Le fleuve Prout (Pruth), Voltaire et la Russie

« La Moldavie et la Valachie devaient secouer le joug des Turcs. Ces pays sont ceux des anciens Daces, qui, mêlés aux Gépides, inquiétèrent longtemps l’empire romain : Trajan les soumit ; le premier Constantin les rendit chrétiens. La Dacie fut une province de l’empire d’Orient ; mais bientôt après ces mêmes peuples contribuèrent à la ruine de celui d’Occident, en servant sous les Odoacre et sous les Théodoric.
Demetrius Cantemir avait obtenu la Moldavie. On faisait descendre ce voïvode Cantemir de Tamerlan, parce que le nom de Tamerlan était Timur, que ce Timur était un kan tartare : et du nom de Timurkan venait, disait-on, la famille Kantemir.
Déjà le vizir Baltagi Mehemet avait passé le Danube à la tête de cent mille hommes, et marchait vers Yassi le long du Pruth, autrefois le fleuve Hiérase, qui tombe dans le Danube, et qui est à peu près la frontière de la Moldavie et de la Bessarabie.
Tandis que l’armée ottomane passait le Danube, le czar avançait par les frontières de la Pologne, passait le Borysthène [Dniepr] pour aller dégager le maréchal Sheremetof, qui, étant au midi d’Yassi sur les bords du Pruth, était menacé de se voir bientôt environné de cent mille Turcs et d’une armée de Tartares. Pierre, avant de passer le Borysthène, avait craint d’exposer Catherine à un danger qui devenait chaque jour plus terrible ; mais Catherine regarda cette attention du czar comme un outrage à sa tendresse et à son courage ; elle fit tant d’instances que le czar ne put se passer d’elle : l’armée la voyait avec joie à cheval, à la tête des troupes. Elle se servait rarement de voiture. Il fallut marcher au delà du Borysthène par quelques déserts, traverser le Bog, et ensuite la rivière du Tiras, qu’on nomme aujourd’hui Niester [Dniestr] ; après quoi l’on trouvait encore un autre désert avant d’arriver à Yassi sur les bords du Pruth. Elle encourageait l’armée, y répandait la gaieté, envoyait des secours aux officiers malades, et étendait ses soins sur les soldats.

Aubry De La Motraye (vers 1674-1743),  plan de la campagne du Pruth (ou guerre russo-ottomane de 1710-1711) au cours de laquelle l’armée ottomane, sous le commandement du grand vizir Baltaci Mehmet Pacha, encercla une armée conjointe moldave et russe dirigée par Pierre le Grand et la contraignit à se rendre. Publié dans « Voyages à travers l’Europe, l’Asie et une partie de l’Afrique », 1723-1724

Le vizir demanda longtemps qu’on lui livrât Cantemir, comme le roi de Suède s’était fait livrer Patkul. Cantemir se trouvait précisément dans le même cas où avait été Mazeppa. Le czar avait fait à Mazeppa son procès criminel, et l’avait fait exécuter en effigie. Les Turcs n’en usèrent point ainsi ; ils ne connaissent ni les procès par contumace, ni les sentences publiques. Ces condamnations affichées et les exécutions en effigie sont d’autant moins en usage chez eux, que leur loi leur défend les représentations humaines, de quelque genre qu’elles puissent être. Ils insistèrent en vain sur l’extradition de Cantemir. Pierre écrivit ces propres paroles au vice-chancelier Schaffirof :

« J’abandonnerai plutôt aux Turcs tout le terrain qui s’étend jusqu’à Cursk : il me restera l’espérance de le recouvrer ; mais la perte de ma foi est irréparable, je ne peux la violer. Nous n’avons de propre que l’honneur : y renoncer, c’est cesser d’être monarque. »

Voltaire, Histoire de l’Empire de Russie, « Campagne du Pruth »

Le Pruth dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

(Géog. mod.) le Hieracus de Ptolémée, ou le Geracus d’Ammien Marcellin, rivière de la Dacie, est selon Mrs. de Valais et Cluvier le Pruth des modernes, rivière de Pologne, qui a sa source dans les montagnes de la Pocutée ; elle traverse la Moldavie, et va se perdre dans le Danube, un peu avant qu’il se jette lui-même dans la mer Noire.
C’est sur le bord du Pruth que le Czar Pierre en 1711, vit tout d’un coup son armée sans vivres, sans fourrages, et cent cinquante mille turcs devant lui ; plus malheureux en ce moment que son rival Charles XII à Pultawa ; mais le moment fut court : Une femme le sauva en négociant la paix du Pruth ; femme d’un simple dragon, elle épousa son empereur et lui succéda. Nous n’avons point oublié son article dans cet ouvrage. (D.J.)

Danube-culture, mis à jour novembre 2025

Giurgiuleşti, port moldave international sur le Danube maritime

Plan du port de Giurgiuleşti 

« On nous a fait coiffer des casques de chantier pour piétiner l’herbe rase du terminal international de Giurgiulești, admirer sa belle géométrie de tuyaux jaunes, rouges et bleus enchevêtrés. Pas un bateau n’est à quai, le tirant d’eau est si faible que seule des péniches peuvent accoster. La chargée de communication boitille dans la poussière sur ses chaussures à talons. Un puissant 4×4 nous fait faire le tour du propriétaire, mais les installations portuaires s’arrêtent vite : de l’autre côté du champ, c’est déjà l’Ukraine. Les responsables de Danube Logistics mettent en avant la position « exceptionnelle » du site de Giurgiulești, situé « aux frontières de l’Union Européenne », directement raccordé au réseau de chemin de fer roumain, donc européen, au réseau ukrainien, lui-même relié au réseau russe… L’Union européenne, au vrai, n’est pas loin : de l’autre côté du village, entassement de maisonnettes branlantes entourées de petits potagers, une longue file de voitures attend de pénétrer en Roumanie, soulevant des nuages poussières grises…. »
Laurent Geslin, Jean-Arnaud Dérens, « Giurgiulești International Free Port », Là où se mêlent les eaux, Des Balkans aux Caucase dans l’Europe des confins, La Découverte, Récit de voyage, Paris, 2018

