Friedrich Hölderlin, chantre de l’Ister et du mystère des fleuves

Mémorial de Friedrich Hölderlin à Lauffen sur le Neckar avec des extraits de son poème « Der Wanderer » (photo droits réservés)

« Descendre le Danube, de la Forêt Noire  à la Mer Noire : voilà qui livre l’expérience de la direction, du courant vers « l’Orient »— tellement décisif pour Hölderlin : c’est sur ce chemin que les Grecs eux-mêmes sont nés d’une rencontre préhistorique entre ceux du nord-ouest et ceux qui sont les « fils du soleil », l’hymne La migration nous le dit ; ce concept hölderlinien est le concept de ce mouvement même. Cette figure, on la connaît, de façon abstraite ; notre culture n’est que la réponse toujours renouvelée à cette lumière venant de l’est, ex oriente lux, — Hölderlin chante cette Parole d’une « voix façonneuse d’hommes » qui par-delà les Alpes résonne en provenance de l’est : cette voix à laquelle les Héspériens [Allemands, Européens] devraient savoir répondre. Le cours du Danube, de l’Ister, en direction de l’Orient, évoque cette réponse. Mais, en même temps, la tendance inverse, de l’embouchure à la source, dans une correspondance singulière avec le souvenir du poète, en fait partie. C’est ainsi que l’on attire l’attention sur ce que l’on nomme le « Jeune Danube ».

Holger Schmid, « Hölderlin ; la parole et l’esprit du fleuve », in Annik Leroy, Danube-Hölderlin, Éditions La Part de l’OEil, Bruxelles 2002

« Le Danube, le seul fleuve de notre continent à relier tant de peuples aussi confusément mêlés ; il est le chemin qui relie l’Occident à L’Orient, un mythe autant qu’une réalité, une épopée vers la mer. »
Annik Leroy, « Vers la mer », in Danube-Hölderlin, Éditions La Part de l’OEil, Bruxelles 2002

Hoelderlin_1792

Friedrich Hölderlin en 1792, peinture de Franz-Karl Hiemer (1768-1822)

Johann Christian Friedrich Hölderlin (Lauffen an der Neckar, 1770-Tübingen, 1843)

   Son père, administrateur de biens, meurt alors qu’Hölderlin n’a que deux ans. Sa mère se remarie en 1774. Son mari, maire de la petite ville de Lauffen sur le Neckar (Bad-Würtemberg) décède en 1779. Hölderlin intègre le séminaire protestant de Tübingen et se lie d’amitié avec les philosophes Georg Wilhem Friedrich Hegel (1770-1831) et Friedrich Wilhem Josef von Schelling (1875-1854).

Maison natale de F. Hölderlin à Lauffen sur le Neckar; dessin daté des années 1800

Encouragé par sa mère à devenir pasteur il préfère le métier de précepteur plus en phase avec ses préoccupations poétiques précoces.
Après un premier poste de précepteur à Waltershausen (Thuringe), obtenue grâce à  Friedrich Schiller (1759-1805) qu’il a rencontré en 1793, Hölderlin occupe le même poste à Francfort chez un riche banquier, d’origine huguenote Jacques Frédéric Gontard. Il retrouve ses amis Hegel, tout comme lui précepteur, et Schelling. Le poète tombe amoureux de Susette Gontard, femme du banquier et mère de ses élèves et écrit un roman épistolaire en prose Hypérion1 ou l’Ermite en Grèce (publié en 1797 et 1799) relatant l’histoire transposée de son amour pour Susette qui a pris le nom de Diotima dans son livre. Chassé vertement de la maison Gontard, Hölderlin va trouver refuge dans la ville d’eau toute proche de (Bad) Homburg (Hesse) à l’invitation de son ami Isaac von Sinclair (1775-1815) et y reste de 1798 à 1800. Il continue à voir quelques temps Susette, correspond avec elle et travaille à son poème tragique en cinq actes Empédocle3 (les trois versions successives resteront inachevées et il se peut que d’autres textes aient été perdus) ainsi qu’à divers poèmes, essais et réflexions sur la poésie. Il reprend ensuite son métier de précepteur, séjourne 3 mois à Hauptwil en Suisse (canton de Thurgovie), retourne auprès de sa mère à Nürtlingen sur le Neckar et de là part vers Bordeaux (Blanquefort) en décembre 1801. Il fait tout le trajet à pied, traversant une partie de l’Allemagne et de la France, faisant un détour par Lyon et le Massif central. Hölderlin loge et travaille dans la maison du consul de Hamburg et marchand de vin Daniel Christoph Meyer qui l’accueille chaleureusement. A-t-il pris contact avec un cousin de Susette Gontard pendant son bref séjour ? « Chacun de ses nouveaux essais pour reprendre pied dans la vie est plus difficile, plus angoissé, plus bref ». De ce voyage et de ce séjour date l’admirable « Andenken » (« En souvenir de« ).

