Ratisbonne (Regensburg)

Le pont de pierre (le plus ancien pont encore en activité sur le Danube), la cathédrale saint-Pierre et le Danube, trois magnifiques symboles de Ratisbonne 

« Ville attenante à Stadt-am-Hof (Stadtamhof), située sur la rive droite du Danube, capitale du cercle bavarois de la Regen (Regenkreis) et le siège de la régence, ci-devant ville libre et impériale. La partie de la ville de Ratisbonne et presque toute celle qu’on nomme Stadt-am-Hof, devint la proie des flammes, lors de l’assaut, qui eut lieu le 23 Avril 1809. C’est aujourd’hui la plus jolie partie de la ville (la superbe rue nommée Maxjosephstrasse).

Stadt-am-hof (Regensburg), gravure de Michael Wening Bavière (1645-1718),  vers 1700

21 à 22000 habitants. Vieux et célèbre pont sur la Danube. Belle cathédrale d’un style gothique, où se trouve le monument de Dalberg. La ci-devant abbaye de saint-Emmeran, aujourd’hui la résidence du Prince de Taxis où se trouvent ses riches collections. Observatoire, jardin botanique. L’église de saint-Emmeran, où l’on voit de charmants tableaux, plusieurs autres églises, le collège des Jésuites, le couvent des Écossais, les chapitres, dits Ober et Niedermunster.
La jolie place, dite Neupfarreplatz, c’est incontestablement la première de Ratisbonne, avec des promenades. La jolie maison, dite Unterhaltungshaus, où l’on trouve salle de spectacle, redoute, harmonie (une société bien aimable) et un restaurant. Lycée, gymnase, bibliothèque urbaine (formée par trois autres). Société botanique et ses collections.
La Diète de l’Empire Germanique a siégé dans cette ville, depuis 1662 jusqu’en 1806, époque de sa dissolution. Voyez le local où s’assemblait la Diète générale, ainsi que l’hôtel-de-ville, maintenant le local de la police et du Loto, l’on y trouve aussi une collection d’anciens tableaux. Moulins et machines hydrauliques sur les bords du Danube. Commerce de productions naturelles et d’expédition. Peu d’industrie, mais construction de bateaux, blanchisseries de cire, peinture sur porcelaine. Divertissements : spectacles, bals, concerts, assemblées. Promenades : l’Allée de Taxis (qui n’est rien d’autre qu’un véritable parc) ; Oberwoerdt et Niederwoerdt, les tilleuls, le pont, les parties sur l’eau, la métairie d’Einhausen, le bain de Winzer etc.

Le monument à Johannes Kepler, photo droits réservés

Le monument de Kepler. Ici mourut en 1817, dans la maison Neuenstein, Charles de Dalberg, Prince Primat, ci-devant Grand-Duc de Francfort. Les collections du Comte de Thurn et de Meyer. Établissement de Robinson pour sourds et muets, fondé en 1816. Écoles pour les savants. Dans les environs, la Chartreuse Brul, et Priefling, prélature des Bénédictins.
Hotels et auberges : Charles, Aux 3 Clefs, Auberge à la Couronne d’or, Aux 3 Casques, À l’Agneau Blanc, Au Coq Rouge, À l’Ours Noir, À l’Ours d’or.
Il part toutes les semaines un bateau pour Vienne.
Almanach pour ceux qui voyagent dans les environs de Ratisbonne (1809)

Ratisbonne
La ville porte à l’époque romaine, sous le règne de l’empereur Marc-Aurèle, le nom de Castra Regina. On la retrouve aussi sous le toponyme celte de Radaspona, mentionné dans la vie de Saint Emmeran d’Arbeo de Freising (avant 723-784) vers 772 ap. J.-C. et dont la transcription latine médiévale Ratisbona a donné Ratisbonne en français, l’élément celte « bona » signifiant village, fondation. D’autres noms, liés à des périodes de son histoire lui ont été attribués dans la littérature : Tiburnia, Tiburtina, Quadrata, Quatarnis, Hyatospolis, Ymbrispolis, Germainsheim, Metropolis…
Le monastère de Saint Emmeran de Ratisbonne abrite la pierre tombale de ce martyre chrétien du moyen-âge, originaire de Poitiers et qui s’était installé à Ratisbonne. Confesseur à la cour des Agilolfingiens, il fut tué lors d’un guet-apens en 652 à Eching (Bavière)

Statue de Don Juan d’Autriche (1545 àu 1547-1578), né à Ratisbonne fils naturel de Charles Quint et Barbara Blomberg (1527-1597), vainqueur de la bataille navale de Lépante en 1571. « Valeureux comme Scipion, héroïque comme Pompée, fortuné comme Auguste, un nouveau Moïse, un nouveau Gédéon, Samson et David, mais sans leurs défauts » (Grégoire XII). Photo Danube-culture © droits réservés

Ratisbonne qui s’enorgueillit d’avoir accueilli Saint Emmeran, Charlemagne (vers 742-814), un adepte de la natation dans le Danube), les croisades, Frédéric Barberousse (1122-1190), Charles Quint (1500-1558), son fils illégitime Don Juan d’Autriche qui y est né, le peintre Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538), maître de l’École dite « du Danube », Johannes Kepler (1571-1630), brillant mais infortuné astronome, les empereurs Napoléon Ier, Guillaume Ier de Hohenzollern (1797-1888), François-Joseph de Habsbourg (1830-1916) et les princes de Thurn und Taxis (ils y sont établis depuis 1748), plus récemment le cardinal Joseph Ratzinger devenu pape sous le nom de Benoît XVI (2005), eut les honneurs de la diète impériale du Saint Empire Romain Germanique de 1663 à 1806. La ville subit aussi des épidémies de peste, les affres des croisades, les désastres de la guerre de Trente ans, la mise à l’index de sa communauté juive et d’autres conflits.

Quelques dates de l’histoire de la ville :

Vers 90 ap. J.-C. : édification d’un premier camp fortifié romain
179 ap. J.-C. : construction du camp de légionnaires de Castra Regina à l’époque du règne de Marc-Aurèle (120-180)
Milieu du VIe siècle : arrivée des Bajuwaren (Bavarois) et de la dynastie des ducs agilolfingiens sur les territoires des anciennes provinces romaines de Rhétie et de Norique. Les évêques Emmeran et Ehrard christianisent la Bavière dans la deuxième moitié du VIIe siècle.
652 : mort d’Emmeran
739 : fondation des évêchés de Ratisbonne, Passau, Salzbourg et Freising
788 : le duc de Bavière Tassilon III (vers 742-ap. 794) est emprisonné par Charlemagne, condamné à mort, gracié et doit rentrer dans les ordres
794 : annexion du duché de Bavière au royaume des Francs
Xe siècle : première extension de la ville
1135-1146 : construction du Pont de pierre sur le Danube (Steinerne Brücke)

Le pont de pierre de Ratisbonne (Steinbrücke),  Topographia Germaniae (1642-1654) de Matthäus Merian l’ancien (1593-1650), gravure sur cuivre 

1245 : Ratisbonne devient une cité libre du Saint-Empire Romain germanique sous le règne de Frédéric II (1194-1250) et le demeurera jusqu’en 1803
1274 : début de la construction de la cathédrale gothique saint-Pierre et de l’ancien Hôtel-de-ville
1486-1492 : Ratisbonne, ayant perdu son statut commercial privilégié se débat dans de graves difficultés financières. Elle doit renoncer à son statut de ville libre du Saint-Empire Romain germanique et se soumet volontairement au duc Albert IV de Bavière (1447-1508) qui, à son tour, est contraint de restituer la ville en 1492 à l’empereur Frédéric III (1415-1493)

Regensburg Ratisbonne, gravure de Georg Braun (1542-1622) et Franz Hogenberg (1535-1590), entre 1572 et 1618

1519 : la population juive est accusée de l’état catastrophique des finances de la ville. Elle est expulsée et le ghetto est détruit. Suite à un miracle le pèlerinage de la Belle Madone commence. Il prend fin brutalement peu de temps après en raison d’une épidémie de la peste.
1532 : la Constitutio Criminalis Carolina, code de procédure pénale de l’empereur Charles-Quint est adoptée par la Diète.
1538 : mort du peintre Albrecht Altdorfer (1480-1538), le plus illustre  des représentants de l’École du Danube.