Le port de Giurgiulesti  sur le Danube, photo Maurice Botbol, © droits réservés

Un accès symbolique ?
Pas tout à fait car ce petit pays aux portes de l’Europe, privé d’accès à la mer Noire pourtant toute proche, a pu y construire avec l’aide de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) dans le début des années 2000, au confluent du Prout (affluent de la rive gauche qui prend sa source dans les Carpates ukrainiennes  avec le Danube, plus précisément au mille nautique 72, 2,/km 133, 8 (Giurgiuleşti se trouve dans le périmètre du Danube maritime et les distances se mesurent sur cette partie du fleuve en milles nautiques), sur un territoire de 120 hectares et sans malheureusement se préoccuper des conséquences environnementales, un port équipé d’un terminal pétrolier, d’un terminal pour les cargos transportant des céréales et un troisième pour les autres navires de commerce. Chişinau, la capitale de la Moldavie se trouve à un peu plus de 200 km au Nord. Nous sommes à Giurgiuleşti dans le « raion » (arrondissement) de Cahul, principale ville moldave méridionale. Les actionnaires russes, grecs et azerbaïdjanais y étant majoritaires, le port n’est en fait pas vraiment sous contrôle moldave.

Le port de Giurgiulesti sur la rive gauche de bras de Chilia, photo Maurice Botbol © droits réservés

C’est en 1992 que la petite République moldave, privée d’accès à la mer, s’est vu tout d’abord attribuer 340 mètres le long du fleuve puis en 1999, grâce à un échange de territoire avec son voisin ukrainien (il semblerait au dire des Ukrainiens que la Moldavie n’ait pas cédé la totalité du territoire prévu dans l’accord …), cette longueur a pu s’étendre de… 230 m. C’était toutefois beaucoup moins que ce qu’espéraient initialement les autorités moldaves pour leur permettre de développer leur équipement portuaire mais il n’a pas été possible de trouver une solution plus abouti entre les deux pays. L’Ukraine n’avait évidemment aucun intérêt à faciliter à cet endroit la construction d’un port fluvial accessible aux navires de grand tonnage, relié aux grandes cités danubiennes roumaines voisines de Tulcea (Dobrodgée), Galaţi (Moldavie) et Brǎila (Valachie), une nouvelle infrastructure qui pouvait venir concurrencer ses propres villes portuaires de Reni (mille nautique 69) et, plus en aval, d’Izmaïl (mille nautique 49,9), toutes deux sur sur le bras septentrional roumano-ukrainien de Chilia voire d’Odessa sur la mer Noire. Aujourd’hui, du fait de la guerre entre l’Ukraine et la Russie, ce port de Giurgiulesti pourrait jouer dans un proche avenir un rôle capitale dans la reconstruction de son voisin ce que semble souhaiter les responsables de l’Union européenne tout comme les dirigeants roumains intéressés par le rachat de cette structure. Encore faudrait-il savoir à qui appartient le port aujourd’hui. En 2021 la BERD, le plus gros investisseur en Moldavie, a annoncé avoir racheté la totalité du capital de Danube Logistics. Ne faudrait-il pas avant tout privilégier avant tout le reconstruction des infrastructures des ports ukrainiens du Danube de Reni et Izmaïl ?

Photo Maurice Botbol, © droits réservés

« Car le village de Giurgiulesti, mille âmes peut-être [3074 habitants, source Wikipedia, année 2020], est situé à la pointe sud de la Moldavie, cette minuscule pointe coincée entre Roumanie et Ukraine et qui effleure le Danube de quelques mètres, permettant à la Moldavie de s’inviter de justesse au club des dix pays riverains du plus européen des fleuves1. Une situation frontalière quelque peu alambiquée que la légende attribue une fois de plus à ce grand tailleur de carte que fut Joseph Staline : en traçant les frontières de la région à grands coups de règle, son trait aurait ripé aux abords de Giurgiulesti…

Reprenons : la confluence du Prut et du Danube marque le début de la rive moldave du grand fleuve. Trois cent mètres plus loin, cette même rive est ukrainienne. Bref, tout pour faire de cette pointe une zone interdite, un nœud de frontières trop compliqué pour être laissé à la curiosité du premier promeneur venu. Mais pourquoi ne pas tenter, avance Olga, inaugurant une longue série d’aphorismes par un très sur « Dans la vie, rien n’est impossible »… Et de descendre à grands pas le dernier kilomètre du Prut vers l’endroit ou il se donne au Danube et meurt. »

Guy Pierre Chomette, Frédéric Sautereau, Lisières d’Europe, De la mer Égée à la mer de Barents, voyage en frontières orientales, Éditions Autrement, collection Frontières, Paris, 2004

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2024

Notes : 
1Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Croatie, Serbie, Roumanie, Bulgarie, Moldavie, Ukraine.

Au carrefour de deux réseaux ferroviaires à l’écartement des voies différents… Photo Maurice Botbol, © droits réservés

Sources :
www.moldavie.fr
Giurgiulesti International Free Port : www.danlog.md
Giurgiulesti International Free Port homepage

Photo Maurice Botbol, © droits réservés

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