L’île Marguerite (Margit-sziget)

   « En quittant l’île, au retour, nous voyons l’illumination gagner la ville. C’est un spectacle unique ; l’eau réfléchit toutes les lumières. On se croit dans une Venise immense. Les plus petites choses prennent des proportions magiques, et il semble qu’on entre dans la plus grande des capitales. »
Juliette Adam, La Patrie hongroise, Souvenirs personnels, Nouvelle Revue, Paris, 1884

Gravure de l’île Marguerite, XVIe siècle

Lorsque Béla IV succède à son père André (1176-1235) et monte sur le trône de Hongrie à l’automne 1235, pour un règne qui durera jusqu’au mois de mai de l’année 1270, le jeune souverain de la dynastie des Árpád ne sait pas que son pays est à la veille de l’une des plus terribles invasions de toute son histoire, l’invasion mongole.
Les soldats de la Horde d’or sont aux portes de Pest dès 1239. La défense de la ville et du pays s’organise dans une certaine improvisation mais les renforts autrichiens ne sont pas assez importants. Aussi les Mongols entrent sans grande difficulté dans Pest et la pillent tout en massacrant une grande partie de ses habitants pendant que Béla IV, sa cour et ses armées s’enfuient en Autriche puis en Dalmatie et s’installent à Trau (Trogir). Les troupes mongoles vont passer sur l’autre rive du Danube en janvier 1242 avec la complicité involontaire du fleuve gelé et mettront également à sac Buda et Óbuda puis ils continuent leur chemin en amont du fleuve, en direction d’Esztergom et du nord-ouest du pays. Ayant appris la mort de leur souverain Ögedeï Khan (vers 1189-1241), troisième fils de Gengis Khan et deuxième khagan, ils abandonnent leur projet de conquête plus à l’ouest, vers l’Autriche et Vienne, pour retourner en Asie centrale laissant Buda, Pest et la Hongrie dévastées. Dès son retour, Bela IV fait reconstruire Buda et la dote de fortifications. C’est à ce souverain que l’on doit ce quartier du château protégé alors par de hauts murs d’enceinte.

Nymphe sur l’île Marguerite… Photo droits réservés

Marguerite, pieuse princesse moniale
   Béla IV se préoccupe également d’édifier des monuments religieux. La légende raconte qu’à l’époque où les Mongols dévastent le pays puis la ville, le roi fit un voeu : « Si Notre pays retrouve la liberté, Nous élèverons dans l’île du Danube proche de nôtre château royal, [l’île aux lièvres], un monastère consacré à la mère de Dieu où de pieuses jeunes filles, et parmi elle, Notre fille, la princesse Marguerite, serviront toute leur vie Dieu et sa sainte Mère. » Le couvent des Dominicaines est construit et la Princesse Marguerite (vers 1242-1271) accompagnée de sa mère, Marie Lascaris (vers 1206-1270) s’y installent pour y mener une vie religieuse, ascétique, entourées de dix-sept nonnes de l’évêché hongroise de Veszprem. Le roi et sa cour séjournent également volontiers sur l’île à proximité du couvent, dans un palais érigé par l’archevêque d’Esztergom et prieur de Buda Benedek (Benoît, ?-1055).

Mort de sainte Marguerite par József Molnár (1821-1899), collection privée, source Wikimedia commons

Le couvent des dominicaines a été détruit depuis mais il reste quelque chose du souvenir du séjour de Marguerite au-delà du nom de l’île, dans la paisible atmosphère de détente et de repos qu’offrent ces lieux insulaires, des lieux d’une certaine manière en dehors du temps, plantés d’arbres, préservés du bruit envahissant du centre ville. Les Pestois adorent leur île Marguerite, vont s’y promener, s’y baigner, y pratiquer différentes disciplines sportives, s’y soigner ou y danser.
Les habitants vouent une vraie dévotion à Sainte Marguerite qu’on peut considérer comme la patronne officieuse de la capitale hongroise. En dehors de l’île, un pont, une place, un hôpital, un boulevard et plusieurs rues de différents quartiers de la ville portent son nom.
La princesse Marguerite fut canonisée en 1943.