Le séjour bordelais d’Hölderlin prend brutalement fin en mai. Le poète aurait-il su ou pressenti que sa Diotima était tombée malade et allait mourrir quelques semaines plus tard au mois de juin ? Son itinéraire retour est tout autant un mystère que son voyage aller. Lorsqu’il rentre en Allemagne, ses amis ne le reconnaissent pas. Schelling écrit : »La vue la plus triste que j’ai eu ici était celle de Hölderlin… ». Après son Allemagne, après les Hymnes, les Élégies, les Odes et toute une série de grands poèmes qui comptent parmi les plus beaux de la langue allemande (1801-1803), mais dont l’achèvement lui demande de plus en plus d’efforts ainsi que de remarquables traductions de Pindare et de tragédies de Sophocle (Antigone et Œdipe), Hölderlin séjourne à nouveau à Homburg près de son ami Sinclair. Mais l’aggravation de ses troubles mentaux l’oblige à être interné à la fin de l’été 1806 dans une clinique de Tübingen. La cure ne fera qu’aggraver son état.
En 1807 le poète trouve un dernier refuge toujours à Tübingen chez le menuisier Ernst Zimmer chez qui il passera la seconde moitié de sa vie, écrivant encore quelques poèmes d’une facture très simple liés au cycle des saisons, signant vers la fin de sa vie du nom du pseudonyme de Scardanelli. Sa tombe se trouve au cimetière de Tübingen.
« De jeunes écrivains commencent à découvrir la grandeur de son lyrisme et à rassembler une partie de ses poèmes pour une édition dont il ne saura rien et qui paraîtra après sa mort. »

Hölderlin vers 1824, par JG Schreiner. Publié par Eduard Mörike dans le journal Freya.

C’est avec l’édition en 1914 de Norbert von Hellingrath (1888-1916) que l’oeuvre de Hölderlin trouve ses lecteurs ainsi qu’avec avec les interprétations du philosophe Martin Heidegger (1889-1976), qui en fait son poète de prédilection, peut-être également à cause d’une proximité géographique et d’une passion commune pour le « pays natal ». Le public français ne commencera à s’intéresser à l’oeuvre de Hölderlin qu’avec les premières traductions qui sont l’oeuvre de Pierre-Jean Jouve et Pierre Klossowsky (1930) et du poète vaudois Gustave Roud (1942).

« Figure très noble et très pure de la poésie allemande, Hölderlin gagne sans doute à être lu en dépassant peu à peu les excès parfois contradictoires de ses principaux interprètes. »3

Notes :
1 un des Titans, fils d’Ouranos, frère de Poséidon

2 philosophe grec présocratique né à Agrigente en Sicile (vers 490-vers 430 av. J.-C.). Il est connu en dehors de ses œuvres, parce que la légende voudrait que, ou bien il se serait suicidé en se jetant dans l’Etna ou bien qu’il aurait disparu, sans proprement mourir
3 Philippe Jaccottet, D’une lyre à cinq cordes, « Notices bibliographiques, Johann Christian Friedrich Hölderlin », Gallimard, Paris, 1997

À la source du Danube (Am Quell der Donau)

