L’ultime voyage danubien de l’empereur Charles Ier de Habsbourg

Le mariage du futur dernier empereur d’Autriche, Charles de Habsbourg avec la princesse Zita de Bourbon-Parme (1911)

   « La lumière ocre de ce midi sur le fond mordoré des eaux du fleuve offre — comme la vaste et aristocratique Beke Ter [aujourd’hui la place Szent Háromság tér] avec ses édifices jaunes — un cadre digne de l’épilogue ou plutôt du post-scriptum de l’histoire des Habsbourg, qui s’est déroulé sur ses rives du Danube. Charles, avait tenté, en 1921, de remettre sur sa tête la couronne de saint Étienne ; la tentative ayant échoué, non sans provoquer une petite émeute mais sans aller jusqu’à interrompre une fameuse partie de football en train de se dérouler à Budapest, une canonnière anglaise le transporta, en compagnie de l’impératrice Zita, de Baja à l’île de Madère, le lieu de son exil. C’est sur ces rives que le nonce apostolique lui accorda sa bénédiction. C’est ainsi que le dernier des Habsbourg descendit le Danube, le fleuve de sa couronne, à la rencontre de la mer Noire, de la Méditerranée, des colonnes d’Hercule, de l’exil. »
Claudio Magris, Danube, Gallimard, Paris, 1986

La place de la Sainte-Trinité de Baja en 1938 (FOTO: FORTEPAN / Kölcsey Ferenc Dunakeszi Városi Könyvtár / Petanovics fényképek)

C’est dans la nuit du 11 au 12 novembre 1918 que le dernier empereur d’Autriche-Hongrie, Charles Ier de Habsbourg, petit-neveu et successeur de François-Joseph Ier d’Autriche-Hongrie (1830-1916) doit abandonner avec sa famille la résidence viennoise de Schönbrunn pour se réfugier au château d’Eckartsau qui avait été la propriété de François-Ferdinand de Habsbourg (1863-1914), située en aval de Vienne, sur la rive gauche du Danube tout proche, dans la région orientale du Marchfeld.

Le château d’Eckartsau, ancienne résidence de chasse de l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg, photo Danube-culture, droits réservés

Ils n’y demeurent que pour un bref séjour avant d’êtres contraints par les Alliés à l’exil. Leur départ pour la Suisse a lieu le 23 mars 1919, depuis la petite gare voisine de Kopfstetten.

La petite gare de Kopfstetten-Eckartsaup, photo Gemeinde Eckartsau, droits réservés

C’est le train de la cour (Hofzug) qui emmène l’empereur, sa famille et une suite restreinte vers leur exil helvétique. Ils sont accompagnés par un détachement de soldats britannique placés sous le commandement du lieutenant colonel Edward Lisle Strutt (1874-1948). Charles Ier n’aura de cesse de tenter de revenir en Autriche-Hongrie. La première tentative de retour et de restauration a lieu au printemps 1921. Elle échoue malgré un accueil chaleureux de la population hongroise tout comme échouera la deuxième de l’automne 1921. Lors de celle-ci, l’empereur est parti avec son épouse qui a insisté pour l’accompagner.
Après leur départ incognito en voiture d’Herstentein où ils ont laissés leurs enfants puis en avion de l’aéroport de Dübendorf près de Zürich, leur retour rocambolesque en Hongrie et la deuxième tentative échouée de restauration, l’empereur Charles Ier, est assigné à résidence avec sa femme Zita de Bourbon-Parme (1892-1989) à l’abbaye bénédictine de Tihany au-dessus du lac Balaton, surnommé  « la mer hongroise ». « Les moines nous réservèrent un accueil très amical » raconte l’impératrice dans ses mémoires.  C’est ici que commence, le 31 octobre 1921, l’ultime voyage vers l’exil du dernier empereur d’Autriche-Hongrie, voyage qui l’emmène avec sa femme et sa fidèle petite escorte tout d’abord en train vers Baja sur la rive gauche du Danube en Hongrie méridionale. À Baja, ville natale du grand héros de la guerre d’indépendance de 1849-1849, Itsván Türr (1825-1909) et contraint lui aussi à l’exil, l’attend une canonnière britannique le Glow worm (le Vers luisant !) dont le commandant l’oblige à prêter serment de ne pas tenter de s’évader.

