L’île aux Serpents

   Le phare de l’île aux Serpents construit en 1856 par l’ingénieur français Michel Pacha au service de l’Empire ottoman,  vers 1895  

  « Désormais, devenu dieu, tu habiteras avec moi le palais de Nérée ; de là, sortant à pied sec du sein des eaux, tu verras Achille, notre fils chéri, habiter l’île aux rives blanchissantes, dans le détroit de l’Euxin… »
Euripide (vers 480-406 av. J.-C.), Andromaque, in M. ARTAUD, Tragédies d’Euripide. Paris, Charpentier, 1842 (vers 1257-1262) 

« Quand de cette embouchure [du fleuve Ister] à peu près, on navigue droit vers la pleine mer avec le vent du nord, on rencontre une île, que les uns appellent île d’Achille, les autres course d’Achille ; d’autres enfin Leuké [la Blanche] à cause de sa couleur. On dit que Thétis l’a fait sortir de la mer pour son fils, et qu’Achille l’habite. Il y a en effet dans cette île un temple d’Achille, et une statue d’un travail ancien. L’île est déserte ; quelques chèvres seulement y paissent, et l’on dit que ceux qui y abordent les offrent à Achille. Il y a dans ce temple beaucoup d’autres offrandes encore, des fioles, des anneaux, des pierres précieuses; toutes ces choses ont été offertes à Achille en témoignage de reconnaissance ; et les inscriptions, les unes grecques, les autres latines, en toute sorte de mètres, font l’éloge d’Achille. Il y en a pour Patrocle ; car ceux qui désirent plaire à Achille, honorent Patrocle avec Achille. De nombreux oiseaux vivent dans cette île, des mouettes, des poules d’eau, des plongeurs de mer, en quantité innombrable. Ce sont ces oiseaux qui prennent soin du temple d’Achille ; tous les jours, le matin, ils volent à la mer, puis les ailes imprégnées d’eau, reviennent en toute hâte, et arrosent le temple; quand cela est bien fait, ils nettoient alors le pavé avec leurs ailes.

Fragment de parchemin en cuir de la « carte du bouclier » de la mer Noire de Dura Europos, colonie à l’origine macédonienne et site archéologique sur le moyen Euphrate (Syrie) daté d’avant 260 de notre ère. La carte retrouvée en 1922 par l’historien et archéologue belge Franz Cumont (1868-1967) est légendée en grecque et représente des postes de rassemblement le long de la mer Noire avec les noms de Kallatis, Tomis, des bouches du Danube, Chersonèse… On distingue également plusieurs bateaux à voile et à rames, collection de la Bibliothèque Nationale de France, Paris, Gr. Suppl. 1354, no. 5.

Voici encore ce que l’on raconte : De ceux qui abordent dans cette île, les uns, qui y sont venus avec intention, apportent sur leurs navires des victimes, qu’ils immolent en partie, et qu’en partie ils lâchent pour Achille ; les autres, en certain nombre, y abordent forcés par la tempête ; et ceux-ci empruntent au dieu lui-même une victime, en lui demandant, au sujet des victimes, si ce qu’il y a de préférable et de meilleur n’est pas de lui offrir celle qu’eux-mêmes dans leur sagesse ont choisie au pâturage, et pour laquelle ils déposent en même temps le prix qui leur semble convenable. Si l’oracle refuse (car il y a des oracles dans ce temple), ils ajoutent quelque chose au prix ; et s’il refuse encore, ils ajoutent encore; quand l’oracle accepte, ils savent alors que le prix suffit. Voilà d’elle-même alors la victime sur ses pieds, et elle ne s’enfuit plus. Il y a là aussi beaucoup d’argent, qui a été offert au héros en paiement des victimes.

L’île d’Achille ou île aux Serpents et les bouches du Danube  sur la  » Nona Europe Tabula », carte (re)dessinée à la Renaissance d’après la Géographie de Ptolémée

On dit qu’Achille apparaît en songe à ceux qui ont abordé dans l’île ; qu’il apparaît en mer an moment où l’on approche de l’île, et qu’il indique l’endroit le meilleur pour y aborder et y mouiller. Quelques-uns disent encore qu’Achille leur est apparu pendant la veille au haut du mât ou à l’extrémité d’une vergue, de la même manière que les Dioscures, avec cette seule infériorité d’Achille par rapport aux Dioscures, que les Dioscures vous apparaissent ainsi visibles, et vous sauvent par leur apparition, quoi que soit l’endroit où vous naviguez, tandis qu’Achille ne le fait que pour ceux qui approchent de l’île. Il en est qui disent que Patrocle aussi leur est apparu en songe. Ces choses que je te transcris sur l’ile d’Achille, je les tiens de gens qui avaient abordé dans l’île, ou qui les avaient apprises d’autres; et elles ne me paraissent pas indignes de foi… »
Lucius Flavius Arrianus (Arrien), Périple du Pont-Euxin, vers 132

Première page du Périple du Pont-Euxinc d’Arrien, imprimé par Johann Froben (1460-1527) et Nicolaus Episcopius (1531-1565), Basel, 1533 (Editio princeps)