 Car, de même que, ‑ lorsque, tombant du splendidement accordé, de l’orgue dans la salle sainte,
Sourdant pur des inépuisables tuyaux,
Commence du matin le prélude éveilleur
Et que, loin alentour, de halle en halle
À présent, le rafraîchissant, le flot mélodieux, s’écoule, –
Jusqu’en ses ombres froides la maison
En est toute emplie d’enthousiasmes,
Mais à présent voici qu’est éveillé, à présent, que, montant à lui,
Soleil de la fête répond
Le choeur de la communauté : de même vint
La parole de l’est chez nous,
Et sur les rochers du Parnasse et sur le Cithéron1 j’entends,
O Asie, l’écho de toi venu, il se brise
Sur le Capitole et soudain du haut des Alpes

Vient une étrangère, elle,
Chez nous, l’éveilleuse,
La voix façonneuse d’hommes.
Là fut saisie d’une stupeur l’âme
Ceux qu’elle frappa, tous, et nuit
Ce fut souvent sur les yeux des meilleurs.
Car il est de beaucoup capable,
Et le flot et le roc ainsi que la force du feu
Il les dompte, l’homme, avec art,
Et se soucier, l’orgueilleux, du glaive,
Il ne le fait, mais il se voit
Par du divin, le fort, jeté à terre,

Et il ressemble presque à la bête sauvage ; laquelle,
Sous la poussée de la douce jeunesse,
Court sans répit les monts
Et sent sa propre force
Dans la chaleur de midi. Oui mais lorsque,
Entraînée en bas, dans les airs joueurs,
La lumière du soir, et avec le rayon attiédi
L’esprit de joie, vient vers
La terre heureuse, alors elle succombe, inaccoutumée
Au plus beau, et somnole un somme éveillé
Avant même qu’astre n’approche. De même aussi de nous.
De beaucoup en effet s’éteignit
La lumière des yeux avant même les dons envoyés par les dieux,

Dons amicaux qui d’Ionie à nous,
Aussi d’Arabie, vinrent, et contente
De l’enseignement de haut prix comme aussi des chants gracieux,
Jamais ne le fut l’âme de ces endormis,
Cependant quelques-uns veillaient. Et ils voyageaient souvent
Paisiblement parmi vous autres, ô citoyens de belles villes,
Aux Jeux, où, d’ordinaire, le héros
Etait secrètement assis près des poètes, contemplaient les lutteurs et, souriant,
Louait, lui le loué, les enfants au sérieux loisir.
Un amour incessant c’était et cela reste.
Et partis pour de bon, mais c’est pour ça que nous pensons
Les uns aux autres malgré tout, nous à vous, les joyeux, près de l’isthme
Et du Céphyse et du Taygète2,
Que nous pensons aussi à vous, les vallées du Caucase,
Si vieilles soyez-vous, paradis de là-bas,
Et à tes patriarches et tes prophètes,

Ô Asie, à tes forts, ô mère !
Qui , sans peur face aux signes du monde,
Avec le ciel sur les épaules et aussi le destin entier,
Au long du jour enraciné sur des montagnes,
Comprirent les premiers ça :
À parler seuls
À Dieu. A présent ils reposent. Mais alors que vous,
Et c’est cela qui est à dire,
Vous tous, anciens, vous ne disiez pas d’où ?
Nous te nommons, saintement forcés, te
Nommons, nous, Nature !, et neuf, comme du bain surgit
De toi tout ce qui est ne naissance divine.

Vrai, il en va de nous comme à peu près des orphelins ;
C’est bien comme jadis, mais finie cette douce tutelle ;
Tout est comme autrefois, mais cette affection, plus jamais ;
Jeunes gens, pourtant eux non plus, de l’enfance ayant souvenir,

Dans la maison ne sont des étrangers.
Ils vivent triplement, comme exactement comme aussi
Les premiers fils du ciel.
Et ce n’est pas pour rien que nous fut
En l’âme donnée la fidélité.
Ce n’est pas nous, c’est aussi ce qui est à vous qu’elle garde,
Et près des choses saintes, près des armes de la parole,
Qu’en partant vous, à plus maladroits, nous,
Vous les fils du destin, avez laissées derrière vous,