Charles Ier de Habsbourg-Lorraine (1887-1922), dernier empereur d’Autriche et roi de Hongrie.

Le Glow worm appareille avec ses passagers prestigieux et longe les terres méridionales hongroises chargées d’histoire, passe devant la petite ville de Mohács et du lieu de la terrible défaite hongroise en 1526 face aux armées ottomanes de Soliman le Magnifique puis d’une victoire en forme de revanche en 1687, de Belgrade et doivent mettre fin à leur croisière forcée à Moldova (aujourd’hui Moldova Vecche), sur la rive roumaine à cause d’un régime de basses-eaux du Danube. De là, le trajet va se poursuivre en voiture vers la gare d’Orşova où un train emmène le couple impérial et sa petite suite jusqu’à Galatz. Le convoi ferroviaire avance lentement vers l’est, traverse Craoiva, Bucarest, Ploieşti, Brăila et arrive enfin à Galatz en Moldavie (roumaine), port maritime du bas-Danube et siège de la Commission Européenne du Danube. Pathétiques retrouvailles de l’empereur avec le fleuve symbole de l’Empire austro-hongrois et sur les rives duquel il est né, dans le château familial de Persenbeug, en Basse-Autriche, aux portes du Nibelungengau, le 17 août 1887.

À Galatz les attend un ancien yacht de luxe, le Princesse Maria. À son bord, ils ont la surprise de se voir proposer un repas à la manière du château de Schönbrunn. Le cuisinier qui officie sur le bateau a travaillé avant la guerre, dans les cuisines impériales  à Vienne.

Le croiseur britannique Cardiff qui emmena en exil Charles Ier et sa femme Zita de Bourbon-Parme sur l’île portugaise de Madère (photo droits réservés)

Le yacht rejoint un navire militaire britannique, le croiseur Cardiff sur lequel l’empereur embarque avec sa femme et le fidèle comte Hunyady et son épouse qui les accompagnent. Il doit à nouveau donner, comme il l’a déjà fait avec le commandant de la canonnière, sa parole au commandant du croiseur de ne pas tenter de s’évader. Mais comment pourrait-il tenter désormais de s’échapper ? Le bateau quittera bientôt les eaux du grand fleuve pour les flots de la mer Noire. Il passera le détroit du Bosphore, au large de Constantinople, puis ceux des Dardanelles et de Gibraltar et rejoindra le 19 novembre Funchal et l’île portugaise de Madère où la Conférence des ambassadeurs qui se tenait à Paris avait décidé que l’empereur déchu serait exilé. Le couple s’installe à la villa Victoria. Charles Ier mourra d’une pneumonie sur cette île très peu de temps après, à l’âge 37 ans, le 1er avril 1922.

L’église Nossa Senora do Monte à Funchal (Madère) où repose l’empereur Charles Ier, photo droits réservés

