Johann Adam Klein et les paysages de la Wachau

J.A. Klein, J. J. Kirchner en Wachau 1812 ÖNB

Johann Jakob Kirchner devant l’église Saint Jean-Baptiste im Mauerthal  (Sankt Johann im Mauerthal), aquarelle (vers 1812)  de Johann Adam Klein (1792-1875) 

 Le dessin du peintre emblématique de l’École du Danube Albrecht Altdorfer « Sarmingstein an der Donau » apparteant à la collection du Musée des Beaux-Arts de Budapest et daté de 1511, fait partie des toutes premières représentations graphiques d’un paysage haut-danubien. Ce peintre illustrera ultérieurement à plusieurs reprises l’environnement du fleuve à travers ses peintures en particulier dans son tableau « Paysage près de Ratisbonne » (1520-1525) dans lequel il ne cherche pas toutefois à reproduire fidèlement le paysage mais plutôt à faire ressentir et partager ses états d’âmes devant le spectacle grandiose de la nature, préfigurant ainsi le courant du romantisme.

Albrecht Altdorfer, Sarmingstein en Strudengau, dessein, 1511

Trois cents ans après Albrecht Altdorfer, figure emblématique de l’École dite « du Danube » en 1811, un jeune peintre et graveur franconien, Johann Adam Klein (1792-1875), alors âgé d’à peine vingt ans, fait partie d’un groupe d’artistes qui se rend à Vienne en descendant le Danube à bord d’une embarcation rustique (coche d’eau). Klein écrit dans son autobiographie de 1833 : « Peu après mon arrivée à Vienne, je rendis visite à un ami d’enfance et compatriote, Kirchner, qui avait alors quitté la librairie pour se consacrer à l’art. Nous avons souvent été ensemble, nous avons partagé nos points de vue sur l’art et avons fait plusieurs voyages à pied dans les environs de la capitale ainsi dans les massifs montagneux qui bordent le Danube… »

Johann-Christoph Erhard ( ), le peintre Johann-Adam Klein en long manteau assis sur le pont d’un bateau du Danube,  à droite trois bateliers tenant l’un des gouvernails, dessin, vers 1816

Deux exemplaires d’une eau-forte de J. A. Klein, réalisée en 1814 d’après son aquarelle (vers 1812) qui appartient aujourd’hui à la collection du Département des images et affiches de la Bibliothèque Nationale d’Autriche à Vienne, sont conservés au Landesmuseum de Sankt-Pölten (Basse-Autriche), et dans la collection municipale d’art de Nuremberg. Ils représentent, ainsi que Carl Jahn le mentionne dans son recueil sur l’oeuvre de Klein publiée en 1863 « Le peintre paysagiste en voyage ».2