L’élégant pont Marguerite (Margit híd) dessiné par deux ingénieurs français, photo droits réservés

« L’île aux lièvres m’a raconté son secret :
Par une nuit calme où rode l’insolite,
Son père le roi dans le cloître a jeté
La blanche fleur des légendes : Marguerite.

Ce cri bâillonné, cette fille de rêve,
Un mot trop brutal la faisait défaillir.
À la cour royale on entendait sans trêve
Des reîtres grossiers, hirsutes à plaisir.

Mais elle attendait qu’arrive d’Occident
Un beau chevalier qui s’en viendrait pour elle,
Non point quelque noble au regard impudent,
Mais un troubadour errant, gentil et frêle.

Son coeur se crispait dans une attente vaine,
Le château bruissait et les fringuants Hongrois
Des petits chevaux coumans1 tiraient les rênes.
Son doux cavalier de rêve ne vint pas.

Au bord du Danube il n’a jamais paru,
Le tendre chanteur aux caressantes lèvres,
Marguerite enfin fut donnée à Jésus
Et mourut là-bas, dans l’île aux lièvres. »

Endre Ady (1877-1919)

Notes :
peuple turcophone semi-nomade de la région du fleuve Kouban  puis qui se déplace par la suite vers la steppe eurasienne puis pontique et au XIe siècle envahissent des territoires occupés par des Valaques et des Magyars.

Sources :
BOLDENYI, J., pseud. [i.e. Pál Szabó.], La Hongrie pittoresque, artistique et monumentale, H. Lebrun, Paris, 1851
FOUGEROUSSE, Monique, Hongrie, L’Atlas des voyages, Édition Rencontre, Lausanne, 1962

HOREL, Catherine, « Capitale de la Hongrie médiévale (900-1541) », Histoire de Budapest, Fayard, Paris, 1999
HUREL, Juliette, La Patrie hongroise, Souvenirs personnels, Nouvelle Revue, Paris, 1884

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, mise à jour, premier juillet 2025

Un voyage pittoresque sur le Danube de Vienne à Ofen et [Buda]Pesth vers 1850

Un exemple de cet engouement pour les voyages Danube est illustré par la publication à Vienne en langue allemande et hongroise, dans les années 1850, du superbe album intitulé Malerische Donaureise von Wien bis Ofen und Pesth/Festői dunahajózás Bécstől Buda-Pestig (Un voyage pittoresque sur le Danube de Vienne jusqu’à Ofen et Pesth), album illustré de peintures et de dessins auquel collaborent des artistes réputés comme Jacob Alt (1789-1872) et Franz Xaver Sandmann (1805-1856). Les lithographies ont été gravées par B. Johann Rauch (1803-1863), l’album édité  par Josef Bermann à Vienne.
Ces illustrations nousc éclairent sur l’état du fleuve et de ses rives à cette époque. Y figurent de nombreux détails de la vie et des activités qui régnaient sur et au bord du Danube comme la présence de bateaux-moulins, de toutes sortes de d’embarcations à la voile et à la rame ainsi que des métiers traditionnels en lien avec le cours d’eau.
Ce document appartient à la collection du Département des images et des graphiques (Sammlung Bilder und Grafiken) de la Bibliothèque Nationale d’Autriche à Vienne. Nous remercions cette institution de nous l’avoir mis à disposition et de nous avoir autorisé à le reproduire en partie.

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour mai 2025

Embarcadère de la D.D.S.G. à la hauteur du parc du Prater (?). Au premier plan, un bateau-moulin

Hainburg et la manufacture de tabac, rive droite

Pressburg/Poszony (Bratislava), vue sur le château et la rive gauche

La forteresse sur le rocher de Thèbe (Devín) et un bateau-moulin

Gran/Esztergom et la basilique saint-Adalbert depuis la rive gauche

Visegrad depuis la rive gauche

Waizen/Vácz (rive gauche)

 Chantier naval d’Alt Ofen (Schiffswerfte bei Alt Ofen/ Ó BudaI hajógyár)

Ofen-Buda (rive droite)

Les quais de Pest et le pont aux chaines

Albert Millaud ou le périple d’un fantaisiste de Paris à Constantinople

Pesth, 8 septembre.