Dans ses mémoires l’impératrice Zita de Habsbourg raconte de façon touchante cette étrange et pathétique dernier voyage d’exil :
« Nous quittâmes Tihany tard dans la soirée et on nous conduisit au Danube, jusqu’au bateau où nos propres soldats formèrent une haie ; puis, on nous confia aux militaires anglais….
Le commandant britannique du bateau  nous traita le mieux du monde, mais nous étions très l’étroit et le manque d’intimité, des jours durant, nous causa quelques difficultés.
Nous éprouvâmes un grand réconfort à l’idée du Danube qui nous portait et de notre vieille patrie qui nous saluait au passage. Nous vîmes défiler les nombreuses localités qui nous avaient reçus si chaleureusement il y avait à peine trois ans (…). Et puis, à notre grande surprise, un doyen vint nous avertir que les pilotes du Danube avaient refusé de guider notre bateau à travers les rapides du fleuve. Les Hongrois, comme les Croates, avaient déclaré qu’ils ne voulaient pas piloter un bâtiment qui servait à expulser leur Roi. Ils avaient, en outre, procédé à toute une série d’actes de sabotage pour l’empêcher d’aller plus loin. La fidélité de ces hommes nous émut beaucoup.
Je me souviens aussi des paroles d’un officier serbe : « Imaginez-vous ce que cela veut dire pour moi ! Certes, je suis Serbe, mais j’ai servi sous le roi Charles. Cela me fend le coeur de devoir, à présent, en tant qu’officier de l’armée serbe, expulser celui qui fut mon Roi. »
Lorsqu’une fois encore, le bateau ne put poursuivre sa course les gens dirent : « C’est évident, le Danube refuse de transporter le Roi hors du pays ! ». C’est ainsi que nous attendîmes deux ou trois jours devant la porte de l’écluse qui nous interdisait le passage : le temps de chercher une solution.
Pour finir, les Anglais décidèrent, d’un commun accord avec les Français qui nous accompagnaient, de nous transporter à terre en canot, puis en voiture jusqu’à la gare la plus proche. Pendant le trajet, nous fîmes un arrêt pour permettre à un anglais de faire des démarches. C’est alors que les dockers regardèrent à l’intérieur de la voiture et dirent en hongrois : « Ne désespérez pas Sire, ça va changer ! » Eux aussi étaient serbes, des sujets hongrois d’autrefois.
À Orşova, on nous installa dans un train. Une nouvelle fois, nous fûmes émus de voir accourir la population : elle vint rendre hommage au Roi et l’assurer de sa fidélité. Cela se passait justement dans une région qui avait été marquée par le nationalisme roumain.
D’Orşova, nous gagnâmes Galatz. Nous y embarquâmes sur le Princesse Marie, un vieux bâtiment autrichien que les Roumains avaient pris et baptisés autrement. Cela nous toucha particulièrement qu’on nous servît à bord un déjeuner composé de spécialités viennoises. Nous voulûmes savoir comment cela était possible. Il s’avéra que le cuisinier était viennois et avait travaillé à la cour, autrefois (…).
Finalement, nous atteignîmes l’endroit où nous devions prendre le train. De nouveau, la population accourut de toute part et les autorités roumaines durent répandre une fausse information sur le lieu de notre départ. Elles devaient empêcher les gens de bloquer voiture et train. C’est ainsi que, par une voie secondaire, mais en train spécial, nous gagnâmes l’embouchure du Danube.
Nous passâmes encore une nuit à terre avant de monter sur le navire où le commandant nous attendait. Le comte et la comtesse Hunyady eurent juste le temps de nous  rejoindre ; déjà nous voguions vers la mer Noire.
À Sulina, nous embarquâmes sur un autre bâtiment où commandant, officiers et équipage nous accueillirent très amicalement. Cette fois, c’était le croiseur anglais « Cardiff « . À son bord, nous traversâmes la mer Noire pour gagner Constantinople. Il est vrai que cette ville n’avait plus le même aspect que trois ans auparavant… Le sultan avait été renversé, les bâtiments étaient à l’abandon et les belles roses de mai fanées. Quelle différence avec ces jours où nous étions à la Corne d’Or et espérions encore parvenir à l’équilibre et à la paix ! Nous parlions encore de la place de l’Autriche dans  la nouvelle Europe à venir, de son rôle au Proche-Orient… »

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour septembre 2026 © droits réservés 

Notes :
1 Bien qu’il eut été couronné roi de Hongrie à Budapest le 1er décembre 1916, Charles Ier ne sera jamais, durant ses deux années de règne (1916-1918), couronné à Vienne comme empereur d’Autriche ni à Prague comme roi de Bohême.

Feigl, Erich, Zita de Habsbourg, Mémoires d’un empire disparu, préface de François Fetjö, Éditions CRITERION, Paris, 1991, pp. 334-336

Sources :
http://blogpatrickgermain.blogspot.com
Magris, Claudio, « Épilogue à Baja », in Danube, collection «L’Arpenteur», Éditions Gallimard, Paris, 1988

Feigl, Erich, Zita de Habsbourg, Mémoires d’un empire disparu, préface de François Fetjö, Éditions CRITERION, Paris, 1991, pp. 334-336
GERMAIN, Patrick, Charles et Zita, derniers souverains d’Autriche-Hongrie, préface de Mgr l’Archiduc Rodolphe d’Autriche, Éditions France-Europe, Paris, 2002 

Belgrade sous les canons austro-hongrois

Si du côté de l’Europe occidentale « il n’y avait pas de véritable contentieux devant nécessairement conduire à la guerre entre l’Allemagne et la France, en revanche, dans les Balkans, les raisons de conflits n’étaient pas, au début du XXe siècle, du domaine du fantasme. Multiples, elles tournaient toutes, cependant, autour de la question nationale qui, depuis alors un siècle, soulevait les peuples des Balkans contre les dominations qu’ils étaient forcés de subir — domination turque, mais aussi autrichienne… »1
   Après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg et de sa femme à Sarajevo le 28 juin 1914 par un petit groupe d’étudiants serbes nationalistes originaires de Bosnie-Herzégovine et faisant leurs études à Belgrade, la réaction de l’Autriche-Hongrie est lente à venir. Mais, à l’expiration de l’ultimatum adressé à la Serbie, le 28 juillet 1914, l’Empire des Habsbourg déclare la guerre à la Serbie et commence par bombarder symboliquement Belgrade avec ses monitorsnaviguant sur le Danube.