Le  dessinateur Johann Jakob Kirchner (1788-1837) au bord du Danube en Wachau

   Sur cette aquarelle de Johann Adam Klein, Johann Jakob Kirchner ((1788-1837) se tient assis sur la rive droite du Danube, au nord-est de Melk, avec un point de vue vers l’aval et le nord-est sur les ruines de la forteresse de Spitz/Donau (rive gauche) près du « Teufelsmauer » (« Mur du diable »). La gravure représente une perspective inversée de la réalité ce qui rend difficile une détermination topographique précise. Aussi la représentation définitive de l’église Sankt-Johann-im-Mauerthale n’a pas encore pu être formellement établie bien que la forme polygonale du clocher de l’édifice religieux semble confirmer qu’il s’agit bien de celui de l’église Sankt-Johann-im-Mauerthale dont la construction date d’après 1430. Le clocher est ici surmonté d’une croix alors qu’il est aujourd’hui coiffé d’un coq en lien avec une légende populaire. Plusieurs des clochers des églises de la vallée de la Wachau sont toutefois également de cette même forme octogonale. Les ruines de la forteresse de Hinterhaus au loin, dominant le village de Spitz/Donau, sur le versant de la rive septentrionale du Danube, sont représentées, malgré la distance, d’une façon détaillée avec leur donjon carré qui s’élève du côté de la montagne et les tours d’angle inférieures du côté de la vallée. Les parois rocheuses dénudées du célèbre « Teufeulsmauer » s’avancent vers le Danube comme pour tenter d’ en obstruer le passage. Les vignobles du versant sud de la même rive apparaissent dans le dos de l’artiste.
Placé au premier plan sur le côté droit de la gravure, Jakob Kirchner (1796-1837), alors âgé de dix-huit ans, né à Nuremberg comme son ami et collègue J. A. Klein, est assis sur un rocher dominant le Danube en train de dessiner de la main droite, fumant une longue pipe et coiffé de son chapeau. J. A. Klein l’a croqué de profil ou légèrement de dos à la manière romantique, sans qu’il ait même posé son sac à dos et sa besace à terre, son bâton de marche à ses pieds sur le rocher, près du chemin longeant la rive qui, protégé par une rambarde rudimentaire en bois, descend vers le village en effectuant un virage. Au second plan, on aperçoit une embarcation au milieu du fleuve. Le village de Sankt-Johann-im-Mauerthale est dissimulé en partie par une autre paroi rocheuse au-dessus du chemin, en partie par des arbres. Figure et paysage déterminent le contenu de cette gravure avec un trait différent.
Les ruines de la forteresse d’Aggstein, également sur la rive droite qui n’apparaissent pas sur cette gravure et d’où la vue plonge vertigineusement sur le Danube, sont beaucoup plus souvent mentionnées dans la littérature de voyage romantique que le modeste village de Sankt-Johann-imMauerthale tout comme le « Teufelsmauer », qui a souvent suscité une vive curiosité et engendré une légende citée par l’écrivain prussien Ernst Moritz Arndt (1769-1860) en 1798 et par le poète, journaliste et historien allemand Eduard Düller (1809-1853) en 1838/40 : « Juste en dessous de Schwallenbach, le « Mur du diable » descend sur versant de la montagne depuis les crêtes rocheuses qui ressemblent à des murs fissurés ; un écho se cache derrière… » Il est intéressant d’effectuer une comparaison topographique avec la gravure intitulée « Le village  bas-autrichien de saint-Jean », qui apparaît quelques années plus tard vers 1819/début des années 1820, dans le recueil de 264 vues lithographiées du Danube dessinées par Jakob Alt pour l’éditeur Adolph Friedrich Kunike et publiées à Vienne par souscription. L’église de Sankt-Johann-im-Mauerthale y est représentée depuis la rive opposée en regardant vers l’aval. L’oeuvre gravée représente l’édifice avec sa nef, son chœur et son clocher polygonal caractéristique, des groupes d’arbres comme sur la gravure de J. A. Klein ainsi que le chemin longeant le fleuve et descendant de l’ouest vers le village et passant à droite de l’église. Des embarcations figurent également sur le fleuve.
J. A. Klein voyagera à plusieurs reprises sur le Danube ainsi que sur le Rhin et le Main et croquera dans ses dessins, avec beaucoup de détails et de précision, le contexte dans lequel les équipages de halage travaillaient et au sein duquel un voyage en bateau sur le haut-Danube pouvait s’effectuer au début du XIXe siècle.

Johann Adam Klein, équipage de haleurs hongrois, gravure sur cuivre, Vienne 1814

Johann Adam Klein, équipage de haleurs hongrois, gravure sur cuivre,  Vienne, 1814

J. A. Klein, équipage de haleurs, 1841

J. A. Klein, haleurs au bord d’un fleuve (le Danube ?), huile sur toile 1862

Quelques cartes topographiques vont représenter ultérieurement le même paysage et peuvent éventuellement servir de référence pour sa représentation. On peut citer parmi celles-ci la carte du Danube du peintre et dessinateur August Brandmayer Panorama der Donau von Regensburg bis Linz, Regensburg, Pustet, um 1840 (Carte-panorama de Linz jusqu’à Vienne du peintre et dessinateur August Brandmayer, publiée à Ratisbonne chez Pustet vers 1840) qui représente (à vol d’oiseau) ce tronçon haut-Danube depuis Aggstein jusqu’aux ruines de la forteresse de Hinterhaus (Spitz/Donau) en passant par le village de Sankt-Johann-im-Mauerthale, le clocher de son église et l’incontournable « Mur du diable » de même qu’une autre carte panoramique du Danube, un peu antérieure de Henry Winkler, réalisée vers 1840 et publiée également à Ratisbonne sous le titre « Panorama der Donau von Ulm bis Wien ».

