Hristo Botev, poète révolutionnaire bulgare et le « Radetzky »

Photo Vislupus

Le 26 mai 1876, le Radetzky1, un bateau à vapeur de passagers autrichien de la D.D.S.G., construit pour cette compagnie en 1851 par les chantiers navals hongrois d’Ofen-Obuda, remonte le Danube de Galaţi vers Turnu-Severin conformément à ses horaires et à son plan de navigation.

Aux escales roumaines de Giurgiu, Turnu-Magurele et Corabia s’embarque un groupe d’environ 200 bulgares en costumes traditionnels de paysans ce qui n’est guère surprenant en soi dans le contexte danubien de cette époque. Dès les amarres largués au départ de l’embarcadère de Rahovo (Oryahovo, rive bulgare) ou, selon d’autres sources, de Bechet, petite ville sur la rive roumaine en face de Rahovo, le groupe de paysans ouvre de grandes caisses et des valises censées contenir des outils de travail et en sortent des armes à la stupéfaction des autres passagers.

Le port d’Oryahovo, sur la rive droite (Bulgarie), photo Denis Barthel, German Wikipedia

Le jeune chef du groupe, le poète, journaliste, instituteur et révolutionnaire bulgare Hristo Botev2, alors âgé de 28 ans, donne l’ordre au jeune capitaine du même âge du bateau autrichien, Dagobert Engländer (1848-1925), de changer son cap et de se diriger vers Kozloduj (rive droite) où il demande à débarquer avec ses hommes. De là les révolutionnaires veulent lancer leur offensive contre l’occupant ottoman pour permettre à la Bulgarie de retrouver son indépendance.

Hristo Botev (à gauche), Nikola Slavkov et Ivan Drassov en Roumanie en 1875, Archives d’État Centrales, Sofia, Bulgarie

Hristo Botev s’adresse en ces termes au commandant et aux passagers du Radetzky

« Monsieur le commandant !

Chers passagers !

J’ai l’honneur de vous informer que des rebelles bulgares, dont j’ai l’honneur d’être le voïvode (commandant), se trouvent à bord de ce bateau.

Au détriment de nos bêtes et de nos outils agricoles, au prix de gros efforts et du sacrifice de nos biens, enfin au prix de tout ce qui nous est cher en ce monde, sans en avoir informé les autorités du pays d’accueil dont la neutralité a été respectée et malgré leurs recherches, nous nous sommes munis de ce tout ce qui nous est nécessaire pour venir en aide à nos frères révoltés, qui combattent si bravement sous la bannière du lion bulgare pour la liberté et l’indépendance de notre chère patrie, la Bulgarie.

Nous demandons aux passagers de ne pas s’inquiéter et de rester calmes. Quant à vous, Monsieur le commandant, j’ai la tâche délicate de vous inviter à mettre le navire à notre disposition jusqu’à notre débarquement, tout en déclarant que la moindre des résistances de votre part me mettrait dans la triste nécessité et dans l’obligation d’utiliser la force pour me venger des tragiques évènements survenus à bord du bateau à vapeur allemand à Roussé en 1867.

Dans tous les cas, notre slogan de bataille est le suivant :

Vive la Bulgarie !

Longue vie à François-Joseph!

Longue vie au comte Andrassy!

Vive l’Europe chrétienne ! »

Les révolutionnaires bulgares ne montrent aucune animosité envers les passagers et le commandant Dagobert Angländer . Ils lui remettent avant de débarquer un certificat écrit en français (sic !) attestant qu’il leur a obéi sous la contrainte afin d’éviter d’éventuels ennuis de leur part. Les plus réputés parmi les voyageurs témoignent dans ce même document que le capitaine a certes agi sous la contrainte mais que les passagers ont tous été traités avec déférence.

En débarquant les révolutionnaires s’agenouillent et embrassent la terre bulgare. 