Belgrade sous les canons autrichiens

« Le ferraillement de notre attelage se répercutait dans Belgrade silencieuse. L’herbe poussait dans la rue abandonnée depuis six mois. Les canons s’étaient totalement tus. Les rayons du soleil couchant se réverbéraient sur les murs blancs des maisons, et un petit vent chaud soulevait des spirales de poussière qui tourbillonnaient sur la chaussée nue ; il était difficile d’imaginer que l’artillerie lourde autrichienne nous dominait et qu’à tous moments elle pouvait bombarder la ville, comme elle l’avait fait des douzaine de fois. Les effets de son tir étaient visibles partout. De profonds entonnoirs, de cinq mètres de diamètre s’ouvraient au milieu de la rue. Un obus avait écrasé le toit du collège militaire et explosé à l’intérieur, faisant sauter toutes les fenêtres ; le mur Ouest du ministère de la guerre s’était écroulé sous le tir concentré des gros canons ; la légation d’Italie était éventrée, grêlée d’éclats de shrapnell, et le drapeau déchiqueté pendant de sa hampe brisée. Des maisons sans porte, toits effondrés sur le trottoir, montraient des cadres de fenêtres de guingois et sans la moindre vitre. Le long du boulevard sinueux, qui est l’artère principale de Belgrade et la seule qui soit pourvue de pavés, les dégâts étaient pires encore. Des obus avaient arrachés le toit du Palais royal et dévasté l’intérieur.

Le palais royal serbe après les bombardements autrichiens sur Belgrade, 1915, photo Bibliothèque Nationale de France

Au moment où nous passions devant, un paon déplumé qui avait fait jadis l’ornement du jardin royal se tenait à une une fenêtre en poussant des cris aigus, tandis qu’au dessous un groupe de soldats hilares l’imitaient. Rien ou presque n’avait échappé à ce pilonnage — maisons, remises, écuries, hôtels, restaurants, magasins et bâtiments publics —, et l’on voyait les ruines toutes fraîches du dernier bombardement qui ne datait que de dix jours. Un immeuble de bureaux de cinq étages, dont les deux supérieurs avaient été soufflés par un obus de 305, exhibait une pièce coupée en deux : un lit de fer suspendu dangereusement dans les airs et papier mural à fleurs avec des tableaux que la déflagration avait laissés miraculeusement intacts. L’université de Belgrade n’était plus qu’une masse de ruines béantes. Les Autrichiens en ont fait leur cible privilégiée, parce qu’elle a été le foyer de la propagande panserbe : c’est parmi ses étudiants que s’est formée la société secrète dont les membres ont assassiné l’archiduc François-Ferdinand.
Nous avons rencontré un officier qui avait appartenu à cette société — un condisciple du meurtrier.
— Oui, nous a-t-il dit, le gouvernement était au courant. Il essayait de nous décourager, mais il était impuissant. Évidemment le gouvernement n’encourageait pas notre propagande.  — Il a souri, en clignant de l’oeil. — Mais comment pouvait-il l’empêcher ? Notre Constitution garantit la liberté de réunion et d’association… Nous sommes un pays libre !
Johnson restait impavide devant le désastre. Il nous a expliqué son point-de-vue :
— Pendant des années, la vétusté du bâtiment nous a rendu la vie impossible. Mais l’université était trop pauvre pour en construire un neuf. Nous exigerons, dans le traité de paix, qu’on nous livre une université allemande — bibliothèques, laboratoires et tout le reste. Ils en ont beaucoup, nous n’en n’avons qu’une. Nous n’avons pas encore décidé si nous demanderons Heidelberg ou Bonn…
Déjà, les habitants commençaient à revenir dans la ville qu’ils avaient désertée six mois plus tôt, aux temps des premiers bombardements. Le soir, au coucher du soleil, les rues étaient de plus en plus fréquentées. Quelques boutiques ouvraient timidement, des restaurants, et les cafés où le vrai Belgradois passe son temps à boire de la bière et à regarder passer les gens élégants. Johnson s’est lancé dans un flot de commentaires sur les gens qui étaient assis aux tables ou qui flânaient dans la rue.
— Vous voyez ce petit homme à lunettes qui prend des airs importants ? C’est M. R…, il est très ambitieux et se considère comme un grand homme. Il est le rédacteur en chef d’un journal insignifiant qui s’appelle la La Dépêche, et il l’a publié quotidiennement sous le bombardement : du coup, il se prend pour un héros. Mais tout Belgrade chante une petite chanson sur lui :