Carte-panorama de Linz jusqu’à Vienne du peintre et dessinateur August Brandmayer, publiée à Ratisbonne chez Pustet vers 1840

La gravure de Johann Adam Klein a été, bien que figurant le paysage d’une manière inversée, une contribution innovante à la représentation des paysages de la Wachau. Il est possible que le peintre ait réalisé un croquis ou un dessin aujourd’hui perdu en amont de son aquarelle.

Eric Baude, Danube-culture, © droits réservés, mis à jour décembre 2025

Notes :
« En 1811, après le décès de sa brave mère, Klein décida, à l’instigation de son père, de découvrir le monde et, après que les obstacles dus à la conscription eurent été levés avec l’aide d’un mécène, le directeur de police Wurm, il se tourna vers Vienne vers laquelle il partit le 16 septembre, via Ratisbonne et le Danube, muni d’une lettre de recommandation du marchand d’art Frauenholz de Nuremberg ». Carl Jahn, « Der Lebengang des Meisters », Das Werk von Johann Adam Klein, Maler und Kupferätzer zu München, p. XXVI.
J. A. Klein, revenu dans sa ville natale, refera en 1816 le voyage vers Vienne sur le Danube, cette fois en compagnie de son ami Johann Christoph Erhard. Carl Jahn, idem, p. XXIX
2 131. « Der Landschaftmahler auf der Reise », nach links am Ufer der Donau sitzend und zeichnend. Portrait des Künstlers J. F. Kirchner aus Nürnberg.

Autres dessins et gravures de paysages et de monuments danubiens par J. A. Klein (sources C. Jahn).
Baumgruppe im Prater, crayon, 1812
Das Schiffzugpferd, 1812
Burg Greifenstein (« Bergschloss Greifenstein an der Donau »), crayon, vers 1812
Baumgruppe im Prater, 1813
Kelheimer am Ufer, crayon, vers 1813
Der Slawake am Donau Ufer, 1814
Ungarischer Schiffzug, 1814
Hainburg, Wiener Tor von Osten, aquarelle, plume et crayon,  1814
Bad Deutsch Altenburg, Karner und Pfarrkirche Maria, Empfängnis von SüdostenB, plume, crayon, vers 1814
Linzer Schiffmühle, plume et pinceau, 1815
Donaustauf, Stadttor von Westen, plume et crayon, 1816
Straubing von Norden, plume et crayon, 1816
Reisende auf der Donau, 1816, Plume, pinceau et crayon, 1816
Schiffzugpferde und Reiter, plume et pinceau, crayon, vers 1816 (au bord du Danube, probablement dans le quartier de Rossau Vienne le 28 août), Musée Historique de la ville de Vienne (inv. 64364)
Klosterneuburg, Pfisterstiege, crayon, 1817
Zille am Ufer, crayon, pinceau, vers 1818
Donauwörth, alte Donaubrücke von Norden, crayon, 1819
Schiffzuf-Pferde in Bivouac (Danube ?), 1845
Treidler am Flussufer, huile sur toile, 1862

Notes :
« En 1811, après le décès de sa brave mère, Klein décida, à l’instigation de son père, de découvrir le monde et, après que les obstacles dus à la conscription eurent été levés avec l’aide d’un mécène, le directeur de police Wurm, il se tourna vers Vienne vers laquelle il partit le 16 septembre, via Ratisbonne et le Danube, muni d’une lettre de recommandation du marchand d’art Frauenholz de Nuremberg », in Carl Jahn, « Der Lebengang des Meisters », Das Werk von Johann Adam Klein, Maler und Kupferätzer zu München, p. XXVI.
J. A. Klein, revenu dans sa ville natale, refera en 1816 le voyage vers Vienne sur le Danube, cette fois en compagnie de son ami Johann Christoph Erhard. ( Carl Jahn, idem, p. XXIX)
 

2 131. « Der Landschaftmahler auf der Reise », nach links am Ufer der Donau sitzend und zeichnend. Portrait des Künstlers J. F. Kirchner aus Nürnberg