La belle Madone de Ratisbonne, Albrecht Altdorfer

1542 : Ratisbonne devient une cité de la Réforme. Toutefois elle continue d’abriter l’évêché catholique.
1594 : la Diète du Saint Empire Romain germanique siège uniquement à Ratisbonne.
1630 : mort du grand mathématicien, astronome et astrologue Johannes Kepler (1571-1630) dans sa maison de Ratisbonne, loin de sa famille et dans un grand dénuement. Sa tombe sera détruite par les armées suédoises lors de la Guerre de Trente Ans. Avant de mourir, il eut le temps d’écrire sous forme de distique élégiaque l’épitaphe en vers qu’il souhaitait pour sa pierre tombale : « Mensus eram caelos. Nunc terrae metior umbras. Mens coelestis erat. Corporis umbra jacet. » (« Je mesurais les cieux. Je mesure maintenant les ombres de la Terre. L’esprit était céleste. Ici gît l’ombre du corps. »)

Johannes Kepler (1571-1630)

1663-1806 : Ratisbonne est le siège de la Diète permanente du Saint-Empire Romain germanique.
1803-1806 : dernière séance de la diète du Saint Empire Romain germanique fondé en 962 par Otton Ier (972-973) et règne du prince-primat Carl Theodor von Dalberg (1744-1817), archevêque et prince-électeur de Mayence et évêque de Ratisbonne.
1809 : bataille de Ratisbonne : les troupes napoléoniennes prennent la ville occupée par les armées autrichiennes. La ville est annexée au nouveau royaume de Bavière créé par Napoléon en 1809 et perd peu à peu de son importance.

Bataille de Ratisbonne, avril 1809

1838 : chef-lieu du district du Haut-Palatinat
1859 : raccordement au réseau ferroviaire
1863 : inauguration du Monument de la Libération (Befreiungshalle) à Kelheim
1910 : construction du port
1938 : au cours de la nuit de cristal, la synagogue est incendiée, les magasins appartenant à des Juifs pillés. De nombreux membres de cette communauté sont arrêtés et déportés. Bombardements de la ville par les Alliés.
1945 : l’armée américaine prend possession de la ville en avril.
1967 : fondation de l’université
1979 : commémoration des 1800 ans de la fondation de Castra Regina
1989 : commémoration des 1250 ans de l’évêché de Ratisbonne
1992 : inauguration du canal Rhin-Main-Danube après 32 ans de travaux
1995 : 750e anniversaire du statut de ville libre d’Empire
2005 : le cardinal Joseph Ratzinger, professeur à l’université de Ratisbonne est intronisé pape sous le nom de Benoit XVI.
2006 : Ratisbonne est classée au patrimoine mondial de l’Unesco.

Ratisbonne
   « Le Danube, qui sous le Pont de Pierre s’écoule, grand et sombre dans le soir, et strié par les crêtes de ses flots, semble évoquer l’expérience de tout ce qui manque, écoulement d’une eau qui s’en est allée ou va s’en aller mais qui n’est jamais là… »   « Même le Volksbuch, le livre populaire du docteur Faust, chante les louanges de Ratisbonne et de son pont de pierre, merveilles des siècles et du monde. Les chroniqueurs font mention de sa magnificence de ville épiscopale et impériale, Maximilien 1er, l’empereur-chevalier, voyait en elle, en 1517, « la plus florissante, jadis, parmi les villes riches et célèbres de notre nation allemande ». Éloges et regrets entourent cette splendide ville romane et gothique aux cents tours, dont les ruelles et les places concentrent dans chaque ornement de pierre les couches d’une histoire pluriséculaire. Les louanges, les panagéryques à la ville remplissent des bibliothèques ; l’apologie se rapporte toujours cependant aux fastes d’autrefois, d’une époque révolue – einst, jadis, dit déjà l’empereur Maximilien. Les églises, les tours, les maisons de maître, les figures sculptées disent la majesté du passé, une gloire que l’on peut se rappeler mais non pas posséder , qui a toujours existé et qui jamais n’existe…
« Il existe à Ratisbonne des amoureux de leur cité-État, qui vénèrent les souvenirs que recèlent chaque portail et chaque chapiteau. Ces savants, remuants et sereins comme tous les érudits locaux —  à ceci près que, parmi leurs reliques, ils ne tombent pas sur des curiosité de musée, mais bel et bien sur de grandes pages d’Histoire, sur Frédéric Barberousse traversant le pont de pierre —, trouvent et rencontrent, dans le passé, d’autres savants attentifs à se faire les gardiens des siècles enfuis. En 665 pages très serrées, Karl Bauer reconstitue et répare, pierre après pierre, le plan de la ville, l’histoire et la raison d’être de chaque maison et de chaque monument, les ombres dont des centaines et des centaines d’années ont peuplé les ruelles, les arcades, les portes et les coins des splendides petites places. En s’arrêtant, dans ce livre qui date de 1980, sur la maison sise au numéro 19 de la Kreuzgasse, il nous fait le portrait de Christian Gottlieb Gumpelzhaimer [1766-1841], l’historiographe de Ratisbonne, mort en ces murs en 1841, ce passionné du passé de la ville, qui dans le premier tome de son Histoire, légendes et merveilles de Ratisbonne, ouvrage paru entre 1830 et 1838, dit tout son amour pour les richesses ancestrales de la ville ou il a vu le jour… »

Christian Gottlieb Gumpelzhaimer (1766-1841), historiographe de Ratisbonne et amoureux de sa ville

   « À Ratisbonne, il y avait une tradition très vivante : celle de l’âne des Rameaux, avec la procession qui promenait à travers la ville une statue du Christ sur un âne de bois, en souvenir de son entrée triomphale à Jerusalem avant la semaine de la Passion. »
Claudio Magris, »Ratisbonne » et « L’Âne des Rameaux », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Souvenir du passage de Napoléon et de ses armées, ici en 1809, photo droits réservés

Château et ancien monastère de saint-Emmeran
   Les origines du monastère remontent au VIIIe siècle et se situent sur l’emplacement d’un site funéraire paléochrétien. Une communauté de moines s’établit sur la tombe de saint-Emmeram, évêque de Poitiers, missionnaire et martyr franc assassiné en 652 et y développe une vie monastique florissante, des activités scientifiques, spirituelles et culturelles de haut niveau jusqu’à la sécularisation de 1803. Après la sécularisation et la suppression du monastère, le vaste complexe de bâtiments avec sa basilique mineure, remaniée dans le style baroque par les frères Cosmas Damian et Egid Quirin Asam, est donnée, en compensation de la perte de leur ancien palais de Francfort/Main, à la famille des princes de Thurn und Taxis qui occupe déjà une partie des bâtiments.

Basilique mineure du monastère de saint-Emmeram de Ratisbonne, photo droits réservés

Les travaux considérables de construction et de rénovation des XIXe et XXe siècles transforment l’ancien monastère en un château princier confortable, tout en préservant en partie son ancien caractère religieux. Entourant plusieurs cours intérieures, le château se compose d’un cloître de style gothique primitif et flamboyant (XIIe-XIVe) d’une remarquable homogénéité. Le « nouveau couvent », situé sur le côté est de la grande cour et construit aux XVIe et XVIIe siècles, abrite aujourd’hui les salles d’apparat de la famille princière. L’aile sud, qui ferme le château avec une impressionnante façade néo-Renaissance, date de la fin du XIXe siècle.
L’ancien monastère de saint-Emmeram est toujours le siège de la famille princière et de  son administration. C’est principalement grâce à l’engagement personnel et financier de la famille des Thurn und Taxis que les bâtiments ont été  bien conservés et entretenus. Les espaces muséaux du cloître, du château, de la salle du trésor et des écuries sont très fréquentés. Le projet incongru de 2007 d’une transformation d’une partie de l’ancien monastère en un hôtel de luxe a été contesté par une opposition d’habitants soutenus par des historiens et a été abandonné.

Le Musée de la navigation sur le Danube
Ratisbonne compte de nombreux monuments historiques et musées mais parmi ces musées, il en est un des plus originaux et rares sur le fleuve (il en existe seulement trois autres en Autriche, au château de Grein (Haute-Autriche, rive gauche), à Spitz/Donau (Basse-Autriche, rive gauche) et à Vienne-Freudenau (rive droite) : le Musée de la navigation sur le Danube. Cette structure est hébergée à bord de deux bateaux historiques restaurés par le Cercle des travailleurs de Ratisbonne : le Ruthof/Erseksanad, un bateau à vapeur à aubes, construit en 1922/23 et le Freudenau, un remorqueur avec un moteur diesel construit en 1942.
De nombreuses pièces d’origine sont accessibles aux visiteurs à bord des deux bateaux en parfait état et qui font l’objet de démonstrations occasionnelles. Le Freudenau a été conservé dans l’état où il se trouvait jusqu’à la fin de son service actif. Différents documents donnent un bon aperçu de l’histoire de la navigation sur le Danube germanophone.