   Lucius Flavius Arrianus (vers 105 ?-180 ?), historien, géographe et philosophe romain, fut l’élève d’Épictète (50-125) et gouverneur de la province de Cappadoce sous l’empereur Hadrien. Son Périple du Pont-Euxin, en grec ancien « τοῦ Εὐξείνου Πόντου, Períplous toû Euxeínou Póntou », en latin « Periplus Ponti Euxini » est un guide détaillant les destinations rencontrées par les visiteurs lorsqu’ils se déplacent sur les rives de la mer Noire. Il a été écrit entre 130 et 131 après J.-C. Il se présente sous la forme d’une lettre adressée à l’empereur Hadrien (76-138) à Rome, qui était particulièrement attaché aux recherches géographiques et avait visité en personne une grande partie de ses vastes provinces. Il contient un relevé topographique précis des côtes de l’Euxin, de Trapezus à Byzance, et a été écrit probablement alors qu’Arrien occupait sa charge de légat (gouverneur) de Cappadoce. Le but de ce guide était d’informer l’empereur de la  « configuration du territoire » et de lui fournir les informations nécessaires telles que les distances entre les villes et les endroits qui offriraient un port sûr pour les navires en cas de tempête, dans l’éventualité où Hadrien organiserait une expédition militaire dans la région. Le « Périple » contient, selon l’expression épigrammatique de l’historien britannique de l’Antiquité romaine Edward Gibbon (1737-1794) « tout ce que le gouverneur de Cappadoce avait vu de Trapezus, [colonie grecque du nord de l’Anatolie, aujourd’hui la ville turque de Trabzon] à Dioscures [Sparte dans le Péloponèse, principal lieu de culte des Dioscures] ; tout ce qu’il avait entendu, de Dioscures au Danube ; et tout ce qu’il savait, du Danube à Trébizonde ». Ainsi, alors qu’Arrien donne beaucoup d’informations sur la rive sud et est de l’Euxin, en contournant la rive nord ses intervalles deviennent plus grands, et ses mesures de moins en moins précises.
Édouard Taitbout de Marigny (1793-1852)1 décrit à son tour l’île aux serpents avec précision dans son « Portulan de la mer Noire et de la mer d’Azov ou description des côtes de ces deux mers à l’usage des navigateurs » qu’il publie en langue française à Odessa en 1830 :
« Fidonisi, La petite île des Serpents, à laquelle les Russes ont conservé son nom grec de Fidonisi, et que les Turcs appellent Ilane Adasi, est située à 23 milles, E[st] 3/4 N[ord]-[Est], de la bouche du Danube, dite de Soulina : sa forme est à peu près carrée ; elle a environ 325 toises [1 toise = 1, 949 m] dans sa plus grande étendue, et une vingtaine de hauteur, au dessus du niveau de la mer.

Édouard Taitbout de Marigny, Portulan de la mer Noire et de la mer d’Azov ou description des côtes de ces deux mers à l’usage des navigateurs, Odessa, 1830

Ses bords, qui sont accores et rocailleux, n’offrent que trois points accessibles ; on peut mouiller sur chacun de ses côtés : le brassage y varie depuis 11 jusqu’à 3 brasses3 (1, 8288 m), fond de vase et coquilles, à 2/5 de mille de la côte. Cette île apparait au navigateur décrivant un arc à l’horizon ; quelques petits buissons la garnissent, et, sur son sommet, il y a un large puit, à une petite distance duquel, on aperçoit des racines de murs d’une ancienne construction. Fidonisi portait jadis le nom de Levki (Leucée) et celui de Makarone (des bienheureux) : elle était consacré à Achille, et, l’on y voyait un temple, une statue et des inscriptions : les navigateurs venaient y faire des offrandes. »
Édouard Taitbout de Marigny, Portulan de la mer Noire et de la mer d’Azov ou description des côtes de ces deux mers à l’usage des navigateurs par E. Taitbout de Marigny, Odessa, Imprimerie de la ville, 1830

On trouve encore une description de cette île dans le récit de voyage d’un diplomate français atypique, membre de la Commission Européenne du Danube, Adolphe Lévesque, Baron d’Avril3 « De Paris à l’île des serpents à travers la Roumanie, la Hongrie et les bouches du Danube« .

Adolphe Lévesque, Baron d’Avril (1822-1904)

  « Cette ile était autrefois dédiée à Achille. On en racontait encore, au dernier siècle, des histoires merveilleuses comme celle-ci :
En revenant de la Crimée, un capitaine de navire turc, nommé Hassan, fut jeté sur l’île des Serpents par une tempête  effroyable. Les naufragés, au nombre de vingt-cinq construisirent des huttes avec les débris de leur navire. Ils passèrent une année entière dans ces lieux désolés, luttant contre les éléments et soutenant leur misérable existence avec la chair de gros poissons dont la capture les mettait souvent en grand péril. Ainsi, le capitaine Hassan fut un jour engagé dans une lutte terrible contre un requin qui pesait neuf cents livres. Les naufragés finirent par se dévorer entre eux ; et il ne restait plus que quatre de ces infortunés, quand la venue d ‘un bâtiment les arracha au désespoir et à une mort certaine. Arrivé à Constantinople, le capitaine Hassan montrait sur ses épaules et sur sa poitrine la trace des blessures qu’il avait reçues pendant son duel avec le requin de neuf cents livres.
   Si l’aventure vous parait un peu difficile à croire, je vous renvoie à l’Histoire de l’empire ottoman par Hammer (L. LXVIII)4
Non seulement on n’y rencontre plus de requins antédiluviens, mais il m’a été assuré qu’âme vivante n’y a vu un seul serpent. Peut-être se sont-ils mangés les uns les autres comme les compagnons du facétieux capitaine Hassan. Le dernier sera mort d’ennui ; ou plutôt, ce qui est aussi probable que la plupart des faits affirmés par les historiens, il aura suivi le grand mouvement de migration qui a entraîné les Barbares d’Orient en Occident. Où sera-t-il allé ?
En attendant qu’il surgisse un savant en Allemagne pour embrouiller définitivement le problème, je me bornerai à constater que ce petit rocher stérile, situé à peu près à égale distance des embouchures de Kilia et de Soulina, a failli faire recommencer la guerre de Crimée.
   Cet îlot, n’étant pas mentionné dans les territoires cédés au Traité de Paris, devait-il rester à la Russie ? Est-il, au contraire, une annexe nécessaire des bouches du Danube ? On peut dire, à l’appui de cette opinion, que l’île des Serpents n’est pas plus mentionnée dans les traités de 1812 et 1829 que dans celui de 1856, et que si, à l’une de ces époque, elle est devenue une possession russe, comme conséquence de la possession, en tout ou en partie, des bouches du Danube, elle devait subir le même sort en 1856.
Un bâtiment était parti d’Odessa en 1856, avec un employé russe et tout un matériel de phare, pour rétablir l’ancien état de choses ; mais les Turcs avaient devancé les anciens possesseurs, et de plus l’amiral Lyons3 croisait devant l’ilot avec quelques bâtiments.Les Russes se sont retirés.Le protocole du 6 janvier 1857 décida que l’île des Serpents suivrait le sort des bouches du Danube et serait, par conséquent, annexé à la Turquie, qui continue à y entretenir un phare… »
Adolphe Lévesque, Baron d’Avril « De Paris à l’île des serpents à travers la Roumanie, la Hongrie et les bouches du Danube » par Cyrille, auteur du voyage sentimental dans les pays slaves, Paris, Ernest Leroux Éditeurs, 1876
   L’île aux Serpents a également fasciné un grand nombre d’auteurs littéraires parmi lesquels l’écrivain roumain originaire de Moldavie Alexandru Vlahuţă (1858-1919) qui lui consacre un des chapitres de son livre « La Roumanie Pittoresque » (publiée en français en 1903) :
   « Le soleil étincelant se levait depuis l’horizon lointain de la mer. Les rayons dessinaient des franges vertes, jaunes et rouges sur le miroir de l’eau. La terre se retira derrière nous. Peu à peu Sulina s’immergea dans les vagues. Les arbres, les mâts, les toiles noires à cause de la fumée, tout s’effaça ; la voûte bleue du ciel était comme un toit immense sur le désert immense de la mer.
Après deux heures de navigation vers l’est, nous aperçûmes devant nous un rocher blanc : L’Île aux serpents. De loin l’île ressemble aux ruines d’une cité fantastique qui sortait de l’eau. À environ 50 m de distance de l’île, le bateau s’arrêta. Une barque vint nous chercher et quelques minutes après nous marchions sur le bord pierreux de cet îlot solitaire. Un magnifique soldat s’avança joyeusement à notre rencontre. Il savait qu’avec nous, étaient arrivées ses provisions de Sulina.
– Tu t’ennuies ici, camarade? – demandais-je pour entamer la discussion – tout en montant vers le phare au sommet de l’île.
– Pourquoi m’ennuierais-je? On n’est pas sur une terre étrangère… c’est toujours notre pays.

