L’île aux Serpents

   Le phare de l’île aux Serpents construit en 1856 par l’ingénieur français Michel Pacha au service de l’Empire ottoman,  vers 1895  

  « Désormais, devenu dieu, tu habiteras avec moi le palais de Nérée ; de là, sortant à pied sec du sein des eaux, tu verras Achille, notre fils chéri, habiter l’île aux rives blanchissantes, dans le détroit de l’Euxin… »
Euripide (vers 480-406 av. J.-C.), Andromaque, in M. ARTAUD, Tragédies d’Euripide. Paris, Charpentier, 1842 (vers 1257-1262) 

« Quand de cette embouchure [du fleuve Ister] à peu près, on navigue droit vers la pleine mer avec le vent du nord, on rencontre une île, que les uns appellent île d’Achille, les autres course d’Achille ; d’autres enfin Leuké [la Blanche] à cause de sa couleur. On dit que Thétis l’a fait sortir de la mer pour son fils, et qu’Achille l’habite. Il y a en effet dans cette île un temple d’Achille, et une statue d’un travail ancien. L’île est déserte ; quelques chèvres seulement y paissent, et l’on dit que ceux qui y abordent les offrent à Achille. Il y a dans ce temple beaucoup d’autres offrandes encore, des fioles, des anneaux, des pierres précieuses; toutes ces choses ont été offertes à Achille en témoignage de reconnaissance ; et les inscriptions, les unes grecques, les autres latines, en toute sorte de mètres, font l’éloge d’Achille. Il y en a pour Patrocle ; car ceux qui désirent plaire à Achille, honorent Patrocle avec Achille. De nombreux oiseaux vivent dans cette île, des mouettes, des poules d’eau, des plongeurs de mer, en quantité innombrable. Ce sont ces oiseaux qui prennent soin du temple d’Achille ; tous les jours, le matin, ils volent à la mer, puis les ailes imprégnées d’eau, reviennent en toute hâte, et arrosent le temple; quand cela est bien fait, ils nettoient alors le pavé avec leurs ailes.

Fragment de parchemin en cuir de la « carte du bouclier » de la mer Noire de Dura Europos, colonie à l’origine macédonienne et site archéologique sur le moyen Euphrate (Syrie) daté d’avant 260 de notre ère. La carte retrouvée en 1922 par l’historien et archéologue belge Franz Cumont (1868-1967) est légendée en grecque et représente des postes de rassemblement le long de la mer Noire avec les noms de Kallatis, Tomis, des bouches du Danube, Chersonèse… On distingue également plusieurs bateaux à voile et à rames, collection de la Bibliothèque Nationale de France, Paris, Gr. Suppl. 1354, no. 5.

Voici encore ce que l’on raconte : De ceux qui abordent dans cette île, les uns, qui y sont venus avec intention, apportent sur leurs navires des victimes, qu’ils immolent en partie, et qu’en partie ils lâchent pour Achille ; les autres, en certain nombre, y abordent forcés par la tempête ; et ceux-ci empruntent au dieu lui-même une victime, en lui demandant, au sujet des victimes, si ce qu’il y a de préférable et de meilleur n’est pas de lui offrir celle qu’eux-mêmes dans leur sagesse ont choisie au pâturage, et pour laquelle ils déposent en même temps le prix qui leur semble convenable. Si l’oracle refuse (car il y a des oracles dans ce temple), ils ajoutent quelque chose au prix ; et s’il refuse encore, ils ajoutent encore; quand l’oracle accepte, ils savent alors que le prix suffit. Voilà d’elle-même alors la victime sur ses pieds, et elle ne s’enfuit plus. Il y a là aussi beaucoup d’argent, qui a été offert au héros en paiement des victimes.

L’île d’Achille ou île aux Serpents et les bouches du Danube  sur la  » Nona Europe Tabula », carte (re)dessinée à la Renaissance d’après la Géographie de Ptolémée

On dit qu’Achille apparaît en songe à ceux qui ont abordé dans l’île ; qu’il apparaît en mer an moment où l’on approche de l’île, et qu’il indique l’endroit le meilleur pour y aborder et y mouiller. Quelques-uns disent encore qu’Achille leur est apparu pendant la veille au haut du mât ou à l’extrémité d’une vergue, de la même manière que les Dioscures, avec cette seule infériorité d’Achille par rapport aux Dioscures, que les Dioscures vous apparaissent ainsi visibles, et vous sauvent par leur apparition, quoi que soit l’endroit où vous naviguez, tandis qu’Achille ne le fait que pour ceux qui approchent de l’île. Il en est qui disent que Patrocle aussi leur est apparu en songe. Ces choses que je te transcris sur l’ile d’Achille, je les tiens de gens qui avaient abordé dans l’île, ou qui les avaient apprises d’autres; et elles ne me paraissent pas indignes de foi… »
Lucius Flavius Arrianus (Arrien), Périple du Pont-Euxin, vers 132