Sources :
Renate Freitag-Stadler, Johann Adam Klein, 1792-1875, Zeichnungen und Aquarellen, Bestandskatalog der Stadtgeschichtlichen Museen Nürnberg, Verlag Hans Carl, Nürnberg, 1975
Fritz Sink, « Johann Jakob Kirchner vor St. Johann in der Wachau : Radierung v. Johann Adam Klein aus dem Jahre 1814 », Jahrbuch für fränkische Landesforschung. 28. [Nürnberg] [1968], pp. 343-346 http://data.onb.ac.at/rec/AC12058613
Carl Jahn, Das Werk von Johann Adam Klein, Maler und Kupferätzer zu München, Mitglied der kgl. Akademie der Künste zu Berlin, Inhaber des Verdienstkreuzes  vom herzogl. Sächs. Ernestinischen Hausorden , Mit dem Bildniss des Künstlers in Stahlstich., Verlag der Montmorillon’schen Kunsthandlung., Druck von Dr. C. Wolf & Sohn, München, 1863.  

Albert Marquet : Le Danube, voyage de printemps

Albert Marquet met à profit ce voyage fluvial pour réaliser de nombreuses aquarelles et faire des croquis. C’est sa femme qui écrit les textes relatant ce périple. Les réflexions sur le monde du delta que le couple français découvre à l’occasion de leur périple roumain sont à l’image de l’étonnement et du dépaysement que la plupart des voyageurs ont ressenti autrefois en parcourant ce territoire aquatique et sauvage des confins de l’Europe. « Nous y étions un peu perdu et, comme au bout du monde ». Illustrés d’une sélection d’une quinzaine d’aquarelles et de quelques croquis ils seront édités sous la forme d’un carnet en 1954 chez l’éditeur suisse Mermod dans la collection « Carnets de Françoise ».
L’ordre d’insertion des aquarelles dans les textes a été volontairement modifié par rapport  à la publication de 1954.

Le Danube, Voyage de printemps 

   Le beau Danube bleu, ce ne fut pas pour le voir que nous embarquâmes au printemps 1933 et heureusement car nous aurions été déçus. Il n’est bleu que dans la chanson ou peut-être, nous n’y sommes pas allés voir, près de ses sources. De son delta à Vienne, les deux points limite de notre voyage, il roule des eaux limoneuses entre des rives le plus souvent plates et faites surtout des marais et des alluvions qu’il abandonne et renouvelle au gré des crues et des saisons.

 Les entrepôts (de Sulina)

Marquet, entraîné par un amis que ses fonctions appelaient là et qui craignait, sans compagnon éprouvé, de s’y ennuyer, accepta sans hésiter de partir pour Galatz, simplement parce que cette sollicitation tombait au moment où il n’avait pas de projet et qu’un grand fleuve inconnu avec ses promesses de bateaux et de mouvement ne pouvait que le tenter.

 Matinée sur le Danube

Ce fût d’abord une déception. L’hôtel qu’on nous offrit était dans une rue sans caractère et, dès qu’il fût dans la chambre, les fenêtres grandes ouvertes, Marquet, consterné, se trouva devant une façade grise, haut dressée à quelques mètres de lui. Il ne pouvait même pas apercevoir un coin de ciel. Il soupira :
« Autant se fixer à Bécon-les-Bruyères, ça ne vaut pas le voyage », et sur-le-champs décidé :
« Ne défais pas les valises. Je ne resterai pas quarante-huit heures ici. »
Des amis roumains qui avaient été contents de le voir arriver dans leur pays ne l’entendirent pas ainsi :
« Que vous manque-t-il ? Le port, vous avez pu vous en rendre compte, est grand. Les quais sont sillonnés de voitures, de camions, de charrettes, le fleuve de remorqueurs, de barques, de vapeurs, s’il vous faut une installation là, nous vous la trouverons. » Et deux heures plus tard nous étions sur un bateau amarré pour quelques semaines en l’un des points les plus vivants du fleuve. Marquet, à son affaire, se mit au travail.

 Flotille à Galatz

Il ne resta pas à Galatz tout le temps de son séjour en Roumanie. Quand on vit sur l’eau, il est tentant de prendre un bateau qui navigue et, pour Marquet qui passait ses journées sur le pont, bien tentant de dessiner ce qui défilait sous ses yeux : des verdures, des petites villes groupées autour de leur église ou de leur minaret, des charrettes qu’on devinait grinçantes, des passants, paysans lents et pesants, des soldats fusil à l’épaule dont on imaginait mal qu’ils eussent quelque chose à garder, des nuages qui tout au long des heures dérivaient bas sur l’horizon.