Alexandru Vlahuţă (1858-1919)

Le jeune garde-frontière embrassa d’un regard fier et heureux l’étendue de la mer, comme s’il voulait dire : « Tout est à nous ! » En marchant parmi les pierres, je lui racontais que ce rocher avait été habité il y a trois milles ans par Achille, le plus renommé des héros grecs, comment celui-ci épousa la belle Hélène, qu’à leurs noces vinrent Neptune, le dieu des mers et Amphitrite, son épouse et les nymphes de toutes les eaux qui coulent vers la mer ; je lui montrais l’endroit où il y avait le temple d’Achille, et je lui racontais comment les oiseaux de l’île volaient chaque matin et trempaient leurs plumes en revenant rapidement pour arroser le sol du temple, tout en le balayant soigneusement. […] Nous étions à présent au somment de l’île à côté du phare. Aucun arbre, aucun arbuste n’était visible à la surface de cet îlot. Autour de nous les vagues frémissaient. Elles venaient de loin, de très loin, des peuples inquiets pour l’éternité, et se brisaient en hurlant sur les rochers de l’île, en frappant avec insistance, comme si elles voulaient la déraciner. Le soleil répandait des rayons de plus en plus ardents depuis la clarté bleue du ciel. Des arcs-en-ciel s’allumaient sur les vagues. Nos regards s’immergèrent dans l’horizon, se perdant oubliés dans le désert brillant et sans limites de la mer. Les vagues semblaient brûler. Je n’avais jamais vu autant de lumière, autant d’espace. Nos âmes furent remplies d’un sentiment de sacralité, et nous restâmes immobiles, comme dans une mystérieuse prière, sous le charme de cette vue étonnante. Le temps semblait s’être arrêté. Nos pensées s’assoupirent, balancées par la plainte continue des vagues. Nous étions tous silencieux comme dans une église. »
Alexandru Vlahuţă (1858-1919) « La Roumanie Pittoresque », 1903

Plan de 1922 de l’île aux Serpents devenue roumaine entre 1878 et 1948 par le Traité de San Stefano

   Vieille d’environ 6000 ans, tour à tour grecque, romaine, byzantine, moldave, vénitienne (?), génoise, moldave, ottomane russe (Traité d’Andrinople 1829), de nouveau ottomane (Traité de Paris de 1856. L’officier de marine, ingénieur et homme d’affaires français Michel Pacha4 y fait un construire un phare), russe (Traité de San Stefano de 1878), roumaine, soviétique (procès-verbal du 28 mai 1948 qui ne fut jamais ratifié…) et ukrainienne, cette petite île de 17 hectares, autrefois déserte et sans ressource en eau, aux confins de l’Europe, fut l’objet de nombreuses revendications territoriales et récemment au coeur d’un conflit frontalier entre la Roumanie et l’Ukraine qui hérita de l’île occupée (annexée) par l’Union soviétique. Elle a été définitivement attribuée à l’Ukraine par la Cour de Justice Internationale de La Haye en 2009 mais certaines de ses eaux territoriales environnantes demeurent, en raison de la présence sous la mer de réserves d’hydrocarbures, l’objet d’un différent entre les deux pays…

Frontières maritimes entre la Roumanie et l’Ukraine confirmées par le Traité de Constanţa en 1997 et par la Cour Internationale de Justice de La Haye en 2009.

Les évènements récents (l’invasion de l’Ukraine par la Russie) ont remis l’île aux Serpents au centre de l’actualité. Après avoir bombardé sa base militaire, l’île est occupée depuis le 24 février 2022 par des soldats de la Fédération de Russie qui l’abandonnent le 30 juin 2022. Si celle-ci retourne donc de jure à l’Ukraine, elle reste pour le moment inoccupée.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, juin 2024

La canonnière roumaine ‘Lieutenant Lepri » devant l’Île aux serpents en 1932, photo collection particulière

Notes :
1 Edouard Taitbout de Marigny (1793-1852), originaire d’une vieille famille aristocratique française émigrée aux Pays-Bas, est un diplomate, géographe, archéologue, collectionneur d’antiquités et artiste néerlandais. À partir des années 1820, il occupe successivement les postes de vice-consul des Pays-Bas à Théodosie (Féodossia ville de la péninsule de Crimée), de consul à Odessa, (1830), de consul général des Pays-Bas dans les ports de la mer Noire et d’Azov (1848). En 1821, 1823-1825, 1829-1851, il navigue avec son bateau et explore à plusieurs reprises les côtes de la mer d’Azov, de la mer Noire et de la mer Méditerranée se familiarisant avec les cultures des peuples riverains en particulier avec celle des Circassiens. E. Taitbout de Marigny fut membre du comité exécutif  de la Société d’Histoire et de l’Antiquité d’Odessa et publia les récits de ses voyages.
2 Adolphe Lévesque, baron d’Avril (1822-1904), diplomate et écrivain français. Attaché à la mission française en Orient en 1854, consul général à Bucarest en 1866, il est nommé en 1867, délégué à la Commission Européenne du Danube à Galatz (Galaţi) et succède à Édouard Engelhardt (1828-1916). Le baron d’Avril remplira cette fonction jusqu’à son affectation comme envoyé extraordinaire au Chili en 1876. Il publia parfois sous le pseudonyme de Cyrille, plusieurs ouvrages relatifs à l’Orient, donna une traduction nouvelle de la Chanson de Roland et collabora également à la Revue d’Orient et à la Revue des Deux Mondes.
3 1790-1858, commandant de la flotte britannique de la Méditerranée entre 1854 et 1858 pendant la Guerre de Crimée.
4 1819-1907, Directeur général des phares et balises de l’Empire ottoman  à partir de 1855. Sous son autorité le littoral maritime de l’Empire ottoman verra la construction de plus de 120 phares de 1856 à 1880.
5 Joseph von Hammer-Purgstall (1774-1856), Histoire de l’Empire ottoman, depuis son origine jusqu’à nos jours, Bellizard, Barthès, Dufour et Lowell, Paris, 1836