Première page du Périple du Pont-Euxinc d’Arrien, imprimé par Johann Froben (1460-1527) et Nicolaus Episcopius (1531-1565), Basel, 1533 (Editio princeps)

Lucius Flavius Arrianus (vers 105 ?-180 ?), historien, géographe et philosophe romain, fut l’élève d’Épictète (50-125) et gouverneur de la province de Cappadoce sous l’empereur Hadrien. Son Périple du Pont-Euxin, en grec ancien « τοῦ Εὐξείνου Πόντου, Períplous toû Euxeínou Póntou », en latin « Periplus Ponti Euxini » est un guide détaillant les destinations rencontrées par les visiteurs lorsqu’ils se déplacent sur les rives de la mer Noire. Il a été écrit entre 130 et 131 après J.-C. Il se présente sous la forme d’une lettre adressée à l’empereur Hadrien (76-138) à Rome, qui était particulièrement attaché aux recherches géographiques et avait visité en personne une grande partie de ses vastes provinces. Il contient un relevé topographique précis des côtes de l’Euxin, de Trapezus à Byzance, et a été écrit probablement alors qu’Arrien occupait sa charge de légat (gouverneur) de Cappadoce. Le but de ce guide était d’informer l’empereur de la  « configuration du territoire » et de lui fournir les informations nécessaires telles que les distances entre les villes et les endroits qui offriraient un port sûr pour les navires en cas de tempête, dans l’éventualité où Hadrien organiserait une expédition militaire dans la région. Le « Périple » contient, selon l’expression épigrammatique de l’historien britannique de l’Antiquité romaine Edward Gibbon (1737-1794) « tout ce que le gouverneur de Cappadoce avait vu de Trapezus, [colonie grecque du nord de l’Anatolie, aujourd’hui la ville turque de Trabzon] à Dioscures [Sparte dans le Péloponèse, principal lieu de culte des Dioscures] ; tout ce qu’il avait entendu, de Dioscures au Danube ; et tout ce qu’il savait, du Danube à Trébizonde ». Ainsi, alors qu’Arrien donne beaucoup d’informations sur la rive sud et est de l’Euxin, en contournant la rive nord ses intervalles deviennent plus grands, et ses mesures de moins en moins précises.
Édouard Taitbout de Marigny (1793-1852)1 décrit à son tour l’île aux serpents avec précision dans son « Portulan de la mer Noire et de la mer d’Azov ou description des côtes de ces deux mers à l’usage des navigateurs » qu’il publie en langue française à Odessa en 1830 :
« Fidonisi, La petite île des Serpents, à laquelle les Russes ont conservé son nom grec de Fidonisi, et que les Turcs appellent Ilane Adasi, est située à 23 milles, E[st] 3/4 N[ord]-[Est], de la bouche du Danube, dite de Soulina : sa forme est à peu près carrée ; elle a environ 325 toises [1 toise = 1, 949 m] dans sa plus grande étendue, et une vingtaine de hauteur, au dessus du niveau de la mer.

Édouard Taitbout de Marigny, Portulan de la mer Noire et de la mer d’Azov ou description des côtes de ces deux mers à l’usage des navigateurs, Odessa, 1830

Ses bords, qui sont accores et rocailleux, n’offrent que trois points accessibles ; on peut mouiller sur chacun de ses côtés : le brassage y varie depuis 11 jusqu’à 3 brasses3 (1, 8288 m), fond de vase et coquilles, à 2/5 de mille de la côte. Cette île apparait au navigateur décrivant un arc à l’horizon ; quelques petits buissons la garnissent, et, sur son sommet, il y a un large puit, à une petite distance duquel, on aperçoit des racines de murs d’une ancienne construction. Fidonisi portait jadis le nom de Levki (Leucée) et celui de Makarone (des bienheureux) : elle était consacré à Achille, et, l’on y voyait un temple, une statue et des inscriptions : les navigateurs venaient y faire des offrandes. »
Édouard Taitbout de Marigny, Portulan de la mer Noire et de la mer d’Azov ou description des côtes de ces deux mers à l’usage des navigateurs par E. Taitbout de Marigny, Odessa, Imprimerie de la ville, 1830

On trouve encore une description de cette île dans le récit de voyage d’un diplomate français atypique, membre de la Commission Européenne du Danube, Adolphe Lévesque, Baron d’Avril3 « De Paris à l’île des serpents à travers la Roumanie, la Hongrie et les bouches du Danube« .