Un obus autrichien arrivait en volant.
Il disait : « Je vais détruire Belgrade, la Ville Blanche. »
Mais quand il a vu qu’il allait tomber sur M. R…
Il s’est pincé le nez en criant : « Pouah ! »
Et il a pris une autre direction !

Au coin de la rue, un gros homme crasseux qui avait l’air d’un politicien juif pérorait au milieu d’un groupe de jeunes gens.
— C’est S…, le rédacteur en chef du Mali Journal. Ils sont trois frères, dont l’un est coureur cycliste. Cet homme et l’autre frère ont fondé un petit journal qu’ils finançaient en faisant chanter les gens importants. Ils restaient désespérément pauvres.  Alors ils ont publié chaque jour pendant deux semaines une photo du coureur cycliste jambes nues, bras nus, la poitrine bardée de médailles, en espérant qu’une héritière couverte de millions de dinars tomberait amoureuse de son superbe physique et voudrait l’épouser !
Nous avons visité l’ancienne citadelle turque3 qui couronne le promontoire abrupt dominant le confluent de la Save et du Danube. C’était là qu’étaient placés les canons serbes, et le feu des Autrichiens l’a lourdement frappée ; pas un bâtiment qui n’ait été littéralement écrasé. Les rues et espaces à découvert étaient criblés de cratères creusés par les gros obus. Tous les arbres étaient décapités. Nous avons rampé sur le ventre entre deux murs effondrés jusqu’au bord de l’a-pic qui surplombe le fleuve.
— Ne vous faites pas repérer, nous a recommandé le capitaine qui nous avait pris en charge. Dès que les Swabos4 voient quelque chose qui bouge, ils nous envoient un obus.

Soldat serbe sur la falaise au-dessus du Danube, photo domaine public

Du haut de la falaise, la vue était magnifique : le Danube en crue roulait des eaux boueuses, les îles inondées ne laissaient apparaître que la cime de leurs arbres, et les plaines immenses de Hongrie étaient noyées sous une mer jaune qui s’étendait jusqu’à l’horizon. À trois kilomètres, de l’autre côté de la Save, le village autrichien de Semlin5 dormait sous le soleil radieux. C’était sur cette colline basse, au sud-ouest, qu’était installée la redoutable artillerie ennemie. Et au-delà, dans la même direction, en suivant les méandres de la Save aussi loin que la vue pouvait porter, les montagnes bleues de Bosnie se découpaient sur le ciel pâle.

Semlin (Zemun), entre 1914 et 1918, collection Bibliothèque Nationale d’Autriche

Presque directement au-dessous de nous, gisait le pont détruit du chemin de fer internationale qui reliait Constantinople à l’Europe de l’Ouest dont l’armature de fer plongeait de façon impressionnante ses énormes piliers dans l’eau trouble.

Pont de chemin de fer détruit par les bombardements autrichiens entre Semlin (Zemun) et Belgrade, 1915, collection Bibliothèque Nationale Autrichienne

Et plus en amont encore, s’étendait l’îlot à moitié submergé de Cigalnja, d’où l’avant-garde serbe, enterrée dans des tranchées, tenait sous son feu l’ennemi qui se trouvait à une centaine de mètres, sur une autre île. Le capitaine a désigné plusieurs points noirs sur le Danube, à quelques kilomètres au-delà de la bosse de Semlin.
— Ce sont les [moniteurs] autrichiens. Et ce bateau bas et noir, tout près sur la berge, à l’est, c’est la canonnière anglaise. La nuit dernière, elle a remonté le fleuve sans être vue et a torpillé un [moniteur] autrichien. Depuis, nous nous attendons à ce que la ville soit bombardée d’une minute à l’autre. D’habitude, les Autrichiens se vengent sur Belgrade.