O esprits bons, là aussi vous êtes,
Souvent, quand la sainte nuée alors plane à l’entour de l’un,
Là nous nous étonnons et ne savons pas qu’en penser.
Mais vous nous relevez l’haleine de nectar
Et alors nous poussons des cris d’allégresse, souvent, ou encore nous saisit
Une rêverie, mais lorsque, de vous, l’un se voit trop aimé,
Il n’a de cesse d’être devenu l’un des vôtres.
C’est pourquoi, ô vous bienveillants ! Enlacez-moi légèrement,
Que je puisse rester, car beaucoup est encore à chanter,
Seulement ici prend fin, en pleurant de joie,
Comme une légende d’amour,
En moi le chant, et c’est ainsi également qu’il est
Qu’il est, avec rougeur, pâleur,
Dès le début venu. Mais il en va ainsi de Tout. »

« À la source du Danube », in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, traduits et présentés par Bernard Pautrat Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004, pp. 124-131

  L’Ister

Arrive, feu !
Avides sommes-nous,
De contempler le jour,
Et, une fois l’épreuve
Passée par les genoux,
L’on peut s’apercevoir des cris de la forêt.
Mais nous chantons, ici, depuis l’Indus,
Arrivés de loin, et
Depuis l’Alphée3, et nous avons longtemps
Cherché le convenable,
On ne peut pas sans ailes,
Accourir au plus près,
Tout droit
Et arriver sur l’autre bord.
Mais ici nous voulons bâtir.
Car des fleuves font labourable
Le pays. Oui, où poussent des herbes
Et où sur leurs rives viennent
Boire les bêtes en été,
Alors aussi viennent des hommes.

Mais celui-ci on le nomme l’Ister.
Belle est sa demeure. Y brûle des fûts le feuillage,
Il s’élève. Sauvages se dressent-
Ils, érigés en une mêlée ; au dessus,
Seconde mesure, fait saillie
Le dais de rochers. Aussi, surpris
Ne suis-je pas qu’il
Ait offert l’hospitalité à Hercule
En rayonnant de loin, en bas depuis l’Olympe,
Quand lui, pour se chercher de l’ombre,
Vint de l’isthme torride,
Car du courage ils étaient pleins,
Eux, là-haut, encore fallait-il, à cause des esprits,
La fraîcheur aussi. C’est pourquoi lui, il préféra venir
Par ici, près des sources des eaux, des rives jaunes
Au parfum montant haut, et, noires,
Du bois de pins où dans les profondeurs
Aime à se promener un chasseur
A midi, où l’on peut entendre pousser,
Près des résineux de l’Ister,

Mais celui-ci semble presque
Aller à reculons et
Je pense qu’il devrait venir
De l’Est.
Il y aurait beaucoup
À en dire. Et pourquoi pend-il
Tout droit des montagnes ? L’autre,
Le Rhin, s’en est de son côté
Allé. Ce n’est pas pour rien qu’ils vont
Se mettre au sec, les fleuves. Mais comment ? Un signe, il faut,
Rien d’autre, intègre et droit pour que soleil
Et lune, il les porte en son coeur, inséparables,
Et avance, de jour, aussi de nuit, et pour
Que les célestes se réchauffent l’un l’autre.
C’est pourquoi ceux-là sont aussi
La joie du Très-Haut. Car comment viendrait-il, sinon,
Ici-bas ? Et verts comme Herta4
Sont les enfants du ciel. Mais par trop patient
Lui me semble, pas
Plus libre, et presque à se moquer. Oui, quand
Doit débuter le jour
En sa jeunesse, où de croître il
Commence, un autre est là qui pousse
Déjà haut sa splendeur et qui, comme poulains,
Ecume sur le frein, et les airs au lointain
Entendent la poussée,
Lui, est satisfait ;
Mais au roc il faut des entailles,
Et à la terre des sillons,
Inhospitalier ce serait sans répit ;
Mais ce qu’il fait, lui, le fleuve,
Nul ne sait.