Adolphe Lévesque, Baron d’Avril (1822-1904)

  « Cette ile était autrefois dédiée à Achille. On en racontait encore, au dernier siècle, des histoires merveilleuses comme celle-ci :
En revenant de la Crimée, un capitaine de navire turc, nommé Hassan, fut jeté sur l’île des Serpents par une tempête  effroyable. Les naufragés, au nombre de vingt-cinq construisirent des huttes avec les débris de leur navire. Ils passèrent une année entière dans ces lieux désolés, luttant contre les éléments et soutenant leur misérable existence avec la chair de gros poissons dont la capture les mettait souvent en grand péril. Ainsi, le capitaine Hassan fut un jour engagé dans une lutte terrible contre un requin qui pesait neuf cents livres. Les naufragés finirent par se dévorer entre eux ; et il ne restait plus que quatre de ces infortunés, quand la venue d ‘un bâtiment les arracha au désespoir et à une mort certaine. Arrivé à Constantinople, le capitaine Hassan montrait sur ses épaules et sur sa poitrine la trace des blessures qu’il avait reçues pendant son duel avec le requin de neuf cents livres.
   Si l’aventure vous parait un peu difficile à croire, je vous renvoie à l’Histoire de l’empire ottoman par Hammer (L. LXVIII)4
Non seulement on n’y rencontre plus de requins antédiluviens, mais il m’a été assuré qu’âme vivante n’y a vu un seul serpent. Peut-être se sont-ils mangés les uns les autres comme les compagnons du facétieux capitaine Hassan. Le dernier sera mort d’ennui ; ou plutôt, ce qui est aussi probable que la plupart des faits affirmés par les historiens, il aura suivi le grand mouvement de migration qui a entraîné les Barbares d’Orient en Occident. Où sera-t-il allé ?
En attendant qu’il surgisse un savant en Allemagne pour embrouiller définitivement le problème, je me bornerai à constater que ce petit rocher stérile, situé à peu près à égale distance des embouchures de Kilia et de Soulina, a failli faire recommencer la guerre de Crimée.
   Cet îlot, n’étant pas mentionné dans les territoires cédés au Traité de Paris, devait-il rester à la Russie ? Est-il, au contraire, une annexe nécessaire des bouches du Danube ? On peut dire, à l’appui de cette opinion, que l’île des Serpents n’est pas plus mentionnée dans les traités de 1812 et 1829 que dans celui de 1856, et que si, à l’une de ces époque, elle est devenue une possession russe, comme conséquence de la possession, en tout ou en partie, des bouches du Danube, elle devait subir le même sort en 1856.
Un bâtiment était parti d’Odessa en 1856, avec un employé russe et tout un matériel de phare, pour rétablir l’ancien état de choses ; mais les Turcs avaient devancé les anciens possesseurs, et de plus l’amiral Lyons3 croisait devant l’ilot avec quelques bâtiments.Les Russes se sont retirés.Le protocole du 6 janvier 1857 décida que l’île des Serpents suivrait le sort des bouches du Danube et serait, par conséquent, annexé à la Turquie, qui continue à y entretenir un phare… »
Adolphe Lévesque, Baron d’Avril « De Paris à l’île des serpents à travers la Roumanie, la Hongrie et les bouches du Danube » par Cyrille, auteur du voyage sentimental dans les pays slaves, Paris, Ernest Leroux Éditeurs, 1876
   L’île aux Serpents a également fasciné un grand nombre d’auteurs littéraires parmi lesquels l’écrivain roumain originaire de Moldavie Alexandru Vlahuţă (1858-1919) qui lui consacre un des chapitres de son livre « La Roumanie Pittoresque » (publiée en français en 1903) :
   « Le soleil étincelant se levait depuis l’horizon lointain de la mer. Les rayons dessinaient des franges vertes, jaunes et rouges sur le miroir de l’eau. La terre se retira derrière nous. Peu à peu Sulina s’immergea dans les vagues. Les arbres, les mâts, les toiles noires à cause de la fumée, tout s’effaça ; la voûte bleue du ciel était comme un toit immense sur le désert immense de la mer.
Après deux heures de navigation vers l’est, nous aperçûmes devant nous un rocher blanc : L’Île aux serpents. De loin l’île ressemble aux ruines d’une cité fantastique qui sortait de l’eau. À environ 50 m de distance de l’île, le bateau s’arrêta. Une barque vint nous chercher et quelques minutes après nous marchions sur le bord pierreux de cet îlot solitaire. Un magnifique soldat s’avança joyeusement à notre rencontre. Il savait qu’avec nous, étaient arrivées ses provisions de Sulina.
– Tu t’ennuies ici, camarade? – demandais-je pour entamer la discussion – tout en montant vers le phare au sommet de l’île.
– Pourquoi m’ennuierais-je? On n’est pas sur une terre étrangère… c’est toujours notre pays.

