Le delta du Danube, les Varègues et la lotcă

Suite aux expéditions de ces guerriers, commerçants et marchands, sont fondées dans les régions orientales du continent européen, souvent au bord des grands fleuves, de petites cités fortifiées qui prospèrent grâce aux échanges commerciaux. À ceux-ci se joignent des échanges culturels incontestables. Les églises en bois qui apparaissent dans ces régions roumaines postérieurement à la christianisation des tribus vikings, aux alentours des VIIIème-Xème siècles, sont un des exemples de la rencontre et du mélange des traditions scandinaves avec les coutumes des peuples slaves de l’Europe orientale. Ces influences culturelles réciproques existaient déjà auparavant, à l’époque de la présence de tributs celtiques et daces au bord de la mer Noire.

Routes terrestres, fluviales et maritimes des Vikings : celle de la Volga est en rouge, celle des Varègues en violet (source Wikipedia)

Les Varègues1, (c’est ainsi que les Slaves et les Byzantins appelaient les Vikings originaires principalement de Suède mais aussi de Norvège, Danemark et Finlande voire d’Islande, qui voyagèrent à l’est de l’Europe entre le IXème et le XIème siècles, s’y installèrent pour une partie d’entre eux et fondèrent et gouvernèrent l’État médiéval de la Rus, IXème-XIIème siècles2), se sont aventurés jusqu’aux rives de la Mer Noire, dans le delta du Danube et bien au-delà.

Quelques traces de leur présence sont attestées d’un point de vue archéologique comme à Nufăru sur la rive droite du bras danubien de Sfântu Gheorghe (Saint-Georges). Ce village de pécheurs pourrait même, selon certaines sources hypothétiques, avoir été brièvement l’ancienne capitale de la Rus de Kiev sous le nom de Pereyaslavets et d’où proviendrait Prislav, son ancien nom jusqu’en 1968. On trouve près de Murfatlar, aujourd’hui célèbre pour ses vignobles, dans une grotte calcaire, aux côtés d’inscriptions en grec ancien, en écritures cyrillique, glagolitique et en vieux-turc (alphabet de l’Orkhon), une représentation  d’un bateau varègue, représentation qui  pourrait toutefois avoir été réalisée par des moines locaux lors de l’invasion ultérieure de l’empire bulgare. Des indices de la présence varègue ont également été découverts dans les fondations de l’ancienne forteresse byzantine. 

Aux origines de la lotcă

Photo © Danube-culture, droits réservés

Quant à la construction des lotcă, ces embarcations traditionnelles du delta du Danube utilisées pour la pêche, le transport et d’autres usages, elle s’inspire et reprend, d’une manière évidemment moins élaborée, la technique ancestrale de construction des bateaux des peuples scandinaves.

Droits réservés

Les lotcă vont toutefois n’en conserver que la forme initiale avec les planches de la coque en emboîtement mais sans superposition comme c’est le cas pour les embarcations Vikings. La terminologie de la construction d’une lotcă traditionnelle utilise encore le terme de « varangues » pour désigner les pièces renforçant le fond de la barque3.

La lotcă du delta du Danube est en sorte une copie danubienne réduite et simplifiée des bateaux des peuples scandinaves mais remarquablement bien adaptée aux canaux, aux bras du fleuve et aux spécificités de la navigation dans son delta.

Notes :
1Le terme de Varègues, uniquement a été également donné à des troupes de mercenaires probablement d’origine scandinave au service du basileus, l’empereur de Constantinople.
2 Une princesse de la première dynastie de la Rus de Kiev (riourikide) épousera Henri Ier (1008-1060) et deviendra reine de France sous le nom d’Anne de Kiev.
3Une varangue est une des pièces de charpente d’un bateau, servant, dans les fonds, de liaison transversale entre la quille et les membrures. Des anguillers sont pratiqués au pied des varangues pour faciliter l’écoulement d’eau le long de la quille (source Wikipedia)

En complément :
FLORIN PINTESCU, Présences de l’élément Viking dans l’espace de la romanité orientale en contexte méditerranéen, Studia Antiqua et Archaeologica, VIII, Iaşi, 2001
PAUL STEPHENSON, Byzantium’s Balkan Frontier : A Political Study of the Nothern Balkans, 900-1204, Cambridge University Press, Cambridge, 2000
REGIS BOYER, JOHN HAYWOOD, MARTINE SELVADJIAN, Atlas des Vikings. 789-1100. De l’Islande à Byzance: les routes du commerce et de la guerreAutrement, Paris, 1995
REGIS BOYER, Les Vikings. Histoire et civilisations, Plon, Paris 1992
REGIS BOYERLa Vie quotidienne des Vikings, Hachette, Paris 1992

Danube-culture ©, avril 2019, droits réservés

La « Marangozeria » ou l’art de la construction et de la rénovation d’une « lotcǎ »

Les « lotcǎ », embarcations traditionnelles longilignes du delta du Danube, en bois, à voile et/ou à rames, parfaitement adaptées à leur contexte spécifique et maniées avec agilité par les populations  locales sur les bras du fleuve, les canaux et les bords de la mer Noire1, ne sont plus désormais qu’occasionnellement fabriquées comme à Tulcea dans l’atelier « Geneza S.R.L. » du charpentier-menuisier Paul Vasiliu.