L’île aux Serpents en 2021, photo droits réservés

Sources :
Arrien (Lucius Flavius Arrianus), Le Périple du Pont-Euxin, texte grec et traduction en français d’Henry Chotard, Paris, Éditions Durand, 1860
Arrien (Lucius Flavius Arrianus), Le périple du Pont-Euxin, texte établi et traduit par Alain Silberman, Paris, Belles Lettres, Collection des universités de France, Série grecque, n° 371, 1995, XLVII-96 p.
Després, François, « L’Ile aux Serpents : source de contentieux entre la Roumanie et l’Ukraine »Balkanologie [En ligne], Vol. VI, n° 1-2 | 2002, mis en ligne le 03 février 2009, consulté le 23 avril 2022. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/441 ; DOI : https://doi.org/10.4000/balkanologie.441
Kačarava Daredjan D., Fraysse Arlette, Geny Évelyne, « L’île Leukè », in « Religions du Pont-Euxin » : actes du VIIIe Symposium de Vani (Colchide), 1997. Besançon, Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité, 1999. pp. 61-64. (Collection « ISTA », 718), https ://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1999_act_718_1_1589
Lévesque, Adolphe Baron d’Avril, De Paris à l’île des serpents à travers la Roumanie, la Hongrie et les bouches du Danube par Cyrille, auteur du voyage sentimental dans les pays slaves, Paris, Ernest Leroux Éditeurs, 1876
Arnaud Pascal. « Une deuxième lecture du « bouclier » de Doura-Europos », in : Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 133ᵉ année, N. 2, 1989. pp. 373-389.
www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1989_num_133_2_14735
Taitbout de Marigny, Édouard, Portulan de la mer Noire et de la mer d’Azov ou description des côtes de ces deux mers à l’usage des navigateurs par E. Taitbout de Marigny, Odessa, Imprimerie de la ville, 1830
 Vlahuţă, Alexandru (1858-1919), La Roumanie Pittoresque, traduction de Marguerite Miller-Verghi, 1903
https://fr.wikipedia.org/wiki/Île_des_Serpents

L’île aux Serpents, une île convoitée… Photo droits réservés

Ovide, poète de l’Antiquité romaine exilé entre Danube et mer Noire

Ovide en exil par le peintre

Ion Theodorescu-Sion (1882-1939), Ovide en exil à Tomis, 1915

Auguste restera inflexible tout comme son successeur Tibère et jamais Ovide ne retournera à Rome ni en Ausonie (Italie) malgré ses supplications. Il mourra d’ennui, d’amertume et de nostalgie dans ces contrées au climat rude et chaque jour menacées par les barbares dont les Sarmates et les Gètes, très proches, de l’autre côté du Danube et dont il apprendra malgré tout le dialecte :
 » Sarmatico cogor plurima more loqui.
Et pudet et fateor, iam desuetudine longa
vix subeunt ipsi uerba latina mihi… »
« Je suis souvent forcé de parler en Sarmate.
J’ai honte et je l’avoue : à ne plus m’en servir,
j’ai peine moi-même à retrouver les mots latins… »
« La vie à Tomes » (V, VII)
Il écrira pendant son exil définitif les cycles des Tristes en l’an 8-14 après Jésus-Christ puis les Pontiques et les Halieutiques (12-16 ap. Jésus-Christ).

Ion Theodorescu-Sion (1882-1939), Ovide à Tomis, huile sur carton, 1927

« L’hiver à Tomes »
Si quelqu’un se souvient encore d’Ovide l’exilé
et que mon nom sans moi subsiste dans la ville,
qu’il sache que je vis au milieu des Barbares,
sous des étoiles que la mer ne baigne jamais,
Autour sont les Sarmates1, race farouche, et les Besses2, et les Gètes3

qui ne méritent point que je donne leur nom.

Tant que les vents sont tièdes, le Danube est notre rempart :
son cours nous garantit contre leurs incursions ;
mais lorsque la saison mauvaise a montré son hideux visage,
que le gel a changé la terre en marbre blanc,
quand s’abattent sous l’Ourse4 et la bise et la neige,
le pôle frissonnant chasse alors ses nations.
La neige, une fois sur le sol, résiste au soleil et aux pluies :
la bise la durcit et la rend permanente.
Ainsi, une autre tombe avant que la première n’ait fondu
et dans l’ombre d’endroits elle reste deux ans.
Lorsque se déchaîne l’Aquilon5, telle est sa violence
qu’il renverse les hautes tours, emporte les toitures.

Des peaux et des braies rapiécées protègent mal les gens du froid ;
de tout leur corps on ne voit plus que leur visage.
Qu’ils bougent, l’on entend le bruit de leurs cheveux où pendent des glaçons ;
leur barbe prise par le gel éclate de blancheur.
Le vin se maintient dur, gardant la forme de la cruche ;
au lieu de le verser, on le donne en morceaux.
Que dire des ruisseaux, qu’enchaîne et condense le froid,
du lac qu’on doit forer pour en tirer une eau friable ?
Le Danube lui-même, aussi large pourtant que le Nil,
lui qui se jette dans la mer par de nombreuses embouchures,
il voit les vents durer et glacer ses flots azurés
et roule vers la mer des ondes invisibles.
Là où voguaient des nefs, l’on va maintenant à pied ferme
et le pas des chevaux heurte les eaux gelées.
Grâce à ces ponts nouveaux, sous lesquels l’onde coule,
le boeuf sarmate tire son chariot barbare.

J’ai même vu l’immense mer arrêtée sous la glace,
ses flots sans mouvement sous l’écorce glissante.
C’est peu de l’avoir vu : j’ai foulé cette mer durcie,
mon pied, sans se mouiller, pressa la surface des eaux.
Si telle avait jadis été la mer pour toi, Léandre6,
l’on n’accuserait point ce détroit de ta mort.