« L’Ister », in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, traduits et présenté par Bernard Pautrat Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004, pp. 217-221

Notes :
1Le mont Cithéron est une montagne qui se trouve dans la partie occidentale de la chaîne de montagnes du Parnès qui constitue la frontière entre le nord de l’Attique et la Béotie, à une trentaine de kilomètres au nord d’Athènes. Elle doit son nom au roi Cithéron. Heracles a du tuer le lion du Mont Cithéron. Son sommet était consacré à Zeus, mais la montagne était aussi consacrée à Dionysos, où des orgies avaient lieu. Sur l’une de ses crêtes se trouvait une grotte des nymphes célèbre dans l’Antiquité.
2 Le Céphyse est une rivière qui descendait du mont Parnès, coulait au pied d’Athènes traversait les murs du Pirée, et tombait dans le golfe Saronique au port de Phalère. Quand au Taygète, il s’agit dans la mythologie d’ une des Pléiades. Elle fut transformée quelque temps en biche par  Artémis pour la soustraire à Zeus qui la convoitait. Il lui céda finalement, et fut la mère de Lacédémon.Elle a donné son nom à la montagne où elle se cacha ensuite pour cacher sa honte.
3 Fleuve du Péloponnèse, mais qui est aussi un dieu. Fils d’Océan et de Théthys, Alphée tomba amoureux de la nymphe Aréthuse qui se baignait dans le fleuve. Ce sont les eaux du fleuve Alphée qu’Hercule (Héraclès) détourna pour nettoyer les écuries d’Augias.
4 Déesse de la terre dans le Panthéon germanique.

Autre version en langue française…

L’Ister

« Viens, ô feu, maintenant !
Avides nous sommes
De voir le jour,
Et quand l’épreuve
Aura traversé les genoux,
Quelqu’un pourra percevoir les cris de la forêt.
Nous chantons cependant depuis l’Indus,
Venus de loin, et
Depuis l’Alphée, longtemps nous avons
Cherché l’approprié,
Ce n’est pas sans ailes que l’on pourra
Saisir ce qui est le plus proche,
Tout droit,
Et atteindre l’autre côté.
Ici, nous cultiverons.
Car les fleuves défrichent
Le pays. Lorsqu’il y a des herbes qui y poussent
Et que s’en approchent,
En été, pour boire les animaux,
Les hommes iront également.

Mais l’Ister on l’appelle.
Belle est sa demeure. Y brûle le feuillage des colonnes
Et s’agite. Sauvages, elles s’érigent
Dressées, mutuellement ; par dessus,
Une seconde mesure, jaillit
De rochers le toit. Ainsi ne m’étonne
Point qu’il ait
Convoqué Hercule en invité,
Brillant de loin, là-bas auprès de l’Olympe,
Quand celui-ci, afin de chercher l’ombre,
Vint du chaud Isthme ;
Car pleins de fougue ils étaient,
Là même, mais il est besoin, en raison des Esprits,
De la fraîcheur aussi. Ainsi préféra-t-il voyager
Ici, vers les sources d’eau et les rives d’or,
Élevées qui embaument, là-haut, et noires
De la forêt de sapins, où dans les profondeurs
Un chasseur aime à se promener,
Le midi, et que la croissance se fait entendre
Dans les arbres résineux de l’Ister,

Lui qui paraît, toutefois presque
Aller en reculant et
Je pense qu’il devrait venir de l’est.
Beaucoup serait à dire là-dessus. Et pourquoi adhère-t-il
Aux montagnes en aplomb ? L’autre,
Le Rhin, obliquement
Est parti. Ce n’est point pour rien que vont
Dans le pays sec les fleuves. Mais comment ? Il est besoin d’un signe,
De rien d’autre, tout bonnement, pour qu’il porte le soleil
Et la lune dans l’âme, inséparables,
Et qu’il continue, jour et nuit aussi, et que
Les Célestes chaleureusement se sentent l’un auprès de l’autre.
C’est pourquoi aussi ceux-là sont
La joie du Suprême. Car comment descendrait-il
Ici-bas ? Et ainsi que Herta la verte
Eux sont enfants du Ciel. Mais trop patient
Me paraît celui-là, non,
Prétendant, et quasiment se moquer. Car lorsque

Doit se lever le jour,
Dans sa jeunesse, là où à croître il
Commence, voilà un autre qui bondit déjà
Haut en splendeur, et comme les poulains,
Grince des dents dans la bride, et que de loin entendent
Le tumulte les vents,
Celui-là est content ;
Il a pourtant besoin de coups le rocher
Et de sillons la terre ;
Inhospitalier ce serait, sans répit ;
Mais ce qu’il fait lui, le fleuve,
Nul ne le sait.

