîne parmi des hurlements de loups, des sifflement de serpents, des aboiement de chiens et des cris perçants de chouettes. Ces voix s’élevaient et se mélangeaient en un horrible tumulte. Un immense effroi traversa tout le corps de l’homme : il ne pouvait s’agir que de la chasse sauvage. Il se jeta aussitôt au sol, cacha sa tête dans ses mains et commença à prier.

Le paysan ne se souvint pas combien de temps il était resté ainsi. Lorsqu’il se redressa avec hésitation, il remarqua que le cauchemar nocturne avait disparu et qu’il n’y avait plus aucun bruit.

Quand il rentra chez lui, personne ne voulut croire à cette histoire étrange mais le paysan ne cessa, durant tout le reste de sa vie, d’évoquer cette épouvantable aventure.

Le chevalier pillard du château de Säbnich (Der Raubritter auf der Burg Säbnich)

Au moment où régnait encore la loi du plus fort sur nos provinces vivait au château de Säbnich en Strudengau un chevalier pillard redouté. Avec l’aide de ses valets, il verrouillait le Danube au moyen de chaînes et pillait sans scrupule les navires marchands qui remontaient le fleuve, prenant en otage de riches commerçants et demandant une forte rançon en échange. Lassé de ces agressions et alors qu’il venait de nouveau de piller des bateaux de pèlerins, un noble seigneur des environs s’avança avec une importante armée et assiégea son château. Les vivres ne tardèrent pas à manquer et la faim s’installa derrière les remparts.Le château fut pris d’assaut. Peu après, avant fait fait prisonnier, le chevalier pillard banda les yeux de son cheval et s’élança avec lui dans le précipice. Son château fut incendié. La vallée de la Strudengau Danube redevint sûre pour la navigation.

Au cours de la guerre de Trente ans (1618 – 1648), le château fut détruit par les Suédois. Il est depuis en ruine et il ne reste plus aujourd’hui de la forteresse de  Säbnich  que quelques décombres et ce conte.

L’ermite de l’île de Wörth (Der Einsiedler auf der Insel Wörth)

Un joli conte est associé à la grande et belle croix de l’île de Wörth, visible de loin et bien connue autrefois des passagers des bateaux à vapeur.

« Le fameux tournant d’eau ou gouffre Strudel dans le Danube » et l’île de Wörth, gravure colorée, 1781

L’histoire se déroule en 1540 : un comte du Tyrol voulait faire un beau voyage vers la ville de Vienne avec son épouse. Ils montèrent sur un bateau avec de nombreux passagers, descendirent l’Inn puis le Danube et s’approchèrent des redoutables tourbillons du Strudengau. Dès la ville de Grein, on avait prévenu le capitaine du navire qu’il fallait embarquer un pilote pour traverser les tourbillons sans encombre, mais le fier commandant du bateau refusa la proposition, prétextant que c’était inutile et qu’il avait déjà traversé bien des endroits difficiles. On entendit bientôt le mugissement de l’eau agitée et de l’écume blanche commença à recouvrir le pont du bateau. Le commandant regardait avec dédain la surface de l’eau. Il ne pouvait naturellement pas voir les différents récifs qui se cachaient insidieusement sous les vagues. Suite à un choc et à un craquement brutal, de l’eau pénétra à travers les planches fendues. Le navire se mit à à tourner sur lui-même, la proue pencha et, en quelques minutes, comme attirée par des forces souterraines entraînant de nombreuses personnes effrayées vers le fond du navire ! Juste après, on vit un homme sortir la tête du tumulte des flots et, à grand-peine, tenter et parvenir à secourir un passager inconscient en le ramenant sur la plage de l’île de Wörth toute proche.

Rochers dans le Danube à la hauteur de l’île de Wörth avec sa croix pour protéger les bateaux, 1721, Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Le passager sauvé de la noyade était le comte du Tyrol et le sauveteur son valet. Lorsque le comte reprit connaissance et qu’il ne vit ni son épouse, ni l’équipage ni les autres voyageurs, ni le bateau, il comprit qu’il s’était noyé et abasourdi par l’immense douleur d’avoir perdu sa chère épouse, il décida de ne plus quitter ces lieux. Il désirait y vivre et y mourir comme un ermite. Le comte vécut en effet pendant 12 années avec son valet sur l’île. Ce dernier  apporta son aide à un paysan qui s’était installé sur l’île. Le comte avait quant à lui élu domicile dans les ruines du château de Wörth et, lorsqu’un bateau descendait le Danube en provenance de Grein, il montait sur la tour et, par des gestes et des appels éloquents, avertissait l’équipage de la présence des dangers du courant et leur indiquait précisément où passer en toute sécurité. C’est ainsi que l’«ermite de l’île de Wörth» devint une personnalité bien connue de tous les marins qui n’hésitaient pas à remercier de ses services le pauvre homme en lui offrant de nombreuses provisions.

Plan pour la navigation, Joseph Walcher. Wien, 1791

La comtesse que le pauvre comte pensait noyée pendant le naufrage, était en fait restée en vie grâce au merveilleux effet de la providence. Évanouie seulement, ses poumons avaient été vidés de leur eau à Sarmingstein. Des gens bienveillants s’occupèrent de son corps inanimé. En la regardant de plus près, ils remarquèrent toutefois que la comtesse respirait encore et ils parvinrent par miracle à la réanimer. Elle fut amenée à l’hôpital de Saint-Nicolas où elle reprit des forces grâce à des soins attentionnés, de sorte qu’elle put reprendre son voyage. Mais elle ne se rendit pas chez son frère à Vienne. Après avoir remercié et largement récompensé ses sauveurs, elle rentra prudemment au Tyrol où elle vécut retirée dans le deuil de son mari qu’elle pensait noyé.