La charrette sous l’orage

    Marquet avait comme à son habitude un carnet, un stylo, des crayons, des pinceaux, un gobelet d’eau, une petite boîte d’aquarelle dans ses poches. Il semblait vraiment faire partie du groupe formé par ses amis et moi, devisant et jouissant du soleil sur la plage arrière du bateau, mais à un moment imprévu, sans qu’aucun de nous ne l’eût pressenti, il s’éloignait d’un pas tranquille et décidé.

Maisons au bord du Danube

Il venait de découvrir un coin isolé, bien placé, nous n’existions plus pour lui, tout à coup et totalement absorbé par le problème auquel toute sa vie il chercha une solution : fixer les rapports éphémères de la lumière et de l’eau et, dans un point ou un trait immobile, emprisonner de la vie en lui laissant de sa palpitation. Un ingénieur qui nous avait été présenté s’effarait. Pourquoi se mettre martel en tête afin de tenter une besogne impossible, saisir ce qui passe si vite que des yeux humains ne sauraient le retenir. Ne serait-il pas plus commode pour Monsieur Marquet de dessiner et de peindre  à son aise dans son atelier en s’aidant de photographies ?

Sur place, il n’a pas tracé une ligne que déjà ce qu’il voulait représenter a disparu. Chacun a ses méthodes et ses préférences, mais comment arriver à faire comprendre à un homme raisonnable que la fuite des choses aide à mieux les connaître, que l’immobilité est un mensonge dont Marquet se refusait à être le complice.

La remontée du Danube

Avant de remonter le Danube, après une courte escale à Sulina, petit port bâti à l’une de ses embouchures, une visite à Vulkov nous fut conseillée, et dans cette bourgade fleurie en cette saison de tous ses cognassiers, coupée d’eau, plutôt faite de jardins que de maisons, notre passage insolite (il n’y avait pas d’hôtel et nous logions chez l’habitant), ameutait à nos trousses les enfants du pays.

Nous errions dans ce village dont nous n’arrivions pas à saisir la forme, sans cesse ramenés à notre point de départ par un canal, un ruisseau, un étang qui arrêtaient notre marche et nous obligeaient à revenir sur nos pas, quand nous fûmes hélés par un jeune homme depuis une heure à notre recherche, envoyé par la compagnie de navigation à laquelle il appartenait afin de nous guider et de nous avertir qu’une cabine était mise à notre disposition sur un de ses bateaux pour assurer notre retour à Galatz. Il nous invita à continuer notre promenade en barque, dans un silence que le chant des oiseaux aurait seul troublé, si notre cicerone n’avait décidé de mettre à profit notre compagnie pour parfaire sa connaissance du français. Comme il était honnête, il voulut partager les avantages de la situation et ne prononça pas un mot sans nous en donner la traduction, d’abord en roumain, sa langue, ensuite en russe, puisque nous étions en Bessarabie. Nous l’écoutions d’une oreille distraite. je crois que Marquet ne l’écoutais pas du tout, il était pris par ce qu’il voyait : des masses de verdure croulant dans les méandres de l’eau, des petits ponts en dos d’âne et dessus, des porteuses d’eau qui cheminaient avec précaution, leurs deux sceaux ruisselants attachés chacun à l’une des extrémités du long fléau en équilibre sur l’épaule. Les bruits soyeux des rames, le clapotement de l’eau, les fuites des insectes, les chants des oiseaux et l’intarissable bavardage du compagnon que nous allions perdre n’arrivaient pas à disperser le silence enveloppant les jardins que nous ne finissions pas de contourner.