Alexandru Vlahuţă (1858-1919)

Le jeune garde-frontière embrassa d’un regard fier et heureux l’étendue de la mer, comme s’il voulait dire : « Tout est à nous ! » En marchant parmi les pierres, je lui racontais que ce rocher avait été habité il y a trois milles ans par Achille, le plus renommé des héros grecs, comment celui-ci épousa la belle Hélène, qu’à leurs noces vinrent Neptune, le dieu des mers et Amphitrite, son épouse et les nymphes de toutes les eaux qui coulent vers la mer ; je lui montrais l’endroit où il y avait le temple d’Achille, et je lui racontais comment les oiseaux de l’île volaient chaque matin et trempaient leurs plumes en revenant rapidement pour arroser le sol du temple, tout en le balayant soigneusement. […] Nous étions à présent au somment de l’île à côté du phare. Aucun arbre, aucun arbuste n’était visible à la surface de cet îlot. Autour de nous les vagues frémissaient. Elles venaient de loin, de très loin, des peuples inquiets pour l’éternité, et se brisaient en hurlant sur les rochers de l’île, en frappant avec insistance, comme si elles voulaient la déraciner. Le soleil répandait des rayons de plus en plus ardents depuis la clarté bleue du ciel. Des arcs-en-ciel s’allumaient sur les vagues. Nos regards s’immergèrent dans l’horizon, se perdant oubliés dans le désert brillant et sans limites de la mer. Les vagues semblaient brûler. Je n’avais jamais vu autant de lumière, autant d’espace. Nos âmes furent remplies d’un sentiment de sacralité, et nous restâmes immobiles, comme dans une mystérieuse prière, sous le charme de cette vue étonnante. Le temps semblait s’être arrêté. Nos pensées s’assoupirent, balancées par la plainte continue des vagues. Nous étions tous silencieux comme dans une église. »
Alexandru Vlahuţă (1858-1919) « La Roumanie Pittoresque », 1903

Plan de 1922 de l’île aux Serpents devenue roumaine entre 1878 et 1948 par le Traité de San Stefano

   Vieille d’environ 6000 ans, tour à tour grecque, romaine, byzantine, moldave, vénitienne (?), génoise, moldave, ottomane russe (Traité d’Andrinople 1829), de nouveau ottomane (Traité de Paris de 1856. L’officier de marine, ingénieur et homme d’affaires français Michel Pacha4 y fait un construire un phare), russe (Traité de San Stefano de 1878), roumaine, soviétique (procès-verbal du 28 mai 1948 qui ne fut jamais ratifié…) et ukrainienne, cette petite île de 17 hectares, autrefois déserte et sans ressource en eau, aux confins de l’Europe, fut l’objet de nombreuses revendications territoriales et récemment au coeur d’un conflit frontalier entre la Roumanie et l’Ukraine qui hérita de l’île occupée par l’Union soviétique. Elle a été définitivement attribuée à l’Ukraine par la Cour de Justice Internationale de La Haye en 2009 mais certaines de ses eaux territoriales environnantes demeurent, en raison de la présence sous la mer de réserves d’hydrocarbures, l’objet d’un différent entre les deux pays…

Frontières maritimes entre la Roumanie et l’Ukraine confirmées par le Traité de Constanţa en 1997 et par la Cour Internationale de Justice de La Haye en 2009.