Georg Matthäus Vischer « Topographia Austriae superioris », Les ruines de la forteresse de Werfenstein et l’île de Wörth en Haute-Autriche, 1674

La nouvelle qu’un ermite s’était installé sur l’île de Wörth  à proximité des redoutables  tourbillons de la Strudengau, si dangereux pour la navigation, ermite qui avait failli lui-même mourir à cet endroit de nombreuses années auparavant, était parvenue par l’intermédiaire des bateliers qui naviguaient sur l’Inn dans le Tyrol, aux oreilles de la comtesse. Elle se demanda alors si l’ermite n’avait pas par hasard des informations sur ce terrible naufrage d’il y avait a 12 années. Elle  lui envoya son valet qui, longtemps après, revint avec l’étrange message selon lequel l’ermite serait bien le comte qui était porté pour mort depuis longtemps ! La comtesse se rendit alors rapidement sur l’île de Wörth. Le comte et son épouse tombèrent en larmes dans les bras l’un de l’autre et  retournèrent alors dans leurs propriétés du Tyrol. En souvenir du sauvetage de ce naufrage, ils firent ériger sur l’île de Wörth cette belle croix en pierre que l’on peut encore voir aujourd’hui.

Le conte de la tour du diable (Die Sage vom Teufelsturm)

La tour du diable se dressait sur la façade ouest du château en ruine de Werfel. Une grosse chaîne y était attachée. Elle permettait de fermer le Danube lorsque les marins n’avaient pas payé auparavant. S’ils ne pouvaient pas payer, ils étaient jetés dans le cachot de la tour du diable ou noyés. Même lorsque la tempête déchaînait les flots contre le mur du rivage, on pouvait entendre encore leurs complaintes. Aucun navire ne longeait ce mur noir sans toucher un crucifix pour se protéger contre les mauvais esprits.

Selon le conte, un fantôme, un moine noir ou gris rôdait dans cette tour du diable. Ce moine est également apparu en 1502 devant l’empereur Maximilien Ier au château-fort de Werfenstein où il passait la nuit. Il s’est manifesté deux fois parmi les vassaux mais fut seulement visible de l’empereur, et lui fit signe de le suivre. Après une longue hésitation, l’empereur partit derrière lui. À peine était-il sorti de la salle que le plafond s’écroula. Il fut sauvé tandis que le moine noir avait disparu. En guise de reconnaissance, l’empereur ordonna de dire une messe sacrée à l’église de Struden.

L’église Notre-Dame de Struden

Comme l’atteste un document de l’ancien tribunal libre de Struden du 16 novembre 1790, l’empereur Maximilien est effectivement le fondateur de l’église Notre-Dame de Struden. Il entendait en effet offrir aux mariniers et aux transporteurs de sel qui remontaient et descendaient le fleuve la possibilité d’écouter une messe à cet endroit les dimanches et les jours fériés. Il d’ailleurs lui-même fait dire une messe en 1502, laquelle devait être répétée tous les ans le jour de son sauvetage, financée par le percepteur impérial et royal des péages et comptabilisée dans les dépenses. Le maître-autel de cette chapelle a été financé par les charpentiers de marine de Struden et différents bienfaiteurs. L’office religieux a été confié à un  prêtre de Saint- Nicolas ou, en cas d’empêchement, à un moine franciscain de Grein les siècles suivants. Durant l’automne, 52 messes sacrées ont été dites dans cette église Notre-Dame conformément aux engagements.

En 1784, sur ordre de l’empereur Joseph II, cette église a été fermée au culte. Le nouveau propriétaire l’a transformée en logements, son actuelle fonction. Le maître-autel avec le tabernacle a rejoint l’église paroissiale de Saint-Nicolas tout comme la statue de la vierge Marie, les vêtements liturgiques, le ciboire, les chandeliers et le linge d’église. Le petit orgue est par contre revenu à l’église de Klam. Les deux cloches ont été transportées à Kreuzen. Cette ancienne église gothique de mariniers se reconnaît aujourd’hui encore par son extrémité polygonale sous forme de tourelles et ses fenêtres maçonnées en ogive.

Devant l’ancienne église se trouve une petite place où se dressait autrefois le symbole de la justice du marché et du tribunal libre, le Pranger, aujourd’hui à tort au château de Werfenstein auquel avoir il n’appartient pas et où il ne s’est jamais trouvé par le passé.

Un bateau de pèlerins sombrait  à hauteur de  Struden lors d’une tempête en faisant route vers la basilique de  Maria Taferl. Une messe fut donnée dans l’église et le prêtre demanda si quelqu’un dans l’assemblée n’avait pas commis une mauvaise action. Une paysanne se souvint alors avoir cousu son tablier le lundi de la Pentecôte. On lui versa de l’eau et la tempête s’arrêta.

Sources : Josef Petschan, Contes et curiosité du Strudengau, 1929

Traduction et adaptation :
Yves Minsart et Eric Baude

Patrick Leigh Fermor : Dans la nuit et le vent, à pied de Londres à Constantinople (1933-1935)

 

 

Patrick Leigh Fermor

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