   J’ai quitté Vienne, accompagné par une valse de Strauss qui s’est continuée pendant la route et qui a pris fin à la gare de Pesth. Cet amour de la musique est typique dans les mœurs de l’Allemagne du Sud. Tout le monde est musicien, tout le monde lit la musique, tout le monde en joue. Les Bohémiens, entr’autres, poussent la frénésie musicale jusqu’à se réunir cinq ou six pour jouer un air qu’ils inventent et auquel ils ne font pas une fausse note. On les rencontre autour d’une table de bois, dans une cour d’hôtel ou un fond de corridor, soufflant dans des trombones ou des cornets à piston, — sans musique, sans pupitre, — d’instinct, jouant pour jouer, soufflant pour souffler et charmant un nombre infini d’auditeurs qui dodelinent de la tête, frappent du pied en cadence et applaudissent à chaque instant. Ainsi j’ai été reçu à Presbourg, ainsi je suis arrivé à Pesth, où la cour de l’hôtel était infestée d’une bande musicale qui m’a tenu éveillé jusqu’à une heure du matin. Me voilà enfin sur le Danube, à Pesth, la dernière ville occidentale de l’Europe. Déjà la civilisation de l’Orient se fait sentir ; mais néanmoins l’Occident l’emporte de beaucoup. Rien n’est admirable comme Pesth vu du pont de fil de fer [le Pont aux chaînes] qui relie la ville à la forteresse de Bude ou d’Ofen. C’est le dernier pont que le voyageur trouve sur le Danube. Au delà de Pesth, il n’y a plus que des ponts de bateaux ou des bacs pour traverser cet immense fleuve, que les Allemands appellent avec raison le beau Danube bleu, (Schoen blue Donau [sic ! ]). On ne connaît guère le Danube que par l’admirable valse que Strauss lui a consacrée.