Les évènements récents (l’invasion de l’Ukraine par la Russie) ont remis l’île aux Serpents au centre de l’actualité. Après avoir bombardé sa base militaire, l’île est occupée depuis le 24 février 2022 par des soldats de la Fédération de Russie qui l’abandonnent le 30 juin 2022. Si celle-ci retourne donc de jure à l’Ukraine, elle  reste pour le moment inoccupée.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, 18 juillet 2022

La canonnière roumaine ‘Lieutenant Lepri » devant l’Île aux serpents en 1932, photo collection particulière

Notes :
1 Edouard Taitbout de Marigny (1793-1852), originaire d’une vieille famille aristocratique française émigrée aux Pays-Bas, est un diplomate, géographe, archéologue, collectionneur d’antiquités et artiste néerlandais. À partir des années 1820, il occupe successivement les postes de vice-consul des Pays-Bas à Théodosie (Féodossia ville de la péninsule de Crimée), de consul à Odessa, (1830), de consul général des Pays-Bas dans les ports de la mer Noire et d’Azov (1848). En 1821, 1823-1825, 1829-1851, il navigue avec son bateau et explore à plusieurs reprises les côtes de la mer d’Azov, de la mer Noire et de la mer Méditerranée se familiarisant avec les cultures des peuples riverains en particulier avec celle des Circassiens. E. Taitbout de Marigny fut membre du comité exécutif  de la Société d’Histoire et de l’Antiquité d’Odessa et publia les récits de ses voyages.
2 Adolphe Lévesque, baron d’Avril (1822-1904), diplomate et écrivain français. Attaché à la mission française en Orient en 1854, consul général à Bucarest en 1866, il est nommé en 1867, délégué à la Commission Européenne du Danube à Galatz et succède à Édouard Engelhardt (1828-1916). Le baron d’Avril remplira cette fonction jusqu’à son affectation comme envoyé extraordinaire au Chili en 1876. Il publia parfois sous le pseudonyme de Cyrille, plusieurs ouvrages relatifs à l’Orient, donna une traduction nouvelle de la Chanson de Roland et collabora également à la Revue d’Orient et à la Revue des Deux Mondes.
3 1790-1858, commandant de la flotte britannique de la Méditerranée entre 1854 et 1858 pendant la Guerre de Crimée.
4 1819-1907, Directeur général des phares et balises de l’Empire ottoman  à partir de 1855. Sous son autorité le littoral maritime de l’Empire ottoman verra la construction de plus de 120 phares de 1856 à 1880.
5 Joseph von Hammer-Purgstall (1774-1856), Histoire de l’Empire ottoman, depuis son origine jusqu’à nos jours, Bellizard, Barthès, Dufour et Lowell, Paris, 1836

L’île aux Serpents en 2021, photo droits réservés

Sources :
Arrien (Lucius Flavius Arrianus), Le Périple du Pont-Euxin, texte grec et traduction en français d’Henry Chotard, Paris, Éditions Durand, 1860
Arrien (Lucius Flavius Arrianus), Le périple du Pont-Euxin, texte établi et traduit par Alain Silberman, Paris, Belles Lettres, Collection des universités de France, Série grecque, n° 371, 1995, XLVII-96 p.
Després, François, « L’Ile aux Serpents : source de contentieux entre la Roumanie et l’Ukraine »Balkanologie [En ligne], Vol. VI, n° 1-2 | 2002, mis en ligne le 03 février 2009, consulté le 23 avril 2022. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/441 ; DOI : https://doi.org/10.4000/balkanologie.441
Kačarava Daredjan D., Fraysse Arlette, Geny Évelyne, « L’île Leukè », in « Religions du Pont-Euxin » : actes du VIIIe Symposium de Vani (Colchide), 1997. Besançon, Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité, 1999. pp. 61-64. (Collection « ISTA », 718), https ://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1999_act_718_1_1589
Lévesque, Adolphe Baron d’Avril, De Paris à l’île des serpents à travers la Roumanie, la Hongrie et les bouches du Danube par Cyrille, auteur du voyage sentimental dans les pays slaves, Paris, Ernest Leroux Éditeurs, 1876
Arnaud Pascal. « Une deuxième lecture du « bouclier » de Doura-Europos », in : Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 133ᵉ année, N. 2, 1989. pp. 373-389.
www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1989_num_133_2_14735
Taitbout de Marigny, Édouard, Portulan de la mer Noire et de la mer d’Azov ou description des côtes de ces deux mers à l’usage des navigateurs par E. Taitbout de Marigny, Odessa, Imprimerie de la ville, 1830
 Vlahuţă, Alexandru (1858-1919), La Roumanie Pittoresque, traduction de Marguerite Miller-Verghi, 1903
https://fr.wikipedia.org/wiki/Île_des_Serpents

L’île aux Serpents, un havre de paix ? Photo droits réservés

François Maspero : Coucher de soleil sur le delta (Balkans Transit)