Mémorial de Hristo Botev au port de Kozloduj, photo Vislupus, droits réservés 

Malheureusement pour eux, les gendarmes turcs, les fameux « Bachi-Buzuks » ont observé le manège inhabituel du vapeur et des hommes de Botev. Aussi peuvent-ils donner l’alerte et obtenir le renfort de soldats.Les paysans bulgares se méfient de la petite troupe. Dans leur traversée des villages bulgares, aucun homme ne vient grossir les rangs des révolutionnaires, probablement par peur des représailles des occupants turcs en cas de défaite. Hristo Botev sera tué le 1er juin sur le Mont Okolchitza, dans le massif du Grand Balkan, près de Vratsa, après seulement quelques jours de combat. 

« Car celui qui succombe pour la liberté
Ne meurt pas, ne peut pas mourir ! Que sur lui pleurent
La terre et le soleil et toute la nature !
Que les poètes le célèbrent dans leurs chants ! »
Extrait de « Hadji Dimitar », in Poèmes, traduction et une adaptation de Paul Éluard,
 avec une biographie du poète par Elsa Triolet, édition bilingue bulgare-français, introduction de Pantélei Zarev, Sofia-Presse, Sofia 1975

Dagobert Engländer sera interrogé par les autorités turques qui lui demande d’accepter des soldats à bord du bateau ce que le commandant refusera. Il confiera plus tard avoir été impressionné par la courtoisie, la détermination et l’énergie du poète révolutionnaire : « Botev, quant à lui, me fit une forte impression avec sa droiture, son énergie et son tempérament. Avant que le bateau ne s’approche de la rive bulgare, il m’appela pour me montrer que la cale du bateau ainsi que son chargement étaient intacts. Au moment de leur débarquement, je fus témoin d’une situation solennelle et très émouvante. La voix puissante de Botev se fit entendre et tous ses compagnons tombèrent à genoux, pour embrasser le sol bulgare. À leurs cris d’adieu : « Vive Franz Josef ! Longue vie au capitaine ! », je répondis par un « Bonne chance » et les saluais plusieurs fois en levant ma casquette. »

Dagobert Engländer continuera à naviguer sur le Danube puis fêtera, en 1908, sa quarantième année au service de la D.D.S.G. comme Inspecteur en chef de la Direction Générale de la compagnie.

En 1906, un projet de rachat du Radetzky à la D.D.S.G. par les autorités bulgares ne peut aboutir. Le vapeur est ensuite mis hors service en 1918 et détruit en 1924. L’année suivante Dagobert Engländer renvoie en Bulgarie, par l’intermédiaire de son frère Adolf qui les remettra solennellement au roi Boris III (1894-1943), les objets du bateau qu’il a soigneusement conservés : un drapeau, un cachet, la permission originale, une copie du rapport, un exposé détaillé des événements du 17 mai 1876, une copie de la lettre de Botev en français adressée au capitaine et aux passagers (retrouvée et conservée aux Archives Nationales Bulgares), deux planches de bord du Radetzky sur l’une desquelles se tient Hristo Botev.

Pour commémorer cet évènement et le 90ème anniversaire de la mort de Hristo Botev, une souscription est ouverte en 1964 à l’initiative de la journaliste Liliana Lozanova à laquelle participe de nombreux enfants bulgares. On trouve parmi la liste des noms des souscripteurs celui du petit-neveu de Dagobert Engländer. La souscription permet de faire construire dans les chantiers navals de Roussé une réplique à l’identique du Radetzky intégrant des parties conservées du navire original. Inauguré au printemps 1966, le bateau-musée est dédié au poète révolutionnaire bulgare et à cet évènement.

Ce bateau historique remontera ultérieurement le Danube de Roussé à Kozloduj avec un équipage vêtu d’uniformes d’époque de la D.D.S.G. Il y sera accueilli solennellement par le Gouverneur d’État bulgare. Le bateau se rendra ensuite à Vienne abordant sur ce trajet hautement symbolique le pavillon de commerce des navires de l’ancienne monarchie austro-hongroise.