Un monitor et des soldats autrichiens en face de Semlin (Zemun)

Mais la journée est passée et l’ennemi ne s’est pas manifesté, sauf une fois, lorsqu’un avion français a survolé la Save. Un shrapnell blanc a explosé juste au-dessus de nos têtes, et, bien après que le biplan eut plongé vers l’est, les canons ont continué à tirer, à des kilomètres de là. Johnson nous a expliqué d’un air suffisant :
— Ils ont compris la leçon. La dernière fois qu’ils ont bombardé Belgrade, les canons de marine anglais, français et russes, dont ils ne connaissent pas encore la présence, leur ont donné la réplique. Nous avons bombardé Semlin et fait taire deux positions autrichiennes.
Le lendemain, nous avons effectué le tour des batteries étrangères en compagnie du capitaine. Les canons français et les marins qui les servaient étaient postés parmi les arbres, au sommet d’une hauteur boisée dominant la Save. Plus loin, des soldats russes se prélassaient sur l’herbe près de leur grosses pièces, tandis que les Anglais étaient en position sur les pentes herbeuses derrière Belgrade, pour interdire le passage du Danube aux bateaux de ravitaillement autrichiens qui mouillaient en amont de Semlin en attendant une occasion propice pour descendre le fleuve avec leur cargaison d’armes et de munitions destinées aux Turcs. Les pièces des batteries serbes formaient un étonnant mélange ; on y voyait de vieux canons de campagne français fabriqués au Creusot pour la première guerre des Balkans, d’antiques pièces de bronze coulées pour le roi Michel lors de la guerre contre les Turcs, et toutes sortes de modèles de tous calibres pris aux Autrichiens : canons légers allemands, artillerie fabriquée à Vienne pour le sultan et ornées de symboles turcs, canons neufs commandés par Yuan Shikai, dont les culasses étaient couvertes de caractères chinois.
Notre fenêtre donnait sur les toits de la ville et, au-delà, sur le large lit de la Save et les collines sinistres qui abritaient les canons ennemis. La nuit, les rayons aveuglants du puissant projecteur autrichien balayaient à l’improviste le ciel au-dessus du fleuve et de la ville ; ils s’allumaient et s’éteignaient dans les arbres, et nous pouvions entendre le crépitement des coups de fusil venant des avant-postes où les hommes, enterrés dans la boue et les pieds dans l’eau, s’entre-tuaient dans le noir. Une nuit, les batteries anglaises ont tonné derrière la ville ; les obus destinés à repousser les [moniteurs] autrichiens qui tentaient de se faufiler pour descendre le fleuve sifflaient au-dessus de nos têtes. Puis les canons invisibles des hauteurs situées de l’autre côté de la Save se sont mis à cracher le feu ; pendant une heure, les énormes projectiles ont sillonné le ciel, explosant plusieurs kilomètres derrière la fumée des batteries anglaises : nous avons senti le sol trembler.
— Vous voulez vraiment visiter les tranchées ? a répété le capitaine.
Nous avions roulé sur plus d’un kilomètre à travers les faubourgs de la ville qui bordent la Save, toujours à la vue des canons autrichiens. Nos attelages maintenaient entre eux une distance de deux cent mètres : deux voitures ensemble auraient offert une cible trop facile.
À l’endroit où nous nous trouvions, la rive s’avançait dans le fleuve en crue derrière les arbres d’une île submergée qui nous rendaient invisibles de la rive autrichienne.
— Le lieu n’est pas très sûr. Nous devons faire trois cents mètres en bateau pour franchir un espace à découvert commandé par un canon autrichien.
La vieille barque était prétendument blindée ; un épais toit de tôle recouvrait le moteur et de minces plaques de fer surmontaient le bastingage. Dès que le rideau protecteur des arbres a été dépassé, le soldat qui faisait office à lui seul de pilote, de mécanicien et d’équipage s’est levé et a tendu le poing vers l’endroit où se trouvait le canon autrichien.
— Enfants de salauds ! Pourquoi vous ne tirez pas, Swabos de merde ? C’est la vue de Serbes désarmés qui vous donne du mou dans les genoux ?
Ol a continué ainsi jusqu’à ce que la barque se trouve hors d’atteinte derrière Cigalnja et vienne se mettre bord à bord avec un énorme chaland peint en noir  dont les flancs étaient percés de meurtrières pour les fusils. À l’avant, on pouvait lire en grosses lettres jaunes : Nebojsa, ce qui veut dire « sans peur  » en serbe, maus aussi « dreadnought  » — cuirassé — en anglais.
— Voilà la marine serbe, a dit le capitaine en riant. Nous avons livré une grande bataille avec ce bateau. En janvier, par une nuit noire, nous l’avons rempli de soldats et nous avons descendu le fil du courant. C’est comme ça que nous avons pris cette île.
Du Nebojsa, une passerelle de planches précaire, posée sur des troncs d’arbres flottants, conduisait, entre deux rangées de saules à demi submergés, à une étroite bande de terre qui ne faisait guère plus de quatre mètres de large sur deux cents mètres de long. Les soldats y avaient creusé des postes de tir rudimentaires, et ils se tenaient devant, sur la berge de vase, pas rasés, pas lavés, vêtus de loques, mal nourris. Ils étaient couleur de boue des pieds à la tête, comme des animaux.  Beaucoup de tranchées se trouvaient sous le niveau de la rivière et étaient pleines d’eau ; on pouvait voir l’endroit où, à peine deux jours plus tôt, les hommes avaient eu de l’eau jusqu’à la taille. Nous ne pouvions pas marcher dans les tranchées, et les soldats nous les ont fait parcourir sur de petites barques plates.
Une vingtaine de grands hommes barbus coiffés de bonnets de fourrure, portant des bandes de munitions croisées sur la poitrine et des grenades accrochées aux épaules, creusaient des tranchées d’un air mauvais, sous la surveillance d’une garde armée. Le capitaine nous a expliqué que c’était des comitadjis, des volontaires irréguliers sans uniforme, moitié bandits, moitiés révolutionnaires qui ont menés pendant des années une guérilla acharnée contre les Turcs, les Bulgares et les grecs en Macédoine.
— Ils sont punis, nous a-t-il expliqué. Ils ont refusé de creuser des tranchées ou de travailler aux routes en disant : « Nous sommes venus pour nous battre contre les Swabos, pas pour faire les terrassiers. Nous sommes des guerriers, pas des ouvriers. »