« Notre bateau descendait très lentement le fleuve. Ce n’était pas une croisière, les deux ou trois cents passagers avaient une destination bien précise et étaient attendus par une foule à chaque gare fluviale. Des hommes serrés sur des bancs de la plage arrière parlaient fort en renouvelant sans fin leurs bouteilles de bière, des femmes en fichus de couleurs s’entassaient dans les coursives et dans l’entrepont, souvent accroupies sur le sol à côté d’amoncellement de valises et de paniers ficelés. Et, partout, on butait sur les bouteilles vides, on piétinait les épluchures noires recrachées des graines de tournesol et de citrouille.
Après Galati et le confluent du Prut qui remonte vers la Moldavie, le fleuve atteint parfois plusieurs kilomètres de large. En face de nous, l’Ukraine. Les hauts arbres masquant le pays, toujours des miradors, puis soudain, un immense port sans vie apparente, et des dizaine et des dizaine de cargos rouillés, enchaînés en file, proue pointées vers l’amont, qui ne reprendront jamais leur route. À Tulcea, le Danube se sépare en plusieurs bras pour gagner la mer : l’un va vers le nord et Izmaïl, le grand port ukrainien. Notre bateau a pris celui de Sulina qui fut longtemps l’axe le plus fréquenté, avant le percement du grand canal Danube-mer Noire débouchant à Constanza, commencé sous la terreur stalinienne, abandonné puis repris sous Ceauşescu avec des moyens plus modernes et sans prisonniers politiques.

Le Danube à Tulcea, photo © Danube-culture, droits réservés

À partir de Tulcea, l’estuaire se fait si marécageux qu’il n’y a plus de route, et notre bateau devenait définitivement le seul moyen de transport en commun. De temps à autre, une vedette bricolée filait avec quelques touristes ou des cadres pressés. La chaleur, la bière, le bercement du fleuve ont fait taire les conversations. Des tentacules aquatiques s’enfonçaient dans la végétation. Quelques villages aux maisons basses. Parfois, très rarement, un cargo turc ou ukrainien remontant au ralenti.
Debout sur une sorte de grosse bouée en plein milieu du canal, un homme en combinaison orange régulait à grand geste la circulation inexistante : un cargo naufragé barrait la plus grande partie du passage. Naufrage mystérieux d’une cargaison non moins (officiellement) mystérieuse qui venait dit-on, d’Odessa et faisait route pour Belgrade… L’épave était là depuis trois ans, et les travaux de dégagement ne faisaient que commencer.
Vols d’échassiers, hérons immobiles sur la berge, conciliabules de pélicans bavards (enfin supposés tels, car à cette distance…), quelques canots à rames qui traversaient vers une destinations inconnue, toujours masqués par les rideaux d’arbres… Cinq heures après avoir quitté Tulcea, le bateau était maintenant presque vide. Dans la réverbération du soleil couchant, eau grise et ciel se confondaient. Se sont dessinés enfin une tour, une grue, quelques immeubles du genre HLM : Sulina, bourgade du bout du fleuve. Et plus loin encore, une ligne sombre : la mer Noire.

Ambiance nocturne des quais de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