Alors, le dauphin ne peut plus bondir contre les vents :
l’hiver cruel comprime ses efforts.
Quoique Borée7 mugisse en agitant ses ailes,
pas un remous sur le gouffre enfermé.
la glace, comme marbre, assiège les poupes dressées,
la rame est impuissante à fendre l’eau durcie.
J’ai vu des poissons, raidis comme enchaînés dans la glace,
une partie d’entre eux vivaient encore.
Quand le cruel Borée, dans l’excès de sa violence,
coagule la mer ou bien les eaux du fleuve en crue,
aussitôt, à travers le Danube aplani par l’aquilon,
accourt le Barbare ennemi, sur son coursier rapide,
puissant par sa monture et par ses traits volants au loin,
et il dévaste largement les campagnes voisines…

Tristes, III, X 

Notes :
1 tribu scythique redoutée de la steppe pontique d’origine iranienne qui fut en conflit avec l’Empire romain
2 tribu thrace des Balkans
3 peuple vivant  dans l’espace carpato-danubien-pontique, parfois assimilé aux Daces par des historiens de l’Antiquité.
4 Une des plus grandes constellations célestes. Chez Ovide, Callisto était fille de Lycaon, roi d’ Arcadie. Zeus aperçut la jeune vierge comme elle chassait en compagnie d’ Artémie et s’en éprit ; il la séduisit en prenant l’apparence de Diane elle-même. Héra, jalouse, la changea en ourse après qu’elle eut donné naissance à un fils, Arcas. L’enfant grandit dans l’ignorance de sa mère, et un jour qu’il participait à une chasse, la déesse dirigea Callisto vers l’endroit où il se trouvait, dans l’espoir qu’elle soit transpercée de ses flèches. Mais Zeus enleva l’ourse et la plaça parmi les étoiles où Arcas la rejoignit, sous les noms de Grande Ourse et Petite Ourse.
5 vent du nord
6 Léandre, amoureux d’Héro, prêtresse d’Aphrodite à Sestros qui habite sur la rive européenne de l’Hellespont, traverse le détroit à la nage guidé par une lampe qu’Héro allume en haut de la tour où elle vit. Mais lors d’un orage, la lampe s’éteint et Léandre s’égare dans les ténèbres. Lorsque la mer rejette son corps le lendemain, Héro se suicide en se jetant du haut de sa tour. Ovide a imaginé dans une de ses oeuvres (Héroïdes) une lettre écrite par Léandre et la réponse d’haro.
7 autre vent du nord

William Turner (1775-1851), Ovide chassé de Rome, huile sur toile, 1838. Cette œuvre traite de l’exil de Rome d’Ovide, reconstitué ici sous la forme d’une variété de temples, d’arcs de triomphe et de statues datant de différentes périodes de l’histoire de la ville. Turner laisse planer l’ambiguïté sur la présence d’Ovide dans l’image : il pourrait s’agir du personnage arrêté au premier plan, ou bien il pourrait être tout simplement absent, déjà banni ou décédé (une tombe en bas à gauche porte son nom complet). Avec la scène brumeuse et le soleil couchant sur l’eau (le Tibre ?) le peintre évoque le sentiment d’un dernier adieu à Rome et à son âge d’or. Sources : The Metropolitan Museum of Art. 

Ovide en quelques dates :
43 avant J.-C. – Naissance de Publius Ovidius à Sulmona (Abruzzes)
25-20 avant J.-C. – Voyage en Grèce sur les lieux de l’Iliade. Il fréquente déjà le cercle littéraire de Messala auquel appartiennent Horace, Tibulle, Virgile…
23-14 avant J.-C. – Cinq livres des Amours que le poète réduira à trois.
20-15 avant J.-C. – quinze premières Héroïdes, lettres supposées écrites par les grandes héroïnes de la mythologie grecque qu’il complètent par six autres lettres.
13-18 avant J.-C. – Médée, tragédie perdue
2-1 avant J.-C. – Deux premiers livres de l’Art d’aimer, un troisième suit deux ans après.
7-8 après J.-C. – Les Métamorphoses, deux cents cinquante six fables de la mythologie grecque et romaine. Inachevées
8 après J.-C. Exilé à Tomis en Mésie, au frontière de l’Empire. Parti d’Italie par bateau en décembre et ayant laissé sa troisième épouse à Rome,  il arrive en mars sur les lieux après avoir peut-être terminer son voyage à pied à travers la Thrace jusqu’à Tomis. Selon l’historien Jérôme Carcopino, Ovide aurait fait escale à l’île d’Elbe.
Hiver 8-9 après J.-C. – Premier livre des Tristes
9 après J. -C. – Deuxième livre
9-10 après J.-C. – Troisième livre
10-11 après J.-C. – Quatrième livre
11-12 après J.-C. – Cinquième livre
14 après J.-C. – mort de l’empereur Auguste auquel succède Tibère. Ovide reste en exil.
12-16 après J.-C. – Pontiques, Halieuthiques
15-16 après J.-C. – suite des Pontiques
17 après J.-C. – mort d’Ovide  à Tomis.

Sources :
Ovide, Les Tristes, traduit du latin par Dominique Poirel, Orphée, La Différence, Paris, 1989
Ovide, Les Tristes, texte établi et traduit par J. André (Collection des Universités de France, publiée sous le patronage de l’Association Guillaume Budé), Les Belles Lettres, Paris, 1968
Ovide, Les Tristes, Les Pontiques, Ibis, Le Noyer, Halieuthiques, traduction nouvelle d’Émile Ripert, Librairie classique Garnier, Paris, 1937

Eugène Delacroix (1798-1963) Ovide chez les Scythes, 1859, National Gallery London

« Tout ce qu’il y a dans Ovide de délicatesse et de fertilité a passé dans la peinture de Delacroix ; et, comme l’exil a donné au brillant poète la tristesse qui lui manquait, la mélancolie a revêtu de son vernis enchanteur le plantureux paysage du peintre …
Si triste qu’il soit, le poète des élégances n’est pas insensible à cette grâce barbare, au charme de cette hospitalité rustique. Tout ce qu’il y a dans Ovide de délicatesse et de fertilité a passé dans la peinture de Delacroix […].
L’artiste qui a produit cela peut se dire un homme heureux, et heureux aussi se dira celui qui pourra tous les jours en rassasier son regard. L’esprit s’y enfonce avec une lente et gourmande volupté, comme dans le ciel, dans l’horizon de la mer, dans des yeux pleins de pensée, dans une tendance féconde et grosse de rêverie. »
Charles Baudelaire, curiosités esthétiques, Paris 1868