En  1982 le Radetzky est élevé au rang de Musée National et il est affilié en 2004 au Musée National d’Histoire de Sofia et rénové en 2011. 

C’est à proximité de Kozloduj que le Danube atteint sa largeur maximale.

Maison de Hristo Botev lors de son séjour à Galaţi (Roumanie), photo Danube-culture, droits réservés

1 Johann Joseph Wenzel Anton Franz Karl, Graf Radetzky von Radetz, 1766-1858, maréchal autrichien d’origine bohémienne, adversaire de l’Empire ottoman et de Napoléon Ier. Adulé de ses soldats qui le surnommaient affectueusement « Vater » (père), il tentera de réformer l’armée impériale autrichienne et entrera en vainqueur à Paris en 1814. Johann Strauss junior composera sa Marche de Radetzky en son honneur. 

À la proue du bateau se tient le buste de maréchal autrichien Radetzky, photo Petar Iankov, droits réservés

2 Hristo Botev (1848-1876)
Poète, journaliste, écrivain révolutionnaire, patriote et athée, Hristo Botev est né en Bulgarie à Kalofer en 1848. Son père, Botio Petkov est un éminent littérateur et pédagogue. Il part à l’automne 1863 étudier dans un lycée d’Odessa (Russie) puis revient à Kalofer. Contraint de quitter Kalofer en 1867 pour des raisons politiques, il se rend en Roumanie où il travaille pour le journal L’aube du Danube à Brǎila, fait la connaissance d’émigrés bulgares militants, s’inscrit à la Faculté de médecine de Bucarest qu’il abandonne peu après pour des raisons pécuniaires et survit dans la misère à la périphérie de la capitale roumaine en compagnie du révolutionnaire bulgare Vassil Levski (1837-1873). Il est nommé instituteur à Alexandria (Munténie) puis à Izmaïl (Bessarabie, aujourd’hui en Ukraine) dans le delta du Danube. Il voyage,entretient de nombreux liens avec les révolutionnaires russes, édite plusieurs journaux, se fait emprisonner pour ses activités politiques puis est relâché. Il publie Boudilnik (Le Réveil), un journal satirique, collabore ou édite plusieurs autres journaux (LibertéNouvelle Bulgarie…), devient le secrétaire du Comité Central Révolutionnaire Bulgare, écrit des poésies, des récits, des feuilletons, enseigne à l’école bulgare de Bucarest et se marie en 1875. Cette même année, il participe à la préparation d’une insurrection pour libérer la Bulgarie du joug ottoman et se rend en Russie. En avril 1876, une première insurrection bulgare, mal préparée, échoue. Suite à cet échec, Hristo Botev rassemble une troupe d’environ 200 hommes qui rejoint sous ses ordre le Danube et s’embarque le 16 mai sur le Radetzky pour rejoindre la rive bulgare. Il meurt  le 1er juin 1876 dans des combats avec les Ottomans près de Vratza.

Hristo Botev, Archives d’État Centrales, Sofia, Bulgarie

Hristo Botev ne souhaitait pas seulement libérer son pays de l’oppresseur turc, il voulait aussi émanciper son peuple des vieilles superstitions qui l’emprisonnaient et le maintenaient dans une situation d’esclavage.
Sa poésie (il n’a laissé qu’une vingtaine de poèmes) s’inspire également de la nature et du patrimoine des chansons populaires tout en les animant d’un idéal révolutionnaire d’une grande sincérité.   

Cet épisode a inspiré la composition de la chanson populaire patriotique Тих бял Дунав се вълнува (Le paisible et blanc Danube s’anime) également connu sous le nom de Marche de Botev. Musique d’Ivan Karadzhov (ou d’un compositeur anonyme selon certaines sources) et texte d’après le poème Radetzky d’Ivan Vazov (1850-1923).