Le Pont aux Chaînes reliant Buda à Pest

Nous allons le descendre jusqu’à la mer Noire ; vous trouverez donc bien naturel que je m’abstienne d’en parler aujourd’hui et que je réserve toutes mes impressions pour le jour où, l’ayant traversé dans sa longueur, je posséderai mon sujet tout entier.
Pesth est une ville qui ne ressemble à aucune autre ; elle est essentiellement européenne ; mais c’est plutôt un port qu’une ville, un admirable port comme Bordeaux ou Marseille. Le Danube n’est ni l’Océan ni la Méditerranée, et cependant il a quelque chose de si grandiose, de si fier, de si puissant ; les steamers qui le sillonnent ont une apparences maritimes, sa population de matelots est tellement énergique et laborieuse, qu’on peut faire une exception en sa faveur et ne pas ranger tout à fait ses ports dans les ports d’eau douce.
Pesth, capitale de la Hongrie, est fier de sa nationalité et la revendique partout ; Il ne faut pas confondre la Hongrie avec aucune des provinces soumises à l’Autriche, ni Pesth avec aucune des capitales de l’empire autrichien. Si François-Joseph est empereur d’Autriche, il est roi de Hongrie. On ne connaît pas l’empereur à Pesth, on connaît le roi. À Vienne, l’empereur a la couronne de fer, la pourpre, le sceptre de Maximilien et l’aigle à deux têtes ; à Pesth, il porte la couronne magyare et s’appuie sur l’aigle aux ailes ployées dont la serre tient un faisceau de foudres. L’empereur a dû se faire sacrer roi de Hongrie ; il est monté sur la colline de Bude pour ceindre l’épée et le manteau, et sur la colline en face, à Pesth, pour prêter serment la main droite étendue vers l’Orient.
Néanmoins, les Hongrois supportent péniblement la domination autrichienne. Forcés par les Russes, en 1848, de recevoir le joug des Allemands, ils sont restés courbés et inertes pendant vingt ans. À Sadowa [bataille qui eut lieu en 1866 lors de la guerre austro-prussienne au nord de la Bohême près de Hradec Kràlové et qui engendra une défaite traumatisante pour les Autrichiens], ils se sont relevés et ont vendu leur patriotisme aussi cher que possible ; il en est résulté pour eux une Constitution nouvelle, une Chambre qui leur est propre ; ils se gouvernent eux-mêmes, leurs tribunaux et leur armée leur appartiennent. Ils n’ont de commun avec l’Autriche que les finances. L’empereur est une sorte de chargé d’affaires qui communique avec la Chambre hongroise, seul souverain de fait, au moyen d’une commission choisie dans les deux Chambres, hongroise et autrichienne.
Je reviendrai sur cette page d’histoire contemporaine dans une autre lettre. Parlons de Pesth. Pesth a profité de cette quasi-indépendance obtenue par la Hongrie. Depuis trois ans, la ville s’est agrandie démesurément. Avec Bude, elle comporte maintenant plus de six cent mille habitants ; à Pesth sont les Hongrois purs, à Ofen on trouve des Grecs, des Serbes et des Styriens. Les Allemands y sont en très faible minorité.
La langue hongroise est une belle langue qui n’a de rapport avec aucun autre idiome. On parle allemand à Pesth. mais dès qu’on a franchi la barrière, il faut s’exprimer dans la langue nationale. On m’affirme qu’elle est splendide et la plus propre à l’éloquence. Quand [Lajos] Kossuth la maniait, ses plus farouches ennemis courbaient la tête et l’applaudissaient.
Les Hongrois sont très remuants, assez affables et amis du plaisir. La chasse est le premier des plaisirs, le théâtre vient ensuite; il faut voir quel enthousiasme agite une salle de spectacle à Pesth. Je viens de voir cela. On jouait La Juive [opéra de Fromental Halévy sur un livret d’Eugène Scribe créé à paris en 1835] à l’Opéra. Voulez-vous une idée de la langue hongroise ? Comment croyez- vous qu’on dit Juif en hongrois ? Vous allez supposer que le mot, comme dans toutes les langues de l’Europe, rappelle son origine naturelle par le radical. Les Anglais disent « Jewisch », les Italiens « Hebrea » (cela ne rappelle plus la Judée, mais le patriarche Heber), les latins disaient « Judœus ». — Les Hongrois disent : « A Szidono ».
L’opéra de Pesth est insuffisant ; la salle est fort sobre ou plutôt fort originale. Elle est blanche et bleue avec des ornements d’argent le rideau est bleu, le manteau d’Arlequin, les fauteuils sont bleus. C’est doux à l’œil, mais ce n’est pas brillant. Le théâtre, par sa forme, rappelle le théâtre des Variétés, avec un rang de loges en plus. Il n’y a point de foyer. On a le droit, pendant les entractes , d’aller se promener dans une cour intérieure, assez mal tenue.
Cette cour, dont un des côtés n’est séparé de la rue que par une grille, est commune aux spectateurs et aux artistes. Pour ma part, j’ai rencontré pendant l’entracte le cardinal qui trinquait avec Eléazar [personnages de La Juive]. Le palatin de Constance en grillait une et se laissait taper sur le ventre par l’un des archevêques du premier acte [idem]… »

Albert Millaud (1844-1892)

Albert Millaud, « Toujours la musique. — Le Danube. — Pesth. — Bude. — Le pont du Danube. — La Hongrie. — Quelques mots sur la politique. — Autonomie des Hongrois. — Les théâtres. — L’Opéra. — A Szidono. — La langue hongroise. — Le foyer du théâtre. » , in Voyages d’un fantaisiste, Vienne — Le Danube — Constantinople, Michel Lévy Frères, Paris, 1873.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour mai 2024

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