DONAUS-SCHIFFFAHRTS-MUSEUM

Thundorfer Straße / Marc-Aurel-Ufer
93047 Regensburg
www.donau-schiffahrtsmuseum-regensburg.de

À proximité de la vieille ville, le Musée de la navigation de Ratisbonne, photo Danube-culture © droits réservés

Office de tourisme de Ratisbonne : www.tourismus.regensburg.de
Guide de la ville : BÖCKER, Heidemarie, Ratisbonne, Guide de la ville, Patrimoine de l’Unesco, Verlag Friedrich Pustet, Regensburg, 2009

Mis à jour novembre 2023 pour Danube-culture, © droits réservés

Stadtamhof (Regensburg)

   L’ancienne petite ville bavaroise de Stadtamhof a été rattachée à la ville de Ratisbonne le 1er avril 1924, mais est restée le siège du district de Stadtamhof jusqu’en octobre 1929. Le reste du territoire de l’ancien district de Stadtamhof, sans la petite ville de Stadtamhof, fut ensuite rattaché au district de Ratisbonne.

Plan de Regensburg avec le Pont de pierre et la commune de Stadtamhof sur la rive gauche du fleuve, au confluent de la regen avec le Danube en 1869

Dans le prolongement du pont de pierre, la rue principale du quartier de Stadtamhof, utilisée occasionnellement comme place de marché, s’étend vers le nord et se termine par une porte à pylône sur la rue « Am Protzenweiher »,  nommée ainsi d’après l’ancien secteur inondable du Danube. Ce secteur est occupé depuis 1978 par le canal européen de Ratisbonne, infrastructure inclu dans la réalisation du canal Rhin-Main-Danube. Depuis l’achèvement du canal européen dont la construction a duré de 1972 à 1978, Stadtamhof, désormais séparé du quartier de Steinweg, constitue en quelque sorte une île, parfois désignée comme telle. Les habitants de Ratisbonne ne comptent toutefois pas celui-ci parmi les îles du Danube.

   Le territoire de Stadtamhof s’étend du point kilométrique 2381,22 au PK 2379,24. L’île d’Oberer Wöhrd se trouve au sud de Stadtamhof et en aval du Pont de pierre, celle d’Unterer Wöhrd. Ces deux parties ne sont séparées de Stadtamhof que par le bras nord du Danube, large de 50 mètres. Le canal de l’Europe et le bras nord du Danube rejoignent la Regen à l’extrémité est de l’île de Stadtamhof et forment une grande étendue herbue se terminant en pointe vers l’est, appelée autrefois « Mangwiesen (prairie de Mang) » en référence au monastère voisin de Sankt Mang, et dénommée aujourd’hui « Grieser Spitz (pointe de Gries) ». Ce nom provient de la ruelle qui s’y termine et qui s’appelle « Am Gries », ce qui signifie « Sur la rive plate et sablonneuse ». Cette dénomination englobe également le lotissement périphérique de Stadtamhof.

Sur l’histoire de Ratisbonne (Regensburg)
www.regensburger-tagesbuch.de

De Ratisbonne à Vienne sur le Danube avec un coche d’eau ou radeau ordinaire à la fin du XVIIIe siècle

  L’embarcation qui va nous transporter en aval du Danube a environ cent vingt pieds de long. Elle est complètement plate, sans voile ni mât et construite en bois de sapin. Il y a une sorte de grosse cabane au milieu de celle-ci. Au lieu d’un grand gouvernail, on voit deux longues rames à l’avant et deux autres à l’arrière, qui sont maniées par six à huit membres d’équipage. Un jeune apprenti peut très bien s’engager comme rameur et se rendre ainsi à Vienne sans payer quoi que ce soit. Le maître d’équipage est l’un des vingt-quatre patrons bateliers de Ratisbonne. Chaque dimanche, on tire au sort lequel d’entre eux conduira le coche d’eau vers Vienne. Celui-ci ne doit pas seulement être d’une grande habilité à la manoeuvre comme le prouve son statut de patron batelier, mais il doit aussi être marié, car on estime qu’un père de famille est plus consciencieux et plus prudent qu’un célibataire. Il n’est effectivement pas facile de mener à bon port ce type d’embarcation à travers les nombreux bas-fonds, les ponts et les autres obstacles qui jalonnent le fleuve.
Les bateliers sont vraiment des gens particuliers, des hommes avec une grande force physique, rudes, sauvages mais  toujours proches de la nature dans le meilleur sens du terme, habiles, dévoués corps et âme à l’eau et fiers de leur métier. Ils sont d’ailleurs si fiers d’être bateliers qu’on peut qualifier leur corporation de véritable dynastie. Celui qui, en tant qu’habitant de l’île de Wöhrd [île de Wörth], se rend impopulaire auprès d’eux d’une manière ou d’une autre, peut au mieux faire son baluchon et quitter les lieux. On raconte qu’un des bateliers de Ratisbonne nommé Gottlieb Naimer, attrapait ses ennemis par le col, les maintenait au-dessus du Danube avec ses bras d’ours et menaçait de les y jeter s’ils ne quittaient pas l’île de Wöhrd au plus vite. Il aurait aussi, en d’autres occasions, sauvé plus de vingt personnes de la noyade.
    Toujours parmi ces bateliers de Ratisbonne, un des plus originaux était un membre de la famille Hörndl, surnommé « Hörndl le noir » car son visage et ses mains étaient brûlés par le soleil. D’après les propos d’un certain Hoffmeister (intendant) distingué qui voulait l’avoir comme maître d’équipage supplémentaire, celui-ci était une brute indomptable qui se moquaient des  bonnes manières. Son injonction à la traditionnelle prière au moment du départ en tant que responsable du radeau, était plus que cordiale : « Tust’s die Hat runter und bet’s, sonst kimm’ i euch ! » (Enlèves ton chapeau et prie sinon gare à toi !). Malgré les nombreux dangers afférents à la navigation, tous ces bateliers téméraires du Danube sont morts dans leur lit, enfin pour autant que l’on sache.

Une zille passant le rocher du Jochenstein sur le Haut-Danube, gravure de William Henry Bartlett (1809-1854), 1844

   Ces voyages en radeau sont à chaque fois une sacrée aventure ! Chaque départ a quelque chose à la fois de « remarquable et de solennel », comme le décrit un voyageur en 1792. Une foule bigarrée de promeneurs et de badauds se donne rendez-vous pour assisterSà ce spectacle. Deux jeunes bateliers inspectent le bateau pour s’assurer que sa construction et son aménagement répondent aux exigences du long voyage, deux autres vérifient également l’embarcation à leur tour encore une fois avant de détacher les amarres du poteau sur la rive. Deux coups de canon donnent le signal du départ. Le maître d’équipage, qui surveille tout le monde, enlève son chapeau et récite à haute voix le « Notre Père ». Tous sans exception, voyageurs et spectateurs se joignent à la prière afin que Dieu et les éléments soient miséricordieux envers l’embarcation et la protègent ainsi que ses passagers tout au long du voyage.
Il faut un peu plus tard le premier jour aux passagers se préparer à passer une première nuit à environ vingt-cinq kilomètres en aval de Ratisbonne. Et si quelqu’un n’a pas prévu de sac de couchage ou s’il l’a oublié, il peut  soit rester sur l’embarcation , soit se réfugier dans quelque ferme-auberge qui ne sont pas du tout aménagées pour les voyageurs. En général, le coche d’eau ordinaire arrive à Vienne en dix jours. Si le patron batelier raccourcit les temps de repos, évite la soi-disante « Fête du vent » et si le coche d’eau n’est pas trop longtemps retenu par la douane autrichienne, on peut espérer arriver à destination dès le sixième jour. Ceux qui peuvent s’offrir un petit coche d’eau privé, font le voyage en deux fois moins de temps.

Sources :
Siegfried Färber (1910), extrait de Die Donau in Bayern und Österreich, Landschaft und Kultur, Verlag Joseph Haber, Regensburg, 1963

Traduction et adaptation en français Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, août 2023 

Entre Ingolstadt, Regensburg et Passau (Bavière danubienne)

   Après avoir laissé Ingolstadt, où bat le coeur de la Bavière historique, ancienne capitale ducale avec son enceinte fortifiée (bastion) dont on ne sait si elle protégeait plus la ville des envahisseurs que des crues légendaires du fleuve et dans la forteresse de laquelle fut emprisonné pendant la Première Guerre mondiale celui qui n’était à cette époque que le capitaine de Gaulle, on suit le fleuve sur la rive droite et on arrive d’abord la petite ville de Vohburg avec ses quatre tours historiques. Un pont ou le petit bac saisonnier d’Eining permet de changer de rive et de découvrir sur le plateau au nord de Pförring (rive gauche) les ruines de Celeusum, un ancien camp romain fortifié avec des thermes. Les Romains connaissaient bien également les vertus des eaux sulfureuses de Bad Gögging (rive droite). Toujours sur la même rive droite, a été érigé en 80 après J.-C un autre camp romain fortifié, celui d’Abusina. Il est détruit en 250 par les Alamans puis reconstruit ce qui en fait le camp militaire romain le mieux conservé de toute la Bavière. D’autres vestiges de la présence romaine ont été préservés sur la rive gauche entre Eining et Weltenburg. Le fleuve se heurte ensuite aux reliefs de l’Altmühltal qu’il traverse à travers un étroit défilé, franchi non sans difficultés par les bateliers d’autrefois vers l’amont avec leurs « Zille » grâce à des anneaux fixés dans les parois rocheuses. Au pied de la colline du Würzberg, sur la rive droite, en amont de la petite ville de Kelheim, l’abbaye bénédictine de Weltenburg  et ses frères brasseurs (quoi d’étonnant quand on sait qu’elle a été fondée par des moines irlandais et écossais !) surveille le fleuve à l’entrée du dernier défilé karstique de Souabe rencontré par le Danube. Son architecture épouse le dessin d’un méandre vigoureux de quate-vingt dix degrés. De nombreuses abbayes ou anciennes abbayes jalonnent le parcours du Haut-Danube, rappelant combien ces paysages bavarois sont des terres catholiques.