Friedrich Hölderlin, « L’Ister », traduction de Holger Schmid, in Annik Leroy, Danube-Hölderlin, La Part de l’OEil, Bruxelles, 2002

 Une poétique universelle et spirituelle des fleuves et des rivière

   Il semble difficile de ne pas être d’accord avec Nicolas Waquet qui, dans la postface de sa judicieuse anthologie « Friedrich Hölderlin, Poèmes fluviaux » écrit que les plus grand poèmes de la quête spirituelle de Hölderlin, sont peut-être les poèmes fluviaux et « que la célébration des fleuves cristallisait son génie poétique ».1 

   Souvenons-nous que le poète allemand, dès le début de sa vie, fut placé sous la protection des dieux et autres divinités des eaux des fleuves. Il nait au bord même du Neckar, affluent du Rhin, fleuve qui sera le cours d’eau de ses années de jeunesse mais aussi celui de la deuxième moitié de sa vie.

« Mon bon Karl ! C’était dans ses beaux jours
Où j’étais jadis assis avec toi sur le rivage du Neckar,
Joyeux nous regardions les vagues battre le bord,
Détournions des ruisseaux dans le sable.
J’ai finalement levé les yeux. Dans les reflets du soir
Était le fleuve. Un sentiment sacré
Frémit dans tout mon coeur ; et soudain je ne plaisantais plus.
Soudain je fus plus grave, loin de nos jeux d’enfants.

Frémissant je murmurai : il faut prier ! »

Quant aux rives du Main à Francfort, celles-ci résonnent de son amour infini pour la Grèce antique et peut-être aussi de ses promenades idylliques avec sa Diotima :

« Ô toi paisible avec les étoiles, bienheureux !
Tu cours en bouillonnant du levant au couchant.
Vers ton frère, le Rhin ; et ensuite avec lui
Tu plonges joyeusement dans l’océan ! »2

Cette rivière allemande
relie désormais le Rhin au Danube sous le nom de canal « Rhin-Main-Danube ». Il est symptomatique de constater que de nombreux monarques et dirigeants allemands plus ou moins inspirés n’auront de cesse durant des siècles, de concrétiser leurs rêves et chercher des moyens de relier ces deux grands cours d’eau emblématiques surnommés « Vater Rhein und Mutter Donau » (« Le père Rhin et la mère Danube).

   Congédié vertement par le banquier Gontard quand il apprend l’idylle entre sa femme et le poète, Hölderlin fera ensuite le voyage à pied, à l’aller comme au retour d’Allemagne à Bordeaux8 où il occupe brièvement à nouveau une place de précepteur dans une famille bourgeoise. La Garonne et le mouvement incessant des bateaux qui la remontent, la descendent vers l’estuaire et au-delà du phare de Cordouan vers la haute mer ou des autres embarcations exercent sur lui une vive immense fascination. Il lui dédit un poème parmi les plus émouvants de toute son oeuvre. C’est au bord des fleuves que le poète se sent chez lui :

« Mais les hommes sont maintenant
Partis chez des Indiens,
Là-bas passant à la pointe venteuse,
Au long des vignes, là
Où s’en vient la Dordogne,
Où se conjugue, ample comme la mer,
À la Garonne magnifique
Le fleuve, et part. Mais la mer
Prend et donne la mémoire,
Et l’amour aussi attache assidûment les yeux,
Mais ce qui reste est œuvres des poètes. »
(traduction Jean-Pierre Lefèvre, Friedrich Hölderlin, « … belle Garonne et les jardins… », version planétaire, William Blake & Co, Éditeur, Bordeaux, 2002)