L’exil d’Ovide et le delta du Danube
« À quel endroit du Danube faut-il conclure cette croisière imaginaire ? C’est ici, juste avant que le Danube rencontre la mer Noire que s’expriment toute la force et la grandeur de son delta. Le Danube semble sortir de son lit, alors que sa surface est presque aussi grande que la mer vers laquelle il se dirige. Ce débordement du Danube, qui n’est pas encore maîtrisé, a créé tout un réseau de bras latéraux, de nouveaux univers aquatiques, d’enclos naturels inaccessibles, de marais et de marécages, qui sont devenus des réserves pour la flore et la faune qui se sentent encore à ces endroits à l’abri de la main de l’homme. Mais l’homme ne fut seulement impitoyable envers les animaux et la flore. Sur cette côte de la mer Noire qui s’est alliée au Danube, tout en conservant sa teinte grisâtre, sa rudesse et son inhospitalité, l’Empire romain a créé des lieux dignes de la vengeance d’un César. L’empereur Auguste a exilé le poète Ovide à Tomi ou Tomis. De là, il n’est jamais revenu à Rome, bien qu’il ait supplié son juge sévère de faire preuve de clémence et de lui pardonner ses frasques poétiques.
Avant de partir en exil dans ce lieu reculé de la côte de la mer Noire, Ovide a décrit sa dernière nuit à Rome, sachant qu’il quittait aussi une civilisation supérieure, tout le monde de l’érotisme qui lui était cher, où il régnait en poète incontestable :

« Cum subit ille tristis noctis imago,
qua mihi supremum tempus in urbe fuit,
cum repeto noctem, qua toi mihi cara reliqui,
labitur ex coulis nunc quoique gutta meis. »

« Quand me revient le souvenir de cette nuit cruelle,
de ces derniers moments que j’ai vécus à Rome,
quand je ma rappelle, avec tout ce que j’ai quitté,
alors, comme aujourd’hui, mes yeux sont plein de larmes ».
Les Tristes I, III

Il se trompait, comme beaucoup d’autres écrivains qui n’avaient pas compris que la proximité d’un homme de pouvoir comportait des dangers et qu’une parole imprudente pouvait détruire l’illusion de sa propre intangibilité et conduire le malheureux à l’exil ou à la mort.
Son exil sur les rives du Pont a enrichi la littérature européenne d’un recueil de vaines lamentations d’un homme qui se noie dans la nature et la solitude à l’extrémité de l’Empire romain, Les « Tristes ». C’est également dans sa prison de Maribor, pendant la Première Guerre mondiale, qu’Ivo Andrić (1892-1975) prix Nobel de littérature en 1961) a écrit ses poèmes lyriques nostalgiques, auxquels il a donné le titre « Ex Ponto ». Ovide, qui souffrait, avait réussi à faire du lointain Pont-Euxin danubien un exemple de l’issue d’un combat entre un poète et un homme.
Le destin d’Ovide n’a heureusement pas effrayé de nombreux auteurs qui s’étaient engagés consciemment dans ce combat inégal et qui sont partis volontairement en exil. Beaucoup d’entre eux ont sombré dans les eaux troubles de leur désespoir. De nombreux Serbes du Banat ont également été déportés, après le conflit yougoslave avec le Komintern en 1948, dans les terres désolées et austères du Baragan, près du delta du fleuve. Dans cet ostracisme loin d’être anodin, les Serbes étaient classés parmi les peuples condamnés à disparaître dans cette région perdue, située non loin de l’une des l’embouchure du Danube dans la mer Noire, à Sulina. Comme si cette région du Baragan était fatalement destinée à voir disparaître des peuples enfermés dans cette « cage » naturelle. Les Circassiens y ont été amenés par bateaux depuis la Russie tsariste, et abandonnés à leur inéluctable disparition. Le même sort a été réservé aux Tatares. Il s’agissait de morts sans témoins, une méthode utilisée par tous les systèmes répressifs connus dans l’histoire et à laquelle la nature a prêtée, involontairement main-forte !

Dejan Medaković (1922-2008)

Dejan Medaković (Дејан Медаковић, 1922-2008)

Dejan Medaković est un historien de l’ancienne Yougoslavie né à Zagreb, spécialiste de l’histoire de l’art, membre de l’Académie serbe des Sciences et des Arts et, de 1999 à 2003, président de cette institution. Il a orienté ses recherches dans de nombreux domaines de l’histoire de l’art et de la critique d’art, de l’art serbe médiéval jusqu’à la peinture contemporaine, même si ses domaines d’expertise concernaient d’abord l’art serbe baroque et les conditions culturelles au XVIIIe siècle, ainsi que l’art serbe du XIXe siècle. Il est l’auteur de plusieurs monographies et études en rapport avec le patrimoine culturel de l’église orthodoxe serbes (monastères de Hilandar ou Chilandar et de Savina). Parmi ses œuvres figurent également Les Chroniques des Serbes de Trieste, parues en 1987, Les Serbes à Vienne, Les Serbes à Zagreb, Les Images de Belgrade dans les gravures anciennes et Thèmes serbes choisis.
Outre ses ouvrages scientifiques, Dejan Medaković a également publié cinq recueils de poésies et un cycle autobiographique en prose intitulé Efemeris.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour juillet 2023

François Maspero : Coucher de soleil sur le delta (Balkans Transit)

« Notre bateau descendait très lentement le fleuve. Ce n’était pas une croisière, les deux ou trois cents passagers avaient une destination bien précise et étaient attendus par une foule à chaque gare fluviale. Des hommes serrés sur des bancs de la plage arrière parlaient fort en renouvelant sans fin leurs bouteilles de bière, des femmes en fichus de couleurs s’entassaient dans les coursives et dans l’entrepont, souvent accroupies sur le sol à côté d’amoncellement de valises et de paniers ficelés. Et, partout, on butait sur les bouteilles vides, on piétinait les épluchures noires recrachées des graines de tournesol et de citrouille.
Après Galati et le confluent du Prut qui remonte vers la Moldavie, le fleuve atteint parfois plusieurs kilomètres de large. En face de nous, l’Ukraine. Les hauts arbres masquant le pays, toujours des miradors, puis soudain, un immense port sans vie apparente, et des dizaine et des dizaine de cargos rouillés, enchaînés en file, proue pointées vers l’amont, qui ne reprendront jamais leur route. À Tulcea, le Danube se sépare en plusieurs bras pour gagner la mer : l’un va vers le nord et Izmaïl, le grand port ukrainien. Notre bateau a pris celui de Sulina qui fut longtemps l’axe le plus fréquenté, avant le percement du grand canal Danube-mer Noire débouchant à Constanza, commencé sous la terreur stalinienne, abandonné puis repris sous Ceauşescu avec des moyens plus modernes et sans prisonniers politiques.