L’abbaye bénédictine de Weltenburg, photo droits réservés

 L’abbaye, fondée vers 610, est baroquisée au XVIIIe. Son église Saint-Georges est un pur chef d’oeuvre du Rococo bavarois dû au génie artistique et au sens du « theatrum sacrum » des frères Cosmas Damian (1686-1739) et Egid Quirin Asam (1792-1750). Sur le Frauenberg (La montagne des femmes), voisin de l’abbaye, a été édifiée une forteresse à l’époque où le fleuve était une des principales frontière (Limes) de l’Empire romain oriental. Sur la même colline du Frauenberg a été également édifiée, à l’emplacement des fondations d’un ancien temple romain, une première chapelle elle-même reconstruite à l’époque où l’abbaye est rénovée dans le style baroque.

Saint-Georges dans le choeur de l’église baroque décorée par les peintres, sculpteurs et stucateurs  Cosmas Damian et Egid Quirin Asam, photo © Danube-culture, droits réservés   Au-delà des « Portes du Jura souabe » qui ferme le passage sauf au Danube, s’impose dans le paysage la pompeuse et quelque peu surprenante « Befreiungshalle », le  Temple de la Libération ou de la délivrance (du calvaire napoléonien…) au sommet d’une éminence de la rive gauche.

Bernhard Metzeroth (1813-1848) : la Befreiungshalle et l’embouchure du canal du roi Louis à Kelheim, gravure de 1848, Meyers Universum.

Proche de deux sites celtiques situés sur la colline du Michelsberg, achevé en 1863, ce monument est la concrétisation du souhait de Louis Ier de Bavière (1786-1868) de voir édifier à cet endroit précis un édifice dédié à la victoire de Leipzig (1813) contre ce qui restait des armées napoléoniennes après la désastreuse campagne de Russie. Le bâtiment est en forme de polygone de 18 côtés soulignés par 18 pilastres au sommet desquels se tient une korè (sculpture) symbolisant les 18 peuples ayant participé à la libération de l’Allemagne du joug napoléonien. Au dessus des korès, un péristyle de 48 colonnes (3 x 18 colonnes) puis à nouveau au dessus du péristyle 18 autres pilastres sont surmontés par des trophées.

La Befreiungshalle, photo © Danube-culture, droits réservés

L’illusion réussie d’un monument en marbre, alors qu’il est en brique, contrairement au Walhalla, est due au crépi et à la peinture qui prend soin d’imiter des blocs de marbre. Un escalier de 84 marches conduit à une entrée monumentale qui débouche sur une salle intérieure, toute de véritable marbre cette fois, haute de 49 mètres et surmontée d’une coupole. Au sol se trouve l’inscription : « Puissent les Allemands ne jamais oublier ce qui a rendu nécessaire le combat pour la libération et par quoi ils ont vaincu. »

Deux des 34 victoires posant tendrement leurs mains sur le bouclier de bronze symbolisant la victoire de Waterloo du 18 juin 1815… Photo © Danube-culture, droits réservés

18 niches placées sur un socle, décorent la partie inférieure de la salle avec 34 statues victorieuses toutes différentes les unes des autres qui se donnent la main ou brandissent des boucliers de bronze. Des plaques avec les noms des généraux et des forteresses conquises dominent les niches. La seule source de lumière naturelle avec le portail d’entrée est la lanterne en verre au sommet de la coupole.

La coupole en caissons de la Befreiungshalle et la lanterne à son sommet, photo © Danube-culture, droits réservés

Un escalier part du sol et permet d’accéder au péristyle intérieur et à la balustrade extérieure d’où la vue exceptionnelle s’ouvre sur la vallée du Danube et les environs. Le monument, construit sur les plans de l’architecte Friedrich Wilhem von Gärtner (1791-1847) puis achevé par Leo von Klenze (1784-1864), fut inauguré à l’occasion du cinquantième anniversaire de la bataille des Nations et de la victoire de la coalition alliée à Leipzig, le 18 octobre 1863.
Kelheim qui se trouve au pied de l’édifice, était connue au temps de la navigation d’avant l’invention de la vapeur pour son port sur le Danube d’où partaient autrefois, avant que la portion amont entre Ulm et Kelheim ne s’ouvre au trafic fluvial, les bateaux (« Kelheimer ») transportant diverses marchandises vers les grandes villes de l’aval. Ce port possède un intéressant patrimoine historique du début de l’ère industrielle, une  autre initiative du même  Louis Ier de Bavière et qui répond au nom de « Canal du roi Louis » (Ludwig Kanal). Kelheim marque également  l’entrée (ou la sortie…) du nouveau canal Rhin-Main-Danube à l’ancien confluent de la rivière Altmühl avec le Danube).

Le canal du roi Louis en juin 1916 lors de la visite d’Albert III de Bavière, photo d’archives

Le fleuve continue à serpenter dans un relief s’apaisant peu à peu puis rejoint Ratisbonne (Regensburg). L’ambiance de l’ancienne « Radasbona » celte ou « Castra Regina » romaine (les historiens ne mentionnent pas moins de soixante-dix noms différents pour Regensburg !) contraste et allège joyeusement le souvenir de la « Befreiungshalle ».

Le vieux pont de pierre légendaire de Regensburg (Ratisbonne), photo © Danube-culture, droits réservés 

Ratisbonne s’enorgueillit d’avoir accueilli saint-Emmeran, Charlemagne (vers 742-814, adepte de la natation dans le Danube), les croisades, Frédéric Barberousse (1122-1190), Charles Quint (1500-1558), son fils illégitime Don Juan d’Autriche né dans la ville des amours éphémères de celui-ci avec Barbara Blomberg (1527-1597) et qui sera vainqueur de la bataille de Lépante, le peintre Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538), maître de l’École dite « du Danube » qui en fût le maire, Johannes Kepler (1571-1630), brillant mais infortuné astronome, les empereurs Napoléon Ier, Guillaume Ier de Hohenzollern (1797-1888), François-Joseph de Habsbourg (1830-1916) et les princes de Thurn und Taxis, établis depuis 1748 dans la ville et plus récemment le cardinal Joseph Ratzinger devenu pape sous le nom de Benoît XVI (2005). La ville eut aussi les honneurs de la diète impériale du Saint-Empire romain germanique de 1663 à 1806 mais elle subit aussi des épidémies de peste, les désastres de la guerre de Trente ans et autres conflits.

Statue de Don Juan d’Autriche (1547?-1578), fils illégitime de Charles Quint et de Barbara Blomberg, copie du monument érigé à Messine à la gloire du vainqueur de la flotte turc à la bataille navale de Lépante (1571), photo © Danube-culture, droits réservés

Son vieux pont de pierre de seize arches datant du XIIe siècle (1135-1146), le « Steinerne Brücke », l’ouvrage le plus ancien encore en place franchissant le Danube, véritable talisman de Ratisbonne, long de 330 m, doté de son propre sceau (aujourd’hui celui de l’université) et qui n’a jamais été détruit, son centre historique, illustrent l’importance de la cité dans l’histoire des échanges et du commerce en Europe et au-delà.
Ratisbonne est aujourd’hui une vieille dame alerte classée au patrimoine mondiale de l’Unesco (2006), pleine de charme et d’entrain. Située au au point le plus septentrional du cours du fleuve, elle n’en témoigne pas moins d’un art de vivre quasi méridional.

En amont du vieux pont de pierre, sur le Danube une réplique de Kelheimer motorisée, photo © Danube-culture, droits réservés

En continuant à descendre le fleuve, sur un promontoire d’une rive gauche escarpée, à la hauteur de Donaustauf, on découvre une autre réalisation architecturale due à ce même roi bavarois bâtisseur et patrioteo, l’oncle de Sissi. Tout aussi pompeux que la « Befreiungshalle », le « Walhalla » ou temple de l’honneur est construit  entre 1830 et 1841 sur les plans de l’architecte officiel de Louis Ier, Leo von Klenze (1784-1864). Le nom attribué au monument fait référence au séjour des morts de la mythologie germanique.