Nuages de beau temps

Nous avions l’impression d’errer dans un pays qui commençait d’être, sur des eaux lourdes, molles, limoneuses, visiblement nourricières, charriant en leur sein ce qui deviendrait terre, herbages, taillis, aliment et refuge d’animaux que nous avions entendu ramper, glisser, voleter tout au long du chemin qui nous avait amenés ici. Cet étrange chemin, le sable trempé des plages en fut la meilleure partie. Ailleurs ce n’était qu’une piste caillouteuse, souvent creusée d’ornières profondes qui avaient eu le temps de se solidifier depuis les dernières pluies, et coupées de ponts si haut perchés qu’il nous fallut à plusieurs reprises descendre de voiture afin de permettre à notre mince cheval de les franchir dans un élan où il employait toutes ses forces ramassées. Pendant ce voyage, qui dura quelques heures, nous aurions pu nous croire les seuls habitants du monde : des joncs, des plantes à ras de terre, de l’eau un peut partout, stagnante ou courante, et par-dessus, un ciel immense où paraissaient des nuages qui s’étiraient, se gonflaient, s’amassaient, se dispersaient, fuyaient, revenaient, promettaient, menaçaient, restant, avec la brise qui courait entre les joncs, la seule manifestation tangible de la vie. Une méchante carriole, pour cocher, et nous ne savions pas pourquoi, un soldat, nous deux, notre valise, et nous avancions dans un pays où la présence de l’homme n’était décelable qu’à l’existence d’une piste en mauvais état suivie ce jour-là par nous, que poussait, dans l’idée de notre soldat, une incompréhensible curiosité.
« Vulkov », vous verrez, c’est un pays comme il n’y en a pas deux », et il fallait vraiment que nous n’ayons rien à faire pour qu’une si banale réflexion suffît à nous décider d’y partir.
Nous y étions un peu perdu et, comme au bout du monde. Le fleuve en nous emmenant demain nous en délivrerait. Jamais nulle part nous ne nous étions senti  tellement étrangers et, je ne sais pas pourquoi, sur le point d’être oubliés.

 Iles et collines

Il nous semblait assister aux hésitations d’une ébauche, à moins que ce ne fussent les prémices d’une disparition. Trop d’eau, trop de ciel, et ce pêcheurs en loques, éventrant un esturgeon pour en extraire la masse d’un caviar qui serait, à des lieues d’ici, dégusté dans des restaurants rutilants de lumières, de musiques, de fleurs et de femmes luxueusement parées, manquait de réalité.
Tout ce que nous avions sous les yeux nous apparaissait sans lien avec le reste du monde. Ces enfants rencontrés dans les chemins, ces enfants que nous avions effrayés, intrigués, que raconteraient-ils après notre départ ? Et toute leur vie, la passeraient-ils contre ce bras puissant du Danube qu’aucun pont ne traverse là et dont les eaux profondes et lourdes les maintenaient dans l’isolement ? Des jardins, de petites maisons, des fleurs, des fruits, des poissons, cela constituait un univers bien clos. Leur serait-il suffisant ? Nous le voyions au printemps, épanoui dans des verdures et des floraisons, mais l’hiver quand les vents froids balaient cette immensité à laquelle le rend le dépouillement de ses jardins, à quoi peut-on penser ou rêver dans les petites maisons blanchies à la chaux, ornées de fleurs artificielles et de napperons brodés, placées encore en cette année 1933 sous la protection d’ icônes qu’honoraient de tremblants lampions ?

Nous quittons le port

Le lendemain nous abandonnions Vulkov et alors commença notre remontée vers Vienne. Aux marais succédèrent des prairies, aux joncs, des peupliers et des bouleaux, quelques usines, de vraies villes, parfois un resserrement du fleuve entre des collines, mais partout le Danube restait le maître, apportant aux pays qu’il traverse leur mélancolie ou leur fertilité, leurs façons et leurs raisons de vivre.
Marcelle Marquet, Le Danube, voyage de printemps, juillet 1954

Danube-culture, mis à jour novembre 2025

 L’entrée des Portes-de-Fer

 Les Portes-de-Fer

 Un village en Cracovie (Croatie)

La sortie du port

Martin Johann Schmidt dit « Kremserschmidt » (1718-1801), peintre danubien du Baroque autrichien

La maison du peintre à Krems-Stein (Basse-Autriche), photo Danube-culture, droits réservés

Photo Danube-culture, droits réservés

   Les figures, peu nombreuses et de très grande taille, de ses débuts (saint-André embrassant sa croix, 1745, château de Goldegg, Tyrol) font place à des scènes plus dramatiques et plus mouvementées (Saint-Nicolas, patron des bateliers, 1750, église saint-Nicolas de Stein/Danube, Basse-Autriche) ou plus gracieuses (La Sainte Famille, 1752, église de Moritzreith, Basse-Autriche).