Comitadjis,  photo collection Bibliothèque Nationale de France, Paris

   Enlevant nos chapeaux nous avons regardé précautionneusement par les ouvertures pratiquées pour les fusils ; à quelques quatre cents mètres, à travers les arbres dont seules les cimes émergeaient de l’eau, apparaissait une bande terre identique et tout aussi ingrate : les positions autrichiennes. Une visière bleue a pointé, prudemment… Le soldat qui était à côté de moi a émis un grognement et a tiré. Presque aussitôt, l’ennemi a répondu par une série de coups de feu. Les balles sifflaient bas au-dessus de nos têtes, et des feuilles vertes sont tombées des arbres.
   Notre passeur est sorti comme un diable du Nebojsa pour mettre sa barque nez au courant, avant de la lancer dans le bras de la rivière exposé à l’artillerie autrichienne postée cinq cents mètres plus haut.
— Il va falloir jouer serré. Ça leur a peut-être donné des idées. La lourde barque s’est détachée en ahanant. Debout à l’arrière, mains croisées, notre matelot beuglait un couplet satirique que tous les soldats connaissent :

   L’empereur Nicolas est monté sur un cheval noir,
 L’empereur François-Joseph est monté sur un mulet…
   Il lui a mis la bride au cul au lieu de la lui mettre au cou,

   Et c’est la fin de l’Autriche !