Le Walhalla depuis la rive gauche du Danube, photo © Kerstin Dittmann, droits réservés

Le temple, en style néodorique et entièrement en marbre, non sans une certaine ressemblance avec le Parthénon, est accessible depuis le Danube par un sentier et un escalier de 358 marches.

L’intérieur du Walhalla en marbre polychrome, photo © Danube-culture, droits réservés

Leo von Klenze y a convoqué cariatides, Walkyries, Victoires et autres symboles dans l’intention peut-être de rompre l’ennui des 131 héros et héroïnes (13 seulement…) germaniques parmi lesquelles les peintres flamands Jan van Eyck (1390-1441) et Peter Paul Rubens (1577-1640), saint-Nicolas de Flüe (1417-1487), le philosophe hollandais Erasme (1466/69 ?-1536), les compositeurs autrichiens Joseph Haydn (1732-1809), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Franz Schubert (1797-1828) et Anton Bruckner (1824-1896). Toutes et tous, figés pour la postérité avec la statue de Louis Ier de Bavière, se regardent (ou s’ignorent…) dans une ambiance solennelle et un silence qui seraient pétrifiants, s’ils n’étaient interrompus par les exclamations et les bruits de pas des visiteurs.

Un très médiocre buste de Mozart… photo © Danube-culture, droits réservés

Aux 131 bustes des héros et héroïnes, s’ajoutent 64 plaques commémoratives. De nouvelles personnalités de langue allemande sont régulièrement accueillies dans cette pompeuse assemblée sur la décision du conseil des ministres du Land de Bavière.

William  Turner, le Danube et le temple du Walhalla

Après ce passage par la mythologie germanique, l’élégante tour chinoise du jardin princier de Donaustauf, en contrebas du « Walhalla », engendre une des plus étonnantes surprises du Danube bavarois.

La tour chinoise de Donaustauf (Bavière), photo © Danube-culture, droits réservés

Les coteaux danubiens ont changé de physionomie et les premières vignes (Bach/Donau) ont fait leur apparition, indice d’une direction méridionale prise par le fleuve et d’une exposition favorable dans une Bavière plus connue pour ses brasseurs que ses vignerons. Miracle danubien !

Straubing, gravure de Michael Wening (1645-1718)

C’est à Straubing (rive droite), ex place forte romaine, trésor médiéval et Renaissance que se joue le destin, à l’âge de vingt-cinq ans, de la douce, belle mais roturière Agnès Bernauer (1410-1435) et dont le destin fut plus cruel que celui de Barbara Blomberg. La douce Agnès eut le malheur de faire chavirer le coeur du duc Albert III de Bavière (1401-1460) mais pas celui de son père Ernest (1373-1438). Soucieux de s’en tenir scrupuleusement à la suprême raison d’État, celui-ci organisa avec un juge à sa solde, le procès pour sorcellerie de sa belle-fille et la fit tout simplement noyer dans le Danube.

Tableau d’un peintre inconnu d’Augsbourg du XVIIIe d’après un modèle du XVIe siècle

Mais le fleuve et ses eaux rédemptrices et protectrices des innocents, prirent le parti de la belle Agnès et le supplice fut difficile à exécuter. Le duc Ernest, pris de remord ou admiratif de la fidélité d’Agnès pour son amour, lui fit ériger en 1436,  peu après sa mort, une chapelle au cimetière de saint-Pierre de la ville (Sankt Peter) puis se retira de la vie publique peu de temps après.
Le hasard fit également naître à Straubing un personnage au destin plus heureux que celui de la belle Agnès, Emanuel Schikaneder (1751-1812),  premier « papageno » de la Flûte enchantée de Mozart, acteur et directeur de théâtre.
La petite ville de Deggendorf borde la forêt de Bavière (« Bayerischer Wald »). Le fleuve, depuis longtemps haut-lieu de la navigation sur ce parcours, est contraint de contourner ce massif par le sud en se dirigeant paisiblement vers « Passau la sublime » ou la « Venise bavaroise », témoin privilégié de la rencontre des eaux du Danube avec celles fougueuses de l’Inn et les flots aux reflets sombres de la discrète Ilz.

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour juillet 2023 © droits réservés

Kasparus Karsen (1810-1896), vue de Passau sur le Danube, 1858,  huile sur toile

 Note :
1  « Kelheimer » est le nom spécifique pour le plus grand modèle de « Zille », nom générique pour une embarcation typique de diverses tailles mais de même construction en bois qui a navigué sur le Danube et ses affluents jusqu’après l’invention des bateaux vapeur. Elle est encore construite de nos jours. C’est à Kelheim que furent construites ces grandes embarcations qui pouvaient atteindre une longueur de 30 mètres. Elles permettaient de convoyer, en convoi ou en embarcation unique, jusqu’à deux tonnes de différentes marchandises (vin, sel, matériaux de construction…). Les « Kelheimer » étaient difficiles, de par leur dimension, à haler vers l’ amont. Les équipages pouvaient mettre à certains endroits du cours du fleuve, en raison de son débit et de la morphologie des rives, un temps considérable pour effectuer les manoeuvres. Elles nécessitaient  parfois la force de soixante chevaux reliés aux bateaux par un système de cordages. 

Passau, photo O. Böhm

Patrick Leigh Fermor et « l’École du Danube »

Albrecht Altdorfer (1480-1538), La bataille d’Issos (détail), 1529

 La magie des somptueux paysages danubiens et alpins avec leur nature dense, étonnement foisonnante et colorée, contrastée, la lumière jouant sans cesse avec l’ombre sur les reliefs montagneux comme pour en exacerber la présence et rehausser l’intensité du sujet, sert bien plus que de support, elle donne souvent la tonalité de la mise en scène dans laquelle se déroulent les grandes scènes religieuses comme les Nativités, Crucifixions, Résurrections, Fuites en Égypte, Martyres ou autres épisodes historiques des Écritures saintes et de l’Antiquité.
« L’École du Danube »
L’écrivain britannique Patrick Leigh Fermor consacre dans le chapitre « Le Danube : Ô saisons, Ô châteaux, Le temps des offrandes » de son passionnant récit de voyage Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople, un passage à cette « École du Danube » faisant en particulier un éloge enthousiaste d’Albrecht Altdorfer.

   « Tout en longeant le Danube,  je traversais, sans le savoir, une sous-division mineure mais importante de l’histoire de l’art. « L’école du Danube », terme arbitraire qui ne saurait se passer de guillemets, couvre exactement la période dont nous parlions à l’instant et englobe, du point de vue géographique, le bassin du Danube de Regensburg à Vienne, une partie de la Bohême au nord jusqu’à Prague et au sud les pentes des Alpes, du Tyrol à la Basse-Autriche. Dürer et Holbein, bien qu’originaires des villes quasi-danubiennes de Nuremberg et Augsbourg, n’en font pas partie : l’un est trop universel, l’autre peut-être trop sophistiqué ou trop vieux d’une décennie ou deux. Grünewald1, lui, se situe un peu trop à l’ouest et sa présence est requise dans une école du Rhin tout aussi artificielle, sans quoi il s’y incorporerait à merveille. Cela nous laisse Cranach2 et Altdorfer3 : danubiennes étoiles de première grandeur au milieu de pléiades de maîtres régionaux plus obscurs.

Albrecht Altdorfer (Ratisbonne ? vers 1480-1540), autoportrait, vers 1530 xylographie, Galerie des portraits, Ratisbonne

Plus j’en découvrais les peintures, plus je détestais Cranach. Ces friponnes blondes et équivoques, campées dans leur voile de mousseline sur un arrière-plan sombre, étaient déjà assez inquiétantes et bizarres ; mais, associées au sadisme de ses scènes de martyre, elles devenaient franchement sinistres ; cette réflexion en inspirait directement une autre : le goût du détail cru chez les maîtres mineurs de l’école du Danube n’était-il pas, si on l’analysait à fond, un indice révélateur de tout ce que le réalisme allemand a de morbide ?

Lucas Cranach dit l’ancien, Les Amoureux, huile sur panneau de bois, vers 1489, collection da la Fondation Bemberg, photo domaine public

Certains de ces tableaux de l’école du Danube sont merveilleux. D’autres sont émouvants ou simplement touchants et séduisants, séduction qui, pour un profane comme moi, n’avait rien à voir avec leurs progrès techniques renaissants auxquels je n’entendais rien. Du reste, ce qui me ravissait en eux, c’était précisément cette atmosphère médiévale et de Haute-Allemagne qui en modifiait complètement la tonalité Renaissance : je veux parler du vert émeraude du gazon, par exemple, de la sève verte des bois, des forêts sombres de conifères et des pitons boisés de calcaire jurassique ; les fonds abondaient en pics neigeux – aperçus lointains, sans nul doute du Grossglockner4, du Reifhorn5, du Zugspitze6 et du Wildspitze7.