« La Commission européenne instituée par le Traité de Paris du 30 mars 1856 pour améliorer la navigabilité des embouchures du Danube a construit ces digues et ce phare achevés en novembre 1870. Les Puissances signataires du Traité ayant été représentées successivement par … » suit la liste des noms des mandataires de « l’Autriche-Hongrie, la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Confédération d’Allemagne, la Sardaigne et l’Italie, la Turquie ». Cette plaque apposée sur une maison carrée en pierre grise qui abrite encore la capitainerie du port ne pourrait mieux évoquer le sort des peuples de la région et légitimer leur sentiment d’avoir été constamment dépossédés de leur histoire. On y trouve en effet deux absents. La Russie — elle venait de perdre la guerre de Crimée et donc de dire temporairement adieu à ses visées sur l’au-delà du fleuve — et surtout cette Roumanie qui n’était encore ici, en 1856, que la Valachie : la seule population présente sur ces confins n’a pas eu à participer aux décisions des cours européennes qui l’intéressaient au premier chef…
Pendant les trois jours que nous avons vécu à Sulina, seuls sont passés sur le fleuve deux cargos qui ont accosté pour les formalités de douane. Des autorités vaguement galonnées montaient à bord pour en redescendre un peu plus plus tard, un peu titubantes. Un planton était mis en faction devant la passerelle. Les marins contemplaient mélancoliquement du pont l’unique quai déserté, c’est-à-dire la berge surélevée, les maisons basses, les quelques tavernes fermées, les rues où passaient plus de chiens que d’enfants, les magasins vides, le marché où l’on ne trouvait que quelques blocs de fromage blanc, des pommes de terre rachitiques et ridées de l’automne précédent. Au troisième jour, les rares passants nous saluaient dans la rue comme de vieilles connaissances. Nous étions les seuls clients de l’hôtel moderne dont la chaufferie solaire n’était déjà plus qu’un tas de tuyaux crevés ; nous avions dû refuser trois chambres car il y manquait toujours quelque chose, la moustiquaire, l’eau au robinet ou l’éclairage. Le soir, une boite de nuit tonitruait en couvrant le chant des grenouilles pour attirer la jeunesse locale, mais où était la jeunesse locale ? Sur les pontons pourris amarrés dans des bras morts où logeaient des Tsiganes au milieu des rats crevés ?
Au-delà s’étendait un no man’s land de dunes, de canaux et d’étendues d’eau croupie, de poutrelle et de blocs de béton dont on ne comprenait pas la destination première. Et au-delà, encore, la mer, qui plus que Noire méritait le nom de Morte, tant le battement mécanique de ses vagues huileuses et sombres imitait maladroitement la respiration marine. « Beach ! » nous ont crié des jeunes filles. Elles ont disparu derrière des ronciers et nous ne les avons pas revues. Nous avons traversés le cimetière des Lipovènes. Qui sont les Lipovènes ? Une secte de Vieux Croyants persécutés en Russie et venus peupler ce rivage il y a cents ans. Mais encore ? La sage théorie de Klavdij selon laquelle, en voyage, on ne peut prétendre tout savoir et tout apprendre, qu’il faut laisser leur part d’autonomie et de mystère aux histoires que l’on croise, avait décidément du bon — surtout pour nous voyageurs à bout de souffle, qui avions l’impression d’être arrivés sur la fin d’un monde.
Des coques de bateaux échoués émergeaient des champs qui masquaient les eaux. Le soir tombait, c’était l’heure où la lumière qui s’enfuit exalte la passion photographique de Klavdij. Une proue noire se dressant très haut, nue, lui a fait oublier le temps, l’endroit, toute autre repère que cette forme enfoncée comme un coin géant dans le ciel, solitaire, lyrique, incarnant à la fois la désolation infinie et la pérennité du passage des hommes. Il l’a photographié longuement, puis a sauté d’une épave échouée en pleine terre à l’autre avec une frénésie qui lui a fait négliger ce que, moi, j’apercevais au loin : au sud, d’une haute tour de radiophare, nous parvenaient de soudains miroitements ; au nord se dessinaient, j’en étais certain, les tourelles et les mâts gris de bateaux de guerre accostés au ras de l’horizon, et il en émanait d’identiques éclairs rapides : il n’y avait pas de doute, nous étions observés, uniques humains sur ce Finistère. J’ai fini par repérer la silhouette d’un homme, non, de plusieurs, qui nous suivaient à la jumelle. Pour la première fois, j’ai senti monter une sourde angoisse et j’ai fini par la faire, un petit peu, partager à Klavdij, l’arrachant à un sentiment de plénitude dans son travail qu’il avait rarement vécu avec autant d’intensité depuis le début du voyage.
Au bout d’un canal impossible à traverser, c’était enfin la jonction du fleuve et de la mer. En face, très loin, la côte ukrainienne. Du haut d’un mirador, un homme en civil, armé, nous a hélés avant de descendre. D’autres, boueux et hirsutes, sont sortis d’une cabane, se sont approchés, nous ont tendu la main qui ne tenait pas une bouteille de bière : « Ostarojno ! Granitsa ! Opasnïe ! — Attention, frontière, dangereux ! » presque mot pour mot et dans la même langue les paroles que nous avions entendues, il y avait plus d’un mois, au soir de notre arrivée dans le port de Durrës… Étaient-ils gardes frontières, roumains ou ukrainiens, étaient-ils pêcheurs ou contrebandiers, lipovènes ou tsiganes ? L’homme à la Kalachnikov a insisté pour nous ramener en barque à Sulina. Nous avons refusé avec l’obstination du désespoir, pour rebrousser chemin vers l’ouest. Longtemps, sans oser nous retourner, nous avons senti leurs regards nous suivre. Peut-être étions-nous arrivés ici aux bords d’une Europe, encore une autre qui s’affirmait d’emblée, celle-là, abruptement inconnue. »

François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans —Transit, « Coucher de soleil sur le delta », Éditions du Seuil, Paris, 1997

Hérodote, l’Ister et les fleuves de Scythie

Né vers 484 av. J.-C. à Halicarnasse en Carie, à l’emplacement de la ville actuelle de Bodrum en Turquie, mort aux alentours de 420 av. J.-C. à Thourioi, colonie grec de l’Italie du Sud, Hérodote (en grec ancien Ἡρόδοτος / Hêródotos, « donné par Héra ») est un extraordinaire et fascinant conteur qui parfois s’amuse à inventer des histoires et des anecdotes plus ou moins exactes mais un conteur » ça ne s’interrompt pas » comme l’écrit J. Lacarrière dans l’introduction de son livre En cheminant avec Hérodote. Considéré comme le premier historien de l’humanité, Hérodote a été surnommé le « Père de l’histoire » par Cicéron.