Sources :
Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVème-XXème siècle, Fayard, Paris, 1991

Christo Botev, PoèmesÉdition bilingue bulgare-français, traduction de Paul Éluard, introduction de Pantélei Zarev, Sofia-Presse, Sofia 1975

Sites d’information :

www.danubeoldrichhistory.ro/nava-muzeu-radetzky

www.la-bulgarie.fr/bateau-radetzki

Association Bulgarie-France 
www.bulgaria-france.net

 

 

Navigation danubienne d’autrefois : les bateliers du Danube au milieu du XIXème siècle par Xavier Marmier

« Ces pauvres bateliers du Danube ! Ils ont aussi leurs légendes, tristes légendes, marquées çà et là par des croix funèbres ou des ex-voto. Le puissant fleuve sur lequel ils transportaient autrefois les voyageurs, et où ils transportent encore tant de lourdes denrées, les condamnent souvent, par ses nombreux détours, par ses bas-fonds, par ses îles d’où pendent de grands saules, par ses sables mouvants, à de rudes fatigues, et quelquefois les exposent à de mortels dangers. À leurs embarcations chargées de grains, de sel et de bois, sont attelés des chevaux choisis parmi les plus robustes. Sur chaque cheval se tient un homme vêtu d’un simple pantalon de toile, la tête couverte d’un large feutre, et en avant de cette cavalcade s’avance un guide expérimenté qui dirige la marche du convoi et proclame ses ordres que l’on répète de rang en rang jusqu’à ce qu’ils arrivent aux rameurs courbés sur leurs larges avirons. Ces laborieuses manoeuvres ne peuvent, comme sur les bords de la Saône ou du Rhône, suivre régulièrement un des deux côtés du fleuve. À tout instant il faut qu’ils aillent, tantôt à droite, tantôt à gauche, chercher le chemin qui leur échappe, qu’ils traversent un bras du Danube pour gagner une île, un banc de sable, et qu’ils lancent de nouveau leurs chevaux à la nage pour atteindre une autre rive. Si le fond du fleuve les trompe, si le courant trop rapide les entraîne, si leur monture n’est pas assez forte, ou leur main assez ferme, il y a va pour eux de la vie. Mais, plus le passage est difficile, plus ils affectent de joie et de résolution. C’est dans ces moments critiques qu’ils crient et font claquer leurs fouets pour s’encourager mutuellement et se guider l’un l’autre à travers les flots. Le soir, ils amarrent leur bateau à un rocher et campent sur la grève. On tire les provisions de la cambuse, on allume un grand feu et l’on prépare le souper en se racontant les vicissitudes de la journée. Les chevaux paissent en plein air, les hommes reposent sous leurs tentes. C’est au centre de l’Europe civilisée, entre la ville royale de Munich et la capitale de l’Autriche, l’image d’une pérégrination dans les steppes, d’une caravane dans le désert.

D’importants travaux ont été faits pour faciliter la navigation du Danube, par les ordres de Marie-Thérèse dans le défilé du « Strudel », par ses successeurs sur plusieurs points essentiels, par l’ardente initiative du comte de Szechenyi près de Drencova. Chaque années, d’habiles ingénieurs, de nombreux ouvriers, continuent cet utile labeur. S’ils n’ont point encore aplani partout le cours du fleuve, ils l’ont du moins dégagé de ses principales entraves, et le poète Campbell qui, il y a un demi-siècle, chantait le Danube en ses beaux vers, n’aurait plus le droit de dire aujourd’hui : « Ces rivages non parcourus, inconnus, incultes, où le paysan trouve à peine un sentier, où le pécheur tient à peine une rame. » Ces rivages sont animés chaque été par une foule de voyageurs. De Ratisbonne à Sulina ce fleuve est sillonné par une quantité de barques, de navires et de bateaux à vapeur. Maintenant il va s’y faire de nouvelles légendes de bataille : puissent-elles n’être pas trop longues ni trop douloureuses. »

Xavier Marmier, Du Danube au Caucase, voyages et littérature, Paris, Garnier Frères, 1854

Mise à jour, 4 avril 2019

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