Wolf  Huber (1485-1553), La fuite en Égypte dans un décor et une atmosphère de montagnes, de rochers escarpés et de forêts alpines typique de « l’ École du Danube », vers 1525-1530, photo domaine public  

Tels sont les paysages où prennent place la fuite en Égypte, le voyage des Mages et où serpentent les sentiers de Cana et de Béthanie8 ! Une grange au toit de chaume plein de trous abrite la Nativité dans une clairière alpestre. Quant aux Transfigurations, aux Tentations, aux Crucifixions et aux Résurrections, elles sont campées dans un décor de pommes de pin, d’edelweiss et de gentianes. Les personnages peints par Wolf Huber9 sont des filles de la campagne souabe, de vieux bonshommes aux mines effarées et aux barbes en broussaille, de braves types aux joues pleines, des vieilles aux têtes flétries de pomme sauvage, de jeunes laboureurs éberlués ou des bûcherons intrigués – une bande de paysans du Danube, renforcés en coulisse par une foule entière de péquenauds. Les scènes qu’il présente ont un charme immense. Il ne s’agit nullement d’art naïf : l’équilibre y est si bien ménagé entre la rusticité et la sophistication qu’on se croirait assis sur une bûche sous un ciel nordique à s’entendre raconter en chuchotements émerveillés et pressants les évènements de l’Écriture. Elle font le même effet que les contes populaires dans leur gangue dialectale souabe, tyrolienne, bavaroise ou de Haute-Autriche.

Wolf Huber, la déploration du Christ,1524, Musée du Louvre, photo domaine public

Tout ce qui, dans ces tableaux, est rustique et simple est craint de vérité : la terre y est partout sensible et convaincante et règne de pair avec une piété bouleversante. Mais, à moins d’imaginer que les bois et les fourrés abritent des farfadets, il y a peu de choses qui trahissent un sentiment spirituel ou surnaturel dans ces scènes – sauf si l’on donne une acception différente à ces deux mots. C’est ainsi, par exemple, que, dans quelques-uns de de ces tableaux ou panneaux, les lois de la gravité semblent exercer une attraction surnaturelle. Les anges, à la différence de leurs aériens congénères d’Italie ou de Flandres, s’y montrent de piètres voleurs, fort malhabiles à rester longtemps dans le ciel. Les traits sévères de bourgmestre du petit Jésus ont parfois la férocité d’un Hercule au berceau en train d’étrangler les serpents. Il paraît plus lourd que la plupart des bébés mortels.
Dès qu’on s’est aperçu de ces symptômes, tout commence à se gâter, d’une manière assez difficile à décrire. Les complexions se font pâteuses et graisseuses, les yeux rétrécissent jusqu’à devenir des fentes malignes et mauvaises où luisent des étincelles de folies. Le milieu des visages est à la fois flasque et contracté, comme si un mauvais régime avait prématurément pourri toutes leurs dents et il n’est pas rare que les traits se gauchissent, sans raison apparente : les nez se tordent, les yeux se brouillent, les bouches restent béantes comme celles des bonhommes de neige ou des idiots de village. Cette envahissante dégradation a quelque chose d’énigmatique et d’inexplicable. Elle est indépendante de la sainteté ou de la vilenie du personnage concerné et ne résulte évidemment pas d’un manque de technique du peintre. On serait plutôt tenté de l’attribuer à une toxine d’instabilité et de corruption qui aurait envahi le cerveau de l’artiste.
Cela n’est rien encore comparé à ce qui se passe quand, abandonnant les scènes pastorales, ils se consacrent à la peinture des martyres. Ces tableaux sont tout le contraire des scènes byzantines équivalentes où le bourreau et sa victimes abordent une expression identique de détachement bienveillant ; le bourreau, artisan de béatitude quand il brandit une épée qui est aussi la clé de la salvation, a un droit égal à notre approbation. Et bien que les Italiens ne rivalisent pas avec ce renoncement dans leurs martyres, leur sens du sacré et de la dignité intègre les deux acteurs dans une grandiose chorégraphie et un cérémonial qui écartent l’horrible.
Il en va autrement chez les Allemands. Des brutes épaisses et mal rasées, aux cuirasses tordues, aux basques pendantes et aux braguettes à moitié ouvertes, viennent apparemment de quitter la Hofbräuhaus, puant la bière et la choucroute, et toutes prêtes à battre  à mort quelqu’un. Ils trouvent une victime et lui tombent dessus. L’oeil mauvais, découvrant leurs dents, tirant la langue, ils suent  bientôt à gauche gouttes. Ces palefreniers, bouchers, tonneliers, apprentis et lansquenets dans leurs fanfreluches moisissantes sont de remarquables tortionnaires : ils savent tordre les membres, lapider, fouetter, énucléer et décapiter, ils manient à la perfection leurs outils rutilants et savourent leur tâche. Sans doute les fenêtres du peintre donnaient-elles sur un échafaud où la roue, le billot et le gibet attiraient de nombreuses foules. Certains détails, plus rares chez d’autres peintres, reviennent ici avec une grande régularité. Quatre bourreaux baraqués, s’aidant de pieux entrecroisés qui plient sous leur poids, enfoncent de force une énorme couronne d’épines sur la tête de leur victime tandis qu’un cinquième l’y aplatit à l’aide d’un tabouret. Un autre se prépare à donner les verges : il plaque une botte dans le creux du dos de sa victime pour mieux tirer les poignets ligotés jusqu’à ce que les veines fassent saillie. Quant aux lourdes verges de bouleau, ils n’ont pas trop des deux mains pour les soulever : rameaux brisés et fléaux déchiquetés ne tardent pas à joncher le sol. On a d’abord l’impression que le corps torturé a subi une attaques de puces. Un peu plus tard, il est piqueté de centaines d’épines fichées dans la chair comme les taches d’une fourrure d’ocelot. Enfin, après mille sévices, la carcasse moribonde est clouée et hissée entre deux brigands ventripotents dont les jambes cassées ont l’air de bâtons sanguinolents. La crois elle-même vient apporter la dernière touche à ce tableau d’atrocités. Elle est constituée de poutres de chêne et de bouleau mal dégrossies et déchiquetées qu’on a si mal assemblées qu’elles plient sous le poids de la victime et menacent de s’écrouler tandis que la loi de la gravité décuplée, dont j’ai déjà parlé, agrandit les déchirures des clous, disloque les doigts et leur donne l’aspect de pattes d’araignée. Les blessures suppurent, les os pointent à travers la chair et les lèvres grises, plissées autour des dents, grimacent dans un spasme de douleur. Le corps, mutilé, déshonoré et pendu, se fige dans la rigor mortis. Il peint, comme dit Huysmans10 dans sa description du retable de Grünewald à Colmar, « comme un bandit, comme un chien ». Les blessures bleuissent, il y a des relents de gangrène et de putréfaction dans l’air.
Pourtant, très paradoxalement, Grünewald n’appartient pas à la catégorie à laquelle je pense. La carcasse constellée d’épines clouée sur la croix obéit à une vieille formule : l’horreur est extrême mais grâce à l’intensité déchirante de la mère et des disciples éplorés, grâce à une trait de génie salvateur, le sentiment qui prévaut est dramatique et tragique11, hissant ce retable — du moins à mes yeux — au niveau de l’extraordinaire poème composé sur la Passion par son contemporain exact, en Angleterre : Skelton12.

Mathias Grünewald (vers 1480-1530), retable d’Issenheim en position fermé, 1412-1416, huile sur panneau de bois, Musée Unterlinden, Colmar, photo domaine public

Les critiques et les apologistes de cet art attribuent sa cruauté à la sauvagerie de la jacquerie paysanne de 1523. Assurément, il est peu d’Allemands du Sud que ce conflit, résultante de la crise religieuse, n’ait ébranlés. Même si certains de ces tableaux sont antérieurs — dont, par exemple, le retable d’Issenheim, peint dix ans auparavant — il est fort probable que la cruauté de l’époque a influencé la peinture contemporaine. Cependant, les fruits n’en sont pas moins bizarres et ambigus : Callot et Goya, s’ils ont été marqués, l’un par la guerre de Trente Ans, l’autre par la guerre d’Espagne, les ont traitées d’une manière qui ne laisse aucun doute sur leur sentiment ou l’intention de leur oeuvre. Quelle est, au juste, celle de nos Allemands ? S’agit-il, sous leurs pinceaux, de sinistres legs des âges sombres, que n’auraient atteints que les techniques de la Renaissance et non sa clarté, et qui perceraient sous l’effet de pulsions sauvages ? Peut-être. Mais la peinture religieuse est par essence didactique.
Quel est son message dans le cas présent ? Difficile à dire. À Byzance, une grâce impartiale éclairait le juste comme le pécheur en les incitant idéalement à se donner la main. Ici, c’est tout le contraire. Le bien et le mal, mêlés dans une même pâte sans levain, finissent par se confondre dans l’abjection ; et l’horreur qui en résulte chasse la pitié. La dignité et la tragédie s’envolent ensemble et l’on reste plongé dans l’incertitude : s’agit-il du martyre de saints ou d’une lente exécution de criminels ? Quel est le camp du peintre ? On ne sait.