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Hérodote (vers 484-vers 420)

Au temps d’Hérodote, la mer Noire s’appelait le Pont-Euxin, le Danube l’Ister et le Pô l’Eridan.

Les fleuves de Scythie

   « Le Pont-Euxin vers lequel Darius se dirigeait avec son armée, contient les peuples les plus ignorants. Qu’on les prenne en groupe ou séparément, l’intelligence n’est pas leur fort, exception faite pour les Scythes et pour un homme du nom d’Anacharsis. Pour assurer leur sécurité, les Scythes ont inventé un astucieux stratagème, le seul qu’on puisse mettre à leur crédit, et ils ont admirablement résolu cette question primordiale puisque, en fait, aucun envahisseur ne peut leur échapper ni, à l’inverse, leur mettre la main dessus. Un peuple errant qui vit sans murailles et sans villes, un peuple de cavaliers et d’archers qui transportent avec eux leurs maisons, en somme un peuple nomade vivant uniquement de ses troupeaux et habitant sur des charriots n’est-il pas pratiquement insaisissable et invincible ? Il faut dire que le pays se prête à ce genre de vie et que les fleuves sont leurs meilleurs alliés. La Scythie est une vaste plaine où sources et herbages abondent, sillonnée de fleuves aussi nombreux que les canaux d’Égypte. Ces fleuves, les voici, les principaux du moins, c’est-dire ceux qui sont navigables à partir de leur embouchure : ce sont l’Ister (le Danube), le Tyras (Dniestr), L’Hypanis (le Boug), le Borysthène (Le Dniepr), le Panticapé (le Psel ?), l’Hypakyris (?), le Gerros et le Tanaïs (le Don).

L’Ister, le plus grand fleuve connu, a un débit égal, été comme hiver. C’est le plus occidental des fleuves de Scythie, et le plus important si l’on en juge par le nombre de ses affluents. Ces affluents sont : le Porata (que les Grecs appellent Pyréta), le Tarante (?), l’Arare (?), le Naparis (?) et l’Ordesse (?), tous coulant à travers la Scythie. Le Porata est le plus important des cinq et le plus à l’est.

Hérodote carte du monde (Figuier 1884)

La carte du monde vu par Hérodote (Jules Figuier, 1884)

L’Ister prend naissance chez les Celtes, qui sont, avec les Cynètes2, les derniers habitants de l’Europe, vers l’ouest, et traverse toute l’Europe avant d’obliquer vers la Scythie. Ce sont ses nombreux affluents, plus que son débit propre, qui font de l’Ister un fleuve si important. Réduit à son seul débit, il est largement supplanté par le Nil qui ne reçoit aucun affluent. Si l’Ister a un débit aussi égal, été comme hiver, je crois que la raison en est la suivante : son débit normal, à peu de choses près, est son débit d’hiver, car il neige beaucoup dans ces pays et il pleut très peu. L’été, toute cette neige se met à fondre et à grossir le fleuve ; à quoi s’ajoutent les pluies torrentielles et continuelles, l’été étant là-bas la saison des pluies. En somme les pertes d’eau dues à l’évaporation sont compensées par la fonte des neiges et l’apport des pluies, si bien que l’équilibre est rétabli et que l’Ister conserve un débit très régulier. »

Jacques Lacarrière, Méditerranées, « En cheminant avec Hérodote, Les fleuves de Scythie », Collection Bouquins, Robert Laffont, Paris, 2013

Notes :
1 Les Scythes sont un peuple de la Russie du sud, appartenant à la branche indo-iranienne du groupe indo-européen. Leur civilisation, nomade ou semi-sédentaire, se caractérise par l’usage du fer et du cheval, et par une division sociale tripartite (agricole, guerrière, religieuse).
2 Les Cynètes sont un peu peuple pré-romain non celte présent dans la péninsule ibérique sur les territoires actuels de l’Algarve et de l’Alentejo. Hérodote pensait que le Danube prenait sa source chez les Celtes près de la ville de  » Pyrène « .

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