Saint Nicolas

Saint-Nicolas (détail), église saint-Nicolas de Stein/Danube, 1750

La Sainte Famille, église de Moritzreith (Basse-Autriche), 1752

   En 1756, Martin Johann Schmidt trouve la voie des grandes compositions avec son tableau de l’Ascension (Krems, église des Piaristes) et peint un cycle de 4 fresques largement brossées de la Vie de Marie dans la chapelle de l’abbaye augustinienne de Herzogenburg (Basse-Autriche). Cette même année, il obtient ses Droits de bourgeoisie dans les villes attenantes de Krems et Stein et où il participera activement à la vie publique.

Kremser Schmidt, autoportrait, 1760, Museum de la ville de Krems, Basse-Autriche

   Il séjourne sans doute à Vienne vers 1764-65, devient membre de l’Académie impériale d’Autriche en 1768 sur présentation de deux oeuvres, l’Arbitrage de Midas entre Apollon et Marsyas et Vénus dans la forge de Vulcain (Akademie der bildete Künste, Vienne).

Vénus dans la forge de Vulcain (Akademie der bildete Künste, Vienne)

   Son souhait de s’assimiler au goût cultivé de l’époque l’ont porté vers des sujets mythologiques, où il se montre malgré tout plus simple et plus prosaïque que dans ses tableaux illustrant des thématiques religieuses ainsi que vers la peinture de genre dans laquelle il exprime son sens de l’humour et ses dons d’observation (le Concert de chambre, Vienne, coll. particulière).

Le peintre Franz Anton Maulbertsch (1724-1796), 1775

   En 1777, « Kremser Schmidt » travaille à Salzbourg pour l’abbaye saint-Pierre où sont conservés ses esquisses et son portrait de l’abbé Beda Seauer. Il séjourne à plusieurs reprise à Vienne pour réaliser des portraits des Habsbourg. Vers 1780, il exécute la décoration de la chapelle du palais Rococo construit par l’architecte et scientifique jésuite Gabriel Gruber (1740-1805) à Ljubljana (Slovénie). Sa renommée s’étend désormais à travers toute l’Europe centrale, en particulier comme peintre de tableaux d’autel. Il voyage, suite à des commandes, et peint parfois des cycles entiers comme ceux de l’abbaye saint-Pierre, de Spital am Pyrhn (Haute-Autriche), de l’église des Franciscains de Sankt-Pölten (Basse-Autriche), de l’église abbatiale d’Aschbach (Basse-Autriche) et de l’église paroissiale de Melk .

La fuite en Égypte, abbaye bénédictine de Seitenstetten, Basse-Autriche, 1767

    Son abondante production (environ un millier de toiles, une quarantaine de fresques et une trentaine de gravures) illustre l’étendue de son art et son goût de la diversité. La couleur est l’élément fondamental de son art : d’une chaude pénombre surgissent quelques rehauts intenses marquant les acteurs principaux, frappés par une lumière vive et éparse.

Kremser Schmidt, Musiciens, 1781, Wien, Musée du Belvédère

   Kremser Schmidt exprime une tonalité très personnelle dans ses petits oeuvres sur cuivre (La fuite en Égypte, 1767, abbaye bénédictine de Seitenstetten, Basse-Autriche), où l’aspect anecdotique, l’intimité et l’agrément prennent le pas sur la situation dramatique.

Martin Johann  Schmidt dit « Kremser Schmidt » , autoportrait, 1790

Sources :
Dictionnaire de la peinture Larousse, Édition Larousse, Paris, 2003
G. M. Lechner und M. Grünwald, Göttweig und Kremser Schmidt, Ausstellungskatalog, Göttweig, 2001
R. Feuchtmüller; Der Kremser Schmidt. 1718-1801, monograph and catalogue raisonné; Vienna, 1989
Dworschak, Feuchtmüller, Garzarolli-Thurnlackh, Zykan; Der Maler Martin Johann Schmidt genannt « Der Kremser Schmidt » 1718 – 1801; Vienna, 1955
Garzarolli-Thurnlackh; Das graphische Werk Martin Johann Schmidt’s (Kremser Schmidt), 1718 – 1801; Zurich, 1925

Eric Baude pour Danube-culture,  mis à jour juillet 2025

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