Albrecht Altdorfer, autel de saint Sébastien, scène du martyr de Saint Florian, huile sur toile (1509-1516), abbaye de saint Florian, photo domaine public 

Peut-être cette humeur imprégnait-elle l’air du temps. Des traces, très discrètes, s’en trouvent sans doute dans quelques-unes des peintures d’Altdorfer. Mais il surpasse ses contemporains du Danube comme l’oiseau-lyre les corneilles. Il était originaire de Regensburg. Je ne m’y étais pas encore rendu – en me dirigeant vers le sud à Ulm, je l’avais manqué – mais j’y suis allé depuis : voir cette ville aide à comprendre bien des choses. Là, au point le plus septentrional du cours fleuve, à cent trente milles en amont de l’abbaye de Saint-Florian, le vieux bastion qu’est Ratisbonne jette un pont sur le Danube qui vaut tous les plus beaux ponts du Moyen-Âge. Ces créneaux et ces clochers, environnés de légendes, dominent l’une des villes médiévales les mieux préservées et les plus authentiques du monde. Quiconque a erré dans ses rues comprend pourquoi les récits sacrés transformés par ses collègues en fables populaires deviennent des légendes sous sa main. Les épisodes de l’Écriture ‒ nulle part mieux illustrés que dans son grand retable de Saint-Florian ‒ revêtent tout à coup la magie et le lustre de contes de fées ; des contes de fées enrichis, qui plus est, par les fils d’or brillants de l’axe Mantoue-Anvers.

Albrecht Altorfer, autel de Saint Sébastien, scènes de la passion du Christ, huile sur bois, 1509-1516, abbaye de Saint Florian, photo domaine public

Sous l’entrelacement gothique de blancs et de gris froids qui abritent les scènes sacrées en Flandres, les personnages bibliques, parés des robes lilas, mûre, citron ou jaune vif qu’affectionnait Mantegna, évoluent ou prennent la pose avec une splendeur renaissante persuasive. Ponce Pilate ‒ en velours, sous un manteau bleu saphir orné de pompons et d’un col d’électeur mais coiffé d’un turban de calife ‒ se lave les mains entre une aiguière et une bassine d’argent, sous un magnifique baldaquin d’or blanc. Derrière les fenêtres en ogive, les oculi13, les carreaux biseautés, on voit monter les rochers nervurés tandis que les bois, les falaises et les nuages de Gethsemani14, encadrent un crépuscule incandescent et lumineux qui présagent Patenier15. Bien que les centurions soient des des chevaliers, en armure sombre, aucun orfèvre mortel n’a jamais façonné ces ailerons de casque, ces arabesques de métal, ces genoux nervurés et ces éventails aux coudes, même sur les enclumes d’Augsbourg ou de Milan durant le siècle de Maximilien. Ce sont les atours fabuleux qui devaient étinceler par la suite sur tous les quêteurs de Graal préraphaélites, les jambières et les gantelets des paladins des livres de contes de fées illustrés. Si l’on quitte les scènes bibliques pour les vies de saints, c’est la même atmosphère magique qui isole les chevaliers solitaires parmi des millions de feuilles et confronte saint Eustache et le cerf, avec sa croix prise dans la ramure, dans une forêt pleine de dangers et de charmes. Il est imprévisible. Huppée d’euphorbes et de patiences, une étable brille étrangement dans les champs, sous les reflets en grisaille de la Nativité. Les palais babyloniens enroulent leurs arcades de galeries capricieuses et transparentes de plus en plus haut au milieu des bancs de nuages. Palais qui respectent du reste les secrets de perspective rapportés par Dürer de Bologne et de Venise. Quelle époque enivrante ! Tout s’est passé comme si, du haut de la plus haute tour de Nuremberg, Dürer avait étendu une sorte de quadrillage géométrique au-dessus de la Franconie : géométrie qui ponctuait l’espace, étendait son damier sur les duchés montagneux, s’élançait à travers la Souabe, l’Autriche et la Saxe avant d’aligner des rafales de parallèles vers les évêchés souverains du Rhin.

La bataille d’Issos, dAlbrecht Altdorfer (1480-1538), huile sur bois, 1529 collection de la Pinacothèque ancienne, Munich,  photo domaine public. Ce tableau qui se trouvait initialement à Regensburg (Ratisbonne) fut emporté par Napoléon qui l’accrocha au mur de sa salle de bain du château de Saint-Cloud. Il fut découvert par Friedrich Schlegel en 1803 au Musée du Louvre. 

Je l’ignorais alors, mais certains de ses paysages campagnards ‒ solitudes dépourvues de toute référence biblique, sans rien d’humain, pas même un Icare dégringolant qui justifie leur existence ‒ sont les premières peintures de paysage pur de l’Europe. Ce n’est que bien des années plus tard que je compris, au cours d’un autre voyage, combien son paysage reflétait fidèlement le vrai Danube. Ce fut son extraordinaire Bataille d’Alexandre ‒ la victoire du conquérant sur Darius à Issos17 ‒ qui me mit sur la voie : je regardais vers l’amont à hauteur de Dürnstein (lors de ce voyage ultérieur), l’esprit occupé du grand tableau que j’avais récemment admiré, quand un éclair subit me révéla que la portion du fleuve dépeinte par l’artiste n’appartenait nullement à un fleuve asiatique, pas même au Granique18. Il s’agissait de la vallée du Danube dans les convulsions de l’une de ses nombreuses batailles. C’était certainement cela. Mais comment eussé-je pu le comprendre lors de cette première visite ? La bataille se déroule dans un crépuscule sanglant, au mois d’octobre, et les armées rivales, champs de blés balayés par le vent, hérissés de lances et fleuris des coquelicots des bannières, s’affrontent sous la lumière automnale. Au contraire, quand je le parcourus pour la première fois, le champs de bataille était assourdi par la neige, tous ses contours atténués et ses fanfares muettes.

Albrecht Altdorfer, paysage de montagne, 1530, Tokyo Fuji Art Museum, photo domaine public

Voyage et peinture ont beaucoup en commun, surtout ce genre de voyage. J’avais mille sujet de réflexion en traversant les vergers enneigés de l’abbaye ; et  je m’apercevais, dans les champs silencieux qui leur succédaient, pour la centième fois depuis mon débarquement en Hollande, que ce voyage tout entier, jusqu’ici, avait été placé sous le signe d’un seul peintre. Quand il n’y avait aucune construction humaine en vue, je me sentais revenu à l’âge sombre du Moyen Âge. Mais dès que pointait une ferme ou un village, j’entrais dans le monde de Pierre Brueghel. Les flocons blancs tombant le long du Waal ‒ ou du Rhin, du Neckar ou du Danube ‒ les pignons à redents et les toits pleins de neige, tout cela lui appartenait. Les stalactites aussi, et la neige piétinée, les bûches empilées sur les traineaux et les paysans courbés sous la ramée. Quand les enfants, avec leurs cagoules et leurs cartables, quittaient en trombe la salle de classe dans un cliquetis de sabots miniatures, je savais par avance qu’ils ne tarderaient pas à se frapper les bras l’un contre l’autre pour se réchauffer, à souffler sur les mitaines et à dégager un espace pour fouetter leur toupie ou bien qu’ils dévaleraient un sentier pour patiner sur le ruisseau le plus proche ; et tout le monde, enfants, adultes, bétail et chiens, marchait dans le sillage de son haleine brumeuse. Quand la lumière hivernale se déversait faiblement par des fentes proches de l’horizon ou qu’un soleil orange se couchait derrière les branches gelées d’un taillis d’osier, l’illusion était complète… »

Patrick-Leigh Fermor, « Le Danube : ô saisons, ô châteaux, Le temps des offrandes », in Dans la nuit et le jour, À pied de Londres à Constantinople, Éditions Nevicata, Bruxelles 2016, traduction de Guillaume Villeneuve