Letea, photo © Danube-culture, droits réservés

Selon Paul Vasiliu, l’un des derniers artisans en activité, la « lotcǎ » a toujours symbolisé le coeur de l’univers des habitants de ces territoires singuliers comme les Lipovènes2, ces Vieux-croyants orthodoxes émigrés parlant russe ou ukrainien : « seuls les familles aisées pouvaient autrefois se permettre d’acquérir un charriot, toutes les autres ne possédaient qu’une   « lotcǎ ».

Lotcas avec leur voile à l’entrée du port de Jurolovca sur le lac Razelm

Cette barque rendit d’immenses services aux populations du delta démontrant ainsi son utilité quelque soit les époques et les circonstances. C’était un moyen de transport extraordinaire et peu onéreux qui répondait parfaitement aux besoins essentiels des habitants, un moyen d’existence et de survie et un mode transport incomparable par rapport aux barques en fibre de verre, très à la mode de nos jours. Dans une « lotcǎ », on pouvait presque tout transporter. On sait par exemple qu’une « lotcǎ » emmena 40 ruches sur le lac Razelm. C’est très difficile de transporter dans une embarcation en fibre de verre du bois ou une récolte de roseau. L’invention de la « lotcǎ » raccourcit le temps qu’il fallait mettre pour se déplacer d’un village à l’autre. Elle permit aux habitants de rester actifs et en bonne santé ». La « lotcǎ » a laissé dans le delta un souvenir inoubliable.

« Lotcǎ » à moteur au port de Sfântu Gheorghe, photo © Danube-culture, droits réservés

Désormais motorisée, elle  a commencé à être réutilisée depuis peu comme embarcation pour les touristes. Elle reste aussi indispensable pour la pêche ou les balades en bateau sur les canaux, pour découvrir le monde fascinant du delta et son environnement naturel exceptionnel. »

 Sfântu Gheorghe, Photo Danube-culture, © droits réservés

Pour aider à la transformation du delta en véritable destination écologique sui-generis, la redécouverte de cet art ancestral de la fabrication de barques traditionnelles pourrait devenir une activité régulière et une source de revenus complémentaire pour les quelques artisans qui ont su préserver ce savoir-faire. La régénération de la « marangozeria » est une activité locale qui pourrait représenter un intérêt complémentaire à la démarche écotouristique des visiteurs. Ils auraient ainsi la possibilité de découvrir les techniques ancestrales de construction de la « lotcǎ » ou pourraient même éventuellement y participer.

Publicité du Service Maritime Roumain (1897), peinture d’Arthur Garguromin Verona (1868-1946), domaine public

La « canotcǎ » : entre tradition et innovation
Dans l’objectif de renouveler ce savoir-faire et de le transformer en une activité contemporaine, le célèbre champion de canoë Ivan Patzaïchin, originaire du village de Mila 23 dans le delta du Danube et de la communauté lipovène, soucieux d’un développement d’un écotourisme respectueux, a apporté son soutien financier à la construction d’un nouveau modèle d’embarcation. Ce modèle, baptisé « canotcǎ » est un compromis entre la « lotcǎ » traditionnelle et le canoë. La forme, la couleur et le matériau sont issus de la conception de la « lotcǎ », la souplesse, l’agilité et la vitesse sont les propriétés du canoë. Le matériau offre à la « canotcǎ » tout à la fois un poids réduit et une haute résistance. L’authenticité de la « canotcǎ » est due au choix du bois, peu utilisé de nos jours dans la fabrication des barques en usage dans le delta, le bois étant désormais remplacé par de la fibre de verre.

La « canotcǎ » se trouve au carrefour de plusieurs centres d’intérêts. C’est une embarcation également facile à manœuvrer, même éventuellement par les touristes  désireux d’admirer le paysage lors de promenades sur les canaux et adaptée à l’activité des pêcheurs locaux. Comme autrefois la « lotcǎ »  fût l’emblème des populations lipovènes danubiennes, la « canotcǎ » pourrait à son tour devenir un nouveau symbole du delta du Danube.

Notes :
1Les pécheurs d’esturgeon utilisaient sur la mer de préférence une embarcation de taille plus importante la « Bolozane ».

2 Voir l’article de Frédéric Beaumont, « Les Lipovènes du delta du Danube », Balkanologie [En ligne], Vol. X, n° 1-2 | mai 2008  http://journals.openedition.org/balkanologie/394

Fin de parcours ? Photo © Danube-culture, droits réservés

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, janvier 2019

Remerciements à Luminiţa Gradinaru pour son aide à la traduction

Sources :
Eugen Bejan (coordonator), Dicționar Enciclopedic de Marină, Ed. Societății Scriitorilor Militari, Bucarest, 2006
Ghid de ecotourism pentru pescari profesionişti, Asociatia Ivan Patzaichin – Mila 23
www.ecodeltadunarii.ro
www.rowmania.ro
www.rri.ro/fr_fr/la_revitalisation_du_delta_du_danube-24369

  

« Lotcǎ » à Vâlcov (aujourd’hui Vylkove en Ukraine), petite ville fondée en 1746 sur le bras de Chilia par des réfugiés Lipovènes  

Blason de Vylkove sur lequel figure une « lotcǎ » ou « lotka »

Retour en haut de page
leo ultricies quis ipsum consectetur quis,