Le Danube à Tulcea, photo © Danube-culture, droits réservés

À partir de Tulcea, l’estuaire se fait si marécageux qu’il n’y a plus de route, et notre bateau devenait définitivement le seul moyen de transport en commun. De temps à autre, une vedette bricolée filait avec quelques touristes ou des cadres pressés. La chaleur, la bière, le bercement du fleuve ont fait taire les conversations. Des tentacules aquatiques s’enfonçaient dans la végétation. Quelques villages aux maisons basses. Parfois, très rarement, un cargo turc ou ukrainien remontant au ralenti.
Debout sur une sorte de grosse bouée en plein milieu du canal, un homme en combinaison orange régulait à grand geste la circulation inexistante : un cargo naufragé barrait la plus grande partie du passage. Naufrage mystérieux d’une cargaison non moins (officiellement) mystérieuse qui venait dit-on, d’Odessa et faisait route pour Belgrade… L’épave était là depuis trois ans, et les travaux de dégagement ne faisaient que commencer.
Vols d’échassiers, hérons immobiles sur la berge, conciliabules de pélicans bavards (enfin supposés tels, car à cette distance…), quelques canots à rames qui traversaient vers une destinations inconnue, toujours masqués par les rideaux d’arbres… Cinq heures après avoir quitté Tulcea, le bateau était maintenant presque vide. Dans la réverbération du soleil couchant, eau grise et ciel se confondaient. Se sont dessinés enfin une tour, une grue, quelques immeubles du genre HLM : Sulina, bourgade du bout du fleuve. Et plus loin encore, une ligne sombre : la mer Noire.

Ambiance nocturne des quais de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

« La Commission européenne instituée par le Traité de Paris du 30 mars 1856 pour améliorer la navigabilité des embouchures du Danube a construit ces digues et ce phare achevés en novembre 1870. Les Puissances signataires du Traité ayant été représentées successivement par … » suit la liste des noms des mandataires de « l’Autriche-Hongrie, la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Confédération d’Allemagne, la Sardaigne et l’Italie, la Turquie ». Cette plaque apposée sur une maison carrée en pierre grise qui abrite encore la capitainerie du port ne pourrait mieux évoquer le sort des peuples de la région et légitimer leur sentiment d’avoir été constamment dépossédés de leur histoire. On y trouve en effet deux absents. La Russie — elle venait de perdre la guerre de Crimée et donc de dire temporairement adieu à ses visées sur l’au-delà du fleuve — et surtout cette Roumanie qui n’était encore ici, en 1856, que la Valachie : la seule population présente sur ces confins n’a pas eu à participer aux décisions des cours européennes qui l’intéressaient au premier chef…
Pendant les trois jours que nous avons vécu à Sulina, seuls sont passés sur le fleuve deux cargos qui ont accosté pour les formalités de douane. Des autorités vaguement galonnées montaient à bord pour en redescendre un peu plus plus tard, un peu titubantes. Un planton était mis en faction devant la passerelle. Les marins contemplaient mélancoliquement du pont l’unique quai déserté, c’est-à-dire la berge surélevée, les maisons basses, les quelques tavernes fermées, les rues où passaient plus de chiens que d’enfants, les magasins vides, le marché où l’on ne trouvait que quelques blocs de fromage blanc, des pommes de terre rachitiques et ridées de l’automne précédent. Au troisième jour, les rares passants nous saluaient dans la rue comme de vieilles connaissances. Nous étions les seuls clients de l’hôtel moderne dont la chaufferie solaire n’était déjà plus qu’un tas de tuyaux crevés ; nous avions dû refuser trois chambres car il y manquait toujours quelque chose, la moustiquaire, l’eau au robinet ou l’éclairage. Le soir, une boite de nuit tonitruait en couvrant le chant des grenouilles pour attirer la jeunesse locale, mais où était la jeunesse locale ? Sur les pontons pourris amarrés dans des bras morts où logeaient des Tsiganes au milieu des rats crevés ?
Au-delà s’étendait un no man’s land de dunes, de canaux et d’étendues d’eau croupie, de poutrelle et de blocs de béton dont on ne comprenait pas la destination première. Et au-delà, encore, la mer, qui plus que Noire méritait le nom de Morte, tant le battement mécanique de ses vagues huileuses et sombres imitait maladroitement la respiration marine. « Beach ! » nous ont crié des jeunes filles. Elles ont disparu derrière des ronciers et nous ne les avons pas revues. Nous avons traversés le cimetière des Lipovènes. Qui sont les Lipovènes ? Une secte de Vieux Croyants persécutés en Russie et venus peupler ce rivage il y a cents ans. Mais encore ? La sage théorie de Klavdij selon laquelle, en voyage, on ne peut prétendre tout savoir et tout apprendre, qu’il faut laisser leur part d’autonomie et de mystère aux histoires que l’on croise, avait décidément du bon — surtout pour nous voyageurs à bout de souffle, qui avions l’impression d’être arrivés sur la fin d’un monde.
Des coques de bateaux échoués émergeaient des champs qui masquaient les eaux. Le soir tombait, c’était l’heure où la lumière qui s’enfuit exalte la passion photographique de Klavdij. Une proue noire se dressant très haut, nue, lui a fait oublier le temps, l’endroit, toute autre repère que cette forme enfoncée comme un coin géant dans le ciel, solitaire, lyrique, incarnant à la fois la désolation infinie et la pérennité du passage des hommes. Il l’a photographié longuement, puis a sauté d’une épave échouée en pleine terre à l’autre avec une frénésie qui lui a fait négliger ce que, moi, j’apercevais au loin : au sud, d’une haute tour de radiophare, nous parvenaient de soudains miroitements ; au nord se dessinaient, j’en étais certain, les tourelles et les mâts gris de bateaux de guerre accostés au ras de l’horizon, et il en émanait d’identiques éclairs rapides : il n’y avait pas de doute, nous étions observés, uniques humains sur ce Finistère. J’ai fini par repérer la silhouette d’un homme, non, de plusieurs, qui nous suivaient à la jumelle. Pour la première fois, j’ai senti monter une sourde angoisse et j’ai fini par la faire, un petit peu, partager à Klavdij, l’arrachant à un sentiment de plénitude dans son travail qu’il avait rarement vécu avec autant d’intensité depuis le début du voyage.
Au bout d’un canal impossible à traverser, c’était enfin la jonction du fleuve et de la mer. En face, très loin, la côte ukrainienne. Du haut d’un mirador, un homme en civil, armé, nous a hélés avant de descendre. D’autres, boueux et hirsutes, sont sortis d’une cabane, se sont approchés, nous ont tendu la main qui ne tenait pas une bouteille de bière : « Ostarojno ! Granitsa ! Opasnïe ! — Attention, frontière, dangereux ! » presque mot pour mot et dans la même langue les paroles que nous avions entendues, il y avait plus d’un mois, au soir de notre arrivée dans le port de Durrës… Étaient-ils gardes frontières, roumains ou ukrainiens, étaient-ils pêcheurs ou contrebandiers, lipovènes ou tsiganes ? L’homme à la Kalachnikov a insisté pour nous ramener en barque à Sulina. Nous avons refusé avec l’obstination du désespoir, pour rebrousser chemin vers l’ouest. Longtemps, sans oser nous retourner, nous avons senti leurs regards nous suivre. Peut-être étions-nous arrivés ici aux bords d’une Europe, encore une autre qui s’affirmait d’emblée, celle-là, abruptement inconnue. »