   Il avait tout juste terminé et la barque était encore à moins de vingt mètres de la protection de l’île quand une soudaine détonation nous a étourdis. Nous sommes allés heurter ensemble le fond du bateau, juste au moment où quelque chose passait en hurlant à trois mètres de nos têtes ; sur la rive le toit d’une maison a été soulevé dans un grand mugissement, remplissant l’air de fragments sifflants de tuiles et de billes de plomb : un shrapnell.
— Bravo ! a crié le timonier. Il y avait assez de boules noires  pour battre n’importe quel candidat !
Nous étions maintenant à l’abris des arbres. Un canot s’est détaché de la rive, chargé de soldats qui ramaient frénétiquement.
— Où allez-vous ? a crié le capitaine. Ils tirent !
— C’est bien pour ça qu’on y va ! ont crié les autres, excités comme des gosses. Ils ont peut-être encore un coup pour nous !
Ils ont contourné l’île en continuant  à pousser des cris de joie et à donner de formidables coups de rames…
   Le déjeuner était servi dans les ruines d’une grande usine de sucre où le colonel commandant l’île avait son quartier général. Pour y arriver, nous avons traversé un pont de planches posé sur un marécage de sucre brun — des tonnes et des tonnes de sucre qui avaient fondu quand les obus autrichiens avaient mis le feu au bâtiment.
   Le colonel, deux capitaines, quatre lieutenants, un caporal et deux simples soldats se sont assis avec nous. En Serbie, la tradition stupide qui veut que la familiarité entre les officiers et es hommes détruisent la discipline, n’existe apparemment pas. Nous avons souvent vu, au restaurant, un simple soldat ou un sous-officier s’approcher d’une table où se tenaient des officiers, leur faire un bref salut puis leur serrer la main et s’asseoir avec eux. Ici, le sergent qui avait servi le repas est venu prendre place parmi nous pour boire son café, après nous avoir été dûment présenté.
   L’un des simples soldats avait été, avant la guerre, le secrétaire du Théâtre national serbe. Il nous a expliqué que le cahier des charges stipulait cinquante représentations de Shakespeare par saison et que les Serbes préféraient Coriolan à toutes les autres pièces.
Hamlet était très populaire. Mais on ne le jouait plus depuis quinze ans , car le seul acteur qui pouvait tenir le rôle est mort en 1900.

John Reed, « Belgrade sous les canons autrichiens », La guerre dans les Balkans, traduction de François Maspéro, Seuil, Paris, 1996

Notes :
1BECKER, Jean-Jacques, « La guerre dans les Balkans (1912-1919) », in: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°71, 2003. Les peuples des Balkans face à l’histoire et à leur histoire. pp. 4-16; voir sources.
2Petite canonnière fluviale inspirée des bateaux qui circulaient sur les fleuves des États-Unis pendant la guerre de sécession.
3
La forteresse de Kalemegdan

4Le mot Schwabo, en serbe Švabo (Швабо) est un terme couramment utilisé pour tous les  locuteurs de langue allemande dans les Balkans. Ce terme est emprunté aux  Souabes du Danube, une minorité germanophone qui émigra et s’installa (fut installées) en Slavonie, au Batschka et au Banat du XVIIIe siècle à la Seconde Guerre mondiale. Dans ces zones multiethniques, les Souabes ont vécu aux côtés des Croates, des Hongrois, des Serbes et des Roumains.
5 Semlin (Zemun), ville serbe ayant été rattachée à la municipalité de Belgrade. Ancienne cité romaine de Taurunum (Pannonie inférieure), elle est sans doute l’une des villes  danubiennes les plus âprement disputée de l’histoire et fut conquise et occupée par les Huns, les Lombards, les Avars, les Francs, les Bulgares, les Hongrois, les Byzantins, les Serbes, les Ottomans, les Autrichiens, les Croates et  les Allemands. La ville est libérée des occupants nazis le 22 octobre 1944 par des partisans serbes communistes et l’armée soviétique.

Sources :
BECKER, Jean-Jacques, « La guerre dans les Balkans (1912-1919) », in: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°71, 2003. Les peuples des Balkans face à l’histoire et à leur histoire. pp. 4-16;
doi : https://doi.org/10.3406/mat.2003.914
https://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_2003_num_71_1_914
CASTELLAN, Georges, Histoire des Balkans, XIV-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991

BOGDAN, Henry Bogdan, Histoire des pays de l’Est, des origines à nos jours, Paris, Perrin, 1990
MUHIDIR, Timoun, QUELLA-VILLÉGER, Alain, (textes réunis et présentés par), Balkans en feu à l’aube du XXe siècle, Omnibus, Paris 2004
REED, John, « Belgrade sous les canons autrichiens », La guerre dans les Balkans, Seuil, Paris, 1996

Danube-culture, mis à jour août 2023

John Reed (1887-1920), photo domaine public 

Retour en haut de page