   Puis inquiet, nostalgique, instable, il repart et retrouvera après Homburg et son ami Sinclair, son cher Neckar pour finir ses jours comme un long crépuscule de paisible folie à Tübingen dans cette tour mis à sa disposition par le menuisier Zimmer dont les flots de la rivière viennent lécher les murs, peut-être aussi parce que le poète y réside et que cette rivière n’a pas oublié les vers inspirés que le poète lui a déjà autrefois consacrés. Avec ce retour au pays natal et aux années de ces études au séminaire protestant de la ville en compagnie de Hegel et Schelling, le cercle se referme ou plutôt s’ouvre sur le ciel infini de la poésie universelle. Les fleuves terrestres qui sont alors comme les artères du coeur pur du poète vont rejoindre les fleuves célestes et se confondre avec eux. 

   « Peu à peu, s’établira autour du fleuve une véritable construction spirituelle qui en fera tout d’abord le messager de la divinité, puis le centre civilisateur, toujours vivant et vivifiant du syncrétisme et de la philosophie hölderlinienne de l’Esprit migrateur » (Nicolas Waquet, Friedrich Hölderlin, Poèmes fluviaux). Au coeur de cette révélation de la présence divine et du sacré sur la terre brille la pureté dont l’écriture de Hölderlin se veut le reflet. Le poète réussit ainsi à se tenir au plus près de cette pureté qui le fascine et qu’il ne veut en rien altérer. Ici le mot pureté doit être évidemment compris au sens d’originel comme le souligne Martin Heidegger  dans son « Approche de Hölderlin ». De tous les éléments de la nature c’est des fleuves que le poète se sent le plus proche. 

La tour dans la maison du menuisier Zimmer où Hölderlin passa la deuxième moitié de sa vie, photo Hedwig Storch, droits réservés

Am Quell der Donau – À la source du Danube

« Le début de l’hymne fut perdu ou non retenu, il est de toutes façons très mutilé. Il s’agit du premier grand poème fluvial, datant de 1800 ou 1801, écrit en mètre libre. La strophe hétérométrique12 permet d’imiter les kôla13 de Pindare, dont la longueur variée est déterminée par le rythme d’insistance sur certains mots. La construction elle-même suit la triade pindarique : la strophe et l’antistrophe comprennent chacune douze vers et l’épode14 un nombre qui varie peu, soit :
   Le poète, placé à la source du Danube, regarde vers l’Est, vers l’Asie d’où nous est venu l’appel de l’Esprit renvoyé de montagne en montagne, du Parnasse et du Cithéron
au Capitole et aux Alpes. La plupart des hommes cependant en demeurent frappés de stupeur et comme plongés dans le sommeil. Mais quelques-uns veillent ; un jour, après les anciens Grecs et les patriarches, l’Europe occidentale à son tour répondra à la voie venue d’Asie, comme le choeur des fidèles répond au prélude de l’orgue ; ils donneront à la Nature son nom vrai. Il y a des génies bienfaisant qui habitent dans le langage lui-même et qui garantissent et suscite le réveil de l’Esprit. »

Friedrich Hölderlin, « Am Quell der Donau – À la source du Danube », Notes in Poèmes fluviaux,  Laurence Teper Éditions, Paris, 2004, pp. 160-161

Der Ister – L’Ister

   « Cet hymne inachevé date probablement de l’été 1803. Les vers, de longueur variable, à base ïambique ou dactylique, s’enchainent de manière inégale, soumis uniquement à leur propre rythme, un rythme (comme le souligne Pierre Berteaux) donné à l’expression sacrée d’une ferveur collective. Le titre rappelle le nom grec du Danube.