Notes :
1 Matthias Grünewald, né probablement à Würzburg, en Bavière (vers 1475/1480-1528) et mort à Halle, en Saxe-Anhalt, est un peintre allemand de la Renaissance, contemporain d’Albrecht Dürer. Son oeuvre la plus célèbre, le retable d’Issenheim est d’une réalité presque excessive. « Grünewald semble nier d’avance tous les espoirs de la Renaissance humaniste, éprise d’ordre et de beauté. » (Charles Mengon, L’Univers artistique de J.-K. Huysmans, Paris, A. G. Nizet, 1977, p. 177)
2 Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553), peintre allemand né en Haute-Franconie à Kronach. Peintre officiel de la cour de Saxe depuis 1505 jusqu’à sa mort, il a réalisé, entre autres, le portrait de Frédéric le Sage, celui de Charles Quint, des gravures illustrant des scènes bibliques et des portraits de Martin Luther. Il fut un des précurseurs de « l’École du Danube. »
3 Albrecht Altdorfer (Ratisbonne ? vers 1480-1540)
4 Point culminant de l’Autriche à 3778 m situé dans le massif des Hohe Tauern5, sommet autrichien (2488 m) à la frontière des Land du Tyrol et de Salzbourg
6 Point culminant (2962 m) des Alpes bavaroises et de l’Allemagne
7 Wildspitze, deuxième plus haut sommet autrichien (3770 m) après le Grossglockner situé dans le massif tyrolien de l’Ötztal
8 Cana, petit village situé au Nord de Nazareth. Dans ce village, Jésus fut invité à des noces avec Marie sa mère. C’est là qu’il accomplit son premier miracle.
Béthanie, village du Mont des Oliviers, à environ 3 km de Jérusalem, sur ou près de la route de Jéricho. Jésus s’y arrêtait souvent pour rendre visite à ses amis Lazare, Marthe et Marie.
9 Wolf Huber (1485-1553)
10 Joris-Karl Huysmans (1848-1907), romancier, critique d’art et littéraire
11 Il faut tout de même noter que les détails sordides et purulents d’Issenheim ont une raison mystique et médicale, valide bien qu’abstruse. Les moines antonins les avaient expressément stipulés dans leurs instructions au peintre. Ils destinaient le retable à leur hospice, voué à la guérison de la maladie de la peau et du sang, de la peste, de l’épilepsie et de l’ergotisme : si la peinture comporte tous ces détails réalistes, c’est parce que leur contemplation était tenue pour la première étape de la guérison des malades. C’était un acte religieux où, pensait-on, résidait la promesse d’une guérison miraculeuse. Note de l’auteur.
12 Tel en est le refrain : « De tristesse paré,/Mon sang, Homme,/Pour toi a coulé,/On ne peut le nier;/Mon corps bleu et blême,/De tristesse paré ». Note de l’auteur.
13 Ouverture ovale ou ronde pratiquée dans un mur ou une coupole
14 jardin ou oliveraie située sur le Mont des Oliviers où Jésus avait l’habitude de se retirer pour prier avec ses disciples. Le jardin de Gethsémané est connu surtout pour les événements survenus la nuit précédant la crucifixion, où Jésus a été trahi puis arrêté.
15 Mais sa perspective restait encore imparfaite ! Toutes ces parallèles s’éparpillent autour de la cible d’une convergence unique sans l’atteindre alors qu’un demi-siècle plus tôt, Brunelleschi et Alberti l’avaient préconisée. Le voyage des idées vers le nord était semé d’embûches. Note de l’auteur.
16 La bataille d’Issos, plus d’un an après la bataille du Granique, est la deuxième grande victoire d’Alexandre le Grand sur l’armée perse commandée par Darius III. Elle lui ouvre les portes de l’empire achéménide. Le lieu de l’affrontement est une plaine de Cilicie, en bordure du golfe d’Iskenderun, dans l’extrême sud de la Turquie d’aujourd’hui.

17 Granique, rivière de Turquie (Biga Çayı) ayant son embouchure dans la mer de Marmara près de Karabiga et sur les bords duquel a eu  lieu le premier affrontement des armées d’Alexandre le Grand avec les troupes perses. Cette rivière (Granicos) est aussi l’un des vingt-cinq fils de Théthys et d’Océan dans la mythologie grecque et cité par Hésiode dans sa Cosmogonie.

Albrecht Dürer, vue de Sarmingstein sur le Danube, dessin, 1511, collection Esterházy,  photo domaine public

Bibliographie :
LEIGH-FERMOR, Patrick, Dans la nuit et le jour, À pied de Londres à Constantinople, Éditions Nevicata, Bruxelles 2016, traduction de Guillaume Villeneuve
MENGON, Charles, L’Univers artistique de J.-K. Huysmans, Paris, A. G. Nizet, 1977
ROSSI, Paul-Louis, Vies d’Albrecht Altdorfer, Peintre mystérieux du Danube, Bayard, Paris, 2009
GROLLEMUND, Hélène, LEPAPE, Séverine, SAVATIER SJÖHOLM, Olivia (sous la direction de), Albrecht Altdorfer, maître de la Renaissance allemande, Lienart Éditions, Musée du Louvre, Paris, 2020
Catalogue de la magnifique exposition organisée au Musée du Louvre du 1er octobre au 4 janvier 2021 en partenariat avec l’Albertina de Vienne.

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour novembre 2023

Le Danube et le métronome de Johann Nepomuk Maelzel

    Après avoir reçu une éducation musicale complète et atteint un excellent niveau comme pianiste, J. N. Maelzel déménage à Vienne en 1792 où il se lie d’amitié avec de nombreux musiciens et compositeurs de la capitale impériale parmi lesquels le jeune Ludwig van Beethoven qui s’intéresse de près à ses inventions, à ses instruments de musique mécanique et à ses étonnants automates…
   Au faîte des inventions du musicien et théoricien français Étienne Loulié (1654-1702), inventeur du chronomètre, de l’Allemand J. B. Stoeckel et du Hollandais Dietrich Nikolaus Winkel (1777-1826) auquel il rend visite et qui, selon les propos de Winkel, lui aurait dévoilé le secret de son appareil. De retour à Vienne Maelzel déposera en 1816, après avoir mis au point son propre instrument, un brevet à son nom pour l’invention du métronome. Beethoven écrit pour saluer celle-ci un petit canon humoristique à quatre voix qu’il intitule « Ta ta ta lieber Mälzel, leben Sie Wohl! Banner der Zeit, großer Metronom! » (« Ta ta ta, Cher Maelzel, Ta ta ta Vivez très bien ! Ta ta ta Découverte du siècle, Ta ta ta Grand métronome!« ), woO 162 dans lequel il parodie le rythme régulier et implacablement mécanique de l’appareil.

Métronome Maelzel, Paris 1815, Vienne collection du Kunsthistorisches Museum, Sammlung alter Musikinstrumente, photo libre de droits

   Si le métronome semble faire presque l’unanimité au moment de son invention son prestige déclinera pourtant au cours du XIXe siècle. En témoigne l’avis du chef d’orchestre Édouard Colonne en 1882 : « Le métronome est un instrument fort utile pour vous donner la moyenne du mouvement et vous empêcher de vous en écarter grossièrement. Mais quand votre sentiment n’est pas d’accord avec lui, n’hésitez pas à le mettre de côté, car votre propre sentiment, bon ou mauvais, vaudra certainement mieux que ses froides indications qui ne sont que des approximations. » (Édouard Colonne à un musicien, 22 juillet 1882, Aix-les-Bains). Le métronome ne fera pas bon ménage avec la musique romantique et ses (parfois) excès de rubato tout comme avec la valse, si chère à nos amis viennois.
   Maelzel, inventeur prodigue, construira aussi un panharmonicon, un instrument de musique automatique capable de jouer tous les différents registres d’une harmonie militaire par la mise en jeu d’un soufflet et de rouleaux mécaniques. Beethoven l’a utilisé dans sa composition « La Victoire de Wellington« , opus 91 (1813). Il rendra également hommage à Maelzel dans le second mouvement de sa huitième symphonie.

Le Panharmonicon, L’illustration, 1846

   L’inventeur réalisera pour son ami musicien différents appareils acoustiques afin de l’aider à affronter sa surdité ainsi qu’un automate à trompette, une poupée parlante avec des yeux mobiles. Il rachètera au fils de Wolfgang von Kempelen (1734-1804), ingénieur à la cour impériale de Vienne, écrivain, peintre et joueur d’échec, un joueur d’échec mécanique déguisé en Turc qu’il restaurera et avec lequel il fit le tour du monde mais qui semble avoir été l’une des plus grandes supercheries de son époque. Napoléon joua contre lui en 1809 au château de Schönbrunn.
Cette histoire a inspiré à Edgard Allan Poe son récit « Le joueur d’échecs de Maelzel » (traduction de Charles Baudelaire, Histoire grotesques et sérieuses, Éditions Michel Lévy frères, Paris, 1871).

 « Ta ta ta lieber Mälzel, leben Sie Wohl! Banner der Zeit, großer Metronom! » (L. van Beethoven) :
https://youtu.be/GVHYtaKREAc

Eric Baude  pour Danube-culture, novembre 2020, © droits réservés

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