François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans —Transit, « Coucher de soleil sur le delta », Éditions du Seuil, Paris, 1997

Hérodote, l’Ister et les fleuves de Scythie

Né vers 484 av. J.-C. à Halicarnasse en Carie, à l’emplacement de la ville actuelle de Bodrum en Turquie, mort aux alentours de 420 av. J.-C. à Thourioi, colonie grec de l’Italie du Sud, Hérodote (en grec ancien Ἡρόδοτος / Hêródotos, « donné par Héra ») est un extraordinaire et fascinant conteur qui parfois s’amuse à inventer des histoires et des anecdotes plus ou moins exactes mais un conteur » ça ne s’interrompt pas » comme l’écrit J. Lacarrière dans l’introduction de son livre En cheminant avec Hérodote. Considéré comme le premier historien de l’humanité, Hérodote a été surnommé le « Père de l’histoire » par Cicéron.

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Hérodote (vers 484-vers 420)

Au temps d’Hérodote, la mer Noire s’appelait le Pont-Euxin, le Danube l’Ister et le Pô l’Eridan.

Les fleuves de Scythie

   « Le Pont-Euxin vers lequel Darius se dirigeait avec son armée, contient les peuples les plus ignorants. Qu’on les prenne en groupe ou séparément, l’intelligence n’est pas leur fort, exception faite pour les Scythes et pour un homme du nom d’Anacharsis. Pour assurer leur sécurité, les Scythes ont inventé un astucieux stratagème, le seul qu’on puisse mettre à leur crédit, et ils ont admirablement résolu cette question primordiale puisque, en fait, aucun envahisseur ne peut leur échapper ni, à l’inverse, leur mettre la main dessus. Un peuple errant qui vit sans murailles et sans villes, un peuple de cavaliers et d’archers qui transportent avec eux leurs maisons, en somme un peuple nomade vivant uniquement de ses troupeaux et habitant sur des charriots n’est-il pas pratiquement insaisissable et invincible ? Il faut dire que le pays se prête à ce genre de vie et que les fleuves sont leurs meilleurs alliés. La Scythie est une vaste plaine où sources et herbages abondent, sillonnée de fleuves aussi nombreux que les canaux d’Égypte. Ces fleuves, les voici, les principaux du moins, c’est-dire ceux qui sont navigables à partir de leur embouchure : ce sont l’Ister (le Danube), le Tyras (Dniestr), L’Hypanis (le Boug), le Borysthène (Le Dniepr), le Panticapé (le Psel ?), l’Hypakyris (?), le Gerros et le Tanaïs (le Don).

L’Ister, le plus grand fleuve connu, a un débit égal, été comme hiver. C’est le plus occidental des fleuves de Scythie, et le plus important si l’on en juge par le nombre de ses affluents. Ces affluents sont : le Porata (que les Grecs appellent Pyréta), le Tarante (?), l’Arare (?), le Naparis (?) et l’Ordesse (?), tous coulant à travers la Scythie. Le Porata est le plus important des cinq et le plus à l’est.

Hérodote carte du monde (Figuier 1884)

La carte du monde vu par Hérodote (Jules Figuier, 1884)

L’Ister prend naissance chez les Celtes, qui sont, avec les Cynètes2, les derniers habitants de l’Europe, vers l’ouest, et traverse toute l’Europe avant d’obliquer vers la Scythie. Ce sont ses nombreux affluents, plus que son débit propre, qui font de l’Ister un fleuve si important. Réduit à son seul débit, il est largement supplanté par le Nil qui ne reçoit aucun affluent. Si l’Ister a un débit aussi égal, été comme hiver, je crois que la raison en est la suivante : son débit normal, à peu de choses près, est son débit d’hiver, car il neige beaucoup dans ces pays et il pleut très peu. L’été, toute cette neige se met à fondre et à grossir le fleuve ; à quoi s’ajoutent les pluies torrentielles et continuelles, l’été étant là-bas la saison des pluies. En somme les pertes d’eau dues à l’évaporation sont compensées par la fonte des neiges et l’apport des pluies, si bien que l’équilibre est rétabli et que l’Ister conserve un débit très régulier. »

Jacques Lacarrière, Méditerranées, « En cheminant avec Hérodote, Les fleuves de Scythie », Collection Bouquins, Robert Laffont, Paris, 2013

Notes :
1 Les Scythes sont un peuple de la Russie du sud, appartenant à la branche indo-iranienne du groupe indo-européen. Leur civilisation, nomade ou semi-sédentaire, se caractérise par l’usage du fer et du cheval, et par une division sociale tripartite (agricole, guerrière, religieuse).
2 Les Cynètes sont un peu peuple pré-romain non celte présent dans la péninsule ibérique sur les territoires actuels de l’Algarve et de l’Alentejo. Hérodote pensait que le Danube prenait sa source chez les Celtes près de la ville de  » Pyrène « .

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