Le poète, dans les trois premiers vers, anticipe l’instant où le jour se lèvera après la nuit de l’impiété. Les deux vers suivants, comme l’ébauche du poème le laisse croire, évoque la longueur de l’épreuve quand on attend le feu du nouveau jour. Le peuple venu de l’Indus se cherche une patrie auprès du Danube, autre fleuve civilisateur. C’est pourquoi nous traduisons par «le Destiné» ce que Hölderlin appelle « das Schickliche ». L’adjectif «schicklich» signifie littéralement «convenable». Il fait écho à des substantifs comme Geschick et Schicksal : « destin, partage ». Il s’agit en fait du lieu particulier (l’Ister) qui convient intrinséquement à la troupe errante qui lui a été échue en partage et où elle a destin de s’installer.

  Pour comprendre certains vers de la deuxième strophe, il faut savoir que Hölderlin a partiellement traduit la IIIe Olympique de Pindare. Il y est question de l’Ister et des ses sources ombragées, d’où Hercule aurait ramené l’olivier. Dans la strophe III, Hölderlin fait allusion à Hertha. Elle est chez les anciens Germains la Terre-Mère, que Tacite nomme Nerthus : « Nerthum, id est terra matrem collunt » (Germania, XL, 2). Au troisième vers de la strophe IV, c’est « un autre », le Rhin, qui est évoqué, par la force de son flux, dans toute la puissance de son pouvoir fertilisateur. Le rapprochement avec des fragments de Pindare que Hölderlin traduisait et commentait en 1803 éclaire la fin de l’hymne. Il faut considérer tout particulièrement celui intitulé «Das Belebende», »Le Vivifiant », avec lequel nous refermons le cycle. »

Friedrich Hölderlin, Der Ister – L’Ister, Notes in Poèmes fluviaux, Laurence Teper Éditions, Paris, 2004, pp. 168

Notes :
Nicolas Waquet (traduction et présentation), Poèmes fluviaux, Anthologie, Laurence Teper Éditions, Paris, 2004, p. 123. Il manque à notre avis l’hymne « Andenken » (« En souvenir de ») qui date de son retour de Bordeaux printemps 1802)  

Eric Baude, © Danube-culture, mise à jour janvier 2021, droits réservés

Sources/bibliographie : 

ALTER, André, Hölderlin, le chemin de lumière, Champs Vallon, Seyssel, 1992
BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Librairie José Corti, Paris, 1942
FÉDIER, François, Friedrich Hölderlin, Douze poèmes, édition bilingue, Orphée/ La différence, Paris, 1989
Hölderlin, Poèmes / Gedichte, traduction de Geneviève Blanquis, Paris, Aubier, 1943

HEIDEGGER, Martin, Approches de Hölderlin, Tel, Gallimard, Paris,
JACCOTTET, Philippe, D’une lyre à 1973 cinq cordes, « Notices bibliographiques,  Johann Christian Friedrich Hölderlin », Gallimard, Paris, 1997
JACCOTTET, Philippe (édition de), Hölderlin, Œuvres, Bibliothèque de la Pléïade, Paris, 1967
LEFÈVRE, Jean-Pierre, Hölderlin, « … belle Garonne et les jardins… », version planétaire, précédé de « Hölderlin dans la renverse du souffle » par Jean-Pierre Lefèvre, William Blake & Co, Éditeur, Bordeaux, 2002
LEROY, Annik, Danube-Hölderlin, La Part de l’OEil, Bruxelles, 2002
Gedichte (Poèmes), édition bilingue, Aubier, Paris, 1943
PAUTRAT, Bernard (traduction et présentation), Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004
Hymnes et autres poèmes (1796-1804)
, traduction d’Armel Guerne, Mercure de France, 1950 ; GF Flammarion, 1983
Poèmes de la Folie de Hölderlin, traduction de Pierre Jean Jouve avec la collaboration de Pierre Klossowski,  Fourcade, 1930, réédition Gallimard, 1963
Poèmes, version française de Gustave Roud, Lausanne, Mermod, 1942
WAQUET, Nicolas (traduction et présentation), Poèmes fluviaux, Anthologie, Laurence Teper Éditions, Paris, 2004
www.greceantique.net

La tombe du poète dans le cimetière de Tübingen, photo droits réservés

Un Danube poétique contemporain, Revue de belles-lettres, 2016

 

 

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